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Édition du Centenaire (p. 119-126).

Napoléon, Empereur
(1804-1814)

L’empire devait durer dix ans sans que la paix pût être rétablie. On a coutume de diviser cette période en distinguant les différentes coalitions dressées par l’Europe contre Napoléon ; en réalité, il n’y en eût qu’une, jamais apaisée dans ses intentions, toujours renaissante dans ses actes, incessamment alimentée par le fait que le rêve napoléonien, dépassant les frontières et les ambitions nationales du peuple français, visait à une hégémonie occidentale indiscutée. Il en fut ainsi dès le principe. Dans une note en date du 25 Octobre 1802 destinée à agir sur le gouvernement britannique, Bonaparte, déjà, menace de « ressusciter l’empire d’Occident ». Devenu empereur, il évoque tour à tour César et Charlemagne ; Le pape doit venir à Paris pour le sacrer ; c’est à Aix-la-Chapelle qu’il force François ii à lui adresser sa reconnaissance officielle du nouvel état de choses établi en France. Au camp de Boulogne, entouré d’innombrables légions, il fait revivre les pompes militaires romaines avec une ostentation calculée. Le plan est donc visiblement formulé dès 1804 ; toutes les forces tendent vers sa réalisation.

Le début est un échec non seulement de stratégie, mais de calcul : échec naval qui se termine le 20 octobre 1805 par le désastre de Trafalgar. Mais à cette date, il y a déjà plusieurs mois que Napoléon a compris son erreur. Une nuit d’août, il a dicté à un lieutenant stupéfait un plan inouï de géniale audace. Il s’agit d’utiliser cette armée colossale assemblée contre l’Angleterre, de lui faire traverser l’Europe à l’improviste et de la jeter contre l’Autriche. Ce même 20 octobre qui voit Nelson détruire la flotte française à Trafalgar voit capituler les Autrichiens bloqués dans Ulm. Six semaines plus tard, la foudroyante victoire d’Austerlitz (2 décembre) abat les forces austro-russes. Le 26 décembre le traité de Presbourg est signé. La France garde le Piémont, Gênes, Parme et Plaisance ; l’Autriche cédera au royaume d’Italie la Vénétie, l’Istrie, la Dalmatie. À ce moment, Talleyrand fait entendre de sages conseils longtemps ignorés des contemporains ; il voudrait assurer à l’Autriche vaincue des compensations qui calmeraient sa blessure, la détourneraient de l’Allemagne et la pousseraient peu à peu vers l’Orient, la transformant par là en adversaire irréductible de la Russie et de l’Angleterre. La Valachie, la Moldavie, la Bessarabie pourraient lui être utilement attribuées dans ce double but. Mais Napoléon ne comprend pas ; sa diplomatie, comme celle de tous les grands hommes d’épée, reste toujours un peu fruste, un peu « barbare ». L’Autriche ne l’intéresse plus. Il va, sans davantage s’occuper d’elle, « organiser » l’Allemagne comme l’a fait son « prédécesseur » Charlemagne.

Et il l’organise, en effet, en constituant la Confédération du Rhin dont l’acte de naissance est signé à Paris ; seize princes allemands y entrent. En outre, les ducs de Bavière et de Wurtemberg deviennent rois et se partagent le Tyrol et la Souabe enlevés à l’Autriche ; le duc de Bade devient grand-duc. Ainsi se trouvent récompensées les alliances ou les neutralités qu’imposa la crainte. Napoléon alors s’empare de Naples ; son frère Joseph y régnera tandis que son frère Louis régnera sur la Hollande.

C’est là, semble-t-il, le maximum auquel puisse atteindre l’audace d’un conquérant (1806). S’il veut en rester là de ses entreprises et vouer désormais son effort à la prospérité de ses peuples, le monde dompté par une si haute fortune subira sa loi peut-être assez longtemps pour lui permettre d’assimiler la majeure partie de ses conquêtes. Mais les fautes diplomatiques se multiplient. En réponse à de vagues ouvertures faites par l’Angleterre, Napoléon qui vient de donner le Hanovre à la Prusse pour s’assurer d’elle, se déclare prêt à le lui reprendre au besoin. L’Angleterre, au lieu de pousser plus avant les pourparlers, exploite cette duplicité. Aussitôt le parti de la guerre qui est, en Prusse, compact et bruyant la déchaîne à nouveau. La Russie vient comme précédemment à la rescousse. Iéna et Auerstædt (14 octobre 1806) décident du sort de la campagne. Napoléon entre à Berlin. Le 19 décembre il est à Varsovie. Si le succès d’Eylau (8 février 1807) est peu marqué, celui de Friedland (14 juin) est indiscuté. Et voici, après l’entrée à Kœnigsberg, cette fameuse entrevue de Niémen dans laquelle Napoléon et Alexandre reconciliés et s’affolant l’un l’autre se partagent l’Europe. L’alliance franco-russe, déjà esquissée sous le Consulat, se réalise, mais sur des bases qui touchent à l’absurde. Quant à l’Allemagne, sa forme nouvelle se précise. On a pris le Brunswick et une partie du Hanovre pour fabriquer à Jérôme Bonaparte le royaume de Westphalie ; le grand-duché de Varsovie a été donné à l’Électeur de Saxe promu roi en récompense de sa fidélité récente. Enfin, le « blocus continental » fermera au commerce anglais un nombre toujours croissant de ports européens.

Napoléon rentré à Paris le 27 juillet 1807 y soulève des transports d’enthousiasme. Certes, on sent bien que les bornes du possible ont été dépassées et que les choses ne pourront rester en l’état, mais on attend que le nouveau César en se déclarant satisfait apporte à la fois une consolidation à la partie essentielle de son œuvre et un instant de détente à une humanité anxieuse d’en jouir. L’empereur qui, par un prodige d’activité multiforme, n’a cessé, même en guerre, de travailler à refaire à la société française une base étroite mais solide, continue d’édifier des monuments législatifs. Après le Code civil (1804) et le Code de procédure (1806), voici le Code de commerce (1807) et en 1808 c’est tout le système de l’instruction publique qui se trouve fixé par la création de l’Université impériale. Mais parce que l’Angleterre n’a point désarmé, comme vient de le prouver le bombardement de Copenhague (perpétré par elle pour soustraire par anticipation le Danemark à l’influence française), la guerre générale est de nouveau en préparation. Napoléon a divisé le Portugal en trois tronçons ; il veut prendre la Silésie à la Prusse ; il livre la Finlande à la Russie et excite ses convoitises orientales ; il annexe les États pontificaux ; son regard imprudent se porte à nouveau vers l’Égypte et au-delà, jusqu’aux Indes. Et surtout il commet la faute capitale de son règne, il entame la conquête de l’Espagne. C’est là que, pour la première fois, ses troupes éprouvent un échec dont tout l’univers retentira ; la capitulation de Baylen, commencera d’ébranler le crédit magique de celui qui semblait invincible.

Le 27 septembre 1808 a lieu l’entrevue d’Erfurth. Napoléon y semble au faîte de la gloire[1], mais un homme, auprès de lui, a perdu la foi en son étoile et, prudemment, s’occupe à tirer son épingle du jeu, fût-ce au détriment de la France. Talleyrand prépare la situation qui, en 1814, à Paris, le rendra agréable à l’Europe et fera de lui le courtier obligatoire de toutes les négociations. Il livre à l’Autriche le secret de la désunion croissante de Napoléon et d’Alexandre. L’empereur de Russie, en effet, n’est déjà plus un allié fidèle et si l’Autriche qui se relève entamait une nouvelle guerre, il ne s’engagerait pas très sincèrement, à la prendre à revers…

Le 10 avril 1809 cette guerre éclate. La Bavière, alliée de la France, est attaquée brusquement. L’Autriche pourtant a trop présumé de ses forces. La savante bataille de Wagram (6 juillet) la force à céder par la paix de Vienne (14 octobre) la Carniole, Trieste et la Croatie à l’empire français, la Galicie au grand-duché de Varsovie.

Or, ce même 6 juillet, tandis que Napoléon cueille de nouveaux mais difficiles lauriers, le pape a été, par son ordre, enlevé de Rome et fait prisonnier ; L’empereur veut l’installer à Paris. Par là, a-t-il écrit à Sainte-Hélène, il serait parvenu à « diriger le monde religieux aussi bien que le monde politique » ! Bientôt l’indépendance fictive de la Hollande est supprimée (juillet 1810) puis d’autres annexions suivent : le duché d’Oldenburg, une partie du Hanovre, les villes hanséatiques. L’Espagne semble enfin soumise. Napoléon a répudié Joséphine, fait casser son mariage par l’Église et forcé l’empereur d’Autriche à lui donner sa fille, l’archiduchesse Marie-Louise. Devant lui se dresse pourtant le suicide obligatoire : la guerre avec la Russie. Là sa fortune va toucher au terme et la tristesse des revers sanglants passera sur le frêle berceau du petit roi de Rome. Le 17 mai 1812, Napoléon à Dresde est apparu une dernière fois dans le formidable appareil de sa puissance ; son empire, d’Amsterdam à Rome, comprend 130 départements ; sept royaumes et trente principautés vassales gravitent à l’entour.

L’œuvre de douze années s’écroulera en douze mois. Entre les heures tragiques de novembre 1812 où ce qui reste de la grande armée franchit la Bérézina, en retraite sur l’Allemagne, et le 5 décembre 1813 qui voit les derniers cavaliers français repasser le Rhin, l’aveuglement de l’empereur a dépassé toutes bornes. « Vous êtes perdu, lui dit Metternich dans leur fameuse entrevue du 28 juin 1813 à Dresde. J’en avais le pressentiment ; à présent, j’en ai la certitude. » Perdu, il l’eût été plus vite et plus complètement sans la timidité de ses adversaires. Si ardente que soit l’opinion prussienne, Frédéric-Guillaume iii a longtemps hésité. Les souverains du sud qui doivent leurs couronnes à Napoléon, s’inquiètent à l’idée de faire défection. Enfin, les batailles de Lutzen et de Bautzen (printemps de 1813) prouvent que, sans valoir leurs devancières, les jeunes troupes hâtivement levées en France savent encore vaincre. Jamais Napoléon ne s’est montré plus maladroit dans ses violences, plus aveugle dans sa vanité. Et maintenant la haine de l’Europe contre lui se répand comme un torrent, entraînant jusqu’à la trahison Bernadotte, Murat et Moreau. La bataille de Leipzig dite « bataille des nations » (16, 17, 18 octobre 1813) décide du sort de l’Empire français. Les conditions qui seront désormais faites à Napoléon, en admettant leur sincérité, ne sont pas de celles qu’il puisse accepter. Mais avant de se rendre il fera une belle défense. Le lion reste redoutable jusqu’au bout. Malheureusement cette défense achève le martyre de la France, ruinée et décimée par la longue et formidable épopée. Saturée de gloire, la nation n’a plus qu’une idée, qu’un besoin : la paix. Et sur ce point elle est d’accord avec l’univers entier.

  1. Autour des deux empereurs se trouvaient les rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, la reine de Westphalie, un grand nombre de princes allemands, et aussi beaucoup d’écrivains et d’hommes de lettres.