Ouvrir le menu principal

Librairie Hachette (p. 253-268).

xv

l’université moderne

L’université moderne travaille à redevenir ce qu’elle fut en d’autres temps : une cité intellectuelle autonome. Apparente chez presque tous les peuples, cette tendance est affirmée d’une façon plus péremptoire par l’exemple de la France. La reconstitution de ses universités régionales — œuvre de longue haleine — est désormais un fait accompli. Certes, on ne saurait méconnaître que, dans cette œuvre, l’initiative individuelle n’ait joué un rôle considérable. Les hommes éminents qui, durant trente années, y travaillèrent sans défaillance, savaient ce qu’ils voulaient et ils le voulaient fortement. Le fait pourtant que, parmi eux, se trouvaient de hauts fonctionnaires du ministère de l’Instruction publique entraînés, comme tels, à la centralisation administrative et partisans avérés de la suprématie pédagogique de l’État, ne laisse pas que de surprendre un peu. Il est très rare qu’en France des fonctionnaires se fassent ainsi les apôtres d’une modification notable, les ouvriers d’une réforme, surtout si cette réforme est en contradiction avec quelqu’une des doctrines de la Révolution. Or ce fut la Révolution qui supprima les universités régionales et, pour oser les rétablir, il fallait que la troisième République en sentit l’impérieuse nécessité. La question, à vrai dire, ne passionna guère le gros de l’opinion et, devant le Parlement, la loi qui consacrait ce retour en arrière ne passa pas sans difficulté. La plupart des électeurs, ne voyant dans le projet qu’un surcroît de charges budgétaires, s’y montraient défavorables et leurs représentants inclinaient naturellement à partager ces vues étroites. Mais l’unanimité des professeurs et des étudiants et, en général, de tous ceux qui avaient à cœur le progrès scientifique, finit par l’emporter. Ainsi disparut le régime d’asservissement de l’enseignement supérieur à l’autorité centrale, institué par les Jacobins et consolidé par Napoléon.

L’échec est à méditer : rien ne prouve mieux combien les trois ordres d’enseignement sont réfractaires à une organisation uniforme ; à cet égard, les divergences entre eux vont s’accentuant. Tandis que les droits de l’État sur l’école primaire sont reconnus et proclamés partout et que son ingérence dans les établissements secondaires paraît, de jour en jour, plus acceptable, la liberté demeure le régime nécessaire des universités, la condition première de leurs succès et de leur prospérité. On ne saurait impunément y porter atteinte ; toute tentative de ce genre n’aboutira qu’à stériliser le mouvement scientifique, sinon à l’arrêter tout à fait. Aucun pays ne s’était engagé, aussi à fond que la France, dans cette fausse voie : elle y avait persévéré, obstinément, pendant trois quarts de siècle et l’ensemble de ses institutions administratives lui rendait plus difficile qu’à une autre de reconnaître son erreur. Néanmoins, le mal fut si grand qu’il s’imposa et le remède put être appliqué à temps — c’est-à-dire sans que l’avance, prise par les nations rivales, fut devenue impossible à regagner. L’expérience française profitera, sans doute, aux gouvernements qui auraient quelque velléité de capter, pour les diriger à leur guise et les utiliser à leur profit, les forces intellectuelles !

L’avenir cependant ne s’annonce pas comme une simple reproduction du passé : l’autonomie nouvelle ne saurait être celle de jadis : elle sera plus stable, en tous cas. Quiconque étudie les annales des grandes universités ne peut manquer d’être frappé par les fluctuations incessantes de leurs destins ; à des périodes d’admirable fécondité succédèrent de lamentables sécheresses : le silence du délaissement se fit dans des enceintes que venait d’emplir l’enthousiasme de la popularité ; la gêne s’installa dans les édifices élevés par la richesse, et des noms qui étaient sur toutes les lèvres tombèrent dans l’oubli. La cause de ces revirements ?… un caprice de la mode, un événement imprévu, mais plus souvent la présence dans le corps professoral, de quelques hommes de génie, dont la réputation rejaillissait sur leurs collègues et sur leur université tout entière. Les lettrés d’Europe ne formaient alors qu’un petit bataillon cosmopolite et volontiers nomade. En le groupant au pied de leurs chaires, les docteurs en renom centralisaient l’attention du monde et faisaient le vide autour de ceux que la vogue avait favorisés la veille. Les temps ont changé : le bataillon d’élite est devenu une armée nombreuse, avec tout un état-major de maîtres éminents qui ne craignent plus que la supériorité de l’un d’eux leur enlève des auditeurs. Le pays le moins étendu et le moins peuplé, a de quoi fournir d’étudiants son université nationale et, dans les grands pays, les centres universitaires sont multiples et florissants.

La situation, sous ce rapport, s’est donc améliorée et les alternatives de décadence et de prospérité, si fréquentes jadis, ont cessé d’être redoutables. Mais ce n’est pas la seule modification que la démocratie doive apporter au régime des universités et, s’il lui est défendu d’intervenir dans les choses de l’enseignement, sous peine d’en diminuer la valeur et d’en compromettre le résultat, on ne peut lui demander de se borner à exercer, vis-à-vis des universités modernes, cette espèce de protection un peu dédaigneuse que les princes accordaient aux universités d’autrefois ; elle ne peut se contenter de ce patronage à demi indifférent : elle veut faire davantage.

La démocratie courtise toujours la jeunesse en qui elle contemple, à la fois, sa propre survivance et l’autorité future qui jaillit de son sein. Cette autorité est partout : le travailleur manuel l’incarne aussi bien que le travailleur cérébral, mais seulement par le bulletin de vote qu’il tient dans ses mains, tandis que l’étudiant, par sa participation à une culture supérieure, semble un conducteur éventuel de l’âme nationale, et quand même elle sait qu’il désertera le plus souvent cette mission ou qu’elle-même parfois l’empêchera de la remplir, la démocratie ne peut se tenir de le regarder comme s’il en était infailliblement investi. Les groupements universitaires, en un mot, représentent des forces de toutes natures, utilisables par la démocratie et qu’elle croit pouvoir tourner à son profit ; c’est pourquoi elle marque aux étudiants un si vif intérêt et a, pour eux, d’incessantes complaisances.

Elle s’enquiert, avant tout, de ce qu’ils pensent ; leur état d’esprit la préoccupe au plus haut point, non pas par rapport aux questions de politique immédiate. Les jeunes gens ont la tête chaude et quand ils sont ensemble, leurs têtes s’échauffent plus facilement encore : il leur arrivera en tous lieux de se livrer à des manifestations tapageuses, à propos de quelque incident qui les aura irrités, d’une mesure de police par laquelle ils se croiront lésés, ou même d’un acte gouvernemental blessant quelqu’une de leurs convictions juvéniles ; mais ce sont là des circonstances exceptionnelles et qui, dans un pays bien organisé, ne se reproduiront qu’à de rares intervalles. Le jour où les étudiants seraient admis à s’ingérer, en tant que corporation, dans la politique, surtout dans les élections, l’ordre public se trouverait gravement compromis : on en viendrait vite aux pronunciamentos universitaires qui ne vaudraient guère mieux que les pronunciamentos militaires. Un gouvernement quelque peu soucieux de ses droits ne saurait tolérer une telle ingérence.

Mais, pour indirecte qu’elle soit, l’action de l’université moderne sur la nation n’en est pas moins très profonde et pleine de conséquences lointaines. C’est dans le sein de l’université, que s’amalgament les traditions et les espérances, les passions et les préjugés qui forment l’espèce de code de philosophie générale, d’après lequel la nation dirige ses pas. Qui ne se souvient du rôle prépondérant que les universités allemandes ont joué dans le grand œuvre de l’unification germanique ? De même, durant la seconde moitié du xixe siècle, Oxford et Cambridge ont donné naissance à d’importants mouvements et, si l’on veut le bien comprendre, c’est là qu’il faut chercher l’origine de l’impérialisme britannique. L’avenir des États-Unis se forge, aujourd’hui, dans ces somptueuses usines universitaires dont le nombre et les ressources vont se multipliant sans cesse et qui, déjà, savent exercer sur l’opinion de puissantes pressions. Il n’est pas jusqu’à la Russie où ne se dessine, derrière les grilles cadenassées qui emprisonnent l’enseignement supérieur, une effervescence juvénile en laquelle on devine l’embryon des aspirations futures. Bologne et Salamanque ne sont point mortes et ce qui se dit actuellement à Upsal ne sera pas sans influence sur les destinées du scandinavisme. Enfin, il est probable que, rendues à elles-mêmes, les universités françaises vont travailler — même inconsciemment — à la rédaction de la formule nouvelle dont la France s’inspirera ; cette formule justement fait défaut. Pressentie depuis longtemps, on n’a pas su jusqu’ici la préciser : il en est résulté des incertitudes et du malaise, car toute grande démocratie a besoin, pour progresser et vivre en harmonie avec elle-même, de posséder ce précieux talisman.

On ne saurait s’étonner que l’université soit l’endroit le plus favorable à sa préparation. Nulle part, en effet, l’esprit de tradition et l’esprit de nouveauté ne se combinent plus volontiers. Les étudiants sentent fort bien que les traditions ne constituent pas seulement, pour eux, des titres de gloire, mais qu’elles forment la base la plus solide de leur groupement ; rien de significatif à cet égard comme la hâte avec laquelle, dans les universités naissantes, ils improvisent des traditions, voire de l’ordre le plus futile. D’autre part, ils sont jeunes et demain est à eux : ils n’en craignent rien, ils en espèrent tout. De sorte que leur jeunesse les fait novateurs et hardis, tandis que leur qualité d’étudiants les maintient conservatifs et traditionnels. Le double culte qu’ils rendent à l’avenir et au passé est, d’ailleurs, éclairé et désintéressé ; il n’est pas limité par l’ignorance ni pollué par l’intérêt ; la science leur a rendu familières les annales du pays et, dans les plans qu’ils forment pour le développement de l’œuvre collective, les préoccupations personnelles n’entrent que pour une part honnête et légitime. Enfin, l’université moderne est bien un raccourci de la nation : une salutaire égalité tend à y remplacer les privilèges d’antan et, de plus en plus, toutes les classes de la société y envoient des représentants. De la sorte, elle a plus d’éléments pour composer la légende nationale, plus d’autorité pour l’imposer, plus de facilités pour la répandre.

Ce nationalisme n’est point malsain, mais il le deviendrait rapidement s’il n’était corrigé par un internationalisme sincère. Il y a deux façons de comprendre l’internationalisme. L’une est celle des socialistes, des révolutionnaires et en général, des théoriciens et des utopistes ; ils entrevoient un gigantesque nivelage qui fera, de l’univers civilisé, un État sans frontière et sans imprévu et, de l’organisation sociale, la plus terne, la plus monotone des tyrannies. La seconde est celle des hommes qui observent sans parti pris et tiennent compte de la réalité, plutôt que de leurs idées préférées ; ceux-là ont noté, dès longtemps, que les caractéristiques nationales sont une condition indispensable de la vie d’un peuple et que, loin de les affaiblir, le contact avec un autre peuple les fortifie, les avive. Pas plus que les individus, les peuples ne sont faits pour vivre dans la solitude : il leur est bon de se connaître et de se comparer : mais cette comparaison même est propre à leur faire mieux prendre conscience d’eux-mêmes, à leur donner un sentiment plus net des qualités qui les distinguent et des besognes auxquelles ils sont enclins.

En ce temps où les distances sont abrégées, où les voyages sont devenus rapides et peu coûteux, il était à prévoir que les étudiants des divers pays du monde noueraient entre eux des relations et prendraient l’habitude de se visiter. C’est ce qui est arrivé. Le mouvement, il est vrai, se dessine à peine. Hormis le cas de fêtes exceptionnelles, comme l’Exposition de Paris, ou bien la célébration d’anniversaires illustres, les députations d’étudiants ne vont guère au delà des frontières voisines et l’océan, en tous les cas, arrête leur élan. La jeunesse française n’était pas représentée au sesquicentenaire de l’Université de Princeton et celle de Sydney n’a point encore fait parler d’elle en Europe. N’importe ! le germe de l’internationalisme universitaire est déposé dans le sillon et la moisson sera prompte.

Un double péril se trouvera conjuré de la sorte. Si la mission de l’université moderne est noble et belle, il n’en est pas moins vrai qu’elle pourrait devenir funeste aux deux plus grands biens de notre époque, la Science et la Paix. Les légendes nationales, ordinairement, ne sont pas idylliques ni sentimentales. Quand même elles seraient telles au début, elles ne tarderaient pas à dévier du côté des bénéfices tangibles et des acquisitions matérielles. Ainsi, elles empiètent les unes sur les autres et parfois se heurtent de front. Sans doute, les relations amicales entretenues par les étudiants, d’un pays à l’autre, ne suffiront jamais à empêcher ces empiètements et ces heurts de se produire, mais elles contribueront grandement à diminuer les premiers et à amortir les seconds. C’est beaucoup de connaître la légende du voisin, de savoir sur quels arguments il s’appuie pour en proclamer la légitimité et de quels événements il en espère la réalisation : c’est beaucoup, surtout, d’apprendre ces choses à un âge où la générosité n’a pas encore capitulé devant l’égoïsme et la froide Raison. L’œuvre de Paix, à laquelle travaillent avec tant de zèle de nombreux groupes d’hommes distingués, est certainement une œuvre de raison ; l’idée centrale en est exacte et la philosophie, comme l’économie politique, fournit en sa faveur de puissants arguments. N’empêche qu’un peu de passion est indispensable pour en faire, selon l’expression chère à M. Fouillée, une Idée-force ; et cette passion, ce ne sont point les diplomates ni les hommes politiques qui l’y mettront, mais la jeunesse seule. Les étudiants, pour une telle besogne, forment les meilleures des ambassades ; ils représentent, à la fois, le passé et l’avenir de leur pays et ceux vers qui on les envoie, leur sont unis par la solidarité du travail et de la science.

La Science ! elle n’est pas moins menacée que la Paix par le nationalisme qui s’isole ; non pas seulement parce que les découvertes, les théories, les points de vue se complètent, se contrôlent et se rectifient les uns les autres et que dès lors l’universalité de la progression scientifique en assure la justesse, mais parce qu’il existe une tendance permanente et excusable de la part de la jeunesse universitaire à exagérer, en les faisant siennes, les thèses de ses professeurs et à les ériger même en thèses nationales, pour peu qu’elles soient discutées ou combattues au dehors. Il est certain, par exemple, que des hommes comme Treischke, Froude, Seeley ou Bancroft sont dangereux pour l’histoire ; et, dans l’ordre même des sciences exactes et naturelles, on pourrait citer des noms qui sont plus ou moins synonymes d’intolérance intellectuelle et évoquent le souvenir d’erreurs acceptées avec enthousiasme et défendues ensuite avec entêtement. La multiplication des échanges de livres, de brochures et de périodiques entre universités, est le moyen le plus sûr d’échapper à ce péril. Ces publications sont déjà très nombreuses en certains pays ; l’usage s’en étendra partout. Peut-être même en arrivera-t-on, plus tard, à échanger des étudiants pour des stages qui seront alors considérés comme le couronnement nécessaire de toute éducation raffinée. Je ne crois pas que cette coutume, si elle s’établit, entraîne un affaiblissement quelconque des caractéristiques universitaires, pas plus qu’un cosmopolitisme intelligent ne saurait détruire les originalités nationales ; mais il est certain que, par là, seront ouverts de nouveaux chemins, plus larges et plus directs, vers la Paix et vers la Vérité.

Il est prudent de donner quelque attention à une éventualité qui pourrait se produire au moins localement et temporairement : c’est l’adhésion des universités aux doctrines socialistes. Si un gouvernement révolutionnaire tentait de mettre la main sur leur indépendance, nous avons vu que, vraisemblablement, son audace serait vaine en ce sens qu’elle ne produirait rien de viable ni de fécond ; elle ne ferait qu’interrompre ou détruire et par conséquent serait suivie, l’ordre rétabli, d’un retour déterminé au régime de liberté, le seul sous lequel l’enseignement supérieur puisse prospérer. Mais tout en demeurant libres, les universités ne sauraient-elles adhérer au socialisme dont l’idéal de justice est fait, précisément, pour séduire l’ardeur généreuse des étudiants ? Ses partisans n’ont pas manqué de diriger de ce côté leur propagande et, dans plusieurs centres universitaires, des efforts considérables ont été tentés, en vue de gagner des sympathies à la cause socialiste. Jusqu’ici il ne paraît pas qu’ils aient abouti : les conversions ont été assez rares, mais il ne faudrait pas trop augurer des résultats futurs par l’insuccès présent. Si donc le socialisme réussissait à s’emparer de l’université moderne, qu’y produirait-il ? Il la désagrégerait très probablement ; en admettant que l’esprit de corps ait pu résister aux luttes acharnées par lesquelles il aurait fallu passer, avant qu’une doctrine aussi radicale, aussi subversive fût acceptée par tous, l’équilibre intellectuel se trouverait bientôt rompu : j’entends par là ce mutuel respect qui doit exister entre les diverses Facultés d’une même Université et qu’entretiennent, loin de le diminuer, les courtoises rivalités des professeurs et jusqu’aux jalousies juvéniles des étudiants. Or, sans être injuste envers le socialisme, il est permis de dire qu’il affiche, partout, une préférence non équivoque pour les sciences exactes, une dédaigneuse indifférence pour la littérature et les arts et qu’il professe fort peu de respect pour la vérité historique : en un mot, il se montre utilitaire au premier chef, ce qui est compréhensible, étant donnés son but et ses tendances. Peut-être, cela n’est-il pas de son essence et nos descendants verront-ils à l’œuvre des socialistes lettrés et tolérants ; cette perspective, en tous les cas, dépasse notre rayon visuel et tel qu’il se présente à nous, le socialisme apparaît comme l’adversaire le plus redoutable de l’enseignement supérieur.