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Librairie Hachette (p. 174-197).

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la gymnastique

Ce que nous appelons aujourd’hui la « gymnastique » est née au cours du xixe siècle d’un double phénomène ; la transformation de l’art militaire et le progrès des sciences. La guerre moderne réclame des collectivités disciplinées plutôt que des individualités puissantes. C’est le principe qui, depuis Iéna, a guidé la Prusse dans l’œuvre de son relèvement et la préparation de sa revanche. D’autre part des hygiénistes, dont le plus connu fut le Suédois Ling, voyant le corps humain livrer successivement les secrets de son organisme, conçurent l’idée de lui faire atteindre artificiellement son plus haut degré de perfection. Ainsi, se créèrent en Allemagne, la gymnastique à tendances spéciales, à l’aide de laquelle on prépare des soldats et en Suède, la gymnastique à tendances locales par laquelle on poursuit le rétablissement ou la consolidation de la santé.

Nous avons vu l’échec de Basedow dans sa fondation de Dessau. En 1784, son disciple Salzmann créa, sur un plan similaire, une école près de Gotha ; c’est là que, de 1785 à 1839, enseigna Guts Muths. Aux premiers jours de son apostolat, Guts Muths définissait son système « un travail en plein air pour la récréation et le plaisir de la jeunesse ». Plus tard il le définit : « un ensemble d’exercices tendant à la perfection corporelle ». Plus tard encore il déclara que « la vraie gymnastique doit être basée sur la physiologie et tout mouvement, réglé d’après les particularités physiques de l’individu ». On saisit la gradation et par là, l’évolution des idées de Muths. Mais, chose curieuse, sa gymnastique n’évolue pas en même temps que ses idées. C’est l’esprit qui change et non la forme. Les exercices qu’il fait exécuter à ses élèves sont de vrais sports ; le saut à la perche, la course, la lutte, le travail des poids. Quelques marches rythmées et des « balancements » indiquent seuls la voie nouvelle qui va s’ouvrir.

Dès 1804, Guts Muths avait attiré l’attention du ministre prussien Massow sur l’utilité d’introduire les exercices physiques obligatoires dans les écoles, afin de préparer de bons soldats pour l’avenir. Cette utilité fut aussitôt admise. Scharnhorst, Stein et Humboldt se montrèrent favorables, mais leur sympathie demeura platonique et ne se traduisit par aucun décret. Ce fut une association privée et secrète qui ouvrit en 1809, à Braunsberg, le premier Turnplatz.

Deux ans plus tard, Jahn en ouvrit un autre dans le Hasenheide près de Berlin. Ludwig Jahn avait alors 33 ans. Rien dans sa carrière d’étudiant indiscipliné, errant d’université en université, ne semblait le prédestiner au rôle qu’il a joué. Il ne témoignait même pas d’un goût personnel très vif pour les exercices du corps. Mais son tempérament fougueux et entreprenant le rendait plus réfractaire encore au militarisme et cependant le militarisme fixait et concentrait toutes ses pensées, parce qu’il y devinait l’instrument nécessaire du relèvement germanique. Son patriotisme, au début, se traduisit de manière étrange. Il fit porter à ses disciples un costume spécial, restaura à leur usage de vieilles formes de langage teutoniques et leur remit des insignes sur lesquels se lisaient ces chiffres cabalistiques : 9 — 919 — 1519 — 1811. C’étaient les dates du désastre de Varus, de l’introduction des tournois en Allemagne, de la célébration du dernier tournoi et de la création récente du Turnplatz de Berlin. Ce symbolisme fut, en haut lieu, discuté et ridiculisé ; mais il obtint quand même du succès parmi les masses. Après les campagnes de 1813 et de 1814, pendant lesquelles Jahn et ses élèves se battirent héroïquement, le mouvement s’affirma ; il revêtit un caractère bien marqué d’union patriotique. C’est ainsi qu’à Breslau, catholiques et protestants, élèves et professeurs, officiers et civils fréquentaient en commun le Turnplatz.

En 1819, l’assassinat de Kotzebue par un membre d’un Turnverein changea brusquement les bonnes dispositions du gouvernement et compromit l’œuvre de Jahn. Une réaction violente éclata. Jahn lui-même fut arrêté[1] et les Turners abolis pour ne renaître que vingt-deux ans plus tard, en 1842. Leur fondateur, qui vécut jusqu’en 1852 ne recouvra jamais, de son vivant, son influence et son prestige. Au Parlement de Francfort, en 1848, il joua un rôle effacé. Son dernier écrit, publié vers cette époque, se termine par ces mots, qui donnent à l’existence de ce grand patriote sa véritable signification. « L’unité de l’Allemagne a été le rêve de ma première enfance, la lumière matinale de mon adolescence, la splendeur ensoleillée de mon âge viril ; elle demeure l’étoile du soir qui guide encore mes pas au seuil de l’éternel repos. »

À partir de 1860, le mouvement reprit avec vigueur ; 6 000 gymnastes participèrent au festival de 1861 à Berlin, 20 000 à celui de Leipsig en 1863. En 1864 le nombre des adhérents était déjà de 170 000. Il atteignit 550 000 en 1896[2]. L’organisation d’ensemble des Turnvereine embrasse toute l’Allemagne, y compris l’Autriche allemande. Le pays est divisé en 15 cercles et les cercles en districts. Dans chaque Société, il y a deux classes ; les jeunes gens de 14 à 17 ans et les hommes ; les uns et les autres sont groupés d’après leurs qualités physiques. Quant aux exercices, ils ne ressemblent guère à ceux que recommandaient Guts Muths et Jahn. Jahn, s’il visait à « rétablir la symétrie perdue de la nature humaine », appelait d’autre part le Turnplatz un « lieu de contestations chevaleresques ». Ce point de vue tout sportif a disparu. La gymnastique allemande dérive, en somme, d’Adolphe Spiess qui enseigna, de 1830 à 1848, à Giessen d’abord, puis à Darmstadt et fut le véritable instigateur, sinon le créateur des mouvements d’ensemble. Par là, il donna à la pensée de Muths et de Jahn toute sa portée ; il mit en usage l’instrument qui pouvait le mieux réppndre à leurs vues et atteindre le but qu’ils s’étaient proposé.

Avec la meilleure volonté du monde, on ne saurait trouver dans la vie de Ling la même unité que dans celle des promoteurs de la gymnastique allemande. Il est vrai que la première partie de cette existence agitée confine à la légende. À peine adolescent, Ling, échappé de l’école, aurait parcouru toute l’Europe, exerçant les métiers les plus divers, tour à tour domestique, interprète, soldat dans l’armée de Condé… etc. À 17 ans, en tous les cas, il avait rallié la terre natale et étudiait à Lund qu’il quitta pour aller passer sa théologie à Upsal. Puis il s’inscrivit à l’Université de Copenhague où il fit un long séjour. Il paraît avoir pris part à la défense de la ville, lors de son bombardement par les Anglais en 1801. On dit qu’il reçut ses premières leçons d’escrime de deux émigrés français qui avaient établi à Copenhague une salle d’armes, et qu’il attribua à cet exercice la guérison d’une affection de nature goutteuse dont il souffrait. D’autre part, il suivit l’enseignement d’un disciple de Guts Muths, Nachtegall, qui avait peu auparavant établi un institut de gymnastique en Danemark. Telles furent sans doute les origines de sa vocation.

À vrai dire ce furent les circonstances qui la dessinèrent plus que le caractère de l’homme, car, chose curieuse, le fondateur de la gymnastique « scientifique » n’était pas un savant, au vrai sens du mot. C’était un imaginatif, un empirique, un poète même. Sur les 2 500 pages qu’il a publiées, il n’y en a pas 400 qui aient trait à la gymnastique. Dans son œuvre d’éducation physique, il fut grandement aidé par la protection de Charles xiv (Bernadotte) et d’Oscar ier et aussi par la popularité que lui valurent son scandinavisme et ses efforts pour remettre en honneur les vieilles sagas et les épopées légendaires du Nord. Depuis longtemps on le considérait comme le créateur d’un système nouveau, alors qu’il se bornait encore à développer celui de Muths et de Nachtegall. Sa théorie des « trois manifestations de la force vitale » d’après laquelle le système nerveux jouerait dans le corps humain le rôle dynamique, la circulation du sang le rôle chimique, et le système musculaire le rôle mécanique, est aussi originale qu’incomplète et on ne saisit pas bien pourquoi, ces trois manifestations devant « s’égaler » —, « la prédominance de la manifestation mécanique amènera une maladie d’ordre chimique tandis que la prédominance de la manifestation chimique amènera une maladie d’ordre dynamique ».

On appelle parfois la gymnastique suédoise : gymnastique sans appareils — et l’absence d’appareils, en effet, fut pendant longtemps une de ses principales caractéristiques. Or, les motifs pour lesquels Ling en préconise la suppression sont, presque tous, de l’ordre le plus vulgaire ; il estime que l’on évite ainsi les dépenses occasionnées par l’achat et l’entretien du matériel — qu’il n’est pas besoin d’un local aménagé spécialement — qu’un plus grand nombre d’élèves peuvent être exercés par un seul maître — que la surveillance est plus aisée… etc. Il ajoute que les exercices sans appareils sont mieux adaptables aux particularités physiques de chacun et réussissent mieux à vaincre la raideur et la gaucherie naturelles. La première de ces affirmations est un peu incertaine et la seconde n’a qu’une importance relative.

Si I’on n’attribuait à Ling que le mérite des idées qu’il a exprimées, il serait difficile de voir en lui le père de la gymnastique suédoise, tell qu’elle existe aujourd’hui. Mais Ling dirigea, pendant plus de vingt-cinq ans, l’Institut de Stockholm fondé à son instigation en 1814. Là, son action s’exerça d’une manière suivie, ses idées achevèrent de se former, les traditions qu’il inaugura eurent le temps de s’implanter et c’est ainsi que prit naissance son « système ». Ce système se résume pour moi en un axiome que je n’ai vu inscrit nulle part, mais qui m’a paru sous-entendu partout. « L’homme est un mécanicien inséparablement uni à sa machine, qu’il a le devoir et la possibilité d’apprendre à mouvoir, à entretenir et à réparer ». C’est vers ce triple but que, dans la gymnastique suédoise, tout converge. Les mouvements visent à rester « naturels » c’est-à-dire conformes à la destination de chaque membre, de chaque muscle, de chaque fibre. La préoccupation dominante est ensuite de bien « doser » l’exercice, de façon à éviter toute exagération, à maintenir l’équilibre, l’harmonie. Enfin, si cet équilibre et cette harmonie viennent à se rompre, on travaille à les rétablir par des « attitudes », par des mouvements « correctifs », par des massages. Le professeur Törngren, qui dirige actuellement l’Institut de Stockholm, a résumé l’esprit du système entier lorsqu’il a dit : « on doit travailler pour soi-même et non pour être comparé à d’autres ». En effet, peut-on faire concourir entre elles des machines qui ne sont pas d’égale force ?

Il était réservé aux États-Unis de devenir le champ d’expériences préféré des partisans de ces méthodes diverses et, nulle part à l’heure actuelle, on n’en peut mieux saisir les tendances et suivre les progrès. Avant la guerre de Sécession, l’Amérique du Nord, au point de vue de l’éducation physique, était encore une sorte de terre vierge. Aux environs de 1825, il avait bien été de mode — surtout dans la Nouvelle-Angleterre. — de discuter la question. Beaucoup d’écrits et quelques fondations en étaient résultés. Mais dix ans plus tard, l’attention publique s’était presque complètement détournée de ce sujet. La génération qui occupa la scène entre 1830 et 1860 avait de tout autres préoccupations ; elle était l’esclave de l’éloquence qui débordait de toutes parts : éloquence prolixe et tonitruante des politiciens en renom, éloquence sombre et maladive des agitateurs religieux. Partout on parlait, partout on tenait des meetings et des revivals. Les étudiants composaient et déclamaient des discours en prose et en vers ; les femmes avaient des maladies nerveuses ; on faisait tourner et parler les tables, on fondait des sectes contre nature et des sociétés puérilement secrètes.

La guerre, à la durée de laquelle personne n’avait cru parce que nul ne savait qu’il se lèverait un Abraham Lincoln pour la conduire — la guerre donna à la société américaine une secousse salutaire et lui rendit la notion d’un avenir viril. L’éducation physique ne pouvait manquer d’en bénéficier[3]. À cette époque les Allemands étaient déjà nombreux en Amérique. Ceux d’entre eux que les événements de 1848 avaient chassés d’Allemagne, s’étaient empressés de créer au Nouveau-Monde des Turnvereine qui leur rappelaient, à la fois, la patrie absente et leurs espérances politiques. Ces Turnvereine, en se multipliant, finirent par former la « North American Turnerbund », vaste fédération qui s’étend aujourd’hui à la plupart des États de l’Union. D’abord exclusivement composé d’Allemands et un peu compromis par l’ingérence de quelques-unes de ses sociétés dans le domaine de la politique socialiste, le Turnerbund s’est américanisé, en même temps qu’il tendait à se limiter de plus en plus à son programme technique. Les exercices qu’il préconise ont pour eux d’avoir servi à édifier l’Allemagne impériale dont le prestige influe naturellement sur les Américains, toujours sensibles au succès. Pendant la même période, les relations entre les universités des deux pays n’ont cessé de se resserrer, chaque jour davantage ; la plupart des professeurs américains ont fait, en Allemagne, un stage académique de quelques mois, s’ils n’y ont pas « pris leurs degrés ». Ils en ont, en général, rapporté des impressions agréables et sympathiques. On comprend que, sous l’action combinée de ces diverses influences, la gymnastique militaire se soit taillé une place assez importante dans la civilisation transatlantique.

La présence, aux États-Unis, d’émigrés scandinaves n’aurait sans doute pas suffi à y introduire les principes de Ling. Encore qu’il y ait là un fait ancien, puisque l’établissement suédois du Delaware remonte à Oxenstiern qui s’inspira, en le créant, d’un projet de Gustave-Adolphe lui-même, — ces émigrés n’auraient jamais été assez nombreux ni assez influents pour implanter en Amérique leur système national de gymnastique, si ce système n’avait répondu à un penchant très accusé de l’esprit américain. Il comporte, en effet, des études scientifiques détaillées qui se peuvent résoudre en résultats immédiats. Or, les Américains, quand il s’agit de la science, à laquelle ils ont voué un véritable culte, pensent qu’il n’y a point de détail inintéressant ; ils se penchent sur un globule de sang comme sur un brin d’herbe, avec le même intérêt passionné. Mais leur hâte naturelle et leur féconde imagination reprenant bientôt le dessus, ils tirent d’observations insuffisamment contrôlées, des conclusions absolues et générales dont ils s’empressent de faire une application pratique.

Quant au sport, il atteignait, en Angleterre, son plein développement, à l’heure même où la jeunesse américaine posait les armes et rentrait dans ses foyers, ayant repris le goût et l’habitude de l’effort physique. Entre la mère-patrie et ses colonies émancipées, les rapports ont parfois été acerbes. Mais la civilisation anglaise n’a jamais cessé d’avoir pour les Américains un secret attrait : Oxford et Cambridge n’ont jamais cessé d’influencer leurs universités. Celles-ci ont voulu avoir les plus beaux terrains de jeux, les plus belles piscines, les plus belles salles d’escrime en même temps que les meilleurs athlètes. L’athlétisme a trouvé là un terrain éminemment favorable à sa propagation.

L’expérience américaine permet plusieurs constatations importantes. La première c’est que le contact de ces méthodes diverses n’a jusqu’ici amené, entre elles, aucune fusion. Nous pouvions le prévoir, nous autres Européens, après ce qui s’était passé chez nous. Pour avoir été peu suivie du grand public, la querelle entre « sportifs » et « gymnastes » n’en a pas moins été des plus âpres ; la presse technique débordait, hier encore, d’attaques injurieuses, qu’on se lançait d’un camp à l’autre, et cette mauvaise habitude n’a point entièrement disparu. En France, en Allemagne, en Suède, le sport a dû, pour gagner droit de cité, résister à de furieux assauts. Les adeptes de la gymnastique allemande et ceux de la gymnastique suédoise ne se sont pas davantage épargnés entre eux. Des flots d’encre coulèrent en Allemagne, vers 1862, à propos de la fameuse question des « barres ». Le capitaine Rothstein qui commandait alors l’Institut royal de Berlin (École normale de gymnastique à la fois civile et militaire, créée en 1851) était un admirateur enthousiaste de Ling. Il décida la suppression de la barre fixe et de la barre parallèle que Ling avait déconseillées. Aussitôt s’engagea une violente controverse. L’Université de Berlin y prit part ; des hommes aussi considérables que les Professeurs Virchow et Du Bois Reymond se rangèrent du côté des partisans des barres. L’usage en fut maintenu et le capitaine Rothstein dut abandonner la direction de l’Institut. Tout cela, il est vrai, se compliquait, en Europe, de susceptibilités nationales qui n’existent pas, ou du moins sont bien atténuées aux États-Unis. Les étiquettes anglaise, allemande ou suédoise accolées par nous au sport et à la gymnastique militaire ou hygiénique, perdent là-bas les trois quarts de leur signification. Mais cela n’a pas facilité l’entente. Il y a là des incompatibilités organiques, si l’on peut ainsi dire, et l’entente ne se fera pas sans sacrifices réciproques et sans une ferme volonté de la réaliser.

Une autre constatation, non dépourvue d’intérêt, c’est que le mode de propagation du sport diffère absolument de celui de la gymnastique. Les groupements sportifs sont, en général, spontanés ; ils sont l’œuvre de jeunes gens anxieux de rendre plus facile et plus agréable la pratique de leurs exercices favoris. Au contraire, une réunion de gymnastes est due, presque toujours, à une initiative supérieure, celle d’un professeur, d’un hygiéniste, d’un patriote, d’un homme en un mot, qui agit sous l’impulsion de certains motifs d’ordre général, au nom desquels, il fait appel à la bonne volonté de la jeunesse ; dans le premier cas, ce sont des camarades qui s’associent ; dans le second, des élèves qui s’inscrivent pour recevoir un enseignement. Déjà différentes par leur mode de formation, ces sociétés se différencient encore davantage par leurs habitudes et leurs tendances. Les sociétés sportives sont homogènes et indépendantes ; elles veulent le rester ; il faut l’obligation où elles se trouvent d’unifier leurs règlements, en vue des concours, pour les amener à s’aboucher et à s’entendre les unes avec les autres. Encore n’y parviennent-elles pas toujours. Aux États-Unis, l’Amateur Athletic Union, la National Association of Amateur Oarsmen et la League of American Wheelmen sont loin de grouper tous les joueurs, tous les cyclistes, tous les rameurs de l’Union, et les liens que ces fédérations établissent se rompraient, s’ils étaient trop nombreux et trop tendus. Les Associations qui ont pour but le développement de la gymnastique, comme le Turnerbund, la North American Gymnastic Union, etc., témoignent de dispositions toutes différentes ; elles travaillent à rendre les relations aussi intimes et aussi fréquentes que possible ; elles multiplient les congrès, les conférences, les réunions de tout genre d’où pourrait sortir une entente plus complète. Elles visent, en un mot, à l’unité et se montrent aussi anxieuses de la réaliser que les autres se montrent jalouses de maintenir leur indépendance.

Il est visible que les premières sont le produit d’un instinct, tandis que les secondes résultent de la recherche d’une doctrine. De là ces tendances décentralisatrices des unes et centralisatrices des autres. On en peut conclure qu’au besoin, la gymnastique s’accommoderait d’une organisation d’État, à laquelle le sport répugne et ainsi se silhouette la philosophie de cette dispute, qui tout à l’heure semblait un peu mesquine et de nature à provoquer les dédaigneux sourires des hommes graves. La question est d’un ordre plus élevé qu’il ne paraît, car ces formes d’activité physique symbolisent les deux tendances politiques et sociales qui se partagent, plus que jamais, le monde civilisé. L’une laisse le citoyen libre de disposer de lui-même, au mieux de ses intérêts personnels ; l’autre vise à endiguer son activité, à la limiter, à la diriger de façon qu’elle serve à la réalisation d’un vaste plan gouvernemental. Le « civium vires, civitatis vis » des anciens peut, en effet, s’entendre des deux façons. Que l’État consacre, en en profitant, les résultats obtenus par l’individu ou bien qu’il convie l’individu à exécuter l’œuvre conçue et préparée par lui, il demeure en tous les cas le grand bénéficiaire.

Mais de quelle façon réalise-t-il le plus haut bénéfice ? Voilà le point central de la controverse que viennent aviver, d’ailleurs, les divergences de races, de tempéraments, de milieux, de traditions. Les amateurs de formules certaines opèrent la départition d’une manière bien simple. La première méthode, assurent-ils, est le propre des peuples latins, la seconde convient aux anglo-saxons. Le classement serait, de toute façon, fort incomplet, parce que le génie latin et le génie anglo-saxon ne sont pas seuls en présence, même en Europe. Mais de plus, c’est peu exact. L’initiative privée, pour n’y avoir pas été érigée en doctrine, a joué quand même un grand rôle dans l’ancienne France. Elle a des adeptes en Piémont et peut-être que dans certaines parties de l’Espagne, on trouverait avantage à encourager ses manifestations. Par contre, dans le monde anglo-saxon, la démocratie aidant, le dogme de l’État-dirigeant a gagné récemment du terrain.

La vérité est qu’il y a là deux conceptions opposées des rapports de l’individu et de l’État, anciennes toutes deux, dignes toutes deux d’être sérieusement approfondies et de grouper de chaleureux partisans. Nous saisissons, dans la question des exercices physiques, un reflet de l’alternative dont elles posent les termes.

La civilisation transatlantique a une certaine tendance à l’exagération, qui rend perceptibles, comme ferait le grossissement d’un microscope, des détails jusqu’alors inaperçus. Pour bien comprendre une idée à l’état de pondération, il serait souvent utile de la pouvoir étudier à l’état d’exagération, d’hypertrophie. Cette facilité se rencontre aux États-Unis et notamment en ce qui concerne le militarisme et « l’hygiénisme » pédagogiques.

Nombreux sont, là-bas, les établissements d’instruction qui se réclament de la caserne et inscrivent sur leurs prospectus le régime militaire, comme un des avantages principaux qu’ils présentent ; nombreux sont les bataillons, formés et commandés par des élèves, et qui manœuvrent avec un sérieux impayable sous l’œil de quelque ex-volontaire de la guerre de Sécession. Je résumerai l’impression que m’ont laissée ces institutions, en disant que le militarisme ainsi introduit dans la vie scolaire y devient assez facilement un joujou pour l’adolescent et un oreiller de paresse pour le maître : et il n’y a pas de motif pour que cela ne soit pas vrai du vieux monde aussi bien que du nouveau. Je ne songe pas, bien entendu, à englober dans une telle suspicion de véritables écoles militaires comme, par exemple, le Prytanée de La Flèche (France) ou les écoles d’enfants de troupe ; là le militarisme n’est pas en façade : il est sérieux, rationnel ; il vise à former de futurs soldats : mais je songe à ces écoles où les tambours, les épaulettes, les ceinturons, les uniformes, au lieu d’être des accessoires, deviennent le principal, où les témoignages accordés aux meilleurs élèves revêtent la forme de galons cousus sur les manches et de promotions de caporaux et de brigadiers, où l’on échange un mot de passe, où l’on fait l’appel, la parade, le salut militaire C’est tout cet extérieur de la vie du soldat, appliqué à la jeunesse, qui constitue pour elle un amusement sans portée et, pour ceux qui la dirigent, un redoutable encouragement au statu quo. La discipline militaire, surtout quand elle s’en tient aux formes et ne répond pas à une nécessité patriotique, est, de toutes, la plus facile à exercer. La tentation est toujours grande pour l’homme de commander au lieu d’expliquer, d’envisager un total plutôt que des unités, de plier des volontés plutôt que de leur apprendre à s’exercer séparément et librement. Ce militarisme de mauvais aloi s’introduit, en général, dans le collège par le simple contact, sous le seul couvert de la gymnastique, des marches en rang, des mouvements d’ensemble : tendance dangereuse contre laquelle il sera bon de prendre quelques précautions.

Des exagérations plus singulières encore, sinon plus fâcheuses, ont été engendrées, en Amérique, par l’hygiénisme, c’est-à-dire par cette idée que Guts Muths caressa vaguement et à laquelle les disciples de Ling se sont attachés passionnément, de la perfection corporelle atteinte par le développement systématique et scientifique de l’individu. Elle a été poussée à l’extrême par le Dr Sargent, directeur de l’éducation physique à l’Université de Harvard. Sargent a reconstitué l’homme normal, c’est-à-dire l’homme dont tous les organes sont dans la situation de volume, de force, de proportion que la nature leur attribuait dans son plan primitif ; mille causes ont pu déranger ce plan. Sargent les suppose connues et prétend y remédier. Pour cela, il se livre à un examen approfondi du corps humain. Il prend sur vous des mesures nombreuses, qui s’inscrivent sur une feuille[4] spéciale dont une copie est remise a l’examiné, dont l’autre demeure dans les archives de son gymnase. Il prend la circonférence du crâne et celle du genou, l’angle facial, la longueur des membres, étudie la dentition et le système capillaire, détermine la capacité des poumons à l’aide du spiromètre, la vitesse et l’énergie des battements de l’artère radiale à l’aide du sphygmographe, le coefficient nerveux et la « durée de l’effluve vital » à l’aide de l’ergographe ; il fait même intervenir l’élément héréditaire en vous interrogeant sur vos ascendants, interrogation qui, portant principalement sur des détails physiologiques, serait vaine partout, mais l’est plus encore dans un pays où les traditions familiales sont courtes, où l’on ignore parfois les détails les plus importants de la vie de son grand-père ou même de son père.

Ces renseignements — dans lesquels il entre et il entrera toujours, quel que soit le degré d’avancement de la science, des causes nombreuses d’inexactitude et d’erreur, sans parler des lacunes inévitables — servent à dresser votre courbe, c’est-à-dire l’image de ce que vous êtes par rapport à l’homme normal. Cette courbe indique les défectuosités auxquelles vous devez chercher à remédier, par le moyen d’exercices locaux, avec ou sans appareils, qui vous sont aussitôt indiqués ; c’est, en somme, une manière d’élevage et le système témoigne d’une belle présomption scientifique. Mais, en admettant même le bien-fondé de semblables pratiques, où s’arrêtera-t-on dans cette voie ? N’ira-t-on pas jusqu’à l’obligation ? Précisément une récente décision du « Board of Education » de Chicago oblige les directeurs des établissements d’instruction de la ville, à faire procéder à la mensuration trimestrielle de leurs élèves des deux sexes ; et, presque en même temps, un savant allemand lançait son fameux projet de la réglementation du mariage. Dans les deux cas les intentions sont bonnes ; on n’a en vue que le développement et la préservation de la santé publique et par conséquent le bien de l’humanité : reste à savoir si l’humanité s’accommodera jamais d’être ainsi transformée en un vaste haras et si, au cas où un tel résultat serait le dernier mot de la civilisation, elle n’entrera pas en lutte avec la civilisation plutôt que subir ce régime.

  1. Avec Jahn fut arrêté son disciple Lieber qui, relâché, gagna l’Amérique et dirigea en 1827, à Boston, un Institut de gymnastique.
  2. Il est juste de dire que dans ce nombre il y a beaucoup de membres honoraires.
  3. Il est à remarquer que Iéna et Sedan ont causé sur l’Allemagne et sur la France une influence similaire. Le péril couru, la défaite subie, auront toujours pour effet de mettre en lumière l’importance de la force et de l’entraînement corporels. S’il en fut autrement pour la France, après Waterloo, c’est que Waterloo fut le dernier acte d’une lutte de près de vingt années qui avait épuisé le pays et lui faisait souhaiter avant tout, l’établissement d’une paix durable.
  4. Lors d’un examen auquel j’assistai, à Harvard, il y a une dizaine d’années, j’en comptai 58.