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Librairie Hachette (p. 152-173).

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la psychologie du sport

Quels sont, dans le monde moderne, ceux qui font du sport et pourquoi en font-ils ?

Pour le mieux déterminer, il est bon de faire abstraction des souvenirs antiques et de regarder simplement autour de nous. Cet instinct sportif, dont je parlais tout à l’heure, ne sommeille pas en chacun de nous pour s’éveiller au premier appel. Peut-être même est-il impossible de le faire naître là où il n’existe pas en germe. Gardez-vous de le considérer comme une prolongation de ce besoin de remuer, de cette tendance à se dépenser qui sont innés chez l’enfant. Il apparaît seulement avec l’adolescence et parfois même aux approches de la virilité : il n’est ni une preuve de santé ni la manifestation d’un surcroît de force constitutionnelle. J’ai observé, en maintes circonstances, de jeunes enfants qu’on avait systématiquement habitués à la pratique des différents sports, ou bien des adolescents sur lesquels avaient agi soit l’exemple de camarades influents, soit le désir de briller dans des concours ou d’y récolter des applaudissements — ou bien encore des jeunes gens vigoureux, agiles, bien découplés, ayant paru goûter l’entraînement forcé du régiment. Ni les uns ni les autres n’avaient acquis de la sorte l’instinct sportif qui leur manquait et dès qu’avait cessé l’action tout extérieure et artificielle — persuasion ou contrainte — à laquelle ils obéissaient, ils avaient délaissé des exercices qui, sans leur déplaire, ne répondaient cependant en eux à aucun besoin, à aucune impulsion irrésistible. Or ce besoin, cette impulsion se font jour fréquemment chez des individus placés dans des conditions absolument inverses, c’est-à-dire n’ayant eu ni par éducation, ni par camaraderie, de contact avec le sport — et doués d’ailleurs de moyens physiques très imparfaits.

Une autre observation que je n’hésite pas à formuler quand bien même elle contredit une opinion très répandue — c’est que la plupart des sportifs sont des gens occupés ; je ne dis pas des intellectuels ou des hommes mentalement supérieurs aux autres : cela serait absurde. Quand Bourget a écrit que le mariage de la haute culture et des violents exercices physiques était « fécond en splendeurs viriles », c’est du caractère qu’il a voulu parler et non de l’intelligence. Sans doute, l’exercice physique éclaircit le cerveau en fournissant au travail cérébral un utile contrepoids, mais pourquoi et comment ferait-il davantage ? Restituer aux muscles, dans l’équilibre humain, leur rôle trop longtemps méconnu, ce n’est pas les égaler à la pensée dont ils doivent rester les humbles serviteurs. En réponse aux exagérations d’un publiciste qui s’inquiétait naguère de faire rendre « au muscle, les honneurs souverains », il n’est peut-être pas mauvais de rappeler, en passant, que les honneurs souverains ne sont dus qu’à l’Esprit.

Mais la constatation de ce fait que les sportifs sont le plus souvent des gens occupés, ne nous entraîne pas si loin : il s’agit ici d’employés, d’hommes ayant une carrière, une profession, parfois même exerçant un métier manuel : ces derniers ne sont pas les moins ardents. En Angleterre, les soldats consacrent volontiers au sport leurs heures de récréation ; de nombreux ouvriers, mineurs ou autres, en font autant : on ne peut pas prétendre que les uns et les autres y soient incités par leur genre d’existence, car cette existence n’est ni sédentaire ni exempte de fatigue musculaire. D’autre part, ce n’est pas une affaire de race car, aux États-Unis, où les milieux sont très mélangés au point de vue de la race, les mêmes observations peuvent être faites. Enfin, il semble que, sous ce rapport, l’Europe continentale doive confirmer plutôt que démentir l’expérience anglo-saxonne ; en France, en Belgique, en Allemagne on relève des faits qui le donnent à penser. Ne serait-on pas en droit de conclure alors, que le sport est une des formes de l’activité, qualité qui ne dépend ni de l’intelligence, ni de la santé et qui est loin d’être universelle, mais a laquelle la civilisation moderne sert d’aiguillon, en lui procurant des occasions multiples de s’utiliser ?

Pour fixer, toutefois, d’une manière plus exacte, la nature de l’attrait qui opère sur cette catégorie d’actifs, il est bon de passer en revue les différentes formes du sport et d’essayer de les distinguer psychologiquement, car on oublie trop souvent que le terme général « sport » englobe des exercices fort dissemblables et qu’on a même fini par l’étendre au fait d’aimer le sport d’un amour tout platonique ; c’est ainsi que sont qualifiés « hommes de sport » ceux qui possèdent des écuries de course ou s’y connaissent en chevaux, sans pour cela s’adonner le moins du monde à l’équitation. Psychologiquement, les sports se ramènent à deux groupes principaux : les uns sont des sports d’équilibre ; les autres, des sports de combat. Le mot équilibre est pris ici dans le sens d’entente, d’harmonie. L’aviron, le patinage, l’équitation, la bicyclette, le tennis, la gymnastique aérienne sont des sports d’équilibre tandis que l’escrime, la boxe, la lutte, la natation, l’alpinisme, le foot-ball, l’automobilisme, l’aérostation sont des sports de combat. Une brève analyse légitimera cette classification peut-être inattendue.

Prenons l’aviron. Le rameur novice, dans sa yole à bancs fixes, peut éprouver de la satisfaction à vaincre la double résistance que lui opposent l’élément liquide et sa propre maladresse, mais dès qu’il aura acquis assez d’expérience pour pouvoir monter un bateau de course à bancs mobiles, une impression nouvelle se fera jour. Son état physiologique est alors modifié ; une sorte de classement des muscles s’est opéré : ceux qui ont un rôle déterminé à jouer demeurent en action ; les autres, inutiles et qui, par leur zèle ignorant, ne faisaient d’abord que gêner la manœuvre, retombent au repos : la résistance de l’eau s’affaiblit graduellement et l’entraînement, bientôt, la réduira à un minimum. Quel est alors « l’état d’âme » du rameur ? Quelle est la source du plaisir qu’il éprouve ? Ce plaisir réside presque exclusivement dans l’harmonie mécanique qui s’établit entre lui et son bateau, dans le rythme qui règle sa nage, dans la régularité absolue de l’effort, dans la proportionnalité heureuse de la dépense de force avec l’effet obtenu. L’homme devient une machine, mais une machine qui continue de penser et de vouloir et qui sent la vigueur se produire en elle, se condenser et s’échapper avec la même précision mathématique que s’il s’agissait de vapeur ou d’électricité. Il y a là une sensation saine à coup sûr et d’une extraordinaire puissance ; on s’en grise parfois. Tout rameur a éprouvé cela et se souvient comme de réveils désagréables, des légers accrocs qui interrompent son rythme, troublent l’harmonie de sa course : une pelle d’aviron prise dans les herbes, une secousse maladroite donnée par un camarade distrait, une fausse manœuvre du barreur : l’embarcation ne s’arrête pas pour si peu, mais celui qui la monte perd soudain la notion de l’équilibre qui le charmait.

Même recherche inconsciente d’équilibre dans l’équitation. Sans doute l’homme entre fréquemment en lutte avec le cheval et cette lutte l’intéresse, d’autant mieux que l’intelligence s’y combine avec la force. Pour inférieur qu’il soit dans l’échelle des êtres, l’animal n’en a pas moins son idée et tient à la faire prévaloir. Toutefois, si la lutte se prolonge, le cavalier se lasse et proclame sa monture vicieuse, ce qui veut dire, très souvent, qu’elle est indomptable. Et ce n’est pas seulement sous le rapport utilitaire que le cheval « vicieux » a perdu de sa valeur, c’est également au point de vue sportif. Ce pourra être un plaisir pour des jeunes gens hardis, que le danger aiguillonne, de se mesurer avec lui, comme c’en est un pour les cowboys de réduire des chevaux sauvages sur les ranches d’Amérique, mais personne ne pensera que cette bataille constitue le dernier mot de l’équitation, ni la meilleure des jouissances qu’elle peut procurer. Un auteur yankee a décerné au cheval ce bizarre éloge : « il donne à l’homme la sensation d’avoir quatre jambes ». Buffon n’eût pas trouvé cela sans doute. Mais l’idée est juste et exprime, sous une forme nouvelle, quelque chose de fort ancien. L’imagination antique avait créé l’homme à quatre jambes, le centaure, en lequel elle se plaisait à symboliser le sport hippique à son plus haut degré de perfection — à ce point précis où les muscles du cheval semblent le prolongement de ceux de l’homme tant ils s’accordent et se complètent. La civilisation moderne n’a point modifié cet idéal équestre : il est resté le sien. Si le débutant s’amuse parfois de la dureté des réactions qui menacent sa stabilité, le cavalier accompli est joyeux de ne les point sentir et, par son art, d’affaiblir jusqu’à l’annihiler totalement, la notion des « solutions de continuité » qui existent entre lui et sa monture.

Pour le patinage, à peine est-il besoin d’insister, puisque le patineur est, par excellence, un équilibriste. On peut remarquer toutefois que l’équilibre matériel qui, en lui, s’établit et se rompt sans cesse, ne suffit pas à le contenter ; il veut être en harmonie avec la glace et réaliser ainsi cette perfection rythmique qui fait du patinage, selon une expression charmante « la mélodie du mouvement ». J’oserai presque dire qu’il lui faut davantage encore et que, pour être complet, son bonheur exige un accord intime avec le paysage. Les grands bois dépouillés, la neige aux reflets bleus, le soleil rouge dans la brume, les silences de la nature endormie lui deviennent nécessaires. Mais ce sont là des subtilités septentrionales que peut-être les habitués parisiens du « Palais de glace » ou du « Pôle Nord » n’ont jamais ressenties, hypnotisés qu’ils sont par le désir d’arriver à tracer sur la surface lisse leur initiale ou leur paraphe. Au patinage, il convient d’assimiler les courses rapides sur la neige, les pieds armés de ces larges raquettes canadiennes appelées snow-shoes ou bien des skis, longs patins de bois, chers aux Scandinaves. Du reste, le Canada et la Scandinavie n’en ont plus le monopole. Les « sports de glace » qui progressent et se perfectionnent continuellement ont, à présent, un quartier général à Saint-Moritz dans l’Engadine et ils font des conquêtes jusqu’en Transylvanie.

C’est encore l’équilibre qui est la base du cyclisme ; il s’y nuance à l’infini, depuis la bonne bicyclette que l’honnête bourgeois ventru enjambe en l’inclinant, jusqu’au monocycle qu’un clown seul sait manœuvrer. Comme son frère le patineur, le cycliste inconsciemment copie l’oiseau. Son idéal est de supprimer la pesanteur : pour cela, il lui faut ne plus sentir les frottements de la machine, ni les déplacements de son propre centre de gravité. L’industrie moderne lui livre des montures si parfaites qu’elles ont, en quelque sorte, leur individualité, leur tempérament ; c’est à lui de développer, en s’en servant, son agilité et d’atteindre ainsi le maximum d’équilibre qu’il peut réaliser. Au gymnase, bon nombre d’exercices réunissent les mêmes éléments psychologiques ; entre l’homme et son trapèze volant il y a aussi une harmonie intime

Combien différents sont les sports de combat : non point seulement la lutte et l’escrime ou la boxe, qui sont des formes de la lutte, mais aussi la natation où l’adversaire est une chose. On dit d’un homme : il nage comme un poisson. Mais rien n’est moins exact. Le poisson se meut normalement dans l’eau, comme l’être humain sur le sol. La natation n’est pas normale. C’est un combat avec un élément hostile qui est le plus fort et qui aura le dernier si l’on ne se soustrait pas à son étreinte, en temps voulu. La force des vagues rend sans doute le spectacle plus émouvant, mais l’onde la plus douce et la plus calme n’enlève pas au sport ce caractère combatif qui est son essence et fait son charme.

La bataille que le nageur livre au flot, l’alpiniste la livre à la montagne. On s’en aperçoit rien qu’à surprendre le regard dont il la mesure d’en bas, avant de commencer à en gravir les pentes. En effet, sous son masque impassible, elle va se défendre contre lui comme un adversaire vivant, l’égarant, le mystifiant, lui opposant une série déconcertante d’obstacles : d’énormes rochers à escalader, d’interminables pentes neigeuses à parcourir. Et ce ne sont là que les préliminaires. Elle tient en réserve, pour le perdre, d’épais brouillards qui l’envelopperont, des crevasses profondes qui s’ouvriront sous ses pas, de lourdes avalanches qui chercheront à l’entraîner dans leur course foudroyante ; elle tentera de le terrasser par le vertige, par la bise et par le froid ; et lui, ne vaincra que par une virile combinaison d’énergie bien distribuée, de sang-froid voulu et de ferme prudence. Certes, c’est bien là une bataille et de la catégorie la plus moderne, de celles que gagne la stratégie et non la fougue.

Je note encore l’instinct combatif dans certains sports ayant, pourtant, ceci de particulier que l’homme semble y demeurer plus ou moins passif, en face de la force qu’il a déchaînée et dont parfois il cesse d’être le maître. Exemples : le yachting à voile, le tobogganing, l’Ice yachting, l’aérostation et, provisoirement au moins, l’automobile. Le toboggan est le traîneau dont se servaient les Indiens pour y entasser le produit de leur chasse et qu’ils tiraient après eux à travers les forêts du Nouveau-Monde. Les « Visages Pâles » en ont fait un instrument de locomotion vertigineuse, pour lequel on prépare aux flancs des collines neigeuses de longues pistes glacées. Il va de soi que rien au monde ne peut arrêter le toboggan, une fois lancé sur ces pistes. Quant à l’Ice yacht qui s’appellerait plus justement « patin à voile », il est formé de deux traverses de bois placées à angle droit ; aux extrémités de la pièce transversale, deux lames de métal mordent la glace ; à l’extrémilé postérieure de l’autre pièce, une troisième lame qui s’incline à volonté sert de gouvernail. Près de l’intersection des deux pièces s’élève le mât portant la voilure. Les passagers s’arriment de leur mieux au mât, la voile est hissée et la machine se met en mouvement. Telle est sa légèreté, que la vitesse s’accélère jusqu’à devenir une course folle, invraisemblable, coupée de zig zags et de bonds fantastiques pendant lesquels on perd, naturellement, toute action sur le gouvernail. Ces sports impliquent presque tous une lutte contre la nature, un défi. De l’aérostation encore pleine d’inconnus et de dangers, on ne peut guère parler ; ce qu’Horace disait des premiers navigateurs !…

« Aes triplex circa pectus erat »

est applicable aux premiers aéronautes ; mais il est possible que, dans l’avenir, des découvertes nouvelles permettent de circuler par air avec facilité et sécurité. Le ballon deviendra alors un moyen de locomotion comme l’automobile dont le caractère sportif est tout provisoire. Un tricycle à pétrole donne aujourd’hui à celui qui le monte des sensations neuves : la puissance et l’obéissance de sa monture le charment, la vitesse le grise, le maniement de la machine l’amuse, — toutes choses dont la génération suivante négligera de s’apercevoir, tant elle s’y sera habituée physiquement et moralement. Au contraire, un fleuret, un trapèze ou un aviron ne cesseront jamais d’être des instruments de sport.

Les jeux offrent également des contrastes. En général les jeux de balle rentrent dans la catégorie des sports d’équilibre ; d’abord par les attitudes elles-mêmes. C’est ce qu’exprime si bien le conseil qu’un joueur de Longue-paume donnait à son élève : « Appuyez-vous sur la balle », lui disait-il — ensuite par la succession rapide et l’imprévu des mouvements. Il ne s’agit pas de répéter le même geste, mais de se tenir prêt à exécuter celui qui s’indiquera et de pouvoir l’exécuter avec précision et par conséquent avec retenue[1]. Le foot-ball au contraire est un sport de combat ; la bataille y est même collective, ce qui suffit à faire comprendre comment les Américains ont pu faire à cet admirable jeu l’application d’un principe de stratégie napoléonienne et comment un officier général anglais a pu me dire qu’il y avait dans tout bon capitaine de foot-ball l’étoffe d’un futur chef d’armée. Son enthousiasme d’ailleurs l’égarait et de récents événements contribueront sans doute a le lui faire voir. Le polo qui se joue à cheval, le hockey qui se pratique souvent sur la glace, le water-polo qui est une sorte de ballon aquatique, participent des caractères que j’ai attribués à l’équitation, au patinage, à la natation. Dans la chasse, il faut distinguer le tir qui est affaire d’équilibre et la poursuite du gibier qui est une lutte… Du reste, je ne veux pas, en continuant indéfiniment cette analyse, lui donner plus d’importance qu’elle n’en a. Je n’ai insisté sur cette classification psychologique des sports que parce qu’elle m’a semblé rendre plus intéressant et plus compréhensible un sujet, jusqu’ici peu étudié, et aussi parce qu’elle détruit la distinction, un tantinet prud’hommesque, entre la force et l’adresse, dont il est ordinairement fait mention dans les discours de distributions de prix. On recommande aux « jeunes élèves » de cultiver l’une et l’autre. En réalité, il n’y a pas d’exercice dans lequel la force et l’adresse ne soient combinées et parfois, malgré les apparences, à degré égal. La plupart du temps, l’adresse consiste même à bien distribuer la force et c’est ce qui fait que, tantôt, le public n’aperçoit qu’elle et que, tantôt, il ne l’aperçoit pas du tout. Dans le travail des poids, par exemple, le spectateur ne peut saisir l’instant où intervient le « truc » pas plus qu’il ne se rend compte dans la lutte des ingénieuses applications que fait le lutteur des lois de la mécanique. Il n’y a pas de bon boxeur sans adresse ni de bon patineur sans force. Force et adresse ne sont, en somme, que des apparences. Équilibre et combat sont des instincts.

Je voudrais indiquer maintenant quels sont, à mon sens, les effets psychologiques du sport sur ceux qui s’y adonnent. De nos jours on en étudie avec grand soin les effets physiologiques. Des expériences curieuses se poursuivent qui éclaireront complètement la question. Mais le côté psychologique est demeuré dans l’ombre. Loin de ma pensée, l’ambition de faire toute la lumière sur un sujet aussi délicat. Je me borne en tout ceci à exposer, à titre documentaire, le résultat d’observations personnelles.

Tout d’abord il faut se rappeler que la physiologie et la psychologie ont des frontières communes imparfaitement délimitées. Un des principaux effets physiologiques des sports est de discipliner, de classer les muscles. À l’appel d’un débutant, un grand nombre de muscles entrent en action, qui n’ont presque rien à voir dans la manœuvre demandée. Par leur ardeur maladroite, ils la gênent et la font échouer. Ce n’est que peu à peu qu’on leur persuade de se tenir tranquilles. En fait d’exercice physique, la gaucherie provient, huit fois sur dix, d’un excès et non d’une insuffisance d’actionnement musculaire. Elle disparaît à mesure que se complète l’éducation des muscles. Alors, les mouvements deviennent certains, le geste est assuré, le regard s’accoutume à des évaluations de distances exactes et rapides. Un peu de cette assurance et un peu aussi de la persévérance qui est nécessaire pour l’acquérir, remontent jusqu’à l’âme. Je crois qu’en général le sport donne à ses adeptes, toutes choses égales d’ailleurs, quelque clarté de plus dans le jugement, quelque ténacité de plus dans l’action. Mais parvient-il à fortifier le caractère et à développer ce qu’on pourrait appeler la musculature morale de l’homme ? Voilà sans doute la question fondamentale.

Au premier abord on est tenté d’établir des distinctions, de répondre : oui, dans certains cas et non dans d’autres. Semble-t-il possible, par exemple, de comparer moralement un alpiniste avec un joueur de tennis, ou même un boxeur avec un patineur ?… Il y a des sports qui côtoient sans cesse le danger ; tels l’équitation ou la natation ; il en est comme la boxe qui exposent non votre vie, mais votre peau et, suivant la spirituelle expression du Dr Lagrange, combien ont peur pour leur peau qui ne trembleraient point pour leur vie ! Enfin d’autres, comme l’escrime, suggèrent le danger. L’arme qui vous menace a beau avoir été rendue inoffensive par le mouchetage, vous l’écartez avec autant de prestesse que la pointe véritable qu’elle simule. De tels exercices paraissent faits pour agir sur le moral, avec une tout autre intensité que ceux auxquels on peut se livrer sans courir le moindre risque et sans même éprouver la notion d’un risque possible.

Il est certain qu’ils impliquent du courage et du sang-froid, mais un courage et un sang-froid circonstanciels. La chose, à y réfléchir, ne peut surprendre, car n’est-ce pas le cas de beaucoup de métiers manuels ? Le couvreur parisien déploie dans l’exercice de sa profession un sang-froid remarquable et, pour porter ses lourds fardeaux, il faut à un coltineur beaucoup de courage. Est-ce à dire que ces qualités continueront de se manifester chez eux, après que le premier sera descendu de son toit et que le second aura déposé son sac ? Il est impossible de le prétendre. La vie est remplie d’exemples analogues. Nous acquérons, avec une facilité relative, les qualités qui nous sont nécessaires pour accomplir un acte donné. L’obligation ou la fantaisie les font naître et l’habitude les fixe en nous ; mais elles y demeurent en quelque sorte localisées ou plutôt spécialisées. Elles se manifestent dans des circonstances données, pour un but donné — toujours les mêmes. Le difficile est de les étendre à toutes les circonstances, à tous les buts. Pour cela il faut substituer la volonté à l’habitude.

La volonté ! voilà ce qui féconde le sport et le transforme en un merveilleux instrument de « virilisation ». Dans les métiers que je viens de citer ou dans d’autres du même genre, la limite de l’effort utile est assez vite atteinte. Il n’est pas nécessaire et il peut être imprudent de tenter davantage. À quoi bon ? Un travailleur intelligent vise à fournir le plus de besogne possible dans le moins de temps et avec le moins de fatigue possible. Le sportsman demeure étranger à toute préoccupation utilitaire. La tâche qu’il accomplit, c’est lui-même qui se l’est assignée et, comme il n’est pas obligé pour gagner sa vie de la recommencer le lendemain, le souci de se ménager lui est épargné. Il peut ainsi cultiver l’effort pour l’effort, chercher les obstacles, en dresser lui-même sur sa route, viser toujours un degré au-dessus de celui qu’il doit atteindre. C’est ce qu’exprime si bien la devise choisie par le Père Didon pour ses élèves d’Arcueil, groupés en Association athlétique. « Voici, leur avait-il dit, le jour de leur première réunion, voici votre mot d’ordre : citius, altius, fortius : Plus vite, plus haut, plus fort ! »

Par là nous sortons presque du sport pour atteindre les régions philosophiques. Ce langage n’est pas nouveau. C’est celui des stoïciens de tous les temps. Les gymnases grecs ont sans doute retenti fréquemment de paroles analogues dites par d’obscurs disciples des grands penseurs et répétées par de simples maîtres de gymnastique, qui ne croyaient pas que cette recette de virilité dût jamais être perdue pour des peuples civilisés.

L’antiquité en fit un usage abondant, cela est certain ; mais de nos jours s’en sert-on ? Est-elle même applicable à notre civilisation présente faite de hâte fébrile et d’âpre concurrence ? Et le sport qui nous est revenu de si loin, après une éclipse si longue et si absolue, n’a-t-il pas complètement changé de caractère ? Ne tend-il pas à se confondre avec l’usage d’instruments de locomotion de plus en plus perfectionnés ? Est-ce bien là ce même athlétisme dont la portée morale était sans cesse proclamée et dont le mot d’ordre du Père Didon tendrait à rétablir la formule ?

À ces questions le temps donnera une réponse définitive ; mais déjà il appert que si les formes sont en partie nouvelles, l’esprit est demeuré le même. L’instinct sportif est toujours inégalement distribué : ne l’a pas qui veut. Et parmi ceux qui l’ont, tous ne vont pas jusqu’au bout de ce qu’il peut donner. Tous n’y cherchent pas la peur pour la dominer, la fatigue pour en triompher, la difficulté pour la vaincre. Ceux-là, pourtant, me semblent plus nombreux qu’on ne croirait au premier abord. De sorte qu’on en peut tirer cette conclusion, qu’aujourd’hui comme jadis, la tendance du sport est vers l’excès ; il vise plus de vitesse, plus de hauteur, plus de force… toujours plus.

C’est son inconvénient, soit ! au point de vue de l’équilibre humain ; mais c’est aussi sa noblesse — et sa poésie.

  1. C’est, à mon avis, cette « retenue » qui dans les jeux de balle amène une fatigue souvent hors de proportion avec la force musculaire dépensée, parce qu’elle implique une assez grande dépense de force nerveuse. L’effet se produit avec bien plus d’intensité encore dans l’assaut de fleuret. Mon savant ami, le Dr Fernand Lagrange, a attribué au rôle que joue le cerveau dans la combinaison des coups, l’espèce de dépression nerveuse, cérébrale, qu’il a notée, après l’assaut, chez beaucoup d’escrimeurs et qu’il a contrôlée sur lui même. Depuis lors, j’ai cru m’apercevoir que cette dépression déjà moindre avec l’épée, devenait presque nulle avec le sabre, le poing (boxe) ou le bâton. Précisément de toutes les armes, le fleuret est celle qui exige le plus de « retenue » dans le bras, dans la main et même dans les jambes.