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Librairie Hachette (p. 96-112).

vii

l’humanité (Suite)

S’il est absolument nécessaire d’introduire une division dans cette analyse séculaire, ce n’est pas à la prise de Constantinople par les Turcs qu’il faut opérer la coupure. Avec une persistance assez inexplicable, on considère cette date de 1453 comme mettant fin à ce qu’on appelle le moyen âge et inaugurant les temps modernes. Le coup de grâce donné à ce fantôme d’empire qu’était alors la puissance byzantine ne fait pas, cependant, l’importance de cette date, non plus que la présence des Turcs en Europe. À vrai dire, la question d’Orient, qui fut pendant une partie du xixe siècle la terreur des chancelleries européennes, a pu faire croire que, suivant le mot de Napoléon, Constantinople était véritablement l’empire du monde et que l’héritage turc dominerait jusqu’au bout la politique internationale. Nous voyons à présent combien cette vue était erronée.

Un fait bien plus marquant et dont les conséquences ont été autrement considérables, s’est produit à la fin du xve siècle, c’est la découverte du Nouveau-Monde, suivant d’assez près, du reste, la découverte de l’imprimerie. Christophe Colomb et Gutenberg ont véritablement ouvert l’âge nouveau. La terre est désormais offerte tout entière à la conquête humaine et la pensée possède le premier, l’indispensable instrument de son expansion. Jusque-là, le monde occidental a, malgré tout, ressemblé quelque peu au monde chinois : il a compris une élite de lettrés et une majorité d’ignorants. Les bibliothèques d’Alexandrie et de Byzance, les monastères des Gaules, de Grande-Bretagne ou de Germanie ont conservé et transmis, à travers les âges troublés et confus, le dépôt des manuscrits ; mais rares étaient ceux qui, admis à en prendre connaissance et à en copier des fragments, pouvaient ainsi s’instruire en lisant. L’enseignement n’était donné qu’oralement par la parole du maître et, nécessairement, à un petit nombre d’écoliers. Non seulement la masse était privée d’instruction, mais, sous le régime féodal, la plupart des nobles et des chevaliers l’étaient aussi. À peine découverte, l’imprimerie se propage et, avec elle, l’instruction qui, désormais, va s’infiltrer peu à peu dans toutes les classes de la société.

Ce ne sont pas seulement ces différences si profondes, entre les siècles précédents et les quatre derniers siècles, qui légitiment une sorte d’entr’acte historique, c’est qu’ici le procédé d’enseignement doit se modifier. Au lieu de cette succession d’empires dont Bossuet s’émerveillait, il y a désormais une série de nations qui, jusqu’à nos jours, ne sortiront plus de l’histoire. La courbe de leurs destins s’élève ou s’abaisse ; elles n’en demeurent pas moins sur l’horizon universel. Il faut suivre leur formation simultanée, voir se développer leur génie respectif sous toutes ses formes. Cela ne saurait se faire, si l’on donne aux moindres combats livrés par les armées de Louis xiv et de Napoléon, aux moindres stipulations des traités internationaux, aux moindres conquêtes momentanées d’un Charles xii ou d’un Philippe ii, une attention qui ne peut alors s’appliquer à des choses à la fois plus vastes et plus durables.

Si vous demandez à un jeune Français, à un jeune Allemand, à un jeune Anglais, de vous résumer les principaux événements de l’histoire de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre pendant le xvie et le xviie siècles, qui furent par excellence des siècles de cristallisation, d’où vient qu’ils vous diront des choses si étrangement contradictoires ? D’où vient que chacun d’eux, de très bonne foi, vous présentera son pays sous la forme du soleil autour duquel tournent des planètes de grandeurs inégales, mais recevant toutes de l’astre central la lumière et la chaleur ? D’où vient que le récit de l’un fera surgir en tout premier plan des faits et des personnages dont l’autre ne fera pas même mention ? Dans l’histoire ainsi conçue, le génie de chaque peuple n’a pas sa place ; rien n’est mis au point ; la « notion humaine » peut, moins que jamais, se former, et l’inconvénient s’aggrave à mesure que l’on approche de l’époque moderne et qu’il s’agit des collectivités au milieu desquelles nous vivons.

On a beau insister sur les détails de la guerre de Trente Ans, ce n’est pas à travers ses multiples complications que l’Allemagne se dessine. Il faut chercher autre part les traces du patient labeur germanique. On ne peut isoler l’Allemagne des institutions qui l’ont régie, de sa Diète, de ses Électeurs, de ses villes libres, de la Réforme qui l’a si profondément remuée, des sécularisations qui ont exercé sur ses destins une action prépondérante, des héritages Espagnol, Italien, puis, plus tard, Tchèque et Hongrois qui, en arrachant sans cesse l’Autriche à sa mission impériale, devaient forcément créer une Prusse pour la remplir ; on ne peut surtout l’isoler des grands penseurs qui l’ont cherchée, creusée, rassemblée, conduite à travers plusieurs siècles, au milieu de divisions perpétuelles, d’obscurités presque impénétrables, de catastrophes décourageantes. Si la poésie, l’art, la philosophie, la science germaniques offrent au critique un vaste terrain d’investigation, semé de points de vue variés, les traits généraux en sont assez nets et assez caractéristiques pour que l’éducateur n’éprouve aucune peine à les fixer ; et tant qu’il ne l’aura pas fait, l’Allemagne demeurera pour l’élève ce qu’elle serait en réalité, si son génie n’existait point — une terre d’histoire indistincte et de géographie imprécise.

Si la guerre de Trente Ans n’apprend pas l’Allemagne, sont-ce la guerre de Cent Ans ou la guerre des Deux Roses qui apprendront l’Angleterre ? Combien d’adolescents, sur les bancs des collèges continentaux, se représentent l’Angleterre telle qu’elle était à la fin du xve siècle : une nation de cultivateurs et d’éleveurs, aux villes petites et pauvres, n’ayant ni marins ni commerçants, et ne sachant même pas tisser chez elle la laine de ses moutons — marquée déjà, cependant, pour la plus haute destinée par deux qualités précieuses et rares : l’esprit de discipline et l’esprit de liberté. C’est à l’organisation normande, rude, simple et logique, que les Anglais durent la première ; c’est à la faiblesse de leurs barons obligés, pour résister au pouvoir royal, de s’entendre et de s’unir, qu’ils durent la seconde. Le Domesday Book et la Grande Charte sont, avec le théâtre de Shakespeare et la philosophie de Bacon, les quatre sources d’où l’Angleterre moderne a découlé. Dans tout Anglais d’aujourd’hui, vous retrouvez l’esprit d’ordre du Domesday Book, la fierté libre de la Grande Charte, les aspirations géniales et brumeuses de Shakespeare, les tendances individualistes et expérimentales de Bacon.

Ce que Shakespeare et Bacon sont à l’Angleterre, Rabelais et Descartes à la France, Goethe et Kant à l’Allemagne, Spinoza ne l’est point à la Hollande ni Dante à l’Italie. Il y a des penseurs chez lesquels le génie de la race s’est plus spécialement incarné, ou bien qui ont agi assez puissamment sur lui pour le détourner, momentanément du moins, de sa voie. Sans exalter ceux-là au-dessus du niveau que leur assignent leurs œuvres, il importe de bien mettre en relief l’influence qu’ils ont exercée ; ce sont ces influences, après tout, qui, dans les temps modernes, décident en général du cours des choses. Je ne vois pas qu’un tel enseignement passe la portée des jeunes esprits que le maître doit former. Rien de plus clair que l’exposé de la plupart des grands systèmes philosophiques et des grandes œuvres littéraires ou artistiques, si l’on prend la peine d’en rechercher les idées vraiment centrales, de les traduire en langage ordinaire et de se dégager résolument, ici de la métaphysique, là de la rhétorique ou du procédé qui sont affaire d’enseignement spécial.

Jusqu’ici, on ne le tente guère : c’est pourquoi toute l’époque de la Renaissance — notamment en Italie — demeure si confuse et si vague. Qu’il y eût alors une Italie, c’est ce dont nul ne se doutait hier et ce que les jeunes Italiens sont encore aujourd’hui seuls à apprendre. Sortie bien vivante de cette longue lutte pendant laquelle la papauté et l’empire allemand s’étaient épuisés l’un l’autre, la péninsule aspirait à jouir de paix, de liberté, de richesse et de raffinement. Milan, Venise, Florence, Rome et Naples lui formaient une couronne à cinq fleurons. Le gouvernement absolu des Sforza, l’oligarchie vénitienne, le régime démocratique des premiers Médicis, le pontificat tolérant d’un Pie ii et d’un Nicolas v, la royauté étrangère d’un Alphonse d’Aragon, pour dissemblables qu’ils fussent, tendaient néanmoins au même but : tournés vers l’agonie byzantine, ils recueillaient avidement l’héritage antique qu’on leur léguait. Longtemps avant la chute de Constantinople, ses princes déchus de leur puissance orientale s’étaient retournés vers l’Occident : aux relations commerciales, entretenues par les vaisseaux de Venise, s’étaient superposées les relations intellectuelles ; des hommes de bonne volonté travaillaient à un rapprochement philosophique et religieux, cherchant à accorder Platon, resté Grec, avec Aristote, devenu Latin, et à préparer la fusion des deux Églises. Lorsque Constantinople fut prise, le mouvement s’accentua au point qu’on put se demander si l’hellénisme ne marchait pas, une seconde fois, à la conquête du monde.

Mais cela n’eut pas lieu : le germe était affaibli et le sol trop humide. Il sortit une végétation prodigieuse qui se traduisit par les œuvres d’un Michel Ange, d’un Léonard de Vinci, d’un Raphaël et d’une pléiade d’artistes, sculpteurs, peintres, architectes, de savants, d’écrivains, de poètes ; mais le fruit moral ne vint point : il tomba avant l’heure et l’on vit qu’il était pourri.

Ainsi naquit la Réforme, non point d’une aspiration vers la liberté de conscience que ni Luther, ni Calvin ne ressentaient, moins encore du désir d’amener une révolution politique qu’ils répudièrent hautement, mais de l’indignation que soulevaient en eux les crimes, les hontes, le cynisme d’Alexandre Borgia et, plus encore peut-être, le matérialisme guerrier de Jules ii et le tranquille athéisme de Léon x. Bien loin d’être connexes, la Renaissance et la Réforme furent deux mouvements contraires ; mais le second ne tarda pas à en déterminer un troisième qui se traduisit par la fondation de la Compagnie de Jésus et la réunion du Concile de Trente.

Le Concile de Trente est peut-être l’événement le plus important de la période moderne ; on lui consacre, dans la plupart des cours d’histoire, trois ou quatre lignes et il prend rang dans la mémoire parmi tous les autres conciles, comme s’il n’avait eu d’autre résultat que d’introduire quelques modifications dans le règlement intérieur de l’Église. En réalité, il transforma la religion, la politique, la philosophie, la littérature : seul, l’art échappa aux conséquences de ses censures. En face des exagérations de la Réforme, il dressa les exagérations d’un nouveau catholicisme, dogmatique et intransigeant ; il en chassa les philosophes qui avaient été jusque-là les compagnons laïques des théologiens ; il créa l’Index, cette Bastille de la pensée et l’Inquisition, cette parodie sanglante de la justice ; enfin il tua le génie grec, rejeta l’orthodoxie vers le monde slave et restaura ces influences latines qui devaient se traduire, au siècle suivant, par des mouvements littéraires d’une si belle ordonnance que l’humanité charmée leur pardonna leur grande pauvreté de sentiments.

Charles-Quint, Philippe ii et Louis xiv furent les exécuteurs de cette œuvre colossale. Le premier l’imposa à l’Italie ; le second commit en son nom des excès qui provoquèrent la révolte des Pays-Bas et préparèrent la ruine de l’Espagne ; le troisième l’habilla d’élégance et de gloire, au point qu’elle parut acceptable et qu’un siècle durant, les peuples, soumis, la vénérèrent.

Dans le sillon français pourtant, reposait dès lors un autre grain : Henri iv l’y avait enfoui ; il a produit, depuis, la moisson du bon sens opportuniste et tolérant. Toute la France des xviiie et xixe siècles se résume dans le choc de ces deux courants contraires, celui du jacobinisme royal ou révolutionnaire, conservateur ou radical — et celui du possibilisme mesuré, prudent et sage. Ils n’ont point fini de lutter et certains pensent que cette lutte est indispensable à la nation, tant elle paraît être dans l’essence de son génie.

Il s’est joué dans le Nord, du xvie au xviiie siècles des tragédies sanglantes, dont la Suède et la Pologne furent les acteurs principaux, qui se terminèrent par l’éclipse de la première et la ruine de la seconde et d’où sortirent sous leur forme actuelle, la Prusse et la Russie. Les noms de Gustave-Adolphe, de Charles xii, de Pierre le Grand et de Frédéric ii, et le récit des hauts faits de ces hommes, remarquables à des titres si divers, ne suffisent point à éclairer le grand travail humain qui s’est accompli là. La Pologne des Jagellons n’était point la plaine indécise dont on nous parle et le problème de son organisation, d’ailleurs, n’a point été résolu par le partage ; il existe toujours, il grandit même et nos enfants auront à le résoudre à nouveau. Le scandinavisme, s’il semble devoir s’affaiblir bientôt dans une lutte fratricide, témoigne, d’autre part, d’une belle vitalité. Il y a encore la Suisse, la Hollande, la Hongrie dont on néglige de consulter les annales fécondes, d’étudier les institutions : cantons, corporations, comitats. Toutes ces collectivités échappent à notre investigation, égarés que nous sommes par les enduits dont Louis xiv et ses collaborateurs ont badigeonné l’Europe : l’enduit classique dont s’est vêtue, plus ou moins maladroitement, la pensée internationale et l’enduit du Droit divin qui recouvrit toutes les façades gouvernementales. On vit alors ce que ni l’Orient ni l’hellénisme ni le monde romain n’avaient connu : une oligarchie de propriétaires couronnés entretenant les uns chez les autres des agents de parade et des agents secrets pour se duper ou conclure des marchés, administrant leurs domaines au mieux de leurs propres intérêts et de ceux de leur famille, réglant toutes choses et jusqu’au commerce de leurs sujets, soit directement dans leur cabinet, soit indirectement par leurs intendants, se cédant et se rétrocédant des provinces et des royaumes entiers, sans égard pour les habitants et sans la moindre notion de la nationalité. La Révolution française ne mit pas fin à ces usages : comme Louis xiv, elle voulut plâtrer les esprits et les États. Mais bien que poursuivies pendant plus d’un siècle et demi, ces tentatives furent impuissantes à étouffer le sentiment national. « Il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais, écrivait Rousseau ; il n’y a plus que des Européens ; tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu’aucun n’a reçu de forme nationale par une éducation particulière ».

À quel point Rousseau se trompait, le xixe siècle l’a démontré. Partout, sous la poussée des forces nationales, l’enduit a éclaté. L’enduit intellectuel s’était déjà modifié, avait changé de couleur ; les influences naturalistes s’étaient substituées aux influences classiques, mais l’homme dont on scrutait l’âme, dont on cherchait à préciser le destin, demeurait un être conventionnel, abstrait, uniforme. La plume d’un Balzac, d’un Dickens, d’un Ibsen, d’un Tolstoï lui a rendu son aspect véritable, son élasticité, ses diversités caractéristiques, fruits de la race et du milieu. Quant à l’enduit politique, il s’effrite chaque jour sous nos yeux. Partout le parti national triomphe. Ce ne sont pas seulement l’Allemagne et l’Italie qui, en réalisant leur unité, ont restauré, dans des conditions nouvelles, des formes historiques ; ce sont les Français du Canada, les Parsis de l’Inde, ce seront demain les Hollandais de l’Afrique du Sud préservant leur religion, leur langue, leurs habitudes de vie, les tendances et les idées fondamentales de leur race, au milieu de circonstances défavorables, de luttes et d’adversités : ce sont encore les étonnantes manifestations du sentiment qui rapproche à travers d’énormes distances et malgré des divergences déjà marquées, les membres de la grande famille anglo-saxonne. Voilà par quoi le xixe siècle s’imposera dans l’histoire. Mais l’événement qui sans doute fixera l’attention des historiens futurs, c’est la résurrection de la Grèce, vrai miracle social, inattendu et si surprenant que nous en réalisons à peine l’importance et les conséquences. Le siècle qui, presque à son début, tenta par les traités de Vienne une dernière et timide application des principes de Louis xiv, nous lègue une loi qui est la négation absolue de ces principes et qu’on peut formuler ainsi : on ne tue pas un peuple qui ne veut pas mourir. Si l’on observe que d’Helsingfors à Athènes en passant par Riga, Varsovie, Prague, Laybach, Agram et les Balkans, l’Europe est traversée par une bande formée de peuples « qui ne veulent pas mourir » et le prouvent chaque jour, on aura une idée des problèmes territoriaux que le xixe siècle lègue au vingtième.

Ne serait-ce que pour ce motif, il conviendrait d’instruire nos fils de tout ce qui concerne notre époque et de les mettre au courant des principaux événements qui en ont marqué le développement. L’Afrique se forme sous leurs yeux, soit ; mais les États-Unis n’ont-ils pas derrière eux une existence déjà remplie ? Et la Chine, l’Australie, l’Inde, les Républiques Sud-Américaines, n’ont-elles pas de passé ? N’y a-t-il rien à dire du Japon ? Est-ce que les œuvres de Washington, d’Abraham Lincoln, de Bismarck, de Cavour, de Gladstone ne sont point à apprendre ; et de savoir ce qu’ont fait Oxenstiern, Alberoni ou Mazarin comblera-t-il une pareille lacune ? Qu’on me pardonne l’inconvenance de cette comparaison, mais l’enseignement historique que reçoivent les jeunes Européens me fait toujours penser à ces manèges de chevaux de bois qui circulent dans les foires ; vous y montez, à votre gré, le cheval d’Alexandre, celui de César, de Charlemagne, de Gengiskhan ou de Napoléon : braves quadrupèdes un peu fanés, parce qu’ils ont fourni de nombreuses campagnes, mais qui se cabrent noblement, l’œil enflammé et les jambes en l’air. Voilà l’histoire : une réunion de gens à cheval, morts depuis longtemps. Il semble qu’on ne puisse y admettre ni les morts récents ni les gens qui allaient à pied et que, seuls, les « grands capitaines » comme eût dit Bossuet, aient conduit l’humanité ; conception si sotte et si bornée qu’elle en est humiliante pour la pédagogie.