Nostradamus (Bonnellier)/Tome 2/Maîtresse, Épouse et Favorite

Abel Ledoux (2p. 115-130).


VIII.

MAÎTRESSE, ÉPOUSE ET FAVORITE.


Nicolas de Neuville, secrétaire des finances et audiencier de France, avoit une maison entre la Seine et la porte Saint-Honoré, sur l’emplacement des Tuileries ; la duchesse d’Angoulême, mère de François ier, quittant le palais des Tournelles, étoit venue l’habiter en 1509 ; et, plus tard, Henri II en avoit acquis une des ailes, dont les appartemens furent meublés, par ses ordres, avec une richesse et un goût dignes d’un prince amoureux et prodigue.

Le lendemain du jour où, selon la volonté royale, l’anneau de paille avoit été passé au doigt de Mariane de Montluc, une belle personne, demi-nue, le corps enveloppé dans un réseau à larges mailles tissues de soie blanche et de fils d’or, et étendue sur une couchette dont la housse étoit en damas noir, à franges d’argent, prêtoit l’oreille aux doux propos d’un homme vêtu avec la recherche d’un amoureux assis sur un petit carreau cramoisi, de telle manière qu’un de ses coudes, appuyé sur la couchette, soutenoit son corps, et que ses jambes s’alongeoient sur un parquet en mosaïque. La journée étoit avancée, mais la lumière pénétroit à peine dans cette chambre.

— … De Venise ?

— Non, sire, répondoit la jeune femme en rougissant.

— De Rome ?

— De France.

— De France ! — s’écria le roi, — si joli joyau a pris naissance en notre France ! La riche fleur des lis, qui fut donnée à Henri VIII par le roi, mon père, en nantissement de cinquante mille écus qu’il lui devoit, jetoit moins d’éclat que vos yeux, avoit moins de prix que toute votre personne !… adorable enfant ! et laquelle de mes provinces a vu votre berceau ?

— Je suis née en la petite ville de Saint-Rémy, sire.

— Votre père ?…

— Il porte un nom dont la gloire fait rougir sa coupable fille… Je suis le second enfant de l’illustre Michel de Nostredame.

— Michel de Nostredame ! — répéta le roi en se levant promptement, et jetant sur Clarence un regard inquiet, étonné. — Vous êtes la fille de Michel de Nostredame ? N’êtes porteur, n’est-il pas vrai, d’aucune prophétie qui soit fatale au roi ?

— Oh ! mon seigneur et doux maître ! — répondit Clarence en avançant son bras pour retenir Henri II, — le grave et pieux Nostredame, mon père, n’a prophétisé que la gloire du roi de France.

— Je vous crois, belle amie ; mais, pour fortifier mon ame contre tout maléfice, demain matin j’entendrai deux messes.

— Craignez-vous d’être trop aimé, sire ?

— Non, mais je crains que Catherine de Médicis n’ait peur.

— De quoi ?

— De vous, ma toute belle !

— De moi !… la reine Catherine…

— Est bien vaillante, bien superbe et bien reine… mais au nom de votre père elle frissonne et regarde le ciel… Il faut bien qu’un peu de ce sang du prophète ait passé dans vos veines, car votre premier regard m’a fasciné… Vous entendez la messe, Clarence ? La question fut faite avec la gravité d’un homme qui veut être rassuré.

— Offenser ainsi une pauvre fille, en même temps que la rendez si fière de votre amour ! mon père, sire, n’est point hérétique…

— Il est né d’un juif, mon enfant…

— Il est bon catholique, sire ! répliqua Clarence avec une impatience telle, que des pleurs jaillirent de ses yeux.

— Bien ! bien ! dit le roi, se rapprochant d’elle, et passant légèrement le revers de sa main sur les yeux de la jeune fille, comme pour en essuyer les larmes. — Femme qui pleure persuade et ne ment pas… si elle ne s’appelle pas Catherine, — ajouta-t-il à demi-voix, — car le duc d’Urbin m’a donné une Catherine, vois-tu, qui est traîtreusement habile dans l’art de la sensibilité !… Toi, mon enfant, tu parois sincère. — Écoute, des deux messes que je me suis imposées pour demain, une sera dite pour toi et moi dans un oratoire dont mon confesseur seul a l’accès… la conjuration du maléfice sera plus complète ; et si, par malheur, la science astrologique avoit endiablé ce joli corps, la sainte messe, écoutée saintement près du roi, tiendra lieu d’exorcisme. Allons, relevez ces beaux yeux, et dites à Henri qu’il revienne près de vous au retour de la chasse.

Le roi s’agenouilla sur le carreau, posa ses lèvres sur les lèvres de sa maîtresse, lui dit tout bas : À ce soir ! se releva et sortit. Dans la pièce voisine, il siffla ses lévriers, que Clarence entendit bondir autour de leur maître.

Restée seule, la fille de Michel de Nostredame jeta autour d’elle un regard de surprise, comme si l’aspect des lieux où elle se trouvoit l’eût frappée pour la première fois. Vingt-quatre heures écoulées avoient apporté un étrange changement dans sa destinée ; son esprit allait sans transition de la chapelle Sainte-Marine dans la chambre à coucher, si élégante et si riche, où elle s’étoit endormie, le roi de France à ses côtés. L’événement étoit trop brusque pour ne pas lui paroître un rêve, et, cherchant le vrai à travers le brouillard de ce rêve, à peine si elle y distingua Barozzi ; elle n’y reconnut que le religieux guillemite, dont les caresses venoient de réaliser pour elle les féeries amoureuses, tant de fois racontées par la Rosalina Mavredi.

L’orgueil de ses souvenirs la retint long-temps dans cette pose voluptueuse où l’avoit placée le caprice de Henri. Elle se relevoit enfin, et quittant le brillant réseau qui voiloit mal ses attraits, elle s’enveloppoit dans une espèce de manteau en soie bleue, parsemé de fleurs d’argent, lorsque se fit entendre le bruit d’une porte violemment fermée dans la pièce voisine ; celle de son boudoir s’ouvrit brusquement, et deux femmes se présentèrent ; l’une d’elles étoit masquée, toutes deux étoient cachées dans des dominos noirs. Clarence se rejeta en arrière, et tomba assise sur la couchette.

— Debout, jeune fille ! dit impérieusement la personne qui n’étoit pas masquée, en présentant un siége à sa compagne. — Debout, parlez debout, si vous n’êtes à genoux.

— Moi, madame ! murmura Clarence tout interdite.

— C’est donc vous, cette hirondelle des lagunes de Venise, qui vint s’abattre hier devant l’autel de Sainte-Marine ? Par Saint-Marc, ma mie, vous avez d’étranges caprices ; au moment d’épouser, l’anneau de paille au doigt, un aventurier de votre ville, vous vous réfugiez sous la robe d’un moine, puis dans ce royal pavillon !… Est-ce votre intention d’y demeurer long-temps ? Répondez.

— Que vous dirais-je, madame ? Je n’ai rien voulu de tout ceci. Je suis venue en cette maison sans l’avoir désiré ; — j’en sortirai lorsque l’ordonnera celui qui m’y a fait amener.

— Avant cela, jeune fille, avant cela ! La duchesse de Valentinois n’est pas venue pour saluer en vous un astre nouveau, mais pour vous chasser de ces lieux.

— Diane de Poitiers ! dit Clarence promenant un regard assuré sur la femme qui lui parloit ; et le jeu de sa physionomie marqua la joie de la vanité satisfaite. Elle avoit seize ans, Diane en avait quarante-neuf ; Diane étoit bien belle, mais elle, elle étoit si jolie, Diane venoit lui redemander sans doute un amant dont elle étoit abandonnée, et cet amant, il y avoit peu d’instans, venoit de lui promettre à elle de la préférer à toutes les femmes.

— Diane de Poitiers ! répéta-t-elle avec encore plus d’assurance.

— Jeune folle, qui croit peut-être que les promesses d’un roi sont plus sincères que celles des autres hommes, baisse ton regard, et ne prends pas confiance en tes souvenirs. Tu as marché bien vite, en bien peu d’heures, mais ménage tes forces pour retourner à Venise.

— À Venise, madame !

— Ou dans un cloître, et ce lieu conviendra mieux aux remords que doit te causer le trépas de ton Barozzi.

— Barozzi est mort ! s’écria Clarence en couvrant son visage de ses deux mains.

— L’épée de Montluc étoit bonne, et il avoit sa sœur à venger ; mais qui me vengera de toi ?

— Le roi, madame ! répondit la jeune fille en relevant sa tête avec fierté, bien que ses joues fussent trempées de larmes.

— La reine aussi, — dit la personne assise, qui jusque-là avoit gardé le silence ; elle ôta son masque, rejeta son capuchon en arrière, et laissa voir Catherine de Médicis.

— La reine ! la reine ! ah ! madame ! Pitié, grâce pour moi ! C’est à genoux que Clarence prononçoit ces mots, et comme si elle eût imploré en même temps l’appui de sa souveraine contre madame de Valentinois. La reine avoit trop à souffrir de l’orgueil et de la rivalité de Diane de Poitiers pour ne pas être touchée de cette prière, qui lui confirmoit tous ses droits.

— Allons, madame, dit-elle avec douceur, s’adressant à la duchesse, — notre curiosité est satisfaite, et notre attachement pour le roi est tranquillisé, le vôtre doit l’être aussi. Cette fille ne montre à nos yeux ni la criminelle assurance ni la dangereuse vanité dont on lui faisoit un crime ; le roi a failli, mais cette faute nouvelle ne vous trouvera sans doute pas, madame la duchesse, moins indulgente que la reine. — Enfant, relevez-vous, et lorsqu’un religieux se présentera, dans quelques instans, suivez-le avec confiance.

Catherine se leva, remit son masque, et sortit. Diane de Poitiers, habituée à manquer d’égards à la femme de Henri II, ne la suivit pas immédiatement ; trop préoccupée par cette nouvelle conquête de son infidèle amant, pour montrer un calme aussi magnanime, elle saisit le bras de Clarence de manière à la faire fléchir, et lui dit, d’une voix étouffée par la colère :

Cette Italienne parfumée n’est pas jalouse d’un cœur qui n’est point à elle ; mais, prends garde, jeune fille, d’oser me le disputer, car je ne demande qu’une nuit pour faire blanchir tes cheveux si blonds… Tu sais qu’on meurt de la fièvre des Saint-Vallier !

— Mon Dieu ! mon père ! que devenir ? cria Clarence, après que madame de Valentinois lui eut jeté, en sortant, cette terrible menace. Barozzi ! pauvre Barozzi ! Ils t’ont tué ! et moi, malheureuse, que dois-je craindre ?… Quel sort m’attend ?… Elle vouloit appeler les femmes qui, la veille, s’étoient présentées pour la servir : personne ne répondit. Éperdue, elle passa dans la chambre voisine, elle étoit déserte ; dans une autre, un vieux moine y prioit. Elle s’arrêta sur elle-même, laissant échapper une exclamation de surprise et de peur.

— Vous ici, mon père ?

— Depuis un instant, ma fille.

— Qu’attendez-vous ?

— L’heure.

— Laquelle ?

— Celle de l’Angelus.

— L’Angelus sonné ?…

— J’irai à vous, ma fille, et je vous dirai : passez cette robe que voici. — Il montroit une robe noire de religieuse, déposée sur un siége.

— Oh ! mon père, une question encore : est-ce la reine qui vous envoie ?

Le moine soupira.

— Hélas ! non, ma fille, j’obéis au roi.

— Au roi ! — s’écria Clarence, rassurée et joyeuse, — au roi ! C’est le roi qui vous envoie ! il ne veut pas ma mort, n’est-ce pas ?

— Mieux vaut souvent, pour le salut de l’ame, la perte d’une vie consumée dans des plaisirs coupables.

Clarence baissa la tête, et, après une pause :

— Où me conduisez-vous ? demanda-t-elle timidement.

— Où Dieu vous attendroit pour prier et vous repentir, si la passion d’un homme ne vous y préparoit un refuge contre la jalousie d’une femme.

L’angelus sonné depuis peu d’instans, le moine et Clarence traversoient la Seine, dans un batelet ; après une longue course, ils s’arrêtoient sur la montagne Sainte-Geneviève, devant une petite maison contiguë à celle de la communauté du Carmel. La petite maison devoit être une dépendance du couvent.