Nostradamus (Bonnellier)/Tome 1/Le Lit et le Philosophe


Abel Ledoux (1p. 23-35).


II.

LE LIT ET LE PHILOSOPHE.


Le vendredi 14 décembre 1514, — onze ans écoulés depuis l’entretien ci-dessus décrit, pendant lequel Anne de Bretagne, aimée d’amour par Louis XII, devisoit, de si familière et tendre manière avec le roi, son époux, — l’une des chambres à coucher de l’hôtel du Roi, dans les Tournelles, étoit somptueusement éclairée vers les douze heures de la nuit. Grand nombre de ces dames, pour la première fois qualifiées du titre de filles de la reine par la veuve de Charles VIII, s’empressoit aux apprêts d’une toilette de nuit : toilette de jeune épousée, sans doute, car on y observoit ce cérémonial qui prépare impudiquement une fiancée aux adieux qu’elle va faire à sa virginité. Deux de ces dames prodiguoient spécialement leurs soins à une toute jeune personne, à l’expression inquiète et embarrassée par la honte, mais d’une beauté de visage vraiment ravissante, et laissant voir, à chaque pièce de vêtement dont on la découvrait, des formes d’une rare perfection. Lorsqu’on eut achevé de l’habiller pour sa nuit des noces, ou, pour parler un moins équivoque langage, lorsqu’on l’eut réduite à cet appareil dans lequel Junie fit pénétrer, par sa seule vue, le désir et l’amour au cœur de Néron, elle baissa la tête, et fit présumer par quelques gestes indécis qu’elle délibéroit si elle fuiroit ou demeureroit, si elle resteroit là, peureuse, immobile, ou s’avanceroit d’un pas sur l’estrade et sous les tentures du lit pour y attendre son fiancé, son premier maître.

Peu à peu la clarté des lumières s’affoiblit autour d’elle ; les femmes, préposées à son service, se retirèrent ; et, lorsqu’elle promena son regard autour de cette vaste chambre, qui n’étoit plus éclairée que par un feu de couleur d’opale, échappé d’une lampe en fer doré et de forme antique, elle se vit seule.

Le temps d’y penser, et une petite porte pratiquée avec art dans le lambris tourna doucement sur ses gonds, un homme parut ; il étoit enveloppé d’une vaste robe de drap d’argent à fleurs d’or. On voyoit bien, ses regards ne se portant point en arrière, qu’il étoit le maître au lieu où il se trouvoit, et pourtant il étoit ému ; son pas étoit presque chancelant, sa poitrine battoit fortement, ses yeux enivrés paroissoient éblouis, malgré la demi-obscurité. Il marcha vers la jeune fille, et, avec la ferveur d’un puissant amour, s’agenouilla devant elle, lui prit les mains, les mouilla de larmes tièdes, les baisa de ses lèvres brûlantes ; puis, ce chaste hommage rendu… les derniers voiles de cette toute jeune personne tombèrent ; elle disparut dans les plis de ses draps, dans les bras de son époux !…

Louis XII, âgé de cinquante-trois ans, veuf d’Anne de Bretagne, célébroit sa première nuit de noces avec la fille du roi d’Angleterre, Henry VIII, Marie, qui avait seize ans.

Si ce récit n’avoit été fait que pour conduire à une moralité, il faudroit répéter sur ce roi, si riche d’amour, ce que Pétrone disoit de la dame d’Éphèse, et rappeler les vers que La Fontaine adressoit aux veuves :


       …Si votre intention
       Est de résister aux amorces,
La nôtre est bonne aussi : mais l’exécution
Nous trompe également…


En effet, Louis XII fut bien un peu trompé par la surabondante chaleur de son ame, mais la raison d’état fut complice de son infidélité au souvenir de la fille de François de Bretagne. Comme le peuple, qui ne pouvoit se saouler, dit Brantôme, de pleurer la feue reine, il auroit pu long-temps gémir dans la solitude du veuvage, les difficultés de sa situation politique

ne lui laissèrent ni le temps pour les larmes, ni le vouloir pour être fidèle.

La France, attaquée à la fois par Maximilien, Henry VIII, les Suisses et le pape, étoit aux abois ; il falloit traiter : après le siége de Térouenne, la bataille de Guinegate, dite la journée des éperons, la Trémouille traita, à Dijon, avec les Suisses ; le concile de Pise fut renié ; celui de Latran, reconnu. Renée, l’une des filles de Louis XII, fut promise à l’un des fils de Ferdinand d’Aragon ; et Marie d’Angleterre, fiancée à l’archiduc Charles, depuis Charles-Quint, passa dans le lit du roi de France, qui donna Tournai et un million d’écus à Henry VIII.

Au prix de ces alliances et de ces traités, la paix fut accordée à Louis. Il étoit de prudence et de devoir d’en utiliser les loisirs à la consolation de la patrie souffrante depuis long-temps ; mais, vieux époux à jeune fille, et la sagesse de l’un se perd dans la jeunesse de l’autre ! Le roi n’eut plus qu’un orgueil, celui de contempler sur son chevet la tête mignonne et jolie de sa seconde femme. Peu s’en fallut qu’il ne fût plus accessible qu’à un chagrin, Grignaux et Duprat le lui épargnèrent ; il étoit temps. L’héritier du trône, à défaut d’enfant mâle, le comte d’Angoulême, fils de Charles d’Orléans et de Louise de Savoie, avoit tenté de plaire à la jeune reine ; il voulut l’aimer et s’en faire aimer ; de sages avis le retinrent ; et Louis XII resta l’unique possesseur d’une enfant, qui, dans ses jeunes embrassemens, dévora le vieillard.

La soixantième nuit depuis cette union, le roi reposoit sa tête, devenue chauve et livide sur le sein éblouissant de Marie ; et, ressentant les angoisses que lui suscitoit son frénétique amour, en lutte avec sa caducité précoce, il tourmentoit sa couche, il parloit haut : dans le rêve de sa fatigante insomnie, il jetoit çà et là des mots qui se prenoient à la réalité du passé, au charme trompeur du présent, à la première et à la seconde épouse… à la France un instant… et bientôt à la mort ! Car vers le matin, il la vit distinctement se dresser devant le lit… Impuissant à la repousser, il tourna son regard avide et désespéré sur la jolie créature si vivante et si fraîche, en contact avec ses chairs si froides ; il approcha de ses lèvres rosées ses lèvres pâles et écumantes, et, dans l’effort d’un dernier baiser, rendit son dernier soupir.

Au soleil levant, le ier janvier 1515, le comte d’Angoulême s’appeloit François ier.

La civilisation européenne va faire un pas en avant ; mais comme à toutes les époques, où des races d’hommes se mirent en mouvement, et firent effort pour l’amélioration de leur espèce, de grandes erreurs, de grands crimes seront jetés au travers de grandes et nobles choses : tout sert pour l’enseignement du genre humain.

Tout sert aussi à l’intelligence du prédestiné qui voit mieux que les autres avec la vue commune à tous, qui voit plus loin que tous à l’aide de la seconde vue dont l’a doté la Providence. Le prestige d’astrologie ou de nécromancie qui tenoit Louis XI incliné avec angoisses de corps et d’ame, avec stupeur de regard et de pensée sur la table-zodiaque de Galeotti, cette prescience du lendemain, qui asservit les plus imprévoyans des rois, mais les rois surtout, parce qu’en dépit de leur calamiteuse inhabileté ou insouciance, ils savent bien qu’ils ont plus de destinées que personne autre à mettre au jeu du sort, parce que le mot responsabilité (dont le sentiment date de bien loin avant que son acception littérale fût attribuée au style parlementaire) pèse en définitive, et quoi qu’ils en aient, sur leur froide conscience, cette science nécromantique, astrologique et de seconde vue n’est point, pour le philosophe éclairé ou l’homme sérieux, un mot aussi vain que la vertu de Caton, ni une puissance d’origine aussi céleste que l’ont voulu dire les prophètes et les solitaires ; ni si haut, ni si bas ; ni si menteur, ni si vrai ; et l’errare humanum est s’y retrouve comme dans tout ce qui tient aux hommes, tout ce qui vient d’eux, tout ce qui est dit et prédit par eux.

Toutefois, un homme peut naître sous l’influence d’une condition physiologique telle que par tous les pores, on peut le dire, lui arrive la conviction si tardive chez le vulgaire ; la connoissance nette et précise de ce qui est, connoissance si généralement incomplète parmi les hommes, et quand il a vu ce qui peut être vu, appris ce qui peut être appris, quand il a pesé le genre humain de son temps, quand il a fait l’analyse et la distinction des races, quand il a su lier les intentions aux faits, quand il a enfin réduit à une grande unité qui lui est distincte le grand ensemble du présent ; s’il lui reste de la vue, de l’ouïe, des forces énergiques dans ses organes, de la sensibilité, de la lucidité dans ses perceptions, qu’a-t-il à faire, lui, ambitieux de savoir, parce qu’il sait déjà beaucoup ? Il n’a plus qu’à enjamber son siècle, trop petit pour son observation, puisqu’il l’a déjà jugé ; il n’a plus, lui, parvenu aux bornes de l’horizon, qu’à se poser sur un point, dont le zénith et le nadir ne seront qu’à lui, parce qu’ils sont encore dans les époques futures. Et ici, afin de simplifier cette incompréhensible puissance, ici, l’esprit d’analyse et d’inductions, la croyance en un système providentiel, qui ne permet pas que quelque chose appartenant à une époque soit à jamais perdu pour celle qui suivra ; qui donne une suite à tout, veut que chaque fait et chaque idée soient la conséquence d’un autre fait et d’une autre idée ; tout ce qui a été découvert ou prévu émane de ce système ; le vague désir de voir et de connoître en avant de soi a constamment été inspiré par l’induction, par une foi sincère dans cette pensée que rien n’est interrompu. Christophe Colomb, arrêté court sur la rive des continens connus, mesura l’espace et le cercle de la terre, il jugea l’interruption mathématiquement impossible, s’élança dans cet espace, découvrit une suite aux trois grands continens, le quatrième monde, qu’Améric a baptisé de son nom.

La réflexion, la philosophie de l’histoire donnèrent la lucidité de la seconde vue ; le vulgaire imbécile, complice des imposteurs, fit les sorciers et les prophètes.

Vers ce temps, ingénieusement appelé la renaissance ; lorsque Copernic, Christophe Colomb, Galilée et Frascator… pour les hautes sciences et les découvertes ; lorsqu’Érasme, Lascaris, Rabelais, Commines, Scaliger, Sannazar, Robert-Étienne, Machiavel, Marot, l’Arioste, pour la philosophie et les lettres ; lorsque Maximilien ier, Ferdinand et Isabelle, Gustave Wasa, Christiern, Henri VIII d’Angleterre, Philippe II, Sigismond, Louis XI, Louis XII, Charles-Quint et François ier… parmi les rois ; lorsque Bajazet et Soliman II, pour les mahométans ; l’infâme Alexandre VI, le guerroyant et fourbe Jules II, le poétique Léon X, pour les chrétiens ; lorsque Luther et Calvin, pour l’hérésie ; lorsque Raphaël, Michel-Ange, le Titien (que l’empereur Charles-Quint trouvoit digne d’être servi par César) ; lorsque tous ces hommes, tous ces regards, ces sabres, ces bulles, ces conciles, ces prêches, ces thèses, ces pinceaux, ces idées, ces poésies, ces découvertes, lorsque tous ces orgueils remuaient le monde pour opérer sa renaissance… n’est-il pas permis de penser qu’alors un homme en harmonie avec les agitations de ce grand mouvement, et doué d’une perception assez vive pour sonder la conscience de chacun de ces hommes, la tendance de chacun de leurs actes… ait pu passer outre et regarder l’avenir en face ?