Nostradamus (Bonnellier)/Tome 1/L’Hôpital et le Portrait


Abel Ledoux (1p. 37-62).


III.

L’HÔPITAL ET LE PORTRAIT.


— Tu vivras, enfant !

Ce mot jeté par une voix de jeune homme sur le chevet d’un lit d’hôpital, où languissait, brûlé par la fièvre, dévoré par la peste, un garçon d’environ seize ans, fut reçu par le moribond, jusque-là inattentif, avec la joie de l’espérance, avec l’avidité d’une ardente soif qui s’étanche.

— Et moi ? demanda, en soulevant un peu sa tête à demi rongée par les abcès, un autre malade dont le lit étoit voisin.

— Je vous l’ai déjà dit, lui répondit le jeune homme, dont l’intrépide main pressoit la main de l’enfant pestiféré, vous avez, Jean Varovère, des pardons à demander à Notre-Dame la Vierge… vous avez retenu quelques idées de la conférence qu’eut l’an dernier Martin Luther avec le diable, au sujet des messes privées… c’est mal de se souvenir du mal pour ensuite l’imiter… Priez Dieu, afin d’avoir, vivant, votre pardon : car ce soir, vous serez mort.

— Amen, dit sèchement le malade, en jetant sa tête en arrière.

Maître, dit un frère lai, préposé à la garde de l’hôpital, que faut-il à ces trois hommes que voilà là-bas, près de la fenêtre, vomissant le sang en grande abondance.

— À tous trois le viatique… et dans une heure, une serge à chacun, si faire se peut.

— Ils mourront !

— Que puis-je ? ce qui fut possible, je l’ai fait.

— Et le faites toujours, maître, car, dans cette funeste pestilence qui désole notre ville de Montpellier, partout et à chaque heure, la charité vous trouve avec les secours de votre science… Mais, voyez ce jeune gars, que tenez si imprudemment par la main, sa lèvre se noircit, ses yeux se tournent… il est mort…

— Il vivra, répondit le jeune homme avec calme et sans retirer sa main.

— Mais il est mort !

— Il est sauvé !… c’étoit une crise… la tumeur qu’il avoit au sein gauche vient de s’ouvrir ; voyez sa paupière battre, le sang reparoître sur ses lèvres… il vivra.

— Et d’un bon cierge honorera votre patron… car le maître Béroni l’avait condamné trois fois dans la journée d’hier, et, en sa qualité d’étranger à notre ville, une bière de beau bois neuf avoit été commandée à son intention.

— C’est bien au maître Béroni d’honorer ainsi les étrangers ; sa prévoyance à l’endroit de ce jeune homme tournera au profit de ses restes mortels : dans la bière du malade guéri on couchera demain, à l’heure de l’angelus, Béroni mort de la peste.

— Le savant maître Béroni ! s’écria le frère lai avec incrédulité.

— Il manque à cet Italien qui flaire la docte faculté de Montpellier, avec la convoitise d’un jeune clerc prêt à entrer dans les ordres, il lui manque l’œil qui voit et la main qui touche ; et n’étoit l’air infect de cette maladrerie qui ternit jusqu’aux trumeaux du parloir, il auroit vu ce matin une tache jaune se former au-dessous de son œil gauche.

— Et cette tache, maître, c’est la mort ?

— Avec la peste. Toutes deux ensemble pour rendre hommage en la personne du sire Béroni, à la bonté de mes fardemens, dont il a répugnance et mauvaise estime.

La dernière partie de cette phrase accusoit peu de charité, et une croyance sévère dans l’efficacité de ces fardemens, œuvres, à ce qu’il paroissoit, du jeune visiteur de l’hôpital de Montpellier. Mais ce n’est pas qu’en 1525 que l’attachement à un système et la prédilection pour un onguent, élixir ou potion, ont inspiré à messieurs des facultés de médecine l’idée de cet apophthegme : périsse le malade plutôt que le médicament. Le frère lai parut du reste si frappé de l’assurance de son interlocuteur, qu’il ne témoigna vouloir faire aucune objection à la sentence de mort qui venoit d’être portée ; craignant même d’éveiller sur sa propre personne une si funeste sagacité, il s’éloigna avec l’arrière-pensée d’aller voir si la tache jaune du visage de Béroni étoit déjà devenue noire.

— Maître, dit le garçon de quatorze ans sur le lit duquel s’appuyoit le jeune homme ; je me sens mieux… la vie me revient.

— Jeunesse est plus habile que sapience et prudence, messire écolier… car, à quelques mots du missel et du lexicon qui vous sont échappés pendant la loquacité de la fièvre, et au milieu du récit assez diffus d’un tapage nocturne… je juge que vous êtes écolier…

— En la classe d’Athanas Aubriot, au collége de Boncourt, sis en la rue Bordet de Paris, ès-murs de Sainte-Geneviève qui avoit de si jolis moutons, » répondit le jeune moribond ressuscité, avec toute la gaieté d’un homme en santé.

— Malencontreuse idée, qui vous amenoit de si loin en cette ville, pour y trouver le terme de vos joyeuses années.

— Un mien oncle, qui me servoit de curateur, m’avoit attiré en ce pays pour lui voir palper une grosse succession… J’ai vu mon oncle rouler mort sur les sacs, et moi je me suis réveillé dans cet hôpital.

— Bientôt en sortirez, et pourrez retourner à la grande ville…

— Avant que cette joie me soit accordée, interrompit vivement l’écolier, en attachant sur son médecin un regard où se peignoit la reconnoissance, dites à Antoine Minard, écolier de Boncourt, né de Jérôme Minard, bourgeois de Paris, à qui il est redevable de la vie ?

— Satisfaire à cette demande seroit un soin futile et de pure vanité, si votre heureuse physionomie n’inspiroit le désir de se souvenir de vous : par échange, donc, on me nomme Michel de Nostredame, fils d’un notaire de Saint-Rémy, diocèse d’Avignon, où je suis né le 14 décembre 1503, heure de midi. Mes aïeux paternels et maternels ont été célèbres dans la médecine… et j’obéis aux conseils et enseignemens qu’ils m’ont laissés. À donc, Antoine Minard, lorsque sur vos joues, encore livides, reparoîtra le coloris du jeune âge, lorsque vos jambes auront recouvré leur force et agilité, demandez au père gardien de cet hôpital la demeure de Michel de Nostredame… puis venez à lui, il vous ouvrira ses bras, comme un vieil ami.

Après ces paroles, le médecin pressa affectueusement la main de son malade, lui sourit, et se retira.

Une pestilence presqu’aussi effroyable que celle qui désola la vicomté de Paris, en 1466, ravageoit alors la ville de Montpellier ; et telle étoit la violence du désastre, que la grande quantité des savans qui illustroient la faculté de médecine de cette ville, étoit insuffisante pour les soins à donner aux malheureux frappés de la peste. C’étoit toutefois une grande cause de tranquillité d’esprit chez les malades, que de savoir leurs souffrances livrées à l’investigation des plus habiles d’entre les médecins de la France d’alors.

La faculté de Montpellier est renommée dès la fin de la deuxième race de nos rois : à la poursuite des Sarrazins dans la Provence, par Charles-Martel, est peut-être due sa fondation ; quoi qu’il en soit, des hommes d’un grand savoir en constituèrent l’organisation. De plusieurs parties de l’Europe on venoit y suivre des études médicales, et les honneurs du doctorat y étoient brigués par tous les mérites authentiques du travail et du savoir. La première charte officielle de cette faculté fut dressée par à Louis XII, qui assigna un traitement à ses docteurs-gérans, traitement augmenté par Charles VIII, et successivement par Charles IX, Henri IV, etc.

Le savant Arnaud de Villeneuve, alchimiste, médecin et devin, inventeur de l’aqua vitæ (eau-de-vie) et de l’esprit de vin, chercheroit envain aujourd’hui, — lui qui florissoit vers l’an 1295, en la docte faculté de Montpellier, — les traces sérieuses de cette antique et noble fondation. Sous Charles IX, les premiers médecins des rois, sortis la plupart des rangs de cette faculté, employoient encore leur crédit à la cour, pour en conserver la dignité et en secourir les besoins ; mais alors, l’esprit de centralisation n’avoit pas suscité l’égoïsme à ce point que, pour la science, les arts et l’existence politique, Paris seul fût la France entière ! Ce n’est que vers 1560, que Montaigne, parlant de Paris, a dit : Je ne suis François que par cette grande cité.

Le jeune homme qui, en s’éloignant, avoit adressé à l’enfant Antoine Minard des paroles si affectueuses, sortit de l’hôpital, monta une rue étroite et malsaine, encombrée par des porteurs de cadavres, et, arrivé sur une petite place, que décoroit alors quelques plate-bandes d’herbes desséchées, et un orme souffrant parce qu’il étoit mal aéré, il passa une clef dans la serrure d’une porte basse, taillée en ogive, et chargée de gothiques sculptures ; puis, comme se ravisant, il suspendit le mouvement de sa main prête à tourner la clef, se recula de quelques pas, regarda au deuxième étage de la maison : sur les petits vitraux croisés par des lames légères en étain, une tapisserie, trouée par le temps et de couleur verte, retomba ; la main qui la soutenoit s’éloigna rapidement ; mais Michel de Nostredame l’avoit aperçue, il poussa un gros soupir, se rapprocha de la porte, qu’il ouvrit et referma sur soi.

L’ameublement intérieur de cette maison étoit pauvre, par conséquent incomplet et triste. Une pièce du rez-de-chaussée étoit entièrement vide ; au premier, deux pièces contiguës renfermoient, l’une un lit, l’autre deux ou trois vieux siéges, et une grande table de forme carrée, sur laquelle on remarquoit, au milieu de nombreux papiers, quelques volumes, — possession riche en ce temps-là, — un clepsydre, inexact comme ils l’étoient tous avant que le savant Amontons ne les eût perfectionnés (1698), des alambics, des squelettes d’animaux, plusieurs instrumens de chirurgie, et les modèles, en bois grossièrement travaillé, d’instrumens de physique ; à la tenture délabrée de cette pièce, pendoient, sur un carton blanc, le dessin, à la main, du système planétaire de Nicolas Copernic ; et, auprès, la copie sur parchemin du testament de Charles III, successeur du roi René, qui légua la Provence à Louis XI.

Avant de mettre le pied dans cette dernière pièce, ayant issue sur l’escalier de la maison, Michel de Nostredame s’arrêta encore, suivit du regard les marches qui conduisoient à l’étage supérieur, écouta ; et, n’entendant rien, il pénétra, mélancolique et pensif, dans le sanctuaire de ses travaux ; dans cet asile où tout homme, animé de la passion des lettres, jette à ses pieds la vie réelle, pour saisir, au vol de son esprit, l’idéale existence dont la science et l’avenir sont la substance.

Il faut un instant laisser parler Chavigny le Beaunois, pour connoître sommairement, et avec l’exactitude que promet la naïveté de l’écrivain bourguiguon, le personnage de Michel de Nostredame. « D’une stature moindre que médiocre, de corps robuste, alègre et vigoureux ; le front grand et ouvert, le nez droit et égal, les yeux gris, le regard doux, et en ire comme flamboyant ; le visage sévère et riant, de sorte qu’avec la sévérité se voyoit en icelui, conjointe, une grande humanité ; …quant à l’esprit, vif et bon, comprenant ce qu’il vouloit ; de nature taciturne, pensant beaucoup, parlant peu ; éloquent, colère, patient du labeur… »

Malgré l’incohérence des lignes tirées par ce coup de crayon, nous ne recourerons à aucune subtilité de l’art pour ajouter au portrait tracé par le contemporain de Michel de Nostredame, nous nous bornerons, afin de rendre plus compréhensible le grand personnage que nous produisons en scène, à quelques détails inévitables, concernant sa famille et ses précédens.

Bien long-temps avant 1503, il existoit en Provence, avec des titres à l’estime et à la célébrité, une famille juive du nom de Nostredame. Lorsque parut l’édit de 1512 contre les juifs, cette famille abjura, préférant l’église chrétienne à la persécution ; et deux de ses membres, l’un, médecin de René, roi de Jérusalem et de Sicile, comte de Provence, l’autre également médecin de Jean, duc de Calabre, fils de René, marchèrent avec ferveur dans les voies du Seigneur, après avoir obéi avec une égale ferveur aux rites de la synagogue. Le premier des deux, surtout, Abraham de Nostredame, défenseur dévoué de ses coreligionnaires, lorsqu’il étoit encore juif, avoit été jusqu’à risquer toutes les chances de son crédit sur son maître, car il en sollicita l’interdiction de la justice en la ville d’Aix, afin de sauver, par l’absence de tribunaux, les juifs poursuivis vers Pertuis pour le blasphème de l’un d’eux. Mais le peuple a une justice qui ne se laisse pas interdire par arrêt, ni par ordonnance ; lorsqu’il veut la faire agir, elle ne siège pas, elle marche, et, de son pied implacable, foule les arrêts, les décrets, les gens du roi, tous les suppôts de la justice légale, qui n’est que sa sœur cadette, et ne s’arrête que satisfaite. La justice du peuple d’Aix avoit, en cette affaire de blasphème, remplacé d’office la vindicte des tribunaux, et, en dépit de la protection d’Abraham, le blasphémateur, saisi par ses cruels justiciers, en avoit été écorché vif. La loi du sacrilége, on le reconnoîtra avec plaisir, présentée aux chambres en 1825, attestoit vraiment un grand progrès de civilisation et de tolérance religieuse ! elle ne demandoit que la mort simple !

Le père et la mère de Michel de Nostredame, nés des deux médecins dont nous venons de parler, vivoient honnêtement à Saint-Rémy, et, conformément au désir de leurs parens, avoient voué leur fils à la science médicale, qui, en ce temps-là, loin d’être habillée de ridicules, et travestie, comme elle le fut depuis, étoit en vénération dans l’esprit des peuples, à cause des hautes supériorités intellectuelles qui la cultivoient et professoient. Après avoir suivi les cours de la faculté de Montpellier, le jeune Michel, tourmenté du désir de voir et de connoître, s’étoit aventuré, le mot n’est pas trop fort pour les habitudes sédentaires de cette époque, vers Narbonne, Toulouse et Bordeaux, cueillant la science sur son passage, et enchaînant la jeunesse de son ame dans les réflexions sérieuses auxquelles le livrait son penchant, aussi bien que la gravité de sa profession.

L’esprit avide et interrogateur de ce jeune homme étoit principalement stimulé vers l’observation et l’étude, par la circonstance heureuse des illustrations contemporaines, qui jaillissoient çà et là sur tous les points du globe. Un regard contemplatif qui, à la naissance de la nuit, s’attache à la voûte du firmament, et, à mesure qu’il s’enfonce dans les profondeurs de l’espace, découvre des étoiles scintillantes tout à coup, comme nouvelles venues, ce regard s’agrandit par la sollicitude de sa pénétration, il s’anime, il s’échauffe, il devient multiple ; les cieux se peuplent, et il embrasse les cieux ; d’un pôle à l’autre de son horizon, il a compté, observé et analysé les corps célestes : ainsi, l’esprit animé des saintes inspirations de l’étude et du savoir s’habitue d’abord à supporter les rayons des sciences et des célébrités ; puis il y pénètre, il les interroge, les écoute ; l’enthousiasme le gagne, il cherche où il n’a pas encore vu, s’élance au loin de découvertes en découvertes, de science en science ; va des enseignemens élémentaires à la loquacité mystique de la théologie, aux aridités des connoissances exactes ; de là, à la poésie des arts libéraux, aux contradictions de l’histoire, à l’incertitude des sciences naturelles ; guerriers, poètes, historiens, philosophes, savans, jurisconsultes, il s’enquiert de tout et à tous ; bientôt il a parcouru son équateur intellectuel ; alors, dans le pêle-mêle de tant d’idées, de tant de sciences acquises, il distingue une idée reflétant à ses yeux la lumière de toutes les autres… Il s’en empare, lui donne l’empreinte de son individualité, la nourrit, l’élève, la fait grandir, et la produit devant son siècle, qui la méconnoît peut-être. N’importe, a dit Copernic, j’attendrai ! Dieu a bien attendu plusieurs mille ans avant d’être connu des hommes. Bacon, plus fier et plus sûr de sa force, a dit à ses contemporains : Jusqu’à présent, on n’a fait qu’illuminer par intervalles les chapelles du temple, — j’attache le lustre à la voûte ! Le lustre, c’était sa pensée !

Le cerveau de Michel de Nostredame, ouvert pour tous les genres de savoir, devoit finir par élaborer une idée bonne à jeter dans son siècle ou par-delà son siècle. Au moment où nous voyons ce jeune homme entrer dans le sanctuaire de ses veilles laborieuses, il n’en est encore qu’à ses premières enquêtes scientifiques ; cependant les imprimés connus et à la portée de ses recherches, il les possède déjà dans sa mémoire, et en partie sur sa table d’étude : acquisition précieuse, seul emploi qu’il ait fait du modeste legs laissé par sa famille. L’imprimerie, née en 1450, n’avoit point encore multiplié les éditions des livres manuscrits au point de les rendre populaires. Les manuscrits eux-mêmes étoient en petit nombre dans la bibliothèque de nos rois : celle du sage Charles V, inventoriée en 1380, comprenoit neuf cents volumes ; en 1422, Charles VI n’en avoit que huit cent cinquante-trois : la lenteur des copistes et la cherté du parchemin faisoient des livres un objet de luxe et de magnificence.

Le jeune de Nostredame manifestoit donc son profond amour pour l’étude et les sciences, puisque déjà son onéreuse passion pour la bibliographie l’avoit rendu possesseur du livre de maître Aldobrandin, pour la santé du corps garder (1475), le second livre qui ait été imprimé et composé à la requête du roi de France, afin de conserver les décrets du médecin de Florence, mort en 1327. Près de ce livre figuroit la Somme rurale, compilée par Jean Boutillier, un de nos plus anciens ouvrages sur le fond de nos coutumes, et auquel Charondas le charon avait beaucoup travaillé. Pour l’honneur des copistes, il est utile de rappeler qu’un auditeur du roi, commis à ce par monseigneur le bailli d’Amiens, avoit mis treize mois neuf jours à copier l’in-folio sur deux colonnes de Jean Boutillier. Et auprès de ces deux notables livres, la Doctrine pour l’instruction de tous chrétiens, œuvre de Jean Charlier, plus connu sous le nom de Gerson, du nom d’un village du diocèse de Reims, où il étoit né. Michel avoit pour ce divin auteur une affection bien vive, car il savait qu’il avait subi l’exil pour avoir fait condamner l’exécrable apologie du meurtre du duc d’Orléans par le duc de Bourgogne, et il lui attribuait en outre la sublime Imitation de Jésus-Christ. Avec une prédilection de curiosité, sinon de piété, Michel aimoit à feuilleter l’Histoire de la vie, miracles et prophéties de Merlin (1498) ; il ne rioit pas, tant s’en faut, au récit des magies et miracles de cet Ambroise Merlin qui traversa les brouillards du cinquième siècle, pendant lequel il vivoit, pour sonder les brouillards des illusions et des rêves. Le jeune médecin savoit aussi presque de mémoire, et les cornes élimées du volume l’auroient attesté au besoin, le Jardin de sante (1500), Traité des bêtes, oiseaulx, pierres précieuses, herbes, plantes, reptiles, poissons, translaté du latin de l’Hortus sanitatis de Jean Cuba. Cet ouvrage étoit tout à la fois un essai dans le genre du Spectacle de la nature, et un ample traité de la matière médicale ; il devoit avoir coûté bien des écus au soleil, car il contenoit plus de six cents figures enluminées, témoignage honorable des efforts que faisoit la gravure pour s’unir et marcher du même pas avec l’art typographique. Inutile d’ajouter qu’à la connaissance des écrits contemporains, soit spéciaux, soit sur des généralités, se joignoit celle des aphorismes d’Hippocrate, qui lui avoient fourni un enseignement d’à-propos sur la cure de la peste, faite par cet immortel médecin dans l’Illyrie, et encore la connoissance du traité de Galien sur l’Usage de sparties du corps humain. À l’occasion de ce Claude Galien, et songeant à la difficile réussite de ses essais de fardemens que lui, Michel, commençoit à composer, il avoit l’habitude de s’écrier dans ses momens de découragement : « Hommes de pénible commerce et maniement ! avec vous, ni pas assez faire, ni très-bien faire ! Le trop peu de science est honni par vous, le grand savoir est persécuté ; et le pilori de vos gloses et moqueries que vous destinez à l’ignorant est toujours placé à côté du bûcher sur lequel vous placez les savans. »

À vingt-un ans, qu’il avoit alors, Michel de Nostredame étoit donc déjà entré dans ce temple de science, aux galeries sombres et profondes, qu’illumine, par chapelles, la hardiesse de quelques-uns, mais dont le jour reste impénétrable ou douteux à l’œil myope du vulgaire.

Vingt-un ans ! et, en dépit des aspérités précoces de son ame, un penchant à aimer, une disposition à s’attendrir, des soupirs faciles ; dans la voix, dans le regard, lorsque la sollicitude auprès du malade, la préoccupation de la studieuse veillée n’en altéroient pas l’habituelle douceur, un charme inexprimable, une puissance de persuasion, dont toute ame aimante devoit aussitôt partager les instincts et les sympathies.

Toutefois, comme la hache de la raison avoit de bonne heure élagué de cet esprit tout ce qui auroit pu y susciter le non-sens et le désaccord, il en résultoit pour les combinaisons de son intelligence, comme pour les affections de son cœur, l’influence constante d’un système de rationalité qui le rendoit inhabile à se jeter dans les écarts des passions, impuissant à en subir les poignantes émotions, les vouloirs désordonnés, les caprices, les colères, les bruyantes tendresses, les rages frénétiques et les baisers de flamme !

Docte et penseur, il désiroit d’aimer et d’être aimé pour l’accommodement de sa vie domestique, pour l’adoucissement de ses sévères réflexions, pour reposer doucement sur un être aimable et gracieux sa vue fatiguée par le spectacle des plus hideuses souffrances ; c’étoit à petit bruit, et sans rompre la sage ordonnance de l’emploi de son temps, qu’il vouloit être amant ou époux ; d’ailleurs, ne portant nullement dans son maintien, dans ses habitudes extérieures, la guinderie du pédantisme, ni l’ennuyeuse morgue d’un sage. Il étoit homme d’un abord avenant, d’un agréable entretien ; malgré le noir costume, commandé par sa profession, rien de sinistre en sa personne ; sur son visage, coloré par une fraîcheur de jeunesse et de tempérance, venoit fréquemment se jouer le sourire ; il portoit la barbe longue et les cheveux courts, ainsi que la mode en avoit été décrétée par François ier, en 1521, à l’occasion d’une blessure de disgracieux effet, reçue à la tête par ce prince, malencontreusement placé sous un tison allumé que tenoit le capitaine Delorge, sieur de Montgomeri. Les Montgomeri de ce temps-là paroissoient en vouloir à la tête des rois. Celle du jeune Michel de Nostredame étoit sculptée dans de belles proportions, et la toque de velours noire qui la rehaussoit, contribuoit à sa bonne mine.

Le jeune médecin, après avoir fermé la porte de sa chambre d’étude, ne fit aucune attention à ses livres ni à ses papiers ; il marcha çà et là dans la pièce, jetant par intervalles des monosyllabes indistincts, et marquant, par des soupirs à demi comprimés, les différentes périodes de l’idée dont il étoit assiégé. Il tenta de s’asseoir en face de ses livres, l’agitation étoit trop forte ; il se leva, marcha encore, s’arrêta indécis devant la porte, l’ouvrit bien doucement, passa la tête en dehors,… un léger cri lui échappa.