Nostradamus (Bonnellier)/Tome 1/Le Lit de mousse


Abel Ledoux (1p. 343-362).


XIX.

LE LIT DE MOUSSE.


Il y avoit un mois qu’Anice, vierge, épouse de Nostredame, reposoit sous la pierre de sa tombe. Depuis huit jours, Michel, de retour en la maison du sire de Beauvoisin, pleuroit amèrement la perte de cette aimable femme, et, veuf avant que d’être époux, se livroit à une douleur qui ne pouvoit s’oublier dans les illusions, un instant consolantes, du souvenir.

Un soir, à l’heure où l’horizon est rouge, où la terre retentit de mille petits bruits, où l’hirondelle va chercher son nid, où l’alouette quitte la sommité des airs, et vient s’abattre silencieuse dans le sillon du champ, à l’heure où le passereau, le rouge-gorge arrêtent leur course vagabonde, et s’enfoncent dans les profondeurs du buisson ; à cette heure, sur la route mal frayée qui conduisoit d’Agen à Foulayronnex, un jeune homme chevauchoit lentement monté sur une mule, certainement retenue dans ses allures, car le noble animal, marchant le pied haut, frappoit à chaque pas la terre avec énergie, souffloit des naseaux, et de temps à autre essayoit de régler sa course sur sa force et son ardeur. Le cavalier, qui paroissoit avoir des pensées tristes à suivre, se prêtoit peu aux velléités de sa monture, et la ramassoit sous lui avec une aisance, une adresse dignes d’un écuyer riche de plus d’années, partant de plus d’expérience.

À vingt pas derrière, sur une mule d’un caractère infiniment moins prononcé, suivoit, la tête enfoncée dans les épaules, le corps un peu voûté, les jambes flottantes, la main droite abandonnée, un vieux serviteur, compagnon dévoué du jeune homme, et portant en croupe la valise et le manteau de son maître. Ce dernier fut arraché à sa rêverie par un combat acharné entre deux moineaux francs qui, sans doute rivaux d’amour, brusquement échappés ensemble de dessous le dôme d’un orme, venoient en plein air, et à cinq pas en avant du cavalier, continuer à grands cris leur lutte et leur vengeance.

— Qui sera vainqueur ? dit à haute voix le jeune homme en arrêtant tout-à-fait sa mule, — le moins ayant-droit, continua-t-il en souriant. — Combat de moineaux n’est pas jugement de Dieu… Ah ! l’un fuit dans le buisson, l’autre retourne à son arbre… Feu mon père auroit jeté des miettes de son pain au vaincu… Après avoir jeté aux vents cette dernière idée, le cavalier poussa un profond soupir, c’étoit sa peine qui s’en alloit… Il agita les rênes de sa monture qui se cabra, et, revenu subitement à l’insouciance de son âge, à la gaieté de son humeur, il chercha en sifflant l’air d’une ballade, dont, en 1504, un sire de Nivois fut l’auteur ; une de ces chances littéraires, nées du hasard, la fit traduire en plusieurs langues, et on la retrouve aujourd’hui arrangée en idiome moderne, avec une licence de rhythme et de poésie qui seule suffiroit pour attester l’ancienneté du texte primitif. Cette ballade, entonnée bientôt après quelques préludes sifflés, et entonnée à pleine voix, avec l’abandon de la conviction, se traditionneroit littéralement par ces paroles bien connues :


     Je m’appelle Sans-Chagrin,
J’aime les femmes et le bon vin !

Mes amis, pour bien servir l’amour,
Il faut boire, il faut boire, il faut boire,
Mes amis, pour bien servir l’amour,
Il faut boire la nuit et le jour ! etc.


Comme le jeune cavalier chantoit la reprise, et joyeusement répétoit en saisissant sa toque de velours noir, qu’il agitoit en l’air :


     Je m’appelle Sans-Chagrin,
J’aime les femmes et le bon vin…


— Méchant garçon ! cria une voix bien timbrée, partie du fond d’un bouquet de basses futaies qui bordoit la route ; un corps de femme enveloppé dans un plaid en laine bleue se montra, et rentra aussitôt dans la feuillée.

— Laurette ! s’écria Antoine Minard en mettant précipitamment pied à terre pour courir au-devant de l’apparition qui venoit arrêter ses chants.

— C’est vraiment l’école buissonnière ! dit le vieux serviteur en s’avançant le plus promptement qu’il put, pour saisir la bride de la mule abandonnée.

— Ménaud, dit l’écolier s’arrêtant près d’une haie vive qui défendoit le bouquet d’arbres, — jusqu’au premier clocher, marche en compagnie de tes sages pensées, et priant Dieu qu’il accorde à notre long voyage bons gîtes et bonnes rencontres.

— Pourquoi me laisser chevaucher seul, vers ce premier clocher ? demanda en grondant le vieux Ménaud, qui n’avoit point aperçu le plaid bleu. — Quel caprice de s’arrêter dans ce fourré à l’heure où les loups vont en chasse ! Revenez, messire Antoine, assez de bourgeoisie comme cela ; reprenez, il en est temps, le respect pour vous-même, et, afin d’arriver à bon terme, laissez le serviteur à cheveux gris suivre de l’œil le jeune faon confié à sa vigilance et à ses soins.

— Oui, Ménaud, je te le jure, le reste du chemin ne dévierait du sentier pas plus que monsieur mon père ne dévia de la route de probité, étant trésorier du Bourbonnais.

— En faveur de ce souvenir, trop tardif en votre esprit, mon jeune maître, je laisse faire à ce caprice qui vous arrête à cette place, et je marche en avant ; mais ne ferai pas longue route, je vous en préviens, sans retourner sur mes pas, si tardez à venir.

— Laurette, gentille amie ! dit Minard à demi-voix, lorsqu’il vit son valet s’éloigner. — Ombre bleue d’une charmante fille, — ajouta-t-il en cherchant autour de lui, — montre-toi encore !

Au pied d’un laurier sauvage, Laurette venoit de s’asseoir ; elle pleuroit.

« Vous ici, bonne Laurette, dit l’écolier en se mettant à genoux auprès de la jeune fille.

— Oui, messire, oui, moi ici pour vous voir passer, et jeter aux vents, avec le souvenir d’une jeune fille qui vous aimoit, de folles paroles, mieux placées dans la bouche d’un soudard mécréant que dans celle du neveu de votre oncle.

— Oh ! je riois mon bel ange ; mais sur mes paupières rouloient encore les larmes que m’avoit ce matin, au mont Pompéïan, arrachées ton absence. Je riois, mais depuis un instant seulement, pour faire trêve à une idée funeste qui venoit de prendre place en mon esprit.

— Laquelle, messire Antoine ?

— Je pensois au sachet du vieillard.

— Mon idée, Antoine, vous avez eu mon idée ! Oh ! le méchant garçon ! Elle prenoit la main du jeune homme, en lui adressant cette injurieuse parole.

— Oh ! la méchante femme ! — répliqua Minard en posant ses lèvres sur cette main qui lui étoit abandonnée. — Mille fois méchante, de songer à flétrir par un hideux breuvage si frais et si radieux visage, à finir par mort si affreuse une vie si jeune et si bonne à conserver pour le soldat de la basoche.

— Le soldat, dites-vous ?… ne serez point soldat, n’est-il pas vrai ?

— Mon Dieu si, mon ange, soldat en pourpoint à crevées, en manteau court, en haut-de-chausse bariolé, soldat de monsieur le recteur en la faculté parisienne, soldat pour casser les carreaux, le saint jour de la Quasimodo, pour battre les grands clercs, siffler les mystères et t’adorer toute ma vie.

— Vous ne mentez pas ?

— Tes yeux, fendus en amande, couleur du bleu le plus pur, ombragés des cils les plus noirs, animés des pensées les plus suaves et les plus tendres, ta bouche si mignonne, et si fraîche et si voluptueuse ; toi, ta voix, ton être, corps et intelligence, tout cela, ma Laurette, est-il de nature à séduire le cœur d’un chrétien ?… — S’il en est ainsi, je n’ai pas menti.

— Il faut donc vous croire ?…

— Sans nul doute, — puis, me dire comment, en ce lieu, à cette heure où l’obscurité naissante fait rentrer les gentils agneaux à la bergerie, je rencontre douce et foible femme ?

— Ceci, messire soldat de la basoche, tient à un acte bien sérieux qui doit se passer entre un Antoine Minard et moi.

— Oh ! dis vite ! s’écria l’écolier en s’installant dans la posture la plus naïve que puisse choisir un enfant innocent, même d’intention, en regard d’une bien jeune et bien jolie fille. — Il s’étoit avancé sur ses genoux, s’étoit assis sur ses talons, de manière à faire face à sa Laurette, dont la tête étoit bien proche de la sienne, dont les mains restoient confiantes dans ses mains.

— Parle, petite ; parle vite.

— Au village voisin, à Foulayronnex, habite encore la mère de ma nourrice, vieille et sainte personne, qui connoît de ce pays les plus vieilles légendes. J’ai consulté la mère Povel sur ce qu’il falloit espérer ou craindre… — T’aime-t-il ? m’a-t-elle demandé. — Il le dit… je le crois. — Il part pour la grande ville ? — Après-demain. — Son chemin est de passer par Foulayronnex, demande à ton père de venir avec ta nourrice voir la mère Ursule Povel… Nous l’attendrons ; et lorsque ses yeux s’émerveilleront de rencontrer les tiens, je m’approcherai, et tous deux vous mènerai près d’une vieille ruine qui, au temps où ses pierres, aujourd’hui démantelées, représentoient une chapelle, a entendu bien des sermens d’amour. La chapelle s’est écroulée un vendredi-saint, en quatorze cent et tant, sur la tête d’un parjure, mais au milieu des décombres subsiste toujours la pierre sacrée… On meurt de mort violente, si l’on trahit le serment prononcé sur elle. — La mère Ursule a dit cela ; et moi, qui crois à la foi de cet Antoine Minard, n’ayant point à craindre qu’il meure, j’ai voulu qu’il jurât, sur le marbre béni de la vieille chapelle, d’aimer toujours celle qui mourroit n’étant plus aimée par lui.

— Laurette ! dit l’écolier en embrassant au front la jeune fille.

— J’ai donc couché cette nuit à Foulayronnex, — reprit la fille du marguillier de la cathédrale d’Agen. — Tout le jour, j’ai bien attendu ; et, ce soir, saisie d’une frayeur involontaire, redoutant tout ce qui peut chagriner, j’ai marché, j’ai marché, ne pensant pas à la chute du jour, ne pensant qu’à cet Antoine Minard… Voilà pourquoi je suis à cette place, messire soldat ; et votre courtoisie va sans doute s’employer à me ramener auprès de ma nourrice ; il ne sera pas trop tard pour aller prier dans la chapelle.

— Est-ce donc qu’un serment fait ici, dans ce lieu rendu solennel par sa solitude et ta présence, n’aura pas la même sainteté aux yeux de Dieu et dans nos cœurs ?

— Je ne sais.

— Tu doutes…

— J’ai peur…

— De quoi ? Et l’enfant enlaçoit mollement de l’un de ses bras, la taille délicate de Laurette.

— Que crains-tu ?

— La nuit.

— Avec moi ? Et la voix de Minard vibroit sur une corde à lui-même inconnue.

— Levons-nous, messire. Elle se releva aussi vivement qu’elle l’auroit pu faire si elle eût ressenti la piqûre d’un insecte malfaisant. Minard se leva aussi.

— La lune au ciel ! s’écria Laure.

— Flambeau du voyageur et flambeau de l’amour !

— Silence, Antoine ; quittons cette place. »

Le rayon blanc glissa sous le feuillage, et vint balancer sa clarté sur le visage de la jeune fille. L’écolier la regardoit, il saisit le charme de cette illumination subite.

— Que tu es belle ! s’écria-t-il d’une voix tremblante.

— Écoutez Antoine, dit Laure, en plaçant sa main sur la bouche de son amant.

— Je n’entends rien.

— Si, moi… J’entends une cloche qui retentit dans le lointain.

— Et que dit-elle ?

— Un glas, peut-être.

— Oh ! non, mon ange, — je l’entends aussi en ce moment ; non, ce n’est point un glas ; la sonnerie est à grande volée et continue.

— Alors, c’est le salut… Oui, aujourd’hui fête de Saint-Ambroise, patron de Foulayronnex. C’est le salut.

— Le beau bruit que celui de la cloche, n’est-il pas vrai, Laurette, entendu de bien loin et la nuit ?

— Oh ! sortons d’ici, Antoine. Elle faisoit un pas en avant, mais entraînoit Minard, de manière à le tenir à ses côtés. Il la retint.

— Écoute à ton tour.

— Quoi ?

— Écoute, te dis-je, j’ai reconnu son gazouillement…

En effet, après deux ou trois notes lentes, le brillant prélude du rossignol retentit dans le bosquet.

— Vous vouliez l’entendre la nuit, et près de moi, dit Laurette avec l’abandon de la plus parfaite ingénuité.

— Oh ! fais silence, écoute encore ! dit Minard. Elle écouta, la pauvre enfant ; son bras gauche s’appuyoit sur celui de l’écolier, dont la main, placée de manière à effleurer le corsage de Laure, comptoit tous les battemens de son cœur agité. Le chantre des nuits eut un caprice d’artiste ; il rompit la mesure de sa sonate, changea brusquement la clef, et, avec la perfection d’accent d’une ame fortement émue, gazouilla, gémit, se plaignit, exprima l’attente, la langueur, le désir…

— Je voudrois m’éloigner, dit tout bas la jeune fille.

— Laurette, dit le jeune homme, aussi à voix basse, — jamais, comme en cet instant, je n’avois compris le bonheur d’aimer et de le dire.

— Venez donc. — Et elle l’attiroit encore en avant, mais sa main avoit perdu sa force, ses jambes fléchissoient, tout son corps tressailloit.

— Restons, dit Minard, l’attirant à son tour, mais en arrière… Oh ! restons un peu, la douleur de te perdre se présente à moi avec l’impossibilité de te quitter.

— Bon Antoine !…

— Veux-tu qu’à tes pieds, ici, sous l’influence pleine de charmes de ce lieu, de cette heure, de cet isolement, du chant de cet oiseau si fidèle à ses amours, veux-tu que je te jure de n’aimer que Laurette ?… le veux-tu ? Il s’agenouilloit, disant cela, de ses bras enlaçoit doucement les jambes de la jeune fille, dont la main se reposoit sur ses cheveux… ; le rayon de la lune, par un effet atmosphérique, concentra un instant plus de clarté sur Minard et Laurette ; ils se virent distinctement, ils eurent le temps de lire dans leurs yeux enivrés la langueur qui les pénétroit… Le rayon disparut, l’obscurité fut presque complète.

— Relevez-vous, mon bien-aimé !

— Tu n’as pas accepté mon serment !

— Peux-tu le croire ?

— Viens, que je le dise à toi, à toi seule… Viens, que l’air n’en emporte ni les mots, ni la persuasion… Viens, laisse-moi, pour le prononcer, m’exalter à ton souffle si pur, au suave parfum de tes cheveux…

Elle s’approcha trop et fléchit…

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Laurette, baignée de larmes, suspendue au cou de Minard, qui alloit sortir du buisson, lui dit avec une tendresse pleine d’angoisse :

— Oh ! mon bien-aimé, plus que jamais ta Laurette t’appelle au serment de la vieille chapelle, si fatale aux parjures !

— J’y vais de ce pas, mon ange ! répondit le jeune homme en la soulevant dans ses bras.

Une peur subite la saisit — Non, dit-elle d’une voix brève, non, n’y va pas ; je t’aime trop maintenant !… Je mourrai si tu me trahis… Je ne veux pas que, parjure, tu meures à cause de moi… si tu mourois de mort violente !…

— Je chercherois tes bras pour y tomber.

— Dieu t’entende !