Nos travers/Les irresponsables

C.O. Beauchemin & Fils (p. 90-96).

LES IRRESPONSABLES

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Il faudrait corriger chez certains jeunes hommes l’audace et la familiarité dans leur manière d’être avec leurs compagnes, pour n’avoir plus à blâmer chez celles-ci la tolérance qui semble encourager les impertinents.

On est surpris de voir avec quelle placidité et quelle indulgence des jeunes filles bien élevées accueillent les hardiesses de paroles ou d’actions des garçons de leur société.

Une ingénue souffrira avec résignation qu’on lui tienne des propos inconvenants par ignorance de ce qu’il faut dire pour remettre à sa place leur insolent auteur. D’aucunes se croient même obligées en pareille occurrence d’accorder un petit sourire entendu que combat heureusement la rougeur du front, en guise de réponse.

Il y a pourtant un moyen de faire aux étourdis, sans trop les humilier, la petite leçon qu’ils méritent.

Dans la manière de se lever doucement, avec un air ni trop fâché ni trop badin, de la place où leur turbulence est venue vous déranger ; dans le ton sérieux sans raideur avec lequel vous répondrez, en parlant d’autre chose, aux paroles déplacées qu’il faut feindre de n’avoir pas entendues, l’imprudent comprendra qu’on l’invite poliment, à ne plus recommencer.

Ces conseils préventifs ne s’appliquent pas à celles qui, aguerries au feu, ne craignent pas de riposter à des saillies égrillardes, ni même de les provoquer. De ces cas désespérés nous n’avons que faire. Nous les abandonnons au mépris de la société et à la honte des parents coupables qui n’ont pas su préserver la pudeur de leurs enfants.

Ce n’est pas, de fait, un excès de candeur qu’on reprochera à ces dernières, tandis qu’au contraire la plénitude de cette qualité constitue précisément le péril des pauvres irresponsables jetées toutes pures, toutes naïves et sans aucune défense dans la fosse aux lions.

Je ne m’arrêterai pas à qualifier le caractère des gentilshommes qui se plaisent à flétrir d’un souffle impur le lis blanc des âmes virginales, comme à faire rougir le front des adolescentes. Je me bornerai à rappeler aux mères endormies dans une commode sécurité que cette engeance existe.

La jeune fille canadienne est un spécimen peut-être unique dans la civilisation moderne. Sa condition sociale offre une bien curieuse anomalie.

Comme à la citoyenne de la république voisine aucune liberté ne lui est refusée, tandis que rien dans son éducation ne justifie une aussi complète émancipation et ne la garantit contre les dangers qu’elle comporte.

Dès leur sortie du couvent nos filles sont considérées comme des petites femmes, maîtresses de leurs actes. Elles vont et viennent à leur gré et aux heures qu’il leur plaît : elles choisissent selon leur fantaisie les amis, les relations qui composeront leur société ; nulle entrave sérieuse n’est mise à leur faculté de correspondre avec qui bon leur semble ; elles achètent elles-mêmes leurs toilettes et s’habillent comme elles l’entendent. C’est leur propre autorité qui décide de faire tel voyage, telle promenade, et, dans leurs affaires de cœur, les parents ne sont favorisés de confidences que s’ils ont su par leur bonne conduite conserver la sympathie de leurs enfants.

Telle est en somme, avec un peu plus ou un peu moins de tolérance, selon les familles, l’esprit qui préside au gouvernement de la jeunesse féminine en ce pays. L’autre partie, il n’en faut pas parler. Tout gamin de quinze ans qui n’a pas reçu déjà la clef des champs avec celle de la maison paternelle lui permettant de rentrer à toutes les heures de la nuit, est un phénomène.

Dieu sait pourtant combien peu nos filles sont faites pour cette grande indépendance. L’éducation presque virile que reçoivent les Américaines, la connaissance pratique de la vie qu’elles acquièrent de bonne heure, sont au moins une préparation logique à l’usage de leurs privilèges. L’expérience en détruisant chez elles la candide ignorance qui fait le charme angélique des adolescentes, la remplace par un utile bouclier.

Il n’en va pas de même pour nos ingénues. On laisse à ces anges leurs ailes, sans les prémunir contre les éclaboussures.

L’excessive liberté que nos mœurs confèrent à la pensionnaire à peine échappée de son couvent, le jour où elle revêt sa première robe longue est un hochet dangereux entre ses mains, innocentes. Il est impossible qu’elle n’en mésuse pas.

On sait qu’en général dans nos familles, les parents n’éprouvent, pas trop de répugnance à laisser partir leur enfant, seule ou avec une amie, pour un voyage quelquefois assez long. Je me trompe. Une opposition instinctive s’élève presque toujours du côté des autorités contre de tels projets. Mais les plaidoiries éloquentes des intéressées, accompagnées des citations de nombreux précédents, la crainte aussi de pousser la sévérité jusqu’à l’injustice, ont vite fait d’étouffer cette vague conscience de leur devoir chez une mère ou un père trop faciles.

Un obscur sentiment de leur responsabilité conduira encore ceux-ci à un suprême acte de prudence. Cette dernière précaution consistera à accompagner son enfant à la gare ou au bateau pour la « confier aux soins du conducteur, » du commandant ou de quelque connaissance amenée là par le hasard. L’accomplissement de cette formalité a le don de soulager la plupart des papas et des mamans qui s’en retournent ensuite le cœur léger avec la conviction qu’ils ont fait le nécessaire.

D’abord, pour les accidents d’un ordre matériel, dans le cas d’un naufrage par exemple, je me figure que cette tutelle honoraire du commandant ne serait pas d’un bien grand secours à sa protégée, — le devoir dans cette extrémité, lui imposant des obligations plus impérieuses que de veiller exclusivement au sauvetage particulier d’une passagère.

Quant aux éventualités d’une autre nature et pour le moins aussi sérieuses, sa protection est tout aussi inefficace. Il est des circonstances que la sagacité d’un vieux loup de mer est impuissante à prévoir et certains dangers moraux qu’une simple connaissance se voit dans l’impossibilité de pouvoir empêcher ou prévenir.

Quel autre qu’un ami intime en effet, osera mettre la naïve fillette en garde contre la complaisance obstinée de tel jeune et séduisant compagnon de voyage ? Quel étranger pourra se croire en droit de l’avertir de se méfier de tel vénérable monsieur aux façons paternelles ou même de cette dame aimable et pleine de prévenances qui vous cause, vous offre des livres, vous fait parler ?

Et même, une fois arrivée au terme du voyage, une fois rendue sous le toit des amis de ses parents ou chez quelque camarade de couvent dont la famille peut-être lui est inconnue, qui donc protégera la jeune visiteuse contre tout ce qui, dans le monde, menace l’innocence. Que d’inconvenances flagrantes, que de fautes involontaires commettra cette douce irresponsable avant qu’on se résigne à lui faire la moindre observation. Devant son insondable candeur, les plus sages mêmes et les plus charitables hésiteront, jugeant que la tâche délicate de porter le soupçon dans cette âme pure appartient à d’autres.

C’est qu’il faut un tact infini et les précautions d’une tendresse pieuse pour ouvrir petit à petit les intelligences enfantines aux cruelles et laides vérités de notre monde. Heureuses celles qu’une vigilance tutélaire préserve des brutales désillusions et des révélations foudroyantes.

Rien n’est comparable à l’angoisse morale d’une innocente subitement éclairée. Certaines mères sur ce chapitre ont une conduite singulière. Elles regardent leurs chères enfants cheminer avec insouciance, et le front serein sous un ciel d’orage, se disant : La foudre tout-à-coup tombera à leurs pieds et alors elles sauront…

Mais quand toutes frémissantes et éplorées elles viendront se réfugier entre vos bras, ne seront-elles pas justifiables de vous reprocher l’aveuglement dans lequel vous les entreteniez. Aussi bien, la foudre pouvait les frapper elles-mêmes en pleine joyeuse sécurité.

Il n’est pas rare qu’on entende dire : — « Le caractère de cette enfant est complètement changé. Depuis son retour de X, ma fille n’est plus la même. C’est extraordinaire ce qu’elle a vieilli depuis un an. »

Ne serait-ce pas que loin de l’égide maternelle qui l’eut garantie d’une aussi cruelle expérience, la pauvre enfant aura vu soudain son heureuse crédulité se changer en la plus amère désespérance.

N’aurait-elle pas reconnu par elle-même à la faveur de quelque scélératesse dont la société ne ménage pas les exemples, qu’une excessive confiance en l’honnêteté, en l’honneur, en l’amitié est une chose absurde et nuisible ?

Sa gravité un peu caustique n’est alors que l’effet d’un froissement intime. Elle en voudra pendant quelque temps à tout le monde, aux innocents comme aux coupables, pour cette triste découverte que le diable se cache partout : sous les traits du séduisant Adonis empressé à vous compromettre agréablement, tandis que vous subissez sans défiance le charme de son magnétisme ; dans les démonstrations d’une amie nouvelle qui parut d’abord très intéressante et finit par le devenir trop ; sous la couverture d’un livre inconnu, et jusque dans la sollicitude d’un bon ami de son père !…

Le miracle est que sur tant d’aveugles poussées dans un chemin bordé de précipices, la presque totalité en réchappe. Il serait d’un optimisme exagéré de prétendre toutefois que nos irresponsables sortent parfaitement indemnes de l’épreuve périlleuse.

Car l’éducation maladroite qu’elles ont reçue, en émoussant leur sens moral, produit ce résultat, que devenues mères à leur tour et ayant pris rang au nombre des influences dirigeantes de la société, elles élèvent leurs enfants comme elles l’ont été, et contribuent à perpétuer un malheureux état de chose.

Ou vous voulez faire de votre enfant une de ces « filles fortes » ignorées dans l’Évangile, mais fort prisées par les fils du XIXe siècle et dont la Touriste du tour du monde, nous offre le modèle.

Ou vous êtes jaloux de conserver intact en votre fille cette exquise fraîcheur de l’âme qui se reflète dans son franc regard et nimbe son front de la virginale clarté des aubes blanches.

Dans le premier cas : coupez les ailes à votre ange et armez pour le combat le petit cuirassier qui s’en va affronter la mêlée. Instruisez-le des dangers qu’il courra afin qu’il sache les éviter et que sa confiance absolue au sein du royaume de l’hypocrite égoïsme, ne cause pas sa perte.

Acceptant au contraire la seconde hypothèse pour laquelle je ne veux pas vous exprimer toute ma prédilection : Gardez soigneusement votre trésor. Il ne s’agit pas d’enfouir sous terre ce joyau vivant, et bien vivant, mais il importe de ne le pas perdre de vue. Si vous avez, malgré tout, le courage de vous en séparer, ne le confiez à d’autres qu’avec la plus scrupuleuse circonspection.

À ce prix seulement, vous préserverez la charmante naïveté de votre fille et vous conserverez dans sa pureté intégrale ce dépôt sacré jusqu’au jour où quelqu’heureux mortel, digne de votre confiance et de son amour, viendra vous le demander à genoux.