Nos travers/Le luxe

C.O. Beauchemin & Fils (p. 110-114).

LE LUXE

♣ ♣ ♣ ♣



Nous avons eu l’idée de demander aux principaux marchands de cette ville, leur opinion sur la question suivante, à savoir :

Quel est celui des deux sexes qui fait le plus de dépenses pour la toilette ?

Les réponses n’ont pas été aussi concluantes que nous l’aurions voulu.

Quelques-uns se récusent en avouant l’embarras dans lequel les mettrait l’obligation de se prononcer pour ou contre des clients également précieux.

À la vérité, l’impression qui se dégage de leurs déclarations ambiguës c’est que — sauf chez les pauvres gens — l’habillement féminin coûte plus cher que celui du sexe sans vanité.

(Qui est-ce qui proteste ?)

L’un d’eux, pour corriger le mauvais effet de cette affirmation assez nette, ajoute : « Cependant, les femmes achètent avec plus d’économie. »

Des pères de familles, consultés à leur tour, nous ont donné les jugements les plus divers.

Plusieurs hésitèrent et ne purent rien décider. D’autres déclarèrent nettement que le vêtement masculin est, des deux le plus coûteux, ce qui fit hausser les épaules aux heureux pourvoyeurs et propriétaires de quatre ou cinq filles élégantes. Ceux qui — outre un pareil trésor — avaient encore le pesant honneur de sustenter les dignes frères de ces demoiselles hochaient la tête. « Il est vrai que les toilettes de nos filles, disaient-ils, nous prennent beaucoup d’argent, mais… »

Ce « mais » est un abîme insondable. Ce mais, sans absoudre les femmes extravagantes, est la condamnation de la grande majorité de l’autre sexe.

Comme son erreur est la cause d’une foule de maux dont il souffre tout le premier, qu’il nous permette de la lui démontrer ici, non dans une idée de récrimination hostile, mais — ainsi qu’on dit aux enfants en leur donnant le fouet — pour son plus grand bien.

Je le répète : rien n’excuse une femme de se livrer à de folles dépenses, pas même l’exemple de son mari.

À quoi songent pourtant certains pères de famille qui prêchent l’économie avec accompagnement de tonnerre chez eux, et qui dépensent pour leurs plaisirs ou — selon leur expression — « pour leurs distractions », autant, ou presque, qu’il en faut pour faire marcher la maison ?

Un petit fait indiscutable éclairera la conscience de tous ces aveugles pécheurs.

Des fortunes s’édifient tous les jours par l’exploitation des défauts du sexe fort accessible à mille faiblesses.

Il y a des cigariers millionnaires ; le commerce le plus lucratif et le plus sûr dans notre ville comme dans bien d’autres, est le débit des liqueurs spiritueuses.

Quand vous visitez les grandes villes d’Europe ou d’Amérique, on signale à votre admiration des édifices exceptionnellement somptueux qui sont des Cercles masculins.

Les sommes d’argent dépensées pour les sports de la chasse, du cheval, et autres aussi peu conjugaux, ne se comptent pas.

Il ne faudrait pas rétorquer que mainte industrie, aussi fertile ou nuisible, doit sa prospérité à l’encouragement des femmes, car il n’en est pas beaucoup de celles-là qui ne recrutent leur clientèle aussi bien dans l’un que dans l’autre sexe.

Est-il raisonnable, dites-moi, qu’un chef de famille, maître d’un certain salaire ou revenu quelconque, force son monde à adopter un train de maison n’en demandant que la moitié, tandis qu’il consacre le reste aux caprices de l’ogre insatiable qui s’appelle son « plaisir, » idole impérieuse que sa faiblesse souvent sert en gémissant ?

Que du pères en effet invoquent la sainte économie pour refuser un voyage à leur femme, quelqu’innocent plaisir à leurs filles, et qui, en leur tournant le dos, s’en vont droit au club perdre en dix parties de poker deux fois la somme qui aurait fait le bonheur des leurs.

On sait quel noviciat prépare à devenir de pareils bons vivants.

Quelques-uns de ses commandements enjoignent de :

1. Ne perdre aucune occasion de noyer sa raison dans son verre en ces saturnales ou fêtes nocturnes pour lesquelles tout prétexte est bon : enterrement de vie de garçon, succès, fête, ou mort peut-être d’un ami, que sais-je ? (condition essentielle pour établir sa renommée de « bon luron » ).

2. D’appartenir à quelque club fashionable ; d’y savoir perdre sans sourciller toute sa petite fortune, et même davantage.

3. De s’habiller à l’anglaise.

4. De fumer comme un paquebot.

5. De ne plus fréquenter les salons.

6. De faire au moins une fois l’an un voyage dans quelque grand centre, et en rapporter de merveilleuses relations, « d’excellentes histoires » à ses amis de cercle.

7. Payer la traite plusieurs fois le jour à des copains qui rendent la politesse incontinent.

8. Et le reste, et le reste. Ces messieurs ne m’accuseront pas d’écrire une phrase vide de sens quand je dirai que j’en passe et des meilleures.

Et voilà ce que beaucoup de gens appellent des bons partis ! Dieu en préservent nos filles !

Pourquoi appeler des bons partis des gens qui, ayant le talent de faire de l’argent, montrent des aptitudes supérieures pour le dépenser ?

Ceux qui en réalité méritent cette flatteuse épithète doivent être qualifiés de nigauds par leurs brillants camarades, car leur vie n’offre pas le même cachet de haute élégance.

Sur la route de chacun comme sur le chemin de Damas, la Providence a placé l’ange du salut. C’est un amour simple et vrai qui attire, qui séduit chez les jeunes gens ce que la jeunesse a de pur et de droit.

Ceux qui obéissent à la grâce et se marient tout bonnement, comptant sur le secours de Celui qui donne aux petits oiseaux la pâture ; sur le bon sens et le dévouement de celle qu’ils épousent, mais surtout sur leur travail et leur courage, voilà, à mon sens, les « bons partis, » tout pauvres qu’ils sont.

Quand les autres s’écrient, que la vie devient bien dure ! qu’on ne peut plus songer à se marier, que les jeunes filles sont trop exigeantes, et qu’il faut trop d’argent pour se mettre en ménage, il entre plus d’égoïsme que de prudence dans leur déclamation.

Ils ont peur des privations pour eux-mêmes. Le luxe, ou, pour mieux dire, le gaspillage, leur est devenu une seconde nature. L’idée de se réformer les épouvante. Le bonheur leur semble acheté trop cher au prix de quelques sacrifices. Ils y renoncent sans trop de peine au moment où ils tiennent toutes les compensations du plaisir. Cette résignation fatale est la première punition de leur endurcissement.

Tant d’erreurs ont pour point de départ ce principe faux adopté de bonne heure :

Que la fréquentation des salons et la nécessité de faire face à toutes les obligations sociales constituent une taxe fort onéreuse pour un jeune homme un peu répandu.

Voilà le premier prétexte qui les jette dans cette « vie de garçon » dont les exigences moins avouables deviennent beaucoup plus considérables.

Le seul article de ces libations intelligentes, cet arrosage continu de gosiers amis, coûtent à quelques-uns, régulièrement : quatre ou cinq piastres par jour.

Il n’en faut pas davantage pour faire vivre confortablement toute une petite famille ; pour s’assurer aussi un bonheur plus sûr et de précieux dévouements pour « plus tard. »

Ce « plus tard », messieurs, c’est le moment où vos fidèles compagnons des jours heureux sont devenus chauves comme vous, distraits comme vous d’une vieille amitié, par le soin d’une goutte qui ne fait que croître et embellir chaque jour.

En finissant par cet assaut sur la corporation des vieux garçons, j’ai le sentiment de ne m’être pas écartée de mon sujet, puisque, de tous les luxes, le célibat est le plus coupable.

À mes jeunes amies et — si elles ne me trouvent pas trop audacieuse — à leurs mères, je soumettrai dans un prochain chapitre quelques remarques les concernant.