Nos travers/Encore le luxe

C.O. Beauchemin & Fils (p. 115-120).

ENCORE LE LUXE

♣ ♣ ♣ ♣



Je vous ai dénoncé, dans le chapitre précédent, les jeunes gens pratiquant une arithmétique spéciale et qui, partant du principe que la vie de ménage coûte trop cher, se jettent dans un train de dissipation et de prodigalité ruineuses.

Je veux après cela, signaler aux jeunes filles ce qui dans leur conduite fournit matière aux sophismes des épouseurs récalcitrants ; ce qui — il faut bien l’admettre — est de nature à effrayer au premier abord de timides amoureux.

Je ferais mieux de m’adresser tout de suite aux mères de ces demoiselles qui élèvent leurs filles comme des princesses ou en millionnaires sûres de l’avenir. C’est merveille de voir comme tant d’enfants gâtées font encore, dans l’occasion, d’excellentes ménagères, et avec quel courage elles brisent — quand les circonstances l’exigent — avec les habitudes de luxe qu’on leur a inconsidérément laissé contracter.

Oui, nos petites Canadiennes ont de l’étoffe ; il n’y a pas d’inconvénient à le remarquer ici en passant. Elles trouvent dans leur jeune raison un miraculeux ressort de la volonté pour réagir contre une éducation si souvent défectueuse.

Et de cette grande liberté même dont on leur fait, de bonne heure, le don généreux, je ne sais quelle sagesse providentielle les empêche de trop abuser. On en voit qui, brutalement punies de leurs inconscientes légèretés par la méchanceté du monde, ou subitement éclairées par la proximité du danger, prennent crânement en main la vengeance de leur honneur quelque peu atteint ou simplement mis en question. Il arrive encore qu’avant d’en arriver à cette triste extrémité un délicat instinct les porte à restreindre d’elles-mêmes la latitude qu’on leur accorde. Cette prudence, qui est une forme élevée, l’exquise expression de la pudeur féminine, fait qu’une jeune fille refusera d’accepter un plaisir permis ou toléré par l’autorité, par la raison qu’il « n’est pas convenable. »

En ce qui concerne cette question de la dépense, on rencontre encore des enfants capables de donner le bon exemple à des parents trop généreux. Mais il ne faut pas s’étonner que le plus souvent l’inconséquence des aînés porte ses fruits et que les disciples égalent et surpassent même l’extravagance de leurs maîtres.

Car la frugalité, la modération, le sacrifice ne sont pas les vertus de l’adolescence, et les défauts opposés doivent à cet âge être plutôt combattus qu’encouragés.

En général c’est le contraire qui arrive.

Voyez ce qui se passe dès le moment où l’on met ses filles au couvent. Jusque dans ces pieuses maisons où la simplicité, l’austérité et l’égalité sont de tradition, l’esprit du siècle a fait son œuvre.

Cette invasion du luxe dans quelques pensionnats religieux, hâtons-nous de le dire, n’y a pas été appelée par leurs directrices dont la vie reste toujours humble et mortifiée ; elle est une concession aux exigences et à la mollesse des parents. Il est assez naturel à la vanité enfantine de vouloir émerveiller ses camarades ; une des manières les plus communes d’y arriver est un étalage de luxe — dans les limites de plus en plus larges tolérées par la règle — et l’obtention de certains privilèges accessibles aux seuls riches. On ne se doute pas de la magie de ce mot riches dans le monde naïf et futile des pensionnaires.

L’opulence, ou une réputation d’opulence, constituent au milieu d’elles une sorte d’aristocratie et l’élève « la plus riche » se trouve investie d’une royauté tacite mais si réelle, si universellement reconnue que tous les honneurs, tous les égards vont directement, naturellement à elle sans que personne songe ni à réclamer ni à s’en étonner.

De ce sentiment, en somme peu louable, de ce culte de l’argent chez des enfants ignorantes des choses de la vie, on ne ferait que sourire s’il n’était entretenu et appuyé souvent par de plus sages.

Dérogeant à la belle et saine coutume qui maintenait dans les communautés une égalité absolue entre les élèves, on s’est petit à petit laissé conduire à créer certaines exceptions pour le logement, pour la nourriture. On a été amené à faire fléchir en faveur de quelques-unes, l’inflexible règle elle-même, cette règle impitoyable qui autrefois nous alignait toutes, grandes et petites, riches ou pauvres, au dortoir dans des lits voisins et uniformes, au réfectoire sur des bancs sans dossiers, autour du même hachis, pas toujours appétissant.

Je crois qu’à ce système rigide les enfants gâtées couraient la chance de laisser au couvent leurs goûts excentriques et leurs caprices.

Une chose certaine, c’est que le contraste nous faisait doublement apprécier le confort et la liberté du toit paternel.

Tout est bien différent au jour d’aujourd’hui. Les grands pensionnats ressemblent maintenant, sous certains rapports, à de grands hôtels où l’on est logé plus ou moins somptueusement, selon le prix que l’on consent à payer. Les pensionnaires ont la faculté d’ordonner, en dehors des repas, des consommations qui leur sont comptées en sus du prix régulier de la pension. Au repas pris en commun elles peuvent faire ajouter à la carte du jour quelques mets supplémentaires, moyennant finance.

Il est même loisible à celles qui ont des chambres séparées du dortoir commun, de faire chez elles la dînette en compagnie de leur mère ou d’amies de l’extérieur.

Il y a maints petits moyens d’esquiver ainsi la loi — privilège dont la saveur est appréciée en dehors des couvents — et de se distinguer des autres, ce qui n’est pas dans un tel milieu, je le répète, une mince considération.

Elle est si importante au contraire et si flatteuse pour la vanité que l’on use très souvent de ces prérogatives onéreuses sans nécessité aucune et à la seule fin de maintenir son prestige.

Ce sont là les extra contre lesquels on entend de toutes parts pester les papas, parce qu’ils doublent très souvent le prix convenu pour chaque trimestre. Et c’est cette déplorable émulation dans la dépense qui fait maintenant reculer tant de familles devant la taxe ruineuse que représente une année de couvent, pour deux ou trois filles surtout, quand ce n’est pas cinq ou six.

On me dira peut-être qu’il est très possible de se dispenser de ces extra et que chacune est libre de pratiquer l’économie, mais il faut plus de force de caractère que n’en possèdent des petites filles pour se résigner à jouer parmi des amies fortunées comme aux yeux de quelques parvenues ou de quelques sottes vaniteuses, le rôle de parias.

Les mères sensées qui s’élèvent en masse contre ces abus, ne peuvent elles-mêmes faire autrement que de s’y soumettre, au moins dans une certaine mesure, afin d’éviter à leurs enfants de cruelles humiliations. Beaucoup de parents, de leur propre aveu, excèdent ainsi leurs moyens pour marcher de front avec les autres dans ce crescendo d’extravagance.

L’empiétement du luxe et de ses raffinements mondains, encore une fois, ne saurait être complaisamment accueilli par de saintes recluses qui ne cessent de prêcher et par la parole et par l’exemple, l’humilité, la charité envers le prochain, et le mépris des vaines délicatesses. Ils ne tiendrait donc qu’aux gens du monde qu’aux intéressées de s’entendre pour opérer la réforme universellement désirée aujourd’hui.

Personne au demeurant ne se plaindrait de voir revenir la salutaire discipline du bon vieux temps — si ce n’est, peut-être, les enfants gâtées de notre génération ; mais les protestations de celles-ci n’attendriront plus des parents qui ont vu les inconvénients d’une trop grande liberté.

N’ai-je pas entendu certaine maman (une de celles qui, se trouvant en face du système perfectionné fonctionnant dans le grand couvent où elle conduisait sa fille unique, ne put, on ne sut lui en refuser les bénéfices), ne l’ai-je pas entendue me dire :

— J’ai mis mon enfant au pensionnat, pour lui faire passer ses caprices ; je crains qu’elle n’en acquière d’autres.

Au reste l’hygiène a fait des progrès depuis quelques années, et en retranchant un confort superflu, on n’a pas à craindre le retour de certains abus.

La plupart des pensions sont maintenant pourvues de nombreuses salles de bains où les élèves vont chercher, aussi souvent qu’il est nécessaire, les indispensables et réconfortantes ablutions.

La nourriture est, elle aussi, mieux soignée et plus substantielle. Je me ferais l’écho de plusieurs mères de famille que j’ai entendues s’expliquer sur ce sujet, si j’ajoutais que les économes devraient y joindre en abondance — et sans frais supplémentaires, comme cela se pratique dans quelques couvents — le lait, ce breuvage favori de l’enfance. Un verre de lait peut à la rigueur tenir lieu d’un repas aux enfants anémiques ou d’un appétit capricieux ne s’accommodant pas de la frugale table d’hôte du réfectoire.

Rien n’est facile aux communautés religieuses possédant en général de vastes domaines et les services gratuits d’un personnel nombreux, comme d’entretenir un troupeau de vaches qui pourvoiraient d’un aliment suffisamment substantiel des jeunesses qui grandissent et travaillent. Le lait, d’après un célèbre médecin, est pour les enfants un article de première nécessité. Et cela ne coûte pas plus cher qu’autre chose.

Les directeurs de nos maisons d’éducation encourent une grande responsabilité en acceptant le soin de la jeunesse. Une nourriture saine, abondante et accommodée de façon à ne pas dégoûter l’appétit des adolescents, des exercices hygiéniques réguliers doivent garantir à leurs élèves toutes les conditions favorables à une croissance normale. On a pu reprocher, et non sans raison, à certains établissements d’anémier la jeunesse.

Pourvoyons sagement aux besoins matériels de nos enfants, mais revenons ensuite aux modestes habitudes d’autrefois ; n’ayons pas la faiblesse de redouter pour eux la règle ferme, pareille pour toutes, qui assouplit les caractères, apprend à se vaincre, dompte l’égoïsme et ce détestable orgueil qui se plaît à offenser les autres de la vue de son bien-être.