Nora l’énigmatique/05

Texte établi par Société des Éditions Pascal, cop. (p. 111-122).


chapitre v

LE RÉCIT DE NORA

I

— Je vais vous raconter les principaux événements qui vous intéressent, dit Nora quand ils se furent installés dans un coin relativement tranquille. Je vais le faire de façon aussi impersonnelle que possible. Ensuite, nous passerons aux explications de détail.

« Capitaine Benoît, vous n’avez été entraîné dans cette chasse à l’espion que par accident. C’est pourquoi on ne vous a pas mis au courant de toute l’histoire. Du reste, bien peu la connaissent à fond. Mon rôle, à moi, je vous le dirai, mais pas tout de suite. Sachez pour le moment que j’ai bien souffert de vous donner une fausse impression. À toi surtout, Édouard, et c’est pourquoi je n’ai pu résister à la tentation d’aller plaider un peu ma cause, un soir. C’était particulièrement imprudent, puisque je partais pour ma grande mission et que, si j’avais été arrêtée, j’aurais été forcée de dévoiler trop tôt le secret. D’autant plus que ce nigaud de Jacopo avait failli tout compromettre.

— Jacopo ! s’exclama le capitaine. Il était mêlé aux micmacs de M. 25 ! Me direz-vous, enfin ?…

— Patientez, reprit Nora.

Il faut vous dire que l’une des principales causes de l’arrêt des opérations, à un certain moment, tenait, ainsi qu’on a fini par s’en apercevoir, au succès que remportait l’un des plus formidables réseaux d’espionnage jamais organisés par les Boches. Non seulement l’ennemi apprenait tous nos mouvements en campagne, mais il semblait connaître nos plans stratégiques et même les mouvements de nos convois de ravitaillement. Il fallait y mettre bon ordre.

« C’est alors que commença notre campagne. Elle n’a pas duré longtemps, mais elle a donné des résultats ! Vous venez de voir, prisonniers, deux des principaux espions ennemis. Pendant que nous causons, le grand service de renseignements est à l’œuvre et nous aurons tout à l’heure, entre nos mains, toute la série d’agents disséminés dans les villages et hameaux. Nous aurons, surtout, leur chef.

— Tu veux dire M. 25 ? interrogea Édouard.

— Non, répondit Nora avec un sourire. Nous les aurons grâce aux renseignements que nous avons obtenus, ce matin, ainsi qu’aux papiers saisis et dont j’achevais l’examen quand vous m’avez surprise.

— Mais, M. 25 ? dit le capitaine.

— Eh bien, capitaine Benoît, M. 25 était dans le château, ce matin. Il y est encore.

— Non ! Tout de même !

— Il y est et James aussi.

— James aussi ? Où ?

— Vous avez vu l’un et l’autre, dit Nora dans un éclat de rire.

— Je n’y comprends plus rien, murmura Benoît abasourdi. Qui est M. 25 ?

— Moi, répondit Nora.

— Vous ?

— Toi ?

Les deux cris s’étaient confondus. Bégayant de surprise, l’officier reprit :

— Et… et… James ?

— Moi aussi, affirma la jeune fille.

II

— Vous avez déjà entendu parler des doubles espions ? reprit Nora. De ces gens qui se mettent au service des deux adversaires en présence, parfois pour trahir l’un et l’autre, mais souvent pour mieux servir leur patrie et tirer des renseignements de l’ennemi. Vous connaissez, dans ce domaine, Marthe Richard, dont le commandant Georges Ledoux a raconté les exploits, que le cinéma a popularisés ? Le plus extraordinaire, sans doute, a été le colonel Kaledin, au service de la Russie, durant la Grande Guerre et que les Allemands croyaient bien à eux : il a fait le récit de son activité, dans un livre intitulé : K. 14. O. 766.

Je suis de cette dernière catégorie. Comment j’ai été amenée à jouer ce rôle, vous l’apprendrez plus tard.

Vous savez comment on procède dans ce cas ? On s’attire la confiance de l’ennemi, on lui communique des renseignements plausibles mais faux qu’on obtient de ses chefs. Il s’y glisse souvent des données exactes, mais relatives à des points d’importance secondaire et qui font passer les autres. C’est d’ailleurs un excellent moyen de tromper l’ennemi sur les intentions de l’état-major. Naturellement, il faut être en parfait accord avec les autorités de son pays. Moi, je m’entendais avec l’armée britannique.

Je ne vous raconterai pas maintenant tous mes « exploits », mais seulement le dernier, celui auquel vous avez participé.

« M. 25 » a pris l’importance que vous savez, par un coup d’esbroufe… de bluff. Pour arriver à pénétrer tous les secrets, je n’ai rien trouvé de mieux que d’exiger des Boches qu’ils me confient la direction de leur espionnage dans la zone où nous sommes. Ils ont d’abord protesté. J’ai invoqué des exemples de femmes qui avaient fait bien davantage, chez eux, pendant la guerre de 1914-1918, entre autres la fameuse « Mademoiselle Docteur », qui dirigeait tout le service d’espionnage dans la zone intérieure de Belgique et qui se montrait dans ses méthodes d’une brutalité sans exemple. Enfin, j’ai tempêté et j’ai obtenu ce que je voulais. Le chef, un certain capitaine Ludwig Sudermann…

— Ah ! on le connaît celui-là ! s’écria Paul Benoît.

— Sudermann a été confiné à la zone voisine. Justement Casa-Teroni et son château se trouvent à la lisière de nos deux territoires et cette particularité a facilité ma besogne, bien qu’elle ait risqué de l’entraver.

Le secret le plus absolu était nécessaire. Voilà pourquoi je me suis tenue pendant quelques jours à Gerardino, en apparence bien inactive. En réalité, je dirigeais à distance une petite armée d’agents. Je communiquais avec eux par le moyen de messages que transportaient Giacomo et Jacopo, qui m’apportaient aussi les rapports de mes gens. J’avais aussi, dans un pavillon, près de chez ce dernier, un poste de T. S. F., récepteur et émetteur.

— Tu es sansfiliste ? s’exclama Édouard.

— Ah ! non, répondit Nora en riant. Je n’y entends rien : je suis bien trop maladroite ! J’avais un homme… que vous n’avez jamais vu…

Quand les Canadiens ont quitté Gerardino, j’ai décampé avant eux : ma qualité de double agent me permettait de passer partout. Je ne pouvais rester à Gerardino, où mon travail de direction serait devenu trop difficile, puisque le front avançait. D’un autre côté, je voulais éviter que mes espions boches communiquent des renseignements trop précis aux commandants ennemis… J’avais alors un intérêt tout particulier, Édouard, à ce que les Canadiens ne subissent pas de pertes trop lourdes…

J’ai continué mon travail à Morona. Mais je n’arrivais pas à découvrir par quelle voie le grand état-major allemand était si bien renseigné. Il y avait du Sudermann là-dedans, mais comment arriver à le neutraliser ? Lui-même m’a fourni la solution… Mais vous avez failli faire tout rater.

— Comment ? demanda le capitaine Benoît.

— Vous vous rappelez le message de M. 25 que vous avez trouvé sur Giacomo ?

— Message de vous, Nora ?

— Oui… Et puis, Édouard, la femme que tu as presque mise à nu, scélérat ! dans le ravin de Jacopo ?

— C’était toi ?

— Non ! Voyons, tu m’aurais reconnue ! C’était une personne que m’envoyait Sudermann : je ne suis pas la seule de mon sexe à faire ce métier ! Cette femme venait m’apporter des propositions de Sudermann. Apparemment, il lui manquait des précisions sur les plans de notre état-major. Il me demandait, en échange de certaines concessions, de m’efforcer de les lui obtenir.

— Mais où l’avez-vous vue, cette femme ? demanda le capitaine. Elle a échappé à Édouard.

— Je l’attendais, tout simplement, dans le pavillon de ma T. S. F. Elle venait m’y rejoindre quand elle est sortie, seule, de chez Jacopo. Ayant fait un détour, elle y est revenue. C’est une gaillarde !

Le temps pressait. Je savais que l’état-major avait résolu d’engager ce matin les combats d’avant-garde qui doivent précéder une nouvelle poussée d’envergure : vous avez constaté que ça s’est produit. J’ai décidé de jouer le tout pour le tout. Prétendant posséder des renseignements d’une très haute importance, j’ai renvoyé la messagère en donnant rendez-vous à Sudermann dans ce château que je connaissais bien et où j’avais envoyé de nos gens depuis une couple de jours.

— C’est vous qui avez fait réparer le mur ?

— Non, ça, c’est Sudermann et c’est une autre histoire. Je vous ai dit que Casa-Teroni est à la bordure de nos deux territoires. Or, Sudermann a voulu se l’annexer et faire, du château, sa base d’opérations.

— Comment en pouvait-il disposer ainsi ?

— Autre histoire encore, et triste celle-là. Le propriétaire, noble misanthrope

— Missiac nous a renseignés.

— Eh bien, ce propriétaire a quitté sa maison lors de l’armistice du maréchal Badoglio et s’est mis au service des Allemands. Il y a bien peu d’Italiens de son acabit. Mais on en rencontre, que l’intérêt personnel fait agir : notre homme avait un grand besoin d’argent… Je m’étais arrangé pour que Sudermann prenne à son service ces deux personnes dont j’étais sûre. La négociation a d’autant mieux réussi qu’il s’agit de deux anciens domestiques… des gens que j’ai connus dans le temps…

J’avais donc donné rendez-vous a Sudermann ici. Mais j’exigeais qu’il joue cartes sur table, c’est-à-dire qu’il apporte tous ses documents, que je compléterais selon que je le jugerais bon. Voyez-vous, on est payé selon ce que l’on communique et un agent n’aime pas à laisser à un autre le mérite de ce qu’il a trouvé…

La journée s’est passée en communications fébriles avec notre état-major, dont le résultat pour vous, capitaine Benoît, a résidé dans les messages que vous avez reçus et, en particulier, l’ordre de venir ici, puis de vous mettre à la disposition de James.

— Dans le monde, Nora, s’exclama Édouard, dis-moi donc où tu as pêché ce nom ?

— C’est tout simplement le nom de guerre sous lequel je communique avec les nôtres. Pour les Britanniques, je suis James ; pour les Boches, M. 25.

Il serait fastidieux de vous raconter toutes les péripéties par lesquelles je suis passée depuis. Enfin, je me suis trouvée ici, où deux adjoints de Sudermann sont arrivés. D’après ce qu’ils m’ont conté, leur chef ne pouvait venir, ayant été appelé auprès de son état-major. Quant aux documents, je les trouverais sur place, où Sudermann avait effectivement établi son quartier général. C’était dans une pièce de la cave. Je n’ai pas voulu m’y enfermer, pour régler les affaires : j’y aurais été prise comme dans une souricière. J’ai demandé qu’on monte les papiers ici.

— C’est donc ça que nous avons vu en bas ! dit Édouard.

— Pour y arriver, j’ai prétexté qu’il me fallait surveiller la campagne, m’attendant à des incidents. C’était d’ailleurs vrai. Ici, j’étais protégée par mon couple, que j’avais installé dans la pièce voisine, lui intimant l’ordre de n’abandonner qu’à la dernière extrémité la garde des armes qu’y avait accumulées Sudermann, désireux de défendre chèrement sa vie, à l’occasion. D’autre part, je voulais vous voir venir, vous autres, ainsi que les deux hommes que le Q. G. envoyait à l’appui de James.

— Alors, les hommes qui ont tiré sur nous ?

— Les deux agents de Sudermann. Pendant que j’examinais les papiers, l’un d’eux se tenait à la fenêtre. Il vous a vus et, malgré mes ordres, il a tiré. Je ne savais pas du reste que c’était sur vous. Ça pouvait être mes deux autres gars, qui sont finalement arrivés et qui ont eu de la peine, comme vous l’avez constaté, à maîtriser les Boches.

Et voilà toute l’histoire !

III

— C’est merveilleux, tout ce que vous avez fait, dit le capitaine après ce récit. Vous avez désorganisé l’espionnage allemand dans nos parages.

— Je l’espère, dit Nora. Mais la besogne n’est pas terminée. Nous avons saisi la liste des agents de Sudermann qui sont à demeure dans les environs. On a dû les arrêter déjà. Quant à Sudermann, je lui ai expédié un message par T. S. F., lui demandant de se rendre à certain endroit que je connais bien. Il s’agira d’y être ! Nous y serons, en nombre et nous l’amènerons ici ! Ce sera la fin de sa carrière.

Pour moi, il faudra décider si je resterai M. 25. Ce serait risqué, car les Allemands se douteront bien de quelque chose. Et puis, j’aimerais à abandonner ce métier pour quelque temps. Je ne suis tout de même pas faite pour ça !

— He ! Hé ! plaisanta le capitaine.

À ce moment, un planton apporta un bout de papier à l’Italienne.

— La réponse de Sudermann, dit-elle, captée par vos sansfilistes. Le pauvre ! Il ne sait pas que le château est occupé par la troupe !… Voyons ! C’est court : déchiffrons !… Il accepte ! Il sera au rendez-vous à 8 heures, ce soir… Vous m’accompagnerez ?

— En voilà une question ! répondit Édouard.

— Bon ! reprit Nora. Mais assurons-nous d’abord que le coin est encore libre. Venez, allons aux renseignements, et puis je vous montrerai le lieu sur la carte.

Le bruit du canon n’avait pas cessé. Il s’y joignait le vrombissement des moteurs d’avions dont le ciel était maintenant rempli. Le combat, apprirent-ils, se développait au delà des espérances du haut commandement, mais plutôt à l’est de Morona. Casa-Teroni constituait l’extrémité du flanc droit dans le dispositif offensif des Alliés. Les troupes avaient occupé tous les environs mais ne s’avanceraient pas à plus de trois mille en face du village. Elles s’y consolideraient en des positions naturelles très fortes : le village et son château resteraient la base des opérations dans ce secteur.

Cette fois, les Allemands avaient été pris par surprise.

— Grâce à vous, dit un officier d’état-major à Nora.

Ce n’était que le prélude de la grande attaque.

— Tout va bien, annonça Nora. Nos gens sont encore loin du lieu où nous devons rencontrer Sudermann… Arrivons-y bien avant lui, afin de prendre nos dispositions.

Ils s’en allèrent dans un jeep, qui les secouait inhumainement sur un terrain de cauchemar. Trous, ravins, montées abruptes, rien n’arrêtait la vigoureuse petite voiture. À l’œil inexpérimenté, le pays aurait paru à peu près désert. Ces professionnels de la guerre dans son type actuel y décelaient au contraire la présence de troupes nombreuses, dispersées, disséminées dans des tranchées-fissures, parmi la verdure ou sous des filets de camouflage habilement garnis.

Aux avant-postes, le groupe s’adjoignit une escorte qu’on leur avait préparée d’après des ordres venus du château. Dans ce détachement, se trouvait Jos. Larivier, qui souhaita une bruyante bienvenue à son sergent :

— D’ousque tu sors ? T’étais pas là, à matin ? Sacré Édouard, va !

— Et toi, orang-outang, répondit Edouard avec bonne humeur, que fais-tu par ici ?

— On se bat, nous autres, pendant que tu t’promènes avec ta blonde, espèce de chanceux.

— Je n’étais pas aux noces, moi non plus, mon vieux !

Il fallut abandonner la voiture afin de se rendre à pied au lieu du rendez-vous. Admirablement choisi en une contrée aussi accidentée mais plus boisée que la précédente, il s’annonçait par une cabane, sorte d’abri de forestiers ou de chasseurs.

— C’est là-dedans qu’il va venir, dit Nora. Je vais y entrer, avec le capitaine, qui pourra suivre la conversation. Édouard, dispose tes hommes en trois quarts de cercle et, toi, reste près de la porte, pour venir nous prêter main forte au besoin. J’ai terriblement peur, vous savez !… Dissimulez-vous bien, au dehors.

À l’heure dite, Sudermann arrivait. Le capitaine et Nora, qui guettaient à la fenêtre, le virent soudain surgir, à quelques pas. Paul Benoît eut à peine le temps de se dissimuler derrière une couverture de lit qu’il avait disposée en portière. La scène fut courte. Dès qu’il entra dans la cabane, Sudermann dit :

— Nora, enfin !… Mais pourquoi m’avez-vous fait venir ici ? Ne pouvais-je aller à mon château ? Et que sont devenus mes deux hommes ? Je n’ai pas eu de nouvelles de la journée, sauf votre message.

Nora n’eut pas la peine de répondre. Le capitaine Benoît sortit brusquement de sa cachette et, mettant un revolver dans les côtes de l’Allemand, dit :

— La plaisanterie a assez duré. Rendez-vous, capitaine Sudermann. Inutile de résister, mes hommes entourent la cabane.

— Mais… mais… bégayait l’autre… Que veut dire ?… Qui êtes-vous ?

— Capitaine Benoît, British Intelligence Corps.

— Et… M. 25 ?

— James, du British Intelligence Corps également.

La stupéfaction de Sudermann atteignait son comble. Mais, se ressaisissant, il dit :

— Bien joué, Nora. Et depuis le temps que ça dure ! Je n’aurais pas cru… de vous… Vous m’avez eu joliment !… C’est le métier !… Je vous accompagne donc, capitaine Benoît… Fouillez-moi si vous voulez : je ne porte jamais d’armes… M. 25, je vous admire. Mais je n’aimerais pas être à votre place : vous savez ce qui arrive à ceux qui trahissent, dans notre service ?

La jeune fille pâlit. Benoît entraînait son adversaire.

— Ne nous attardons pas, dit-il. Ça peut finir par chauffer. Car, capitaine Sudermann, j’ai le plaisir de vous annoncer que nos troupes occupent le château et même une jolie tranche de pays, en-deçà.

Dehors, on aperçut Édouard qui avait terrassé, par une prise habile, le seul compagnon qu’avait amené Sudermann.