Nora l’énigmatique/04

Texte établi par Société des Éditions Pascal, cop. (p. 83-110).


chapitre iv

CASA TERONI

I

Ainsi donc, Nora se trouvait compromise, associée peut-être au réseau d’espionnage. Édouard Lanieu n’en croyait pas ses oreilles. Jusque-là, le capitaine Benoît avait lancé de nombreuses insinuations. Le sergent les attribuait à une antipathie naturelle et, aussi, à l’humeur capricieuse de la jeune fille qui pouvait tromper sur sa conduite. En tout cas, il n’existait aucun semblant de preuve.

Maintenant, il en va autrement. Jacopo en sait long, évidemment, sur l’organisation de l’espionnage. Pour qu’il ait osé prononcer le nom de Nora à ce propos, il faut que celle-ci y soit pour quelque chose. Il n’y a pas de fumée sans feu ! Bien sûr, à la réflexion, on peut se dire que Jacopo n’a pas apporté de précision et que, pour gagner du temps, il est prêt à recourir à tous les moyens. Il faudra bien davantage pour incriminer celle dont il veut se couvrir. Le sergent se raccroche à cette pensée.

Cependant, il songe bientôt que la disparition de Nora constitue un second indice inquiétant. Elle est coutumière de telles fugues, pourtant, et ce n’est pas encore une preuve. Drôle de coïncidence, il va sans dire. Quand on s’y arrête, la vie n’est-elle pas faite de coïncidences ? S’il fallait toujours s’y arrêter !

Toute la journée, Édouard est ainsi ballotté entre la crainte de trouver Nora coupable et le désir de la disculper. S’il y attache une telle importance, c’est qu’une évolution bien marquée s’est produite en lui, depuis l’arrivée à Morona. Auparavant, il aimait la compagnie de la jeune fille : elle n’était guère, pour lui, qu’un divertissement. Elle lui plaisait, bien sûr, mais ça n’allait pas loin. Aucune fibre profonde n’était atteinte.

Il n’en est plus ainsi. Était-ce résultat de l’alerte qui avait suivi son escapade de Gerardino ? Nora s’était transformée. En ce sens qu’elle n’était plus aussi fantasque, qu’elle surveillait mieux ses sautes d’humeur. Elle pouvait être aussi vive, aussi gaie, aussi primesautière. Mais elle ne paraissait plus se plaire autant à faire enrager (à faire endêver, disait Jos. Larivier) ceux qui l’approchaient et son « cavalier » en particulier. Elle donnait plutôt libre cours à ces côtés de sa nature qui étaient bien faits pour lui attirer l’amitié, pour charmer, pour ensorceler même. « Ce qu’elle peut être aimable quand elle le veut ! » se disait Édouard lorsque commença à se manifester ce changement.

Il s’était de bonne foi proposé de remplir le rôle de surveillant que lui avait assigné le capitaine Benoît. Mais il n’y avait rien à relever dans sa conduite. Même l’esprit le plus soupçonneux n’eut pu lui reprocher quoi que ce fût. Elle se livrait aux travaux du ménage dans la famille qui l’avait accueillie, en guise de paiement pour le vivre et le couvert qu’elle recevait. Sans doute aimait-elle à se promener seule, et jusque dans la campagne. Comment l’en blâmer ?

Édouard passait, autant que possible, ses soirées avec elle. Lui qui avait cru la connaître, il la découvrait réellement. Après n’avoir vu en elle qu’une belle fille plutôt dévergondée, adonnée à tous ses caprices, étourdie, en somme une coquette de village, il apercevait maintenant une femme capable de réflexion, comme aussi d’attachement et de prévenance. La conversation n’était plus avec elle une sorte d’escrime cruelle, ou bien une suite de badinage sans signification. Elle comprenait les réalités et pouvait s’intéresser aux manifestations sérieuses de la vie.

Édouard Lanieu prit l’habitude de se raconter à elle. Il lui fit connaître son passé, sans omettre le drame qui avait assombri son enfance et son adolescence. Elle l’écoutait avec sympathie, l’interrogeait avec intelligence.

Certes, il y avait encore des orages, car cette nature ardente ne pouvait toujours se contenir. Au fond, se disait Édouard, ces moments très vifs mettent du piquant dans une liaison qui menace de sombrer dans la monotonie.

De la sorte, et en peu de jours, il s’était mis à l’aimer. Il ne se l’avouait pas : d’ailleurs, quand un homme d’action s’arrête-t-il à définir ses sentiments ? Mais cet amour finissait par emplir sa vie. D’autant plus que Nora paraissait y répondre parfaitement. Le sergent en oubliait qu’il fréquentait une suspecte.

On imagine, dès lors, le brutal réveil que constituait la révélation de Jacopo.

Le capitaine avait envoyé Édouard se reposer.

— II faut recommencer l’enquête, avait-il dit. Nous possédons toutefois des données nouvelles. Mais il n’y a rien à faire, tant que je n’aurai pas repris l’interrogatoire de Jacopo ; surtout, tant que je n’aurai pas fait déchiffrer ses documents. Et puis, il faudra retrouver Nora !

De retour à sa chambre, Édouard cherchait en vain le sommeil. L’anxiété l’habitait. Quelle fatalité s’acharnait donc contre lui, pour que s’échappât toujours un bonheur qui semblait arriver à sa portée ? Il serait toujours voué à côtoyer la tragédie ?

Il ne pouvait accuser Nora. Tout finirait par s’expliquer. Il restait que la jeune fille était baignée dans une atmosphère de mystère trouble, alors que ce qui lui avait plu, ces jours derniers, c’était un climat d’amitié sereine. Cette douceur lui serait donc toujours refusée ?

Il lui venait des doutes. La « M. 25 » de la nuit précédente, il l’avait très peu vue, en somme. S’il avait nié sans hésitation et en toute franchise que ce pût être Nora, il finissait par se dire qu’il n’était plus sûr de rien. Le monde où il avait vécu pendant plusieurs jours, s’écroulait, ne lui laissant qu’un goût de cendre.

II

Morona était un de ces bourgs italiens où, en temps de paix, « le silence est fait du bruissement de l’eau qui coule », ainsi que l’a écrit Aldous Huxley de Vezza. Construit en un pays tourmenté, tout en côtes, on y voyait partout, aux alentours, des cascades dégringolant les pentes. Les rues en étaient inégales, montueuses, escarpées.

La maison où Édouard avait fini par se loger se répartissait sur deux plans, au flanc d’une montée. C’est ainsi que, bien que sa chambre se trouvât à l’étage au-dessus du rez-de-chaussée (au second étage, comme on dit chez nous), la porte-fenêtre en ouvrait de plain-pied sur une terrasse en jardin à l’arrière du bâtiment. La porte d’entrée, à l’étage inférieur, donnait, à l’avant, sur une rue latérale.

Or, le soir du jour fatal, il était étendu sur son lit, éclairé seulement d’une lampe en veilleuse, dont la lueur ne pouvait traverser les lourds rideaux qui garnissaient la fenêtre : les bombardements aériens étant toujours à craindre, les consignes relatives à l’obscurcissement s’appliquaient dans toute leur rigueur.

Plongé dans son rêve douloureux, il lui sembla entendre frapper à la vitre. Il se redressa sur son séant, l’oreille attentive : le bruit se renouvela. Intrigué, il se rendit à la porte-fenêtre et l’entr’ouvrit avec précaution : une forme se dessinait dans l’ombre.

— Qui est là ? demanda-t-il.

— C’est moi ! Édouard. Vite, laisse-moi entrer !

— Nora ! Ici ! Mais…

— Vite ! Vite ! Laisse-moi entrer ! Je t’expliquerai.

Elle entra, enveloppée dans un long manteau à capuchon, de couleur sombre. Quand elle le rejeta, il vit qu’elle portait un pantalon et un veston.

— Toi ! s’écria-t-il. Je me doutais…

— Non, Édouard, l’interrompit-elle… Ne parle pas avec trop de précipitation… Mais, d’abord, permets-moi de m’asseoir : je suis fatiguée… Non ! ne parle pas encore !… Je suis venue ici, simplement pour te demander de ne pas me juger avant que soit terminée cette aventure… Je ne suis pas celle que toi et le capitaine Benoît croyez, aujourd’hui… Cette pensée m’est intolérable… je veux dire que je ne puis supporter, même quelques jours, que tu entretiennes des pensées révoltantes à mon sujet… Je suis venue, risquant ce que tu sais, pour te demander de me faire confiance. Quoi qu’il arrive, ne saute pas aux conclusions. Songe que je suis ta Nora, que je t’aime.

Édouard eut un geste découragé.

— Ne parle pas de ça, en ce moment, dit-il.

— Oui, je t’aime, reprit-elle. C’est pourquoi j’ai commis l’imprudence de venir te voir, maintenant… Je compromets peut-être bien des choses, par ce délai… Mais je ne pouvais me faire à l’idée que tu me détesterais…

Il lui prit les mains.

— Enfin, explique-moi. Ne me laisse pas dans cet incertitude.

— Je ne peux pas… Pas tout de suite, répondit-elle… Ne peux-tu me faire confiance ? Le capitaine, je comprends !… Mais, toi !… Mais entre nous, Édouard !… Dis ?… Il faut que je reparte, maintenant. Dis-moi un mot.

Le sergent s’assit, accablé, disant :

— Ah ! je ne sais plus !… Pourquoi ne me laisse-t-on pas tranquille ?… Pourquoi ne sommes-nous pas heureux ?…

Elle s’agenouilla devant lui et lui prit la tête entre ses deux mains.

— Nous le serons, heureux ; bientôt : patiente encore un peu… Mais aie confiance en moi, mon grand chéri.

Un long baiser unit leurs lèvres. Puis elle s’enfuit. Quand Édouard se rendit à la fenêtre, il l’aperçut qui se perdait dans la nuit.

Des sentiments tumultueux l’agitent. D’abord, celui de la délivrance. Délivrance de l’angoisse, de l’impression de désespérance. Il le comprend maintenant, ce qui l’accablait surtout dans les derniers événements, c’est qu’il pensait avoir été berné par l’Italienne. Il se trompait donc. Sa visite démontre au moins qu’elle ne fait pas fi de ce qui existe entre eux.

D’autre part, il craint de manquer à son devoir. La chasse à l’espion, dans la zone des armées, n’est pas un passe-temps frivole. C’est, au contraire, une des conditions essentielles, non seulement du succès de nos armes, mais de la sécurité relative des soldats. Laisser un espion au large, ne serait-ce pas lui garder la liberté d’entraîner la mort de nombreux camarades ? Soupçonnant Nora, n’aurait-il pas dû l’arrêter, la tuer au besoin, faisant taire son amour ? Et, maintenant, ne doit-il pas alerter son chef ? Nora ne peut être loin : on la rattrapera. Ce qui l’arrête, c’est la supplication de la jeune fille, correspondant à une parole d’avertissement qu’avait prononcée Jacopo. Édouard a le sentiment obscur que la recherche de M. 25 bénéficiera du délai.

Évidemment, il reste bien des points obscurs. Nora semblait au courant de ce qui s’était passé le matin. Sinon, comment aurait-elle connu l’état d’esprit du capitaine et du sergent ? Mais, alors, qui a pu la renseigner ? Ah ! comme ce métier d’espionnage et de contre-espionnage est compliqué !

III

Édouard en était là de ses réflexions, quand un planton vint le prévenir que le capitaine Benoît le demandait. Il se rendit en conséquence à la mairie.

— Tu es reposé ?… Il y a du neuf et je ne veux pas tarder à te mettre au courant. Au Q. G. divisionnaire, on a déchiffré les documents saisis chez Jacopo. Et c’est assez troublant. On y trouve, comme nous nous y attendions, des rapports sur nos troupes : nos mouvements, notre armement, nos effectifs. Mais, et voilà l’incompréhensible, les renseignements qui y sont contenus sont faux, bien que plausibles, sauf sur des points sans grande importance.

— Comment se l’explique-t-on ? demanda le sergent.

— On se perd en conjectures, reprit l’autre. Se verrait-on en présence d’agents qui, pour gagner la grosse somme sans pouvoir réellement livrer les données qu’on leur demande, fabriqueraient de toutes pièces des renseignements ? C’est fantastique ! Le jeu serait bien dangereux, car les Boches s’y connaissent en espionnage. Il y a bien une autre explication possible, mais nous ne pouvons la retenir avant une enquête approfondie et elle serait encore plus extraordinaire… En outre, les documents comprennent des rapports sur les troupes ennemies et ceux-ci, autant que nous puissions savoir, sont exacts.

— Et alors ?

— Alors, on verra. Pour l’heure, il faut que tu saches qu’un maître du contre-espionnage britannique est arrivé, paraît-il, dans nos parages. On me prévient qu’il pourrait bien chercher à entrer en relations avec moi. Mais on ne précise pas : ce personnage aime à s’entourer de mystère. Celui-là ne porte pas un numéro, comme M. 25 : on le désigne sous le nom de James, simplement… Tout cela, ce n’est encore que généralités. Il y a plus précis.

— Vous en avez appris des choses !

— Oui. Journée bien remplie, hein ? C’est comme ça, dans notre métier. On est des jours, des semaines sans obtenir aucun résultat et puis, soudain, tout se déclenche. Le représentant du Q. G. divisionnaire qui sort d’ici m’a appris que des rapports parvenus là-bas semblent indiquer une piste importante. Il y a là une histoire assez extraordinaire, qu’on me livre pour que j’en fasse ce que bon me semblera. Dans la région qui s’étend à l’est de Morona, c’est-à-dire vers Casa-Teroni, en une contrée si tourmentée que celle où nous sommes apparaît comme un jardin fleuri par comparaison, s’élève une vieille maison, un vieux château, si tu veux… Tiens, c’est à peu près ici, sur la carte. Bâtiment délabré, bien qu’il ait connu autrefois la splendeur. Abandonné depuis longtemps… Du moins, jusqu’à ces tout derniers temps. En effet, à en croire nos informateurs, on y voit maintenant des lumières qui s’allument la nuit. En tout cas, il est sûrement habité depuis quelques jours, puisqu’un homme ou une femme, à tour de rôle, va aux provisions. On a réparé tant bien que mal les parties du mur entourant le parc qui s’étaient écroulées et l’on n’accueille pas bien les visiteurs. Certaines gens croient y avoir vu installer des fils, ou une antenne de T. S. F. et l’on a aperçu des pigeons qui s’envolaient de la maison. Le Q. G. n’attache pas une extrême importance à ces renseignements, sans exclure la possibilité qu’ils soient exacts et, donc, qu’il s’agisse d’un centre de transmission des nouvelles communiquées par les espions. Ce qui a appelé particulièrement l’attention sur ce sujet, aujourd’hui, c’est que, dans un fragment de document déchiré, apparaissent ces indications : « M. 25 » et « … Teroni ».

— Non !

— Tu vois ! Nous voilà relancés sur la piste de notre espion… ou plutôt de notre espionne… À vrai dire, ne chantons pas victoire trop vite. Les indications sont minces. Et, puis, le document en question ne porte pas de date. Peut-être est-il si vieux qu’il perd beaucoup de son intérêt. Ce serait tout de même étonnant, vu que tous les papiers saisis chez Jacopo sont récents.

— Avez-vous interrogé de nouveau Jacopo ?

— Oui ; il s’obstine dans son silence. Ou, plutôt, il continue à dire qu’il ne veut pas parler maintenant et à me mettre en garde contre je ne sais quoi.

— A-t-il prononcé encore le nom de… Nora ?

— Non !… Tu sais qu’on ne l’a pas revue, celle-là ?

— Non ?

Édouard sentait renaître sa grande préoccupation. Heureusement, le capitaine passait tout de suite à un autre sujet.

— L’histoire du vieux château mérite qu’on l’examine sans tarder. J’ai donc résolu de m’y rendre, à la première heure, demain. Et je t’emmène ! Du moins, si tu ne détestes pas trop le moyen de locomotion que j’ai choisi !… Comme le terrain est bien tourmenté par là-bas et que, d’autre part, il peut se trouver des troupes ennemies dans les environs, je descendrai en parachute près de la maison et, si possible, dans le parc, ce qui nous mettrait tout de suite au cœur… du sujet, si j’ose dire. Tu viendrais aussi en parachute… Ca te va ?

— Naturellement !

— Eh bien, nous allons faire nos préparatifs, établir un plan d’action, nous armer. Puis nous nous reposerons un peu avant de partir, car j’ai idée que nous allons être joliment occupés, demain.

IV

À l’aube, quand le sergent se présenta chez le capitaine, celui-ci ne savait s’il pourrait réaliser son plan.

— Il y a du neuf, dit-il. À la suite de renseignements parvenus au G. Q. G., le général va peut-être lancer une attaque aujourd’hui, vu qu’il se présente des circonstances favorables. Dans ce cas, peut-être aura-t-on besoin de nous. Peut-être, aussi, emploiera-t-on tous les avions à l’opération, de sorte qu’on ne pourrait nous en prêter un. D’un autre côté, l’avance pourrait se produire de Casa-Teroni, de sorte que nos oiseaux s’envoleraient bien vite de notre manoir hanté !… J’attends des éclaircissements. Dans l’intervalle, procède à tes derniers préparatifs, à tout événement.

Des ordres ne tardaient pas à arriver. Sans donner de précisions sur les points qu’avait signalés l’officier de renseignements, on lui indiquait qu’il serait bon de procéder sans retard à son expédition. On avait reçu des nouvelles du fameux James qui, décidément, se trouvait dans la région. James parlait aussi de la maison de Teroni, en termes assez vagues toutefois.

— C’est du moins ce qu’on me raconte, ajouta le capitaine. Le curieux, c’est qu’on ne m’envoie pas les messages de James. Toutefois on m’apprend qu’il se signalera à moi par un papier quelconque portant la signature, ou la simple indication « J », suivie d’un dessin représentant un poignard. Il fait bien du mystère, le monsieur ! Enfin !…

Les deux hommes ne tardaient pas à s’envoler. Afin de parer à toute éventualité, ils avaient passé, par-dessus leur uniforme, une sorte de combinaison de mécanicien qui les couvrait entièrement, de la cheville au cou. Armés chacun d’un couteau de commando et d’un revolver d’ordonnance avec de nombreuses balles de rechange, ils emportaient des aliments concentrés pour trois jours. Il était convenu que si, au bout de ce laps de temps, ils n’avaient pas donné de leurs nouvelles ni n’étaient reparus, on se mettrait à leur recherche. On leur enjoignait de ne pas courir de risques trop grands.

L’envolée se passa bien, quoiqu’on remarquât une assez grande activité dans les airs. Des avions des deux partis en présence semblaient aller en reconnaissance évidemment, l’engagement prévu se préparait, s’il n’était déjà déclenché. Possibilité d’autant plus probable qu’à un moment où l’appareil emportant Benoît et Lanieu descendait assez bas, on aperçut les lueurs d’un feu d’artillerie. Le pilote réussit à passer au large de tous ces avions et il déposa ses passagers à l’endroit voulu.

Cependant, les deux hommes n’atterrirent pas à l’intérieur du parc, comme ils se le proposaient. Soit mauvais calcul de la part du pilote, soit effet du vent, ils tombèrent dans les champs, en dehors du mur enceinte.

— Au fond, c’est mieux, se consola le capitaine. Ainsi, nous aurons le temps d’étudier les lieux et d’agir en connaissance de cause.

Se débarrassant des parachutes, ils se levèrent afin d’examiner les environs.

On ne les avait pas trompés en leur disant que le pays était sauvage. D’énormes rochers jaunis par le soleil en ce climat si chaud, des ravins escarpés, des arbres rabougris qui ne faisaient qu’augmenter l’impression de désolation, tout cela constituait une contrée tourmentée. On se serait cru au bout du monde.

Le château qui s’apercevait à quelques centaines de verges n’était pas fait pour adoucir le paysage : il y ajoutait, au contraire, une note sinistre. Un long mur de pierres vétustes, qui épousait les accidents du terrain, entourait un parc au fond duquel se voyait une maison assez grande, mais ne correspondant guère à l’idée qu’on se fait ordinairement d’un château. En tout cas, il semblait tomber en ruines et l’on avait peine à croire que des êtres humains pussent y demeurer, même pour peu de temps. Entre les pierres disjointes, l’herbe poussait. Cependant, on découvrait, sur la gauche, quelques arbres assez beaux, seule gaieté de ce pays maudit des dieux.

Le capitaine promenait ses jumelles sur la ligne d’horizon. Il finit par apercevoir, dans une dépression, quelques maisons, de pierre aussi, groupées autour d’un clocher.

— Casa-Teroni, sans doute, dit-il. Allons-y : on nous donnera, bien sûr, quelques renseignements utiles.

Le village, où les deux hommes parvinrent avec quelque difficulté, s’intégrait parfaitement à cette terre de rêve mauvais. Gris, lugubres, les bâtiments n’avaient rien d’accueillant. L’église même, si elle était comme partout la maison de Dieu, ne paraissait abriter qu’un culte morne. De rares habitants circulaient, silencieux, la tête penchée. Et l’on était en Italie !

— Brr ! dit Édouard. Le soleil n’a pas l’air de les réchauffer beaucoup, ceux-là !

— On ne dirait pas qu’on se trouve si près de Morona et Gerardino ! renchérit le capitaine… Il doit pourtant y avoir un café par ici : ces tristes gaillards ont sans doute besoin de se réchauffer l’intérieur, de temps à autre.

Une maison, guère moins triste que les autres, arborait une enseigne prévenant qu’on y donnait à boire et à manger.

— Entrons-y : c’est dans ces endroits qu’on réussit toujours le mieux à se renseigner, dit le capitaine.

Une salle basse, enfumée, sombre, servait de débit. Quelques tables boiteuses, entourées de chaises peu invitantes, s’alignaient le long des murs. Le patron lavait des verres au comptoir. C’était un énorme gaillard, à la moustache tombante, à l’air renfrogné.

Buon giorno, lui dit Paul Benoît de son air le plus engageant.

Che volete ? répondit l’homme sans aménité.

— Mauvais départ ! murmura Édouard.

Le Capitaine n’insista pas. S’étant attablé avec Édouard et ayant commandé du vin, il s’efforça de reprendre la conversation.

— Belle journée ! dit-il.

— Les journées sont toujours belles pour qui n’a pas à travailler, prononça l’autre.

Sans se décourager, Benoît reprit :

— Vous êtes bien achalandé ?

— Vous voyez comme moi, dit le patron, en montrant les rares consommateurs.

Édouard eut l’impression désagréable que ces hommes, silencieux, suivaient la conversation d’un air hostile. Conversation qui, d’ailleurs, se poursuivait tout aussi difficile. Le capitaine y renonçait bientôt.

— Ca ne va pas être facile, dit-il à son compagnon. Buvons toujours ; nous essaierons ensuite d’autres moyens.

À ce moment, du fond de la salle, un jeune homme se dirigea vers leur table et dit, en français :

— Faut pas vous en faire : ils sont comme ça, par ici. Moi, j’ai voyagé ; j’ai appris à vivre.

— Accueille-t-on toujours les étrangers de cette manière ? demanda le capitaine.

— Plus ou moins. Ça dépend…

— Ca dépend de quoi !

— D’un tas de choses. Par exemple, de l’uniforme que portent les étrangers.

— Nous ne sommes pas en uniforme !

— Votre combinaison s’ouvre un peu, parfois et alors !… Voyez-vous, ici, on n’aime pas plus les Britanniques que les Boches… On n’aime pas grand chose, ici !… Moi, je suis avec vous et si je peux vous servir…

L’officier examinait son interlocuteur, garçon à l’air intelligent et sympathique ! Tout de même, il n’allait pas se livrer à lui. Il inventa donc une histoire.

— Écoutez, dit-il, nous avons dû sauter en parachute d’un avion dont le moteur fonctionnait mal. Au reste, le pilote a sans doute réussi à reprendre la direction ferme, puisque nous n’avons pas vu l’appareil s’abattre après que nous l’eussions quitté. Nous voilà perdus dans ce pays, pour le moins difficile.

— Je puis vous indiquer comment en sortir.

— Merci. Mais on paraît se battre du côté de Morona. Il vaut mieux attendre un peu… Joignez-vous donc à nous !… Un autre verre et une autre bouteille, patron !

Quand on se fut installé, Benoît reprit :

— Nous avons atterri près d’une drôle de maison, une sorte de château en ruines. Évidemment, il n’y a plus personne là-dedans, depuis bien longtemps. Ça nous a intrigués. Les gens d’ici sont tellement hostiles, que j’aimerais autant attendre les événements dans cette bicoque. Qu’en pensez-vous ?

Le jeune homme prit une grande lampée, puis dit, en regardant le capitaine dans les yeux :

— Drôle d’accident que vous avez eu, monsieur !… Buvons pour célébrer votre salut et buvons… à la santé de notre ami James !

Paul Benoît faillit laisser tomber son verre, en entendant ces mots. Revenu de sa première surprise, il dit :

— Buvons vite, en effet, et puis sortons. Nous avons à causer loin des oreilles indiscrètes.

Dehors, l’inconnu les entraîna vers la sortie du village :

— Il y a déjà assez de curiosités éveillées, dit-il. Allons en pleine campagne… Je vous ai étonnés, hein ?

— Plutôt !

— Vous allez comprendre. C’est moi qui ai signalé les mouvements étranges qu’on remarque depuis quelques jours dans le vieux château. J’ai apparemment réussi à éveiller l’attention : j’ai lieu de croire que c’est James qui s’est intéressé à mon histoire. Toujours est-il que j’ai appris votre intention de venir dans ces parages, capitaine Benoît et…

— Sergent Lanieu.

— Moi, Enrico Missiac… Oui, moitié Italien, moitié Français. On m’a aussi prévenu que je pourrais bien voir James en personne.

— Comment savez-vous que je ne suis pas James ? Vous le connaissez ?

— Non, mais vous n’avez pas donné le signe… Vous en savez à peu près autant que moi sur le château. Toutefois, depuis mon dernier rapport, j’ai acquis des précisions. D’abord, la maison n’a jamais été tout à fait abandonnée : elle a même été habitée dans ses parties… habitables jusqu’à ces dernières années. Elle appartient à un gentilhomme assez décoré, le comte Cavalcanti. Vieillard misanthrope, marié à une Française beaucoup plus jeune, il n’a jamais joui d’une grande popularité dans le pays ; mais qui serait aimé, par ici ? Il a toujours vécu dans son coin, qui me fait un peu penser aux Wuthering Heights d’Emily Brontë.

— Pas mal trouvé, interrompit le capitaine.

— J’y pense ; la famille a eu pour femme de chambre, pendant quelque temps, une personne de là-bas, une certaine Nora.

— Tiens ! nous la connaissons, en effet ! Est-ce que ?…

— Aucun rapport avec l’histoire actuelle… La famille est partie d’ici, il y a trois ou quatre ans. Restait un ou deux domestiques, qui n’étaient peut-être pas payés, mais qui trouvaient au moins le couvert dans la maison. Même ceux-là sont partis, quand les armées ont commencé à manœuvrer dans les environs, bien qu’on ne se soit jamais battu tout près : voyez-vous les troupes se dépêtrant dans ces rochers ?… Évidemment, on semble se rapprocher, ce matin : je n’ai jamais entendu le canon de si près depuis que je suis ici.

« Il y a une couple de semaines, la maison a repris un peu de vie : trop, à mon gré. Il s’y trouve sûrement un homme et une femme, qui vont parfois aux provisions. On a engagé des ouvriers pour réparer le mur. C’est déjà suspect : pourquoi réparer d’abord le mur, quand la maison en a tant besoin ? Et puis, on a lâché des chiens joliment féroces dans le parc, afin d’empêcher tout le monde d’approcher. En outre, on a sûrement érigé une antenne de T. S. F., à moins qu’il ne s’agisse de fils téléphoniques. Par ailleurs, j’ai observé bien des mouvements suspects. La nuit, il s’allume d’étranges feux aux fenêtres. Des motocyclistes ont rôdé par là. La nuit dernière, il y a eu tout un raffut dans le voisinage. Bref, il est temps que nous allions y voir.

V

Les trois hommes, tout en parlant, étaient arrivés en vue du mur d’enceinte.

— De ce côté, dit Enrico Missiac, on ne voit rien. Contournons la propriété.

Ils parvinrent devant la façade. Le château y paraissait moins délabré : on comprenait, jusqu’à un certain point, qu’il fût habité. Les fenêtres étaient même garnies de rideaux ; une couple étaient ouvertes.

— Regardez, s’écria le sergent Lanieu : c’est sûrement une antenne qu’on aperçoit dans les arbres.

— En effet, répondit Missiac. Je n’ai jamais pu la distinguer ; je la soupçonnais seulement. L’aurait-on changée de place depuis hier ?… Mais, il y a du neuf ! Voyez-vous cette motocyclette, mal dissimulée sous le perron ?… Les chiens sont bien excités ! Il se passe quelque chose.

Juste à ce moment, trois balles, se succédant rapidement, sifflèrent aux oreilles de nos personnages. Ils s’abattirent d’un commun accord derrière un rocher. La soudaineté de l’attaque, non moins que la stupéfaction où elle les plongea, les empêcha de remarquer d’où venaient les coups de feu.

— Nous voilà frais ! finit par dire le capitaine Benoît. Il ne faudrait tout de même pas se faire canarder comme ça, sans remplir la mission. Nous ne savons même pas d’où l’on nous attaque !

— Nous allons bien voir ! s’écria Édouard.

À l’aide d’un bout de branche morte, il éleva sa coiffure juste au-dessus du rocher : une balle vint immédiatement frapper la pierre, en face de lui.

— Plus de doute, dit Missiac. On a tiré de la fenêtre qui surmonte l’entrée principale.

— Il va falloir y aller, nota Paul Benoît. Mais l’expédition exige un plan minutieux. Nous ne connaissons pas les êtres, ni le nombre de nos adversaires. Nous ne pouvons reculer, puisque les choses en arrivent évidemment à un point où il est essentiel que nous sachions… Vous entendez le bruit de la canonnade qui s’accroît ? L’engagement prend de l’ampleur. Nous ne pouvons laisser intact ce nid d’espions ou de tireurs embusqués. J’ai l’impression que le succès de nos gens en souffrirait.

Missiac intervint :

— J’ai déjà pénétré dans la bicoque, et je crois que nous pouvons y entrer sans trop de danger. À gauche, vers l’arrière, il y a des bâtiments qui touchent presque au mur d’enceinte. Si nous pouvons sauter ce mur sans attirer les chiens, nous nous faufilerons le long de ces bâtiments et ce serait une grande fatalité que notre tireur nous découvre. Nous parviendrons ainsi jusqu’à une petite porte de caveau oubliée depuis longtemps, car la végétation la recouvre… Je sais qu’elle s’ouvre : je l’ai essayée…

— Sapristi ! vous connaissez les lieux, s’exclama le capitaine.

— Je sais bien autre chose, répondit Missiac… Nous nous trouverons dans les caves du château. Là, ce serait bien le diable qu’à nous trois nous n’arrivions pas, au moins, à nous rendre compte de ce qui se passe dans la maison.

— Merveilleux ! s’écria le capitaine. En allant par bond d’un rocher à l’autre, nous éviterons les coups de feu.

— Mais on nous verra ! dit Édouard Lanieu. Ne pensez-vous pas qu’il serait mieux de ramper, en faisant un petit détour… par là, tiens !… De cette façon on ne saura pas que nous déguerpissons d’ici.

— Ah ! ces jeunes, avec leur formation de commando ! soupira le capitaine. Ils sont bien mieux préparés que nous à cette guerre de Peaux-Rouges !… Espaçons-nous de quelques verges… Je vais en avant… Si je passe, suivez… Sinon !…

— Non, non ; moi, dit Édouard.

— C’est un ordre, sergent !

Le capitaine, à plat ventre, prend la route indiquée. Une dépression du terrain, surmontée çà et là de rochers, le cache parfaitement à la vue du tireur embusqué, puisqu’aucun coup de feu n’éclate.

Bientôt, les trois hommes parviennent à l’endroit décrit par Enrico Missiac. Le sommet du mur s’y est écroulé et l’on n’y a pas fait de réparations comme ailleurs. Ils le franchissent aisément ; les chiens restent à l’autre extrémité du parc. Se faufilant le long des bâtiments, ils arrivent jusqu’au caveau dont la porte cède facilement et les voilà dans la cave, sans avoir attiré l’attention. Aucun bruit ne se fait entendre. Le capitaine se risque à allumer sa lampe de poche. Une longue salle, au plafond en voûte, s’offre à leurs yeux. Vers le centre, un escalier aux marches de pierre.

VI

— Explorons d’abord la cave, dit le capitaine.

La grande salle ne contient que de vieux objets sans importance. Des portes s’ouvrent dans la muraille de gauche ; elles cèdent facilement. Dans l’une des pièces ainsi découvertes, s’élèvent des casiers où restent quelques bouteilles de vin. Les deux suivantes n’offrent rien d’intéressant, mais la quatrième attire l’attention des chercheurs. Aménagée en une sorte de bureau, elle est meublée de deux tables, d’un fauteuil et de quelques chaises, dont une couple renversées comme si l’on avait quitté la pièce en toute hâte ou bien qu’il y avait eu lutte. Des papiers couvrent l’une des tables et il en est tombé par terre ; à côté, un encrier, rempli d’encre très fraîche, preuve qu’on a travaillé récemment dans ce réduit.

L’officier de renseignements examine ces papiers avec soin : ce sont des feuilles blanches, sauf une qui porte des chiffres, un quadrillage, des lettres, le tout raturé.

— Tiens ! tiens ! murmure le capitaine. Ou je me trompe fort, ou voici un essai de chiffrage. Par exemple, je n’ai pas le temps de chercher de quel code on se servait. En tout cas, indice qu’il se fait de l’espionnage par ici. J’emporte ce papier, à tout événement… Il n’y a plus rien à voir dans la cave. Montons ! Mais voilà qui va devenir sérieux. N’allons pas risquer de tous y laisser notre peau ! Procédons avec ordre… D’abord, Édouard, va te rendre compte (avec prudence !) si la pièce où donne l’escalier est libre. Ensuite nous aviserons.

Le sergent se rend en haut des marches, écoute à la porte ; l’entr’ouvre avec d’infinies précautions, passe la tête par l’entrebâillement, puis appelle ses compagnons d’un signe de la main.

— Libre ! dit-il. Et je n’entends aucun bruit.

— Bon ! Nous allons nous transporter ainsi de pièce en pièce.

À ce moment, les chiens se mettent à aboyer, mais s’arrêtent brusquement dans un râle. Nos trois hommes se précipitent vers la fenêtre : les chiens, éventrés chacun d’un coup de poignard sans doute, se débattent sur le sol ; au coin de la maison, on voit deux hommes disparaître.

VII

Il ne fallut que quelques instants pour que le calme où la maison semblait plongée se transformât en vacarme.

Un coup de feu éclata, venu apparemment de la même fenêtre qu’auparavant. On entendit le bruit de pas précipités sur les marches du perron, puis dans les pièces de la façade et dans l’escalier conduisant à l’étage. Ce fut le pandémonium. Parmi des coups de feu et des cris, où l’on reconnaissait une voix de femme et plusieurs voix d’hommes, des gens couraient de ci de là, des meubles tombaient : on se battait.

— Tout le monde est occupé là-haut, s’écria le capitaine. Allons prendre notre part de la petite fête.

Mais, pendant que, revolver à la main, ils cherchaient leur chemin dans la vieille bicoque aux pièces mal distribuées (« c’est tout en coins et racoins », s’écria Édouard), puis dans l’escalier, le bruit s’atténuait, semblait s’éloigner. En haut des marches, autre retard : une porte, fermée à clé, les arrêtait. Le temps de l’enfoncer, la lutte avait pris fin.

— Eh bien, alors ! s’exclama le capitaine. On ne nous ménage pas les surprises ! Ils n’ont pas dû tous se tuer. Cherchons. Toi, Édouard, à gauche ; moi, a droite. Missiac, surveillez partout.

Un long couloir traversait la maison, à cet étage. Édouard trouva vite : des voix s’entendaient encore, à l’extrémité du corridor, bien que moins bruyantes. Sans attendre ses compagnons, à qui il fit signe du bras, le sergent poussa la porte de la chambre d’où sortait le bruit.

Un spectacle peu ordinaire s’offrait à sa vue. Dans le fond de la pièce, sorte de salon-cabinet de travail, deux hommes étaient étendus sur le sol, les pieds et les mains ligotés. Deux autres se penchaient sur eux, achevant d’assujettir les cordes. Les uns et les autres haletaient, apparemment exténués. Du sang s’apercevait sans qu’on pût distinguer qui au juste était blessé. Tout était sens dessus dessous, les meubles renversés ou brisés, les bibelots en miettes, les rideaux arrachés et les vitres en éclats : indices d’une lutte violente, bien que courte, et dont les acteurs restaient pantelants.

Une femme, le dos à la porte, donnait des indications aux hommes occupés à immobiliser leurs adversaires, tout en feuilletant fébrilement des paperasses étalées sur une table. Édouard ayant fait un pas dans la pièce, elle se retourna brusquement.

C’était Nora !

VIII

Deux cris, simultanés :

— Édouard !

— Nora !

Ils s’immobilisèrent sur place ; elle, la figure épanouie ; lui, assommé d’étonnement.

Le capitaine Benoît et Missiac arrivaient à ce moment. Le premier s’écria :

— Nora ! Je m’en doutais bien, ma gaillarde ! Haut les mains, hein !

— Si, si, capitaine. Mais, d’abord, venez voir ce papier.

Plongeant vivement la main dans son corsage, elle en sortit une carte qu’elle tendit à Paul Benoît, qui y lut : « Mettez-vous aux ordres de la personne qui vous présentera la présente carte, El… Al… » C’était signé d’un « J », suivi d’un poignard : la signature de James.

L’officier en resta tout pantois, ne pouvant balbutier qu’après quelques instants :

— EL… Al… Qui est-ce ?

— Moi : Eleonora Alfieri…

— Expliquez-moi…

— Pas le temps… Nous avons beaucoup à faire… Vous avez bien tardé à venir !

Elle perdit alors son beau sang-froid.

— Édouard ! cria-t-elle, se précipitant dans ses bras. Elle se serra nerveusement contre lui, étouffant un sanglot et l’embrassant avec une passion qu’elle ne lui avait jamais montrée encore. Tout abasourdi, le sergent ne savait sur quel pied danser. Nora se dégagea, calmée.

— Excusez-moi, capitaine, murmura-t-elle : les nerfs !… Maintenant, il faut agir vite. Ils s’en viennent !

— Qui ?

— Les troupes : les nôtres, les leurs.

Le bruit de la bataille s’était, en effet, rapproché. Absorbés par les événements immédiats, les trois hommes n’y avaient pas prêté attention. On en était au point où, du château, on distinguait l’explosion de chaque obus.

— Vite reprit Nora. Quelques mots d’explication devront vous suffire. Les deux hommes ligotés sont des espions boches ; les deux autres, des amis.

— Avant d’aller plus loin, interrompit le capitaine, dites-nous donc qui a tiré sur nous.

— Les deux Boches.

— Mais, alors ?

— Ce serait trop long à raconter. Attendez !… Pour le moment, il faut hisser ce pavillon au mât qui surmonte le château. C’est un signal convenu avec nos troupes, qui vont venir par ici. Mais il peut attirer l’ennemi. Nous allons nous poster aux fenêtres de la façade, avec les mitrailleuses que vous trouverez dans la pièce voisine et essayer de l’arrêter assez longtemps.

— Le drapeau va nous attirer d’abord le feu de l’artillerie boche : la vieille bicoque n’y résistera pas longtemps.

— Risque à courir. Nous ne laisserons le pavillon que quelques instants : un guetteur, qui l’attend, va le voir tout de suite. Espérons que les artilleurs ennemis n’auront pas le temps de régler leurs pièces sur nous. Venez !

Un homme resta près des prisonniers. Les autres passèrent dans la pièce voisine, où, en plus des armes, les nouveaux venus aperçurent un homme et une femme.

— Les domestiques que vous avez vus allant aux provisions, dit Nora à Missiac. Je les avais laissés ici, à la garde des mitrailleuses.

On hissa le pavillon et l’on mit les pièces en position, dirigées vers la droite. Bientôt, on vit paraître une chenillette allemande, qui tourna court dès la première rafale des mitrailleuses. Au bout de quelques minutes, d’autres vinrent, qui ouvrirent le feu, et les nôtres ne se montraient pas encore. Par bonheur, l’ennemi ne dirigeait pas son tir de mortiers ni d’artillerie sur le château. Sous les ordres du capitaine, la petite troupe faisait porter, sur les voitures boches, un feu nourri qui les tenait à distance. Le signal avait été descendu.

Une chenillette finit par s’aventurer jusqu’au mur d’enceinte, où l’on ne pouvait l’atteindre et des grenades se mirent à voler dans le parc. La situation était critique : un seul de ces projectiles pénétrant par la fenêtre pouvait blesser tout le monde.

À ce moment, sans que rien ne l’eût annoncé, un obus de mortier s’abattit dans les environs de la chenillette. Un détachement britannique, qu’on n’avait pas vu venir parmi les rochers, prenait l’ennemi à partie.

— Il était temps ! murmura Paul Benoît.

Peu à peu, les forces amies augmentaient, poussant vers l’avant du château, occupant tout le secteur. Des officiers étaient arrivés, ne sachant rien des événements qui leur assuraient la possession de la maison, mais ayant l’ordre d’y établir un P. C.

L’opération se développait, la foule augmentait, l’activité devenait presque fébrile. L’état-major s’installait en un tournemain ; le service des transmissions organisait ses bureaux ; médecins et infirmières établissaient un poste de secours, tandis que les troupes combattantes entouraient le parc, appuyées de nombreuses mitrailleuses, des mortiers, de pièces d’artillerie de campagne, venues comme par miracle en ce pays impossible.

Nora eut une longue conversation avec un officier du service des renseignements arrivé avec l’état-major. Puis, elle revint vers Benoît et Édouard (Missiac était passé on ne savait où) et leur dit :

— Nous pouvons respirer. Causons maintenant.