Plon (p. 39-50).



II


Dans son bureau, à l’usine, Robert Clérieux s’assit, après avoir jeté son pardessus au dos d’une chaise.

Il tenait encore à la main une lettre qu’il avait lue durant le trajet, en auto, de la rue de Courcelles à Eau-bonne. Ses sourcils contractés, ses traits tendus, marquaient l’impression désagréable.

Voilà une malechance ! Son petit André pincé par la rougeole, là-bas, à Antibes, juste au moment où Lucienne allait quitter le Midi pour revenir. Et la pauvre petite, dans une impatience folle de le revoir, ayant pris absurdement ombrage de cette rencontre, aux Français avec Mlle Monestier. Qui diable avait pu lui raconter ?… Et de façon à la troubler encore ! Cette sage Lucette, la moins, soupçonneuse, la moins nerveuse des femmes ! Ah ! les coïncidences ineptes de la vie !

— « Je ne peux pourtant pas partir en ce moment, » murmura Robert.

Son regard alla du courrier énorme — préparé, classé, sur la table — vers la croisée dont les carreaux clairs, au-dessus des simples brise-bise en satinette écrue, découvraient des perspectives sévères.

Les bâtiments de l’usine, couleur de brique sale, les toits de zinc, le sol de l’avenue principale, noyés de brume grisâtre, se brouillaient encore sous les blancheurs douteuses d’une neige fondante de mars. Une rumeur sourde, continue, montait des halls énormes pleins de machines en activité. L’air bourdonnait. Une vibration se propageait à travers les murs, les vitres, les planchers, tout frémissants d’une vie secrète. Robert aurait pu ressentir l’exaltation orgueilleuse d’être le cerveau pour lequel palpitaient les multiples organes de ce corps gigantesque. Mais une oppression lui venait du ciel bas, fuligineux, dont les lourdes houles grises, effilochées en flocons, semblaient vouloir tout submerger.

— « Sapristi ! qu’il doit faire bon là-bas, sur la grande terrasse des beaux-parents de Sernhac, avec du bleu sur la tête, et le bleu de la Méditerranée en face de soi ! Décidément, je vais me donner deux jours de vacances, pour aller rassurer Lucienne et voir ce que c’est que cette rougeole du gamin. »

Il s’assit, posa le doigt sur la sonnerie du téléphone.

Le joli appareil, avec l’élégance de ses nickels et du palissandre luisant, devenait presque un objet de luxe dans cette pièce meublée comme un bureau de sous-chef. Une table en bois noir, avec son carré de drap vert sous la plaque en cristal, des chaises de canne, et, sur les murs, des diplômes, des plans, des affiches de réclame : tel était le sanctuaire laborieux de ce jeune homme, dont chaque fin de mois se soldait par un million à douze cent mille francs, payés à ses ouvriers, à ses ingénieurs, à son haut personnel, à la société d’électricité qui lui fournissait la force motrice, aux agences de publicité, aux producteurs de ses matières premières.

Il avait à peine formulé sa demande au téléphoné que celui qu’il appelait se présenta.

C’était son directeur général, Eugène Sorbelin. Un homme de trente-quatre ans, assez beau garçon avec sa barbe couleur tabac d’Orient, très bien taillée et soignée, ses traits un peu gras de coquette blonde, ses yeux d’ambre, au regard intelligent, mais opaque, impénétrable.

— « Dites-moi, Sorbelin… Ma femme m’écrit qu’un des petits est malade là-bas. Voilà leur retour remis à je ne sais quand. Elle est affolée. Une maman, n’est-ce pas, ça prend peur tout de suite. Verriez-vous un inconvénient à ce que j’aille voir ce qu’il en est ? L’affaire de quarante-huit heures… dont un dimanche, si je ne pars que demain.

— Mon Dieu, monsieur Robert… » fit le directeur d’un ton dubitatif. Puis il questionna, dans une anxiété polie :

— « Vous n’êtes pas inquiet, j’espère ? Lequel des deux est malade ?… L’aîné, Pierre ?

— Non, le second… André. Oh ! une rougeole, un bobo d’enfant. »

Robert prenait un accent détaché, mais il guettait le visage de Sorbelin comme un écolier qui attend l’exemption d’un devoir. Malgré toutes ses résolutions d’agir en véritable chef, malgré les études acharnées qui l’en eussent rendu capable avec un peu de confiance en lui-même, il subissait l’ascendant de cet homme, habile et rogue. Les grandes capacités de Sorbelin lui avaient valu la haute situation de directeur, voici cinq ans déjà, — mais alors que les vieux patrons, le père et l’oncle Clérieux, exerçaient le gouvernement effectif. Et c’était à lui que leur héritier devait son initiation.

— « Mais, monsieur Robert », déclara-t-il froidement, « vous êtes le maître. Vous savez aussi bien que moi s’il vous est loisible de vous absenter. Ge que je peux vous affirmer, c’est que je m’arrangerai pour que rien n’en souffre. »

Clérieux pâlit imperceptiblement. Quoiqu’il n’eût point senti d’arrogance ni d’ironie dans l’intonation, il comprenait trop. Avec Sorbelin, l’usine pouvait se passer de lui.

— « Seulement », reprit l’autre, « voilà… Vous devrez me laisser pleins pouvoirs. Car certaines solutions urgentes…

— Comment ? » fit Robert… « Pour deux jours !

— Oh ! ce peut être une question d’heures.

— Que se passe-t-il donc, Sorbelin ? Vous avez l’air soucieux ! Parlez. »

Clérieux s’assit. Le directeur s’expliqua.

D’abord, il y avait cette grave histoire des changements de vitesse ratés. Monsieur Robert ne gardait plus d’illusion, n’est-ce pas? Les essais de résistance montraient la tare du nouveau modèle. Il fallait revenir à l’ancien, ou trouver autre chose. Avant longtemps, les plaintes/ les réclamations pleuvraient! Si on les laissait se répandre, c’était la forte baisse sur la réputation de la marque.

— « Il faut empêcher cela, à tout prix ! » s’écria Robert, une flamme aux yeux.

— « Et comment ? »

Ils se regardèrent. La face fermée du directeur offrit alors le plus psychologique des contrastes avec le visage ardent du jeune chef ! Si le premier était l’homme de science, de méthode, l’autre était l’homme d’imagination, de généreuse et brusque audace. Clérieux ne se connaissait pas encore. Il avait à prendre conscience de lui-même. Dans toute entreprise haute, si vertébrée de technique soit-elle, il faut l’élan spontané qui fait bondir et emporte tout. C’est l’étincelle du génie. Privée d’un tel éclair, toute institution humaine, — société, gouvernement, industrie, — ne dure qu’en se recopiant soi-même, n’est plus qu’honorable, puis sous la façade intacte, se refroidit, s’anémie, décroît.

L’âme intense de Robert possédait ce secret du feu. Mais il n’en savait rien. Et l’eût-il su, s’en serait défié. Sans plus raisonner, ni réfléchir, il s’écria :

— « La marque Clérieux ne cessera pas d’être la première du monde. Nous referons des changements de vitesse. Nous en enverrons à tous nos correspondants. À la première réparation qu’on leur demandera, ils remplaceront l’organe entier, sans le dire au client.

— Sans le dire ?… Et sans le faire payer alors ?

— Naturellement. C’est nous qui paierons. Nous ne devons pas nous tromper.

— Savez-vous ce qu’il vous en coûtera, monsieur Robert ?

— Je m’en doute… Un bouillon de quatre à cinq cent mille francs.

— Au bas mot. Et dans ce moment !… »

Il y eut un court silence. Devant leur esprit, les difficultés surgissaient. Mais le jeune chef eut un geste, comme un capitaine héroïque. Vaincre ou mourir.

Sorbélin reprit :

— « Quel type de changement de vitesse adopterons-nous ? Pas moyen, sans déchoir, de revenir à l’ancien rejeté par nous-mêmes.

— On trouvera. Et vite. Tous nos ingénieurs s’y mettront. D’ailleurs, n’est-ce pas seulement un vice du métal ?… Vous vous rappelez que je faisais des réserves sur cet acier fourni par les Forges de la Moselle, dont vous vous êtes entiché. »

Une ombre pourpre assombrit le visage blond de Sorbelin. Le confiant Clérieux ne le remarqua pas. Dans sa fièvre, il se levait.

— « Je descends au laboratoire de chimie à l’instant même. Je veux revoir les analyses.

— Un instant, » dit l’autre. « Un fait va peut-être survenir qui arrêtera tout cela.

— Quoi donc ?

— Une grève… Au moins partielle. Alors, adieu la fabrication rapide des nouveaux changements de vitesse,

— Oh ! une grève… Il n’y a pas de semaine que l’on ne nous en menace… Et cela dure, depuis trois mois.

— Cette fois, je crains que nous ne l’évitions pas. »

Clérieux demeura une minute interdit. Puis il cria nerveusement :

— « Mais alors ; bon Dieu ! il n’est pas question que je parte pour le Midi ! »

Et comme Sorbelin se taisait, avec une singulière expression de visage :

— « Mais, nom de nom ! » ajouta le jeune homme, rageur, « on dirait, mon cher, que vous avez une espèce de satisfaction à me donner ces fichues nouvelles.

— Par exemple ! » sursauta Sorbelin.

Il n’eut pas le temps de se défendre, de trouver la phrase adoucissante, ou de composer, s’il y avait lieu, sa pyhsionomie. Quelqu’un frappait à la porte.

— « Entrez !… Ah ! c’est vous, Biteil. Eh bien, comment ça s’est-il comporté ? » prononça vivement Robert.

Il s’adressait au conducteur du four à porcelaine. Celui-ci surveillait, depuis deux jours, une importante cuisson de bougies d’allumage. Ces bougies, que l’on ne parvenait à imiter nulle part, n’en luttait pas moins contre une perpétuelle contrefaçon. Pour la rendre impossible, Robert avait eu l’idée de leur donner une couleur irréalisable ailleurs que dans son four, — un monument ! admirablement établi, pareil aux fours où se cuisent les grandes pièces de Sèvres. C’était d’ailleurs un rose de Sèvres qu’il essayait d’obtenir, car, successivement, son jaune empire, son vert nil, avaient été copiés. Mais la porcelaine de ses bougies, d’une pâte autrement dure et résistante que la pâte de Sèvres, et subissant une cuisson plus forte, ne donnait pas ce fameux rose. Plusieurs expériences avaient manqué. On comptait en fin sur celle-ci.

— « Eh bien ?… eh bien ?… » s’impatientait Clérieux.

Piteusement, le maître porcelainier lui tendit un échantillon de la cuisson.

Robert s’empara de l’objet : un petit cylindre d’un pouce de long, se rétrécissant à un bout, mi-partie blanc. La seconde moitié, celle qui devait être rose sèvres, offrait une vague couleur brunâtre, telles les tablettes de chocolat au lait des confiseries suisses.

Clérieux jeta l’objet dans sa corbeille à papiers.

— « Allons ! » soupira-t-il. « Décidément, c’est un mauvais jour. »

Il tourna le dos, se planta devant la fenêtre, les yeux au dehors, pendant que son directeur, avec un hochement de tête, congédiait l’ouvrier navré.

Sur les toitures luisantes, la neige fondait. Un soleil blanc, ouaté, moirait le zinc et les verrières de zones miroitantes. Plus bas, les façades noircies, les allées boueuses, en paraissaient plus sombres.

Clérieux sentit ses paupières battre, énervées par un picotement. Tonnerre de bigre ! il ne les laisserait pas se mouiller! Il était un homme, non un gosse. Sans qu’il sût comment, ni pourquoi, une calme image lui apparut, un front pensif sous une natte blonde, avec des bouclettes en touffes contre les tempes (quelle délicieuse coiffure !) et deux larges yeux clairs, expressifs de sagacité, de ferme vouloir. Il entendit la voix de Jocelyne : « Ah ! oui, il vous en faut, à vous, de la force. »

C’était si vrai ! Plus vrai encore ce matin, après ces huit jours où il s’efforçait d’oublier leur causerie, où il se refusait à la suggestion secrète, où il se promettait de ne plus revoir la trop perspicace et attachante personne.

Pourquoi lui avait-elle dit cela ? Pourquoi avait-elle souhaité le connaître ? Et ces allusions à quelque circonstance les unissant dans un intérêt commun… Comment les éclaircir ?…

En cette minute de découragement, l’influence qu’il se refusait à laisser croître, tout à coup s’affirmait, tentatrice, appelée par une sorte de besoin nostalgique. Mais son directeur lui parlait. Il se tourna.

— « Voyons, monsieur Robert », disait Sorbelin, « ne mettez pas les choses au pire, que diable ! Votre père et votre oncle ont rencontré d’autres difficultés que celles-ci avant de faire de cette usine ce qu’elle est aujourd’hui, une des premières du monde !

— Si vous voulez me donner à entendre que mon père et mon oncle étaient d’autres gaillards que moi, vous avez fichtrement raison », riposta Clérieux.

— « Alors », s’écria Sorbelin presque brutalement, « il ne fallait pas entreprendre de soutenir seul ce qu’ils étaient deux à porter.

— Cela signifie… » demanda le jeune maître, la figure violente. »

— « Cela signifie que vous auriez dû faire ce que je vous ai conseillé lorsque vous les avez perdus : mettre l’usine en société.

— Jamais !… » cria Robert, blêmissant.

Le directeur pencha la tête pour dissimuler un âpre sourire. Et, tout de suite, la voix soudain veloutée, il prodigua les paroles d’espoir, les protestations de dévouement. Puis, comme Clérieux, en un besoin presque physique de détente, essayait de rire bravement, allumait une cigarette, Sorbelin, comme pour changer la conversation, dit soudain :

— « À propos, mon cher patron, je crois avoir un petit service à vous rendre. Oh ! tout à fait en dehors des affaires. Une chose d’homme à homme. Vous êtes-vous demandé pourquoi ce vieux loup-cervier de Nauders tenait tant à vous faire lier connaissance avec Mlle Monestier ?

« Comment, lui aussi ! » pensa Robert. « Ah çà ! l’univers entier s’occupe donc de ma rencontre avec Mlle Monestier ? »

Il secouait vaguement la tête, les yeux écarquillés, béant de surprise.

— « Méfiez-vous. Ne faites pas leur jeu », reprit l’autre, volontairement énigmatique.

— « Leur jeu ?… Que voulez-vous dire ?

— Je m’entends.

— Vous connaissez Mlle Monestier, Sorbelin ?

— Je l’ai connue. C’est la plus dangereuse des femmes.

— Bah ! Et comment savez-vous que je l’ai rencontrée ? Et où ? Et grâce à qui ?

— Vous lui avez été présenté par Nauders et sa fille, il y a une huitaine de jours, dans une baignoire, aux Français.

— Vous me paraissez plutôt renseigné.

— Tous les Parisiens qui se trouvaient dans la salle le sont autant que moi. Et ils en parlent, n’en doutez pas.

— Qu’en disent-ils ?

— Ils jugent que vous êtes dans votre rôle de mari, en fréquentant, durant l’absence de Mme Clérieux, une créature disqualifiée, ni fille ni femme, ni mondaine ni grue…

— Sorbelin !

— Excusez-moi, monsieur Robert. Mais j’ai un peu plus d’expérience que vous. Je suis votre aîné. Je ne me trouve pas comme vous, depuis ma vingtième année, entre les œillères du mariage. Malgré tout, je ne vous ennuierais pas de potins stupides, si votre seul risque était seulement de faire plaindre à tort Mme Clérieux.

— Ça serait un peu fort ! Pour dix minutes de causerie en public !

— Tout dépend de la personne avec qui l’on cause. Vous n’ignorez pas la mauvaise réputation de celle-ci. Mais le danger n’est pas là.

— Et où serait-il ?

— Nauders et cette femme font des affaires, mon cher patron. Il gère sa fortune, à elle, la fait bénéficier de spéculations heureuses. Et elle rabat du gibier pour lui. Qu’ils soient amant, et maîtresse, c’est la moindre des choses. Mais ils ourdissent des pièges, où de très gros oiseaux pourraient bien se prendre quelque jour.

— C’est absurde, ce que vous dites là, Sorbelin, Absurde et injuste. Nauders est l’honnêteté même. Son énorme autorité financière vient de là.

— Jusqu’à ce qu’elle vienne d’ailleurs.

— Mais, c’est fou ! c’est fou, cette histoire que vous me racontez ! Qu’est-ce que Nauders et Jocelyne Monestier peuvent tirer de moi ? Que voudraient-ils me faire faire ?

— Ce dont vous vous défendiez si fort tout à l’heure.

— Quoi ?… Mais quoi ? » répéta Robert à Sorbelin, qui le regardait maintenant bouche close.

Le jeune homme se leva, fiévreux, harcelé, mordu par une angoisse secrète, par des inquiétudes indéfinies.

— « De quoi est-ce que je me défendais tout à l’heure ? » cria-t-il.

Et, sur le regard fixe de son interlocuteur, il ajouta, baissant la voix :

— « De mettre l’usine en société ? »

Le directeur inclina la tête.

— « Allons donc ! Et comment ?…

— Nauders n’a-t-il pas des fonds dans votre affaire ? Vous verrez où la belle Jocelyne vous mènera avec son engrenage d’œuvres philanthropiques, de logements à bon marché. Vous verrez où elle vous logera… à quelle enseigne. »

Robert marchait par la chambre.

— « C’est ridicule », grommelait-il. « C’est insensé… insensé ! »

Sorbelin revenait à la charge.

— « Voyons, mon cher patron, nierez-vous que, tout à l’heure, quand vous envisagiez si vaillamment le sacrifice d’un demi-million pour remplacer les changements de vitesse, vous ayez pensé, qu’en cas d’embarras, un appel de fonds chez Nauders faciliterait les choses ? »

Robert se tut.

— « Il ne vous refusera pas, allez, » poursuivit le directeur d’un certain ton. « Plus vous lui en demanderez, plus il sera content. Quand il vous tiendra par sa créance et que Jocelyne vous tiendra par son charme…

— Assez, Sorbelin ! » prononça le jeune homme d’une voix si tranchante, que le donneur de conseils pensa : « Assez, en effet… pour le moment, »

Une minute encore il suivit des yeux l’être tourmenté qui piétinait là dans cette étroite pièce, puis, s’excusant sur un travail qui le réclamait, il sortit.

Au lieu de descendre le petit escalier de bois, Sorbelin, par un corridor vitré, au même étage, gagna une salle où se tenaient des rédacteurs et des dessinateurs. Là, on préparait les articles de réclame à envoyer aux journaux, on élaborait une carte routière pour automobilistes, qui devait porter partout le nom de Clérieux.

Le directeur examina des plans, donna des indications, puis dicta une note pour la presse : « Derniers résultats des épreuves de fond… suprématie incontestable du nouveau changement de vitesse… nécessité de hâter les commandes, pour prendre rang, l’usine, débordée, ne pouvant plus livrer avant quelque temps ces admirables changements de vitesse, que tous les propriétaires de voitures Clérieux réclamaient maintenant pour les adapter aux anciens véhicules. »

Ceci fait, Sorbelin passa au poste central du service téléphonique, et lança quelques ordres à des chefs d’ateliers. Enfin, il descendit. Mais, pour ne pas retourner en arrière, il traversa, au rez-de-chaussée, une salle où s’occupaient des femmes. Chacune avait devant elle un fragment de châssis, et, à côté, une corbeille pleine de menues pièces nouvellement fabriquées : vis, écrous, joints, charnières, manivelles, — petits osselets d’acier, délicats comme les phalanges d’un aristocratique squelette. Chaque ouvrière n’en détenait qu’une sorte. Un à un, elle prenait dans la corbeille les fins objets, luisants, et les essayait à la place où l’âme enflammée de la machine les ferait frémir et se mouvoir. S’ils y glissaient à frottement doux, s’ils s’y adaptaient exactement, c’était bon. On les dirigerait sur les magasins, où ils seraient étiquetés, classés. Ensuite, du bout du monde, on pouvait réclamer telle pièce, usée, faussée. La même, identique, serait expédiée aussitôt, qui la remplacerait. Et il en était des anciens modèles comme des nouveaux. L’usine possédait en réserve toutes les pièces interchangeables pour toutes les machines sorties de ses ateliers depuis dix ans.

La belle barbe blonde et les yeux d’ambre du directeur faisaient toujours sensation dans les quartiers féminins. Chacune de ces pauvres créatures coulait vers lui un regard où scintillait le rêve inouï : être remarquée, désirée, par cet homme tout-puissant. Les plus laides, les plus minables, s’embellissaient, une seconde transfigurées par l’affolante chimère.

Il passait… Et c’était comme une cendre retombée sur les ternes visages.

Une ouvrière chuchota aigrement vers sa voisine :

— « Pas de danger qu’il touche à son galurin, celui-là. Ah ! il n’en usera pas le bord.

— C’est pas un chouette type comme le patron, » fit l’autre.

Jamais, en effet, Robert Clérieux ne traversait un atelier de femmes sans soulever son chapeau. Ce simple geste, accompli par élégance native, sans calcul de popularité, flattait les ouvrières. Mais point de coquetterie avec celui-là. Trop haut. Puis la certitude de sa sagesse tranquille, de son solide bonheur conjugal, le rendait inaccessible.

Eugène Sorbelin, maintenant, pénétrait dans le hall des grosses pièces. Le bourdonnement des machines emplissait l’espace. L’œil s’éblouissait par le vol enchevêtré des milliers de courroies, — lacis vertigineux, sifflant et glissant de toutes parts. L’huile ruisselait sur les surfaces pivotantes de l’acier, que la chaleur des frottements et des résistances eût rougi bien vite sans elle. Deux cent cinquante travailleuses de métal, dont la moindre valait des milliers de francs, s’activaient sous les vitrages vastes. Chacune avait à côté d’elle son servant en bourgeron bleu, qui l’alimentait, la rafraîchissait, la frictionnait, et suivait ce labeur de force, de précision, dont ses muscles d’homme eussent été incapables.

Sorbelin s’entretint un instant avec un des chefs, puis passa entre deux rangs de machines, examinant le travail, disant quelques mots à chaque ouvrier. À deux reprises, dans la perspective mouvante des courroies, des bielles, des tiges, des pistons, ses yeux rencontrèrent un regard aigu, ardent, interrogateur, aussitôt détourné. Par une manœuvre en apparence inconsciente, Sorbelin se rapprocha de l’homme qui correspondait si anxieusement avec lui.

Bientôt, ils furent proches. C’était un garçon d’une trentaine d’années, bien découplé, l’air intelligent, mais dur. Il conduisait une perceuse. La machine, d’ailleurs, travaillait sans lui, saisissant la masse de métal, la plaçant où il fallait ; lâchant contre elle un poinçon énorme, qui y entrait comme dans du beurre, la retournant, présentant un autre côté, où le même poinçon forait un second trou, puis poussant le morceau achevé, le rejetant pour en saisir un autre, avec les mouvements impérieux, saccadés et doux, de ces prodigieux êtres d’acier que l’homme s’est créés pour esclaves.

— « Ça marche, Herseaux ? » demanda tout haut Sorbelin, l’air bonhomme, en abordant l’ouvrier. Et il commença de l’entretenir de quelques questions techniques, pour lasser l’attention qui se portait sur eux. Car Herseaux, l’une des fortes têtes de la fabrique, avait une influence considérable sur ses camarades, et ceux-ci constataient avec une satisfaction orgueilleuse les égards de leurs chefs pour leur meneur préféré.

Mais, lorsque le directeur crut pouvoir risquer une phrase en sourdine, ce fut pour répondre enfin au regard tenace, interrogateur, que l’autre ne détachait pas de ses yeux :

— « Moment venu. Coup de feu urgent… Des embarras de toutes sortes… Marchez au plus vite. Nous lui cassons les reins ! »