Traduction par J. W. Bienstock.
Mercure de France (compilation) (p. 135-170).
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VII


J’étais entrée dans la bibliothèque (cela restera toujours pour moi une minute mémorable), où j’avais pris un roman de Walter Scott, Les eaux de Saint-Ronan, le seul l’ouvrage de cet auteur que je n’avais pas encore lu. Je me rappelle qu’une tristesse sans objet me tourmentait ; c’était comme une sorte de pressentiment. J’avais envie de pleurer. La chambre était très éclairée par les rayons obliques du soleil couchant. Tout était silencieux. Dans les chambres voisines, pas âme qui vive : Piotr Alexandrovitch n’était pas à la maison et Alexandra Mikhaïlovna était malade et couchée. Je pleurais. Ayant ouvert le livre sur la deuxième partie, je le feuilletais en tâchant de trouver un sens aux phrases qui passaient devant mes yeux. J’avais l’air de deviner, comme on s’amuse à le faire en ouvrant un livre au hasard. Je me rappelle que je venais précisément de fermer le volume pour l’ouvrir ensuite au hasard, afin de lire, en pensant à mon avenir, la page qui s’ouvrirait. Ayant ouvert le livre, j’aperçus une feuille de papier à lettre pliée en quatre, et très serrée, comme si elle avait été mise dans ce volume depuis plusieurs années et oubliée là. Avec une grande curiosité je me mis à examiner ma trouvaille. C’était une lettre sans adresse et signée des deux initiales S. O. Mon attention redoubla ; j’ouvris la lettre, dont les feuillets étaient presque collés et qui, à cause de son long séjour entre les pages, avait laissé sur celles-ci un rectangle clair. Les plis de la lettre étaient jaunis ; on voyait qu’autrefois on l’avait lue souvent et qu’on la gardait comme un trésor. Quelques mots frappèrent mes regards, et mon cœur battit d’émotion. Je retournais cette lettre dans ma main comme pour retarder exprès le moment de la lecture. Je la portai fortuitement à la lumière. Oui, il y avait sur ces lignes des traces de larmes ; elles avaient fait des taches sur le papier, et, par endroits, effacé les caractères. De qui étaient ces larmes ? Enfin n’y tenant plus, je lus la moitié de la première page et un cri d’étonnement s’échappa de ma poitrine. Je remis le livre à sa place, refermai la bibliothèque, et, la lettre cachée dans mon corsage, je courus chez moi. Je m’enfermai dans ma chambre et commençai à relire de nouveau la lettre. Mon cœur battait si fort que les mots dansaient devant mes yeux. Il me fallut longtemps pour commencer à comprendre. Cette lettre me découvrait une partie du mystère. Elle me frappa comme la foudre, car j’avais reconnu à qui elle était adressée. Je savais qu’en lisant cette lettre je commettais presque un crime, mais c’était plus fort que moi. La lettre était adressée à Alexandra Mikhaïlovna. Je comprenais vaguement ce qu’elle contenait et, pendant longtemps, elle obséda péniblement ma pensée. Depuis ce jour commença pour moi comme une nouvelle vie. Mon cœur venait d’être révolté pour longtemps, presque pour toujours. J’avais juste deviné mon avenir.

Cette lettre était une dernière, une déchirante lettre d’adieu. Quand je la relus, je sentis un tel serrement de cœur, comme si j’avais moi-même tout perdu, comme si tout s’était enfui de moi, mes rêves et mes espoirs, comme si rien ne me restait plus sauf cette vie qui ne m’était plus nécessaire. Qui donc était celui qui avait écrit cette lettre ? quelle avait été sa vie ensuite ? Dans la lettre il y avait tant d’allusions qu’on ne pouvait s’y tromper ; en même temps elle contenait tant de questions qu’on ne pouvait ne pas se perdre en conjectures. Mais je ne m’y trompai guère. En outre le style de la lettre révélait beaucoup de choses ; il dévoilait le caractère de cette liaison qui avait broyé deux cœurs. Voici cette lettre, je la cite presque mot pour mot :

« Tu as dit que tu ne m’oublierais pas. Je te crois, et désormais, toute ma vie est dans ces paroles. Il faut nous séparer ; notre heure a sonné ! Je le savais depuis longtemps, ma douce belle, mais je ne l’ai compris que maintenant. Pendant tout notre temps, pendant tout le temps que tu m’as aimé, mon cœur souffrait pour notre amour, et, le croiras-tu, maintenant je me sens plus léger ! Je savais depuis longtemps que cela aurait une fin, que c’était fatal qu’il en fût ainsi ! Écoute-moi, Alexandra, nous étions inégaux et, moi, je l’ai toujours senti, toujours ! J’étais indigne de toi, et moi seul devais être puni pour le bonheur vécu. Dis, qu’étais-je auprès de toi avant de te connaître ? Mon Dieu ! Voilà déjà deux années écoulées et jusqu’à maintenant je suis comme un homme sans connaissance ; jusqu’aujourd’hui je ne puis pas comprendre pourquoi tu m’as aimé ! Rappelle-toi ce que j’étais en comparaison de toi ! Étais-je digne de toi ? Avais-je quelque mérite particulier ? Devant toi j’étais grossier et gauche, mon air était triste et morne. Je ne désirais pas une autre vie, je n’y pensais pas ; je ne l’appelais pas et ne voulais pas l’appeler. Tout en moi était opprimé et je ne savais rien au monde de plus important que mon travail quotidien, machinal. Je n’avais pas le souci du lendemain, et même à ce souci j’étais indifférent. Autrefois, il y a bien longtemps de cela, j’avais rêvé de quelque chose. J’avais rêvé comme un sot. Mais depuis, bien des jours s’étaient écoulés et je m’étais mis à vivre seul, sévèrement, tranquillement, ne sentant même pas le froid qui glaçait mon cœur. Tous mes rêves s’étaient endormis. Je savais, j’avais décidé que jamais un autre soleil ne paraîtrait pour moi. Je le croyais et ne me révoltais pas, car je savais qu’il en devait être ainsi. Quand tu passas devant moi, je ne compris pas que je pouvais oser lever les yeux sur toi. J’étais comme un esclave devant toi. Mon cœur ne tremblait pas près de toi, ne me disait rien de toi. Il était calme. Mon âme ne reconnaissait pas la tienne, bien qu’elle ressentît de la douceur près de sa sœur merveilleuse. Je le savais, je le sentais soudain. Cela je pouvais le sentir, parce ce que le soleil luit même sur le plus infime des insectes et le réchauffe et le caresse comme la fleur la plus admirable près de laquelle il se trouve. Quand j’appris tout, tu te rappelles ce soir, après les mots qui ont bouleversé mon âme jusqu’au fond, je fus aveuglé, frappé ; tout, s’embrouillait en moi ; et, sais-tu, j’étais si bouleversé que je ne croyais pas t’avoir comprise ! Je ne t’ai jamais parlé de cela, tu ne savais rien.

« Si j’avais pu, si j’avais osé parlé, je t’aurais avoué tout depuis longtemps. Mais je me taisais.

« Mais maintenant je dirai tout, afin que tu saches qui tu quittes, de quel homme tu te sépares. Sais-tu comment d’abord je t’ai comprise ? La passion m’a saisi comme le feu, elle s’est infiltrée dans mon sang comme le poison et a troublé toutes mes pensées, tous mes sentiments. J’étais enivré. J’étais comme étourdi, et à ton amour pur, miséricordieux, j’ai répondu non d’égal à égal, non comme si j’étais digne de ton amour, mais sans comprendre ni sentir. Je ne t’ai pas comprise. Je t’ai répondu comme à la femme qui, à mon point de vue, s’oubliait jusqu’à moi et non comme à celle qui voulait m’élever jusqu’à elle.

« Sais-tu de quoi je t’ai soupçonnée, ce que signifiait, s’oublier jusqu’à moi » ? Mais non, je ne t’offenserai pas par mon aveu. Je te dirai seulement que tu t’es profondément trompée sur moi ! Jamais jamais, je n’aurais pu m’élever jusqu’à toi. Je ne pouvais que te contempler dans ton amour illimité, une fois que je t’eus comprise. Mais cela n’efface pas ma faute. Ma passion rehaussée par toi n’était pas l’amour. L’amour, je ne le craignais pas. Je n’osais pas t’aimer. Dans l’amour il y a réciprocité, égalité ; et j’en étais indigne. Je ne savais pas ce qui était en moi !

« Oh ! comment te raconter cela ? comment me faire comprendre ?… D’abord je n’y croyais pas… Te rappelles-tu quand ma première émotion fut calmée, quand mon regard s’est éclairci, quand ne restait qu’un seul sentiment, le plus pur, alors mon premier mouvement fut l’étonnement, la peur, et tu te rappelles comment en sanglotant soudain je me suis jeté à tes pieds ? Te rappelles-tu comment, confuse, effrayée, les larmes aux yeux, tu me demandais ce que j’avais ? Je me taisais ; je ne pouvais pas te répondre, mais mon âme se déchirait, mon bonheur m’oppressait comme un fardeau insupportable, et mes sanglots disaient en moi : Pourquoi moi ? Pourquoi ai-je mérité cela, pourquoi ai-je mérité le bonheur ? Oh ! combien de fois, — tu ne le savais pas, — combien de fois, en cachette, ai-je baisé ta robe, car je me savais indigne de toi. Et alors mon cœur battait lentement, fortement, comme s’il voulait s’arrêter pour toujours. Quand je pressais ta main, j’étais tout pâle et tremblant. J’étais gêné par la pureté de ton âme. Oh ! je ne sais pas t’exprimer tout ce qui s’amassait dans mon cœur et que j’ai un tel désir de te dire. Sais-tu que ta tendresse constante envers moi m’était douloureuse ? J’en souffrais. Quand tu m’as embrassé, cela est arrivé une fois et je ne l’oublierai jamais, un brouillard a voilé mes yeux et toute mon âme s’est fondue. Pourquoi ne suis-je pas mort en ce moment, à tes pieds ! Voilà, je te tutoie pour la première fois, bien que depuis longtemps tu me l’aies demandé. Comprends-tu ce que je veux dire ? Je veux te dire tout et je te le dirai. Oui, tu m’aimes, tu m’as aimé comme une sœur aime son frère, tu m’as aimé comme ta créature, parce que tu as ressuscité mon cœur, tu as éveillé mon esprit et tu as versé dans mon âme le doux espoir. Et moi, je ne pouvais pas, je n’osais pas. Jusqu’aujourd’hui jamais je ne t’avais appelée ma sœur, parce que je ne pouvais pas être ton frère, parce que nous ne sommes pas égaux, parce que tu t’es trompée sur moi.

« Mais tu le vois, tout le temps je ne parle que de moi. Même maintenant, dans ce moment de terrible malheur, je ne pense qu’à moi, bien que je sache, cependant, que tu souffres à cause de moi. Oh ! ma chère amie, ne te tourmente pas pour moi ! Si tu savais comme je suis humilié maintenant à mes propres yeux ! Tout s’est découvert ! Et cela a fait tant de bruit ! À cause de moi, on te repoussera, on te jettera à la face le mépris, la raillerie, parce qu’à leurs yeux, je suis si bas ! Oh ! que je suis coupable de ne pas être digne de toi ! Si j’étais quelqu’un d’important, si je leur avais inspiré plus de respect, ils t’auraient pardonné ! Mais je suis bas, je suis nul, ridicule, et rien ne peut être pire que d’être ridicule. Sais-tu dans quelle situation je me trouve maintenant ? Je me raille moi-même et il me semble qu’ils sont dans le vrai, parce que moi-même je me sens ridicule et haïssable. Je le sens. Je hais même ma figure, mes habitudes, mes manières. Je les ai toujours haïes. Oh ! pardonne mon désespoir grossier ! Toi-même m’as habitué à te dire tout. Je t’ai perdue. J’ai attiré sur toi la colère et la raillerie, parce que j’étais indigne de toi.

« Et voilà que cette pensée me tourmente. Elle me ronge le cœur, et il me semble tout le temps que tu aimais en moi non l’homme que je suis, mais celui que tu croyais y trouver ; que tu t’es trompée sur moi. Voilà ce qui m’est insupportable, voilà ce qui me tourmente maintenant jusqu’à la démence.

« Adieu donc, adieu ! Maintenant qu’on sait tout, maintenant que les cris, les déblatérations se donnent carrière (je les ai entendus), maintenant que je me suis humilié à mes propres yeux, que je suis maudit, maintenant il me faut, pour ta tranquillité, fuir, disparaître. On l’exige ainsi. Tu ne me reverras jamais. Il le faut. C’est la destinée ! J’avais trop reçu, c’était une erreur du sort ; maintenant il le répare ; il me retire tout. Mais nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes reconnus et nous allons nous séparer jusqu’à la future rencontre. Où se fera-t-elle ? Quand aura-t-elle lieu ? Toute mon âme est pleine de toi. Oh ! pourquoi, pourquoi tout cela ? Pourquoi nous séparons-nous ? Dis-moi, apprends-moi comment déchirer la vie en deux, comment s’arracher le cœur de la poitrine et vivre sans cœur ? Oh ! quand je pense que je ne te verrai plus jamais, jamais ! Mon Dieu, quels cris terribles ils ont poussés ! Comme j’ai peur pour toi ! Je venais de rencontrer ton mari… Tous deux nous sommes indignes de lui, bien que tous deux nous soyons innocents devant lui. Il sait tout, il nous voit, il comprend tout, et, même avant, pour lui tout était clair comme le jour. Il a intercédé héroïquement pour toi. Il te sauvera. Il te défendra contre les clameurs et les cris. Il t’aime et t’estime infiniment. Il est ton sauveur, tandis que moi je m’enfuis ! Je me suis jeté vers lui ; je voulais lui baiser les mains. Il m’a ordonné de partir immédiatement. C’est décidé. On dit qu’à cause de toi il s’est fâché avec eux tous. Là-bas, tous sont contre toi. On lui reproche sa complaisance, sa faiblesse. Mon Dieu, que disent-ils encore de toi ! Ils ne savent pas, ils ne peuvent pas comprendre. Pardonne-leur, ma chérie, comme je leur pardonne, bien qu’ils m’aient pris plus qu’à toi !

« Ma tête s’égare, je ne sais plus ce que je t’écris. Que t’ai-je dit hier en prenant congé ? J’ai tout oublié. J’étais hors de moi ; tu pleurais. Pardonne-moi ces larmes. Je suis si faible. Je voulais te dire encore quelque chose. Oh ! encore une fois baiser tes mains, les couvrir de larmes comme maintenant je couvre de larmes ces pages ; encore une fois être à tes pieds ! S’ils savaient seulement comme ton sentiment était beau. Mais ils sont aveugles, leurs cœurs sont fiers et orgueilleux ; ils ne voient pas et ne verront jamais. Ils ne croiront pas que tu es innocente, si même tout sur la terre le leur criait. Quelle main, la première, te jetterait la pierre ? Oh ! cela ne les gênera pas. Ils jetteront des milliers de pierres, ils les lanceront tous à la fois et se diront sans péchés. Oh ! s’ils savaient ce qu’ils font !… Je suis maintenant au désespoir. Je les calomnie, peut-être, et, peut-être vais-je te communiquer ma crainte. Ne les crains pas ; ne les crains pas, ma chérie ! On te comprendra. Enfin il y a déjà quelqu’un qui t’a comprise : ton mari. Adieu, adieu. Je ne te dis pas merci. Adieu pour toujours.

« s. o. »

Ma confusion était si grande, que je fus longtemps avant de comprendre ce, qui m’était arrivé. J’étais bouleversée et effrayée. La réalité venait de me saisir à l’improviste, au milieu de la vie facile des rêves, où j’étais plongée depuis déjà trois années. Avec crainte, je sentais qu’un grand secret était entre mes mains et que ce secret liait déjà toute mon existence….. Comment ? Je l’ignorais encore, mais je sentis que de cette minute, commençait pour moi un nouvel avenir. Maintenant, involontairement, j’étais devenue un membre actif dans la vie et les relations des gens qui, jusqu’à ce jour, constituaient pour moi le monde entier ; et j’avais peur pour moi. Et avec quoi entrais-je dans leur vie, moi étrangère non conviée ? Que leur apportais-je ? Comment se dénoueraient ces liens qui, d’une façon si inattendue, m’attachaient avec le secret des autres ? Comment savoir ? Peut-être mon nouveau rôle serait-il pénible pour eux et pour moi ? Et cependant, je ne pouvais déjà plus me dérober, ne pas accepter ce rôle. Mais qu’adviendrait-il de moi ? Que ferais-je ? Et enfin, qu’avais-je appris ? Des milliers de questions encore obscures et vagues se dressaient devant moi et oppressaient mon cœur. J’étais comme perdue. Je me rappelle qu’à d’autres moments des impressions nouvelles, bizarres, que je n’avais encore jamais éprouvées, m’assaillaient. Je sentais comme quelque chose s’échapper de ma poitrine ; l’angoisse qui remplissait mon cœur disparaissait tout d’un coup, faisant place à quelque chose de nouveau dont je ne savais pas si je devais m’attrister ou me réjouir. Maintenant j’étais comme quelqu’un qui, pour toujours, quitte sa maison, sa vie, jusqu’à ce jour calme, sans nuages, afin d’entreprendre un voyage lointain, inconnu. Pour la dernière fois il regarde autour de lui, en disant mentalement adieu à son passé, cependant qu’un triste pressentiment de l’avenir peut-être sévère, hostile, qui l’attend, s’éveille en son cœur.

Enfin des sanglots convulsifs s’échappèrent de ma poitrine. J’avais besoin de voir, d’entendre quelqu’un, d’embrasser fort, très fort. Je ne pouvais pas, je ne voulais pas maintenant rester seule. Je courus chez Alexandra Mikhaïlovna et demeurai avec elle toute la soirée. Nous étions seules. Je la priai de ne pas jouer, et, refusai de chanter malgré sa demande. Tout m’était devenu soudain douloureux et je ne pouvais m’arrêter à rien. Il me semble que nous avons pleuré. Je me rappelle seulement que je lui faisais peur. Elle m’exhortait à me calmer, à ne pas me troubler. Elle m’observait anxieusement, me disant que j’étais malade, que je ne devais pas me surmener. Enfin, je la quittai toute bouleversée. J’étais comme en délire et me couchai avec la fièvre. Quelques jours se passèrent avant que je me fusse ressaisie, avant que j’eusse pu voir plus clairement ma situation.

À cette époque nous vivions toutes deux, Alexandra Mikhaïlovna et moi, tout à fait isolées. Piotr Alexandrovitch n’était pas à Pétersbourg. Il avait été appelé pour affaire à Moscou, où il passa trois semaines. Malgré le peu de durée de cette séparation, Alexandra Mikhaïlovna était tombée dans une tristesse effrayante. Parfois elle devenait plus calme, mais s’enfermait seule, car j’étais moi-même un fardeau pour elle. En outre, je recherchais aussi la solitude. Ma tête pleine de brouillard travaillait comme dans un état maladif. Parfois, il me semblait que quelqu’un me raillait doucement, que quelque chose était entré en moi qui me troublait et empoisonnait chacune de mes pensées. Je ne pouvais pas me débarrasser des images pénibles qui paraissaient à chaque instant devant moi et ne me laissaient pas de repos. Je me représentais une souffrance longue, sans issue, le martyre, le sacrifice supporté douloureusement et inutilement. Il me semblait que celui pour qui s’accomplissait ce sacrifice le méprisait et le raillait. Il me semblait voir un criminel pardonner à un juste ses péchés, et mon cœur se déchirait. En même temps, je voulais de toutes mes forces me débarrasser de mon soupçon. Je le maudissais, je me haïssais, parce que mes convictions n’étaient en somme que des pressentiments, parce que je ne pouvais pas justifier mes impressions devant ma conscience. Ensuite j’analysais dans mon esprit certaines phrases, ce dernier cri du terrible adieu. Je me représentais cet homme, l’inférieur, je m’efforçais de pénétrer tout le sens pénible de ce mot, j’étais frappée par cet adieu douloureux : « Je suis ridicule et j’ai honte moi-même de ton choix. » Qui était-ce ? Quels étaient ces gens ? De quoi souffraient-ils ? Qu’avaient-ils perdu ? Je relisais cette lettre dans laquelle s’exprimait tant de désespoir et dont le sens était si bizarre, si indéchiffrable pour moi. Enfin tout cela devait se résoudre d’une façon quelconque, mais pour moi je n’y voyais pas d’issue, ou j’en avais peur.

J’étais tout à fait malade, quand, un jour, le bruit d’une voiture entrant dans notre cour se fit entendre. C’était Piotr Alexandrovitch qui revenait de Moscou. Alexandra Mikhaïlovna, avec un cri de joie, s’élança à la rencontre de son mari ; mais, pour moi, je demeurai sur place comme clouée. Je me rappelle que je fus moi-même effrayée de mon émotion subite. N’y pouvant tenir, je m’enfuis dans ma chambre. Je ne comprenais pas de quoi j’avais soudainement peur. Un quart d’heure après, on m’appela et on me remit une lettre du prince. Dans le salon, je rencontrai un monsieur qui était arrivé de Moscou avec Piotr Alexandrovitch. À quelques mots que j’entendis, je compris qu’il venait s’installer chez nous pour longtemps. C’était le fondé de pouvoir du prince. Il était venu à Pétersbourg pour des affaires importantes concernant la famille du prince et dont s’occupait depuis longtemps Piotr Alexandrovitch. Il me remit la lettre du prince en me disant que la jeune princesse avait aussi voulu m’écrire, qu’elle avait affirmé, encore au dernier moment, que cette lettre serait écrite, mais qu’elle l’avait laissé partir les mains vides en le priant de me dire qu’elle n’avait absolument rien à m’écrire, que dans une lettre on ne pouvait rien dire, qu’elle avait gâché cinq feuilles de papier et les avait déchirées et qu’enfin il fallait renouer amitié pour échanger une correspondance. En outre elle l’avait chargé de m’affirmer que nous nous verrions bientôt. L’étranger répondit à ma question impatiente qu’il était en effet certain que nous nous reverrions prochainement, car la famille ne devait pas tarder à venir à Saint-Pétersbourg. À cette nouvelle, je ne pus contenir ma joie. Je courus dans ma chambre, m’y enfermai et, fondant en larmes, j’ouvris la lettre du prince. Le prince me promettait une prochaine rencontre avec lui et Catherine. Avec un sentiment profond il me félicitait de mon talent et enfin me bénissait pour mon avenir auquel il me promettait de veiller. Je pleurai en lisant cette lettre et à mes douces larmes se mêlait une angoisse si insupportable que, je m’en souviens, j’avais peur pour moi. Je ne savais pas ce qui se passait en moi. Quelques jours s’écoulèrent. Dans la chambre voisine de la mienne, où auparavant se tenait le secrétaire de Piotr Alexandrovitch, c’était maintenant le nouveau venu qui travaillait chaque matin et souvent le soir après minuit. D’autres fois il s’enfermait dans le cabinet de Piotr Alexandrovitch et tous deux travaillaient ensemble.

Un jour, après le dîner, Alexandra Mikhaïlovna me pria d’aller dans le cabinet de son mari et de lui demander s’il prendrait le thé avec nous. Je ne trouvai pas Piotr Alexandrovitch, mais pensant qu’il n’allait pas tarder à revenir, je restai à l’attendre. À un des murs était appendu son portrait. Je me rappelle que, tout d’un coup, je tressaillis et me mis à l’examiner attentivement. Il était suspendu assez haut ; en outre, dans la chambre il faisait sombre, et, pour le mieux voir, j’avançai une chaise et montai dessus. Je voulais y chercher quelque chose, comme si je devais trouver là la solution de mes doutes. Je me rappelle que j’étais surtout frappée par les yeux du portrait. J’étais frappée aussi du fait que presque jamais je n’avais vu les yeux de cet homme ; il les cachait toujours sous des lunettes.

Encore enfant, par une prévention incompréhensible, bizarre, je n’aimais pas son regard. Mais maintenant cette prévention avait l’air de se justifier. Mon imagination travaillait. Il me sembla tout d’un coup que les yeux du portrait se détournaient avec confusion de mon regard aigu, qu’ils s’efforçaient de l’éviter, que le mensonge et la tromperie se lisaient en eux. Il me semblait avoir deviné et, je ne sais pourquoi, une joie mystérieuse me saisit.

Soudain un cri léger s’échappa de ma poitrine ; j’avais entendu derrière moi un léger bruit. Je me retournai. Devant moi était Piotr Alexandrovitch. Il me regardait attentivement. Il me parut que tout d’un coup il avait rougi. Je rougis à mon tour et descendit de la chaise.

— Que faites-vous ici ? me demanda-t-il d’une voix sévère. Pourquoi êtes-vous ici ?

Je ne savais que répondre. Me remettant un peu, je lui transmis confusément l’invitation d’Alexandra Mikhaïlovna. Je ne me rappelle pas ce qu’il me répondit ni comment je sortis de son cabinet, mais, en arrivant chez Alexandre Mikhaïlovna, j’avais totalement oublié la réponse qu’elle attendait, et, à tout hasard, je lui dis qu’il viendrait.

— Mais qu’as-tu, Niétotchka ? me demanda-t-elle, tu es toute rouge ; regarde-toi dans la glace, qu’as-tu ?

— Je ne sais pas… J’ai marché trop vite, répondis-je.

— Qu’a dit Piotr Alexandrovitch ? demanda-t-elle troublée.

Je ne répondis pas. À ce moment, les pas de Piotr Alexandrovitch se firent entendre et, aussitôt, je sortis du salon. J’attendis dans l’angoisse pendant deux heures. Enfin on vint me chercher de la part d’Alexandra Mikhaïlovna. Elle était silencieuse et préoccupée. Au moment où j’entrai, elle jeta sur moi un regard scrutateur, mais aussitôt baissa les yeux. Il me sembla qu’une gêne se reflétait sur son visage. Bientôt je remarquai qu’elle était de mauvaise humeur ; elle parlait peu, ne me regardait pas et, en réponse aux questions de B…, se plaignait du mal de tête. Piotr Alexandrovitch était plus loquace que jamais, mais il ne causait guère qu’avec B…

Alexandra Mikhaïlovna s’approcha distraitement du piano.

— Chantez-nous quelque chose, dit B… en s’adressant à moi.

— Oui, Annette, chante-nous ton nouvel air, reprit Alexandra Mikhaïlovna, comme si elle était heureuse de ce prétexte.

Je la regardai. Elle m’observait dans une attente inquiète.

Mais je ne savais pas me dominer. Au lieu de m’approcher du piano et de chanter quelque chose, je me sentis gênée, je devins confuse, je ne savais comment me dérober. Enfin, prise de dépit, je refusai net.

— Pourquoi ne veux-tu pas chanter ? dit Alexandra Mikhaïlovna en me considérant gravement et jetant en même temps un regard furtif sur son mari.

Ces deux regards mirent le comble à ma nervosité. Je me levai de table très troublée, mais déjà sans rien dissimuler et tremblant d’une émotion incompréhensible, je répétai avec chaleur que je ne voulais pas, que je ne pouvais pas chanter, que j’étais mal disposée. En disant cela, je les regardais tous deux dans les yeux, mais Dieu sait combien je désirais être en ce moment dans ma chambre et me cacher d’eux tous. B… était étonné. Alexandra Mikhaïlovna, très angoissée, ne disait pas un mot. Mais Piotr Alexandrovitch se leva de sa chaise, prétexta qu’il avait oublié quelque chose à faire et sortit hâtivement de la chambre, en disant d’ailleurs qu’il reviendrait peut-être. Toutefois, à tout hasard, il serra la main de B… en signe d’adieu.

— Qu’avez-vous enfin ? demanda B… Vous avez l’air vraiment malade.

— Je suis souffrante, très souffrante, répondis-je impatiemment.

— En effet, tu es pâle et, il y a quelques minutes, tu étais toute rouge, remarqua Alexandra Mikhaïlovna, qui se tut soudainement.

— Assez, dis-je en m’approchant d’elle et la regardant fixement dans les yeux.

Je pris sa main et la baisai. Alexandra Mikhaïlovna me regarda avec une joie visible, naïve.

— Pardonnez-moi d’avoir été si méchante aujourd’hui, lui dis-je avec émotion ; mais vraiment je me sens mal disposée. Ne m’en veuillez pas et laissez-moi me retirer dans ma chambre.

— Nous sommes tous des enfants, dit-elle avec un sourire timide. Moi aussi, je suis une enfant, et même plus enfant que toi, me chuchota-t-elle à l’oreille ; va, porte-toi bien, mais surtout ne te fâche pas contre moi.

— Pourquoi ? demandai-je frappée de cet aveu naïf.

— Pourquoi ? répéta-t-elle toute troublée. Pourquoi ? Tu vois, Niétotchka, je dis des sottises. Tu es plus intelligente que moi. Je ne suis qu’une enfant.

— Eh bien, au revoir, prononçai-je très touchée, ne sachant que lui dire.

Je l’embrassai encore une fois et sortis hâtivement de la chambre. Je ressentais du dépit et de la tristesse ; en outre j’étais fâchée contre moi d’être ainsi imprudente et de ne pas savoir me contenir. J’étais honteuse jusqu’aux larmes, je ne savais trop de quoi, et je m’endormis profondément triste. Le matin en m’éveillant, ma première pensée fut que toute la soirée de la veille était un cauchemar, un mirage, que nous n’avions fait que nous mystifier les uns les autres, que nous avions pris au sérieux des bagatelles, et que tout cela provenait de notre inexpérience, de notre manque d’habitude à recevoir les impressions extérieures. Je sentais que toute la faute venait de cette lettre qui enflammait trop mon imagination et je décidai qu’il valait mieux désormais ne plus penser à tout cela. Ayant ainsi calmé avec une facilité apparente toute mon angoisse, et convaincue que j’exécuterais avec la même facilité ce que j’avais résolu, je devins plus calme et allai prendre ma leçon de chant tout à fait gaie. L’air du matin me rafraîchit définitivement la tête. J’aimais beaucoup ces sorties matinales chez mon professeur. C’était si agréable de traverser la ville qui, vers neuf heures du matin, était déjà toute animée et reprenait sa vie coutumière. Nous traversions ordinairement les rues les plus animées, les plus grouillantes, et cette partie de ma vie artistique me plaisait infiniment ; le contraste entre les petites choses de chaque jour et l’art qui m’attendait à deux pas de là au troisième étage d’une immense maison pleine de locataires du haut en bas, qui, me semblait-il, ne s’intéressaient nullement à l’art, ce contraste était très amusant. Moi, avec ma musique sous le bras parmi ces passants affairés, la vieille Natalie qui m’accompagnait et dont je me demandais souvent à quoi elle pouvait penser, enfin mon professeur, moitié italien, moitié français, un original parfois enthousiaste, plus souvent pédant, et presque toujours avare, tout cela me distrayait et m’amenait à me réjouir ou à réfléchir. En outre, bien que timidement, j’aimais mon art ; avec un espoir passionné, je bâtissais des châteaux en Espagne ; je me représentais un avenir merveilleux et souvent, en rentrant, j’étais toute enflammée par ma propre fantaisie. En un mot, pendant ces heures, j’étais presque heureuse.

J’étais précisément dans une telle disposition quand, à dix heures, je revins de ma leçon à la maison. J’avais oublié tout, et je me rappelle que je rêvais joyeusement à quelque chose. Mais tout à coup, en montant l’escalier, je tressaillis comme sous une brûlure. La voix de Piotr Alexandrovitch, qui en ce moment descendait l’escalier, retentissait. Le sentiment désagréable qui s’empara de moi était si grand, le souvenir de la veille me frappa si vivement, que je ne pus dissimuler ma gêne. Je le saluai, mais probablement mon visage était-il très expressif, car il s’arrêta devant moi, étonné. Ayant remarqué son mouvement, je rougis et montai rapidement. Il murmura quelque chose derrière moi et continua son chemin.

J’étais prête à pleurer de dépit et ne pouvais comprendre ce qui se passait. Toute la matinée je fus toute désorientée, ne sachant à quoi me résoudre pour en finir avec tout cela. Mille fois je me donnai la parole d’être plus sage et mille fois la crainte s’emparait de moi. Je sentais que je haïssais le mari d’Alexandra Mikhaïlovna et, en même temps, j’étais inquiète à mon sujet.

Cette fois, je devenais sérieusement malade et ne pouvais me ressaisir. J’en voulais à tout le monde. Je restai chez moi toute la matinée et n’allai même pas chez Alexandra Mikhaïlovna. Ce fut elle qui vint me trouver. Quand elle me vit, elle faillit pousser un cri. J’étais si pâle que, me regardant dans le miroir, je me fis peur. Alexandra Mikhaïlovna resta avec moi une heure entière, me soignant comme un enfant.

Mais j’étais si triste de ses attentions, ses caresses m’étaient si pénibles, je souffrais tant en la regardant, que je la priai enfin de me laisser seule. Elle s’en alla très inquiète pour moi. Enfin mon angoisse se résolut dans une crise de larmes. Vers le soir, je me sentis mieux. Je me sentais mieux parce que j’étais décidée d’aller chez Alexandra Mikhaïlovna, de me jeter à ses genoux, de lui rendre la lettre qu’elle avait perdue, de lui avouer tout, d’avouer toutes les souffrances que j’avais endurées, tous mes doutes, et de l’embrasser de tout mon amour infini pour elle, de lui dire que j’étais son enfant, son amie, que mon cœur lui était ouvert, qu’elle n’avait qu’à regarder pour voir toute l’affection ardente, inébranlable, qu’il contenait pour elle. Mon Dieu ! je savais, je sentais que j’étais la dernière personne à qui elle pût ouvrir son âme ; mais d’autant plus sûr me paraissait le salut, je comprenais, bien que vaguement, son angoisse et mon cœur était plein d’indignation à l’idée qu’elle pouvait rougir devant moi, devant mon jugement… Voilà ce que je voulais lui dire en pleurant à ses pieds. Le sentiment de la justice s’était révolté en moi. Je ne sais pas ce que j’aurais fait ; je ne me suis ressaisie qu’après, quand un hasard nous eut sauvées, elle et moi, de notre perte, en m’arrêtant dès le premier pas.

Voici ce qui arriva. J’étais déjà près de sa chambre, quand, d’une porte latérale, sortit Piotr Alexandrovitch. Il ne m’avait pas aperçue et me dépassa. Il allait aussi chez Alexandra Mikhaïlovna. Je m’arrêtai comme étourdie. C’était le dernier des hommes que je devais rencontrer en ce moment. Je voulais m’en aller, mais la curiosité me cloua sur place. Il s’était arrêté devant la glace, réparant ses cheveux et, à mon grand étonnement, soudain, je l’entendis chantonner. Immédiatement un souvenir lointain de mon enfance me revint à la mémoire. Pour faire comprendre l’étrange impression que je ressentis alors, je dirai quelques mots de ce souvenir. La première année de mon séjour dans cette maison, un événement m’avait frappée profondément : ce fut seulement maintenant que ma conscience s’éclaira, parce que ce fut seulement maintenant que je compris l’origine de l’antipathie inexplicable que m’inspirait cet homme. J’ai déjà mentionné que sa présence m’était pénible. J’ai déjà dit quelle expression attristante produisaient sur moi son air soucieux et renfrogné, l’expression de son visage souvent morose, quel poids je sentais après les heures passées avec lui autour de la table à thé d’Alexandra Mikhaïlovna, et enfin quelle angoisse remplissait mon cœur quand, deux ou trois fois, j’avais été témoin des scènes bizarres, violentes dont j’ai parlé au commencement. Il m’arrivait alors de me trouver avec lui, comme maintenant, dans la même chambre, à la même heure, quand il se rendait comme moi chez Alexandra Mikhaïlovna. J’éprouvais une timidité enfantine en me rencontrant seule avec lui, aussi je me blottissais dans un coin, comme une coupable, en priant Dieu qu’il ne me remarquât point. De même que maintenant, il s’arrêtait devant la glace et je tressaillais d’un sentiment vague, qui n’avait rien d’enfantin. Il me semblait qu’il transformait son visage. Du moins je voyais clairement un sourire sur son visage avant qu’il s’approchât de la glace. Je voyais son sourire, que je ne voyais jamais à un autre moment, car (je me rappelle que cela me frappait le plus) il ne souriait jamais en présence d’Alexandra Mikhaïlovna. Tout d’un coup, à peine avait-il jeté un regard dans le miroir, que son visage se transformait complètement. Le sourire disparaissait comme par enchantement et une expression d’amertume, d’un sentiment qui avait l’air de se faire jour irrésistiblement, qu’on ne pouvait cacher par n’importe quel effort, paraissait sur ses lèvres ; un pli soucieux, barrait son front et rapprochait les sourcils ; le regard se cachait sous les lunettes ; en un mot, en un instant, comme par ordre, il devenait un tout autre homme. Je me rappelle qu’encore enfant je tremblais de la peur de comprendre ce que je voyais et depuis, cette impression pénible, désagréable ne s’effaça pas de mon cœur. Après s’être regardé une minute dans la glace, il inclinait la tête, se courbait, comme il faisait ordinairement quand il se présentait devant Alexandra Mikhaïlovna, et, sur la pointe du pied, entrait dans la chambre.

C’est ce souvenir qui venait de me frapper. Alors, comme maintenant, il se croyait seul quand il s’arrêtait devant la glace. Maintenant, comme alors, avec une impression désagréable, je me trouvais non loin de lui. Mais quand j’entendis ce chant (ce qu’on ne pouvait attendre de lui) qui me frappait d’une façon si inattendue, je demeurai clouée sur place, et, au même moment, la ressemblance me rappela une scène de mon enfance. Tous mes nerfs tressaillirent et, en réponse à cette malheureuse chanson, j’éclatai d’un tel rire que le pauvre chanteur poussa un cri, bondit à deux pas de la glace et, pâle comme un mort, comme s’il avait été pris en flagrant délit, il me regarda plein d’horreur, d’étonnement et de fureur. Son regard agit sur moi maladivement. J’y répondis par un rire nerveux, bien en face, et, sans cesser de rire, j’entrai chez Alexandra Mikhaïlovna.

Je savais qu’il était derrière la portière, qu’il hésitait à entrer, que la fureur et la crainte l’avaient cloué sur place, et avec une impatience provocante j’attendais ce qu’il allait décider. J’étais prête à parier qu’il n’entrerait pas et j’aurais gagné. Il ne vint qu’une demi-heure plus tard. Alexandra Mikhaïlovna, pendant un bon moment, me regarda très étonnée. Mais elle avait beau me demander ce que j’avais, je ne pouvais lui répondre : j’étouffais. Enfin elle comprit que j’avais une crise de nerfs et me regarda inquiète. Quand je fus un peu calmée, je pris ses mains et me mis à les baiser. C’est alors seulement que je me ressaisis.

Piotr Alexandrovitch entra.

Je le regardai furtivement. Il avait l’air comme si rien ne s’était passé entre nous, c’est-à-dire qu’il était sévère et morne comme toujours ; mais à la pâleur de son visage et au léger tremblement de ses lèvres, je compris qu’il dissimulait avec peine son émotion. Il salua froidement Alexandra Mikhaïlovna et s’assit silencieusement à sa place. Sa main tremblait quand il prit une tasse de thé. J’attendais l’explosion et la peur me saisit. Je voulais m’en aller, mais ne me décidais pas à abandonner Alexandra Mikhaïlovna dont le visage pâlissait en regardant son mari. Elle aussi pressentait quelque chose de mauvais. Enfin ce que j’attendais avec une telle crainte arriva. Au milieu du profond silence, je levai les yeux et rencontrai les lunettes de Piotr Alexandrovitch dirigées de mon côté. C’était si inattendu que je tressaillis et faillis pousser un cri. Je baissai les yeux. Alexandra Mikhaïlovna remarqua ce mouvement.

— Qu’avez-vous ? Pourquoi avez-vous rougi ? éclata la voix grossière et rude de Piotr Alexandrovitch.

Je ne répondis rien. Mon cœur battait si fort que je ne pouvais prononcer un mot.

— Pourquoi a-t-elle rougi ? Pourquoi rougit-t-elle toujours ? demanda-t-il en s’adressant à Alexandra Mikhaïlovna et me désignant avec effronterie.

L’indignation me coupait la respiration. Je jetai un regard sur Alexandra Mikhaïlovna. Elle me comprit. Ses joues pâles s’empourprèrent.

— Annette, me dit-elle d’une voix ferme, que je n’attendais pas d’elle, va dans ta chambre, et dans un instant j’irai t’y rejoindre et nous passerons la soirée ensemble…

— Je vous demande si vous m’avez entendu ou non ? interrompit Piotr Alexandrovitch, en élevant encore la voix et comme s’il n’entendait pas ce que disait sa femme. Pourquoi rougissez-vous quand vous me rencontrez ? Répondez…

— Pourquoi la faites-vous rougir et moi aussi ? répondit Alexandra Mikhaïlovna d’une voix entrecoupée d’émotion.

Je regardai avec étonnement Alexandra Mikhaïlovna. La véhémence de son observation me fut au premier moment incompréhensible.

— C’est moi qui vous, fais rougir ? Moi, répondit Piotr Alexandrovitch, qui lui aussi parut étonné, en appuyant particulièrement sur le mot moi. C’est à cause de moi que vous rougissez ? Mais est-ce que je puis vous faire rougir pour moi ? Qui de nous deux doit rougir, vous ou moi ? Qu’en pensez-vous ?

Cette phrase si claire pour moi était prononcée d’un ton si persifleur que je poussai un cri et me jetai vers Alexandra Mikhaïlovna. L’étonnement, la souffrance, le reproche, l’horreur se reflétaient sur son visage pâle comme la mort. Je regardai Piotr Alexandrovitch en joignant les mains d’un air suppliant. Il semblait s’être déjà ressaisi ; mais la fureur qui lui avait arraché cette phrase n’était pas encore passée. Cependant quand il remarqua ma supplication muette, il se troubla. Mon geste disait clairement que je savais beaucoup de choses qui étaient secrètes entre eux et que j’avais bien compris ses paroles.

— Annette, allez dans votre chambre, répéta Alexandra Mikhaïlovna d’une voix faible, mais ferme, en se levant. J’ai besoin de causer avec Piotr Alexandrovitch.

Elle paraissait calme, mais je redoutais davantage ce calme que n’importe quelle émotion. Je faillis ne pas écouter ses paroles et rester là. Je tendais toutes mes forces pour lire sur son visage ce qui se passait en ce moment dans son âme. Il me semblait qu’elle n’avait compris ni mon geste ni mon exclamation.

— Voilà ce que vous avez fait, prononça Piotr Alexandrovitch en méprenant par le bras et m’indiquant sa femme.

Mon Dieu ! je n’avais jamais vu un pareil désespoir que celui que je lisais maintenant sur ce visage. Il me prit par le bras et me poussa hors de la chambre. Je les regardai une dernière fois. Alexandra Mikhaïlovna restait debout accoudée à la cheminée, la tête serrée dans ses deux mains. Toute l’attitude de son corps décelait une souffrance intolérable. Je saisis la main de Piotr Alexandrovitch et la serrai fortement.

— Au nom de Dieu ! Au nom de Dieu, ayez pitié ! prononçai-je d’une voix entrecoupée.

— N’ayez pas peur ; n’ayez pas peur, dit-il en me regardant étrangement. Ce n’est rien, c’est une crise. Allez, allez.

Arrivée dans ma chambre, je me jetai sur le divan et cachai mon visage dans mes mains. Je restai ainsi trois mortelles heures. Enfin, n’y tenant plus, j’envoyai demander si je pouvais venir près d’Alexandra Mikhaïlovna. Ce fut Mme Léotard qui m’apporta la réponse. Piotr Alexandrovitch me faisait dire que la crise était passée, qu’il n’y avait pas de danger, mais qu’Alexandra Mikhaïlovna avait besoin de repos.

Je ne me couchai pas avant trois heures du matin. Je réfléchissais tout le temps en marchant de long en large dans ma chambre. Ma situation était plus difficile que jamais, mais je me sentais plus calme, peut-être parce que je me sentais la plus coupable. Je me mis au lit en attendant avec impatience le lendemain.

Mais le lendemain, à mon triste étonnement, je remarquai chez Alexandra Mikhaïlovna une froideur inexplicable. D’abord il me sembla que cette pure et noble créature souffrait de rester en ma compagnie après la scène de la veille avec son mari, scène dont involontairement, j’avais été témoin ; je savais qu’elle était capable de rougir devant moi et même de me demander pardon, si la malheureuse scène d’hier avait offensé mon cœur. Mais bientôt je remarquai en elle un autre souci et un dépit qui se manifestait très gauchement. Tantôt elle me répondait froidement, sèchement, tantôt on discernait dans ses paroles un sens particulier, tantôt enfin, tout d’un coup, elle devenait avec moi très tendre comme si elle se fût reproché cette sévérité qui ne pouvait pas être dans son cœur, et ses douces paroles résonnaient comme un reproche. Enfin je lui demandai nettement si elle n’avait pas quelque chose à me dire. Ma brusque question tout d’abord la troubla un peu, mais aussitôt, levant sur moi ses grands yeux doux et me regardant avec un sourire tendre, elle me dit :

— Ce n’est rien, Niétotchka. Seulement, sais-tu, ta question a été si inattendue que cela m’a troublée un peu. C’est parce ta question a été si brusque, je t’assure. Mais écoute-moi, mon enfant, et dis-moi la vérité : As-tu sur le cœur quelque chose qui t’aurait fait te troubler si l’on t’avait interrogée aussi brusquement et à l’improviste ?

— Non, répondis-je en la regardant d’un œil clair.

— C’est bien ! Si tu savais, mon amie, comme je te suis reconnaissante pour cette belle réponse. Non que je puisse le soupçonner de quelque chose de mauvais, ça jamais ! Je ne me pardonnerais pas une pareille pensée. Mais écoute : quand je t’ai prise, tu étais une enfant, et maintenant tu as dix-sept ans. Tu vois que je suis malade, je suis moi-même comme une enfant, qu’il faut soigner encore. Je n’ai pas pu remplacer une mère, bien que je t’aime autant. Si maintenant quelque chose me tourmente ce n’est certainement pas toi qui en es coupable, mais moi. Pardonne-moi donc cette question, et aussi pardonne-moi si, involontairement, je n’ai pas tenu toutes les promesses que j’avais faites à toi et à mon père quant je t’ai prise avec moi. Cela m’a souvent inquiétée, ma chérie.

Je l’embrassai et pleurai.

— Je vous remercie, je vous remercie pour tout ! dis-je, mais ne parlez pas ainsi. Vous avez été pour moi plus qu’une mère. Que Dieu vous bénisse pour tout ce que vous deux, vous et le prince, avez fait pour moi, pauvre abandonnée. Ma chérie, ma chérie !

— Assez, Niétotchka, assez ! Embrasse-moi, comme ça, très fort ! Vois-tu, Dieu sait pourquoi, mais il me semble que c’est pour la dernière fois que tu m’embrasses.

— Non, non ! m’écriai-je en sanglotant comme une enfant. Non, cela ne sera pas. Vous serez heureuse. Croyez-moi, nous serons heureux.

— Je te remercie de m’aimer ainsi. Maintenant près de moi il y a peu de gens qui m’aiment. Tous m’ont abandonnée.

— Qui vous a abandonnée ? Lesquels ?

— Autrefois il y avait d’autres personnes auprès de moi… Tu ne sais pas, Niétotchka… Ils m’ont tous abandonnée… Tous se sont évanouis comme des visions… Et je les ai tellement attendus… Toute ma vie je les ai attendus… Regarde, Niétotchka, tu vois quel sombre automne, bientôt il neigera, et, avec la première neige, je mourrais. Oui… Mais je ne suis pas triste… Adieu…

Son visage était pâle et maigre, ses joues étaient rouges, ses lèvres tremblaient, un feu intérieur les desséchait.

Elle s’approcha du piano, et prit quelques accords. À ce moment une corde se cassa et s’éteignit dans un son tremblant et prolongé.

— Tu entends, Niétotchka, tu entends, dit-elle tout d’un coup d’une voix inspirée, en indiquant le piano. Cette corde était trop tendue, elle n’a pu le supporter et elle s’est brisée… Tu entends comme le son s’éteint plaintivement !…

Elle parlait avec difficulté. Le mal sourd, intérieur, se reflétait sur son visage. Ses yeux se remplirent de larmes.

— Eh bien, Niétotchka, assez, mon amie, assez. Amène les enfants.

Je les lui amenai. Elle avait l’air de se reposer en les regardant. Au bout d’une heure, elle les laissa partir.

— Quand je mourrai, tu ne les abandonneras pas, Annette, me dit-elle à voix basse comme si elle craignait qu’on ne nous écoutât.

— Assez, vous me tuerez !

Je ne trouvais rien de plus à répondre.

— Je plaisantais, dit-elle après un court silence, et en souriant elle ajouta : Et toi, tu l’as cru ? Parfois je dis Dieu sait quoi. Je suis maintenant comme une enfant ; il faut tout me pardonner…

Elle me regarda timidement comme si elle avait peur de prononcer quelque chose. Ce quelque chose, je l’attendais.

— Prends garde… Ne l’effraye pas, dit-elle enfin, les yeux baissés, une légère rougeur sur son visage, et si bas que je l’entendais à peine.

— Qui ? demandai-je étonnée.

— Mon mari… Peut-être lui raconteras-tu tout…

— Pourquoi ? Pourquoi ? répétai-je de plus en plus étonnée.

— Non, ce n’est rien, assez ; je plaisantais…..

Mon cœur se serrait de plus en plus.

— Seulement, écoute, tu les aimeras quand je serai morte, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle sérieusement et de nouveau d’un air mystérieux. Tu les aimeras comme tu aimerais tes propres enfants. Rappelle-toi que je t’ai toujours regardée comme ma fille et n’ai fait aucune différence entre toi et les miens.

— Oui, oui, répondis-je, ne sachant ce que je disais, étouffée par les larmes et l’angoisse.

Un baiser brûlant sur ma main me surprit avant que j’aie eu le temps de la retirer.

« Qu’a-t-elle ? Que pense-t-elle ? Qu’y a-t-il eu hier entre eux ? » me passa-t-il en tête.

Un instant après elle se plaignit de la fatigue.

— Je suis malade déjà depuis longtemps, seulement je ne voulais pas vous effrayer, vous deux, dit-elle. Vous deux m’aimez, n’est-ce pas ? Au revoir, Niétotchka, laisse-moi. Seulement, ce soir, ne manque pas de venir. Tu viendras ?

Je le lui promis, mais j’étais heureuse de m’en aller, je n’en pouvais supporter davantage. La pauvre ! la pauvre ! Cette longue souffrance que je connaissais maintenant toute, cette vie sans lumière, cet amour timide, et encore elle avait l’air d’une criminelle, elle avait peur du moindre reproche, elle s’était forgé une nouvelle douleur, et s’était déjà soumise à elle, s’y était déjà résignée !…

Le soir, au crépuscule, profitant de l’absence d’Ovroff (le nouveau venu de Moscou), j’entrai dans la bibliothèque. Là j’ouvris une armoire et commençai à chercher parmi les livres quelque chose pour lire à haute voix à Alexandra Mikhaïlovna. Je voulais la distraire de ses idées noires, et choisir quelque chose de gai… Je cherchai longtemps et distraitement ; la nuit tombait, et mon angoisse grandissait. Dans mes mains se trouvait de nouveau le livre ouvert à la même page sur laquelle je voyais les traces de la lettre qui, maintenant, ne me quittait pas, de cette lettre renfermant un secret à dater de la connaissance duquel mon existence avait l’air de se briser… « Qu’adviendra-t-il de nous ? pensais-je. Le nid où j’ai été si heureuse, où j’ai eu si chaud se vide, l’esprit pur et clair qui veilla sur ma jeunesse me quitte. Que sera l’avenir ? »

J’oubliais momentanément tout mon passé, qui maintenant était si cher à mon cœur, comme pour mieux prévoir l’avenir inconnu qui me menaçait… Je me rappelle cette minute comme si je la vivais de nouveau, si fortement elle se grava dans ma mémoire.

Je tenais dans mes mains la lettre et le livre ouvert ; mon visage était mouillé de larmes. Soudain, j’eus un frisson de peur : j’entendais une voix que je connaissais. Au même moment, je sentis qu’on arrachait la lettre de ma main. Je poussai un cri et me retournai. Piotr Alexandrovitch était devant moi. Il me saisit par le bras, me maintenant fortement sur place. Le bras droit tendu vers la lumière, il tâcha de lire la lettre. Je poussai un cri. Plutôt mourir que laisser cette lettre entre ses mains. À son sourire triomphant, je compris qu’il avait pu lire les premières lignes. Je perdais la tête. Je me précipitai sur lui sans savoir ce que je faisais et lui arrachai la lettre des mains. Tout cela se passa si vite que je ne comprenais pas moi-même comment la lettre se trouvait de nouveau en ma possession. Mais remarquant son intention de me la reprendre, je la cachai hâtivement dans mon corsage, et reculai de trois pas. Pendant une demi-minute nous nous regardâmes l’un l’autre en silence. Je frissonnais encore de peur. Lui, pâle, les lèvres tremblantes, bleuies de colère, rompit le premier le silence.

— Assez, dit-il d’une voix sourde d’émotion. Vous ne voulez pas, je pense, que j’emploie la violence. Alors donnez-moi cette lettre de bonne volonté.

Ce fut seulement alors que je me ressaisis. L’offense, la honte, l’indignation contre sa brutalité m’avaient bouleversée. Des larmes brûlantes coulaient sur mes joues empourprées. Je tremblais toute d’émotion, et, pendant un certain temps, il me fut impossible de prononcer un mot.

— Avez-vous entendu ? dit-il en faisant deux pas en avant.

— Laissez-moi ! Laissez-moi ! m’écriai-je en m’éloignant de lui. Vous avez agi bassement, vous vous êtes oublié. Laissez-moi passer !

— Comment ! Qu’est-ce que cela signifie ! Et vous osez encore prendre ce ton… après que vous… Donnez-moi cette lettre, vous dis-je.

Il avança encore vers moi ; mais ayant jeté un regard sur moi, il vit dans mes yeux tant de résolution qu’il s’arrêta comme s’il avait réfléchi.

— Bon, dit-il enfin sèchement, comme s’il avait pris une décision. Cela viendra à son tour, mais d’abord…

Il jeta un regard circulaire.

— Vous… Qui vous a laissé entrer dans la bibliothèque ? Pourquoi cette armoire est-elle ouverte ? Où avez-vous pris la clef ?

— Je ne répondrai pas, dis-je. Je ne puis pas parler avec vous… Laissez-moi ! Laissez-moi !

J’avançai vers la porte.

— Permettez, dit-il en me prenant la main ; vous ne vous en irez pas comme cela…

Sans mot dire, j’arrachai ma main et de nouveau fis un mouvement vers la porte.

— C’est bon. Mais cependant je ne puis pas vous permettre de recevoir, dans ma maison, des lettres de vos amants !

Je poussai un cri et le regardai comme une folle.

— C’est pourquoi…

— Arrêtez ! m’écriai-je. Comment pouvez-vous… Comment avez-vous osé me parler ainsi ?… Mon Dieu ! mon Dieu !

— Quoi ! Quoi ! Vous menacez encore ?

Je le regardai, pâle, folle de désespoir.

Cette scène entre nous était arrivée au dernier degré de haine. Je le suppliais par mon regard de ne pas continuer. J’étais prête à pardonner l’offense, pourvu qu’il s’arrêtât. Il me regardait fixement, et, visiblement, hésitait.

— Ne me poussez pas à bout ! murmurai-je effrayée.

— Non, il faut en finir avec cela, dit-il enfin comme se ressaisissant. J’avoue que ce regard me fait hésiter, ajouta-t-il avec un sourire étrange, mais, malheureusement c’est clair, j’ai pu lire le commencement de la lettre, c’est une lettre d’amour… Non, vous ne me dissuaderez pas. Si j’ai pu douter un moment, cela prouve seulement qu’à toutes vos belles qualités je dois ajouter la capacité de mentir merveilleusement. C’est pourquoi je répète…

À mesure qu’il parlait, la colère déformait de plus en plus son visage. Il pâlissait, ses lèvres tremblaient, de sorte que les dernières paroles, il les prononça avec beaucoup de difficulté. La nuit tombait. J’étais sans défense, seule devant un homme qui pouvait insulter une femme. Enfin tout était contre moi. Je souffrais de honte, je ne pouvais pas comprendre la colère de cet homme. Sans lui répondre, hors de moi de peur, je me jetai hors de la bibliothèque et ne m’arrêtai qu’au seuil de la chambre d’Alexandra Mikhaïlovna. À ce moment j’entendis des pas. Déjà j’allais entrer, quand tout d’un coup je m’arrêtai comme frappée de la foudre.

« Que va-t-il arriver avec elle ? pensai-je. Cette lettre ! Non, tout plutôt que ce dernier coup dans son cœur ! »

Et je fis un pas en arrière. Mais il était trop tard. Il était près de moi.

— Allons où vous voudrez ; seulement pas ici, pas ici, chuchotai-je en lui saisissant le bras. Ayez pitié d’elle ! Je retournerai dans la bibliothèque, si vous le voulez… Vous la tuerez !

— C’est vous qui la tuerez, répondit-il en m’écartant.

Tout mon espoir s’évanouit. Je compris qu’il voulait précisément transporter toute la scène chez Alexandra Mikhaïlovna.

— Au nom de Dieu ! dis-je en le retenant de toutes mes forces.

Mais à ce moment, la portière se souleva et Alexandra Mikhaïlovna se trouva devant nous. Elle regardait étonnée ; son visage était plus pâle encore que de coutume ; ses jambes la portaient à peine. On voyait qu’elle avait fait de grands efforts pour venir jusqu’à nous quand elle avait entendu nos voix.

— Qu’y a-t-il ? De quoi parliez-vous ? demanda-t-elle en nous regardant avec étonnement.

Le silence dura quelques instants. Elle était pâle comme une morte. Je me jetai vers elle, l’embrassai fortement et l’entraînai dans son boudoir.

Piotr Alexandrovitch nous suivit. Je cachai mon visage sur la poitrine d’Alexandra Mikhaïlovna et l’embrassai de plus en plus fort.

— Qu’as-tu ? Qu’avez-vous ? demanda-t-elle pour la seconde fois.

— Demandez-le-lui. Hier vous l’avez défendue si chaleureusement ! dit Piotr Alexandrovitch en tombant lourdement dans un fauteuil.

J’étreignais de plus en plus fort Alexandra Mikhaïlovna.

— Mon Dieu ! Qu’y a-t-il donc ? prononça-t-elle terriblement effrayée. Vous êtes si surexcités tous les deux. Elle tremble, elle pleure… Annette, dis-moi ce qui s’est passé entre vous ?

— Non, permettez, moi d’abord… dit Piotr Alexandrovitch en s’approchant de nous. Il me prit par le bras et m’éloigna d’Alexandra Mikhaïlovna.

— Restez ici, dit-il en m’indiquant le milieu de la chambre. Je veux vous juger devant elle qui vous a tenu lieu de mère. Et vous, calmez-vous, et asseyez-vous, ajouta-t-il en aidant Alexandra Mikhaïlovna à s’asseoir dans un fauteuil. Je regrette de ne pouvoir vous délivrer de cette pénible explication, mais elle est nécessaire.

— Mon Dieu ! Que peut-il y avoir ! prononça Alexandra Mikhaïlovna affreusement angoissée et portant son regard tantôt sur moi, tantôt sur son mari.

Je me tordais les mains, pressentant le moment fatal. De lui je n’attendais plus de pitié.

— En un mot, poursuivit Piotr Alexandrovitch, je voudrais que vous fussiez juge avec moi… Toujours (c’est une de vos fantaisies), toujours vous aviez pensé, mais, je ne sais comment m’exprimer… je rougis de telles suppositions… en un mot, vous la défendiez, vous m’accusiez d’une sévérité déplacée, vous faisiez allusion à un autre sentiment qui, soi-disant, provoquait cette sévérité, vous… Mais je ne sais pas pourquoi je ne surmonterais pas mon embarras à l’idée de vos suppositions, pourquoi je ne parlerais pas ouvertement, devant elle….. En un mot, vous…

— Oh ! vous ne ferez pas cela ! Non, vous ne le direz pas !… s’écria Alexandra Mikhaïlovna toute émue, rouge de honte. Non, vous aurez pitié d’elle. C’est moi qui ai imaginé tout cela ! Maintenant je n’ai plus aucun soupçon. Pardonnez-moi ! Excusez-moi ! Je suis malade, il faut me pardonner. Mais seulement ne lui dites pas… Non… Annette, dit-elle en avançant vers moi, Annette, va-t’en d’ici, plus vite, plus vite. Il plaisantait… C’est moi qui suis coupable de tout cela… C’est une plaisanterie déplacée…

— En un mot vous étiez jalouse d’elle, dit Piotr Alexandrovitch, jetant ses paroles sans pitié en réponse à sa supplication.

Elle poussa un cri, pâlit et s’appuya à un siège, ses jambes ne pouvant plus la soutenir.

— Que Dieu vous pardonne, prononça-t-elle enfin d’une voix faible. Pardonne-moi, Niétotchka ; pardon pour lui… C’est moi qui suis coupable de tout cela….. j’étais malade et…..

— Mais c’est de la tyrannie ! C’est une honte, une lâcheté ! m’écriai-je folle de rage, comprenant enfin tout, comprenant pourquoi il avait voulu me juger devant sa femme. C’est digne de mépris, vous…..

— Annette ! s’écria Alexandra Mikhaïlovna, terrifiée, en me saisissant la main.

— Comédie, comédie et rien de plus ! prononça Piotr Alexandrovitch très ému. Comédie, vous, dis-je, continua-t-il en regardant fixement sa femme. Et dans cette comédie, la seule bernée, c’est vous. Croyez que nous…, prononça-t-il en suffoquant et en me désignant, croyez, que nous n’aurons pas peur de pareilles explications. Croyez que nous ne sommes déjà plus si chastes… pour nous offenser, rougir, et nous boucher les oreilles, quand on nous parle de choses pareilles. Excusez, je m’exprime nettement, grossièrement peut-être, mais il le faut ainsi… Êtes-vous sure, madame, de la bonne conduite de cette… demoiselle ?

— Mon Dieu ! qu’avez-vous ? Vous vous oubliez, prononça Alexandra Mikhaïlovna médusée, morte de peur.

— Je vous prie…, pas de phrases, continua d’un ton méprisant Piotr Alexandrovitch. Je n’aime pas cela. La chose est simple, vulgaire, nullement compliquée. Je vous interroge sur sa conduite. Connaissez-vous…

Mais je ne le laissai pas achever. Le saisissant par le bras, je le tirai violemment de côté ; encore un moment et tout pouvait être perdu.

— Ne parlez pas de la lettre, chuchotai-je rapidement, vous la tueriez sur le coup. Elle ne peut pas me juger, parce que je sais tout… Comprenez-vous, je sais tout !

Il me regarda fixement, avec une curiosité sauvage, et se troubla. Le sang lui monta au visage.

— Je sais tout, tout, répétai-je.

Il hésitait encore. La question était au bout de ses lèvres. Je le prévins.

— Voici, ce qu’il y a eu, dis-je à haute voix, très vite, en m’adressant à Alexandra Mikhaïlovna, qui nous regardait très étonnée. Je suis seule coupable. Il y a déjà quatre ans que je vous trompe. Je me suis approprié la clef de la bibliothèque et pendant quatre ans j’ai lu en cachette. Piotr Alexandrovitch m’a surprise lisant un livre qui… ne pouvait pas, ne devait pas être entre mes mains. Dans sa crainte pour moi, il a exagéré le danger à vos yeux. Mais je ne me justifie pas. Je suis coupable. La tentation était plus forte que moi et, ayant commis cette faute une fois, j’ai eu honte ensuite d’avouer mon acte. Voilà tout, presque tout ce qui s’est passé entre nous…

— Bien imaginé ! chuchota près de moi Piotr Alexandrovitch.

Alexandra Mikhaïlovna m’écoutait avec une attention profonde, mais la méfiance se reflétait sur son visage. Elle regardait à tour de rôle tantôt moi, tantôt son mari. Le silence s’établit. Je respirais à peine. Elle inclina la tête sur sa poitrine et ferma les yeux, pesant évidement chacun des mots que j’avais prononcés. Enfin elle releva la tête et me regarda fixement.

— Niétotchka, mon enfant, je sais que tu ne sais pas mentir, prononça-t-elle. C’est tout ce qui s’est passé, absolument tout ?

— Tout, répondis-je.

— Est-ce tout ? demanda-t-elle à son mari.

— Oui, tout, dit-il avec effort, tout.

Je respirai.

— Tu me donnes ta parole, Niétotchka ?

— Oui, répondis-je sans hésiter.

Mais je ne pus m’empêcher de regarder Piotr Alexandrovitch. Il souriait en m’entendant donner ainsi ma parole. Je rougis et mon trouble n’échappa point à la pauvre Alexandra Mikhaïlovna. Une angoisse indicible se reflétait sur son visage.

— C’est bien, dit-elle tristement. Je vous crois. Je ne puis pas ne pas vous croire.

— Je pense que cet aveu suffit, prononça Piotr Alexandrovitch. Vous avez entendu ?

Alexandra Mikhaïlovna ne répondit point. La scène devenait de plus en plus pénible.

— Demain même je réviserai tous les livres, continua Piotr Alexandrovitch. Je ne sais pas ce qu’il y avait encore là-bas, mais…

— Et quels livres a-t-elle lus ? demanda Alexandra Mikhaïlovna.

— Quels livres ? Répondez, vous, dit-il en s’adressant à moi. Vous savez mieux expliquer. Expliquez, dit-il avec un sourire retenu.

J’étais confuse et ne pouvais prononcer une parole. Alexandra Mikhaïlovna rougit et baissa les yeux. Un long silence suivit. Piotr Alexandrovitch marchait à travers la chambre.

— Je ne sais ce qu’il y a eu entre vous, commença enfin Alexandra Mikhaïlovna, en prononçant craintivement chaque mot, mais si ce n’est que cela, continua-t-elle, si ce n’est que cela… je ne comprends pas pourquoi nous tous devons être si tristes et si désespérés. C’est moi en cela qui suis la plus coupable, moi seule, et cela me tourmente. J’ai négligé son éducation, et c’est moi qui dois répondre pour tout. Elle doit me pardonner ; je m’accuse et n’ose la blâmer. Mais, de nouveau, pourquoi devons-nous désespérer ? Le danger est passé. Regardez-la, dit-elle en s’animant de plus en plus et jetant un regard scrutateur sur son mari. Regardez-la. Cet acte imprudent a-t-il eu des conséquences quelconques ? Est-ce que je ne la connais pas, elle, mon enfant, ma fille ? Est-ce que je ne sais pas que son cœur est pur et noble, que dans cette jolie tête, continua-t-elle en me caressant et m’attirant vers elle, l’esprit est clair et que sa conscience a peur du mensonge ? Assez, mes amis, assez. Sûrement quelque chose d’autre s’est glissé entre nous et a mis sur nous son ombre hostile, mais nous en triompherons par l’amour, par l’accord. Peut-être y a-t-il entre nous trop de choses qui n’ont pas été dites, et la faute m’en est-elle imputable. C’est moi la première qui me suis cachée de vous ; c’est moi qui ai eu Dieu sait quels soupçons… Mais… Si nous nous sommes expliqués un peu, vous deux devez me pardonner, parce que… parce qu’enfin il n’y a pas grand péché dans ce que j’ai soupçonné…

Après avoir dit cela, elle regarda son mari timidement, en rougissant, et, angoissée, attendit ses paroles. À mesure qu’il l’écoutait, un sourire moqueur se montrait sur ses lèvres. Il cessa de marcher et s’arrêta droit devant elle. Il semblait jouir de sa confusion.

Ce regard fixé sur elle la troubla. Il attendit un moment comme se demandant ce qui allait se passer ensuite. La gêne d’Alexandra Mikhaïlovna redoublait. Enfin il interrompit la pénible scène d’un rire long et moqueur.

— Je vous plains, pauvre femme, dit-il enfin sérieusement, en cessant de rire. Vous avez assumé une tâche au-dessus de vos forces. Qu’avez-vous voulu ? Vous avez voulu me pousser, par cette réponse, m’accabler de nouveaux soupçons ou mieux de vieux soupçons que vous avez mal cachés dans vos paroles. Le sens de vos paroles dit qu’il n’y a pas à se fâcher contre elle, qu’elle est très bonne même après la lecture de livres immoraux, dont la morale, il me semble, a déjà porté quelques fruits, et qu’enfin vous-même vous portez garante pour elle, n’est-ce pas ? Puis, après avoir expliqué cela, vous faites allusion à quelque chose d’autre. Il vous semble que ma méfiance et ma sévérité partent d’un autre sentiment. Hier vous avez même fait une allusion… Je vous en prie, ne m’interrompez pas, j’aime à parler nettement. Hier, vous avez fait allusion que chez certaines personnes l’amour ne peut se manifester autrement que par de la dureté, des soupçons, des persécutions. Je ne me rappelle pas bien si ce sont exactement ces termes que vous avez employés hier… je vous en prie, ne m’interrompez pas. Je connais bien votre pupille, elle peut tout entendre. Je vous répète, pour la centième fois, tout. Vous êtes trompée. Mais je ne sais pas pourquoi il vous plaît d’insister tant pour faire de moi un homme pareil, pourquoi vous voulez m’affubler de ce vêtement grotesque. Ce n’est pas de mon âge, l’amour pour cette fille. Et enfin, croyez-moi, madame, je connais mon devoir et je sais ce que j’ai dit autrefois : que le crime restera toujours le crime, que le péché restera toujours le péché… Mais assez, assez, et que je n’entende plus parler de ces vilenies.

— Eh bien, soit, que je supporte tout cela seule, prononça-t-elle enfin en sanglotant et en m’embrassant. Que mes soupçons soient honteux ! Mais toi, ma pauvre petite, pourquoi es-tu condamnée à écouter de pareilles offenses ? Et je ne puis pas te défendre. Je n’ai pas le droit de parler. Mon Dieu ! Non, je ne puis pas me taire, monsieur ! Je ne supporterai pas cela ! Votre conduite est folle.

Alexandra Mikhaïlovna pleurait.

— Assez, assez, chuchotai-je en essayant de calmer son émotion, et craignant que ce coup cruel ne lui fît perdre patience.

— Mais, femme aveugle ! s’écria-t-il ; vous ne savez donc pas, vous ne voyez donc pas…

Il s’arrêta un moment.

— Allez-vous en ! dit-il en s’adressant à moi et arrachant ma main de celle d’Alexandra Mikhaïlovna. Je ne vous permettrai pas de toucher ma femme. Vous la souillez, vous l’offensez par votre présence. Moi aussi, s’écria-t-il, je dirai tout, tout. Écoutez, continua-t-il, en s’adressant à Alexandra Mikhaïlovna. Écoutez…

— Taisez-vous ! m’écriai-je en m’avançant. Taisez-vous !

— Écoutez…

— Taisez-vous au nom…

— Au nom de quoi, mademoiselle ? m’interrompit-il vivement en me regardant dans les yeux. Au nom de quoi ? Sachez donc que j’ai arraché de ses mains la lettre de son amant ! Voilà ce qui se passe dans notre maison ; voilà ce qui se fait près de vous ; voilà ce que vous n’avez pas vu et n’avez pas remarqué.

Je me soutenais à peine. Alexandra Mikhaïlovna était pâle comme une morte.

— Ce n’est pas possible ! murmura-t-elle d’une voix à peine perceptible.

— Je l’ai vue, cette lettre, madame, je l’ai tenue entre mes mains ; j’en ai lu les premières lignes, et ne m’y suis pas trompé. La lettre était de son amant ! Elle me l’a arrachée des mains ; maintenant c’est elle qui a cette lettre. C’est clair, il n’y a pas le moindre doute, et si vous doutez encore, vous n’avez qu’à la regarder.

— Niétotchka ! s’écria Alexandra Mikhaïlovna en se jetant vers moi… Non, non ! Ne parle pas, ne parle pas ! Je ne veux pas savoir comment cela est arrivé !… Mon Dieu ! Mon Dieu !

Elle sanglotait et restait le visage dans ses mains.

— Mais non ! Ce n’est pas possible ! s’écria-t-elle de nouveau. Vous vous êtes trompé. J’ai… Je sais ce que cela signifie, prononça-t-elle en regardant fixement son mari

— Tu ne me tromperas pas, toi, tu ne peux pas me tromper ! Raconte-moi tout sans rien cacher. Il s’est trompé, n’est-ce pas ? Il a vu autre chose. Il est aveuglé, n’est-ce pas ? Écoute, Annette, mon enfant, pourquoi ne pas me dire tout…..

— Répondez, répondez donc ! dit Piotr Alexandrovitch. Répondez. Ai-je vu ou non la lettre dans vos mains ?

— Oui, répondis-je, étouffant d’émotion.

— C’est une lettre de votre amant ?

— Oui.

— Votre liaison dure encore ?…

— Oui, oui, oui, dis-je, ne comprenant rien et répondant affirmativement à toutes ses questions pour mettre fin à cette torture.

— Vous avez entendu ! Eh bien, que dites-vous maintenant ? Croyez-moi, votre cœur est trop bon, trop confiant, ajouta-t-il en prenant là main de sa femme. Vous voyez maintenant qui est cette… demoiselle. Il y a longtemps que j’avais remarqué tout cela et je suis heureux de vous l’avoir enfin montrée telle qu’elle est. Il m’était pénible de la voir près de vous, dans vos bras, à notre table, enfin dans ma maison… Votre aveuglement me révoltait. Voilà pourquoi, et uniquement pourquoi, je faisais attention à elle : je la surveillais. C’est cette attention que vous avez remarquée et Dieu sait quels soupçons vous avez conçus. Mais maintenant la situation est claire, tout doute est dissipé, et demain, mademoiselle, demain même, vous ne serez plus dans cette maison, termina-t-il en s’adressant à moi.

— Attendez ! dit Alexandra Mikhaïlovna en se levant de son siège. Je ne crois pas à toute cette histoire… Ne me regardez pas si terriblement et ne vous moquez point de moi… Annette, mon enfant, viens près de moi ; donne-moi la main. Nous tous sommes des pécheurs, dit-elle d’une voix tremblante et regardant humblement son mari. Et qui de nous peut refuser une main secourable ?… Donne-moi la main, Annette, ma chère enfant. Je ne suis ni plus digne, ni meilleure que toi ; tu ne peux m’offenser par ta présence, parce que moi aussi, je suis une pécheresse…

— Madame ! s’écria Piotr Alexandrovitch étonné, madame ! Retenez-vous… n’oubliez pas…

— Je n’oublie rien. Ne m’interrompez pas et laissez-moi achever. Vous avez vu entre ses mains une lettre, vous l’avez même lue. Vous dites, et elle l’avoue, que c’est une lettre de celui qu’elle aime. Mais est-ce que cela prouve qu’elle soit criminelle ? Est-ce que cela vous permet de la traiter ainsi devant votre femme ? Oui, monsieur, est-ce que vous savez comment cela s’est passé ?

— Alors il ne me reste qu’à lui demander pardon ! C’est ce que vous voulez ? s’écria Piotr Alexandrovitch. J’ai perdu patience en vous écoutant. Pensez à ce que vous dites ! Savez-vous de quoi vous parlez ? Savez-vous qui vous défendez ? Je vois tout…

— Et vous ne voyez pas le principal, parce que la colère et l’orgueil vous aveuglent. Vous ne voyez pas ce que je défends et de quoi je veux parler. Ce n’est pas le vice que je défends, mais n’avez-vous donc pas compris que peut-être cette enfant est innocente ? Oui, je ne défends pas le vice. Oui, si elle était épouse, mère, et avait oublié ses devoirs, alors je serais d’accord avec vous. Vous voyez que je ne me ménage pas. Mais si elle a reçu cette lettre sans penser à mal ? Si elle a été entraînée par un sentiment inexpérimenté et que personne n’ait été là pour la retenir ? Si c’est moi qui suis la principale coupable, parce que je n’ai pas surveillé son cœur ? Si cette lettre est la première ? Si avec vos soupçons grossiers vous avez souillé son plus cher sentiment ? Si vous avez sali son imagination par vos remarques cyniques sur cette lettre ? Si vous n’avez pas vu cette pudeur, virginale qui brille sur son visage, et que je vois maintenant, que j’ai vue quand elle, souffrant, ne sachant que dire, répondait par l’aveu à vos questions inhumaines ?… Oui, oui, c’est inhumain, c’est cruel, je ne vous reconnais pas… Je ne vous pardonnerai jamais cela, jamais, jamais…

— Mais ayez pitié de moi ! Ayez pitié de moi ! m’écriai-je en la serrant dans mes bras. Croyez-moi, ne me repoussez pas !…

Je tombai à genoux devant elle.

— Si enfin, continua-t-elle d’une voix entrecoupée, si enfin je n’étais pas près d’elle, et si vous l’aviez effrayée par vos paroles au point que la pauvre enfant se croie coupable ; si vous aviez troublé sa conscience, son âme et le repos de son cœur ?… Mon Dieu ! Vous avez voulu la chasser de la maison ! Mais savez-vous envers qui on agit de la sorte ? Savez-vous que si vous la chassez, vous nous chasserez toutes deux, elle et moi ? Vous m’avez entendu, monsieur…

Ses yeux brillaient, sa poitrine haletait, son excitation arrivait au paroxysme.

— Assez, madame, je vous ai entendue. Assez ! s’écria enfin Piotr Alexandrovitch. Assez ! Je sais qu’il existe des passions platoniques, je le sais pour mon malheur, madame, et si vous vous sentez coupable, si vous avez quelque faute sur la conscience, ce n’est pas à moi, madame, à vous le rappeler. Si enfin l’idée de quitter ma maison vous plaît… alors il me reste à vous dire que vous avez eu tort de ne pas mettre à exécution ce projet quand le moment était opportun de le faire, il y a de cela… Si vous l’avez oublié, je vous rappellerai combien d’années…

Je regardai Alexandra Mikhaïlovna. Elle s’appuyait sur moi, ses yeux étaient mi-clos ; encore un moment et elle allait tomber sans connaissance.

— Au nom de Dieu ! Cette fois ayez pitié d’elle ! Ne prononcez pas un mot de plus ! m’écriai-je, oubliant qu’ainsi je me trahissais.

Mais il était déjà trop tard. Un faible cri répondit à mes paroles, et la pauvre femme évanouie s’affaissa sur le sol.

— Tuée ! Vous l’avez tuée ! dis-je. Appelez les gens. Sauvez-la, si vous pouvez. Je vous attends dans votre cabinet. J’ai besoin de vous parler. Je vous dirai tout.

— Mais quoi, quoi ?

— Après.

La syncope et la crise durèrent deux heures. Toute la maison était en émoi. Le docteur hochait la tête. Au bout de ces deux heures, j’allai dans le cabinet de travail de Piotr Alexandrovitch. Il venait de quitter sa femme ; il marchait de long en large et se mordait les ongles jusqu’au sang. Il était pâle ; jamais je ne l’avais vu ainsi.

— Que voulez-vous me dire ? fit-il d’une voix rauque.

— Voici la lettre que vous m’avez arrachée. La reconnaissez-vous ?

— Oui.

— Prenez-la.

Il prit la lettre. Je l’observais attentivement. Au bout de quelques minutes il tourna rapidement la quatrième page et lut la signature. Je vis comment le sang lui monta au visage.

— Qu’est-ce que cela ? me demanda-t-il profondément étonné.

— Il y a trois ans que j’ai trouvé cette lettre dans un livre. J’ai compris qu’elle y avait été oubliée. Je l’ai lue et j’ai tout appris. Depuis, cette lettre ne m’a pas quittée, parce que je n’avais à qui la remettre. À elle, je ne pouvais pas. À vous… Mais vous ne pouvez ignorer le contenu de celle lettre et toute cette triste histoire… Pourquoi avez-vous feint, je ne sais pas ; je ne puis pas encore pénétrer votre âme obscure. Vous vouliez garder une supériorité sur elle ; mais pourquoi ? Pour triompher de l’imagination troublée d’une malade, pour lui prouver qu’elle s’était trompée, que vous étiez plus irréprochable qu’elle ? Et vous avez atteint votre but : son soupçon était l’idée fixe d’un esprit qui s’éteint ; c’était peut-être la dernière plainte d’un cœur brisé contre l’injustice d’un arrêt humain. « Quelle importance que vous l’ayez aimée ! » Voilà ce qu’elle disait, ce qu’elle voulait vous prouver. Votre orgueil, votre égoïsme jaloux furent sans pitié ! Adieu. Je n’ai pas besoin d’explications. Mais prenez garde, maintenant je vous connais, ne l’oubliez pas.

J’allai dans ma chambre, me rendant à peine compte de ce qui s’était passé. Ovroff, le secrétaire de Piotr Alexandrovitch, m’arrêta près de la porte.

— Je désirerais vous parler, dit-il en me saluant respectueusement.

Je le regardai, comprenant à peine ce qu’il me disait.

— Plus tard. Excusez-moi… Je suis souffrante, dis-je enfin en passant devant lui.

— C’est bon. À demain, dit-il, en me saluant avec un sourire ambigu.

Mais peut-être ne fut-ce chez moi qu’une impression.

Tout cela avait passé devant mes yeux comme dans un brouillard.


FIN


DOSTOIEVSKI.

Traduit du russe par j.-w. bienstock