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Narcisse (1858)
Calmann Lévy (p. 189-216).
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VIII


Un soir d’hiver que nous étions réunis au salon autour d’un bon feu, on vint me dire tout bas qu’un voyageur, qui ne voulait pas dire son nom, demandait à me parler. J’allai le trouver dans mon cabinet.

Je vis un grand jeune homme pâle, étoffé dans un vêtement cossu, les cheveux courts plaqués aux tempes, l’air digne et cérémonieux. Il parla, et je reconnus Albany, l’ex-débraillé, métamorphosé en homme riche ou rangé.

Il entra en matière sans embarras, bien qu’il m’avertît qu’il avait une communication très-délicate à me faire.

— Je sais, monsieur, dit-il, par mademoiselle d’Estorade, que vous êtes son ami le plus sérieux et le plus dévoué. Ses lettres m’ont mis à même de connaître la confiance qu’elle a en vous, et, sans bien comprendre comment elle a été amenée à vous parler de moi, je sais que je ne vous apprends rien de nouveau en vous disant que de longues et anciennes relations d’estime et d’amitié réciproques existent entre nous.

Il s’aperçut, à mon attitude et à ma physionomie, que je trouvais déplacée et inexacte cette manière de s’exprimer. Il n’en parut pas troublé.

— Si, comme je le crois, poursuivit-il, vous savez tous les détails de cette liaison, vous devez reconnaître qu’après une vie assez déraisonnable, j’ai fait, grâce aux bons conseils et à la fidèle assistance morale de Juliette (ici, je fronçai le sourcil), de meilleures réflexions. Je me suis soumis, bien en vain, à une famille inexorable qui m’a repoussé, et, de guerre lasse, je suis retourné au théâtre, où je n’ai pas eu la position que j’avais le droit d’ambitionner. Et, pourtant, j’ai accepté un rôle infime dans les arts. Je chante depuis plus d’un an dans une mauvaise ville de province où, à force de patience et de résignation, je me suis mis à même de me faire estimer de mes amis et respecter de mes ennemis. Or, voici, monsieur, ce qui m’arrive aujourd’hui et ce que je confie à votre honneur.

» Une veuve riche, jeune et belle, s’est prise de passion pour votre serviteur, un peu malgré lui, il doit l’avouer ; car il avait, pour s’abstenir de liaisons sérieuses, des raisons qu’il vous dira plus tard.

» Bref, cette veuve veut m’épouser, à la condition que je quitterai le théâtre, et, comme je n’ai qu’un mot à dire pour fixer mon sort, je viens vous consulter.

— Moi ? répondis-je assez étonné. Je ne vous connais pas assez pour avoir une opinion sur votre compte. Je ne vous ai jamais entendu chanter, et, à supposer que je fusse un bon juge, j’ignore encore si vous avez assez de talent pour regarder comme un sacrifice réel ce que l’on exige de vous.

— Il ne s’agit pas de cela, monsieur, reprit-il. Quant à renoncer aux planches, du moment que je serai à même de payer toutes mes dettes, mon parti en est pris. Les arts n’existent plus en France. Les artistes n’ont qu’à se voiler la face, à mourir ou à se marier.

— Est-ce que par hasard vous auriez été chuté à Nantes ?

— Tout au contraire, j’y ai un immense succès, et j’y passe pour un très-grand homme ; mais à Nantes !… Enfin, monsieur, si je viens vous consulter, c’est uniquement en vue de mademoiselle d’Estorade.

— Allons au fait ; je ne conçois pas comment le nom de mademoiselle d’Estorade se trouve mêlé à vos projets.

— C’est que vous faites semblant d’ignorer ce que je n’hésite pas à vous dire : c’est que mademoiselle d’Estorade m’aime depuis dix ans.

— Vous aime ?

— Oui, monsieur, d’un amour pur et chaste, mais tenace et profond. Toutes ses démarches pour me sauver de la misère et des embarras où j’étais tombé par ma faute, tous ses sacrifices… que je reconnais sans honte, parce que je me suis fidèlement acquitté envers elle ; toutes ses lettres, d’une tendresse angélique et d’une maternelle bonté, m’ont donné le droit de croire, sans être fat, qu’elle m’avait aimé dans le passé, qu’elle avait renoncé au monde à cause de cet amour malheureux, qu’elle m’aimait encore en dépit d’elle-même, et que, par conséquent, elle ne verrait pas mon mariage sans douleur. Or, comme je suis un noble cœur et un honnête homme, je suis résolu à renoncer aux plaisirs et aux avantages de cet établissement si elle-même ne me le conseille. Et, comme la chose est très-délicate, en outre très-pressée (on m’a mis au pied du mur pour prendre une décision dans la semaine), j’ai pensé que, par correspondance, je n’aurais pas la vérité sur les sentiments secrets de Juliette. Je suis donc venu m’adresser à un tiers, afin de n’être pas abusé par la fierté ou la résignation du style épistolaire ; et si, après une explication sincère et complète, que je vous prie d’avoir avec elle, vous pouvez m’affirmer qu’elle se sacrifie sans trop d’effort à mon bonheur, je retournerai me marier sans l’avoir revue, puisqu’elle ne veut, sous aucun prétexte, me recevoir, mais du moins en emportant son pardon ou sa bénédiction. Sans cela, monsieur, il n’est pas de bonheur pour moi, et je renoncerais à la fortune d’un prince, aux caresses d’une houri, même à la gloire de l’artiste, qui a été mon plus beau rêve, plutôt que d’être ingrat envers la plus patiente, la plus miséricordieuse et la plus fidèle des amies.

C’étaient là de bons sentiments, et ils étaient sincères. Seulement, je les trouvais associés à un orgueil insensé, peut-être à une fatuité démesurée.

— Tout cela est fort bien pensé et raisonné, lui dis-je. Certes, il vaut mieux renoncer à tous les biens de ce monde que de briser un cœur généreux, et, puisque vous avez la notion du devoir et de la reconnaissance, je suis certain que vous ne seriez jamais heureux avec un pareil remords. Mais permettez-moi de vous dire, d’avance, que vous prenez trop de souci. L’âme de mademoiselle d’Estorade est placée à une hauteur de religion et de dignité qu’aucune résolution de votre part ne saurait compromettre. De sa part, je crois pouvoir, dès à présent, vous dire que vous êtes libre, qu’elle se réjouira avec bonté de tout ce qui pourra vous arriver d’heureux, et que vous avez complétement rêvé des sentiments qui ne sont pas les siens.

Albany garda un instant le silence.

— Oui, je le vois, reprit-il avec hauteur, je vous fais l’effet d’un sot ?

— Non, monsieur, mais d’un présomptueux.

— Alors, il faut que vous preniez connaissance des lettres qui m’ont été écrites depuis trois ans.

— Je les reçois, répondis-je en m’emparant du paquet qu’il me présentait, mais non pour les lire. Quelles que soient les expressions, je m’en tiendrai à l’interprétation que leur donne mademoiselle d’Estorade, et c’est uniquement pour lui restituer ces lettres que je les accepte. Vous y consentez certainement ; un homme d’honneur, comme vous, ne garde jamais, à la veille du mariage, même les témoignages du plus simple intérêt, quand ils sont signés d’un nom respectable.

Albany n’hésita pas un instant, je dois le reconnaître.

— Oui, certes, monsieur, dit-il ; c’était là mon intention, et c’est pour cela aussi que j’ai fait le voyage. Ce que vous prononcez sur la nature des sentiments de mademoiselle d’Estorade est fait pour me tranquilliser. Pourtant je dois à ma conscience de rester deux ou trois jours dans cette ville pour savoir le résultat de votre entretien sur mon compte. Si Juliette prend bien la chose, je lui écrirai une dernière fois, car la personne que je dois épouser est fort jalouse, et, pour ne pas exposer Juliette à des désagréments, je sais que je dois cesser toute correspondance. Maintenant, monsieur, me permettez-vous de venir chercher votre réponse dans trois jours ?

— J’irai vous la porter moi-même et vous rendre votre visite. Où logez-vous ?

— À la Tête-d’Or.

Quand je rentrai au salon, on jouait aux petits jeux avec les enfants. On tirait les gages. Sylvie, avec la candeur de son âge, exigeait que son ami Narcisse embrassât la demoiselle.

Or, la demoiselle n’était jamais embrassée par personne, vu qu’elle n’avait jamais de gages. Méfiante à l’excès du résultat, elle n’avait pas de distractions au jeu. On en était donc à ce débat, Narcisse prétendant, avec beaucoup de bonhomie et point d’émotion apparente, que la demoiselle n’était pas en pénitence, et que, quant à lui, ce n’en serait pas une d’embrasser une personne qu’il aimait beaucoup.

L’enfant s’obstina.

— Eh bien, dit-elle, pourquoi me donnes-tu souvent pour pénitence de t’embrasser, toi ? On envoie les autres enfants embrasser leur papa et leur maman ; je veux que tu embrasses la demoiselle !

— Cela ne se peut pas, reprit Narcisse ; on n’embrasse pas les personnes à qui l’on doit le respect.

— Ça n’est pas vrai, répliqua Sylvie ; moi, j’embrasse la demoiselle, et j’embrasse aussi M. le curé.

— Vous verrez, dit le curé en riant, que Narcisse va être forcé tout à l’heure de m’embrasser aussi !

— Mais, au fait, dit alors M. Pitard, qui ne se doutait de rien, pourquoi Narcisse n’embrasserait-il pas la demoiselle ? Quel mal y trouvez-vous, monsieur le curé ?

— Moi ? dit celui-ci. Aucun. Ça m’est fort égal !

Et il reprit sa partie de piquet.

— Voyons, Narcisse, dit alors mademoiselle d’Estorade d’un ton singulièrement résolu, embrassez-moi donc, pour que je n’aie pas l’air d’une prude. Nous n’y faisions pas tant de façons du temps que nous avions l’âge de ces enfants !

Narcisse ne s’attendait pas à cette avance. Il se troubla si complétement, qu’il fût devenu très-ridicule, sans mon intervention. Je poussai une table de jeu qui tomba avec deux flambeaux ; les femmes, surprises par ce fracas, crièrent. On crut que je m’étais fait mal ; le jeu fut interrompu et l’incident oublié.

Peu d’instants après, Juliette se retira. Je la suivis, et, la rejoignant dans la rue, je la priai de me recevoir sur l’heure au couvent, pour affaire pressante.

Je ne voulais pas remettre au lendemain l’explication. Je craignais que le hasard ne lui fît rencontrer Albany dans la ville, avant d’être informée du motif de sa présence.

Dès que Sylvie fut couchée, je m’acquittai de ma mission, d’abord avec ménagement, et bientôt avec toute franchise, car mademoiselle d’Estorade ne manifestait d’autre émotion qu’un peu de surprise et de curiosité.

Mais, quand je lui eus rapporté les termes dont Albany se servait pour qualifier l’intérêt qu’elle lui avait témoigné, elle retrouva ce visage froid et ce sourcil contracté que je lui avais déjà vus une fois.

— Voilà qui est ridicule et misérable ! dit-elle en m’interrompant avec une certaine impatience ; vous me donnez votre parole d’honneur qu’il vous a dit textuellement ces choses en vous parlant de moi ?

— Je vous la donne, et je le jure encore par mon affection pour vous.

— Je veux, reprit-elle, que vous lisiez mes lettres, toutes mes lettres ! Prenez-en connaissance, ce soir ou demain matin. Vous les brûlerez ensuite. Ou plutôt… non ! gardez-les ! Il se peut qu’un jour Narcisse soit content de les lire aussi, car, lui aussi, n’a pas cessé d’être inquiet, bien qu’il ait eu la délicatesse de ne pas me le dire. Brave et honnête homme ! Quelle différence !

— J’aime à vous entendre parler ainsi. Un jour viendra où vous l’aimerez comme il le mérite.

— Hélas ! non, mon ami ; ce jour ne viendra pas.

— Juliette ! Juliette ! quelle étrange créature êtes-vous donc ? m’écriai-je, impatienté et presque irrité contre elle. Vous avez au fond de l’âme je ne sais quel sentiment invincible pour je ne sais quel être réel ou imaginaire ; et pourtant, ce soir, vous vouliez recevoir un baiser d’un homme que vous n’aimez pas et que vous savez éperdument amoureux de vous. Ce serait là une peccadille, peut-être, de la part d’une femme étourdie ; mais vous, il ne vous est pas permis d’oublier un instant combien votre vie sérieuse a rendu sérieuse la passion que vous inspirez.

— Hélas ! que voulez-vous ! répondit-elle en rougissant. Je vais vous parler comme à un confesseur. Je voulais tenter une épreuve sur moi-même en ce moment-là. Oui, c’est une idée folle qui m’était venue tout à coup. On parle de l’empire des sens sur les secrets sentiments de l’âme, de certains troubles qui en changent la nature, et d’innocentes caresses qui peuvent soudainement nous faire passer de l’amitié à l’amour. L’austérité de la vie cloîtrée comporte tout un règlement, qui, vous l’avez vu, va jusqu’à nous défendre d’embrasser une femme et de nous laisser toucher la main par un homme ; c’est nous dire que le plus chaste contact est dangereux, que la plus innocente familiarité cache un abîme. Je souriais de ces exagérations, tout en m’y soumettant pour ne scandaliser et n’étonner personne. Mon être était si tranquille ! Il l’a toujours été. Voilà pourquoi, moi qui ne sais rien des passions, j’aurais de bon cœur livré mon âme à une émotion quelconque, qui m’eût fait envisager avec joie l’idée d’être la compagne de mon meilleur ami !

L’étonnante naïveté de mademoiselle d’Estorade me fit sourire. Il devenait bien évident pour moi qu’elle était aussi enfant que la petite Sylvie. Mais une chose m’étonnait encore plus, c’est qu’avec tant d’ingénuité, elle regardât comme une nécessité de partager l’amour de Narcisse pour s’unir à lui. Une personne si soumise à des principes austères avait-elle besoin d’entraînement et d’enthousiasme ? Ne lui suffisait-il pas d’accomplir un devoir de conscience pour se trouver heureuse ? Et, d’ailleurs, ne m’avait-elle pas dit cent fois qu’elle ne s’occupait jamais de son propre bonheur, mais de celui des autres ?

Je lui rappelai ses propres paroles, et elle sourit mystérieusement, en me répondant qu’elle n’était ni si sublime ni si niaise que je la croyais.

— Je ne connais pas l’amour, me dit-elle, mais je le crois nécessaire dans le mariage. Je sais, par ma mère, que l’on est très-malheureux quand on l’éprouve sans l’inspirer. Narcisse serait donc à jamais à plaindre si je l’épousais sans l’aimer d’amour.

— Mais que savez-vous si vous ne l’aimez pas ainsi ? Qui vous a rendue assez savante pour distinguer l’amour de l’amitié ?

— Personne ne m’a rendue savante sur ce point, répondit-elle. Mais apparemment la femme la plus ignorante a un instinct qui l’éclaire. Je sens que je n’ai pas d’amour ; et, pour en revenir à Albany, je tiens beaucoup à lui prouver qu’il s’est trompé sur mon compte. Entre nous soit dit, ceci m’affecte et m’offense, qu’un homme que j’estimais tout au plus, et à qui je croyais tendre la main pour l’attirer vers moi, se soit imaginé planer sur ma pensée et qu’il se dise le maître de mon cœur et de ma vie. Vous aviez bien raison, Narcisse et vous, de me reprocher cette correspondance, et j’arrive à en rougir comme d’une faiblesse coupable. Tenez, mon ami, je voudrais revoir cet homme devant vous et devant Narcisse. Je ne puis souffrir qu’il emporte l’idée que je le pleure et que je me combats moi-même pour voir son mariage sans jalousie !

J’hésitai à répondre. Je demandai à n’avoir d’opinion sur ce projet qu’après avoir lu la correspondance. Juliette me remit toutes les lettres qu’elle avait reçues, et je les emportai avec celles qu’elle avait écrites.

Tout cela n’était pas très-volumineux. Je passai néanmoins la nuit à le lire attentivement, pesant chaque expression de Juliette, cherchant à deviner chaque pensée d’Albany.

Quand j’eus fini, je regardai Albany comme un sot, d’oser croire ouvertement à l’amour de mademoiselle d’Estorade pour lui, et de confier à un tiers le cas de conscience dont il se tourmentait. Comme il n’est de parole et de phrase dans aucune langue humaine qui ne soit susceptible d’un sens caché, il est bien certain qu’on pouvait voir, dans la généreuse et charitable sollicitude de Juliette, un amour qui se voile ou qui s’ignore lui-même ; mais, pour y trouver ce sens-là de préférence à l’autre, il fallait avoir le culte aveugle de soi-même. Il fallait être trois fois vain ; il fallait être Albany, en un mot.

Il était beaucoup plus facile de voir dans ses lettres, à lui, percer, à chaque mot, cette vanité outrée, sous des semblants de modestie. Là, je m’étonnai du manque de pénétration de mademoiselle d’Estorade. À sa place, je ne me fusse jamais donné la peine de répondre et de discuter de bonne foi avec lui comme avec une personne sérieuse. La seule crainte que je pusse garder, jusqu’à un certain point, sur la nature des sentiments de Juliette, venait donc surtout de l’illusion qu’elle avait nourrie sur le compte de cet homme. N’y avait-il pas eu, de la part de cette sage personne, un peu de coquetterie épistolaire ? Ses lettres étaient pourtant simples et concises. On n’eût pas pu les citer comme des modèles de grâce et de finesse féminine. On y sentait l’habitude invétérée et rigide du détachement de soi-même. C’est peut-être là ce qui avait abusé Albany. Il n’avait pas compris des phrases comme celle-ci, par exemple : « Ce n’est pas de moi qu’il s’agit, c’est de vous, » et que l’on devait sans aucun doute traduire ainsi : « Je ne vous permets pas de regarder dans mon âme et dans ma vie ; il s’agit de vous examiner vous-même. » Tandis qu’à ses yeux, il fallait apparemment lire : « Je vous préfère à moi-même. »

Les lettres d’Albany, très-développées, pleines de dissertations musicales assez fortes, et de mélancolies romantiques assez bien tournées, avaient bien pu éblouir une personne qui avait connu un monde plus relevé que son milieu actuel, et qui éprouvait les besoins de l’intelligence. J’ai déjà dit et je répète que, quand Albany oubliait de parler de lui-même, il était intelligent, spirituel même. En outre, il avait l’âme honnête et des élans de fierté sincère. Ce n’en était pas moins, selon moi, un artiste manqué et un homme médiocre, à cause de son caractère irrésolu, trop facile à entraîner, trop facile à ramener, trop amoureux de sa propre cause, trop confiant dans ses propres forces, trop prêt, en toute occasion, à faire bon marché du dévouement des autres et à le considérer comme un hommage dû à son génie.

Comme je connaissais déjà les lettres qui avaient précédé la première explication de Juliette avec Narcisse et avec moi, dans les rochers de la Gouvre, je m’attachai à bien peser celles qu’Albany lui avait écrites depuis cette même époque. Elles étaient beaucoup moins exaltées. Il semblait qu’il eût fait alors cette prétendue découverte de l’amour de mademoiselle d’Estorade pour lui, et qu’il craignît de l’encourager par trop de reconnaissance ; ou bien peut-être encore s’était-il cru tout à fait réhabilité à ses propres yeux, pour avoir fait cette chose si simple de quitter Julia, grâce à mademoiselle d’Estorade, et d’avoir rendu à ces deux femmes l’argent qu’elles lui avaient prêté. Il est certain que beaucoup d’autres artistes vagabonds ne l’eussent pas fait ; mais, pour lui qui était né dans un milieu honorable et qui avait reçu une bonne éducation, il n’y avait réellement pas grand mérite.

Quelle qu’en fût la raison, cette nouvelle série de lettres était d’un tout autre ton que la première. Tout le mauvais passé de l’artiste paraissait effacé de sa mémoire. Il recommençait à parler de lui comme d’un homme supérieur méconnu, et semblait traiter d’égal à égal avec mademoiselle d’Estorade. Ceci me parut choquant. Je l’aimais mieux faisant de l’enthousiasme et l’appelant sa sainte et sa patronne, que lui écrivant sans façon ma chère sœur et mon amie. Juliette, en souffrant cette familiarité, avait été d’une indulgence trop chrétienne. Elle n’avait pas été assez femme, c’est-à-dire assez prudente et assez fière. Mais, en résumé, si elle avait eu pour lui, dans le secret de son âme, un peu de faiblesse, elle ne s’était jamais trahie, et Albany restait, à mes yeux, un impertinent de se croire adoré.

J’allai la trouver, le lendemain, et fus fort de son avis qu’elle devait voir Albany en ma présence, et lui montrer, par sa tranquillité, combien il s’était mépris.

— Je veux, me répondit-elle, que ce soit aussi en présence de Narcisse.

— Il faut alors, repris-je, que ce soit aussi en présence de tous nos amis, afin que, dans le cas où Albany aurait ici d’autres confidents que moi, plusieurs personnes fussent à même de constater qu’il s’est ridiculement vanté.

Nous convînmes de nos faits, et je me rendis sur-le-champ à l’hôtel où Albany était descendu. Je l’y trouvai, déjeunant seul dans sa chambre. Il s’était véritablement rangé ; il ne se montrait plus à toute heure dans les villes de province, et tenait à distance les flâneurs, avec lesquels il avait autrefois beaucoup trop frayé. Il n’entrait plus dans les cafés et ne jouait plus au billard. Il ne lorgnait plus les dames et n’embrassait plus les grisettes. C’était un tout autre homme. Il n’avait encore fait, à la Faille, qu’une visite, et c’était au docteur Fourchois, pour lui porter un petit présent et le remercier de ses soins. Il parlait déjà en homme établi qui a une fortune, une mission, un rang à occuper dans la société.

— Je pense, lui dis-je en souriant, que vous avez fait confidence au docteur de votre nouvelle position ?

— Non, monsieur, répondit-il ; je n’ai pas encore de position matrimoniale. Tant que je n’y serai pas autorisé par mademoiselle d’Estorade, je ne ferai part à personne d’un projet dont elle peut empêcher l’exécution.

— C’est pousser trop loin la déférence, repris-je d’un ton sérieux. Mademoiselle d’Estorade en a été surprise. Elle ne se savait pas votre amie à ce point-là. Vous pensez bien que je n’aurais jamais osé lui dire l’étrange interprétation que vous avez donnée à ses lettres. Elle doit l’ignorer ; elle en serait peut-être offensée, et votre intention n’est pas de la remercier par une impertinence de l’intérêt qu’elle vous a témoigné.

— Ainsi, vous ne lui avez pas dit ma pensée ? s’écria Albany. Eh bien, vous avez eu tort. Elle ne doit pas ignorer que mon dévouement ne reculerait devant aucun sacrifice.

— Je le lui ai dit ; elle le sait ; mais je vous répète qu’elle s’en étonne. Elle se demande pourquoi vous supposez qu’elle puisse faire une objection à l’événement heureux qui vous arrive.

Albany me regarda avec un immense étonnement, puis avec méfiance.

— J’aurais dû, reprit-il, lui dire tout à elle-même. Le docteur m’a appris, ce matin, qu’elle n’était plus cloîtrée, qu’elle sortait, qu’elle recevait du monde, enfin qu’elle s’était complétement affranchie de la règle monastique. Elle n’a donc plus de raisons pour ne pas me recevoir, s’il est vrai qu’elle ne craigne aucune émotion pour elle-même de cette entrevue.

Je compris alors que la résolution prise par Juliette de ne plus voir Albany, et signifiée à lui par elle-même dans plusieurs lettres, avait été, aux yeux de celui-ci, comme un aveu de sa peur et de sa faiblesse. Je me hâtai donc de lui dire qu’il avait raison de vouloir s’expliquer de ses projets avec mademoiselle d’Estorade en personne, et que je l’invitais à venir dîner chez moi, où il la verrait le soir même. Il fut très-étonné, puis très-content, puis il me parut un peu blessé de voir les choses s’arranger d’une façon si vulgaire. Il avait certainement craint un drame, et, bien que très-satisfait d’y échapper, il était désappointé d’être si facile à marier.

En le quittant, j’allai rejoindre Narcisse, à qui je racontai, de ce qui s’était passé, tout ce qu’il devait savoir, c’est-à-dire tous les faits accomplis, hormis les explications que j’avais eues avec mademoiselle d’Estorade, relativement à lui. Je m’abstins aussi de lui laisser pressentir qu’il me restait de légers doutes sur les sentiments secrets de Juliette. Ces doutes étaient trop peu formulés en moi-même, et, dans tous les cas, il me semblait que Juliette était à jamais guérie par la blessante leçon que lui infligeait la vanité d’Albany. Dès lors, j’espérais qu’elle pourrait aimer Narcisse, et, si cet excellent jeune homme pouvait être heureux par elle, c’était à la condition de ne plus souffrir du passé.

Mais Narcisse, ordinairement si ouvert et si facile à pénétrer, montra, cette fois, une sorte d’abattement dont je ne pus pas bien saisir la cause. Il ne fit aucune réflexion et se contenta de dire à plusieurs reprises :

— Elle veut que je sois là, j’y serai ! Si elle veut que je le jette par les fenêtres, me voilà prêt, et ça me fera plaisir. Si elle veut, au contraire, que je le reconduise avec beaucoup de politesse jusqu’à la diligence, ça ne m’amusera pas, mais je suis encore prêt. Ce qu’elle décidera sera bien, et je n’ai, en ceci comme en tout, qu’à lui obéir.

J’invitai le docteur et madame Pitard à dîner. J’avertis le curé que j’étais obligé d’avoir chez moi, le soir, un comédien ; à quoi il me répondit que cela lui était bien égal et qu’il viendrait comme à l’ordinaire. Je priai Narcisse de venir au dessert et d’entrer en même temps que mademoiselle d’Estorade.

Albany, qui avait fort mauvais ton dans l’occasion, avait aussi, dans l’occasion, le ton de la meilleure compagnie. Ma femme et Hortense le trouvèrent fort bien élevé, mais point aimable. En effet, il fut très-froid et comme méfiant. Il prenait sottement la situation. Il s’attendait à être mystifié, et se tenait d’avance sur la défensive.

Quand Juliette entra, avec Sylvie, déjà pendue au cou de Narcisse, qu’elles avaient trouvé dans l’antichambre, Albany sembla hésiter à la reconnaître. Le musicien avait peu d’aptitude, probablement, pour la peinture, car il n’avait jamais vu dans mademoiselle d’Estorade qu’une personne mal mise, sans charmes, d’une taille problématique, et beaucoup trop âgée pour lui. J’avais mis, à dessein, la conversation sur ce sujet pendant le dîner, et il s’était prononcé avec une sorte d’affectation, disant qu’il avait connu mademoiselle d’Estorade toute jeune et l’avait toujours trouvée vieille ; qu’elle avait de beaux yeux et l’air distingué, mais qu’elle ne régnerait jamais qu’au royaume des ombres.

— Parmi les bienheureux ! ajoutait-il, car c’est une sainte ; mais les saintes n’ont pas besoin d’être belles, et ce qu’elles doivent inspirer, avant tout, c’est le respect.

Ma femme avait vivement défendu la figure de Juliette, disant que, pour elle, c’était un idéal, et que, quant à la taille, elle avait l’air d’une fleur après l’orage. Albany avait souri singulièrement. Peut-être avait-il cru, un instant, que nous voulions lui faire épouser Juliette.

Lorsqu’il la vit mise avec élégance, coiffée avec goût et revenue à une manière d’être qui était beaucoup plus d’une duchesse que d’une béguine, il ne put surmonter son étonnement, et, comme il sentit qu’elle s’en apercevait, il perdit son assurance et la salua gauchement.

J’admirai le tact exquis de mademoiselle d’Estorade dans cette rencontre délicate. Elle lui parla la première, sans aucun malaise. Sa figure n’exprima ni joie, ni trouble, ni dépit, mais l’habituelle aménité et cette légère nuance, involontaire à coup sûr, d’indulgence protectrice, qui étaient le fond de son caractère.

Après le café, elle s’assit, avec lui et moi, dans un petit salon qui tenait au grand salon, et lui dit qu’elle avait appris avec satisfaction son prochain mariage.

— Car il paraît, ajouta-t-elle, que c’est ce que l’on appelle un bon mariage. Je vous connais assez pour croire que la personne vous inspire un véritable attachement. Je vous ai, pour ainsi dire, vu placé plusieurs fois entre vos goûts et vos intérêts, et toujours pressé de sacrifier les uns aux autres.

— Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi, répondit Albany embarrassé.

Mais il se remit pour ajouter d’un ton assez expressif :

— Ainsi, vous ne me garderiez pas votre estime si vous ne pensiez que je fais, en même temps qu’un mariage d’argent, un mariage d’inclination ?

— Je vous estimerai d’autant plus que vous ferez du mariage une chose sérieuse et de la fortune un bon usage. Maintenant, pouvez-vous me dire pourquoi, au lieu de m’écrire tout simplement votre résolution, vous avez chargé M. E… de m’en faire part ? Vous avez craint de me blesser, à ce qu’il m’a dit, parce que vous vous trouviez désormais empêché de me donner de vos nouvelles et de me demander conseil dans la gouverne de votre vie. Je suis encore assez de ce monde pour comprendre qu’une femme ne veuille pas souffrir d’autre influence sur son mari que la sienne propre, et, bien loin de m’en fâcher, je l’approuve. Il eût été cependant plus convenable et plus sincère de votre part, que votre femme, informée par vous de la sollicitude que je vous avais témoignée, m’écrivît à ce sujet quelques lignes affectueuses. J’y eusse été sensible, et j’aurais ouvertement déposé avec joie, entre ses mains, ce qu’il vous a plu d’appeler quelquefois, en riant, mon autorité souveraine dans vos conseils de conscience. Mais, apparemment, il s’est trouvé telle circonstance dont je ne puis être juge, et qui rend nécessaire et naturelle la manière dont vous avez cru devoir agir. Je suis persuadée que vos intentions sont bonnes, et vous voyez que j’accepte avec plaisir toutes les conditions de votre bonheur.

Albany, de plus en plus gêné, voulut s’excuser. Mademoiselle d’Estorade ne lui permit aucune révélation sur sa future moitié, et coupa court aux explications personnelles en lui faisant des questions bienveillantes sur son avenir, sur les relations et les occupations qu’il avait en vue. Puis elle rendit la conversation tout à fait générale, car le curé était venu, sans façons et très à propos, interrompre notre aparté.

Je remarquai un grand malaise chez Albany ; son amour-propre souffrait de l’école qu’il avait commise et de la très-douce mais très-pénétrante leçon qu’il venait de recevoir. Il fit mine de se retirer ; mais, soit qu’il désirât revenir, soit qu’il fût content de prendre une revanche quelconque, il céda aux sollicitations de ma femme, qui désirait l’entendre chanter. Il se fit bien un peu prier, attendant toujours que Juliette s’en mêlât, ce qu’elle fit de bonne grâce, mais sans avoir trop l’air d’y tenir. Il demanda alors le temps de la digestion et promit de revenir à neuf heures. Il ignorait que Juliette partait toujours à cette heure-là.

Elle resta cependant, disant qu’elle aurait du plaisir à entendre de la musique, mais effectivement pour se trouver bien en présence d’Albany, sous les yeux de Narcisse. Du moins, c’est ainsi qu’elle m’expliqua sa pensée, et Narcisse, à qui j’en fis part, s’en montra reconnaissant, mais sans cesser d’être, en dépit de lui-même, d’une tristesse mortelle.

À neuf heures, Albany reparut ; les enfants firent silence ; le curé même rangea vivement les cartes, et, notre auditoire se trouvant assez nombreux, Albany s’approcha du piano ; mais ma femme, qui devait l’accompagner, se trouva saisie d’une invincible timidité et supplia mademoiselle d’Estorade de la remplacer.

Juliette s’y refusa d’abord. Nous la savions bonne musicienne, mais jamais elle n’avait posé ses doigts sur aucun piano devant nous. On disait, au couvent, qu’elle jouait l’orgue admirablement à la chapelle de ses religieuses ; mais aucun homme, et très-peu de femmes étrangères à la communauté, n’étaient admis aux offices. Le docteur seul pouvait parler ex professo du talent de Juliette, l’ayant entendue par surprise un jour qu’elle étudiait. Elle se cachait de ce talent, soit qu’elle n’y crût pas elle-même, soit qu’elle en regardât l’exhibition comme une vanité mondaine dont elle devait s’abstenir.

Elle céda, cette fois, pour ne pas nous priver d’entendre Albany, et ne pouvant attacher d’importance à un simple accompagnement.

Albany chanta très-bien, mais Juliette l’accompagna encore mieux qu’il ne chantait ; et, comme si elle eût voulu le lui faire sentir, elle fit chanter au piano, en manière de ritournelle, le thème de certains motifs qu’il venait de dire, et où le modeste instrument trouva plus d’expression et de largeur que la voix humaine. Cela ne fut pas remarqué de tout le monde, mais de quelques-uns, qui y virent une leçon donnée à l’artiste présomptueux. Il parut le sentir lui-même, car il dit à mademoiselle d’Estorade, en manière de compliment enjoué, qu’elle lui faisait du tort, et que, s’il eût soupçonné en elle, autrefois, un pareil maître, c’est d’elle seule qu’il eût voulu prendre des leçons.

— Des leçons de chant ? lui répondit Juliette. C’eût été difficile : je n’ai pas l’apparence de voix.

— Peu importe, reprit l’artiste. Je vous eusse priée de jouer les thèmes des maîtres, et, à vous écouter, j’en eusse appris plus qu’avec tous les autres.

Le curé déclara, avec une franchise un peu ronde, qu’Albany avait raison, et le docteur pria Juliette de jouer un certain Sanctus, ou toute autre chose, qu’il lui avait entendu étudier sur l’orgue du couvent, une veille de Pâques.

Elle s’en défendit, prétendant que cela ennuierait tout le monde, mais ne paraissant point intimidée de révéler son savoir à Albany, qui était visiblement piqué de la sincérité du curé. Narcisse était dans un coin, silencieux et comme étranger à ce qui se passait autour de lui. Il se leva en voyant qu’elle se levait pour quitter le piano, et la regarda d’une manière suppliante, qui ne fut probablement comprise que d’elle et de moi. Elle s’arrêta, comme si elle eût regretté de s’être levée, et me donna le temps d’insister pour qu’elle se rassît et cédât à nos instances.

Elle joua alors je ne sais quoi de magnifiquement suave, qu’elle nous dit avoir trouvé dans de vieux cahiers de sa mère, mais dont elle était peut-être l’auteur, bien qu’elle n’ait jamais voulu l’avouer. C’était un court chef-d’œuvre que, dans tous les cas, elle comprenait et rendait aussi bien que le maître qui l’avait écrit ; et l’enthousiasme de ceux qui, en l’écoutant, le comprirent, se communiquant à ceux qui le comprenaient peu ou point, Juliette fut plus applaudie qu’Albany ne l’avait été. On lui cria bis ; mais elle regarda la pendule et s’y refusa obstinément.

— Il faut, dit-elle, qu’à dix heures j’aille coucher ma fille, et je ne veux pas vous priver d’entendre encore une fois M. Gerbier.

Albany s’en défendit ; mais tout le monde insista par politesse, et il chanta un grand air d’une façon remarquable. Il avait incontestablement une voix magnifique, beaucoup d’exercice et un grand savoir-faire ; mais, pour moi, il manquait d’individualité. Il chantait comme beaucoup d’autres qui chantent bien, mais qui ont appris et non trouvé leur manière. Il y avait plus d’âme et d’originalité dans une phrase simplement jouée par Juliette, que dans toutes les difficultés vaincues dont il prétendait nous éblouir. Mais, chose étrange dans notre vie intime, ce fut la première fois, et en même temps la dernière fois, que nous entendîmes Juliette.

À dix heures, elle nous souhaita le bonsoir, et, s’adressant à Narcisse, qui ne l’avait pas applaudie, mais qui avait pleuré, à la dérobée, dans son coin, pendant le prétendu Sanctus :

— Il faut, mon ami, lui dit-elle tout haut, que vous ayez l’obligeance de porter notre fille jusqu’à ma porte, car la voilà qui dort tout debout.

Et, comme, en parlant ainsi, elle passait dans l’antichambre pour mettre son manteau, elle vit Albany qui la suivait pour lui faire ses adieux en particulier. Il partait le lendemain ; c’était donc un éternel adieu. Juliette fit sentir qu’elle ne s’y trompait pas.

— Maintenant, lui dit-elle avec une sorte de gaieté, ce n’est probablement que dans une autre vie que j’aurai le plaisir de vous revoir, si toutefois nous prenons le même chemin. Je vous avertis que je ferai mon possible pour aller en paradis, dussé-je ne jamais vous y rencontrer ; et, en attendant, je prie Dieu de vous rendre très-excellent et, par conséquent, très-heureux sur la terre.

Albany était comme abasourdi de cette tranquillité d’âme. Il balbutia quelques mots que Narcisse n’entendit pas et qui ne parurent pas frapper Juliette ; puis il revint au salon, où il resta jusqu’à ce que l’on commençât à se retirer. Je vis qu’il parlait longtemps bas avec le docteur, et je retins celui-ci après que le chanteur eut pris congé de nous, pour lui demander à quel propos il lui avait fait une mine si courroucée en frappant du pied et levant les épaules.

— Tiens ! vous avez vu ça ! répondit le docteur. Le fait est que j’ai été un moment fort en colère. Ces gens de théâtre, ça ne respecte rien. Imaginez-vous que ce faiseur de gargouillades s’est mis à m’interroger sur Juliette de la façon la plus étrange. Ne s’est-il pas mis dans la tête que Sylvie était sa fille ? Oui, le diable m’emporte ! la fille de mademoiselle d’Estorade et de Narcisse ! parce qu’elle a dit notre fille en parlant à Narcisse de la petite ! Cela m’a révolté ! J’ai cru que cette idée courait la ville et qu’il l’avait déjà ramassée dans quelque guinguette. Je lui ai dit, je crois, des choses dures, à quoi il m’a répondu qu’il était très-content de mon indignation, puisqu’elle lui prouvait qu’il avait rêvé. Du reste, il m’a donné sa parole d’honneur qu’il ne fréquentait plus aucune buvette et qu’il avait pris cette sottise sous son bonnet. Je ne lui en ai pas fait mon compliment. Alors il m’a très-bien parlé de mademoiselle Juliette, trop bien peut-être. On eût dit qu’il en était jaloux, amoureux, par conséquent. Et il vient pourtant nous annoncer son prochain mariage ! Je le soupçonne de n’être pas dans son bon sens ou de s’être moqué de nous. Peut-être qu’il ne se marie pas du tout et qu’il est venu ici… je n’ose dire à quelle intention.

Je feignis de trouver le docteur aussi fou qu’Albany lui-même ; mais je n’étais pas tranquille, et, quand tout le monde fut retiré, j’avertis ma femme de mon dessein ; j’attendis un quart d’heure, je m’enveloppai de mon manteau, et je sortis seul, résolu de veiller sur Juliette et de m’opposer à toute tentative pour la troubler ou la compromettre.