Narcisse (Sand)/IX

Narcisse (1858)
Calmann Lévy (p. 216-245).
◄  VIII
Conclusion  ►


IX


Je m’en allai, d’instinct, tout droit au jardin de Narcisse. Il était une heure du matin.

L’horloge du couvent jeta dans les ténèbres sa note métallique, claire comme une voix d’argent, au moment où j’entrai dans la nouvelle maison de notre ami. Elle était terminée, mais encore humide, et il ne l’habitait pas encore. J’y avais fait déposer provisoirement certaines pièces de mécanique dont j’étais trop encombré chez moi. J’avais donc une clef de cette maison, et j’y pénétrai sans bruit. La nuit était assez froide. Des nuages fantastiques, qui semblaient pressés de courir à je ne sais quel sabbat, passaient sur la lune terne et triste. Par moments, on distinguait tout ; dans d’autres, on ne voyait pas à se conduire.

Comme je m’avançais à pas de loup dans le jardin, par un de ces moments d’obscurité, je me sentis prendre le bras rudement, et une voix irritée me demanda qui j’étais.

— C’est moi, Narcisse, répondis-je ; tranquillisez-vous, et parlons bas.

— Quoi ? qu’y a-t-il de nouveau ? me demanda-t-il avec anxiété.

— Il n’y a rien. Seulement, je crains quelque folie de la part de ce fat, et je ne veux pas que Juliette ignore à quel point elle doit se méfier de lui. Vous aviez la même pensée, puisque je vous rencontre ici ?

— Moi, j’ai quelque raison de plus pour craindre. Quand il lui a fait ses adieux, il lui a dit des paroles que je n’ai pas entendues. Dieu sait ce qu’il peut y avoir entre eux, mon ami ! Je vous dis cela sans croire qu’il y ait aucun mal, je vous le jure ! mais nous ne savons pas tout. Eh bien, qu’il en soit ce que Dieu voudra ; mais ce monsieur agira ouvertement, ou je le tuerai. S’il plaît à Juliette d’ouvrir cette porte que nous lui avons déjà vu ouvrir une fois, et de venir ici écouter des secrets où, maintenant, nous serions de trop, je jure que je n’écouterai pas et que je me tiendrai tranquille ; mais, s’il vient essayer de s’introduire chez elle par-dessus les murs, pour faire croire ce qui n’est point aux gens qui l’entourent, ce sera tant pis pour lui, aussi vrai que Dieu m’entend !

— Taisez-vous, lui dis-je, vous ne ferez rien sans ma volonté, à moins que vous ne soyez fou ! Tuer, ou seulement maltraiter un homme ici, serait, en vérité, une heureuse idée pour préserver Juliette de la calomnie ! Voyons, Narcisse, du calme ! on vient par la terrasse. Observons ! vous avez juré, d’ailleurs, que, si Juliette était d’accord avec lui, vous vous tiendriez tranquille.

Nous rentrâmes dans la maison, d’où, pendant une grande heure, nous vîmes, par intervalles, passer et repasser l’ombre d’Albany. Évidemment, il avait demandé et espéré un rendez-vous, et il l’attendait, en proie à l’inquiétude, à l’impatience et au froid de la nuit, dont nous ne souffrions guère moins que lui, mais auquel nous résistâmes héroïquement, pour ne pas le perdre de vue et ne pas trahir notre présence par un mouvement quelconque.

Nous comptâmes ainsi, tous les trois, les quarts et demi-quarts d’heure sonnés par l’horloge des Sœurs bleues. Étrange similitude d’angoisses entre Narcisse et Albany, l’un attendant que la porte du couvent s’ouvrît, l’autre craignant qu’elle ne vînt à s’ouvrir !

Quand deux heures sonnèrent, Albany parut perdre patience. Il alla essayer d’ouvrir cette inflexible porte de l’enclos des religieuses. Narcisse voulut alors s’élancer sur lui. Je le retins. La porte était bien verrouillée en dedans. Elle résista à quelques tentatives d’Albany, lequel pourtant y mit des précautions, puis revint dans l’allée, et marcha encore en frappant des pieds pour se réchauffer. L’horloge de la ville sonna le quart après deux heures, puis celle du couvent, qui retardait de trois minutes. Il paraît qu’Albany venait d’accorder à Juliette le quart d’heure de grâce, car nous l’entendîmes maudire, d’un mot énergique, le moment qui mettait fin à son espérance, et retourner vers la terrasse pour recommencer son ancienne escalade par la tonnelle des comédiens. Comment il avait pu pénétrer dans le jardin de la maison de ville, c’est ce que nous n’avons jamais su. Il devait avoir mis le concierge dans sa confidence.

C’était le moment d’agir. Narcisse voulut bien comprendre qu’après les soupçons manifestés au docteur par Albany, il devait à mademoiselle d’Estorade de me laisser seul prendre fait et cause pour elle. Il resta donc caché pendant que je courais après l’artiste. Je retins celui-ci au moment où il montait sur la terrasse auprès du pilastre.

— Permettez, monsieur, lui dis-je, vous ne passerez pas par ici. Vous ne pouvez pas ignorer que, dans les petites villes, on peut toujours être aperçu par un passant attardé, ou par un curieux cloué derrière une persienne. Or, je ne veux pas souffrir que, dans le voisinage d’une maison habitée par une personne que je respecte, vos étranges fantaisies d’escalade et de promenade nocturne donnent lieu à d’impudents commentaires. Vous aurez donc l’obligeance de repasser par ce jardin, de traverser la maison de M. Pardoux, qui précisément s’y trouve en ce moment, et d’en sortir avec nous, pour être vu, au besoin, par les gens qui veillent quelquefois dans le café une partie de la nuit, après la fermeture.

Albany voulut se fâcher ; mais, comme il vit que cela était fort inutile, il prit le parti de m’ouvrir son cœur.

— Je ferai ce que vous voudrez, dit-il, je suis dans mon tort. Mais, avant que je sorte, laissez-moi vous parler cinq minutes, seul à seul dans ce jardin. C’est pour Juliette, peut-être, une question de vie ou de mort.

— Parlez simplement. Je vous écoute.

— Seul ? Personne n’est là autour de nous ?

— Personne.

— Eh bien, sachez qu’elle m’aime ; j’en suis plus certain que jamais. Vous vous y êtes mal pris pour faire ma commission. J’étais clairvoyant, sincère et dévoué ; vous m’avez dépeint aveugle, vantard et ridicule. Vous avez blessé le cœur de la femme et aigri le caractère de l’homme. J’avais le droit de vouloir me justifier, vous ne m’avez pas laissé, chez vous, la liberté de le faire…

— Pour cela, je vous demande pardon, monsieur. Vous êtes sorti pendant deux heures dans la soirée, au lieu de chercher l’occasion de causer avec elle. Vous le pouviez cependant, sans que je fusse intervenu, si tel eût été le bon plaisir de la personne dont nous parlons.

— Je suis sorti deux heures, espérant que Juliette comprendrait ma souffrance et serait mieux disposée à m’écouter plus tard. Mais vous l’aviez si fort prévenue contre moi, que je n’ai trouvé en elle qu’une femme offensée, jouant très-bien son rôle et vengeant son orgueil blessé avec beaucoup d’ironie et de froideur. Eh bien, j’ai compris son désespoir quand même, et, sur-le-champ, j’ai pris le seul parti digne de moi, qui est de renoncer à l’autre mariage et de lui offrir mon cœur et ma main !

— Ah ! ah ! vous daignez lui offrir ?… Vraiment, vous êtes d’une générosité chevaleresque !

— Raillez tant qu’il vous plaira, monsieur. Si vous êtes un homme de cœur, vous vous en repentirez peut-être !

— Est-ce une menace ?

— Non, monsieur, je ne suis point venu ici pour ferrailler, à moins qu’on ne m’y contraigne. J’ai fait mes preuves ailleurs que sur les planches, et ce qui m’occupe ici est trop sérieux pour ne pas planer au-dessus des épigrammes que vous m’adressez. Je veux, j’exige que mademoiselle d’Estorade sache mes intentions. Je les lui ai écrites ce soir. En dépit de vous, ma lettre est dans ses mains. Au moment où elle sortait, au bras de M. Narcisse Pardoux, il a bien fallu qu’elle me laissât la lui glisser, à moins de faire un esclandre ridicule et d’amener une querelle entre moi et ce monsieur qui se pose en protecteur, et auquel je ne reconnais pas le droit de se mettre en travers de mon chemin. À présent, Juliette connaît toute mon âme. Elle sait que j’ai toujours deviné la sienne, et aujourd’hui plus que jamais. Elle sait que je n’avais jamais osé être amoureux d’elle, et que, de ce soir seulement, je vois clair en moi-même. Oui, c’est elle, c’est elle seule que j’aime, et tellement, que, pour elle, j’accepte le rôle le plus humiliant et le plus ridicule, qui est de venir ici attendre en vain l’entrevue que je lui ai offerte, et de m’exposer aux railleries de témoins fort mal disposés pour moi. Qu’importe, après tout, si elle a assez d’énergie pour voir que ses gardes du corps la trompent et que je suis de bonne foi ?

» Pardon, monsieur, pardon ! ajouta-t-il, en voyant que j’allais répliquer avec vivacité. Je ne dis pas cela pour vous… et, quand j’aurais de l’humeur, n’est-ce pas naturel ? Ce qui doit nous préoccuper avant tout, n’est-ce pas l’avenir de cette femme, qui aime sans espoir depuis si longtemps, depuis dix ans peut-être, et à qui, pour toute consolation, au moment où j’étais forcé de la quitter pour toujours, vous présentez une coupe de fiel et d’amertume ? Croyez-vous que le dépit et la dissimulation soient un baume sur une plaie ? Non ! c’est du poison que vous y mettez, et j’ose vous le dire : prenez garde à ce que vous faites ! Peut-être, en la voyant souffrir sans remède et finir sa jeunesse dans un morne silence, regretterez-vous amèrement de n’avoir pas mieux deviné à quelle fleur délicate, à quelle mystérieuse sensitive vous aviez affaire !

Albany continua sur ce thème, et, le développant avec animation, il me réduisit un peu au silence. Je n’avais jamais été bien tranquille sur le compte de Juliette, et j’avoue que j’eus très-grand’peur d’avoir fait fausse route. Pourtant, je ne pouvais me résoudre à encourager les prétentions d’un homme qui me paraissait, sinon indigne, du moins pas assez digne d’elle. Il vit que je me méfiais beaucoup de lui.

— Vous croyez, dit-il, que j’ai toujours eu l’ambition d’épouser la fortune, et que, maintenant, j’improvise cet amour, après avoir inventé lâchement la fable d’un riche mariage à Nantes, pour amener l’explosion des sentiments de Juliette ? Je veux vous donner la preuve de la vérité !

Et il me remit quelques lettres d’un homme d’affaires, que je pus lire ensuite, et qui attestaient la réalité de ses paroles. Mais il eut encore à se défendre d’un doute qui persistait en moi.

— Je n’ai pas précisément besoin de lire ces papiers, lui dis-je, pour vous croire incapable d’une bassesse ; mais je vous crois incertain et capricieux, de plus très-incapable d’un grand amour, et, je vous en demande pardon (nous sommes ici pour tout dire), trop épris de vous-même pour apaiser moralement la soif du grand amour que vous croyez inspirer. Répondez à toutes mes questions. Vous avez connu Juliette jeune, aussi aimable, aussi bonne, aussi angélique probablement qu’elle l’est aujourd’hui. Mais elle était pauvre, et vous ne l’avez pas aimée…

— Quand je l’eusse aimée, répondit Albany, à quoi cela eût-il abouti ? J’avais vingt-deux ans ; pouvais-je songer à un mariage auquel mes parents riches n’eussent jamais consenti ? Devais-je la compromettre ?

Je ne vous demande pas pourquoi vous ne lui avez pas parlé d’amour, je le comprends de reste ; je vous demande simplement si vous avez ressenti pour elle quelque velléité d’amour ?

— Je pourrais vous dire que je n’en sais rien, que j’avais pour elle, au su de tout le monde, une sympathie et une estime particulières ; mais je ne veux ni vous tromper, ni me tromper moi-même. Je ne croyais pas qu’il fût possible d’aimer Juliette autrement que comme une âme. Sa personne était, à cette époque, d’une laideur tranchée. Maigre, jaune, fade, on l’appelait autour de moi la boscotte, ou la petite vieille.

— Fort bien. J’ai pourtant peine à croire qu’elle n’eût pas déjà ces beaux yeux et ce regard magnétique que le plus lourd paysan ne peut rencontrer sans être pénétré d’un étonnement et d’un respect singuliers. Vous n’étiez guère artiste à cette époque, à ce qu’il paraît ; mais passons. Quand vous avez revu mademoiselle d’Estorade, il y a deux ans…

— Je serai franc. Elle m’a paru étrange. Elle était si mal fagotée !

— Et l’année dernière ?

— Plus étrange encore, presque belle par moments, puis, tout à coup, vieille de cent ans et se rendant justice sur ce point par l’entier délaissement de ce qui fait le charme, je dirais presque le sexe de la femme. C’était un être qui n’appartenait pas à l’humanité, que l’on pouvait invoquer à genoux, mais non pas serrer dans ses bras.

— Et à présent ?…

— À présent, c’est presque une femme, et, comme c’est toujours un ange, je sens qu’amoureux ou non comme on l’entend dans la vie ordinaire, je ne me détacherai jamais de ce souvenir. J’aurai toujours cette vision du ciel dans l’imagination, et ne verrai qu’avec dédain la robuste et matérielle beauté qui, ailleurs, me tend les bras sans émouvoir ni mon esprit ni mon cœur.

— Et c’est pourtant une robe de soie substituée à une robe de bure, qui a fait en vous ce miracle ! car mademoiselle d’Estorade est la même personne qui m’est apparue, à moi, il y a un an, et dont j’ai dit, avec un esprit tout à fait tranquille et désintéressé : « Voici une vierge qui, sans être belle, efface toutes les beautés de la terre. »

Je m’aperçus que j’avais tort de dire ainsi mon opinion sur Juliette ; car je rendais Albany tout à fait amoureux. Comme, par moments, il parlait très-bien, je faillis m’y laisser prendre ; mais quelques naïvetés lui revinrent qui me détrompèrent. Il était la proie d’un caprice subit, du dépit d’avoir manqué son effet, et il était résolu à manquer son riche mariage de Nantes, plutôt que de s’en aller humilié et pardonné. Je lui déclarai que je voyais le fond des choses, et que rien ne m’engagerait à me faire son avocat auprès de Juliette.

— Vous êtes libre, lui dis-je, de lui écrire ou d’obtenir d’elle qu’elle vous entende. Elle n’a aucun lien avec personne, aucune susceptibilité à ménager. Seulement, j’exige que vous agissiez au grand jour, et que vous ne cherchiez pas à la compromettre par de ridicules cachotteries. Vous savez que mademoiselle d’Estorade reçoit chez elle qui bon lui semble. En outre, ma maison vous reste ouverte. Je ne veux pas qu’il soit dit, surtout par vous, que j’exerce sur elle une influence contraire à son penchant. Pour compléter l’impartialité de mon rôle, je m’engage à ne pas lui dire un mot contre vous pendant trois jours. Après ce délai, si vous n’avez obtenu aucune espérance, vous partirez, je vous le déclare, et, si vous ne m’en donnez votre parole d’honneur, nous aurons très-sérieusement affaire ensemble.

— Je n’en crois rien, monsieur, répliqua Albany avec la douceur d’un homme peu facile à intimider. Vous savez que je ne reculerais pas, et vous ne voudriez pas m’amener à un éclat, si vous me jugiez capable de chercher à entacher la réputation de mademoiselle d’Estorade. J’ai eu tort de venir ici, j’en conviens ; je croyais cette maison encore inhabitable et ce jardin à l’abri de tous les regards. Je me suis trompé. Je puis être imprudent, mais non infâme, et vous n’aurez pas besoin, si je suis repoussé, de chercher à me faire peur. Ce serait fort inutile ; mais il ne s’agit pas de cela. Refusé, je me retire sans murmure et sans ressentiment. Encouragé, je reste, dussiez-vous me chercher querelle à toutes les heures du jour.

En achevant sa phrase, Albany éleva un peu la voix à dessein d’être entendu de Narcisse, car nous nous étions rapprochés de la maison. Je vis, avec déplaisir, Narcisse précisément à portée de l’entendre. Il se promenait de long en large dans une chambre du rez-de-chaussée, la fenêtre ouverte ; mais il avait réfléchi, et j’admirai l’empire qu’il avait repris sur lui-même. Il vint à notre rencontre sans dire un seul mot, et comme s’il n’eût pas vu Albany. Ce silence était peut-être plus éloquent que des paroles, car Albany ne trouva pas non plus un mot à lui adresser, et nous sortîmes tous les trois pour nous séparer, sans bruit, sur la place de la Comédie.

Il ne m’était plus possible de rien cacher à Narcisse des desseins et des espérances d’Albany. J’étais un peu ébranlé par l’assurance du comédien, et, précisément à cause de cela, j’essayais de m’en moquer. Je comptais sur Narcisse pour dissiper mes inquiétudes intérieures. Il devait être bien tranquillisé par la déception qu’Albany avait éprouvée dans son rendez-vous ; mais je le trouvai presque aussi muet avec moi qu’il l’avait été avec son rival. Il semblait, ou ne vouloir se permettre aucune opinion sur Juliette, ou couver quelque secrète résolution. Je ne le quittai qu’après l’avoir vu entrer dans la maison Pitard, où il demeurait, et je me promenai quelque temps à distance, pour m’assurer qu’il ne sortait pas dans le dessein d’aller provoquer Albany. Mais aucune porte ne se rouvrit, aucun autre pas que le mien ne résonna sur les pavés humides. Je rentrai chez moi à trois heures du matin.

J’avais résolu de ne pas aller interroger Juliette ; mais, dès neuf heures du matin, elle me fit demander. Elle me montra la lettre d’Albany, qui n’était que le résumé échevelé des confidences faites à moi depuis dans le jardin de Narcisse. Elle n’en paraissait nullement émue.

— Voilà de grandes folies et qui font craindre de grandes sottises dans l’avenir, me dit-elle avec le calme du mépris. Ce jeune homme a décidément une pauvre cervelle, et je plains la femme qu’il va épouser.

— Vous croyez donc qu’il l’épousera quand même ?

— Qui l’en empêchera ?

— L’amour qu’il a pour vous peut-être ?

— Peut-être ? Est-ce que vous aussi, mon ami, vous rêvez ?

— J’en aurais le droit ; j’ai fort peu dormi cette nuit ! Mais ne me faites pas de questions. Je me suis engagé, pour trois jours, à garder la neutralité.

— Vous avez eu tort. Cet amour improvisé ne méritait pas tant d’égards.

— N’importe ; attendez trois jours, je vous prie, avant de répondre quoi que ce soit, afin qu’on voie bien que vous avez pris le temps de la réflexion.

— Oh ! par exemple, répondit Juliette avec une certaine vivacité, ce n’est point là mon avis ! Vous voulez que, pendant trois jours, je laisse cet homme compter sur mon idiotisme ? Non, non, pas pendant une heure de plus.

En parlant ainsi, elle mit au bas de la lettre d’Albany ce peu de mots :

« Vu et désapprouvé.

« Juliette d’Estorade. »

Puis elle la plaça sous enveloppe, cacheta et écrivit l’adresse d’une main ferme. Elle lui renvoyait purement et simplement sa déclaration d’amour sans daigner lui expliquer les motifs de son dédain.

Je m’abstins de toute réflexion. J’avais promis ! Ma réserve impatienta Juliette, et je la trouvai plus vive et plus énergique que je ne l’avais vue.

— En vérité, dit-elle, je ne vous croyais pas si impartial envers moi. On ne doit pas l’être à ce point avec les gens qu’on aime ! Vous semblez ne pas vous soucier de l’injure qui m’est faite.

— Ne dites pas de ces choses-là devant Narcisse, lui répondis-je. Je crains fort qu’il ne perde patience avec l’homme qui entre encore la nuit dans son jardin.

— Ah ! s’écria Juliette émue ; Narcisse l’a vu ? Narcisse sait tout cela ? Et que dit-il, lui ? Pense-t-il qu’il faille ne pas m’influencer, mais attendre trois jours ma réponse ?

— Narcisse ne dit rien ; il est comme abasourdi. Mais le plus prudent serait de lui donner une commission à faire pour vous à Estorade.

— Eh bien, allez le chercher, répondit-elle. Je trouverai un prétexte pendant ce temps-là, et chargez-vous d’envoyer tout de suite ma lettre à Albany : le père Bondois serait trop long.

Je cherchai Narcisse au café Pitard ; il était sorti. Je le cherchai dans la ville ; on l’avait vu descendre à l’hôtel de la Tête-d’Or.

Je m’y rendis en toute hâte. On m’apprit qu’Albany et Narcisse étaient sortis ensemble, se dirigeant vers la route du Midi.

Je suivis leur trace, et les trouvai bras dessus, bras dessous, comme gens qui vont se battre en cachette, et qui affectent, devant les passants, d’être au mieux ensemble. Pourtant, ils causaient avec tant d’animation, à voix basse, qu’ils ne purent s’interrompre en me voyant. Au contraire, Narcisse me prit à témoin, et quelques paroles très-vives furent échangées. Je les engageai à quitter la route et à entrer avec moi dans une prairie où Narcisse, que je m’efforçais de calmer, s’expliqua devant moi.

— N’ayez crainte d’un duel, me dit-il. Monsieur voudrait fort que ce fût là mon idée, mais ce ne l’est point. Je n’ai jamais touché à une épée, et je ne sais ce que c’est d’aller risquer sa vie devant un homme dont on est résolu à se défaire. J’ai averti monsieur de mes intentions, et je les lui réitère devant vous. Il ne me plaît pas qu’il entre la nuit dans mon jardin, et je me trouve insulté par cette habitude-là, qui date de loin. Je lui ai défendu d’y remettre les pieds, et il m’a répondu de manière à me faire croire qu’il ne se le tient pas pour dit. Eh bien, comme je ne voulais pas risquer d’élever la voix malgré moi dans l’auberge, je l’ai prié de sortir avec moi pour entendre ce que j’avais à lui dire, et voici ce que c’est : Si je retrouve monsieur dans ma maison ou dans mon enclos, ou seulement sur mon mur, je le tuerai comme une fouine, sans l’avertir, sans lui donner le temps de se défendre ; je l’assassinerai, en un mot. Monsieur dit que ce sera le fait d’un lâche ; moi, je dis que non, car j’y risquerai bien assez ma vie ! J’irai faire ma déclaration sur l’heure et me constituer prisonnier ; la loi fera de mon cou ce qu’elle voudra. J’aurai là affaire à quelque chose de plus dangereux que l’épée d’un homme plus ou moins adroit. Je ne serai donc pas un poltron qui craint pour sa peau, et je me serai débarrassé d’un particulier qui m’offense.

Albany affecta de lever les épaules et de rire avec dédain du raisonnement terriblement serré de son rival. Il faisait bonne contenance, et j’approuvai le sang-froid dont il sut ne pas se départir. Il ne mêla pas plus mademoiselle d’Estorade au fond de la querelle que Narcisse ne l’avait fait. Son nom ne fut pas prononcé. Certes, Albany n’avait aucune envie de retourner dans le maudit jardin ; mais la manière dont Narcisse le lui interdisait ne lui permettait pas d’en faire la promesse. Pourtant, Narcisse s’obstinait à l’exiger, et une discussion si étrangement posée n’eût pu finir que par des voies de fait, si je ne me fusse trouvé là.

J’essayai d’apaiser Narcisse en lui disant qu’Albany m’avait donné, à moi, la parole d’honneur qu’il réclamait. Narcisse le savait bien, et il ne fut pas facile de l’amener à s’en contenter. Il était, à l’habitude, d’une douceur moutonnière ; mais, irrité, il avait aussi l’entêtement du mouton, qui se brise la tête contre un obstacle plutôt que de reculer. Les sarcasmes d’Albany l’exaspéraient. Il était rouge à faire craindre un coup de sang.

Je pris assez d’empire sur Albany pour l’amener à une sorte de conciliation, à savoir : de me renouveler, en présence de Narcisse, le serment qu’il m’avait fait, et j’obligeai Narcisse de s’en contenter. Aussitôt je le pris par le bras, pour lui dire que mademoiselle d’Estorade l’attendait et lui demandait un service qui ne souffrait pas un instant de retard. Je restai seul avec Albany.

Je lui remis la lettre que Juliette lui renvoyait, avec les deux mots sans appel et la signature accablante qu’elle y avait ajoutés. Albany, assis à l’écart, les relut sans doute plus d’une fois, et en étudiant chaque caractère de l’écriture, car il resta plus d’un quart d’heure plongé dans ses réflexions. Il vint ensuite à moi, et me demanda des détails que je lui donnai avec une scrupuleuse exactitude.

— Ainsi, dit-il, elle était en colère, à ce que je vois ? Pauvre folle ! elle s’en repentira ! Mais, moi, j’ai assez fait pour l’acquit de ma conscience, et c’est à mon tour d’être piqué. À quelle heure part la diligence ?

— Dans une heure.

— Eh bien, je vais fermer ma valise, et je pars.

— Vous faites bien.

— Vous pensez que j’ai peur de M. Narcisse ?

— Non, mais que vous avez raison de vous préserver de vos propres imprudences et des suites qu’elles peuvent avoir. Narcisse est fort exalté. Quelle bravoure y aurait-il à vous jeter sous les coups d’un homme qui a le mépris du duel et le fanatisme de la guillotine ?

— Il est vrai que je n’aimerais pas à tomber dans un guet-apens, et que je n’entends rien à ce duel à l’américaine auquel il me convie. Mais là n’est pas la question. Un mot de Juliette m’eût fait tout braver. Je l’aimais… hier ! oui, je l’aimais passionnément ! mais, aujourd’hui, je retrouve en elle la béguine et la prude qu’elle ne peut pas ne pas être, et je pars content de moi, après le sacrifice que je lui ai offert, je pourrais dire aussi très-content d’elle, qui me préserve de l’insigne folie d’épouser une vieille fille dévote et bourgeoise.

Je laissai Albany exhaler ainsi son dépit. Narcisse ne l’eût pas souffert ; mais, moi, j’étais trop content de le voir renoncer à ses projets pour protester contre ses impertinences. Il voulait partir la tête haute, et, pour cela, il fallait lui laisser la satisfaction de dire le dernier mot. Je l’accompagnai donc très-patiemment à l’hôtel, feignant un peu de craindre de l’irriter ; et, quand je le vis, perché sur l’impériale de la diligence, enfoncer son bonnet de voyage sur ses oreilles, de l’air d’un homme qui pose l’éteignoir du dédain sur sa propre flamme, je m’applaudis de mon hypocrisie.

Je retournai au couvent. Narcisse y était encore.

— Arrivez donc, me dit Juliette, et regardez quelle figure de révolté l’on me fait ! Je ne peux pas obtenir qu’il aille me chercher un acte qui est dans mon secrétaire, à Estorade, et dont j’ai absolument besoin. Il dit que je ferais mieux d’y aller moi-même, ou de vous y envoyer, et que, quant à lui, il ne peut s’absenter. Voici la première fois de ma vie qu’il me refuse quelque chose, et je vous prie d’en prendre note.

— Si vous m’en croyez, lui répondis-je, nous partirons tous trois pour Estorade avec Sylvie, vu que je sais qu’un certain Albany vient bien de monter en diligence et de disparaître sur la route du Nord, en vous traitant de folle embéguinée et de prude embourgeoisée, mais que je ne sais pas si ce personnage, fort capricieux, n’aurait pas la fantaisie de revenir sur ses pas dans deux heures. Or, nous avons, je pense, assez supporté ses lubies ; nous avons été fort patients ; moi, pour mon compte, je l’ai été comme un saint ! Nous pourrions l’être moins par la suite, et vous-même, vous ne le seriez plus du tout, je parie. Ces impertinences ont lassé votre dignité. Croyez-moi, quittons la partie, et, comme le chemin d’Estorade est fort connu, nous pousserons un peu plus loin, n’importe où, sans dire d’avance et sans savoir nous-mêmes où nous allons. C’est la seule manière de n’être pas suivis.

Mademoiselle d’Estorade accepta avec joie, Narcisse avec répugnance. Il éprouvait un vague mais violent besoin de brutaliser son rival plus que de raison, et il lui semblait que le fuir était une défaite. Mais Juliette faisait déjà son paquet et celui de Sylvie. Deux heures après, la légère et confortable calèche qui avait remplacé l’antique patache cellulaire de mademoiselle d’Estorade nous déposait à la porte de son château. Ma femme et ma fille aînée étaient de la partie. Nous fîmes à Estorade un repas improvisé, et, aussitôt après, nous prîmes la route de Sainte-Florence, où nous pûmes arriver avant la nuit.

Nous nous promenâmes ainsi trois jours durant, à petites journées, de village en village, dans le plus romantique pays de la terre et par tous les chemins possibles ou impossibles. Cette flânerie, au cœur de l’hiver, eût paru insensée à des gens moins endurcis que nous aux hasards de la température et aux fatigues de la promenade. Mais la nature était magnifique à travers la brume rose du jour et sous le voile matinal de la gelée blanche. Le doux soleil de midi irisait les perles liquides pendues à toutes les herbes, et les arbres dépouillés accusaient les nobles formes de leur branchage, souvent trop voilées sous la feuillée de la belle saison. Tout nous semblait riant ou singulier, et tous les inconvénients de la route furent pris en bonne part. Sylvie et ma fille chantaient comme deux merles et folâtraient comme deux chevreaux au bord des ravins. Juliette, plus gaie et plus sensible aux choses extérieures que je ne l’avais jamais vue, semblait goûter un plaisir réel à enterrer le souvenir du passé pour saluer le sourire de l’avenir. Narcisse, en la voyant ainsi, était, par moments, plongé dans une muette ivresse. On eût dit qu’il craignait d’être réveillé au milieu d’un rêve de bonheur.

Le quatrième jour, avant midi, nous fûmes de retour à Estorade. Le temps s’était mis décidément au froid. Il avait gelé assez fort pour que les eaux fussent prises. Juliette nous demanda de lui sacrifier le reste de la journée. Elle voulait voir avec nous le ravin de la Gouvre, où, pour la première fois, quinze mois auparavant, elle nous avait donné rendez-vous. On prit un âne pour les deux enfants, dont les petits pieds étaient las de trotter, et nous remontâmes le torrent jusqu’au carrefour de gros rochers où nous avions reçu les confidences de notre amie.

Le ravin était presque impraticable, et pourtant Juliette le suivit à pied avec intrépidité. C’est pour le coup qu’elle me sembla avoir des ailes, et que je me demandai comment, sans nulle attention et nul effort apparents, elle voltigeait ainsi sur les roches glissantes, sans même accrocher son vêtement aux ronces du sentier.

Le spectacle que nous offrit le lit encaissé de la Gouvre valait bien, du reste, la peine que nous prîmes pour l’explorer. Les mille ruisseaux qui descendent brusquement des flancs du rocher étaient devenus des cascatelles de cristal solide, et les eaux torrentielles de la petite rivière luttant encore en beaucoup d’endroits contre la glace, c’était une chose curieuse et frappante que cette agonie du mouvement, qui achevait de se tordre et de gronder sous la main lourde et pétrifiée de l’hiver.

Au retour, nous eûmes à doubler le pas ; le jour baissait rapidement, et il fallait sortir avant la nuit de ces sentiers difficiles et périlleux. Quand nous fûmes auprès du feu pétillant, dans la grande salle à manger du manoir, je fus frappé de la beauté surnaturelle de Juliette. Elle avait eu très-chaud. L’ardeur du foyer séchait la sueur sur ses joues transparentes, et se reflétait en saphirs étincelants dans ses yeux bleus. Ses cheveux, ébouriffés par le vent, voltigeaient encore comme un nuage doré autour de son petit front découvert, luisant comme un marbre. Ce n’était plus la pâle et grêle madone byzantine ; c’était un de ces beaux enfants que Rubens semble avoir peints aux reflets de la nacre.

Cette illusion de jeunesse adolescente, qui, chez elle, était produite par la délicatesse des lignes et l’expression de candeur, fut si complète, en ce moment, par l’éclat du teint et l’animation du regard, que Narcisse, assis à côté d’elle, m’apparut, dans sa beauté colossale, comme un contraste invraisemblable. Il ne pouvait pas ressembler au mari, mais au père de cette petite fille. Sylvie elle-même, avec ses formes solides et sa grosse tête, était trop accusée, trop réelle auprès de sa mère adoptive.

Je me rappelai le premier jour où, après six mois d’absence, je l’avais revue, au clair de la lune, dans le jardin de Narcisse, et où j’avais été ravi et en même temps effrayé de cette sorte d’immatérialité qui la caractérisait en ce moment-là. Maintenant, il me semblait la voir pour la première fois vivante, mais d’une vie qui ne pouvait se mêler à celle d’aucun être de ce monde, et une sorte de douleur inexplicable me pénétra. Peu à peu, la salle devint sombre ; on n’avait pas encore allumé les bougies sur la table, et le feu avait cessé de flamber. Les ombres fortement accusées, creusèrent les yeux, tout à l’heure si purs, et les lignes du visage s’accusèrent profondément. Le corps, fatigué, s’affaissa sur lui-même, et la personne devint si courbe et si ployée, que je crus voir une petite centenaire, et que Narcisse m’apparut alors comme un fils pieux, attendant avec douleur et résignation le moment de la prendre dans ses bras pour la déposer dans la tombe.

Les cris joyeux des enfants, qui étaient allés à la cuisine et qui revenaient annoncer la soupe, dissipèrent les incompréhensibles vertiges auxquels j’étais en proie. On apporta de la lumière, chacun reprit son aspect habituel, et je trouvai seulement Juliette un peu plus pâle que de coutume. Je lui demandai si elle était fatiguée, elle me répondit en souriant :

— Je n’en sais rien ; je sais seulement que j’ai faim.

Elle mangea aussi peu que les autres jours, mais en ayant l’air d’y prendre plus de plaisir. Jamais je ne l’avais vue si enjouée, et cette gaieté fine et caressante avait un charme inexprimable. Quand on eut dîné, Sylvie s’endormit, le nez dans son assiette, et mademoiselle d’Estorade alla elle-même la coucher.

— Eh bien, mon ami, dis-je à Narcisse en passant au salon, n’êtes-vous pas plus heureux aujourd’hui qu’il y a quelques jours ?

— Non, pas du tout, répondit-il ; j’aurais voulu tuer Albany, et il vit ! Tant qu’il vivra… je croirai qu’il a jeté sur elle un mauvais sort.

— C’est trop de jalousie ! Je vous conseille, si vous êtes incurable, de ne jamais songer au bonheur.

— Je n’y ai jamais songé, reprit-il.

— Au fait, pensai-je, c’est moi qui ai rêvé tout seul ce mariage. Il est impossible ! Narcisse est sous le coup d’une recrudescence de jalousie qui ferait peut-être le malheur de Juliette.

J’en étais là de mes réflexions, quand on vint me dire que mademoiselle d’Estorade me priait de monter un instant chez elle. Je la trouvai assise, avec ma femme, auprès des deux petites filles endormies.

— Mon ami, me dit-elle d’une voix émue, j’ai voulu vous parler en même temps qu’à Blanche. J’ai fait mes réflexions durant ce voyage. En voyant Narcisse à toutes les heures du jour, si dévoué pour moi et si parfait en toutes choses, j’ai compris que je devais et que je pouvais l’aimer assez pour qu’il fût heureux avec moi. Je m’étais fait de fausses idées sur moi-même. Il me semble qu’enfin je vois et pense comme tout le monde. Dites-lui donc de me parler à cœur ouvert. Je lui ferai, moi, ma confession générale, et, comme, après tout, je ne suis pas bien coupable ni bien mauvaise, je suis sûre qu’il sera content de mes résolutions. Je peux vous les dire d’avance. Je demande encore quelques semaines de repos moral absolu. Je compte me mettre en retraite au couvent pour tout le carême, à Pâques, j’en sortirai ressuscitée, et, si Narcisse veut que nous soyons liés pour toujours l’un à l’autre, comme c’est aussi ma pensée et ma religion, nous nous marierons au printemps.

— Juliette ! Juliette ! m’écriai-je, surpris par je ne sais quelle vague inquiétude, avec vous on marche de surprise en surprise. Il y a quatre jours, tout cela était à jamais impossible ; aujourd’hui, c’est tout naturel, et vous l’annoncez avec une sérénité qui m’épouvante. Tout est arrangé, prévu comme pour un mariage de raison auquel vous songeriez depuis dix ans. Pourtant, il n’en est rien, et c’est peut-être une réaction… Je ne veux rien dire de plus ; mais, ma chère, ignorez-vous que Narcisse éprouve pour vous une passion ardente et profonde ?

— Quoi ? que me dites-vous ? reprit Juliette étonnée. Ne le sais-je pas ? Mais ne me disiez-vous pas l’autre jour que l’on devait se trouver heureux du bonheur que l’on donne ? Et lui en coûtera-t-il, à lui, de m’entourer de soins, de tendresse et de dévouement ? Qu’est-ce que cette passion dont vous parlez, sinon de l’affection contrariée par l’inquiétude ? Quand il aura reçu ma parole, il ne s’inquiétera plus. Il me connaît bien, j’espère ! Allez donc lui dire ce que je viens de résoudre, et vous verrez que sa tristesse passera tout d’un coup. Je le connais bien aussi, lui, peut-être ! Depuis si longtemps ! Je sais bien qu’il se défie toujours de lui-même, mais qu’il ne se méfiera jamais de ma loyauté. Allez, allez, vous dis-je ; je suis une âme active, mais je suis un caractère indolent et irrésolu quand il s’agit de moi. Ne me laissez pas temporiser, cela pourrait durer encore dix ans. Ma parole est donnée à Dieu ; prenez-la vite, et portez-la à ce brave cœur. S’il trouve que j’ai trop tardé, il me pardonnera, et, s’il trouve aussi le délai trop long, ou ma retraite au couvent trop pénible pour lui… eh bien, dites-lui que je ferai ce qu’il voudra ; car je n’ai plus qu’une pensée, qu’un espoir dans la vie, pour mon compte, c’est de le rendre heureux.

Juliette parlait avec l’autorité de l’inspiration. Toutes les objections qui m’étaient venues à l’esprit dans la soirée s’évanouirent comme des songes devant la confiance qu’elle montrait dans sa destinée, et aussi, je dois le dire, devant celle qu’éprouvait ma femme. Je courus retrouver Narcisse. J’étais fort ému de la nouvelle que je lui apportais, d’autant plus qu’il me parut encore plus accablé qu’il ne l’était quand je l’avais quitté. Je crus donc devoir l’interroger d’abord sur cette soudaine désespérance qui s’était emparée de lui.

— Il n’y a rien de soudain là-dedans, répondit-il. J’ai du chagrin depuis quatre jours. Je le surmonte et je l’oublie le plus que je peux ; mais, ce soir, je ne sais pas ce qui m’a pris. Il m’a semblé que Juliette avait la fièvre.

— La fièvre ? pourquoi la fièvre ?

— Oh ! je m’entends, la fièvre dans le cerveau. Elle n’est pas vive et riante comme cela naturellement. Elle lutte, voyez-vous ; mais, si Albany est un fat de dire qu’elle l’aime, il n’est pas un fou de le penser. Cette dernière lettre qu’il lui a écrite, je ne la connais pas, moi ; mais ça doit être bien tourné, et les femmes se prennent aux belles paroles plus qu’aux sentiments vrais…

Je l’interrompis.

— Voyons, Narcisse, n’appliquons pas trop ces lieux communs, malheureusement trop vrais, à une âme d’exception. Avant de vous désespérer, répondez encore à une question sérieuse. Vous êtes et vous serez jaloux, cela est inévitable ; mais sera-ce une jalousie éternelle, injuste et insupportable, par rapport au plus ou moins d’émotion que vous supposez dans le passé de Juliette, et dois-je me hâter de lui dire : « Préservez-vous d’un attachement immense, mais qui ne raisonne pas, et qui vous fera la vie amère ? » Ou bien dois-je croire que le jour où Juliette vous dira : « C’est vous que j’ai choisi et à qui je veux appartenir, » vous oublierez jusqu’au nom d’Albany, pour ne songer qu’à remercier Dieu et Juliette ?

Narcisse m’écoutait avec des yeux arrondis, presque hagards.

— Ah çà ! s’écria-t-il en se levant, comment me parlez-vous donc là ? Est-ce que vous vous amusez de moi, ou si c’est que je rêve ? Mais non, mais non, c’est moi qui suis fou ! Jamais Juliette ne me dira pareille chose !

Je lui rapportai mot à mot les paroles de Juliette. Il les écouta avec stupeur, ses yeux plongeant dans les miens, ou nageant dans le vague, comme ceux d’un extatique. Puis il mit sa figure dans ses deux mains et garda le silence. Mais je vis qu’il était secoué, de la tête aux pieds, par un tremblement nerveux, et les premières paroles qu’il essaya de me répondre furent inintelligibles. Enfin il se remit, et me dit, en se jetant dans mes bras :

— Devant Dieu, devant vous, sur la tête de Sylvie, et par l’âme de mon père, de ma mère et de ma pauvre sœur Louise, que j’ai tant aimés tous les trois, je jure que je crois à la parole de Juliette comme à celle de Dieu, et qu’à partir de ce jour, je ne sais plus s’il a existé un homme du nom d’Albany !

Narcisse disait la vérité. Il eût tenu parole !