Napoléon le PetitOllendorftome 7 (p. 138-139).


iv
QUI A VRAIMENT VOTÉ POUR M. BONAPARTE.

Nous le déclarons donc, nous le déclarons purement et simplement, le 20 décembre 1851, dix-huit jours après le 2, M. Bonaparte a fourré la main dans la conscience de chacun, et a volé à chacun son vote. D’autres font le mouchoir, lui fait l’empire. Tous les jours, pour des espiègleries de ce genre, un sergent de ville prend un homme au collet, et le mène au poste.

Entendons-nous pourtant.

Est-ce à dire que nous prétendions que personne n’a réellement voté pour M. Bonaparte ? Que personne n’a volontairement dit oui ? Que personne n’a librement et sciemment accepté cet homme ?

Loin de là.

M. Bonaparte a eu pour lui la tourbe des fonctionnaires, les douze cent mille parasites du budget, et leurs tenants et aboutissants, les corrompus, les compromis, les habiles ; et à leur suite, les crétins, masse notable.

Il a eu pour lui MM. les cardinaux, MM. les évêques, MM. les chanoines, MM. les curés, MM. les vicaires, MM. les archidiacres, diacres et sous-diacres, MM. les prébendiers, MM. les marguilliers, MM. les sacristains, MM. les bedeaux, MM. les suisses de paroisse, et les hommes « religieux », comme on dit. Oui, nous ne faisons nulle difficulté d’en convenir, M. Bonaparte a eu pour lui tous ces évêques qui se signent en Veuillot et en Montalembert, et tous ces hommes religieux, race précieuse, ancienne, mais fort accrue et recrutée depuis les terreurs propriétaires de 1848, lesquels prient en ces termes : O mon Dieu ! faites hausser les actions de Lyon ! Doux seigneur Jésus, faites-moi gagner vingt-cinq pour cent sur mon Naples-certificats-Rothschild ! Saints apôtres, vendez mes vins ! Bienheureux martyrs, doublez mes loyers ! Sainte Marie, mère de Dieu, vierge immaculée, étoile de la mer, jardin fermé, hortus conclusus, daignez jeter un œil favorable sur mon petit commerce situé au coin de la rue Tirechappe et de la rue Quincampoix ! tour d’ivoire, faites que la boutique d’en face aille mal !

Ont voté réellement et incontestablement pour M. Bonaparte : première catégorie, le fonctionnaire ; deuxième catégorie, le niais ; troisième catégorie, le voltairien-propriétaire-industriel-religieux.

Disons-le, l’intelligence humaine, et l’intellect bourgeois en particulier, ont de singulières énigmes. Nous le savons et nous n’avons nul désir de le cacher ; depuis le boutiquier jusqu’au banquier, depuis le petit marchand jusqu’à l’agent de change, bon nombre d’hommes de commerce et d’industrie en France, c’est-à-dire bon nombre de ces hommes qui savent ce que c’est qu’une confiance bien placée, qu’un dépôt fidèlement gardé, qu’une clef mise en mains sûres, ont voté, après le 2 décembre, pour M. Bonaparte. Le vote consommé, vous auriez accosté un de ces hommes de négoce, le premier venu, au hasard, et voici le dialogue que vous auriez pu échanger avec lui :

— Vous avez nommé Louis Bonaparte président de la République ?

— Oui.

— Le prendriez-vous pour garçon de caisse ?

— Non, certes !