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Napoléon le PetitOllendorftome 7 (p. 131-137).

Livre sixième - L’Absolution - Les 7 500 000 voix


Examen du vote

M. Louis Bonaparte est président de cette diligence.

Rappelons quelques principes.

Pour qu’un scrutin politique soit valable, il faut trois conditions absolues : premièrement, que le vote soit libre ; deuxièmement, que le vote soit éclairé ; troisièmement, que le chiffre soit sincère. Si l’une de ces trois conditions manque, le scrutin est nul. Qu’est-il, si les trois à la fois font défaut ?

Appliquons ces règles.

Premièrement. Que le vote soit libre.

Quelle a été la liberté du vote du 20 décembre, nous venons de le dire ; nous avons exprimé cette liberté par une image frappante d’évidence. Nous pourrions nous dispenser d’y rien ajouter. Que chacun de ceux qui ont voté se recueille et se demande sous quelle violence morale et matérielle il a déposé son bulletin dans la boîte. Nous pourrions citer telle commune de l’Yonne où, sur cinq cents chefs de famille, quatre cent trente ont été arrêtés ; le reste a voté oui ; telle commune du Loiret où, sur six cent trente-neuf chefs de famille, quatre cent quatre-vingt-dix-sept ont été arrêtés ou expulsés ; les cent quarante-deux échappés ont voté oui ; et ce que nous disons du Loiret et de l’Yonne, il faudrait le dire de tous les départements. Depuis le 2 décembre, chaque ville a sa nuée d’espions ; chaque bourg, chaque village, chaque hameau a son dénonciateur. Voter non, c’était la prison, c’était l’exil, c’était Lambessa. Dans les villages de tel département on apportait à la porte des mairies, nous disait un témoin oculaire, « des charges d’âne de bulletins oui ». Les maires, flanqués des gardes champêtres, les remettaient aux paysans. Il fallait voter. A Savigny, près Saint-Maur, le matin du vote, des gendarmes enthousiastes déclaraient que celui qui voterait non ne coucherait pas dans son lit. La gendarmerie a écroué à la maison d’arrêt de Valenciennes M. Parent fils, suppléant du juge de paix du canton de Bouchain, pour avoir engagé des habitants d’Avesne-le-Sec à voter non. Le neveu du représentant Aubry (du Nord) ayant vu distribuer par les agents du préfet des bulletins oui, dans la grande place de Lille, descendit sur cette place le lendemain et y distribua des bulletins non ; il fut arrêté et mis à la citadelle.

Pour ce qui est du vote de l’armée, une partie, complice, a voté dans sa propre cause. Le reste a suivi. Quant à la liberté même de ce vote des soldats, écoutons l’armée parler elle-même. Voici ce qu’écrit un soldat du 6e de ligne commandé par le colonel Degardarens de Boisse :

« Pour la troupe, le vote fut un appel. Les sous-officiers, les caporaux, les tambours et les soldats, placés par rang de contrôle, étaient appelés par le fourrier, en présence du colonel, du lieutenant-colonel, du chef de bataillon et des officiers de la compagnie, et, au fur et à mesure que chaque homme appelé répondait : Présent, son nom était inscrit par le sergent-major. Le colonel disait, en se frottant les mains : – Ma foi, messieurs, cela va comme sur des roulettes – quand un caporal de la compagnie à laquelle j’appartiens s’approche de la table où était le sergent-major et le prie de lui céder la plume, afin qu’il puisse inscrire lui-même son nom sur le registre Non qui devait rester en blanc.

« – Comment ! s’écrie le colonel, vous qui êtes porté pour fourrier et qui allez être nommé à la première vacance, vous désobéissez formellement à votre colonel, et cela en présence de votre compagnie ! Encore si ce refus que vous faites en ce moment n’était qu’un acte d’insubordination. Mais vous ne savez donc pas, malheureux, que par votre vote vous réclamez la destruction de l’armée, l’incendie de la maison de votre père, l’anéantissement de la société tout entière ! Vous tendez la main à la crapule ! Comment ! X…, vous que je voulais pousser, vous venez aujourd’hui m’avouer tout cela ? »

« Le pauvre diable, on le pense bien, se laissa inscrire comme tous les autres. »

Multipliez ce colonel par six cent mille, vous avez la pression des fonctionnaires de tout ordre, militaires, politiques, civils, administratifs, ecclésiastiques, judiciaires, douaniers, municipaux, scolaires, commerciaux, consulaires, par toute la France, sur le soldat, le bourgeois et le paysan. Ajoutez, comme nous l’avons déjà indiqué plus haut, la fausse jacquerie communiste et le réel terrorisme bonapartiste, le gouvernement pesant par la fantasmagorie sur les faibles et par la dictature sur les récalcitrants, et agitant deux épouvantes à la fois. Il faudrait un volume spécial pour raconter, exposer et approfondir les innombrables détails de cette immense extorsion de signatures qu’on appelle le vote du 20 décembre. Le vote du 20 décembre a terrassé l’honneur, l’initiative, l’intelligence et la vie morale de la nation. La France a été à ce vote comme le troupeau va à l’abattoir. Passons.

Deuxièmement. Que le vote soit éclairé.

Voici qui est élémentaire : là où il n’y a pas de liberté de la presse, il n’y a pas de vote. La liberté de la presse est la condition sine qua non du suffrage universel. Nullité radicale de tout scrutin fait en l’absence de la liberté de la presse. La liberté de la presse entraîne comme corollaires nécessaires la liberté de réunion, la liberté d’affichage, la liberté de colportage, toutes les libertés qu’engendre le droit, préexistant à tout, de s’éclairer avant de voter. Voter, c’est gouverner ; voter, c’est juger. Se figure-t-on un pilote aveugle au gouvernail ? Se figure-t-on le juge les oreilles bouchées et les yeux crevés ? Liberté donc, liberté de s’éclairer par tous les moyens, par l’enquête, par la presse, par la parole, par la discussion. Ceci est la garantie expresse et la condition d’être du suffrage universel. Pour qu’une chose soit faite valablement, il faut qu’elle soit faite sciemment. Où il n’y a pas de flambeau, il n’y a pas d’acte. Ce sont là des axiomes. Hors de ces axiomes, tout est nul de soi.

Maintenant, voyons : M. Bonaparte, dans son scrutin du 20 décembre, a-t-il obéi à ces axiomes ? A-t-il rempli ces conditions de presse libre, de réunions libres, de tribune libre, d’affichage libre, de colportage libre, d’enquête libre ? Un immense éclat de rire répond, même à l’Elysée.

Ainsi vous êtes forcé vous-même d’en convenir ; c’est comme cela qu’on a usé du « suffrage universel » ! Quoi ! je ne sais rien de ce qui s’est passé ! On a tué, égorgé, mitraillé, assassiné, et je l’ignore ! On a séquestré, torturé, expulsé, exilé, déporté, et je l’entrevois à peine ! Mon maire et mon curé me disent : Ces gens-là qu’on emmène liés de cordes, ce sont des repris de justice ! Je suis un paysan, je cultive un coin de terre au fond d’une province, vous supprimez le journal, vous étouffez les révélations, vous empêchez la vérité de m’arriver, et vous me faites voter ! Quoi ! dans la nuit la plus profonde ! Quoi ! à tâtons ! Quoi ! vous sortez brusquement de l’ombre un sabre à la main, et vous me dites : vote ! et vous appelez cela un scrutin !

Certes ! un scrutin « libre et spontané », disent les feuilles du coup d’État.

Toutes les roueries ont travaillé à ce vote. Un maire de village, espèce d’Escobar sauvageon poussé en plein champ, disait à ses paysans : Si vous votez oui, c’est pour la République ; si vous votez non, c’est contre la République. Les paysans ont voté oui.

Et puis éclairons une autre face de cette turpitude qu’on nomme « le plébiscite du 20 décembre ». Comment la question a-t-elle été posée ? y a-t-il eu choix possible ? a-t-on, et c’était bien le moins que dût faire un homme de coup d’État dans un si étrange scrutin que celui où il remettait tout en question, a-t-on ouvert à chaque parti la porte par où son principe pouvait entrer ? a-t-il été permis aux légitimistes de se tourner vers leur prince exilé et vers l’antique honneur des fleurs de lys ? a-t-il été permis aux orléanistes de se tourner vers cette famille proscrite qu’honorent les vaillants services de deux soldats, MM. de Joinville et d’Aumale, et qu’illustre cette grande âme, Mme la duchesse d’Orléans ? a-t-on offert au peuple, qui n’est pas un parti, lui, qui est le peuple, c’est-à-dire le souverain, lui a-t-on offert cette République vraie devant laquelle s’évanouit toute monarchie comme la nuit devant le jour, cette République qui est l’avenir évident et irrésistible du monde civilisé ; la République sans dictature ; la République de concorde, de science et de liberté ; la République du suffrage universel, de la paix universelle et du bien-être universel ; la République initiatrice des peuples et libératrice des nationalités ; cette République qui, après tout et quoi qu’on fasse, « aura », comme l’a dit ailleurs l’auteur de ce livre, « la France demain et après-demain l’Europe » ? A-t-on offert cela ? Non. Voici comment M. Bonaparte a présenté la chose : il y a eu à ce scrutin deux candidats : premier candidat, M. Bonaparte ; deuxième candidat, l’abîme. La France a eu le choix. Admirez l’adresse de l’homme, et un peu son humilité. M. Bonaparte s’est donné pour vis-à-vis dans cette affaire, qui ? M. de Chambord ? Non. M. de Joinville ? Non. La République ? Encore moins. M. Bonaparte, comme ces jolies créoles qui font ressortir leur beauté au moyen de quelque effroyable hottentote, s’est donné pour concurrent dans cette élection un fantôme, une vision, un socialisme de Nuremberg avec des dents et des griffes et une braise dans les yeux, l’ogre du Petit Poucet, le vampire de la Porte Saint-Martin, l’hydre de Théramène, le grand serpent de mer du Constitutionnel que les actionnaires ont eu la bonne grâce de lui prêter, le dragon de l’Apocalypse, la Tarasque, la Drée, le Gra-ouilli, un épouvantail. Aidé d’un Ruggieri quelconque, M. Bonaparte a fait sur ce monstre en carton un effet de feu de Bengale rouge, et a dit au votant effaré : Il n’y a de possible que ceci ou moi ; choisis ! Il a dit : Choisis entre la belle et la bête ; la bête, c’est le communisme ; la belle, c’est ma dictature. Choisis ! – Pas de milieu ! La société par terre, ta maison brûlée, ta grange pillée, ta vache volée, ton champ confisqué, ta femme violée, tes enfants massacrés, ton vin bu par autrui, toi-même mangé tout vif par cette grande gueule béante que tu vois là, ou moi empereur ! Moi, neveu du grand homme. Choisis. Moi, ou Croquemitaine.

Le bourgeois, effrayé et par conséquent enfant, le paysan, ignorant et par conséquent enfant, ont préféré M. Bonaparte à Croquemitaine. C’est là son triomphe. Disons pourtant que, sur dix millions de votants, il paraît que deux millions cinq cent mille auraient encore mieux aimé Croquemitaine. Après tout, M. Bonaparte n’a eu que sept millions cinq cent mille voix. Donc, et de cette façon, librement, comme on voit, sciemment, comme on voit, ce que M. Bonaparte a la bonté d’appeler le suffrage universel a voté. Voté quoi ?

La dictature, l’autocratie, la servitude, la République despotat, la France pachalik, les chaînes sur toutes les mains, le scellé sur toutes les bouches, le silence, l’abaissement, la peur, l’espion âme de tout ! On a donné à un homme – à vous ! – l’omnipotence et l’omniscience ! On a fait de cet homme le constituant suprême, le législateur unique, l’alpha du droit, l’oméga du pouvoir ! On a décrété qu’il est Minos, qu’il est Numa, qu’il est Solon, qu’il est Lycurgue ! On a incarné en lui le peuple, la nation, l’État, la loi ! et pour dix ans ! Quoi ! voter, moi citoyen, non seulement mon dessaisissement, ma déchéance et mon abdication, mais l’abdication pour dix années des générations nouvelles du suffrage universel sur lesquelles je n’ai aucun droit, sur lesquelles, vous usurpateur, vous me forcez d’usurper, ce qui, du reste, soit dit en passant, suffirait pour frapper de nullité ce scrutin monstrueux si toutes les nullités n’y étaient pas déjà amoncelées, entassées et amalgamées ! Quoi ! c’est cela que vous me faites faire ! Vous me faites voter que tout est fini, qu’il n’y a plus rien, que le peuple est un nègre ! Quoi ! vous me dites : Attendu que tu es souverain, tu vas te donner un maître ; attendu que tu es la France, tu vas devenir Haïti ! Quelle abominable dérision !

Voilà ce vote du 20 décembre, cette sanction, comme dit M. de Morny, cette absolution, comme dit M. Bonaparte. Vraiment, dans peu de temps d’ici, dans un an, dans un mois, dans une semaine peut-être, quand tout ce que nous voyons en ce moment se sera évanoui, on aura quelque honte d’avoir fait, ne fût-ce qu’une minute, à cet infâme semblant de vote qu’on appelle le scrutin des sept millions cinq cent mille voix, l’honneur de le discuter. C’est là pourtant la base unique, l’unique point d’appui, l’unique rempart de ce pouvoir prodigieux de M. Bonaparte. Ce vote est l’excuse des lâches ; ce vote est le bouclier des consciences déshonorées. Généraux, magistrats, évêques, toutes les forfaitures, toutes les prévarications, toutes les complicités, réfugient derrière ce vote leur ignominie. La France a parlé, disent-ils ; vox populi, vox Dei, le suffrage universel a voté ; tout est couvert par un scrutin. – Ça un vote ! ça un scrutin ! on crache dessus, et l’on passe.

Troisièmement. Que le chiffre soit sincère.

J’admire ce chiffre : 7,500,000. Il a dû faire bon effet, à travers le brouillard du 1er janvier, en lettres d’or de trois pieds de haut, sur le portail de Notre-Dame.

J’admire ce chiffre. Savez-vous pourquoi ? Parce que je le trouve humble. 7,500,000 ! Pourquoi 7,500,000 ? C’est peu. Personne ne refusait à M. Bonaparte la bonne mesure. Après ce qu’il avait fait le 2 décembre, il avait droit à mieux que cela. Vraiment, qui l’eût chicané ? Qui l’empêchait de mettre huit millions, dix millions, un chiffre rond ? Quant à moi, j’ai été trompé dans mes espérances. Je comptais sur l’unanimité. Coup d’État, vous êtes modeste.

Quoi ! on a fait tout ce que nous venons de rappeler ou de raconter, on a prêté un serment et l’on s’est parjuré ; on était le gardien d’une Constitution et on l’a détruite ; on était le serviteur d’une République et on l’a trahie ; on était l’agent d’une Assemblée souveraine et on l’a violemment brisée ; on a fait de la consigne militaire un poignard pour tuer l’honneur militaire, on s’est servi du drapeau de la France pour essuyer de la boue et de la honte ; on a mis les poucettes aux généraux d’Afrique, on a fait voyager les représentants du peuple dans les voitures cellulaires, on a empli Mazas, Vincennes, le mont Valérien et Sainte-Pélagie d’hommes inviolables ; on a arquebusé à bout portant sur la barricade du droit le législateur revêtu de cette écharpe, signe sacré et vénérable de la loi ; on a donné à tel colonel que nous pourrions nommer cent mille francs pour fouler aux pieds le devoir, et à chaque soldat dix francs par jour ; on a dépensé en quatre journées quarante mille francs d’eau-de-vie par brigade ; on a couvert de l’or de la Banque le tapis franc de l’Elysée, et on a dit aux amis : prenez ! on a tué M. Adde chez lui, M. Belval chez lui, M. Debaecque chez lui, M. Labilte chez lui, M. de Couvercelle chez lui, M. Monpelas chez lui, M. Thirion de Montauban chez lui ; on a massacré sur les boulevards et ailleurs, fusillé on ne sait où on ne sait qui, commis force meurtres dont on a la modestie de n’avouer que cent quatre-vingt-onze ; quoi ! on a changé les fossés des arbres du boulevard en cuvettes pleines de sang, on a répandu le sang de l’enfant avec le sang de la mère, et mêlé à tout cela le vin de Champagne des gendarmes, on a fait toutes ces choses, on s’est donné toutes ces peines, et quand on demande à la nation : êtes-vous contente ? on n’obtient que sept millions cinq cent mille oui ! – Vraiment, ce n’est pas payé.

Dévouez-vous donc à « sauver une société » ! O ingratitude des peuples ! En vérité, deux millions cinq cent mille bouches ont répondu non ! Qui est-ce qui disait donc que les sauvages de la mer du Sud appelaient les Français les oui-oui ? Parlons sérieusement. Car l’ironie pèse dans ces matières tragiques. Gens du coup d’état, personne ne croit à vos sept millions cinq cent mille voix. Tenez, un accès de franchise, avouez-le, vous êtes tous un peu grecs, vous trichez. Dans votre bilan du 2 décembre, vous comptez trop de votes et pas assez de cadavres. 7,500,000 ! Qu’est-ce que c’est que ce chiffre-là ? D’où vient-il ? D’où sort-il ? Que voulez-vous que nous en fassions ? Sept millions, huit millions, dix millions, qu’importe ! nous vous accordons tout et nous vous contestons tout.

Les sept millions, vous les avez, plus les cinq cent mille ; la somme plus l’appoint, vous le dites, prince, vous l’affirmez, vous le jurez, mais qui le prouve ? Qui a compté ? Baroche. Qui a scruté ? Rouher. Qui a contrôlé ? Piétri. Qui a additionné ? Maupas. Qui a vérifié ? Troplong. Qui a proclamé ? vous. C’est-à-dire que la bassesse a compté, la platitude a scruté, la rouerie a contrôlé, le faux a additionné, la vénalité a vérifié, le mensonge a proclamé. Bien.

Sur ce, M. Bonaparte monte au Capitole, ordonne à M. Sibour de remercier Jupiter, fait endosser une livrée bleu et or au sénat, bleu et argent au corps législatif, vert et or à son cocher, met la main sur son cœur, déclare qu’il est le produit du « suffrage universel », et que sa « légitimité » est sortie de l’urne du scrutin. Cette urne est un gobelet.