Napoléon III et l’Italie/03

Napoléon III et l’Italie
Revue des Deux Mondes4e période, tome 152 (p. 333-359).
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Napoléon III et l’Italie


III. L’ATTITUDE DE L’EUROPE [1]


XII. — LES RELATIONS DE LA COUR DE WINDSOR AVEC L’EMPEREUR EN FÉVRIER 1859

Au mois de février, l’opinion en France comme dans toute l’Europe se prononçait donc énergiquement contre une guerre dont la menace avait surgi spontanément, au milieu de circonstances mystérieuses qui lui donnaient les apparences d’une conspiration. Tous les cabinets se tenaient en garde ; ils voyaient dans les paroles et les actes de Napoléon III la trace d’un double jeu. Le ministre des Affaires étrangères à Berlin, le baron de Schleinitz, répondait à M. de Moustier, qui cherchait à pressentir l’attitude éventuelle du gouvernement prussien, que « la puissance qui assumerait le rôle d’agresseur ne pourrait pas compter sur les sympathies de la Prusse. » L’Angleterre, moins équivoque dans l’expression de sa pensée, se montrait ouvertement hostile. La sympathie que l’Empereur avait compté y rencontrer en soulevant la question italienne faisait entièrement défaut. Elle avait le sentiment de sa faiblesse et redoutait que l’influence de la France, déjà trop grande à ses yeux, ne devint, avec l’appui de l’Italie, prépondérante dans la Méditerranée. D’ailleurs, en présence de l’intimité de nos relations avec la Russie, elle resserrait de plus en plus ses liens avec l’Autriche et la Prusse.

Le 4 février, la reine Victoria, vivement alarmée, adressa une lettre émue à l’Empereur. Elle faisait appel à son cœur pour le supplier d’éviter à l’Europe une guerre calamiteuse qui mettrait le gouvernement britannique dans la douloureuse nécessité de se séparer de la France. — « Votre Majesté a vu, disait-elle, par le langage du parlement, quels sont les sentimens qui animent l’Angleterre. Son anxiété est égale à la mienne. Il a été rarement donné à un homme autant qu’à Votre Majesté d’exercer sur la tranquillité et le bonheur de l’Europe une influence aussi personnelle, aussi puissante. Elle a l’occasion de montrer au monde son respect des traités, de calmer ses appréhensions, de rétablir la confiance, ou bien de le jeter dans la confusion en provoquant une guerre dont l’étendue et la durée seraient impossibles à préciser. Si quelque chose pouvait augmenter le chagrin que je ressentirais en voyant éclater un conflit, ce serait de voir Votre Majesté entrer dans une voie où il serait impossible à l’Angleterre de la suivre. » Cet appel fait à sa sagesse, au nom d’une amitié qui lui était chère, car il en connaissait la sincérité, troubla vivement l’Empereur. Il essaya de rassurer la Reine et de se justifier sans y réussir. Il évita, dans ses explications, de préciser les engagemens qu’il avait pris avec le Piémont ; avec une conscience agitée, il s’indigna contre les soupçons dont il était l’objet, récrimina contre l’attitude de l’Allemagne et se retrancha, sans rien promettre, derrière les devoirs que lui imposaient l’honneur et les intérêts de la France. Sa lettre, bien que longue, mérite d’être reproduite en entier.

« C’est toujours avec reconnaissance que je reçois les conseils de Votre Majesté ; mais vous me permettrez de vous expliquer ce qui s’est passé depuis six ou huit mois : l’histoire en est curieuse. — Dans le cours de l’été dernier, j’ai reçu de l’Italie et surtout de la Sardaigne des communications confidentielles m’apprenant les troubles en Italie et m’annonçant l’imminence d’une insurrection. Le gouvernement sarde m’informait qu’il serait difficile de maintenir longtemps cet état de choses, que la situation était tellement tendue que le Piémont ne reculerait pas même, s’il en avait le moyen, devant une guerre avec l’Autriche. J’ai répondu que l’Italie avait toujours mes sympathies, mais que mon premier devoir était l’intérêt de mon pays ; que, si la politique traditionnelle de la France avait toujours été de s’opposer à l’influence exclusive de l’Autriche en Italie, mon gouvernement ne pouvait pas encourager une ligne de conduite agressive du Piémont, ni le soutenir dans une lutte où le droit ne serait pas de son côté ; mais que par contre il pouvait compter qu’il serait énergiquement appuyé s’il était attaqué. Les pourparlers n’eurent pas d’autre suite. Mais, au mois de novembre, l’excitation des esprits a repris en Italie, soit provoquée par les mesures impopulaires de l’Autriche, soit par des propos indiscrets tenus à Turin ; tout à coup des bruits de guerre se sont répandus, fondés sur nos relations avec l’Autriche, et ont provoqué une grande agitation. Depuis lors, malgré les déclarations pacifiques du Moniteur, tout a été interprété dans un sens belliqueux. Les préoccupations sont si vives qu’il me serait difficile de persuader l’opinion que je ne suis pas occupé à faire d’immenses préparatifs. Cependant la simple prudence m’ordonne de faire plus que je ne fais, car je ne puis m’aveugler sur le mauvais vouloir qui m’entoure. Je suis d’ailleurs pressé par le roi de Sardaigne de porter 20 000 hommes sur les Alpes pour parer à une attaque autrichienne. Je ne suis donc pas responsable de l’agitation, je ne m’en préoccupe pas d’ailleurs. Mais ce qui me blesse profondément comme homme et comme souverain, c’est que de simples bruits de guerre suffisent pour faire douter de ma modération et me faire accuser d’ambition. Malgré les complications qui peuvent surgir au-delà des Alpes et qui me touchent de près, on semble refuser à la France par anticipation l’influence qu’elle doit à son rang et à son histoire. L’Allemagne est-elle intervenue dans notre querelle avec la Russie ? Et l’Europe est-elle intervenue lorsque l’Allemagne a soutenu la cause du Holstein contre le Danemark ?

« J’avoue que cette attitude de l’Allemagne me donne à penser et que j’y vois de sérieux dangers pour l’avenir. J’ai le respect des traités ; je sais qu’on ne peut les changer sans l’assentiment général ; mais le respect des traités ne s’oppose nullement à mon devoir, qui est de suivre la politique en harmonie avec le bonheur et les intérêts de mon pays. »

A Windsor, on ne fut ni édifié ni rassuré par ces explications entremêlées d’expressions amères. Il était trop manifeste que Napoléon III cherchait à gagner du temps et à donner le change sur ses desseins véritables. Le gouvernement anglais était renseigné d’ailleurs ; il savait, par son envoyé à Turin, sir James Hudson, le confident et parfois l’inspirateur de M. de Cavour, à peu de choses près tout ce qui s’était passé à Plombières. En ne disant pas tout, Napoléon III avait aggravé les inquiétudes au lieu de les dissiper. Lord Malmesbury chargea lord Cowley de faire à l’Empereur d’énergiques remontrances.

« L’Empereur est abattu, disait lord Cowley, en rendant compte de son audience ; soit son entourage, soit quelque arrière-pensée l’empochent de ramener la confiance. Il suffirait qu’il déclarât solennellement qu’il ne veut pas la guerre, mais il ne le dit pas. »

Les correspondances reprirent de plus belle entre Windsor, Laeken et Cobourg. Le prince Albert et le duc Ernest s’indignaient lorsque l’Empereur, les trouvant sur son chemin, se plaignait de leur hostilité. — « Tu sais, écrivait le prince consort à son frère, qu’on nous reproche d’être des fauteurs de coalitions ; tu es troisième en rang, moi le second, et l’oncle Léopold le premier. » — Il n’avait pas lieu cependant de s’étonner qu’on les soupçonnât ; ils se mêlaient de tout ; partout on relevait des traces non équivoques d’une intervention remuante que ne justifiaient ni la situation du mari de la reine, ni la neutralité de la Belgique, ni le caractère minuscule du trône occupé par le duc de Cobourg. Sans cesse, dans le volume de Théodore Martin, dans les Mémoires du comte de Beust et ceux de M. de Vitzthum, on les voit dénoncer l’Empereur et, tandis que celui-ci se fie à leur amitié et à leur discrétion, répéter et interpréter avec malveillance ce qu’il leur a dit. — « J’ai conseillé à Berlin, écrit le duc de Cobourg, au commencement de février, que, si la guerre éclatait, on devait marcher sans tarder contre la France, à la tête de l’armée fédérale. On y a du reste le sentiment que la France veut commencer par l’Italie et finir par la Prusse. » — Le prince consort écrivait de son côté : — « Si vous voulez comprendre le discours de l’Empereur, lisez les Mémoires du prince Eugène. Napoléon donne à son fils adoptif des instructions pour la campagne d’Austerlitz au sujet du langage qu’il aura à tenir : « Parlez paix, lui dit-il, mais agissez en vue de la guerre. » — Quelques semaines plus tard, le prince poussait l’indiscrétion jusqu’à raconter au ministre d’une petite cour allemande, à M. de Vitzthum, des conversation intimes qu’il avait échangées avec Napoléon III. Il prétendait qu’à chaque rencontre, il lui avait parlé de la nécessité de réviser la carte et qu’au Congrès de Paris, il s’était adressé à d’autres sans être plus heureux. « Il a fini par trouver son homme à Plombières, ajoutait-il. Cavour est-il son instrument, ou est-il la dupe de Cavour ? Je l’ignore, il est difficile de scruter le fond des cœurs. Il nous écrit qu’il désire la paix et nous demande qu’en Angleterre et en Prusse on arrête les armemens, car il pourrait bien être forcé de tirer l’épée pour maintenir son prestige. » — L’Empereur parlait trop avec les étrangers et pas assez avec ses ministres et ses diplomates.

En parcourant toutes ces correspondances, si souvent compromettantes pour la politique impériale, on déplore amèrement que les papiers qui auraient pu servir à les contrôler et à les réfuter aient disparu, le 4 septembre, dans le sac des Tuileries et, le 21 mars, dans les incendies de la Commune. Les rares épaves qui ont été préservées du pillage ou des flammes ont permis de rectifier plus d’une erreur et de préciser plus d’un point d’histoire. Aucun souverain, malheureusement, n’a été moins préoccupé que Napoléon III du soin de sa défense. Tandis que, dans toutes les cours et toutes les chancelleries, on recueillait et on triait soigneusement tout ce qui était de nature à le compromettre, afin de s’en faire un jour une arme contre lui, lui, détruisait les lettres qui auraient pu le servir contre ses ennemis personnels.


XIII. — LE COMTE DE BEUST AUX TUILERIES ET A WINDSOR

Les ministres des petites cours allemandes s’agitaient beaucoup et, de tous, M. de Beust était le plus remuant. Il avait la manie de se frotter aux grandes puissances, de s’insinuer dans leurs affaires pour les embrouiller ; il jouait sur la scène politique le rôle des raisonneurs. Voyant les événemens se précipiter, pour rehausser son importance, il crut devoir faire une tournée diplomatique à Berlin, à Francfort, à Paris et à Londres. Il raconte, dans ses pâles et insignifians Mémoires, qu’arrivé à Paris, il se trouva sous le coup d’une audience impériale, sollicitée à son insu par l’envoyé saxon.

Il grillait d’envie d’être reçu par l’Empereur, et il prétend l’avoir été malgré lui, par suite d’un excès de zèle de M. de Seebach ! « Je n’ai pas besoin d’ajouter, dit-il, que ma visite aux Tuileries, préparée par l’ambassadeur saxon, m’ennuyait fort : il n’est jamais agréable d’entrer dans une maison où l’on sait que règne la mauvaise humeur. » M. de Beust avait un moyen bien simple d’échapper à cet ennui : c’était de ne pas venir à Paris ou de ne pas s’y arrêter. L’Empereur le reçut dans son cabinet ; le voyant arriver en grand uniforme, chamarré de décorations, il s’excusa de le recevoir ou redingote, sans cérémonie. « Vous venez du reste en ennemi, lui dit-il ; il me semble (permettez-moi de vous en faire l’observation) que les gouvernemens allemands de second ordre se prêtent dans tout ceci à un rôle de dupes. Je crois savoir qu’on ne soulève les passions dans la Confédération germanique contre la France, qu’avec l’espoir et la certitude d’en finir cette fois avec les cours allemandes. »

Le mot de dupe était dur ; l’Empereur eut à le regretter. Son interlocuteur, pour se laver d’un tel reproche, se lança dans d’interminables dissertations sur la Diète, sur ses rouages, ses tendances ; il revint sur son attitude pendant la guerre d’Orient, et, de déductions en déductions, en arriva à conclure que l’article 47 du pacte fédéral imposait à la Confédération le devoir de défendre l’Autriche, si elle était l’objet d’une agression. L’Empereur parut écouter ces explications avec un calme parfait, sans chercher à les réfuter : « Rassurez-vous, dit-il, quand le ministre saxon fut à bout d’éloquence, nous aurons soin de désintéresser l’Allemagne de la lutte, en évitant ses frontières. — C’est un engagement illusoire, répondit M. de Beust, car la France ne peut pas calculer d’avance les chances et les limites de la guerre. — Ainsi, vous croyez la neutralité impossible ? — Je crois que, si la guerre éclate, il sera impossible à l’Allemagne de n’y être pas engagée. — Mais savez-vous que l’attitude de l’Allemagne commence à devenir inquiétante pour l’Europe ? On ne peut plus faire un pas, ni s’intéresser à une question quelconque, sans la trouver sur son chemin. D’un côté, vous menacez le Danemark, de l’autre, l’Autriche étend ses bras jusqu’à Naples, et là encore vous êtes avec elle. J’espère, ajouta l’Empereur en le congédiant, vous revoir, mais non pas en ennemi ! »

Ils se revirent, en effet, au lendemain de Sadowa, au mois de juillet 1866, et à Salzbourg, en 1867, s’efforçant de réparer des fautes irréparables.

A Londres, M. de Beust se sentit plus à l’aise ; les passions qui s’agitaient en Angleterre répondaient aux siennes. Il constata avec satisfaction qu’à la cour de Windsor, on était infiniment mieux disposé pour l’Autriche que pour la France. Lord Malmesbury le mit au comble de la joie en lui disant qu’il croyait le moment venu pour l’Allemagne de placer un corps d’observation sur le Rhin. Il prit acte du propos et non seulement se hâta d’en faire part au ministre de Prusse à Londres, mais il pria le roi de Saxe de communiquer son entretien avec le ministre anglais au prince régent, « car il importe, disait-il, que le cabinet de Berlin soit encouragé, si, comme je l’espère, son attitude vis-à-vis de la France devait s’accentuer. » Ce qui le charma tout particulièrement, ce furent les assurances « significatives » que lui donna lord Malmesbury au sujet de la neutralisation de la Baltique et de la mer du Nord : « Une démonstration allemande sur le Rhin, lui avait-il dit, ne saurait empêcher cette neutralisation. » M. de Beust était ravi ; les paroles qu’il avait recueillies à Londres dépassaient ses espérances. Il pensait avoir fait merveille et ne doutait pas qu’à son retour l’Allemagne reconnaissante ne le proclamât un grand politique.

Malheureusement, avant de repasser le détroit, il eut avec le prince consort un entretien qui lui donna à réfléchir : — « J’ai pénétré au fond de sa pensée, disait-il amèrement, et ce que j’y ai lu me suggère les plus tristes réflexions. Il ne m’a pas caché, hélas ! que toute son ambition était de voir les forces militaires de toute la Confédération sous le commandement suprême des Hohenzollern, et il m’a avoué qu’il n’avait pas abandonné le rêve, caressé en 1848, d’un empire prusso-allemand. » Le mot de dupe qu’il avait entendu aux Tuileries revint à son esprit : « Il n’est que trop vrai, disait-il mélancoliquement, nous serions des comparses, sans volonté, appelés à faire les frais d’un arrangement, si, bien inspirée, la Prusse faisait de l’Autriche son obligée. » Etre dupes et comparses, tel était en effet le sort réservé aux gouvernemens allemands de second ordre. En voulant entraîner la Prusse, ils lui donnaient forcément la haute main en Allemagne, et devaient en arriver à se livrer à elle. Chaque progrès de la Prusse marquait un pas de plus vers leur asservissement.

Napoléon III avait gardé de son entretien avec le ministre saxon une fâcheuse impression. Depuis qu’il était au pouvoir, il n’avait rien négligé pour s’assurer les sympathies de l’Allemagne. Si la Prusse avait pu forcer à Paris les portes du Congrès, c’était grâce à son active intervention, et c’est à son arbitrage dans l’affaire de Neuchâtel qu’elle devait d’être sortie de cuisans embarras. En toutes circonstances, il avait traité les souverains des États secondaires avec une extrême courtoisie et, si l’influence des ministres dirigeans de Saxe, de Hanovre, de Bavière et de Wurtemberg avait grandi au sein de la Confédération germanique, ils le devaient en partie à son appui. Malgré toutes ces avances et tous les services qu’il leur rendait, il les retrouvait partout sur son chemin, en Crimée, en Italie, hargneux, offensifs, bien que leurs intérêts ne fussent pas en jeu. Leurs organes rivalisaient de zèle pour démontrer, avec le général de Radowitz, qu’il fallait défendre le Rhin sur le Pô. C’en était trop ; aussi, en voyant les journaux allemands persister à l’accuser de vouloir reprendre le rôle de son oncle et déclarer qu’une attaque contre l’Autriche, fût-ce dans ses possessions extra - fédérales, serait considérée comme une attaque contre la Confédération germanique, donna-t-il cours à ses sentimens dans un article du Moniteur, écrit de sa main avec une verve éloquente. « Une partie de l’Allemagne, disait l’organe officiel, répond à l’attitude si calme du gouvernement français, par les alarmes les plus irréfléchies, sur une simple présomption que rien ne justifie et que tout repousse. Les préjugés s’éveillent, les défiances se propagent, les passions se déchaînent ; une sorte de croisade est menée dans les chambres et dans la presse de quelques Etats de la Confédération. On accuse la France d’entretenir des ambitions qu’elle désavoue, de préparer des conquêtes dont elle n’a pas besoin, et l’on s’efforce, par des calomnies, d’effrayer l’Europe d’agressions imaginaires, dont la pensée n’a même pas existé.

« Les hommes qui égarent de la sorte le patriotisme allemand se trompent de date ; ils n’ont rien oublié ni rien appris. Ils se sont endormis en 1812 et se réveillent, après un sommeil d’un demi-siècle, avec des sentimens et des passions ensevelis dans l’histoire et qui sont un contresens par rapport au temps présent. Ce sont des visionnaires qui veulent absolument défendre ce que personne ne songe à attaquer. Si le gouvernement français n’était pas convaincu que ses actes, ses principes, et la majorité du peuple allemand démentent les suspicions dont on voudrait le rendre l’objet, il aurait le droit d’être blessé ; il pourrait y voir non seulement une injustice, mais encore une atteinte à l’indépendance de sa politique. En effet, le mouvement qu’on essaye de provoquer sur le Rhin, à propos d’une question qui ne menace pas l’Allemagne et dans laquelle la Prusse est intervenue avec modération comme puissance européenne, ne tendrait à rien moins qu’à lui contester le droit de faire sentir son influence en Europe, et de défendre ses intérêts propres, même avec la plus extrême modération. C’est là une prétention qui serait blessante, si elle voulait être sérieuse. La France n’est pas enfermée dans ses frontières ; elle se manifeste dans le monde entier par l’action salutaire qu’elle exerce au profit de sa puissance personnelle en même temps que pour l’avantage de la civilisation. Quand une nation renonce à son rôle, elle abdique. Le peuple français a la susceptibilité de son honneur en même temps que la modération de sa force, et, si on l’excite par la menace, on le calme par la conciliation. »

C’était un vrai manifeste. Il s’adressait moins à la Prusse, louée pour sa sagesse et sa modération, qu’aux cours allemandes. Il était habile de séparer le Nord du Midi, mais le cabinet de Berlin ne s’y laissa pas prendre ; il ne cacha pas son mécontentement en voyant la Prusse mise en opposition avec le sentiment public en Allemagne.

L’Empereur n’atteignit pas le but qu’il s’était proposé ; sa profession de foi excita les passions qu’il devait calmer. « Les louanges dont on a comblé la Prusse, écrivait sir E. Malet, le 25 mars, l’ont mise dans une fausse position ; elles ont produit un effet absolument contraire à celui qu’on en attendait. »


XIV. — LA MISSION DE LORD COWLEY A VIENNE

La diplomatie contemporaine n’a pas traversé de période plus agitée, ni plus dramatique, que les quatre premiers mois de l’année 1859. La guerre de 1870 a éclaté comme un coup de foudre, dans une atmosphère saturée d’électricité ; celle de 1859, au contraire, longuement, savamment préparée, a été précédée par d’interminables négociations, avant de s’imposer à l’opinion fatiguée, énervée. Tout le monde l’appréhendait de longue date, sans qu’elle parût motivée par l’honneur outragé ou par l’équilibre des forces menacé. Les rapports entre Vienne et Turin étaient tendus depuis des années ; personne ne contestait que des réformes fussent désirables en Italie ; mais le bon sens se refusait à admettre que le Piémont, oublieux des défaites de Custozza et de Novare, subies en 1848 et 1849, pût commettre l’insigne folie de s’attaquer à l’Autriche sans être certain, cette fois, de l’appui résolu de la France. Tout, dans son attitude provocante depuis l’entrevue de Plombières, autorisait à craindre qu’il ne fût assuré de cet appui. Cependant, l’Empereur ayant protesté maintes fois et hautement de ses sentimens pacifiques, et déclaré solennellement qu’il n’avait pris d’autre engagement avec le royaume de Sardaigne que celui de le défendre contre une attaque inique et préméditée, les partisans de la paix, bien qu’inquiets, ne désespéraient pas. La diplomatie, d’ailleurs, redoublait d’activité ; on comptait sur ses efforts, sur son habileté, pour préserver l’Europe d’une conflagration générale. Les actes, malheureusement, à chaque instant, démentaient les déclarations de Napoléon III. On eût dit que les chancelleries, s’inspirant du mot de M. de Talleyrand, écrivaient des dépêches pour déguiser leur pensée. L’opinion passait par toutes les alternatives d’espoir et de déception. Aux assurances tranquillisantes du Moniteur, le gouvernement sarde avait répondu par l’émission d’un emprunt de 50 millions, puis par l’appel de ses contingens. Les articles contradictoires des journaux ne contribuaient pas peu à jeter le trouble dans les esprits. : le Siècle, organe du prince Napoléon, était belliqueux ; la Patrie, inspirée par les Tuileries, parlait un langage sibyllin ; le Constitutionnel, initié à la pensée du ministre des Affaires étrangères, se portait garant d’une solution pacifique. Cet imbroglio durait depuis le 1er janvier ; les plus experts renonçaient à y démêler la volonté du souverain. M. de Cavour et son roi seuls, à en juger par leurs manifestations, semblaient savoir ce qu’ils voulaient. C’était la guerre, à n’en pas douter ; seulement, ils n’étaient pas absolument certains d’y parvenir. Il leur fallait compter avec la volonté flottante de leur allié, qui, trop souvent à leur gré, subissait la pression de ses conseillers officiels et se laissait émouvoir par les objurgations de la reine Victoria et de son cabinet.

L’Angleterre, tout en désirant sincèrement le maintien de la paix, reculait devant les résolutions viriles qui eussent pu l’imposer. Mais ses diplomates déployaient une activité fiévreuse pour contrecarrer les desseins de M. de Cavour. A Turin même, sir James Hudson montrait le Piémont marchant à la remorque de la France, ruiné, discrédité, ayant perdu toute autorité en Italie, et toute sympathie en Europe [2]. Le cabinet de Vienne seul était ménagé ; cependant on ne laissait pas ignorer au comte Buol que, si l’Autriche ne procédait pas dans ses provinces à d’indispensables réformes, elle n’échapperait pas à la guerre. Les réformes étaient le cheval de bataille des ministres anglais ; ils les croyaient suffisantes à résoudre le problème italien.

« Agissez à Turin, répondait-on à Vienne, car il n’y a pas de question italienne, il n’y a qu’une ambition piémontaise. » M. de Cavour, au contraire, renvoyait la diplomatie britannique au comte Buol : « Ramenez-le, disait-il, à cesser de nous menacer, à déchirer ses traités secrets avec Naples, Parme, Modène, Florence et Rome ; faites-lui comprendre que l’Italie veut être libre et indépendante, et vous aurez assuré la paix. » A Pétersbourg, on escomptait la vengeance. « Si nous désirons la paix, disait le prince Gortchakof à sir John Crampton qui lui demandait d’unir ses efforts à ceux de l’Angleterre, nous ne pouvons pas peser au même poids la France et l’Autriche ; avec l’une nos relations sont cordiales, elles sont loin de l’être avec la seconde. Autrefois nous offrions volontiers nos bons offices, mais, notre politique n’y ayant pas trouvé son compte, nous n’avons plus de conseils à donner. Nous nous réservons toute notre liberté d’action. »

A Berlin, on cédait à de secrètes convoitises, on spéculait à la fois sur la défaite de l’Autriche et sur celle de la France, pour s’arrondir à leurs dépens, suivant les circonstances. C’est encore à Paris que les exhortations du ministère anglais étaient, en apparence, le mieux accueillies. L’Empereur, soit qu’il ne fût pas prêt, soit qu’il ne fût pas rassuré sur l’attitude éventuelle de la Prusse et de la Russie, ou qu’il ne jugeât pas l’opinion de la France et de l’Europe au diapason voulu, se montrait accommodant dans ses entretiens avec lord Cowley, et, lorsque celui-ci l’informa que son gouvernement songeait à s’interposer officieusement, il en parut enchanté. Il tenait à ménager l’Angleterre, à gagner du temps, à paraître subir la guerre ; la médiation anglaise, loin de le contrarier, servait ses desseins.

Se constituer l’intermédiaire entre la France et l’Autriche, qui ne pouvaient sur des questions aussi brûlantes entrer en explications directes, leur offrir ses bons offices pour les rapprocher et leur ménager une entente, telle était la tâche épineuse que le ministère Derby allait entreprendre. Son intention était louable, mais, au lieu de secourir l’Autriche, il lui rendait un mauvais service. L’Autriche était prête, ses adversaires ne l’étaient pas ; on arrêtait son bras intempestivement au moment où sans grands risques elle pouvait frapper le Piémont et l’écraser ; on lui faisait perdre le bénéfice d’une détermination énergique qui eût décontenancé la France et entraîné l’Allemagne. En la paralysant par des négociations compliquées et sans issue, on permettait à ses ennemis de précipiter à leur tour leurs arméniens et d’opérer leur jonction. C’était le cas de dire : « Que Dieu me garde de mes amis, je me charge de mes ennemis ! »

Le 13 février, après de longues hésitations, le ministère Derby prit enfin sa résolution. Espérant concilier les sympathies de l’opinion anglaise pour l’Italie avec les intérêts de sa politique, étroitement associée à celle du cabinet de Vienne à Constantinople, il proposa son intervention amicale entre la France et l’Autriche, autrement dit sa médiation officieuse. Evacuation des Etats pontificaux par les corps d’occupation français et autrichiens ; réformes libérales dans toute la péninsule ; renonciation de l’Autriche à ses traités secrets, et promesse de ne pas attaquer le Piémont : tel était grosso modo le programme de lord Malmesbury. L’ambassadeur de la Reine à Paris devait, après avoir discuté et arrêté ces conditions avec le gouvernement impérial, se rendre à Vienne pour les y faire prévaloir par la persuasion. Lord Cowley était tout désigné pour cette délicate mission. L’Empereur, qui appréciait sa loyauté, l’écoutait volontiers, et l’antipathie qu’il manifestait hautement contre le comte de Cavour le recommandait tout particulièrement à la Cour de Vienne. Napoléon III ne se fit donc pas prier pour accepter, sauf quelques modifications, les propositions anglaises ; il ne s’illusionnait pas cependant sur les arrière-pensées dont elles s’inspiraient. Il savait que le ministère Derby n’avait imaginé la mission de lord Cowley que pour troubler son jeu.

Le 22 février, lord Cowley partait pour Vienne. Sa mission n’avait pas de caractère officiel ; il devait s’assurer si les vues du gouvernement autrichien se conciliaient avec celles du gouvernement français. On s’en remettait à son éloquence, à son savoir-faire, pour convertir l’Autriche à une entente avec le cabinet des Tuileries sur les bases proposées par lord Malmesbury.

Au moment où lord Cowley quittait Paris, on apprit que le gouvernement pontifical se déclarait prêt à entrer en arrangemens avec la France et l’Autriche pour combiner à bref délai le retrait de leurs corps d’occupation, et que d’autre part le comte Buol prenait vis-à-vis de l’Angleterre l’engagement de ne pas attaquer le premier, pourvu que le Piémont respectât l’inviolabilité de son territoire et de celui de ses alliés. Le comte Buol avait habilement manœuvré ; la proposition d’évacuation, formulée sur ses conseils par le Saint-Siège, enlevait à M. de Cavour un des griefs que celui-ci avait coutume de faire sonner le plus haut ; et la promesse de l’Autriche de ne pas attaquer la première désarmait la France. Cette double concession allait singulièrement faciliter les pourparlers [3].

Le ministre de François-Joseph, bien qu’il eût les nerfs agacés par les incessantes provocations parties de Turin, se montra conciliant. Mais les bonnes dispositions qu’il rencontrait n’empochèrent pas lord Cowley de noter la conviction où l’on était à Vienne des sentimens belliqueux de la France ; l’indignation qu’y soulevait la seule pensée de céder des territoires à la Sardaigne ; enfin la confiance avec laquelle on escomptait le déchaînement des passions en Allemagne et l’assistance de toute la Confédération germanique. « Aussi longtemps qu’on laissera la Sardaigne armée, écrivait lord Cowley, je doute que l’Autriche veuille entrer en négociations, parce qu’elle la considère comme l’avant-garde de la France, destinée à lui laisser le temps d’armer, et elle n’aura aucune confiance dans les protestations pacifiques, tant que cette avant-garde subsistera. Le désarmement de la Sardaigne est à ses yeux le gage de la sincérité de la France. » Lord Cowley ne s’en mit pas moins à l’œuvre avec l’ardeur qu’inspire l’accomplissement d’un grand devoir. Convaincu que la paix du monde, et peut-être le salut d’un souverain auquel il était sincèrement attaché, dépendaient du succès de sa mission, il se porta garant de notre sincérité. Il réussit à arracher au cabinet de Vienne les concessions essentielles, largement suffisantes pour conjurer la guerre, si le gouvernement français s’était senti la force d’en imposer l’acceptation au cabinet de Turin.

Le comte Walewski le secondait de tout son pouvoir ; on le voit par les instructions adressées à notre chargé d’affaires, le marquis de Banneville. « La situation, lui écrivait-il, dans une lettre datée du 1er mars, est entièrement dans les mains de l’Autriche. Si on laisse partir lord Cowley sans mettre dans son bagage des élémens réels de négociation, il ne dépendra plus d’elle de déterminer le concours des événemens, et elle reconnaîtra, trop tard peut-être, la faute qu’elle aura commise. D’ailleurs, il ne faudrait pas s’y tromper à Vienne, si lord Cowley partait mécontent, l’attitude de l’Angleterre s’en ressentirait et son action, si modératrice jusqu’à présent, perdrait son efficacité.

« Le Piémont, ou plutôt M. de Cavour, s’agite ; son emprunt a manqué ; il comprend fort bien la portée des négociations engagées avec le comte de Buol ; l’évacuation des Etats romains l’inquiète, car elle n’est pas dans son programme ; tout cela le trouble. Il prétend que deux nouvelles divisions viennent renforcer l’armée autrichienne en Lombardie, qui va être placée sous le commandement du général Hess. Il veut appeler les contingens et provoquer une crise. Mais si, à Vienne, on apprécie avec exactitude la situation, le comte de Cavour s’agitera dans le vide et il finira peut-être par être la victime de toutes ses folles conceptions.

« Dites à lord Cowley qu’il porte de grands intérêts dans les plis de sa toge, et que, quelles que soient les apparences, il peut être certain que, si sa mission aboutit à un résultat satisfaisant, il aura assuré la paix de l’Europe. »

En même temps, à la date du 2 mars, le comte Walewski, pour empêcher que M. de Cavour, par un coup de tête, ne se jetât à la traverse des négociations poursuivies à Vienne, chargeait le prince de la Tour d’Auvergne de ne pas lui laisser ignorer que, s’il faisait surgir des prétextes de guerre, il pouvait être certain que l’Empereur ne lui viendrait pas en aide. « Qu’il ne se fasse aucune illusion ; si, malgré nos avertissemens, il persistait dans ses provocations, il aurait à s’en prendre à lui-même des conséquences. Il est bien nécessaire que la responsabilité de l’Empereur et celle de son gouvernement soient dégagées. Nigra est ici depuis trois jours. Je ne l’ai pas vu. Je sais à peu près tout ce qu’il a dit et tout ce qu’on lui a dit. Tenez pour certain que tout ce qu’on lui a dit n’est pas de nature à infirmer tout ce que je vous écris.

« J’ai vu une note secrètement remise aux Tuileries, énonçant les inquiétudes qu’on ressent à Turin sur l’augmentation de l’armée autrichienne et sur la possibilité d’une attaque inopinée des Autrichiens. Dans cette note, on parle de précautions à prendre, de l’appel des contingens, etc., etc. J’ai dit à l’Empereur que j’étais étonné qu’on osât encore l’entretenir de semblables billevesées, aussi ridicules qu’absurdes. Sa Majesté a été de mon avis. Il faut vraiment qu’on ait une bien grande confiance dans notre crédulité pour chercher itérativement à faire luire à nos yeux de pareils fantômes. L’appel des contingens, si l’on devait y procéder, ne serait motivé par rien ; je vous l’ai mandé par le télégraphe, et je vous le répète. Quant aux menées de M. Nigra à Paris, elles n’auront d’autres résultats que de couvrir de confusion ceux qui les inspirent et ceux qui s’y prêtent. Je suis plus en droit que jamais de vous redire, au nom de l’Empereur avec lequel, ce matin même, je me suis entretenu à ce sujet, que notre politique avec la Sardaigne repose entièrement et exclusivement sur le sens littéral du traité, rien au-delà. »

Nous savons le cas qu’on faisait à Turin des recommandations de notre ministre des Affaires étrangères ; on jetait au panier ses notes et ses dépêches. Cette fois, on s’était trompé en méconnaissant ses avis ; ils étaient bien l’expression fidèle et résolue de la pensée de l’Empereur. Le Moniteur, dès le surlendemain 4 mars, le confirmait par un article à sensation qui ne pouvait laisser aucun doute sur les sentimens pacifiques de Napoléon III, et sur son parti pris de ne pas se laisser entraîner contre son gré.

« L’Empereur, disait l’organe officiel, n’a rien à cacher, rien à désavouer, soit dans ses préoccupations, soit dans ses alliances. L’intérêt français domine sa politique, et il justifie sa vigilance… L’Empereur a promis au roi de Sardaigne de Je défendre contre tout acte agressif de l’Autriche, il n’a promis rien de plus, et l’on sait qu’il tiendra parole. Sont-ce là des rêves de guerre ? Depuis quand n’est-il plus conforme aux règles de la prudence de prévoir les difficultés plus ou moins prochaines et d’en peser toutes les conséquences ?… N’est-il pas temps de se demander quand finiront ces vagues et absurdes rumeurs, répandues par la presse d’un bout de l’Europe à l’autre, signalant partout à la crédulité publique l’Empereur des Français comme poussant à la guerre et faisant peser sur lui seul la responsabilité des inquiétudes et des arméniens de l’Europe ? Où sont les paroles, les notes diplomatiques, les actes qui impliquent la volonté de provoquer la guerre pour les passions qu’elle satisfait ou pour la gloire qu’elle procure ? Qui a vu les soldats, qui a compté les canons, qui a estimé les approvisionnemens ajoutés avec tant de frais et de hâte à l’état normal et réglementaire du pied de paix en Franco ? Où sont les levées extraordinaires, les appels de classe anticipés ? Qui pourrait montrer enfin les élémens de ces accusations générales que la malveillance invente, que la crédulité colporte, et que la sottise accepte ?

« Sans doute l’Empereur veille sur les causes diverses de complications éventuelles. Une telle prévoyance n’est ni de l’agitation, ni de la provocation. Etudier les questions, ce n’est pas les créer, et détourner d’elles son attention, ce ne serait non plus ni les supprimer, ni les résoudre. Au reste, l’examen de ces questions est entré dans la voie diplomatique, et rien n’autorise à croire que l’issue n’en sera pas favorable à la consolidation de la paix publique. »

Le coup était rude, inattendu pour M. de Cavour, et d’autant plus douloureux que cet article était marqué de la griffe même de l’Empereur. La politique de la paix l’avait emporté. Les Bourses de toute l’Europe répercutèrent instantanément le sentiment public par une forte hausse. On respirait, après de vives angoisses. Dans la capitale du Piémont, au contraire, la consternation régnait. « Nous avons appelé les contingens sous les armes ; c’est grave, écrivait la marquise Constance d’Azeglio. Dieu veuille que ce ne soit pas imprudent, fatal ! On est peu rassuré et peu rassurant. To be or not to be, voilà la question. Pour mieux préciser : Cavour est-il fou ou ne l’est-il pas ? » M. de Cavour n’était pas fou, mais furieux, et surtout contre le comte Walewski ; il le rendait responsable des véhémentes déclarations du Moniteur et chargeait son envoyé à Paris de ne pas lui ménager l’expression de son ressentiment. Le lendemain soir, au bal des Tuileries, M. de Villamarina, pale et agité, abordait le ministre en le priant de vouloir bien lui accorder quelques instans dans un salon éloigné pour lui permettre de l’entretenir, non pas officiellement, mais officieusement, d’affaires fort graves.

« L’article du Moniteur, dit-il, est un coup de foudre pour le Piémont. Le Roi est exaspéré, il veut abdiquer ou montera cheval pour se faire tuer dans un nouveau Novare. Le comte de Cavour est exaspéré ; il a été joué, il est déshonoré aux yeux du monde entier, il ne lui reste plus qu’à se jeter à l’eau ; mais, avant cela, il veut se justifier, il veut renvoyer la responsabilité à qui de droit. Ce n’est pas lui qui a pris l’initiative, on est venu le chercher ; il en a la preuve, il la produira. On l’a mis en avant et on l’abandonne ; il provoquera des interpellations à la Chambre et expliquera sa conduite à l’Europe et à l’Italie ; il appuiera de preuves toutes ses assertions. Les conséquences en seront fatales ; mais qu’importe ! puisque tout est perdu, il faut sauver l’honneur… Peut-être serait-il temps encore de tout arrêter ; une bonne déclaration précise et nette, suivie immédiatement d’effet, rétablirait la situation. »

Le comte Walewski ne se laissa pas déconcerter par cette dramatique sortie ; il répondit avec calme que l’article du Moniteur était l’expression exacte de la situation ; qu’il n’avait jamais cessé de le lui dire et de le faire dire au comte de Cavour par le prince de la Tour d’Auvergne ; que, d’ailleurs, il existait un traité secret, et que lorsqu’il existait un traité, toute autre promesse vague et indéfinie disparaissait devant le texte précis d’un acte aussi formel ; qu’il ne savait pas qui avait pris l’initiative du traité, dont l’avantage pour le Piémont était manifeste ; qu’il ignorait que M. de Cavour eût des pièces à produire, mais que ce qu’il savait, c’est que le scandale ne profitait jamais à personne, et qu’aux yeux des honnêtes gens, il faisait plus de tort à celui qui l’avait provoqué qu’à celui contre lequel il était dirigé ; qu’enfin il avait trop de confiance dans le patriotisme et dans l’esprit de M. de Cavour pour craindre un seul instant de le voir trahir un secret inviolable et appeler la publicité sur des lettres confiées, avec trop d’abandon peut-être, à son honneur et à sa loyauté ; en agissant de la sorte, d’ailleurs, il perdrait son pays et se perdrait lui-même. Il ajouta qu’il n’y avait pas un seul de nos agens en Italie, pas un seul des cabinets de l’Europe, sans en excepter celui de Saint-Pétersbourg, par qui il n’eût été prévenu à plusieurs reprises des indiscrétions de M. de Cavour, indiscrétions tendant à compromettre l’Empereur personnellement. Il termina enfin en disant que, lorsqu’il s’agissait des plus graves intérêts du pays, c’était bien mal apprécier l’Empereur et son gouvernement que de s’imaginer pouvoir, par la crainte d’un scandale quelconque, modifier leurs résolutions.

La mercuriale était justifiée après de telles menaces ; mais, si elle était sans réplique, elle n’était pas sans appel. Il restait une instance suprême, et c’est à elle que M. Nigra allait s’adresser. Le comte Walewski avait trop auguré de la volonté de son souverain ; il avait oublié que l’Italie était sa corde sensible et que, pour l’attendrir, il suffisait de faire vibrer cette corde. La diplomatie occulte devait cette fois encore l’emporter sur la diplomatie officielle. Napoléon III approuva cet appel des contingens que, la veille, il avait apprécié si sévèrement. Le comte Walewski, en mettant le prince de la Tour d’Auvergne au courant de ce violent incident, disait : « On a tant gémi, on a tant dit que cette déclaration du journal officiel était un abandon formel et que toute l’Italie la considérerait comme telle ; on a tant répété qu’il ne restait au roi de Sardaigne, notre allié le plus dévoué, qu’à abdiquer ou à se faire tuer, que l’Empereur s’est prêté à la mesure, en entendant Nigra [4] lui dire qu’elle était l’unique moyen de conjurer des résolutions désespérées. La démission du prince Napoléon a encore aggravé les choses. Il y a eu crise, vous le voyez ; mais cette crise, depuis hier, a pris fin. Tout aujourd’hui est subordonné à la mission de lord Cowley ; si elle aboutit, nous aurons échappé à un grand péril ; si elle échoue, il faudrait être prophète pour savoir ce qui adviendra. Tâchez de contenir la politique plus perfide encore que bouillante de l’homme aux lunettes. » Si le comte Walewski, dans ses lettres familières, appelait le comte de Cavour « l’homme aux lunettes, » ou parfois « la sirène de Turin, » ce qui n’était pas bien méchant, M. de Cavour, dans les siennes, traitait couramment M. Walewski de « niais » et de « vaniteux, » ce qui était peu distingué. Ils se détestaient ; leur haine était d’autant plus âpre qu’elle s’inspirait d’un ardent patriotisme. L’un voulait préserver la France d’une redoutable aventure ; l’autre cherchait à l’y entraîner pour assurer, à nos dépens, la grandeur de la maison de Savoie et l’unité de l’Italie.

Szarvady, qui était en rapports avec M. Bixio, et « parlait chaque jour à cinquante journaux, » sut vite ce qui s’était passé. Dès le 11 mars, il écrivait à Kossuth : « L’article du Moniteur a été extorqué par Walewski et Fould. Le prince Napoléon a donné sa démission ; son cousin l’a supplié de rester, mais il lui a répondu qu’il ne garderait son portefeuille que s’il renvoyait ses ministres. L’Empereur lui a demandé un mois pour cela, il a déclaré qu’il ne rentrerait que lorsque le sacrifice serait consommé. Il ne restera pas moins son vrai et unique ministre des Affaires italiennes. »

La France est peut-être le seul pays où des étrangers puissent, au mépris de l’hospitalité qu’elle leur accorde, s’immiscer ainsi dans les affaires, et ébruiter impunément des secrets d’Etat, sinon les trahir.
XV. — LES CONSEILS DE M. THIERS A L’EMPEREUR

M. Thiers, à ce moment, était en coquetterie avec les Tuileries. L’Empereur l’avait pris par son côté faible on lui décernant dans un de ses discours le titre d’ « historien national. » Il n’en avait pas fallu davantage pour amortir les ressontimens laissés par le Deux Décembre. Lorsque M. Thiers apprit que Napoléon III, lié avec le Piémont, méditait une guerre contre l’Autriche, il crut devoir intervenir et adressa au souverain des avis dictés d’ailleurs par la sagesse et le patriotisme. Il exposa, avec grand renfort de cartes, de notes et de documens, les chances de la guerre, à un familier de la Cour chargé de rapporter ses paroles à qui de droit. D’après lui, l’objectif dans une guerre contre l’Autriche ne pouvait être que Vienne, située à l’extrémité de la chaîne des Alpes. Il importait d’opérer par les deux versans, celui du Danube et celui de l’Adige ; en opérant par un seul, on s’exposait à un échec certain. Napoléon avait fait quatre campagnes en Italie, celle de 1796-1797, celle de 1800, celle de 1805 et celle de 1809.

En 1796-1797, Moreau était sur le Rhin avec 60 000 hommes, couvrant Bonaparte : la Prusse était neutre.

En 1800, Moreau marchait par la vallée du Danube avec 80 000 hommes, tandis que le Premier Consul descendait en Italie par le mont Saint-Bernard : la Prusse et l’Allemagne étaient neutres.

En 1806, l’Empereur marchait sur Linz, Masséna sur l’Adige avec 60 000 hommes : la Prusse et l’Allemagne étaient encore neutres.

En 1809 enfin, l’Empereur prenait par la vallée du Danube et le prince Eugène par l’Adige : la Bavière était avec la France ; la Prusse et le reste de l’Allemagne étaient toujours neutres.

Mais la guerre serait chanceuse si, par suite de la neutralité de l’Allemagne (comprenant le Frioul allemand et le Tyrol), l’armée française était réduite à n’opérer que sur l’Adige ; et les Autrichiens, en les admettant chassés des forteresses, pouvaient se retirer dans le Tyrol et refuser la paix. La diversion par l’Adriatique n’avait pas l’approbation de M. Thiers ; un débarquement entre Venise et Trieste lui paraissait gros de difficultés.

Ayant ainsi formulé ses appréciations stratégiques, le futur Président de la République déniait en quelque sorte à Napoléon III le droit moral d’entamer la lutte. « Pourquoi, disait-il, recommencer une nouvelle guerre, après celle de Crimée si inespérément heureuse, qui a valu à l’Empereur une position immense en Europe ? N’est-il pas traité par toutes les dynasties avec plus de déférence que ne le furent les Bourbons ? Ce serait braver la fortune, car l’influence de la France dans le monde ne laisse réellement rien à désirer. »

M. Thiers rappelait aussi que nos états militaires étaient insuffisans et qu’en 1814, Napoléon Ier avait reconnu s’être trompé sur les ressources de la France, dont la population n’était pas assez nombreuse pour lui permettre d’accomplir de si vastes desseins.

M. Thiers estimait encore que nos finances, bien qu’en bon état, n’autorisaient pas de pareils risques. Dans son opinion, un emprunt devait être facile avec l’alliance de l’Angleterre, mais difficile avec sa neutralité, et impossible avec son hostilité.

« Sous le premier Empire, disait-il pour conclure, la guerre était l’état normal ; aujourd’hui, c’est la paix. Napoléon III doit suivre l’exemple d’Auguste, qui, succédant à César, mettait sa gloire à être un politique et non un guerrier. Tous les gouvernemens ont péri par l’entêtement dans leurs fautes. Les ennemis et les détracteurs de l’Empereur lui reconnaissent ce grand mérite, de savoir s’arrêter à temps, lorsqu’il est dans une fausse voie. Puisse-t-il ne pas démériter de la confiance du pays et ne pas compromettre ses destinées ! »


XVI. — L’AGITATION EX Allemagne

La fermentation des esprits, loin de se calmer, s’étendait en Allemagne. « Jamais l’Allemagne depuis cinquante ans n’a été aussi irritée, » écrivait de Stuttgart sir Stafford Jerningham. Le consul général d’Angleterre à Leipzig, dans son rapport du 3 mars, dépeignait l’état des esprits dans la Confédération germanique sous des couleurs alarmantes : « Les événemens réveillent en Allemagne l’esprit de 1812 et de 1815. La Chambre bavaroise a décrété, le 23 février, à l’unanimité et par acclamation, la défense de l’exportation des chevaux. On a prononcé les discours les plus violens et pris la France à partie. Les mêmes sentimens se sont manifestés à Hanovre ; la Chambre a sommé le gouvernement de prendre les mesures nécessaires pour repousser toute attaque contre l’Autriche. Toute la presse allemande prend fait et cause pour les Autrichiens. Le parti libéral lui-même oublie les sympathies que lui inspirait l’Italie. La Diète de Francfort prendra des résolutions conformes au sentiment public ; elle déclarera que, si les possessions autrichiennes en Italie étaient menacées par la France, les gouvernemens allemands y verraient un danger pour la Confédération germanique. »

L’Autriche ne négligeait aucun effort pour entraîner les cours du Midi, dont plusieurs, disait-on, étaient enchaînées à sa politique par des traités secrets. On prévoyait que, si la guerre devait éclater, le passage du Tessin serait le moment décisif que le cabinet de Vienne choisirait pour tenter à Francfort un suprême effort, et réclamer de la Diète l’application de l’article 47 du pacte fédéral, imposant à la Confédération l’obligation de concourir à la défense des possessions non germaniques de l’un des confédérés engagé dans une guerre avec une puissance étrangère.

On disait même que, pour soulever plus sûrement les populations et forcer la main aux gouvernemens, le comte Buol se proposait de faire traverser aux troupes autrichiennes le territoire de la Confédération germanique. Déjà on annonçait le transport éventuel, par les chemins de fer de la Bohême, de 40 000 hommes, qui, dirigés sur le Vorarlberg, aux frontières du Tyrol, passeraient par Dresde et Leipzig. Le contingent saxon, — 18 000 hommes, — était sous les armes, prêt sans doute à opérer sa jonction avec l’armée impériale. Il était question également de pousser une pointe avec 400 000 Autrichiens sur le territoire français, par Germersheim, en traversant et en soulevant la Bavière.

Le cabinet des Tuileries s’alarmait de ces bruits. On se demandait à Paris si les Étals confédérés, à moins d’avouer l’existence de traités incompatibles avec leur neutralité, pouvaient laisser franchir leurs territoires à des troupes autrichiennes. Heureusement pour nous, la Prusse, jalouse de son influence sur les cours du Midi, s’appliquait à contrecarrer sous main la diplomatie autrichienne, avec l’arrière-pensée de profiter de ses embarras pour s’assurer la prépondérance à Francfort. « Si l’Autriche, disait M. de Schleinitz au marquis de Moustier, persistait à vouloir entraîner à sa suite les Etats allemands, il ne nous resterait d’autre alternative que de faire sauter la Diète. »

La Prusse ne se souciait pas de s’engager prématurément, elle se réservait pour tomber sur la France vaincue ou pour offrir sa médiation à la France victorieuse ; elle tenait surtout à s’entendre avec l’Angleterre et à prendre la tête des forces militaires de toute la Confédération ; le cabinet prussien insinuait que, pour briser les résistances, il pourrait être amené à l’occupation des Etats récalcitrans.

Cette perspective ne pouvait nous agréer ; nous ne pouvions autoriser la Prusse à mettre la main sur la Saxe et le Hanovre, sous le prétexte de contenir leurs ardeurs belliqueuses ; aussi M. de Moustier ne cachait-il pas à M. de Schleinitz que, si l’occupation projetée à Berlin devait avoir le caractère d’une concentration de forces, centralisant les contingens fédéraux sur nos frontières, nous serions obligés de procéder à des mesures analogues.

Nos correspondances d’outre-Rhin devenaient de jour en jour plus alarmantes. Un de nos diplomates en disponibilité, M. Bourée, envoyé en mission secrète pour s’enquérir des tendances de l’opinion et des gouvernemens germaniques, adressait au ministère des Affaires étrangères les rapports les plus pessimistes. M. de Moustier, seul de nos agens en Allemagne, ne perdait pas le sang-froid. Ce n’est pas qu’il se fît illusion sur la sincérité des assurances tranquillisantes qu’on se plaisait à lui donner ; son esprit était trop pénétrant pour que des protestations aussi équivoques pussent endormir sa vigilance. Il lisait dans le jeu du cabinet de Berlin, mais, confiant dans le succès de nos armées, il comptait, pour arrêter la Prusse, sur nos premières victoires.

Le comte Walewski s’appliquait de son côté à rassurer les cours allemandes, sans leur cacher cependant que leur parti pris de faire cause commune avec l’Autriche nous autoriserait à envisager la convenance, au point de vue stratégique, d’une campagne sur le territoire germanique et même à choisir pour théâtre de la guerre l’Allemagne de préférence à l’Italie. Il croyait qu’une attitude énergique était le seul moyen d’agir sur elles et de calmer leur effervescence.


XVII. — LE CONGRÈS RÉCLAMÉ PAR LA RUSSIE

Le ministère Derby avait tout lieu de se féliciter de son « intervention amicale. » La mission de lord Cowley n’avait pas échoué. Le gouvernement autrichien reconnaissait maintenant la nécessité de faire la part du feu. Il se déclarait prêt à évacuer les légations et à recommander au Pape les réformes que déjà la France et l’Autriche lui avaient, de compte à demi, conseillées en 1832. Il ne refusait pas de renouer les relations avec le Piémont, pour peu que le cabinet de Turin, qui avait fait surgir la crise, témoignât de ses sentimens pacifiques en désarmant. A cette condition, mais à cette condition seulement, l’Autriche pourrait renoncer à ses traités secrets et inviter ses alliés, le roi de Naples, le grand-duc de Toscane, et les ducs de Parme et de Modène, à procéder à des réformes. Le comte Buol n’admettait pas d’ailleurs que les États italiens fussent aussi mal gouvernés qu’on le prétendait au-delà du Tessin ; d’après lui, des institutions libérales ne se conciliaient guère avec l’esprit et le tempérament italiens. En somme, le cabinet de Vienne s’était montré disposé à entrer en pourparlers avec le cabinet des Tuileries par l’entremise de l’Angleterre ; c’était l’essentiel.

L’opinion apprit avec satisfaction les bonnes impressions que lord Cowley rapportait de son voyage. Mais Napoléon III, s’il faut en croire un de ses familiers, parut irrité de « la lâcheté générale, en voyant les esprits se rasséréner et la Bourse remonter sur la foi du succès des négociations ouvertes à Vienne. » — « On est à la paix depuis vingt-quatre heures, écrivait Prosper Mérimée à Panizzi, ce qui rend très probable que demain on sera belliqueux. Ce qu’il y a de certain, c’est que les descendans de Brennus ne sont guère d’humeur à prendre le Capitole, n’y eût-il que les anciennes ennemies, les oies, pour le garder. On est d’une poltronnerie incroyable, on ne pense qu’à l’effet que la guerre peut produire sur les fonds et les chemins de fer ; il va sans dire crue la gloire italienne, c’est à quoi personne ne songe ; l’Empereur se montre assez touché de la lâcheté générale ; il nous dit notre fait en termes assez crus, et, ma foi, nous le méritons bien. L’armée, heureusement, est dans de meilleures dispositions. Tous les officiers voudraient être à l’avant-garde pour être des premiers à manger du macaroni. On dit que du côté des Autrichiens il y a aussi beaucoup d’ardeur belliqueuse, et, ce qui est fâcheux, toute l’Allemagne reprend les colères de 1813, sauf peut-être les socialistes, qui sont des alliés dont nous nous passerions bien. Je crois que l’Empereur veut la guerre, mais qu’il n’est pas pressé de la faire. Il espère que la paix armée ruinera l’Autriche et qu’il trouvera moyen de s’assurer la neutralité de la Prusse et de l’Angleterre. Y parviendra-t-il ? Notre mauvaise réputation de conquérans rend notre position bien difficile. Nous ne pouvons nous dissimuler que nous jouons bien gros jeu. Nos généraux ne sont pas aussi forts que celui qui commandait l’armée française en 1796. Cependant je ne crois pas qu’ils aient à combattre des généraux supérieurs. Nos soldats valent mieux que les Autrichiens, mais l’argent, mais l’Empereur, mais les Italiens ! Vos Anglais ont une médiocre attitude. Lord Palmerston, qui voulait mettre le feu aux poudres, il y a quelques années, a bien changé de langage. On fait ici sous-main de grands préparatifs. Si on avait au moins l’ardeur qu’on avait au moment de la guerre d’Orient ! mais l’abattement des finances et la couardise des bourgeois sont effrayans. »

Les ministres anglais, eux, triomphaient : ils allaient pouvoir mettre le gouvernement français en demeure de témoigner de la sincérité de ses sentimens pacifiques en le forçant d’abattre les cartes. En cas de guerre, la médiation armée de l’Angleterre et de la Prusse était acceptée d’avance par l’Autriche. Déjà lord Malmesbury avait rédigé la dépêche que lord Cowley, dès son retour à Paris, devait communiquer au comte Walewski, lorsque le duc de Malakoff vint au Foreign Office informer le ministre que la Russie demandait la réunion d’un congrès. C’était un coup droit porté à l’Angleterre, l’unique moyen de lui enlever tout prétexte à se ranger du côté de l’Autriche et à s’unir à la Prusse. Par cette manœuvre stratégique d’une incontestable habileté, Napoléon III transformait la question italienne en question européenne ; il devenait maître de l’échiquier diplomatique, et pouvait à son gré, ayant la Russie dans son jeu, faire réussir ou avorter les négociations. Il pouvait surtout, en soulevant à chaque instant des incidens nouveaux, tenir l’opinion en haleine et les cabinets en suspens, hâter ses armemens jusqu’au jour où, ses préparatifs étant achevés, il lui plairait d’exaspérer son adversaire et de le pousser à des résolutions extrêmes. Il est regrettable que l’Empereur, pour une cause décevante, ait déployé tant d’adresse et de persévérance, tant de profondeur dans ses calculs et de sang-froid dans l’exécution. Avançant et reculant, affirmant et démentant tour à tour, il a donné le change à tous les cabinets, à ses ministres, plus d’une fois à M. de Cavour lui-même ; il a réalisé ses desseins, malgré le mauvais vouloir de l’Europe, et les résistances du sentiment public. Au point de vue de l’art, toute cette funeste campagne diplomatique est digne des grands maîtres italiens du XVIe siècle. A la Cour de Windsor, on ne fut pas long à démêler les arrière-pensées des Tuileries. « Un congrès, écrivait la Reine à lord Malmesbury, a toujours été l’alternative que l’Empereur a mise en avant lorsqu’on craignait la guerre, mais un congrès pour remanier les traités de 1815. » M. Thiers, avec son habituelle sagacité, indiquait d’ailleurs, dans une lettre au prince Albert, les mobiles secrets qui avaient présidé à l’intervention si inattendue du prince Gortchakof dans les négociations relatives au congrès. Volontiers l’éminent historien entretenait avec des princes et des hommes d’Etat étrangers des correspondances auxquelles sa curiosité et son amour-propre trouvaient leur compte. Par malheur sa plume brillante et facile l’entraînait, parfois, un peu loin.

« L’Empereur au fond, disait-il, n’a qu’un but, une idée fixe, amener la guerre tout en parlant de paix… Par le congrès, il paralyse plus ou moins l’Angleterre et la Prusse en les liant à son système politique, car le congrès donne à la question italienne un corps, une âme, une existence politique réelle jusqu’ici toujours contestée par l’Autriche. Ce congrès retardera nécessairement la guerre, mais je crois que le délai est tout ce que Napoléon demande, son adversaire étant prêt, pendant qu’il ne l’est pas. Le délai sert admirablement son but d’employer contre l’Autriche un système dissolvant en prolongeant un état de choses critique et irritant qui l’épuisé. Il est de fait que l’Autriche ne peut pas rester armée sans s’épuiser. Il pourrait arriver que le jeune empereur d’Autriche, fatigué d’un fardeau insupportable, finisse par préférer la guerre à une situation aussi énervante qu’elle serait désastreuse. En devenant ainsi par force l’agresseur, il ferait le jeu de Napoléon, qui pourrait alors proclamer triomphalement que ce n’est pas de sa faute si l’Empire n’est pas la paix. »

Il eût été difficile d’apprécier plus judicieusement la politique impériale. Ce que M. Thiers prévoyait si bien, en disant que François-Joseph, énervé, pourrait bien jouer le jeu de l’empereur Napoléon en se faisant provocateur, devait arriver. Mais était-il bien correct de dévoiler ainsi à un prince étranger, mal disposé pour la France, en communauté étroite de sentimens avec la Prusse et l’Autriche, les dessous de notre politique ?

La Russie avait vu d’un œil inquiet le revirement pacifique qui s’était opéré à Paris dans les derniers jours de février ; les protestations indignées du Moniteur, dans son numéro du 5 mars, contre les intentions belliqueuses prêtées à l’Empereur avaient pleinement confirmé ses craintes. La vengeance poursuivie contre l’Autriche allait-elle donc lui échapper ? Le prince Gortchakof se hâta d’offrir à Napoléon III, par l’entremise du comte de Kisseleff, de reprendre les négociations de Varsovie, sans les conditions onéreuses stipulées dans le projet de traité du mois d’octobre 1858. Il lui importait de nous convaincre, pour nous empocher de reculer, qu’en tout état de cause, nous pourrions compter sur l’appui de la Russie. Lorsque, pour déjouer la tactique de lord Malmesbury, l’Empereur s’arrêta à l’idée du congrès, le cabinet de Pétersbourg s’empressa d’intervenir et de réclamer la réunion des puissances. Compère empressé, mais allié peu sûr, le prince Gortchakof, le tour joué, ne se fit pas faute d’insinuer dans ses dépêches qu’il ne s’était mis en avant que sur nos incitations et pour nous être agréable [5].

Lord Malmesbury s’irrita fort. Il annonça, de méchante humeur, qu’il se retirait « de la mêlée » et ne prendrait pas part à un congrès où seraient discutés pour y être modifiés les traités de 4815 ; il laisserait dorénavant les événemens suivre leur cours. L’indignation est mauvaise conseillère ; le cabinet de Londres ne tarda pas à le reconnaître. Tout d’abord, l’opinion en Angleterre n’épousait pas avec la même chaleur la cause autrichienne, ses préférences se reportaient plutôt sur l’Italie. Et puis, se brouiller avec la France, c’était la rapprocher étroitement de la Russie ; mieux valait décidément rentrer en scène et tenter de nouveaux efforts en faveur du maintien de la paix.

L’influence de la Russie semblait en effet grandir de jour en jour ; son amitié était recherchée non seulement par la Prusse, mais aussi par l’Autriche. L’archiduc Albert était accouru à Varsovie pour y faire sa cour au tsar, et le prince régent de Prusse, dans la première quinzaine de mars, s’était rencontré avec lui à Breslau. Ces deux rencontres se suivant de si près avaient inquiété à la fois la cour de Windsor et celle des Tuileries. L’Angleterre pouvait craindre qu’à la suite des pourparlers de Breslau, l’influence russe ne se substituât à la sienne à Berlin, et il était permis à la France d’appréhender que l’empereur Alexandre ne se laissât attendrir par les protestations de l’archiduc Albert. Le comte de Kisseleff ne tarda pas à rassurer pleinement le comte Walewski ; à l’entendre, le tsar, toujours fidèle aux promesses échangées à Stuttgart, ne s’était pas laissé prendre aux protestations de l’archiduc Albert, et le prince Gortchakof, toujours vindicatif, loin de se prêter à une réconciliation n’avait fait que récriminer. Le comte de Kisseleff ajoutait même, pour nous impressionner et faire ressortir la loyauté de son gouvernement, que le chancelier russe avait décliné dédaigneusement l’offre de la révision du traité de Paris. Tant de désintéressement était bien fait pour nous charmer. A Vienne, il est vrai, on prétendait tout le contraire ; on affirmait que le prince Gortchakof avait exagéré sa vertu, et qu’il s’était montré tout disposé à passer l’éponge sur le passé, si on voulait lui donner des gages effectifs, c’est-à-dire lui accorder précisément ce qu’il prétendait avoir refusé.

Les explications fournies sur l’entrevue de Breslau n’étaient pas moins rassurantes ; on ne s’était rencontré que pour renouer les liens de famille entre les deux Cours, quelque peu détendus depuis la guerre d’Orient. L’empereur Alexandre avait beaucoup engagé le prince Guillaume à se rapprocher de l’empereur Napoléon et il lui avait demandé de raccorder sa politique avec la sienne au congrès, s’il devait se réunir. Du côté de la Russie l’horizon se rassérénait, et l’Angleterre n’était plus autant à redouter.


G. ROTHAN.

  1. Voyez la Revue des 1er et 15 février.
  2. Lord Malmesbury, à la date du 12 février, avait chargé sir James Hudson de dire à M. de Cavour que la Sardaigne, vu l’exiguïté de son territoire, tomberait au rang d’auxiliaire de la France et que les intérêts de la maison de Savoie ne seraient pas consultés dans une réorganisation de l’Italie du Nord, soit sous un gouvernement monarchique, soit sous un régime républicain.
  3. L’Annuaire de la Revue des Deux Mondes ayant, sur des données officielles, consacré tout un chapitre aux négociations poursuivies entre lord Cowley et le comte Buol, je ne m’y arrêterai pas. L’Annuaire de la Revue des Deux Mondes comptait, au nombre de ses rédacteurs, avec l’autorisation du ministre, des secrétaires attachés au département des Affaires étrangères, tels que MM. H. Desprez, Charles et René Lavollée, Lefebvre de Béhaine, Lefebvre de Bécour, Albert Sorel, baron Imbert de Saint-Amand, ainsi que MM. de Mazade et Cucheval-Clarigny.
  4. « Nigra est notre véritable représentant, au grand chagrin de Villamarina, » dit M. de Cavour dans une de ses lettres (février 1859).
  5. « Déférant au désir de la France, écrivait le prince Gortchakof à son ministre en Angleterre, le Cabinet impérial a cru devoir prendre l’initiative du congrès. »