Mosaïque/12

Deom Frères, Éditeurs (p. 106-194).

Girard - Mosaïque, 1902 page 34-1.djvu.jpg

À LA CONQUÊTE   **
À  LA CON**ETED’UN BAISER


Comédie en 3 Actes.

ACTE i
Café à la mode

ACTE ii
Salon de Gabrielle

ACTE iii
Atelier de Rodrigue

La scène se passe à Paris de nos jours.


PERSONNAGES :




GABRIELLE : — La belle de Paris.
RODRIGUE DAREOY : — Pauvre artiste.
GONZALVE MORIN : — Vieux richard.
PAUL De MONITY : — Jeune aristo.
HECTOR DUBEAU : — Un dude.
ARCHIMÈDE : — Oncle de Gabrielle.
JEAN : — Son domestique.
BERTHE : — Amie de Gabrielle.
MADAME DUTREC : — Tante de Gabrielle,
GARÇON DE CAFÉ.
UN GUEUX.


ACTE I
Café à la mode, une après-dinée de juillet
SCÈNE I
gonzalve, paul, hector, un garçon
(Plusieurs tables auxquelles sont assis de joyeux mondains et de jolies filles. Les verres se choquent avec entrain. Les garçons s’empressent autour des tables).
gonzalve

Garçon !… Garçon !… Pas de garçon !…

(Il sonne furieusement)

Garçon !… Garçon !…

(Soudain, il se retourne et voit, derrière lui, un garçon la serviette sur le bras)

Eh bien ! que fais-tu là, toi, planté comme un silencieux poireau ?

le garçon, Imperturbable.

Seigneur, vous m’avez appelé ?

gonzalve

Eh bien, oui ! nom d’un nom ! Pourquoi ne réponds-tu pas lorsqu’on t’appelle ?

le garçon

Le silence est d’or.

gonzalve

Oui, je sais que toujours tu dors.

le garçon
(À part)

Heureusement pour toi, vieille bûche, que tu sois cossu d’or, sinon…

(Haut)

Que vont prendre ces messieurs ?

gonzalve

Allez-y, mes amis.

paul

Un vermout italien. Cette boisson aristo donne de l’éloquence à l’estomac, et impose silence aux cris de l’amour.

hector

Un verre de curaçao ; cela mettra une légère teinte rosée sur mes joues pâlies par l’insomnie et les veilles. Et moi qui avais les joues plus appétissantes que les fossettes d’un Cupidon !

le garçon à Gonzalve.

Et vous, Monsieur ?

gonzalve

Ah ! tiens, c’est vrai ! Eh bien ! moi, je vais me contenter d’un verre de Montebello.

SCÈNE II
les mêmes, rodrigue, une dame
(Rodrigue entre vêtu plus que modestement. Il va s’asseoir, à l’écart, dans un coin).
(Un garçon arrive empressé)

Que désire Monsieur ?

rodrigue

Un verre d’eau.

(Ébahissement du garçon)

Mais, oui, un verre d’eau. Qu’as-tu à me regarder avec ces yeux grands comme des verres de lanterne magique. Penses-tu que ma mine annonce un milionnaire.

(Étonnement et chuchotements parmi les buveurs)

Le vin donne du brio à l’esprit, la bière lui donne du poids. Mais pour un pauvre bohème de mon calibre, je préfère l’eau. C’est plus hygiénique et plus économique pour ma bourse. Quand on n’a pas ce que l’on aime, on aime ce que l’on a.

(Il prend sa bourse, la soupèse, ne trouve rien et l’envoie en l’air avec un geste d’indifférence).

Hamlet jouait ainsi avec son sceptre. « To be or not to be, that is the question. »

une dame

Est-il drôle celui-là avec sa tirade et son crâne chevelu !

rodrigue

Belle dame, si la fortune, pour moi, était moins avare de ses faveurs, au lieu de remplir mon verre d’un vin encore moins pur que l’éclat de vos yeux, j’ornerais votre corsage de fleurs dignes de votre beauté.

(Tous applaudissent)
gonzalve

Si toute mauvaise parole encourt son châtiment, toute belle parole mérite sa récompense. Monsieur, bien que nous n’ayons pas l’honneur de connaître votre nom, nous vous invitons à boire, avec nous, à la santé des charmantes femmes qui nous environnent.

rodrigue

Cher monsieur, je ne saurais refuser. Car honni soit celui qui refuse de boire à la santé et à la prospérité de la femme. La femme ! Oh ! la ! la ! la femme ! Mais qu’est le soleil qui doralise et caresse les vertes feuilles de ses rayons d’or auprès d’un seul sourire de la femme ? La femme…

paul l’interrompant.

Mais, mon cher monsieur, vous parlez si bien de la femme que si Gabrielle vous entendait, vous pourriez bien recueillir un baiser sur ses lèvres roses.

Ah ! Gabrielle ! Gabrielle ! ne sois donc pas si cruelle et favorise l’un d’entre nous, au moins une fois.

hector et gustave
(Ensemble)

Ah ! Gabrielle ! Gabrielle ! un baiser ! rien qu’un seul ! et tout ce que nous avons t’appartient.

rodrigue
(Les regardant d’un air ébahi)

Mais diantre ! que veut dire : « Ah ! Gabrielle ! Gabrielle ! »

gustave

Comment ! vous ne savez pas ?

hector

Aimez-vous les femmes ?

paul

Avez-vous déjà mis en pratique la définition d’un baiser ?

rodrigue

Gabrielle ! Gabrielle ! Mais qui est-elle ? Que fait-elle ? N’est-elle pas une femme comme une autre. Il n’y a que deux jours que je suis dans cette ville, et…

tous

Gabrielle ! Une femme comme une autre ! Ah ! quel blasphème !

gustave

Ah ! monsieur, si vous n’avez jamais vu Gabrielle, vous n’avez jamais vu de belle femme !

(Mouvement de dépit parmi l’auditoire féminin)

Oh ! je demande bien pardon à ces dames si je les ai offensées. Mais est-ce que les étoiles jalousent le soleil et la lune d’avoir un éclat plus resplendissant qu’elles. Non, certes, ah ! non.

Ah ! Gabrielle ! qu’elle est belle. Inutile de vous faire ma biographie accidentée. J’en ai vu des femmes dans ma vie. C’est un vétéran qui vous parle. J’ai essuyé le feu de plusieurs batailles et j’en suis sorti avec de glorieuses cicatrices. J’en ai vu des belles, des laides, des spirituelles, des sottes, des modèles aux formes voluptueuses et des résidus, qui auraient pu concourir avec plus ou moins d’avantage avec un manche de balai. Mais des femmes comme Gabrielle, jamais je n’en ai rencontrées. La tête, ô quelle tête ! jamais sculpteur ne put incarner dans son siboulo un tel idéal. Les cheveux noirs, abondants. Les yeux, ô mais les yeux ! des yeux maudits, qui, avec leur éclat noir, vous donnent le vertige, comme si vous étiez au haut des tours de Notre-Dame.

Un nez bien planté de patricienne et des lèvres ! oh ! mais des lèvres ! voilà le point capital, le « nec plus ultra ». Pour ces lèvres humides, rouges, voluptueuses, qui se plissent aux coins en un sourire moqueur, je me jetterais dans un brasier, pourvu que je pusse y déposer un baiser, un seul, unique, tout petit. Et ces deux grands yeux noirs, toujours les mêmes yeux, perçant jusqu’à l’âme comme une lame de fer oxidé, et entourés de longs cils doux comme du duvet, pourquoi complices des lèvres, redoublent-ils la fièvre de nos désirs ? C’est un vrai supplice de Tantale. Ah ! qu’il y a loin de la coupe aux lèvres ! Oh ! Gabrielle, Gabrielle, pourquoi es-tu si cruelle ? À quoi me servent mes écus, à quoi me sert ce petit ruban de la Légion d’Honneur si je ne puis surmonter ton indifférence ?

hector

À quoi bon d’être beau, d’être adulé de toutes les femmes ?

paul

À quoi me servent ma couronne de comte et toutes mes armoiries ?

rodrigue

Ah ! messieurs, êtes-vous si naïfs dans la vie que vous vous enthousiasmiez de la sorte pour une femme ? Diantre ! on dirait que vous êtes des cénobites nés dans une écale de noix et tombés, tout à coup, au milieu du grand Paris ?

Des femmes, mais il en foisonne. Ainsi cette Gabrielle, n’est-elle pas après tout…

tous

Silence ! la voici.

SCÈNE III
les mêmes, gabrielle
(Gabrielle entre vêtue d’une toilette tapageuse, et avec des manières moins que timides. Elle s’asseoit, pose les deux pieds sur une table, allume une cigarette et sonne le garçon)
le garçon

Mademoiselle m’a appelé ?

gabrielle

Mais oui, grande buse, puisque j’ai sonné et que tu es venu.

le garçon à part.

Quand M. de la Palisse n’allait pas par terre il allait par eau.

(Haut)

Que vais-je servir à mademoiselle ?

gabrielle

Un cognac.

le garçon

Vous dites ?…

gabrielle

Je dis un cognac. Eh bien ! marche donc. Qu’as-tu à me regarder ainsi ? Me prends-tu pour un éléphant ?

le garçon, s’en allant.

Est-ce possible ? Une si belle fille et boire de cet affreux cognac. Brrr….

paul

Moi, je propose que l’on boive à la santé de la belle de Paris.

tous

Ça y est !

paul

Garçon, apporte-nous du Champagne.

rodrigue, à part.

Si l’on boit à la santé de tout le beau sexe de Paris, je ne sais pas, diantre ! comment je me tirerai d’affaire, lorsque arrivera mon tour de m’exécuter.

gabrielle, à part.

Ah ! ces hommes ! ces hommes ! Tous les mêmes ! Je ne donnerais pas un seul de mes chapeaux pour n’importe lequel d’entre eux.

SCÈNE IV
les mêmes, un gueux
(Un pauvre diable entre en scène, implorant la charité)
le garçon

Dehors, vieux gueux !

paul

Rien pour toi, aujourd’hui. Ce n’est pas lorsque l’on a de la peine à vivre soi-même que l’on va soutenir les gueux.

(Un garçon fait mine d’évincer le pauvre vieux)
gabrielle

Halte !

(Elle enlève son chapeau et fait le tour de la salle)

Qui d’entre vous refusera la charité à Gabrielle ?

(Les pièces pleuvent dru dans le chapeau. Rodrigue a beau visiter toutes ses poches, il ne trouve pas un liard)
rodrigue
(À part, avec une mine de désespéré)

Pas un centime ! Grand Dieu ! que faire ?

(Soudain, il se lève et fait un tapage d’enfer en donnant un violent coup de poing sur la table)
Je parie cinq francs que mademoiselle Gabrielle

déteste le bleu.

gonzalve

Eh bien ! Je vous dis, moi, qu’elle l’adore.

rodrigue

Je vous dis que non, monsieur.

gonzalve

Monsieur, je vous dis que oui !

rodrigue

Eh bien ! parions !

gonzalve

Parions, et je vous relance de dix.

rodrigue, à part.
.

Et moi qui n’ai pas un sou. N’importe.

(Haut)

Soit.

rodrigue, à Gabrielle.

De grâce, mademoiselle, dites que vous l’exécrez.

(Haut)

Mademoiselle voudra-t-elle nous dire si elle aime le bleu.

gabrielle
(Après un moment de suspension)

Le bleu… le bleu… je l’ai en exécration.

gonzalve

Peste !…

rodrigue, à part.

Ouf ! quelle chance !

(Haut, à Gabrielle en lui remettant le montant du pari)

Voici mademoiselle. C’est une fortune que je voudrais déposer dans ce chapeau, mais permettez-moi d’y ajouter l’admiration que je ressens pour votre cœur d’or.

gabrielle
(Le regardant en souriant)

Monsieur, vous êtes…

(Puis elle rit bruyamment)
paul

Il est madré celui-là.

gabrielle
(Versant le contenu du chapeau, dans la calotte du vieux, après y avoir glissé une généreuse obole.)
le gueux

Que le bon Dieu vous bénisse, ma bonne demoiselle.

(Il baise le bord de sa robe et sort)
SCÈNE V
les mêmes, moins le gueux
gabrielle

Garçon !

garçon

Mademoiselle ?

gabrielle

Combien te dois-je ?

le garçon

Dix sous, mademoiselle.

Gabrielle lui donne une pièce d’un franc. Le garçon cherche la monnaie.
gabrielle

Garde la monnaie.

(Elle sort)
SCÈNE VI
les mêmes, moins gabrielle

gonzalve
(Se levant et se frappant la poitrine avec enthousiasme)

Sapristi ! quelle belle femme, et généreuse !

paul

Quelle tournure aristocratique !

hector

Quel buste !

rodrigue
(Se fourrant les deux mains dans les poches et jetant les yeux au ciel avec résignation)

Les raisins sont trop verts pour moi ! Oh ! mais si… mais si… Ah bah !

gonzalve

À propos, savez-vous ? Non ! Voici. L’oncle Archimède, outré des frasques effrénées de sa nièce, est sur le point de la déshériter. Je vous dis, moi, je vous jure, moi, sur mes cheveux blancs, qu’il est honteux, criminel, abominable, de vouloir, d’avoir même la pensée de faire du tort à ce bijou de la nature.

paul

Horrible !

hector

Lâche !

rodrigue

Je voudrais bien qu’il transportât l’héritage sur ma tête.

paul

Je me sens le cerveau un peu lourd, ce soir, mais qu’est-ce que cela fait pourvu que l’on ait le cœur noyé dans la joie et l’esprit libre de tout souci.

Garçon !

le garçon

Monsieur ?

paul

Apporte-nous de la Veuve Clicot pour nous élucider le siboulo.

Ainsi donc, Gabrielle est bien riche ?

gonzalve

Vous l’avez dit : Dot princière en perspective. Orpheline de père et de mère. Adoptée par un sien oncle, qui, bien que professeur, est riche comme un Crésus. Elle est son désespoir et sa joie. Quel mélange de contradictions que cette agaçante fille d’Ève ! Malheur à quiconque oserait y porter la main. Et cependant, son air libre, ses grands yeux captivants, ses lèvres frémissantes, sa dignité au milieu de sa dissipation, tout attire et repousse à la fois, chez elle. Je le répète, pas un seul citoyen de Paris n’a pu obtenir même un baiser de la belle Gabrielle.

hector

Allons donc !

paul

Impossible !

rodrigue

Mais c’est pis que le supplice de Tantale.

gonzalve

Ah ! voici notre Champagne. Celui-ci, du moins, n’est pas un supplice de Tantale.

paul
(Levant son verre, ce que tous font, debout)

Les jours de joie, de plaisir, d’enivrement brillent encore, pour nous, dans toute leur céleste splendeur. Bientôt viendront les nuages, les temps sombres, la nuit, dans toute son horreur. Emplissons nos verres jusqu’au bord, buvons, chantons, cueillons les roses vermeilles tandis qu’elles sont en fleurs et dans tout leur arôme et tout leur éclat, cueillons les roses avant que leurs pétales séchées soient emportées par le vent et foulées aux pieds.

Buvons, chantons, aimons puisque nous devons mourir.

(Il lève son verre encore plus haut et s’écrie :)

Buvons à la santé de…

(Soudain il s’arrête, réfléchit et dit :)

Vous avez dit, M. Morin, que Gabrielle n’a jamais accordé un baiser ?

gonzalve

C’est vrai.

paul

Je vous parie trois cents francs, qu’avant que le soleil se soit couché quinze fois dans son lit de pourpre, j’aurai battu le mur en brèche et planté mon étandard victorieux sur le sommet de cette forteresse inattaquable.

La femme ne résiste jamais à un grand nom et à un blason bien doré.

gonzalve

Puisqu’il s’agit d’une conquête, permettez-moi d’être de la partie.

La femme succombe toujours à l’or.

hector

Je ne resterai pas en arrière.

La femme se jette toujours dans les bras de la beauté.

(Rodrigue garde le silence)
paul

Et vous, monsieur ?

rodrigue

L’aventure est belle, trop belle pour moi. Mon étoile prend une teinte livide auprès des femmes.

hector

Honni soit celui qui refuse de concourir. C’est un lâche.

rodrigue

Monsieur !

tous en choeur

C’est un lâche !

rodrigue

Mais vous voulez donc que je parie ma tête. Regardez ma bourse et jugez. Elle est plus affamée que Jonas après ses trois jours de jeûne dans le ventre de la baleine.

paul

Qui veut la fin veut les moyens.

rodrigue

C’est impossible, absolument impossible.

hector

Et cette bague que vous avez à votre doigt. Soyez de la partie et nous acceptons votre bague comme pari.

rodrigue

Jamais ! Cette bague est un souvenir d’une splendeur trop vite ternie, hélas ! On n’y touchera pas.

paul

L’aventure est belle, neuf cents francs à gagner et un baiser de Gabrielle et… qui sait, peut-être plus ?

hector

N’avez-vous pas vu comme elle vous a regardé tout à l’heure.

gonzalve

Il serait insensé de refuser.

rodrigue

Que faire ?… Que faire ?…

(Puis soudain, après un moment de réflexion)

Eh bien ! soit. Il faut que l’homme fasse des bêtises en se baladant dans la vie. C’en sera une de plus, voilà tout. Et peut-être que….. Qu’importe, vogue la galère, le sort en est jeté.

(Tous applaudissent)

Bravo !

paul

Maintenant, avant d’aller déposer nos paris entre les mains d’un homme sûr, vidons nos verres à la santé de la belle enchanteresse et au succès de l’heureux vainqueur, qui aura fièrement et crânement planté son étendard de conquérant, sur le terrain incomparable, dont l’attaque va commencer « subito et presto ».

(Rideau)
ACTE II
Salon de Gabrielle

(Meublé avec une suprême élégance. Dans un coin, un piano. Sur une étagère, des poteries. Des peintures et des meubles Renaissance.)
SCÈNE I
archimède
(Se promenant nerveusement)

Où est-elle ? Que fait-elle ?

SCÈNE II
archimède, jean

jean
(Entrant avec un paquet volumineux de revues)

Monsieur, voilà votre…

(Il s’accroche et bute tête en avant en renversant une poterie. Il se relève, réunit ses revues et les remet à Archimède en ajoutant :)

Courrier.

archimède

Pauvre toi, tu as briser quelque chose à ton arrivée dans cette « vallée de larmes » et tu en briseras à ton départ.

(Puis il se reprend à marcher nerveusement)
Où est-elle ? Que fait-elle ?
jean

Qui elle ?

archimède

Par Euclyde ! que t’importe ? T’ai-je parlé ?

Elle, mais oui, elle. Elle dont tout Paris parle. Elle qui passe une partie de ses nuits hors du logis, elle qui fait rejaillir la honte sur mon nom, elle qui s’avilit, elle qui s’avachit. Ah I si je savais qu’elle… Mais non, j’aime mieux n’y pas penser. Ah ! ce n’était pas comme çà de mon temps !

SCÈNE III
les mêmes, gabrielle

gabrielle

Bonjour, petit oncle.

(Elle jette son ombrelle et son chapeau à Jean)

Vous ne vous êtes pas trop ennuyé de moi, j’espère. Mais comme le ciel prenait un aspect menaçant, je suis entrée chez ma tante, et là, j’ai rencontré quatre drôles de types, que ma charmante tante m’a fait l’honneur de me présenter. Quatre représentants de l’espèce humaine masculine, que j’ai vus au Café du Boulevard et qui ont bu à la santé de la Belle de Paris, c’est-à-dire de moi. Comment se sont-ils rencontrés tous ensemble chez ma tante, je n’ai pas eu le loisir de le lui demander ?

Si vous les aviez vus, mon oncle ! L’un est un vieux tout blanc, avec le petit ruban rouge à sa boutonnière, s’il vous plaît. Un autre est un grand blond avec une couronne de vicomte sur le chaton de sa bague et de grandes moustaches d’or, tortillées comme çà. Oh ! il n’est pas mal du tout. Le troisième était un petit dandy, un joli garçon, avec un monocle, des guêtres, des gants beurre frais, et le soupçon d’un accent circonflexe qui semblait l’occuper très fort. Soit dit en passant que la grande glace de la cheminée avait, pour lui, un attrait tout particulier. Le dernier était un écrivain, je crois, ou un peintre, ou un musicien, ou un poète, ou un sculpteur, ou un… ou un… bah ! peu importe. Je pense que j’en ai suffisamment nommés. Cependant, c’est certainement un des susdits, car ils se ressemblent tous. Le genre est le même, il n’y a que l’espèce qui diffère. Ses vêtements se seraient sentis à l’aise, sur les épaules d’un Israélite. Et il avait des cheveux, des cheveux, tenez, longs comme çà. C’est dommage, tout de même, car il est beau garçon et bien fait.

Quelle heure est-il ? Deux heures. Sapristi ! qu’il est tard ! Mais j’avais tellement peur de l’orage que je ne me suis décidée à partir que lorsque j’ai vu les rayons du soleil.

archimède
(Durant toute cette tirade, l’oncle a essayé, mais en vain, de l’interrompre, de guerre lasse il s’écrie :)

Jean !

jean, accourant.

Monsieur ?

archimède

Va me chercher mon « Traité sur la Patience. » Cinquième rayon, à droite. Allons ! dépèche-toi.

(À Gabrielle)

Est-ce tout ?

gabrielle

Je crois que oui.

archimède

Eh bien ! à mon tour à présent. Comment, fille indigne, oses-tu te présenter, devant moi, après toutes tes folles escapades, toi, la fille d’une mère si vertueuse ! Ah ! ta pauvre mère, la chère Blanche, si elle te voyait en cet état, elle verserait des larmes de sang. Ah ! ce n’était pas comme ça de mon temps !

gabrielle

Mon oncle !…

archimède

Silence ! Comment une jeune fille de ton éducation, d’une famille d’une si haute respectabilité, comment la nièce d’Archimède, professeur de géométrie au Lycée Louis-le-Grand, peut-elle se dégrader de la sorte ? Ah ! ce n’était pas comme çà de mon temps !

gabrielle

Mais, mon oncle, je n’ai jamais embrassé un homme, et…

archimède

Silence, parbleu ! J’aimerais bien mieux que tu donnasses un petit baiser de temps en temps et que tu te conduisisses comme une jeune fille sage. Le baiser, après tout, n’est pas si mal. Ah ! ce n’était pas comme çà de mon temps !

(Après un silence)

Eh bien ! çà y est. Par Euclyde ! il est dur d’accomplir son devoir, parfois. Mon cœur saigne, mais je serai inébranlable. Gabrielle, je te déshérite.

gabrielle

Mon oncle !

(Elle se suspend à son cou)

Que vais-je devenir ?

archimède

Tout ce que tu voudras.

Jean ! Jean !

jean

Me voici.

archimède

Tu es témoin que je déshérite ma nièce et…

jean

Et vous me nommez votre héritier ?

archimède

Tais-toi polisson, ou je te flanque à la porte. Va-t-en.

(Le domestique fait mine de sortir, mais reste près de la porte)
jean, à part.

Tout de même, je pensais que tout témoin avait la liberté de parole.

archimède

Le jour où tu t’amenderas, Gabrielle, je te rendrai ta dot, mais jusque-là, tu peux te considérer comme une jeune fille pauvre, entends-tu, pauvre, absolument pauvre !

gabrielle

Je vous en supplie, petit oncle, soyez gentil.

archimède

Je ne changerai pas.

gabrielle

Laissez-vous toucher.

archimède

Je te dis que c’est fini.

gabrielle

Vous voulez donc ma mort.

archimède

Mieux vaut la mort que la vie que tu mènes.

Jean, apporte-moi mon chapeau et ma canne, je ne dînerai pas ici.

(Jean va chercher le chapeau et la canne de son maître)
gabrielle

Bonjour, petit oncle, bon appétit !

(Elle lui envoie un baiser)
archimède

Ah ! la satanée enfant ! elle fait de moi ce qu’elle veut. Mais je serai inébranlable, inébranlable ! Ah ! ce n’était pas comme çà de mon temps !

(Il sort suivi de Jean)
SCÈNE IV
gabrielle, moins les précédents

gabrielle
(S’asseyant sur un sofa et jouant avec un bout de ruban)

Déshéritée ! me voilà déshéritée ! C’est drôle, tout de même, d’être une jeune fille sans dot ! Eh bien ! c’est du nouveau, voilà tout. Allons ! messieurs les prétendants, nous allons voir, à présent, pourquoi vous me recherchez ? Est-ce pour moi-même, pour mon esprit, pour mes charmes, ou est-ce pour les bidous que contient le coffre-fort de mon gentil petit oncle ?

Sois gentil, mon petit oncle. Sois gentil, biribi… ribi…

Si je me mariais, c’est une idée, çà ! Mon oncle a toujours patronisé l’idée du mariage, une vie chaste, une vie calme, passée paisiblement au coin du feu. Pouah ! c’est bien monotone, le mariage. Mais marions-nous et nous verrons ensuite. Le principal, c’est de me marier, car, en me mariant, je rentrerai en possession de ma dot, et en rentrant en possession de ma dot j’aurai de l’argent, et en ayant de l’argent je m’amuserai, et en m’amusant, je… Assez ! je suis suffisamment loin comme çà. En attendant, je suis une jeune fille sans dot, une jeune fille pauvre, mais, « dans un grenier qu’on est bien à vingt ans. »

(Elle chante)
LE GRENIER
(Air du Carnaval)

Je viens revoir l’asile ma jeunesse
De la misère a subi les leçons.
J’avais vingt ans, une folle maîtresse,
De francs amis et l’amour des chansons.
Bravant le monde et les sots et les sages,
Sans avenir, riche de mon printemps,
Leste et joyeux, je montais six étages.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans.

C’est un grenier point ne veux qu’on l’ignore.
Là fut mon lit, bien chétif et bien dur ;
Là fut ma table ; et je retrouve encore
Trois pieds d’un vers charbonnés sur le mur.
Apparaissez, plaisirs de mon bel âge,
Que d’un coup d’aile a fustigés le Temps ;
Vingt fois pour vous j’ai mis ma montre en gage.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans.

Lisette, ici, doit surtout apparaître,
Vive, jolie, avec un frais chapeau ;
Déjà sa main, à l’étroite fenêtre,
Suspend son châle en guise de rideau.
Sa robe aussi va parer ma couchette ;
Respecte, Amour, ses plis longs et flottants.
J’ai su, depuis, qui payait sa toilette.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans.


À table, un jour, jour de grande richesse,
De mes amis les voix brillaient en chœur,
Quand jusqu’ici monte un cri d’allégresse :
À Marengo Bonaparte est vainqueur !
Le canon gronde ; un autre chant commence ;
Nous célébrons tant de faits éclatants.
Les rois jamais n’envahiront la France.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

Quittons ce toit ou ma raison s’enivre.
Oh ! qu’ils sont loin, ces jours si regrettés !
J’échangerais ce qui me reste à vivre
Contre un des mois qu’ici Dieu m’a comptés.
Pour rêver gloire, amour, plaisir, folie,
Pour dépenser sa vie en peu d’instants,
D’un long espoir pour la voir embellie.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

SCÈNE V
gabrielle, jean

(Durant cette chanson, Jean s’est approché de la porte et s’appuyant, il a écouté. Gabrielle l’aperçoit.)
gabrielle

Alloh !

jean

J’écoutais.

gabrielle

Je m’en aperçois.

jean

Moi aussi.

gabrielle

Jean, je veux me marier.

jean

Vous ?

gabrielle

Oui.

jean

C’est bien.

gabrielle

Mais, je suis sans dot.

jean

C’est mal.

gabrielle

En me mariant, j’aurai ma dot.

jean

C’est bien.

(Il fait un mouvement et jette une statuette par terre)

C’est mal.

gabrielle

Mon mari m’aimerait.

jean

C’est bien.

gabrielle

Je ne l’aimerais pas.

jean

C’est mal.

gabrielle

Je mènerais une vie exemplaire.

jean

C’est bien.

gabrielle

J’aurais beaucoup, beaucoup d’argent à dépenser.

jean

C’est mal.

gabrielle

J’épouserais un homme d’un âge mûr.

jean

C’est…

gabrielle

C’est bien. Je sais que tu allais dire mal. Mais ce que je veux, moi, c’est un homme qui ait dit adieu au monde, à ses pompes, à ses œuvres et à ses… femmes… excepté une, naturellement. Un cœur trop jeune est un cœur trop large, et, qui trop embrasse mal étreint.

jean

C’est mal. Il aurait un cœur usé. Vive un cœur jeune, jeune comme le mien par exemple !

gabrielle

Laisse-moi.

(Il sort)
SCÈNE VI
gabrielle, berthe

berthe, frappant et entrant.

Bonjour, ma chère Gabrielle !

gabrielle

Que tu es fine d’être venue ! Allons ! embrassons-nous.

(Toutes deux s’embrassent)
berthe

Gabrielle, on complote contre toi.

gabrielle

Hein ! on complote contre moi, contre mes jours ! Qui ? Comment ? Mais je ne suis pas une reine, moi ? Parle-donc, mais dépêche-toi donc !

berthe

Non ! non ! pas contre tes jours, calme-toi, ou sinon, tu vas être frappée d’apoplexie.

gabrielle

Eh bien ! quoi, alors ?

berthe

On complote contre ta vertu.

gabrielle

Ah ! les misérables, où sont-ils que je les…

(Elle montre les poings)
berthe

Je dis contre ta vertu, je suis, peut-être, un peu pessimiste. Ce qu’il y a de vrai, c’est que quatre de nos bons noceurs de Paris ont parié qu’ils obtiendraient un baiser de la belle Gabrielle.

gabrielle

Vraiment, eh bien !

(avec un geste solennel)

Qu’ils viennent le prendre !

berthe

Tu sais, Gabrielle, un homme averti en vaut deux, mais, une femme avertie en vaut… trois.

gabrielle

Tu ne m’as pas dit le nom de tes viveurs ?

berthe

Il paraît, à ce qu’on m’a dit, que ce sont quatre types, qui ont bu à ta santé, au Café du Boulevard.

gabrielle

Suffit. Je les attends de pied ferme. Enlève donc ton chapeau.

berthe

Non, merci, ma chère, je suis excessivement pressée. Mais tu comprends, je ne pouvais retarder de te prévenir du danger éminent et imminent suspendu sur ta tête.

gabrielle

Mille remerciements, ma chère !

berthe

Au revoir, et bonne chance. Je te souhaite de les mettre dans le pétrin.

(Elle sort.)
SCÈNE VII
gabrielle, jean

gabrielle

Nous allons voir si je dois être prise impunément comme l’objet d’un pari. Je ne suis pas une bête de course, moi. Tout de même, je les admire, car ils sont crânement résolus.

(Coup de sonnette)

Jean ! Jean !

jean

Mademoiselle ?

gabrielle

On sonne.

jean

On dirait, oui.

gabrielle

Eh bien ! marche donc ! est-ce à moi d’aller ouvrir, maintenant ?

jean

J’y vais ! j’y vais !

(Voix du dehors)

Mademoiselle Gabrielle reçoit-elle ?

jean, (haut)

Mademoiselle, un vieux blanc demande si vous y êtes ?

gabrielle

Mon Dieu ! qu’il est bête !

jean

Il dit que c’est pour affaires urgentes.

gabrielle

Eh oui ! j’y suis.

jean

Entrez, monsieur, entrez, mademoiselle dit qu’elle y est.

gabrielle

Ça doit être cette vieille buse de la Légion d’Honneur.

SCÈNE VIII
gabrielle, gonzalve

gabrielle

Ah ! monsieur Morin, que je suis heureuse de vous voir ! Quelle chance providentielle vous amène chez moi ? Veuillez donc prendre un siège.

gonzalve, (à part)

Elle est charmante !

(haut)

Oh ! mademoiselle, trop d’honneur en vérité, bien trop d’honneur !

gabrielle

Mais non, mon cher monsieur, mais non, tout l’honneur est pour moi.

(À part)

Vieux navet !

gonzalve, (à part)

Sapristi ! qu’elle est charmante, je la croquerais !

(haut)

Voici en deux mots, ma chère mademoiselle, car je ne voudrais pas abuser de votre extrême indulgence et de votre excessive bonté. Il n’y a que quelques instants, en passant devant votre demeure, un vrai nid, mademoiselle, où se cache la mère des amours, j’ai trouvé cette rivière en diamants. Précisément, comme je venais de la ramasser, je rencontre un de mes amis qui me déclara formellement qu’elle vous appartenait, pour vous l’avoir déjà vue. Naturellement, je n’ai fait qu’un pas et me voilà.

(Il lui offre la rivière)
gabrielle

Très peinée, mon cher monsieur, mais elle ne m’appartient pas.

gonzalve

Mais on m’a assuré, mademoiselle, qu’elle vous appartenait.

gabrielle

Eh non !

gonzalve

Mais si.

gabrielle

Vous vous serez trompé, sans doute, mon cher monsieur Morin.

gonzalve, (à part)

Je ne puis pourtant pas la rapporter chez le bijoutier.

(Haut)

Mademoiselle, quand on le veut, tout s’arrange d’une manière ou d’une autre. Gardez-la.

gabrielle, (hésitante)

Mais on va la réclamer ?

gonzalve

Oh non ! j’en suis sûr.

gabrielle, (moqueuse)

Comment le savez-vous ?

gonzalve

Je m’en porte garant.

gabrielle

C’est bien, mon cher monsieur, j’accepte.

(À part)

Parce que c’est toi qui l’as achetée. Vous ne la porterez toujours pas vous-même, à moins que…

gonzalve

Oh ! non ! non ! c’est à vous qu’elle appartient, aucune autre gorge n’est digne de ce bijou.

gabrielle

Si l’on fermait les yeux, monsieur, on vous prendrait pour un jeune Roméo.

gonzalve, (fier et suppliant)

Mademoiselle !

gabrielle

Je vous en prie, monsieur, pas de fausse humilité.

gonzalve, (se levant pour partir)

Je n’abuserai pas plus longtemps, ma chère mademoiselle, de votre généreuse hospitalité. Vous souvient-il de cette antique coutume gauloise, par laquelle, tout homme entrant pour la première fois dans une maison, embrassait l’ange du foyer.

(Il s’avance tout près de Gabrielle.)
gabrielle, (le repoussant)

Oh ! Oh ! Je suis absolument désolée de ne pouvoir accéder à votre gracieuseté. D’abord, je ne connais pas cette coutume ; ensuite, nous sommes loin du temps des barbares ; enfin je ne suis pas un ange.

gonzalve

Alors, mademoiselle, si votre sagesse ne vous permet pas de suivre les vieilles traditions de nos pères, je suis peiné, absolument peiné, mais puisque vous le jugez ainsi, c’est que c’est bien. Maintenant de même…

gabrielle

En résumé vous désiriez m’embrasser.

gonzalve

Hum ! Hum !… oui, mademoiselle. Et vous me le permettriez ?

gabrielle

À une condition.

gonzalve

Commandez, mademoiselle, et je vous obéirai en tout et partout.

gabrielle

Prenez garde, monsieur, on dit que je suis originale et… je suis femme.

gonzalve

Je suis prêt à tout. Pour me rendre jusqu’à vous, je marcherais sur des clous aux pointes aiguës.

gabrielle

Je ne vous demanderai pas tant. Écoutez bien : la première fois que vous vous rencontrerez avec un homme devant moi, flanquez-lui une gifle et s’il fait des façons, jetez-vous à mes pieds et faites-moi une déclaration d’amour.

gonzalve

Je le ferai, mademoiselle, je ferais cent fois plus pour vous. J’ai l’honneur de vous saluer, mademoiselle, bien l’honneur !

gabrielle

Au revoir, monsieur.

gonzalve, (À part).

Je le savais bien que j’y arriverais.

gabrielle

Que l’homme est bête quand il est amoureux ou qu’il prétend l’être ! En attendant, supposons que je sois Marguerite venant de recevoir ses bijoux.

(Elle chante l’« Air des Bijoux » de Faust.)
SCÈNE IX
gabrielle, jean

jean, (entrebaillant la porte)

Oh ! que c’est beau ça, mademoiselle. Et moi qui ne suis jamais allé au théâtre. Çà doit être beau les actrices, mademoiselle.

gabrielle

On sonne.

jean

Les actrices ?

gabrielle

Mais non ! la sonnette.

jean

Ah ! la sonnette, on y va alors, on y va !

gabrielle

Un des membres du quorum, sans doute. Si oui, je l’attends.

jean

Mademoiselle, c’en est encore un autre.

gabrielle

Un autre qui ?

jean

Un autre homme, quoi !

gabrielle

Alors, fais-le entrer, ça passera le temps.

jean

Entrez, monsieur, mademoiselle dit que ça passera le temps.

gabrielle

Oh ! qu’est-ce qu’il dit là !

SCÈNE X

gabrielle, paul, jean
gabrielle

Ah ! c’est vous, monsieur le vicomte ! Vous êtes devin, sans doute, car je venais justement de dire que j’ai beaucoup de temps à mettre à votre disposition.

paul, (s’inclinant profondément)

C’est bien aimable de vous, mademoiselle, je ne mérite pas tant d’honneur.

gabrielle

Au contraire, monsieur le vicomte, je suis enchantée de votre visite et je souhaite qu’elle se prolonge.

paul, (à part)

Ça va bien. (Haut) Merci, mademoiselle, votre très humble serviteur vous en aura une reconnaissance infinie.

gabrielle

Que peut-on faire pour vous, monsieur le vicomte ?

paul

Oh ! bien des choses, mademoiselle.

gabrielle

Je comprends, mais encore, rien de particulier ?

paul

Mademoiselle, j’aurais une faveur à vous demander.

gabrielle

Vraiment ?

paul

Nous organisons pour demain, une chevauchée à l’improviste en pleins champs, et nous comptons sur vous. La verdure, les grands arbres, le soleil, une excellente compagnie, tout cela sera splendide. Mais si par malheur, vous n’y étiez pas, mademoiselle, la cour se trouverait privée de sa reine, et par là même, sans attrait. (À part) Je souhaite qu’elle n’accepte pas.

gabrielle

Bien aimable, monsieur le vicomte, je me ferai un devoir de m’y rendre.

paul

Vous aimez le théâtre ?

gabrielle

Je l’adore.

paul

Et la lecture ?

gabrielle

Pareillement.

paul

Et vous avez lu le nouveau livre intitulé : « Pluie de Baisers. »

gabrielle

Non, je ne me rappelle pas.

paul

Un beau livre, mademoiselle, superbe, épatant. Un chapitre, surtout, m’a vivement intéressé, celui qui décrit tout le charme, l’extase qui existe dans le baiser que donne une jeune fille dans son propre boudoir, un paradis en miniature, comme celui-ci par exemple.

gabrielle

Je suis flattée.

paul

Mademoiselle ?

gabrielle

Monsieur ?

paul

Est-il permis de faire des suppositions ?

gabrielle

Ma foi, cela dépend.

paul

Tout de même, vous me permettez d’en faire une.

gabrielle

On peut toujours voir, monsieur le vicomte.

paul

Supposons que vous soyez l’héroïne de ce livre.

gabrielle

Je trouve que ce ne serait pas mal.

paul

Et que j’en sois le héros.

gabrielle

Ce serait encore mieux.

paul

Et que je vous explique pratiquement ce que l’auteur a décrit théoriquement.

(Sur ce, Paul se lève et prend une des mains de Gabrielle).
gabrielle

Halte ! monsieur le vicomte, on ne passe pas.

gabrielle

Quelle est la consigne ?

gabrielle

Aucun homme n’y passe.

gabrielle

Et si je passais à travers la consigne ?

gabrielle

Il pourrait bien vous arriver, monsieur le vicomte, de passer à travers autre chose.

gabrielle

Mademoiselle, je ne vous ai pas offensée, j’espère ?

gabrielle

Du tout, monsieur le vicomte. Et je vais vous donner, sur-le-champ, la preuve du contraire. Vous êtes un chevalier sans peur et sans reproche ?

paul, (avec fierté)

Je me fais fort de l’être.

gabrielle

Vous êtes une fine lame ?

paul

Je le crois.

gabrielle

Vous seriez prêt à soutenir un duel pour moi ?

paul

Pour vous, mademoiselle, je tirerais l’épée contre une nuée d’adversaires.

gabrielle

Eh bien ! monsieur le vicomte, j’ai une grande estime pour vous, et peut-être plus. Mais auparavant, je vais mettre votre bravoure à l’épreuve. Dès que vous vous rencontrerez avec un homme, en ma présence, appliquez-lui un bon soufflet, et s’il ose parler, jetez-vous à mes pieds et demandez-moi un baiser, je vous l’accorderai.

paul

N’est-ce que cela, mademoiselle ? La récompense est si belle que même le moins brave tenterait tout pour s’en rendre digne. En attendant cet heureux moment, j’ai l’honneur de vous saluer, mademoiselle.

(Il s’incline respectueusement et veut lui baiser la main)
gabrielle, (retirant sa main)

Monsieur le vicomte, vous oubliez que nous ne sommes plus au siècle de Louis XV.

(Elle lui tire une grande révérence. Paul fait un grand salut et se frappe avec Jean qui entre en scène).
jean

Pardon, monsieur.

paul

Imbécile !

(Il sort)
SCÈNE X
gabrielle, jean

jean (regardant sortir Paul)

Merci.

(Jean qui avait échappé son plateau avec les cartes, laisse le plateau par terre et présente une carte.)

Y en a deux à la porte.

gabrielle

Deux qui ?

jean

Deux hommes.

gabrielle

Et il n’y a qu’une carte ?

jean (ramassant son plateau)

Comme vous voyez.

gabrielle, (riant)

À quoi ressemble-t-il ?

jean

À un épi de blé d’Inde bien chevelu.

gabrielle

Fais-les entrer.

jean

Entrez, messieurs, ne vous gênez-pas.

(Ils entrent et se regardent sans dire un mot)
SCÈNE XI
gabrielle, hector, rodrigue

gabrielle (Impatientée)

Enfin ! est-ce moi que vous désirez voir ?

hector

Oui, mademoiselle, mais, c’est que… c’est que…

rodrigue

Oui, mademoiselle, mais c’est que… c’est…

gabrielle

Vous êtes de société, je crois.

hector

Oh ! non !

rodrigue

Oh ! non !

hector

C’est-à-dire, je l’ignore.

rodrigue, (à part)

Je le soupçonne.

gabrielle

Veuillez vous expliquer, messieurs.

hector, (à Gabrielle)

Je désirerais vous voir seule.

rodrigue, (à Gabrielle)

J’opte pour une séance à huis-clos.

gabrielle, (regardant au dehors)

Oh ! mes fleurs qui commencent à se faner. Monsieur Darboy, voudriez-vous avoir l’obligeance d’aller me cueillir une botte de roses dans mon jardinet ?

rodrigue

Enchanté de l’honneur, mademoiselle.

(Il sort)
SCÈNE XII
gabrielle, hector

hector

Qu’il est heureux d’avoir été l’élu pour vous offrir ces roses !

gabrielle

Je n’aurais jamais osé vous demander cette faveur,

(Avec ironie)

Vous auriez pu blesser, sur les épines, vos mains plus blanches et plus fines que celles d’une jeune châtelaine.

hector
(Regardant ses mains avec fatuité)

Vous avez raison, mademoiselle, votre prévoyance est incomparable.

gabrielle, (à part)

Idiot !

(Haut)

Faites-moi donc le plaisir de prendre un siège, monsieur.

hector

Merci, mademoiselle. Si vous saviez, mademoiselle, comme je tremble en étant assis seul en présence d’une beauté comme la vôtre !

gabrielle

Ne badinez donc pas, monsieur, vous êtes si beau !

hector

Oh ! que vous êtes aimable, mademoiselle I Puisque c’est vous qui le dites, je le crois. Nous parlons de beauté, mademoiselle, et j’étais précisément venu dans cette intention.

gabrielle

Je ne comprends pas, monsieur.

hector

Voici, mademoiselle. Je vous prierais de m’accompagner à une exposition de bébés, mercredi prochain. Je ne sais si vous êtes du même avis que moi, mademoiselle, mais, ces expositions m’intéressent au plus haut point.

gabrielle

Je vous accompagnerais avec plaisir, mon cher monsieur, mais je suis engagée.

hector

Quel dommage ! Ces charmants petits bébés roses, qu’ils sont donc jolis ! Et dire qu’on peut embrasser impunément leurs petites bouches vermeilles, alors que…

gabrielle

Que ?…

hector

Qu’il y en a d’autres que l’on ne peut jamais parvenir à embrasser, en dépit de leurs irrésistibles appâts.

gabrielle

D’autres bébés ?

hector

Je veux dire certaines jeunes filles.

gabrielle

Je crois que vous faites erreur, monsieur, car j’en connais un bon nombre qui se déclareraient heureuses de recevoir un baiser de vos lèvres.

hector

Vrai ! mademoiselle, vous dites vrai !

gabrielle

Certainement, et celles-là sont plus près de vous que vous ne pensez.

hector
(Se levant et allant pour embrasser Gabrielle)

Que vous êtes bonne, mademoiselle Gabrielle !

gabrielle
(Lui appliquant un petit soufflet)

Pour qui me prenez-vous, monsieur ?

hector

Mille pardons, mademoiselle, mais j’avais cru comprendre…

gabrielle

Vous allez trop vite en affaires, monsieur. Nulle ne peut résister à vos charmes. Mais auparavant, permettez-moi de vous mettre à l’épreuve. Si je ne me trompe, vous tenez à obtenir un baiser de moi ?

hector

Je le désirais, oui, mais à présent…

gabrielle

Tenez, mon cher monsieur, je sens naître, là, un sentiment pour vous. Si jamais vous vous rencontrez devant moi, avec un homme, administrez-lui une bonne taloche, et s’il réplique, jetez-vous à mes pieds et dites-moi que vous m’aimez. Si vous vous conduisez en brave, je vous accorderai le plus enivrant baiser que vous n’ayez jamais reçu de votre vie. Naturellement, lorsque M. Darboy rentrera avec ses fleurs, ne lui faites rien voir, car vous êtes entrés, ici, ensemble.

hector
(Se laissant tomber à ses genoux)

Mademoiselle, si vous faites cela, je vous en aurai une reconnaissance éternelle.

SCÈNE XIII
les mêmes, rodrigue

rodrigue
(Au moment même où Gabrielle promettait un baiser à Hector, Rodrigue avait paru avec son bouquet à la main. Il écoute, découvre le jeu de Gabrielle, puis, au moment où Hector se jette à ses pieds, il s’approche et laisse tomber sur sa tête les roses, en riant et en s’écriant ! )

Bravo ! bel amoureux, puissent les roses de l’amour orner votre front !

hector (se relevant honteux)

Monsieur, vous êtes un insolent !

rodrigue

Mon cher monsieur, vous avez là une pose, qui serait vraiment applaudie au Grand Opéra.

hector

Monsieur, voici ma carte !

rodrigue

Que m’importe ? je ne vous l’ai pas demandée.

hector

Cette injure sera lavée dans le sang !

rodrigue

Un duel ? Ma foi, permettez-moi de vous proposer un marché. Demain, rendez-vous avec vos témoins au Bois de Boulogne, ou à Vincennes, ou à Fontainebleau, ou ailleurs, à votre choix, comptez vingt pas, visez et tirez sur un arbre quelconque ayant à peu près ma circonférence. Si vous visez juste, c’est que vous aurez raison et vous m’éviterez un mauvais tour ; au contraire, si vous visez mal, c’est que j’aurai raison et je vous éviterai un mauvais tour.

hector

Ah ! vous avez peur.

rodrigue

Alors, vous y tenez. C’est très bien. Veuillez me donner votre carte. Maintenant, au plaisir de nous revoir.

(Hector sort)
SCÈNE XIV
gabrielle, rodrigue
(Rodrigue remet tranquillement cette carte dans sa poche)

rodrigue

Mademoiselle, on vous dit si bonne que vous m’excuserez peut-être si ma demande est importune.

Je suis venu vous prier de passer à mon atelier afin d’examiner quelques-uns de mes tableaux. On vous dit très connaissante dans la peinture, et, comme je dois exposer, prochainement, au Salon, je serais fort aise de dépendre du choix qu’aura fait votre goût.

gabrielle, (rougissante)

Monsieur, je suis très honorée et je me ferai certainement un devoir de me rendre à la gracieuse invitation que vous me faites. Ne puis-je rien autre chose pour vous, mon cher monsieur ?

rodrigue, (sur ses gardes)

Je ne crois pas, mademoiselle, non, je ne crois pas.

gabrielle

En êtes-vous bien sûr, monsieur ?

rodrigue

Je le crois, du moins.

gabrielle

Imaginez-vous que ce blancbec, qui vient de sortir d’ici, a voulu m’embrasser.

rodrigue

Il est audacieux.

gabrielle

Naturellement, je l’ai évincé.

rodrigue

Je vous en félicite.

gabrielle

Tandis que d’autres, je me trompe, un autre, j’aurais été si heureuse de l’embrasser amoureusement.

rodrigue

Il en aurait été fier et flatté !

gabrielle

Et celui-là vous le connaissez plus intimement que moi-même.

rodrigue

Je suis très heureux pour lui. Au revoir, mademoiselle, permettez-moi de vous saluer en vous remerciant de votre gracieuse promesse.

gabrielle

Au revoir, monsieur, au revoir…

rodrigue (en sortant)

Sapristi, j’ai été bien près de succomber !

SCÈNE XV
gabrielle

gabrielle (faisant un geste de dépit)

Ouf ! c’est un jeu dangereux que je fais là. Mais, à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Tout de même, je crains fort que mon succès ne soit pas complet. Ce gaillard de peintre n’est pas encore tombé dans mes filets. Oh ! mais il finira bien par y tomber. Un homme tombe toujours dans les filets d’une femme quand ils sont bien tendus. Aussi faut-il avouer qu’il est quelque chose, quelqu’un, un homme enfin ! ce monsieur Darboy. Il ne ressemble pas à cette vieille ganache, ou à ce jeune blancbec, ou à ce parfumé. Et ma foi ! je regretterais qu’il lui arrivât quelque affaire désagréable.

Mais pourquoi le regretterais-je pour lui plus que pour un autre. Pourquoi ?…

Ah ! pauvre Gabrielle ! tu es trop mêlée, tu le vois bien. Tu ne peux répondre actuellement à cette question. Cependant, c’est la première fois que je me pose cette interrogation. Pourquoi ? Maintenant à l’œuvre.

(Elle s’asseoit à son secrétaire.)

Par qui commencerai-je de mes trois oies, de mes quatre, non le quatrième n’est pas une oie, c’est un… c’est…

(Elle sourit)

Allons !

À monsieur Hector Dubeau,

Mon cher monsieur :

Vous me feriez un plaisir infini en venant dîner en tête-à-tête avec moi. Je vous expliquerai, tout à l’heure, pourquoi je ne vous ai pas demandé cette faveur lorsque vous m’avez fait l’honneur de venir me voir.

Votre obligée,
gabrielle.

Suivant !

À monsieur Gonzalve Morin,

Mon cher monsieur :

Vous me feriez un plaisir infini en venant dîner en tête-à-tête avec moi. Je vous expliquerai, tout à l’heure, pourquoi je ne vous ai pas demandé cette faveur quand vous m’avez fait l’honneur de venir me voir.

Votre obligée,
gabrielle.

Suivant !

À monsieur Paul de Monity,

Mon cher monsieur :

Vous me feriez un plaisir infini en venant dîner en tête-à-tête avec moi. Je vous expliquerai, tout à l’heure, pourquoi je ne vous ai pas demandé cette faveur quand vous m’avez fait l’honneur de venir me voir.

Votre obligée,
gabrielle.

Suivant !

À monsieur Rodrigue Darboy,

Mon cher monsieur :

(Elle s’arrête et songe)

Mais, puisqu’il ne m’a pas demandé de baiser, ai-je le droit de l’inviter à mon dîner en tête-à-tête. Oui, mais il a trempé ses mains dans le pari. « À mort ! » Mais pourquoi le condamner, lui, pourquoi ? Et pourquoi pas lui, aussi bien que les autres, pourquoi ?

(Elle écrit avec hésitation)

Vous me feriez un plaisir infini en venant dîner en tête-à-tête avec moi. Je vous expliquerai, tout à l’heure, pourquoi je ne vous ai pas demandé cette faveur, lorsque vous m’avez fait l’honneur de venir me voir.

Votre obligée,
gabrielle.

Bien ! Adressons à présent.

(Elle met les lettres sous enveloppes et écrit)

Monsieur Rodrigue Darboy, Monsieur Gonzalve Morin, Monsieur Hector Dubeau, Monsieur Paul de Monity.

(Elle sonne)
SCÈNE XVI
gabrielle, jean

jean

Mademoiselle a sonné ?

gabrielle

Jean, tu vas porter ces lettres à destination sans perdre un instant.

jean

Mais, mademoiselle, où voulez-vous que je porte ces lettres là, il n’y a pas d’adresse dessus ?

gabrielle

C’est pourtant vrai. Que faire, je ne les connais pas, moi ces adresses ? Ah ! si ma tante était ici. Elle les connaît. Elle connaît tout, ma tante.

(Coup de sonnette)

Jean, va ouvrir.

SCÈNE XVII
gabrielle, jean, madame dutrec

gabrielle (lui tendant les enveloppes)

Bonjour, ma chère tante, vous arrivez à point. Dites-moi donc, s’il vous plaît, où demeurent ces poissons-là ?

madame dutrec

Et pourquoi faire ?

gabrielle

C’est mon plan.

madame dutrec
(Lui remettant les enveloppes une à une)

Monsieur Morin, No. 4 Boulevard des Augustins ? Monsieur de Monity, No. 15 rue de Rivoli ; Monsieur Hector Dubeau, No. 33 rue de l’Esplanade, et Monsieur Rodrigue Darboy, No. 12 rue Vaugirard, au 5ième.

gabrielle

Merci beaucoup. Holà, maître Jean, portez-moi ça au plus vite à destination.

(Jean sort en courant)
madame dutrec

Maintenant, causons.

gabrielle

D’abord, chère tante, j’ai le regret de vous annoncer que mon oncle m’a déshéritée

madame dutrec

Je m’en doutais.

gabrielle

J’en suis sûr.

madame dutrec

Et que prétends-tu faire ?

gabrielle

Rien. Chanter, rire, badiner, me jouer de toute la vermaille des garçons, mais pleurer, jamais ! Pour la masse, je continuerai d’être la jeune fille qui a une riche dot en perspective et si quelques-uns déchirent le voile, eh bien ! cela me donnera une rare occasion de faire une étude de caractères.

madame dutrec

Bravo ! ma fille, tu es, au milieu de tes sottises, le huitième sage de la Grèce. Toujours rire, jamais pleurer, voilà une belle devise.

gabrielle

Merci de votre pureté d’intention, Dites donc, chère tante, ce jeune peintre que vous m’avez présenté, le connaissez-vous bien ?

madame dutrec

Si je le connais, oui, passablement, pour en avoir entendu parler, ce matin. Mais, puis-je savoir le motif de cette question ex abrupto ?

gabrielle

Pourquoi ? pourquoi ? Mais je ne le sais pas moi-même.

madame dutrec

En deux mots, c’est un excellent jeune homme, plus riche et plus avide de gloire que d’argent. Il doit exposer au salon et sera certainement accepté. Trouves-tu que je suis un bon bureau d’informations ?

gabrielle

Son cœur ?

madame dutrec

D’or.

gabrielle

Son esprit ?

madame dutrec

Pétillant.

gabrielle

Ses mœurs ?

madame dutrec

Je ne suis pas entrée dans le secret de sa vie.

gabrielle

Hum !

Aime-t-il ?

madame dutrec

Je ne le lui ai pas demandé. L’aimes-tu toi ?

gabrielle

Je ne me le suis pas demandé.

madame dutrec

As-tu déjà aimé ?

gabrielle

Je crois que non.

madame dutrec

Permets-moi, alors, ma chère nièce de te donner un conseil. Si jamais tu aimes par désœuvrement, soit dans un avenir prochain ou éloigné, soit actuellement, ne le laisse point voir. Car, chez la plupart des hommes, il y a plus d’orgueil que d’amour et tout ce qu’ils ambitionnent, c’est l’adulation que leur fait une jeune fille en leur disant qu’elle les aime. Ceux, au contraire, que tu n’aimes pas, enivre-les de compliments afin que tu puisses te moquer amplement d’eux. Mais ne joue jamais avec le cœur d’un jeune homme que tu aimeras sincèrement, c’est là un jeu dangereux.

gabrielle

Neuvième sage de la Grèce. Je m’efforcerai de mettre vos sages paroles en pratique, et…

SCÈNE XVIII
les mêmes, gonzalve, paul, hector, rodrigue
(Soudain les quatre conquérants font irruption dans le boudoir de Gabrielle. Rodrigue, qui a soupçonné quelque chose, se retire à l’écart, les trois autres s’administrent des gifles. Indignés, ils se font des admonestations, alors, ils se jettent tous trois aux pieds de Gabrielle, et lui font une déclaration d’amour et la demande d’un baiser).

Gabrielle s’affaisse sur une berceuse en riant à gorge déployée.

SCÈNE XIX
(Sur ces entrefaites, Archimède entre furieux, voyant les amoureux à genoux, les mains suppliantes. Il les jette tous dehors en s’écriant :)

Dehors, bandits, dehors ! Sommes-nous à l’Ambigu ici, ou dans la respectable demeure d’Archimède, professeur au Lycée Louis le Grand ?

(Il parlait encore que les amoureux avaient pris la poudre d’escampette. Quant à Rodrigue, il les regarde déguerpir en riant aux éclats. Gabrielle de même. Madame Dutrec reste debout, immobile comme une statue. L’oncle est furieux. Il se retourne vers Rodrigue.
SCÈNE XX
archimède, rodrigue, gabrielle, madame dutrec
moins les précédents.

archimède

Et vous, que faites-vous là ? D’abord, comment vous appelez-vous ?

rodrigue

Rodrigue Darboy, mon cher monsieur,

archimède

Eh bien, Rodrigue, as-tu du cœur ?

rodrigue

Tout autre que le savant Archimede l’éprouverait sur l’heure.

archimède (baissant le ton)

Étiez-vous de cette sale clique ?

rodrigue

Nullement, mon cher monsieur.

archimède

Eh bien ! alors ?

rodrigue

Je me suis trompé de porte et vous prie de m’excuser. Au revoir mesdames, au revoir, monsieur.

rodrigue (en sortant)

Ouf ! quelle chance !

SCÈNE XXI
archimède, gabrielle, madame dutrec

archimède
(S’adressant à Gabrielle)

Et toi, misérable, je ne veux plus te voir ! Tiens, ma sœur, je la remets entre tes mains.

(Il pousse Gabrielle dans les bras de Madame Dutrec, qui la presse contre son cœur. Mais le géomètre calmé, s’écrie :)

Ah ! je te pardonne ! Reviens dans mes bras, je vais voir si tu t’amenderas.

madame dutrec

Halte-là ! elle m’appartient à présent, tu me l’as donnée. Je suis veuve, et, Dieu merci, je puis la faire vivre aussi bien qu’ici.

archimède

Je vous dis, ma soeur, que je la reveux.

madame dutrec

Et moi, je la garde.

archimède

C’est ce que nous allons voir !

(Gabrielle rit aux éclats, tandis que sa tante et son oncle la tiraillent chacun de son coté).
(Rideau)
ACTE III
Atelier de Rodrigue.
SCÈNE I
(Pauvrement meublé. Dans un coin, un chevalet, devant lequel Rodrigue est assis et est occupé à peindre une tête de femme. Au mur une grande ébauche fantastique).
rodrigue

Encore quelques coups de pinceaux et la ressemblance ne sera pas mal. Et moi, qui pensais que jamais je ne m’occuperais d’une femme. Ah ! mais la femme est ainsi faite. Nous passons auprès de mille sans nous en occuper, et un jour, nous venons en contact avec une ravissante créature que l’on dirait un ange, descendu du ciel, pour nous sauver ou un démon, sorti de l’enfer, pour nous damner. Et pourtant, la femme n’est-elle pas un mélange de caprices et de gentilles cruautés ? Et cependant, qu’avait-il fait pour mériter un si grand bonheur, si c’est un ange, et qu’avait-il fait pour mériter un si grand malheur, si c’est un démon ? Il a été vingt, vingt-cinq, trente ans sans voir celle qui doit faire un ciel ou un enfer de sa vie, et tout à coup, v’lan ! voilà que la rencontre se fait et plus moyen de fuir, la vieille victoire de la mouche qui tombe dans la toile tendue par l’araignée.

Comment se fait-il que l’on voit des hommes, des foudres de guerre, d’un caractère indomptable, d’une énergie surhumaine, renversant tout sur leur passage, et sourds à toutes les prières, qui ont résisté aux charmes de centaines de beautés et qui, tout-à-coup, sont subjugués par le sourire d’une femme, captivés par le regard d’une jeune fille ?

Comment se fait-il que moi, que rien n’a pu émouvoir, qui n’ai jamais accordé que le respect et la galanterie dus à la femme, aie été pris à l’improviste par cette jeune fille qu’on appelle « La Belle de Paris », et que, moi, j’appelle la belle au cœur d’or en dépit de ses incartades ? Mais elle, s’occupe-t-elle de moi ? Certainement que non. Elle est trop belle, elle est trop riche, pour s’arrêter, un instant, à un pauvre diable comme moi, qui n’ai d’autre richesse que l’espérance de la gloire. Maigre consolation dans ce siècle d’argent.

(Coup de sonnette)

Pierre ! Pierre ! va ouvrir. Pierre ! Pierre ! Mais où est-il donc cet animal, je finirai par lui donner sa canne. J’aime à être bien servi, moi !… Triple idiot que je suis ! J’ai congédié mon domestique, ce matin, parce que je n’avais pas assez d’argent pour le payer.

(On sonne encore).

Eh bien ! je vais répondre moi-même, je serai tout à la fois et domestique, et patron, et peintre. La Trinité c’est bien simple, trois personnes en une seule. Tout de même, je voudrais bien savoir si c’est un créancier.

SCÈNE II
rodrigue, hector, gonzalve

rodrigue

Ah tiens ! c’est vous, monsieur Dubeau, enchanté de vous voir ! Et vous aussi, monsieur Morin !

hector (froid)

Moi pareillement.

rodrigue

Que puis-je faire pour vous, monsieur ?

hector

On dit, monsieur, que vous avez bonne mémoire ?

rodrigue

Cela dépend.

hector

Vous avez bien dîné ?

rodrigue

Aujourd’hui, oui.

hector

Vous vous sentez l’estomac en parfait état ?

rodrigue

Oui.

hector

Et les nerfs ?

rodrigue

Idem.

hector

Et les yeux ?

rodrigue

Oui ! oui ! oui ! Êtes-vous fou ?

hector

Non.

rodrigue

Eh bien ! enfin, parlez, quoi, que voulez-vous, me prenez-vous pour un médecin aliéniste ?

(Hector fait un geste de colère et enfonce une toile)
rodrigue

Monsieur, vous êtes un imbécile !

hector

Et vous, un autre.

rodrigue

Insolent !

(Hector lui donne un soufflet)

Très bien, vous allez me payer sur-le-champ cette insulte. J’ai justement, dans ma collection, deux magnifiques fleurets, dont l’un, dans votre sang, va se baigner.

hector

Vous voulez vous battre en duel ?

rodrigue

Et pourquoi pas ?

hector

Mais, je venais justement dans ce but, étant accompagné de mon témoin, monsieur Morin, pour vous demander raison de la conduite que vous avez tenue à mon égard, hier.

rodrigue

Deux duels, alors ?

hector

Je suis d’avis qu’un seul suffira.

rodrigue,

Pardon, deux. Je viens d’être insulté, étant l’insulté, j’ai le choix des armes. Je choisis la bêtise, vous êtes mort. Vous, étant mort, votre duel ne saurait exister et l’affaire est réglée, d’une façon précise, concise, bien tapée.

hector

Trêve de plaisanteries, monsieur, voici mes pistolets.

rodrigue (les prenant)

Merci. Ils pourront me servir un jour ou l’autre.

hector

Vous avez peur ?

rodrigue

Oh bien, alors, si vous le prenez sur ce ton, je vais vous prouver le contraire. Oh ! mais je n’ai pas de témoin.

SCÈNE III
les mêmes, jean

jean

Monsieur, je suis venu… venu…

rodrigue

Tu t’expliqueras après, drôle.

jean

Eh !

rodrigue

Tu vas me servir de témoin.

jean

Moi ! encore servir de témoin. Mais, c’est que je n’aime pas bien çà, ce métier là, moi !

rodrigue

Allons ! comptons vingt pas, si ma chambre, toutefois, est assez grande pour cela. Bien, nous voilà tous les deux adossés au mur. Nous viserons mieux, voilà tout.

hector

Témoins, comptez.

gonzalve

Un, deux, trois !

(Jean, s’avance entre les deux, en voulant faire un geste). Un coup retentit et Jean tombe à la renverse en faisant des contorsions de singe malade). Tous s’empressent à ses côtés.
tous

Il est atteint.

jean
(Se relève peu à peu en se tâtant)

Je crois que je ne suis pas mortellement blessé. Je ne suis que légèrement blessé, je crois. Je ne suis pas blessé du tout.

tous

Bravo !

rodrigue

Mais, butor, comment se fait-il que tu sois tombé ?

jean

Le déplacement d’air, je pense.

(Coup de sonnette, Rodrigue va ouvrir)
SCÈNE IV
les mêmes, paul

rodrigue

Ah ! bonjour, monsieur de Monity, que puis-je pour votre service ?

paul

J’aimerais que vous me peindriez un blason sur ferblanc.

rodrigue

Et quelles sont les armes de monsieur le vicomte ?

jean (effrayé)

Encore un duel !

rodrigue

Te tairas-tu drôle ?

paul

Trois gueules d’or sur un champ d’azur écartelé.

(On sonne. Rodrigue va ouvrir)
rodrigue

Une seconde, mademoiselle, mon atelier est dans un désordre honteux.

(Il entre en scène, précipitamment, en s’écriant :

Vous, cachez-vous ici, et vous là, et vous derrière cet écran !

(Il retourne à la porte).

Faites-moi le plaisir et l’honneur d’entrer, mademoiselle.

SCÈNE V
les mêmes, gabrielle

rodrigue (montrant un siège à Gabrielle)

Mademoiselle, veuillez vous asseoir.

(Gabrielle fait mine de s’asseoir sur une peinture fraîche posée sur une chaise)
rodrigue (lui saisissant un bras)

Mademoiselle !

gabrielle

Eh bien ?

rodrigue

Vous avez failli me voler une copie de mon tableau.

gabrielle
(Regardant alternativement la toile puis le derrière de sa jupe)

Qu’auriez-vous dit si j’eusse barbouillé cette belle toile ?

rodrigue

Mademoiselle, j’aurais déploré le dégât de votre fraîche toilette.

gabrielle

Et moi, le sort de votre tableau.

rodrigue

Je suis touché, ma chère mademoiselle, de vos remarques élogieuses.

Me serait-il permis de vous demander à quoi je dois l’honneur de votre visite ?

gabrielle

Mais, monsieur, il me semblait que vous m’aviez prié de venir examiner vos tableaux ?

rodrigue

C’est vrai. Cependant, jamais, je n’aurais cru que vous eussiez daigner condescendre à ma prière.

gabrielle

Comment auriez-vous voulu que je déclinasse l’invitation d’un homme de talent ? Ils sont si rares, alors que nous sommes si souvent importunées par des mannequins du calibre de ceux que vous avez rencontrés, chez moi, l’autre jour, tel que ce blond à trois poils qui est affublé du nom d’Hector Dubeau ;

(Hector lève la tête et fait une grimace)


de ce gentilhomme vautour qui s’appelle le vicomte de Monity,

(Même pantomime du vicomte)


ou de ce vieux richard dont tout l’esprit réside dans son argent et que l’on est convenu d’appeler Gonzalve Morin.

(Geste désespéré de Gonzalve)
(Rodrigue rit de bon cœur tandis qu’il fait signe aux trois autres de rester cois).
gabrielle

Monsieur Darboy, expliquez-moi donc la légende de ce diable hideux qui tient une bague entre ses pattes velues.

rodrigue

Oh ! rien qui vaille la peine d’être expliqué. Une simple ébauche, dans un moment de bonne humeur.

gabrielle

Voyons, monsieur l’artiste, faites-moi donc ce plaisir. Cette simple ébauche, comme vous l’appelez, me semble au contraire, fort intéressante, et pique ma curiosité.

rodrigue

Vous y tenez donc ?

gabrielle

Certes !

rodrigue

Voici. Il y a quelques jours, des amis parièrent qu’ils obtiendraient un baiser d’une belle jeune fille, qui, jamais de sa vie, n’a voulu accorder un baiser. Parmi eux, se trouvait un jeune homme trop pauvre pour parier le montant exigé par ses amis. Il mit donc sa bague en gage, toute sa richesse. Mais comme il ne put obtenir le baiser exigé, il me demanda de lui composer un sujet qui pût dépeindre sa folie et son regret. Alors, je traçai l’esquisse que vous voyez : Un diable gigantesque, à la gueule écumante et exténuée de fatigue. Entre ses crocs formidables comme des défenses de sanglier, il tient une bague, la pauvre bague défunte, décédée à jamais. Car voyez-vous, mademoiselle, la femme est si capricieuse, si fantasque, qu’il est plus scabreux de parier sur ces anges, aux ailes terminées en griffes, que de parier sur le favori, aux courses de Longchamps.

Le jeune homme lève vers le Ciel des yeux suppliants, le priant au moins de lui rendre son bijou, puisqu’il ne peut boire le nectar aux lèvres d’ambroisie de cette jeune fille.

gabrielle

Monsieur, vous connaissez cette jeune fille ?

rodrigue

Oui, mademoiselle.

gabrielle

Et si ce jeune homme eût été vous, l’auriez-vous aimée ?

rodrigue

J’eusse donné ma vie pour elle.

gabrielle

Et elle s’appelle ?

rodrigue

Ah ! pourquoi me forcer à dire son nom ?

gabrielle

Et elle s’appelle ?

rodrigue

Elle s’appelle…

gabrielle

Eh bien !

rodrigue

Gabrielle.

gabrielle
(Sautant dans les bras de Rodrigue)

Et Gabrielle vous adore, Rodrigue ! Embrassez-moi !

(Rodrigue la tient enlacée dans ses bras et lui donne un long baiser. Ceux qui étaient cachés sortent de leurs retraites et font une tête)
SCENÈ VI
les mêmes, archimède
(On entend un bruit formidable dans l’escalier)
archimède

Sacrebleu ! va-t-on ouvrir ? Mais, j’entrerai bien quand même ! j’entrerai bien quand même !

(Archimède entre en scène rouge de colère)

Ah ! çà ! me prend-on pour un créancier ? ou vais-je aller chercher toute la Garde Nationale pour faire ouvrir ? Gabrielle ! viens-t-en !

gabrielle

Et pourquoi, mon petit oncle ?

archimède

Gabrielle ! viens-t-en, te dis-je ! Ah ! ma fille, dans quel endroit te retrouvai-je, seule, au milieu de tous ces débauchés ?

tous

Monsieur !

gabrielle

Je ne puis pas.

archimède
(Ne se possédant plus de colère)

Ah ! mais par exemple !

gabrielle

Rarement seul, jamais deux, toujours trois. Je partirai, à condition que nous soyons trois. J’emmène monsieur Darboy avec nous.

archimède (ironique)

Vraiment, mademoiselle Gabrielle.

gabrielle

Mon cher petit oncle, permettez-moi de vous présenter monsieur Rodrigue Darboy.

archimède

Je m’en fiche !

gabrielle (suppliante et indignée)

Mon oncle !…

rodrigue (d’un ton insulté)

Monsieur !

gabrielle

Mais, petit oncle, monsieur est mon fiancé.

archimède

Hein !…

(Puis subitement radouci et avec une profonde révérence)

Monsieur Darboy, je suis enchanté de faire votre connaissance.

rodrigue
(Saluant très bas)

Et moi de même, mon cher monsieur.

archimède

Mais, dis-donc, Gabrielle, si tu es fiancée, cela veut dire que tu vas te marier, c’est un mariage en perspective, ni plus ni moins.

gabrielle

Naturellement.

archimède

Gabrielle, je te réhérite. C’est cela, mes enfants, le mariage est une bonne chose. Agissez toujours bien, car la ligne droite, voyez-vous, c’est le plus court chemin d’un point à un autre. Cependant tu ne m’as pas dit comment il se fait que je te retrouve ici, et…

gabrielle (mystérieuse)

Ah ! venez, venez, je vous conterai ça en temps et lieu.

archimède

Auparavant, nous allons aller arroser ce jour heureux de quelques bouteilles de champagne.

rodrigue

Pardon ! j’en ai justement reçu quelques-unes en cadeau, hier, en cadeau, naturellement, car vous savez que ma légère bourse ne me permet pas de me payer ce luxe.

(Il verse le champagne)

Et vous, messieurs, je vous fais grâce de vos trois cents francs.

gonzalve

Au contraire, monsieur, nous n’acceptons pas votre délicate générosité, nous versons ce pari dans votre corbeille de mariage.

paul

C’est épatant, cette idée.

hector

Archiépatant !

rodrigue

Et maintenant, à la santé de la belle de Paris, ma future épouse !

tous

Hip ! hip ! hip ! hourra !

(Rideau)