Mosaïque/03

Deom Frères, Éditeurs (p. 20-29).

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ENSEMBLE



Midi. Un ciel sans nuages. Au Zénith se balance un soleil de plomb. Des champs à perte de vue traversés par la longue route grise et poussiéreuse. Là-bas, le village avec ses blanches maisonnettes et la vieille flèche de son clocher, d’où le coq en butte à toutes les tempêtes, semble continuellement aspirer à descendre.

Dans l’air meurent les derniers échos de l’Angélus. Assis sur des meules de foin, des moissonneurs prennent leur agreste repas ; d’autres, étendus dans l’herbe grasse près des fossés, reposent leurs membres rompus par le labeur. À quelques pas plus loin, près des voitures hautes comme des montagnes, les chevaux dételés et la tête basse, glanent, repus de fatigue, ce qui a été laissé par les fourches aux dards luisants.

Partout, un calme plat, interrompu tantôt par le cri d’un oiseau qui prend ses ébats dans la feuillée, tantôt par le trot incertain de quelque bonne rosse conduite par une vieille fermière aux joues rubicondes.

Armé d’un noueux bâton de route, le buste droit, un piéton marchait allègrement le long de la trace battue par les roues des cabriolets. Ce marcheur infatigable, sûr, était un étranger dans la contrée. Son air, son maintien, son costume, n’avaient pas ce caractère auquel on reconnaît le Canadien de nos campagnes, qui tout de suite, sent le terroir.

Le marcheur s’est arrêté.

Dans l’embrasement du midi, comme entourée d’une auréole, une jeune fille est debout appuyée sur son râteau laborieux, près de la clôture en pieux de bois brut.

Elle n’est pas grande la petite moissonneuse, et cependant elle est jolie, très jolie avec sa longue robe d’indienne à fond pâle parsemé de myosotis d’un bleu tendre.

Il fait si chaud qu’il a bien fallu entr’ouvrir le haut du corsage, et laisser entrer, pour rafraîchir les seins palpitants, une légère brise embaumée de fleurettes et pâquerettes des champs. La tête, toute pleine de brindilles de foin, est couverte d’un chapeau de paille, dont les larges bords projettent l’ombre jusqu’au milieu du visage.

À ce spectacle délicieux, Réginald a souri des yeux puis a continué son chemin, mais il n’est pas allé bien loin que déjà ses pieds gris de poussière lui sont plus lourds.

Que signifie cette fatigue subite, cette lourdeur dans les jambes ?

Il revient sur ses pas.

La moissonneuse était encore là. S’arrêtant en face d’elle, il lui demande :

— Gentille demoiselle, un peu d’eau, s’il vous plaît, je me meurs de soif.

Refuser, une jeune fille peut-elle refuser de se rendre à la prière d’un piéton, qui, torturé par la soif, demande si gentiment un verre d’eau, surtout si cette jeune fille a le cœur bon et compatissant. Le Christ lui-même n’a-t-il pas dit : « Chaque verre d’eau froide que vous donnerez en mon nom, vous sera rendu au centuple ».

— Ô noble étranger, répondit-elle, ma mère m’a toujours enseigné à ne jamais refuser de rendre service, lorsqu’on peut le faire sans qu’il advienne rien de mal, et surtout, ajouta-t-elle en rougissant, lorsqu’on le demande aussi poliment.

Elle courut à un ruisseau voisin, où l’eau coulait pure comme la limpidité de ses yeux bruns. Présentant au voyageur un gobelet de sa main fine, délicatement cuivrée par le soleil, elle dit :

— Le gobelet n’est pas beau, mais l’eau est bonne, et le cœur qui l’offre est heureux de rendre service.

Et Réginald but de cette eau avec une avidité et un transport qu’il ne s’était jamais connus.

Après cette rencontre, il comprit qu’il venait de toucher au terme de ses aventureux voyages de par le monde.

Depuis un an déjà, il a quitté la France. Avec son âme d’artiste et son enthousiasme de jeunesse non blasée, il a parcouru l’Italie, l’Espagne, l’Écosse, l’Irlande, l’Égypte, les Indes. Dans tout l’épanouissement de sa pétulante jeunesse, il est attendu là-bas par des cœurs chauds. Et voilà que dans un humble village canadien, il est enchaîné par une paire d’yeux de jeune fille appuyée sur un râteau, avec des brins de foin dans les cheveux.

Pourquoi conduirait-il au-delà sa marche errante ?

Ne venait-il pas de la trouver sa patrie, sa véritable patrie. Qui le retenait désormais à la terre, sinon cette femme qu’il venait de voir surgir en pleine lumière, comme une radieuse apparition.

L’amour venait de le frapper en pleine poitrine sans qu’il eût pu crier gare.

Indépendant de fortune, sans souci du lendemain, le jeune Français résolut de vivre de soleil et d’amour.

Un cottage perdu au milieu des arbres et à demi enfoui sous les tilleuls et les liserons en fleurs, était à vendre. Il l’acheta. Pour la cuisine et le ménage de la maison une ancienne servante de presbytère ferait l’affaire.

L’amoureux s’enquit discrètement où vivait celle qu’il adorait avant même d’avoir connu son nom. Avec cette âpre et fiévreuse curiosité que fait mousser un amour délirant, qui veut coûte que coûte arriver à ses fins, il sut tout.

Il apprit que Lucie était une enfant adorable, qu’elle était la fille du médecin du village, et que son cœur et son corps étaient vierges. Si elle ne dédaignait pas de se mêler aux fermiers de son père, c’était, non forcée par la cruelle nécessité, mais pour faire droit à la vie qui débordait chez elle.

Réginald n’avait plus rien à découvrir, il ne lui restait plus qu’à dominer sur ce cœur qu’il savait bon, qu’à posséder ce corps qu’il soupçonnait vierge et beau.

Quelle ivresse, pour le cœur égoïste de l’homme, que de se dire : « Jamais cette femme n’a aimé d’autre homme que moi ; les cordes de son cœur n’ont jamais vibré qu’aux échos de ma voix ; jamais sa poitrine ne s’est soulevée plus vite qu’en entendant mes paroles d’amour ; cette chair blanche et rose n’a jamais frissonné dans d’autres bras que les miens ».

Il n’attendit plus que l’occasion de connaître plus intimement, de se rapprocher de plus près de cette ravissante créature, qui lui paraissait un être supérieur.

Et le soir, avant de se jeter sur son lit qu’il trouva bien grand, il alla à sa fenêtre et envoya à travers les ténèbres, un long baiser à sa Lucie qu’il regardait déjà comme sienne.

Cette occasion, qu’il attendait avec une si vive impatience, ne tarda pas à se présenter.

Trois jours plus tard, une grande fête champêtre fut organisée par les principaux du village. Réginald fut invité.

Au lever du soleil, trois gigantesques voitures à échelles attendaient les jeunes gens qui devaient composer cette partie de plaisir. De nombreux paniers de provisions avaient été entassés dans les voitures. La température promettait d’être des plus favorables. Mise en joie par l’expectative d’une journée de plaisir, toute cette jeunesse campagnarde riait et badinait de la façon la plus folichonne au monde.

Le hasard a toujours aimé et protégé les amoureux. Pourquoi ? On ne le saura peut-être jamais Cela est, c’est tout ce que l’on en sait.

Et voilà pourquoi Réginald et Lucie se trouvèrent côte à côte dans la même voiture, appuyés à la même échelle qui servait de garde-fou. Qui sait ? La femme, dit-on, est naturellement intrigante. La petite pouvait bien être pour quelque chose dans ce rapprochement.

Il n’y a donc pas que les extrêmes qui se touchent.

Quelques mots à peine furent échangés durant le trajet qui aboutit à une vaste clairière, au sein d’un bois épais, où une grande plateforme en madriers avait été préparée pour la danse.

Réginald valsa longtemps avec Lucie, si longtemps que la jalousie des compagnes de cette dernière en fut éveillée.

Il y a des amours dont l’éclosion est tardive comme les roses ; d’autres, au contraire, rapide comme les pensées aux pétales veloutées. La jeune fille connaissait à peine l’étranger que déjà elle l’aimait de toute la force de son être, jusque dans la moëlle de ses os.

— Venez, ô ma mignonne, supplia Réginald, venez avec moi reposer vos membres fatigués, dans l’épaisseur du taillis, sous l’ombre des chênes robustes et des érables aux larges feuilles.

— Mais ne sommes-nous pas bien ici, repartit Lucie, saisie de crainte à l’idée de se voir seule au milieu de la forêt avec cet homme, auquel elle ne pourrait jamais résister, quoiqu’il lui demandât.

— L’amour guidera nos pas. Vos yeux rêveurs et votre bouche rieuse égayeront notre solitude.

Lucie obéit et se laissa conduire.

Comment eût-elle pu résister ?

Ses pieds imprudents foulèrent un sol qu’ils ne connaissaient pas. Et cependant, le jeune homme avançait toujours.

Maintenant tout bruit avait cessé. On n’entendait plus que l’harmonieux ramage des oiseaux, et le murmure rythmé d’un ruisselet coulant sur les roches et les galets d’un lit peu profond.

Au pied d’un orme à l’ombrage bienveillant, la nature semblait s’être complue à préparer à l’amour une natte moëlleuse et caressante.

Réginald, s’étendant à demi sur cette couche, y attira doucement Lucie qui s’assit à ses côtés.

Il prit dans ses mains les mains de la jeune fille qui rougit à ce contact. Autour de sa taille, il passa son bras et chanta à son oreille des mots inaccoutumés, étranges, une langue qu’elle n’avait jamais entendue et qui tintait dans son cœur comme un carillon ébranlé par des mains divines.

L’instant d’après, Réginald serrait à la broyer son amante sur son cœur. Leurs lèvres s’approchèrent et s’unirent dans un serment éternel.

Et tout s’évanouit dans la nature. Seul l’acte suprême d’amour subsista dans toute sa grâce, dans toute sa force, dans tout son infini.

 

Unique et discret témoin de cette tricherie amoureuse, l’oiseau moqueur se fit entendre, regardant de ses yeux petits, noirs, ronds, vifs, pétillants les deux amants.

Après avoir réparé le désordre de leurs habits, ils reprirent le chemin de la clairière, lui ne parlant pas, elle n’osant lever les yeux sur celui qui venait de lui apprendre tant, en si peu de paroles.

On ne parla plus bientôt, dans le village, que de l’amour de Lucie pour l’étranger, qui s’était arrêté par une splendide journée de juillet dans le petit village de Champlain.

Il n’y a plus de feuilles dans les arbres, plus de fleurs dans les jardins ; la brise ne fait plus onduler le seigle, le sarrazin, le foin et l’avoine des champs ; le frileux rossignol et la gentille et svelte hirondelle ont fui vers des cieux plus cléments.

Le sol s’est recouvert d’une légère couche de neige, la première de l’année. Silence de mort. On dirait un cimetière.

Plus de gazouillis dans les tilleuls et les liserons en fleurs qui égayaient le cottage, où Réginald dérobait aux profanes sa Lucie et ses amours.

Pendant que le vent souffle au dehors en sifflant à travers les branches sèches — musique cacophone — et que le chien hurle lugubrement à la porte de la grange au détour de la route, Réginald et sa bien-aimée pleurent devant le foyer, où achève de se consumer, en pétillant sous le givre, une bûche de hêtre.

Dans la chambre, pas d’autre lumière que la lueur de l’âtre sur les murs.

Assise sur un pouf, aux pieds de Réginald, Lucie penchant la tête en arrière, offre sa bouche aux baisers, baisers fous, désespérés, mourants.

Il y a deux mois, tous deux ont été frappés d’un mal étrange, d’un mal qui ne pardonne pas.

En revenant d’une longue marche à travers la lande, ils ont été surpris par l’orage et trempés jusqu’aux os.

Et ce soir de novembre, ils sont serrés l’un contre l’autre, près de l’âtre, se sentant plus mal, très mal.

— Tu souffres, Lucie ?

— Oh non ! une simple toux, mais toi, ma vie, tu es affreusement pâle ?

— Un peu de faiblesse, mon amour, voilà tout.

— N’est-ce pas qu’il fait froid ?

— Oui, oui, bien froid.

Et cependant toute la chambre est imprégnée d’une chaleur réconfortante.

La flamme, maintenant, a baissé, Réginald resserre plus étroitement ses bras affaiblis autour de sa Lucie, qui a reposé sa tête lourde sur sa poitrine.

— Je t’adore, ô ma Lucie !

— Tu es mon Dieu, mon Réginald, mon âme, ma vie !

Dans une figure fantasmagorique la flamme s’est éteinte.

 

Ne recevant pas de réponse, le médecin, le lendemain, lorsqu’il frappa, enfonça la porte.

Lucie et Réginald étaient morts !…


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