Monge (Arago)/08

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 484-511).
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QUEL FUT LE FONDATEUR DE L’ÉCOLE POLYTECHNIQUE [1] ?


En France, le public semble éprouver l’invincible besoin de rattacher un nom d’homme au nom de chacune des institutions qui font la gloire et la force de notre pays. C’est ainsi que les mots fortification et Vauban sont devenus inséparables, que le premier n’est presque jamais prononcé sans le second ; c’est ainsi qu’on est obligé de faire une sorte d’effort sur soi-même pour ne pas ajouter Buffon après avoir dit Jardin des Plantes ; et, revenant à mon sujet, c’est ainsi que le nom de Monge semble être l’accompagnement obligé du nom d’École polytechnique.

Ces réflexions me conduisent à examiner si vraiment le public, jusqu’à ces dernières années, a été le jouet d’une illusion ; si Monge, comme on l’a soutenu récemment, ne fut pas le fondateur réel de notre grande École ; si parmi les trois ou quatre prétendants posthumes à cet honneur insigne, il en est un seul dont les titres puissent résister à une discussion sérieuse.

Voulons-nous que cette sorte de personnification des grandes institutions, que cette haute récompense accordée spontanément par tout un peuple, excite l’émulation des hommes d’élite, les soutienne dans leurs pénibles travaux, enflamme leur courage, ne souffrons pas que l’intrigue se substitue jamais au mérite modeste, qu’elle se pare d’hommages qui ne lui sont pas dus.

La question ainsi posée, j’avertis que, pour la résoudre, je n’ai reculé devant aucun développement, que je ne me suis pas laissé détourner de mon but, même par la crainte de vous fatiguer. Pouvais-je m’abandonner à de misérables calculs d’amour-propre lorsqu’il s’agissait de la gloire la plus pure de notre confrère et d’un établissement dont on a dit avec toute raison que c’est plus qu’une grande école, que c’est une institution nationale. Les historiens ayant oublié que l’institution polytechnique méritait une large place dans le tableau de la Révolution française, c’est aux biographes à s’en souvenir et à combler la lacune.

Pour prononcer un jugement éclairé sur le mérite dont un architecte a fait preuve dans la construction d’un édifice, les hommes consciencieux ne manquent jamais de s’enquérir de l’ancien état du sol, du nombre, de la grandeur et de la position des bâtisses de toute nature qui le couvraient antérieurement ; des modifications que les préjugés, que l’intérêt privé, non moins tenace, forcèrent d’apporter aux conceptions primitives de l’artiste.

Suivons cette marche si nous voulons apprécier sainement les travaux de la Convention, de cette assemblée justement immortelle par l’énergie, par l’héroïsme qu’elle déploya dans la mission sainte de défendre le territoire de la France contre l’Europe coalisée, et qui, malheureusement dominée par d’affreuses circonstances, commit des actes odieux, dont le seul souvenir remue douloureusement jusqu’au fond de l’âme tout citoyen jaloux de la gloire de son pays.

À l’époque où la Révolution française éclata, le royaume possédait plusieurs écoles spéciales. L’enseignement pour le génie militaire était concentré dans le célèbre établissement de Mézières, dont nous avons déjà parlé en détail. L’artillerie, après avoir eu successivement une école particulière à La Fère (1756) et à Bapaume (1772), préparait, exerçait ses jeunes officiers à Châlons-sur-Marne. Les élèves destinés à la carrière des ponts et chaussées étaient réunis à Paris, dans l’école fondée en 1747 sous le ministère de Trudaine. L’École des mines, d’une date beaucoup plus récente, et celle des constructeurs de vaisseaux, avaient également leur principal siége dans la capitale. Pour compléter cette énumération, je devrais dire où se formaient les ingénieurs-géographes, mais je ne suis pas parvenu à le découvrir !

Ces diverses écoles étaient languissantes, par des causes que nous devons rechercher.

Je ne reviendrai point sur la prescription odieuse qui écartait irrévocablement de l’école de Mézières tout candidat, quel que fût son mérite, dont les parents ne pouvaient pas prouver qu’ils avaient toujours vécu noblement. Je signalerai seulement ici comme vices radicaux de cette école la clandestinité des examens d’admission et de sortie ; l’absence complète de leçons orales communes, de leçons données aux élèves dans des amphithéâtres, de leçons qui auraient tant facilité les travaux graphiques qu’on devait exécuter dans les salles ; peut-être encore ne dois-je pas oublier l’isolement dans lequel des préoccupations aristocratiques tenaient le professeur de dessin.

L’école de Châlons mérite à peine de nous occuper par quelques mots de critique. Les examens y étaient publics, mais très-faibles, les moyens d’étude intérieurs presque nuls. Là, point de cabinet de physique ou de laboratoire de chimie, point de bibliothèque, point de collections d’aucune espèce : le matériel se réduisait à quelques pièces de canon de divers calibres.

L’établissement de Châlons, malgré toute sa pauvreté, primait encore de cent coudées l’École des ponts et chaussées. Les examens pour l’artillerie étaient assurément peu difficiles ; mais, tout considéré, il y avait examen ; on entrait, au contraire, à l’École des ponts et chaussées sans avoir été soumis à aucune sorte d’épreuve.

Le recrutement de l’artillerie s’effectuait d’après des règles certainement mesquines ; mais ces règles étaient du moins déterminées et connues du public. Il n’existait point de règle pour le recrutement des ingénieurs civils ; la faveur seule décidait du choix des candidats. L’école de Châlons avait deux professeurs pour l’enseignement des sciences ; c’était assurément très-peu ; en bien, aucun professeur en titre n’était attaché à l’école de Paris ; les élèves les plus forts aidaient leurs camarades quand ils en avaient le temps et la volonté. Certains jours de la semaine, ces futurs ingénieurs allaient tous ensemble assister, en ville, aux leçons particulières de tel ou tel professeur de physique et de chimie à la mode.

C’était aussi chez des professeurs particuliers de Paris que des ingénieurs constructeurs de vaisseaux recevaient généralement leur complément d’instruction sur les mathématiques et sur la physique. L’exécution graphique des plans de navires était seule soumise à un contrôle officiel et régulier. Hâtons-nous de le déclarer, ce qu’une pareille organisation offrait de défectueux était corrigé en partie par les exercices pratiques faits chaque année dans les chantiers de nos ports de guerre, surtout par l’influence toujours féconde d’examens, disons mieux, de concours d’entrée et de sortie.

Avant la Révolution, le service des mines n’avait en France qu’une importance très-médiocre. La mode, ce tyran aveugle et tout-puissant dans notre pays, conduisait d’ailleurs à l’étranger la plupart de ceux qui aspiraient au titre d’ingénieur. En encourageant cette tendance, le gouvernement condamnait sa propre école. Aussi, quoiqu’elle renfermât presque autant de professeurs que d’élèves, ne fit-elle que végéter.

Les ingénieurs-géographes échapperont, par une raison singulière, au genre d’investigation que je me suis imposé : ils s’étaient décidés, eux, à n’avoir point d’école, à s’abandonner, pour le recrutement de leur corps, à ce qui, de tout temps, occupa une bien grande place dans les événements heureux ou malheureux dont notre pays fut le théâtre : au hasard. Du point de vue rétréci de l’intérêt ou de l’amour-propre, les géographes paraîtront moins inconséquents qu’on ne pourrait le croire. Pourquoi se seraient-ils imposé des études délicates, pénibles, lorsque l’autorité leur avait accordé un droit absolu, exclusif, sur toute opération ayant trait à la géodésie, à la géographie ; lorsque les officiers du génie, à qui on enseignait ces sciences à Mézières, étaient obligés, aux termes d’une ordonnance formelle, de s’abstenir d’en faire aucune application dans leur service ?

Telles étaient, dans le glorieux royaume de France, les institutions mesquines d’où sortaient, avant la Révolution, les officiers, les ingénieurs des corps savants.

Le moment est maintenant venu de raconter comment nos pères les remplacèrent ; comment ils en bannirent tout ce qui portait la trace du privilége, de la routine ; comment l’École polytechnique devint le pivot sur lequel roule majestueusement, depuis plus de cinquante années, un ensemble d’institutions dont aucun pays, dont aucun siècle n’avait offert le modèle.

En 1793, la France soutenait sur toutes ses frontières une immense et glorieuse lutte contre les armées de l’Europe coalisée. Les ingénieurs militaires manquant, deux lois de la Convention, en date du 9 mars et du 16 septembre, mirent tous les ingénieurs civils à la disposition du ministre de la guerre. Il ne fallait rien moins que la voix impérieuse de la nécessité pour légitimer une détermination si radicale. Il est certain qu’elle amena, qu’elle devait amener la désorganisation complète de l’École des ponts et chaussées. Les jeunes gens arrivés dans cette école en 1794 n’y trouvèrent aucun moyen d’étude. Leur instruction première était d’ailleurs à peu près nulle. Les autres écoles d’application avaient aussi ressenti plus ou moins fortement le contre-coup de la mesure conventionnelle. Tout annonçait que cet état fâcheux durerait un grand nombre d’années. Le successeur de Perronet à la direction de l’École des ponts et chaussées, l’habile ingénieur Lamblardie, pensa que, pour porter un remède efficace au désordre dont il devait plus que personne être frappé, que pour empêcher de semblables difficultés de se reproduire, on pourrait créer une école préparatoire commune à tous les services publics ; une école où l’on enseignerait les principes généraux des sciences, également indispensables aux ingénieurs civils et aux ingénieurs militaires.

Telle est l’idée juste, mais en vérité bien vague dans sa généralité, sur laquelle on s’est appuyé pour faire de Lamblardie le créateur de l’École polytechnique. S’il était vrai qu’un aperçu aussi peu développé légitimât la conséquence qu’on en a tirée, le titre de créateur de notre grande École appartiendrait de plein droit au comité de salut public. Je trouve, en effet, dans le décret en date de février 1794, sur la translation à Metz de l’école de Mézières, un paragraphe où l’on préconise (je cite les paroles textuelles) « les avantages attachés à un centre, réunion de toutes les branches de l’instruction relative aux travaux publics. »

Monge adopta avec enthousiasme la pensée d’une école commune, où l’État réunirait les jeunes gens destinés à le servir dans les diverses branches des professions et des armes savantes ; il fit goûter ce projet aux membres du comité de salut public, surtout à Fourcroy, à Carnot et à Prieur de la Côte-d’Or. Par l’influence du savant chimiste et des deux anciens officiers du génie, élèves de Mézières, la Convention, en créant, le 11 mars 1794, une commission qui devait présider aux constructions civiles et militaires dans toute l’étendue de la République, lui enjoignit de s’occuper sans retard « de l’établissement d’une école centrale des travaux publics, du mode d’examen de ceux qui seraient appelés à en suivre les leçons. »

Au temps dont nous parlons, les décrets n’étaient jamais une lettre morte. Pour répondre aux ordres de la Convention, la commission des travaux publics choisit, au Palais-Bourbon, le local où la nouvelle école serait installée ; elle le fit appropriera cette destination, et, puisant à pleines mains dans des dépôts publics, elle forma un cabinet de minéralogie, un cabinet de physique, un cabinet de modèles, une bibliothèque et une riche collection de gravures et de rondes bosses pour le dessin d’imitation. Vingt-cinq artistes travaillèrent, nuit et jour, à l’exécution des épures qui devaient servir à l’enseignement de la géométrie descriptive. Il restait à assurer par une loi l’allocation annuelle de la somme considérable sans laquelle ces immenses préparatifs n’auraient pas eu de résultat ; il restait à trouver, à faire adopter pour la nouvelle école une organisation forte, satisfaisant par sa libéralité à des principes, à des droits sur lesquels le public avait des idées très-arrêtées, et qui, du point de vue des études, primât toutes les institutions connues. Tel fut l’objet du projet de loi que le comité de salut public fit présenter par Fourcroy, un de ses membres, à la Convention nationale. Le rapport du célèbre chimiste était écrit avec une grande lucidité. La loi passa le 28 septembre 1794 (7 vendémiaire an iii) sans aucune opposition.

La loi d’organisation de l’École des travaux publics, nommée plus tard École polytechnique, fut rendue sur le rapport de Fourcroy. Le savant conventionnel est donc le fondateur réel de cette école célèbre. Voilà, dans toute sa simplicité, le raisonnement sur lequel tant de personnes se sont appuyées pour substituer le nom de l’auteur du Système des connaissances chimiques aux noms de Lamblardie et de Monge ; voilà comment Fourcroy en était venu lui-même à se persuader que ses droits au titre de fondateur l’emportaient sur ceux de l’homme de génie à qui nous sommes redevables de la géométrie descriptive.

Dans les sociétés modernes, aucune affaire n’arrive à son terme qu’après avoir passé par une multitude de filières. De là mille conflits d’amour-propre entre les personnages du monde politique ou du monde administratif à qui ces filières se trouvent confiées. On s’exagère si volontiers l’importance des actes auxquels on a pris part ! Voyez le conseiller municipal, cette contre-épreuve si exacte de l’ancien échevin. A-t-il, en forme de rapport, juxtaposé quelques lignes concernant les projets laborieusement étudiés d’un ingénieur consommé, d’un architecte habile, d’un peintre célèbre ; si ce rapport dans la hiérarchie administrative a précédé immédiatement le vote d’adoption des travaux, l’échevin ne parle plus, sa vie durant, que du majestueux canal dont le commerce lui est redevable ; que du splendide édifice qu’il a fait élever ; que des magnifiques peintures qui, grâce à lui, ornent les murs de l’antique basilique ou du temple nouvellement sorti de terre, etc.

Soyons justes, l’échevin n’est pas un personnage exceptionnel. Le monde fourmille de membres de nos assemblées législatives dont les prétentions, dont les dis cours donneraient lieu à de semblables remarques. En cherchant bien, on découvrirait quelque honorable député qui se dit, qui se croit même l’auteur d’une de nos lois les plus importantes, sans aucun autre fondement que celui d’avoir, par sa boule tardive, complété, le jour du vote, le nombre minimum de boules fixé par le règlement.

Dieu me préserve de réduire à ces proportions mesquines, j’allais dire à ces proportions risibles, l’intervention de Fourcroy dans l’organisation de l’École polytechnique. Son rapport fut souvent éloquent, toujours lumineux. La loi renfermait assurément un grand nombre de dispositions excellentes ; mais serait-il juste d’en faire exclusivement honneur au célèbre chimiste ? Plusieurs de ces dispositions vitales ne provenaient-elles pas d’une autre source ? Telle est la question.

La loi stipulait que les élèves seraient classés et reçus d’après une liste générale, par ordre de mérite, formée, à la suite d’un concours ouvert dans vingt-deux des principales villes de la République. Le fils d’un ancien duc et pair ne devait avoir aucun privilége sur le fils du plus humble artisan ; la cabane et le palais se trouvaient placés sur la même ligne.

Un traitement était accordé aux élèves. Supprimez ce traitement, et l’égalité décrétée dans le premier article n’est plus qu’un vain mot, et les enfants des pauvres, quel que soit leur mérite, n’ont plus de place dans la nouvelle école qu’en théorie.

Ces dispositions, grandes et fécondes, n’étaient au fond que la conséquence immédiate et nécessaire du principe d’égalité, celle de toutes les conquêtes de notre révolution sur laquelle le public aurait le moins facilement transigé.

Les membres les plus obscurs, disons mieux, les membres les plus arriérés de la Convention les auraient eux-mêmes introduites dans la loi. Il n’était nullement nécessaire de s’appeler Fourcroy ou Carnot pour comprendre qu’une école nationale entachée de quelque privilége n’aurait pas vécu seulement dix jours dans un temps où la tribune retentissait, aux applaudissements de tous, de ces paroles caractéristiques : L’égalité est plus qu’un principe, elle est un sentiment.

Le rapport de Fourcroy était accompagné d’une pièce intitulée : Développements sur l’enseignement adopté pour l’École centrale des travaux publics. Ces développements parurent sans nom d’auteur, mais l’empreinte profonde de la main de Monge se voyait dans l’ensemble du travail et dans les détails ; l’ancien professeur de Mézières était alors en Europe le seul mathématicien capable de parler avec tant d’autorité de la géométrie descriptive et du mode d’enseignement qui devait la rendre populaire et usuelle.

La durée du cours complet d’études polytechniques avait été fixée à trois ans. De là, trois classes, trois divisions, parmi les élèves. Ne vous semble-t-il pas que trois ans durent s’écouler avant que le pays tirât aucun fruit de la nouvelle école ? Détrompez-vous, Messieurs : les besoins publics n’auraient pas pu s’accommoder d’un pareil délai ; d’ailleurs, on faisait alors peu de cas des promesses à long terme. Il fallut donc découvrir un moyen de créer rapidement des ingénieurs instruits, sans porter atteinte à l’organisation savante qui venait d’être décrétée. L’expédient que l’on adopta caractérise trop bien l’esprit entreprenant de cette grande époque pour ne pas mériter de nous arrêter un instant.

Environ quatre cents élèves furent reçus dès la première année. C’était à ce nombre que d’ordinaire devait s’élever l’ensemble des trois divisions. Les quatre cents élèves, réunis momentanément en une division unique, reçurent, pendant les trois mois qui suivirent leur installation, un enseignement accéléré qu’à raison de cette circonstance le rapport de Fourcroy qualifia d’enseignement révolutionnaire.

L’enseignement révolutionnaire embrassa sous une forme concentrée toutes les matières qui, suivant la marche régulière des programmes, devaient être réparties sur trois années. L’enseignement révolutionnaire permit, au bout de trois mois, de faire entre les élèves un triage intelligent, de les partager en trois groupes de forces dissemblables, d’en former les trois divisions instituées par le projet de loi. Dès sa naissance, l’École se trouva ainsi en activité dans toutes ses parties.

Rien ne semblait plus propre à assurer la marche de la nouvelle école que la création des chefs de brigade. Ce nom était réservé à des élèves qui, ayant déjà suivi avec succès les leçons des trois années et voulant s’adonner aux sciences, consentaient à reprendre une seconde fois le même cours d’études. Les chefs de brigade, toujours réunis à de petits groupes d’élèves dans des salles séparées, devaient avoir des fonctions d’une importance extrême : celles d’aplanir les difficultés à l’instant même où elles surgiraient. Jamais combinaison plus habile n’avait été imaginée pour ôter toute excuse à la médiocrité ou à la paresse.

Cette création appartenait à Monge. A Mézières, où les élèves du génie étaient partagés en deux groupes de dix, à Mézières, où, en réalité, notre confrère fit quelque temps, pour les deux divisions, les fonctions de chef de brigade permanent, la présence, dans les salles, d’une personne toujours en mesure de lever les objections avait donné de trop heureux résultats pour qu’en rédigeant les développements joints au rapport de Fourcroy, cet ancien répétiteur n’essayât pas de doter la nouvelle école des mêmes avantages.

Monge fit plus ; il voulut qu’à la suite des leçons révolutionnaires, qu’à l’ouverture des cours des trois degrés, les vingt-cinq sections de seize élèves chacune, dont l’ensemble des trois divisions devait être composé, eussent leur chef de brigade, comme dans les temps ordinaires ; il voulut, en un mot, que l’École, à son début, marchât comme si elle avait déjà trois ans d’existence.

Voici comment notre confrère atteignit ce but en apparence inaccessible.

Il fut décidé que vingt-cinq élèves, choisis par voie de concours parmi les cinquante candidats que les examinateurs d’admission avaient le mieux notés, deviendraient les chefs de brigade des trois divisions de l’École, après avoir toutefois reçu à part une instruction spéciale. Le matin, ces cinquante jeunes gens suivaient, comme tous leurs camarades, les cours révolutionnaires ; le soir, on les réunissait à l’hôtel Pommeuse, près du Palais-Bourbon, et divers professeurs les préparaient aux fonctions qui leur étaient destinées. Monge présidait à cette initiation scientifique avec une bonté, une ardeur, un zèle infinis. Le souvenir de ses leçons est resté gravé en traits ineffaçables dans la mémoire de tous ceux qui en profitèrent. Ayant à caractériser cette première phase de l’École polytechnique, je ne saurais mieux faire que d’extraire quelques lignes d’une Notice intéressante, publiée il y a vingt-huit ans par un des cinquante élèves de la maison Pommeuse, par M. Brisson.

« C’est là, disait le célèbre ingénieur des ponts et chaussées, que nous commençâmes à connaître Monge, cet homme si bon, si attaché à la jeunesse, si dévoué à la propagation des sciences. Presque toujours au milieu de nous, il faisait succéder aux leçons de géométrie, d’analyse, de physique, des entretiens particuliers où nous trouvions plus à gagner encore. Il devint l’ami de chacun des élèves de l’École provisoire ; il s’associait aux efforts qu’il provoquait sans cesse, et applaudissait, avec toute la vivacité de son caractère, aux succès de nos jeunes intelligences. »

Les études mathématiques, si justement qualifiées de logique en action, ont montré la complète inutilité de la foule de règles pédantesques dont nos pères avaient prétendu faire une science, et qui devait énerver l’esprit plutôt que le fortifier. J’oserai ajouter, sans craindre de tomber dans un paradoxe, que des études dans lesquelles il faut, à chaque pas, tracer une ligne de démarcation nette et précise entre le vrai et le faux, sont très propres à développer le sens moral. Monge partageait cette opinion. Il comptait tout autant sur les sentiments élevés des cinquante aspirants aux fonctions de chef de brigade que sur leur savoir. Aussi, lorsqu’il fallut désigner entre ces jeunes gens les vingt-cinq plus capables, Monge crut pouvoir se dispenser d’intervenir. Sur sa proposition, les aspirants firent eux-mêmes les choix au scrutin de liste, à la majorité absolue. Un seul tour suffit pour décider des vingt-cinq nominations ; dix-sept candidats obtinrent plus des trois quarts des voix ; les huit autres plus des deux tiers. Parmi ces vingt-cinq premiers chefs de brigade de l’École polytechnique, il en est un bon nombre, Malus, Biot, Lancret, Francœur, etc., dont les travaux ont complétement justifié l’opinion favorable que les jeunes votants de l’hôtel Pommeuse avaient manifestée.

Ces marques d’honnêteté et d’intelligence, données par les premiers élèves de l’École polytechnique, contribuèrent trop puissamment à la renommée de notre grand établissement national pour être passées sous silence. Ajoutons que le nom de Monge se montra presque toujours dans les manifestations qui honorèrent cette brillante jeunesse.

Lorsque, après tant de dispositions préliminaires, l’École polytechnique s’ouvrit, Monge recommença pour les quatre cents élèves des trois divisions tout ce qu’il avait fait pour les cinquante élèves de l’École préparatoire. Ses nombreuses leçons, données dans les amphithéâtres, sur l’analyse, la géométrie, la physique, ne l’empêchaient pas d’aller dans les salles d’étude lever les difficultés qui eussent entravé la marche des études. Ces visites se prolongeaient souvent jusqu’à l’heure de la sortie de l’École ; alors, groupés autour du professeur illustre, les élèves l’accompagnaient jusqu’à sa demeure, jaloux de recueillir encore quelques-uns des ingénieux aperçus qui jaillissaient, semblables à des éclairs, de la plus féconde imagination dont l’histoire des sciences ait conservé le souvenir.

À peine irons-nous aujourd’hui jusqu’à concevoir la possibilité de ces entretiens savants qui se continuaient le long de la rue de l’Université, au très-grand avantage d’une cinquantaine de jeunes gens. L’École, dans ses premières années, nous offrirait d’autres exemples des relations, en quelque sorte patriarcales, qui s’étaient établies entre les professeurs et les élèves, et dont aujourd’hui il ne reste plus que le souvenir. À cet égard, les habitudes sont totalement changées. Est-ce un bien ? est-ce un mal ? Je dis modestement que c’est un fait, et je le livre à ceux qui jugeront utile de mettre en parallèle les diverses phases de notre grande institution.

Pour montrer que les services de Fourcroy primaient ceux de Monge, les partisans du célèbre chimiste ont eu recours à des arguties qu’on tolérerait à peine dans le temple de la chicane. Si Monge, a-t-on dit, avait été le vrai fondateur de l’École, le conseil des professeurs n’aurait pas manqué, dès l’origine, de le placer à sa tête, de lui déférer la présidence.

L’argument est sans force : remarquons d’abord que Fourcroy lui-même ne fut point ce premier président. J’ajoute que Monge déclina cet honneur : sa réponse aux offres de ses collègues nous a été conservée : « Nommez Lagrange, s’écria-t-il, nommez le plus grand géomètre de l’Europe. D’ailleurs, je vaux mieux attelé au char que placé sur le siége. »

J’ai exposé jusqu’ici, en toute sincérité, les droits respectifs de Lamblardie, de Fourcroy et de Monge à un titre très-vivement, très-justement envié. J’ai laissé nettement pressentir le jugement que je croirais devoir porter sur les prétentions rivales de ces hommes éminents, ou plutôt sur celles de leurs amis. Il m’eût été difficile, en effet, de ne pas voir le vrai fondateur d’une école scientifique dans celui qui y créa l’enseignement, dans celui qui par ses leçons de tous les jours, j’allais dire de tous les instants, par son influence personnelle, par la généralité de ses connaissances, par sa dévorante activité, par l’attachement qu’il savait inspirer, plaça du premier coup les études de ses jeunes amis dans une région tellement élevée, que le titre d’ancien élève de l’École polytechnique devint immédiatement presque l’égal des titres académiques les plus enviés, et que des savants célèbres ne dédaignaient pas de s’en parer. L’excellente organisation de l’École eut certainement sa part dans le succès ; mais, à l’origine, au moment de la mise en action, pour ainsi parler, elle ne joua évidemment qu’un rôle subordonné. Cette organisation n’est-elle pas connue du monde entier ? N’a-t-on pas voulu créer sur le même modèle bien des écoles polytechniques ? Où existent-elles autrement que de nom ? Ces insuccès répétés rappellent ceux de l’agriculteur novice qui, ayant reconnu, en Europe, dans le sol de son domaine, les éléments minéralogiques et chimiques de Saint-Domingue et de Cuba, assignait d’avance l’époque où l’on verrait pêle-mêle dans ses jardins des palmistes aux tiges élancées, des bananiers toujours couverts de longs régimes de fruits, des cocotiers pliant sous le poids de leurs lourdes grappes, des orangers, des citronniers embaumant l’air de leurs parfums. Le pauvre enthousiaste n’avait oublié qu’une toute petite circonstance : l’action vivifiante du soleil équatorial.

Pour arriver au terme de cette discussion laborieuse, il me reste encore à caractériser les services rendus à notre grande École par le conventionnel Prieur de la Côte-d’Or.

Le nouvel établissement n’avait pas moins besoin de collections que de professeurs et d’élèves. Prieur, membre du comité de salut public, ouvrit, comme je l’ai déjà indiqué, aux agents de l’École les dépôts de l’hôtel d’Aiguillon. De cette sorte, le cabinet de physique, le cabinet de machines et celui de minéralogie se trouvèrent immédiatement formés. Grâce à la même influence, les dépôts de l’hôtel de Nesle, des Petits-Augustins, de la salle des Antiques du Louvre, furent mis à contribution pour les modèles des dessins d’imitation. Dans ces temps de pénurie extrême, la création des laboratoires de chimie donna lieu à de grandes difficultés : les matières premières manquaient. Il fallut attendre que les victoires de nos armées y pourvussent ; c’est ainsi que sur un geste de Prieur l’alun fut tiré de la Belgique et le mercure du Palatinat, etc.

En créant le matériel de l’École, Prieur fit plus que de rendre les études faciles et complètes. Il faut bien l’avouer, c’est par leur matériel que les établissements scientifiques imposent aux esprits étroits ; c’est dans leur matériel qu’ils ont souvent trouvé le moyen le plus efficace de résister aux efforts de la malveillance.

Prieur ne se borna pas, envers l’École polytechnique, à la protection indirecte dont je viens de parler. Toutes les fois qu’elle fut menacée à la suite de quelque acte politique des élèves, on le vit sur la brèche conjurer courageusement le danger. Il ne se montra pas moins empressé à solliciter des allocations pécuniaires pour aller au secours de beaucoup d’élèves que la misère avait dispersés. Vers le milieu de 1795, l’école s’étant trouvée en péril à la suite de vives réclamations d’un corps privilégié, puissant et justement estimé, à la suite des demandes instantes du corps du génie, Prieur, officier du génie lui-même, n’hésita pas à combattre ouvertement des prétentions dans lesquelles, sous les apparences de l’intérêt public, il apercevait des motifs puérils, et, pour citer ses propres expressions, du charlatanisme. Il établit, dans un Mémoire qui fut remis à la commission chargée de réformer la Constitution de l’an iii, que le secret sur les principes de la fortification, dont ses camarades avaient tant parlé, devait être restreint aux moyens locaux de défense de chaque place de guerre, et ne pas comprendre les principes généraux de l’art ; et l’orage qui semblait devoir renverser l’École se dissipa.

S’il me fallait caractériser en quelques mots les droits respectifs de Monge et de Prieur au titre glorieux de fondateur de notre grande école, si l’on me demandait une de ces formules concises dans lesquelles l’esprit se complaît, je dirais avec la certitude d’avoir fait une juste part aux deux compétiteurs : Monge donna la vie à l’École polytechnique ; Prieur, dans les premiers temps, l’empêcha de mourir.

L’amour de Monge pour l’École polytechnique n’eut pas le sort ordinaire des sentiments qui, à leur début, sont empreints d’enthousiasme : il dura, il conserva toute sa force primitive pendant plus de vingt années. Quelques citations très-courtes mettront la passion de notre confrère dans son vrai jour. Je ne m’astreindrai pas cette fois à l’ordre des dates ; j’anticiperai même beaucoup sur le temps à venir ; les principaux faits relatifs à notre établissement national seront ainsi réunis en un seul faisceau.

Partout où les circonstances conduisaient notre confrère, il faisait de l’École polytechnique, des services qu’elle avait rendus, de ceux que le pays en devait attendre encore, l’objet de ses entretiens de prédilection. Tous les amis de Monge devenaient ainsi des admirateurs de la célèbre École, et ils ne manquaient pas, dans leurs voyages à Paris, d’en suivre les leçons. Voilà le secret de la présence aux amphithéâtres du Palais-Bourbon de généraux illustres, tels que Desaix et Caffarelli ; voilà comment, entre la conquête de l’Italie et celle de l’Égypte, le général Bonaparte lui-même assista à plusieurs cours et parcourut attentivement les diverses salles d’étude ; voilà pourquoi, après trois années seulement d’existence, la création de Monge n’était guère citée à la tribune législative, dans les actes des autorités et dans les journaux, qu’accompagne d’une de ces trois locutions : « L’établissement sans rival comme sans modèle ; l’institution que l’Europe nous envie ; la première école du monde ! »

Monge était loin de croire que l’École polytechnique fût absolument sans défauts ; mais il pensait également que, dans le cercle des attributions qui lui avaient été prescrites, le conseil de perfectionnement pourrait seul statuer en connaissance de cause sur les légers changements dont l’expérience semblerait indiquer l’utilité. Aussi exhala-t-il hautement sa douleur lorsque Napoléon se montra décidé, en 1805, à modifier l’institution dans ses bases les plus essentielles et de sa pleine autorité. Monge combattit ce funeste projet à plusieurs reprises. Les raisonnements n’eurent pas plus d’effet que ses prières : la politique avait prononcé.

De toutes les modifications apportées en 1805 à l’organisation de l’École polytechnique, celle qui froissa le plus vivement la fibre populaire de Monge fut la suppression de la solde journalière accordée aux élèves, et l’obligation à contracter par chaque candidat, dès le jour de son examen, de payer une forte pension. L’établissement national lui parut alors être descendu de la région élevée où les décrets de la Convention l’avaient placé. Le privilége de la fortune faisait irruption là où le mérite intellectuel des candidats semblait, d’après les règles du plus simple bon sens, devoir seul décider des admissions et des rangs. La création d’un petit nombre de bourses ou de demi-bourses aux frais de l’État n’était qu’un palliatif. Monge porta personnellement remède à un mal que dans sa jeunesse il avait si douloureusement ressenti lui-même ; dès qu’une place de sénateur lui eut donné de l’aisance, les 6,000 francs qu’il recevait comme professeur furent affectés, tous les ans, au paiement de la pension de quelques malheureux élèves que le manque de fortune aurait tenus à l’écart. Cette générosité éclairée a laissé dans l’École un tendre et reconnaissant souvenir. Chaque promotion le transmet religieusement à la promotion qui lui succède.

Les passions politiques pénétrèrent plus d’une fois dans l’enceinte de l’École polytechnique, et y troublèrent les études. Ainsi, des élèves se joignirent aux sections de Paris qui, le 13 vendémiaire an iv, livrèrent bataille aux forces du gouvernement. Leur expulsion paraissait inévitable. Les membres de la Convention ne dissimulaient pas leur colère ; Monge parvint cependant, par ses démarches actives, à conserver aux sciences des jeunes gens tels que Malus, Biot, etc., dont les découvertes devaient, un jour, faire tant d’honneur à la France. « Si vous renvoyez ces élèves, dit Monge au conseil d’instruction réuni, je quitte l’école. » C’est avec un langage aussi ferme qu’en toutes choses on tranche les questions.

Tel avait été Monge devant la Convention irritée, tel il se montra lorsque Napoléon, à son tour, crut avoir à se plaindre de l’École.

Les élèves avaient accueilli avec une extrême froideur, et même quelquefois avec une désapprobation très-explicite et publique, les actes qui, peu à peu, devaient conduire à l’établissement du régime impérial. Le trône fut relevé, Napoléon y monta ; beaucoup d’élèves refusèrent de joindre leurs félicitations à celles de presque tous les corps constitués, et, de ce moment, l’École se trouva en grande défaveur. Il paraît même que des mesures de rigueur devaient atteindre les élèves les plus ardents. Monge n’hésita pas à plaider la cause de ceux qu’il appelait courageusement ses fils adoptifs. Les paroles très brèves qui furent échangées à ce sujet, entre Napoléon et notre confrère, méritent d’être conservées.

« Eh bien, Monge, vos élèves sont presque tous en révolte contre moi ; ils se déclarent décidément mes ennemis. — Sire, nous avons eu bien de la peine à en faire des républicains ; laissez-leur le temps de devenir impérialistes. D’ailleurs, permettez-moi de vous le dire, vous avez tourné un peu court ! »

L’Empereur, cette fois-là aussi, tourna court sur luimême, mais aucun élève ne fut exclu.

Monge se fit remplacer, comme professeur d’analyse appliquée, dans le courant de 1809. Pour les besoins de ce cours, on avait antérieurement réuni en un corps d’ouvrage les mémoires épars dans les collections académiques de Turin et de Paris. L’auteur y joignit des additions essentielles sur sa méthode d’intégration des équations aux différences partielles, fondée sur la considération des caractéristiques. Cet ouvrage capital et volumineux était distingué parmi les élèves de l’École polytechnique du Traité de géométrie descriptive par le titre de Gros-Monge. À la fin de 1819 il avait déjà eu quatre éditions.

CRÉATION DE L’INSTITUT.

Les académies, supprimées en 1793, furent rétablies une année après, non à l’état fâcheux d’isolement où l’esprit craintif de l’ancienne monarchie les avait soigneusement maintenues, mais réunies au contraire en un majestueux faisceau.

Les documents me manquent pour dire avec certitude quel fut le contingent de Monge dans les vues grandes et fécondes qui présidèrent à la fondation de l’Institut national ; je sais seulement qu’on ne négligea point de s’entourer de ses avis.

Faut-il, Messieurs, que je justifie les termes dont je viens de me servir, en qualifiant l’œuvre de Lakanal, de Daunou, de Monge ? Je pourrai presque me borner à de simples citations.

Le perfectionnement des sciences et des arts n’était pas pour les fondateurs de l’Institut un objet secondaire, qui pût être livré sans inconvénient aux caprices, au mauvais vouloir de tel ou tel ministre. L’existence de l’Institut fut consacrée par un article de la Constitution du pays, et non pas seulement par une loi facilement révocable. « Il y aura pour toute la république un Institut national chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences. » Tels étaient les termes sacramentels de la Constitution de l’an iii. Je vous le demande, Messieurs, un plus noble hommage fut-il jamais rendu à l’intelligence humaine ?

L’Institut devait tous les ans « rendre compte au corps législatif des progrès des sciences et des travaux de chacune de ses classes. »

Si cette disposition, dont la grandeur frappera les esprits les plus froids, n’eût point été abolie, nous posséderions aujourd’hui, j’ose l’assurer, de précieux, d’inappréciables chapitres de l’histoire des sciences. Quel est donc le savant, le littérateur, l’érudit, qui n’aurait pas fait des efforts surhumains pour mettre en relief, en pleine lumière, les découvertes contemporaines, pour tracer un tableau destiné à être déroulé solennellement à la tribune nationale devant les mandataires du pays ? Qui, d’ailleurs, se serait chargé d’une si périlleuse mission sans avoir bien calculé ses forces ?

Des académies s’abandonnant jadis à des sentiments de vanité irréfléchis et puérils, traitèrent avec une fâcheuse, avec une coupable indifférence les découvertes qui n’étaient pas nées dans leur sein. Rien de régulier ne s’y trouvait établi pour avoir rapidement connaissance des travaux des étrangers. L’Institut national devait échapper à ce double écueil, non pas, veuillez le remarquer, parce qu’il lui était ordonné de correspondre avec toutes les sociétés savantes du monde, car de telles prescriptions sont souvent une lettre morte ; mais, par les conséquences nécessaires de la disposition dont je vais donner lecture :

« L’Institut national nommera, tous les ans, six de ses membres, qui voyageront aux frais de l’État, soit ensemble, soit séparément, pour faire des recherches sur les diverses branches des connaissances humaines. »

Les progrès de la première de toutes les sciences d’application, les progrès de l’agriculture étaient confiés, avec la même perspicacité, à la sollicitude du nouveau corps académique : « L’Institut national, disait la loi organique (titre v, article 1er), nommera tous les ans, au concours, vingt-cinq citoyens qui seront chargés de voyager et de faire des observations relatives à l’agriculture, tant dans les départements de la République que dans les pays étrangers. »

L’abrogation de cette disposition importante n’a sans doute point diminué le nombre d’inspecteurs nomades que le trésor public devait défrayer ; mais j’hésiterais à dire : la suppression du concours et du contrôle de l’Institut n’a pas empêché le vrai mérite de triompher de l’intrigue, et la mission de comparer les divers modes de culture n’est jamais échue en partage à des agronomes dont la science avait été puisée tout entière dans les Géorgiques de Virgile.

Une autorité qui répudiait avec tant de résolution les privilèges du bon plaisir, qui, substituant le concours à l’arbitraire, se plaçait elle-même dans l’impossibilité de faire des actes de favoritisme, et de se créer ainsi des clients dévoués, devait ne prendre nul souci des limites dans lesquelles l’Institut exercerait son influence. Loin de resserrer la sphère de cette action féconde, on s’était au contraire attaché à l’étendre ; témoin cet article de la loi :

« Lorsqu’il aura paru un ouvrage important dans les sciences, les lettres, les arts, l’Institut pourra proposer au corps législatif de décerner à l’auteur une récompense nationale. »

Voilà, Messieurs, quelques-unes des dispositions actuellement abrogées que Lakanal, Daunou et Monge avaient fait insérer dans les premiers règlements de l’Institut. Vous le voyez, je puis accepter sans crainte la part, quelle qu’elle puisse être, qu’on voudra attribuer à notre illustre confrère dans la création de cette Académie nationale jusque-là sans modèle.

Je n’ignore pas que la critique s’est exercée sur plusieurs dispositions de nos plus anciens règlements, que, par exemple, elle a vivement attaqué celle-ci :

« Aucun membre ne peut appartenir à deux classes différentes. »

J’avouerai même très-volontiers qu’en voyant aujourd’hui les académies opérer une sorte de recrutement réciproque et se fondre les unes dans les autres, beaucoup de personnes ont dû croire consciencieusement que l’article dont je viens de donner lecture n’était pas commandé par l’intérêt des sciences et des lettres.

Au reste, quel que puisse être, sur le cumul des titres ou, si l’on veut, des fonctions académiques, le jugement définitif du public, les motifs qui le firent proscrire en 1794 planeront au-dessus des interprétations malveillantes, et la mémoire des fondateurs de l’Institut n’en souffrira pas. Lorsque Lakanal, Daunou et Monge, stipulant pour une égalité absolue entre tous les membres de notre institution nationale, portaient le scrupule jusqu’à s’occuper des esprits qui auraient pu trouver dans le nombre de leurs diplômes un droit de préséance, ils satisfaisaient au premier besoin des corporations académiques. Lorsque nos trois confrères déclaraient dans la loi, du moins implicitement, qu’à toute époque le cadre de l’Institut pourrait être très-dignement rempli, sans qu’il fût jamais nécessaire de remplacer des littérateurs par des géomètres et des géomètres par des littérateurs, etc., ils rendaient à la puissance intellectuelle de la France un hommage mérité, et dont les hommes voués à des études sérieuses doivent se montrer reconnaissants.

Monge fit partie du premier noyau de l’Institut, je veux dire des quarante-huit membres désignés par l’autorité, qui ensuite nommèrent au scrutin quatre-vingt seize savants, historiens, philosophes, érudits et artistes, pour compléter les trois classes, les trois académies dont le corps était composé. On avait compris que l’élection, même dans une première institution, est l’unique mode valable de créer des académiciens.

C’est ainsi, Messieurs, que dès sa naissance l’Institut prit dans le pays la position la plus élevée. Voulez-vous savoir le prix qu’on attachait alors à l’honneur de vous appartenir, lisez la première ligne, toujours la même, d’une multitude de proclamations célèbres, datées de Toulon, de Malte, d’Alexandrie, du Caire, etc ; la voici textuellement : « Bonaparte, membre de l’Institut national et général en chef. » Je croirais vous faire injure en ajoutant un seul mot de commentaire à la citation.



  1. L’opinion que je cherche à faire prévaloir ici me semble être la conséquence logique des documents officiels si consciencieusement analysés dans l’élégante et véridique histoire de l’École polytechnique, par M. de Fourcy ; elle me paraît aussi résulter de l’examen comparatif des renseignements que je recueillis, dans le temps, de la bouche même de Trieur de la Côte-d’Or, de Carnot et de Monge.