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Mon villageMichel Lévy frères (p. 75-84).


IV

MONSIEUR LE CURÉ.


La Rose a été bien malade. Un chacun dit que c’est le départ de Pierre qui lui a donné cette maladie-là. Toinon, une mauvaise langue à faire battre ensemble des montagnes, raconte à ceux qui veulent l’entendre qu’il y a dans ce chagrin-là quelque chose de plus, assuré, qu’un simple chagrin. Tout de même, la Rose a bien pâti.

Je ne veux point me faire ce qu’on appelle l’écho des méchancetés débitées en catimini sur le compte de la fille à Norine, ce dernier soir, à la veillée.

Si la Rose n’a plus le droit d’être fière comme devant, je plains la pauvre petiote, elle n’est pas au bout de ses peines !

Monsieur le curé a entendu parler, dit-on, des cancans faits sur la fillette. Dimanche passé, il a annoncé qu’il prêcherait contre la calomnie, comme il appelle les bavardages des gens de Saint-Brunelle.

J’irai à ce sermon-là, ne vous déplaise, et je vous raconterai mot pour mot ce qui y sera dit.

Notre église n’est pas ce qu’on peut appeler une belle église ; elle est quasiment petiote, et je ne m’en plains guère, moi qui n’y mets les pieds que tous les trente-six du mois.

Si vous allez jamais dans la semaine à Saint-Brunelle, je vous préviens d’avance, ne vous avisez pas de vouloir visiter notre église, car monsieur le curé pourrait bien vous jouer le tour qu’il a joué à un ami de notre mairesse.

Cet étranger, par manière de distraction, était entré dans notre église, et, marchant son pas ordinaire, regardait partout, à droite, à gauche, en haut et en bas.

Tout à coup notre curé sort de derrière un pilier, et adressant la parole à l’ami de notre mairesse :

— Monsieur, lui dit-il, venez-vous ici dans l’intention de prier ?

— Monsieur, je…, dit l’étranger, comme dans l’embarras.

— Venez-vous pour prier, oui ou non ? redit notre curé ; répondez.

— Non, Monsieur, dit franchement l’ami de notre mairesse, je venais pour voir l’église.

— Alors, Monsieur, dit notre curé, vous n’avez que faire ici ; un lieu saint n’est pas une maison publique. Allez-vous-en !

C’est aujourd’hui Pâques fleuries ; les bonnets blancs passent pour aller à la messe, les mains pleines de buis.

Au retour, ce buis-là, béni, sera pendu aux quatre coins des maisons, dans le but de les protéger de tous désastres en général.

Mais chut ! j’entre dans notre église. Crachez-vous, mouchez-vous, éternuez-vous ! monsieur le curé monte en chaire, faut faire silence. Écoutez, voilà ce qu’il dit :

« Evigilabunt alii in vitam æternam et alii in opprobrium.

« Ces paroles sont tirées de dessus la porte de notre cimetière.

« Mes chers frères !

« Je vais vous parler de l’enfer, oui, de l’enfer ! (D’abord silence dans la chapelle de la Vierge ! Entendez-vous, bavardes ?) L’enfer (avez-vous envie de vous taire, une fois pour toutes ?), l’enfer, dis-je, l’enfer est un lieu de supplice établi par la justice divine pour loger et punir pendant l’éternité ceux qui ont par trop offensé le bon Dieu. L’enfer, mes frères, non, le feu de l’enfer est un feu malin qui s’attache à tous les sens qui ont péché, mais qui s’attache principalement à celui qui a le plus péché. Avez-vous offensé Dieu par la vue d’objets obscènes, de lanternes magiques, de mascarades, d’images immorales ? vous serez punis par la vue, per visum ! Avez-vous été gourmands, ivrognes ? avez-vous tenu des propos impies, souillé vos lèvres de baisers impudiques, ou calomnié, oui, surtout calomnié vos frères ? c’est alors et surtout alors que vous serez punis par la bouche, la langue et les lèvres, per labia, linguam, per gustum ! Auriez-vous aussi prêté complaisamment l’oreille à la calomnie, aux discours des huguenots ? vous serez punis par l’ouïe, per auditum ! Vos mains ont-elles fouillé dans le sac du prochain ou violé les préceptes de la chasteté ? vous serez punis par le tact, per tactum ! Enfin, pour peu que vous ayez été libertins, buveurs, envieux, voleurs, blasphémateurs, mauvaises langues, calomniateurs, calomniateurs ! mes frères, dans quel état serez-vous dans l’autre vie ? feu dans les oreilles, feu dans la bouche, feu dans les membres, feu partout !!!

« Vous riez, vous autres !!!

« Ce soir, demain peut-être, vous frirez déjà dans la grande chaudière !

« Ah ! vous riez… Savez-vous ce que c’est que le feu de l’enfer ?

« Supposons que tous, autant que vous êtes ici, vous dégringoliez ensemble, au même moment, dans l’enfer, ce qui pourra vous arriver, sans que je vous le souhaite. Eh bien ! le feu de l’enfer prendrait sur vous tous comme sur un tas d’étoupes. Bjitt ! bjitt !! bjitt !!! et vous voilà rôtis, tout aussi rôtis que les damnés qui sont là depuis six mille ans ! Riez donc à présent, tas de malins ! huguenots de Saint-Brunelle ! »

Aux bjitt ! de monsieur le curé, tous les bonnets blancs croyant voir devant leurs yeux le feu de l’enfer, sans doute parce que la plupart avaient un de ces péchés sur la conscience, surtout le péché de calomnie, se sont mises à courir comme si ce feu-là prenait à leurs cottes, et, à réserve de monsieur le curé, des gens d’église et de Jeacquet le menteur, occupé à chanter son latin, un chacun, avec moi, se sauva de l’église.

Qu’est-ce que vous pensez du sermon de notre curé ?

Pour se faire une idée de monsieur le curé, faut savoir qu’il a été soldat. Il a des grands yeux, des grandes jambes, un grand nez et puis des grands bras ; c’est un fort homme, et qui sait, à l’occasion, nous donner un coup de main pour rentrer les vivres ou les blés quand le temps menace. De plus, vous le verrez toujours le premier dans les incendies. Sans malice, il est aguerri au feu. On peut appeler ça un brave homme, et la commune ne lui reproche pas son traitement. Si on a un brin de religion au village, c’est plutôt par rapport à monsieur le curé qu’au bon Dieu, je vous l’assure.

Tout de même, comme dit Jean-Claude, un curé on le connaît ; s’il est mauvais, on le laisse là. Mais le bon Dieu qu’on prêche, on ne pourra donc jamais être sûr si c’est vraiment le bon, puisqu’on ne peut le voir face à face qu’après la mort et que les défunts ne reviennent jamais.

Vous savez ou vous ne savez pas que Jean-Claude ne croit guère aux revenants ; que c’est un huguenot, un renie-Dieu, quoi ! Il prétend que dans une commune on a plus besoin de chemins que d’église, et que, si ce n’était de notre curé, qui est un honnête curé, et des bonnets blancs, qui ont besoin encore de religion faute d’usage, on pourrait laisser ruiner notre église et se passer de curé.

Jean-Claude soutient que les bonnets blancs ont encore besoin de religion, faute d’usage, en prenant prétexte de notre mairesse qui est tant lettrée et qui ne va guère ni à la messe, ni aux vêpres, ni à confesse et ni à la communion.

Pour en revenir à monsieur le curé, ne riez pas si jamais vous le voyez passer sur son âne, sa canne à la main, et ses grandes gigues traînassant à terre ; ne riez pas, c’est un brave homme !

Ne riez pas, quand bien même Mlle Dorothée tirerait par devant, à la longe, son frère et son baudet ; ne riez pas !