Moment de vertige/10

Libraire d’Action canadienne-française (p. 79-87).


X




PARIS ! Paris ! Enfin ! s’écria Claire, en descendant du train, gare de Lyon, deux semaines après le passage des voyageurs à Monte Carlo.

— Vois-tu, disait-elle à Marthe, tandis que le taxi filait à travers les rues, je sais que je vais adorer Paris !

— Moi aussi, dit Marthe, mais il est difficile de passer de plus beaux jours et de voir de plus beaux endroits que ceux d’où nous venons !

— Peut-être, admit Claire, mais nous avons toujours été au galop ! Ici, nous passons un mois et nous aurons le temps de nous amuser ! Et les magasins ! N’est-ce pas, maman, que nous allons en acheter un tas de belles choses ? Papa, j’espère que tu as des fonds ! Je me propose de m’en servir ! ajouta-t-elle en riant, pinçant un peu le bras de son père.

— Avec ça que tu te gênes ordinairement, gamine ! dit celui-ci avec bonhomie, mais écoute, pas de folies, hein !

Le taxi s’arrêta devant la belle entrée du Continental. Un laquais ouvrit la portière et les voyageurs entrèrent.

Leurs chambres ayant été retenues à l’avance, on y conduisit tout de suite les dames. Monsieur St-Georges alla signer le registre de l’hôtel et on lui remit des cartes : il lut : Comte Luigi Vincenzo, Mr. Stephen Harris, André Laurent, Dr Noël Lefranc.

— Ces messieurs doivent revenir demain, lui dit le concierge, sauf le docteur Lefranc qui doit venir ce soir.

Après le dîner, lorsque Marthe entra dans le salon, elle aperçut Noël qui l’attendait…

— Noël ! s’écria-t-elle joyeusement en lui tendant les deux mains, que c’est bon de vous revoir ! Vous saviez notre arrivée ?

— Jacques m’a écrit, dit-il et vous comprenez ma hâte de vous voir arriver ! Laissez-moi vous regarder ! Dieu ! Que vous avez bonne mine ! Vous avez perdu cet air de lassitude qui m’inquiétait ! Et vos amis ? Ils sont ici, ce soir ?

— Venez ! dit-elle, en l’entraînant vers le corridor, les voici !

Le jeune médecin fut bien accueilli par les amis de Marthe, et Claire, qui se rappelait l’avoir rencontré à Bellerive, l’accapara tout de suite.

— Connaissez-vous André Laurent ? demanda-t-elle.

— Je ne crois pas, dit-il, cependant… mais oui, je le connais ! N’est-ce pas lui qui est venu à Bellerive avec vous et votre sœur l’été dernier ?

— Justement ! Eh bien, il est ici avec des amis et vient nous voir demain soir… vous viendrez aussi ?

— Avec plaisir ! Nous pourrons peut-être aller voir quelque chose… monter sur les boulevards…

— Quelle fête ! Entends-tu, Marthe ? Le docteur Lefranc vient demain soir et nous amène sur les boulevards ! Si les autres n’en sont pas, j’en suis, moi ! déclara Claire.

— Ils auront peut-être quelque plan et nous déciderons cela tous ensemble, je crois bien, dit Marthe. En tous les cas, Noël nous comptons sur vous pendant tout notre séjour à Paris !

— Les soirées et les dimanches sont à vous, dit-il ; dans la journée, j’ai des cours, des heures d’hôpital et une foule de choses !

— Ça va les études, mon jeune ami ? fit monsieur St-Georges en se rapprochant. Ça vous intéresse, j’en suis sûr !

— Plus que je ne saurais le dire ! Je voudrais bien pouvoir prolonger d’un an mon séjour ici, mais il me faut retourner et songer à me créer une clientèle !

— Où vous fixerez-vous.

— Dans mon village, à Bellerive, dit Noël ; je devais entrer dans le bureau du docteur Beauvais, mais maintenant… il s’arrêta voyant que Marthe détournait la tête…

— Je vous approuve, dit le banquier, la campagne a du bon !

— Moi, j’aime la campagne pour vingt quatre heures au plus ! déclara Claire, sauf une plage très chic où la vie est aussi gaie, et parfois même plus gaie, qu’à la ville ; mais la vraie campagne… Ah zut !

— Et vous, Marthe, dit monsieur St-Georges, vous qui n’êtes citadine que depuis peu, qu’en dites-vous ?

— Moi, dit Marthe, un peu rêveusement, je vois la campagne comme un lieu de repos, de paix… j’en ai parfois une terrible nostalgie… je voudrais avoir le loisir d’y retourner de temps à autre, mais, en toute franchise, j’aime la vie dans un grand centre ! J’aime le mouvement, le plaisir, le théâtre…

— Bravo Marthe ! dit madame St-Georges en fermant le guide qu’elle étudiait depuis quelques minutes, avec ces idées là, il te faudra un riche mariage comme il en faudra un à Claire, plus tard.

— Beaucoup plus tard ! appuya Claire, en riant, à moins toutefois que je ne tombe sur un millionnaire et dans ce cas…

— Oui, interrompit son père, il lui en faudra des dollars à ton futur mari ! Ils glissent terriblement vite entre tes doigts !

— Je me rappelle, dit Noël en riant : vos idées de seize ans n’ont pas changé, mademoiselle Claire !

— A-t-on des idées à seize ans ? dit Claire avec un sérieux comique.

— Mais oui, dit Marthe, tu disais qu’en amour, prise entre un homme peu fortuné et un millionnaire, ton amour irait sans hésiter à ce dernier !

— Quelle enfant précocement sage j’étais ! dit Claire.

Dès le lendemain, les voyageurs commencèrent à visiter Paris.

Le même soir, leurs amis de Monte Carlo vinrent les rejoindre à l’hôtel et Noël aussi. La promenade sur les boulevards fut agréable à tous et fut suivie d’un souper dans un restaurant très fashionable où il eut musique de choix et danseurs renommés. Des taxis les ramenèrent à l’hôtel et l’on convint d’une excursion à Montmartre pour le lendemain soir.

À partir de ce moment commença pour Marthe une vie intense et merveilleuse dont jamais, même dans ses rêves les plus extravagants, elle n’aurait pu soupçonner l’existence.

Après les premiers soirs, le banquier ne les accompagnait que rarement, mais sa femme n’y manquait jamais. Le Comte Luigi s’étant fait son cavalier servant, elle en ressentait une secrète vanité et le traitait très amicalement.

Les visites de Laure dans les salons de beauté devinrent de plus en plus fréquentes… nul trace de gris dans ses cheveux bronzés ! Ses jolis traits, que l’on retrouvait dans la figure de Claire, conservaient encore bien du charme et son mari disait d’un air un peu moqueur :

— Attention, Claire ! Ta maman a l’air presqu’aussi jeune que toi !

— Oh, maman est à la page ! Rien de vieux jeu chez elle !… Et toi, papa, tu fais semblant de rien, mais j’ai vu des jolies personnes te faire les yeux doux sur le boulevard !

— Ne dis pas de sottises ! fit le banquier avec humeur, se remettant à lire son journal.

Claire prenait ordinairement pour compagnon dans leurs sorties du soir, le jeune docteur Lefranc, ou, lorsque celui-ci ne venait pas, Stephen Harris, André Laurent, assidu auprès de Marthe, la pilotait partout, et ils devinrent très bons amis.

Cependant Marthe, trop intelligente et trop cultivée pour apprécier uniquement le Paris du plaisir, se plaisait à visiter les musées, les monuments, les jardins, les églises…

Les excursions à Versailles, à Fontainebleau, à Malmaison furent pour elle un enchantement dont elle ne se lassait pas de parler.

Une après-midi que madame St-Georges et Claire devaient s’occuper de magasinage et d’essayage, Marthe voulut aller revoir à tête reposée les merveilles de Notre-Dame et de la Sainte Chapelle. André l’accompagnait. Ils convinrent avec Claire et sa maman, de se rencontrer vers cinq heures, place de la Madeleine, à une des charmantes salles de thé de l’endroit.

En quittant l’hôtel, Marthe et André flânèrent un peu sous les maronniers en fleurs du jardin des Tuileries, puis ils prirent un taxi et se rendirent d’abord à la Sainte Chapelle dont ils purent admirer à loisir la merveilleuse architecture ; de là ils continuèrent à Notre-Dame.

Marthe, très impressionnée déjà par sa première visite dans ce temple, avec ses amis, se retrouva avec émotion sous ces voûtes superbes. En vraie croyante, elle chercha d’abord le sanctuaire du Saint Sacrement et s’y agenouilla pour une courte prière ; elle remarqua qu’André restait debout…

Ils passèrent par les allées latérales, remontèrent la grande nef… silencieux et impressionnés ils marchaient lentement, admirant en amateurs, la sublime beauté de la cathédrale…

André, cependant, se permettait quelques distractions… il se plaisait à admirer la silhouette élégante de sa compagne, sa jolie tête coiffée d’un petit feutre blanc, d’où s’échappaient, frôlant la joue, de courtes mèches brunes… il regardait ses yeux profonds, sa bouche sensitive à lèvres vermeilles… comme elle se révélait expressive, cette figure de jeune fille, comme ses impressions de joie, de chagrin, d’admiration… se laissaient bien deviner !

En sortant de l’église, Marthe déclara qu’elle désirait faire à pied une partie du chemin. Ils allèrent à pas lents dans les rues de ce vieux Paris, plus beau que le Paris des boulevards, et traversèrent un des ponts de la Seine. De là, ils prirent un taxi pour la place de la Madeleine.

— André, dit Marthe, tout-à-coup (depuis bien des jours, tout ce petit groupe d’amis se servait du prénom) n’êtes-vous pas catholique ?

— J’ai été baptisé catholique, quoique ma mère fut protestante répondit-il. Depuis ma sortie du collège, je n’ai jamais pratiqué de religion… puis, après un silence, il se pencha vers elle et lui dit : — Marthe, petite amie, je vous confierai bientôt quelque chose… Serez-vous bonne pour moi ?

— Ne suis-je pas toujours bonne pour vous ? dit Marthe sur un ton de badinage pour cacher le trouble que lui causait ces paroles.

— Nous voici rendus ! dit André. À notre premier tête-à-tête, je vous dirai l’histoire d’un pauvre insensé et je réclamerai pour lui votre indulgence !

Sans attendre sa réponse il la guida vers le tea-room, où au bout de quelques minutes, ils aperçurent leurs amies assises à une table, dégustant du thé et des petits fours ; une fille d’hôtel les plaça auprès de ces dernières et demanda d’une voix un peu ennuyée : « Thé et toasts, mademoiselle ? »