Moïse Joessin/06

L’auteur éditeur (p. 28-47).


Un jour Moise Joessin dînait paisiblement dans un restaurant de Toronto ; son accoutrement de voyageur, sa basse taille typique, sa face glabre et sévère attiraient un peu le regard. Quatre Anglais de bonne mine et de haute taille se placèrent à sa table en se disant : Ce type doit être du « Bas-Canada ». There is a type of low-Canada. Ils prononcèrent « low » sur un ton qui voulait dire dernier échelon de l’échelle sociale. Joessin parlait peu l’anglais, mais le comprenait assez bien ; son repas était avancé, presque terminé, mais il se dit en lui même : je puis prendre mon temps, il y a ici des opinions à partager ou à défendre ; voici des gaillards bien mis qui sont prêts à se prononcer sur mon compte, je vais attendre. Ses yeux se fermèrent à demi et, à travers les paupières luisantes, il contempla sournoisement les quatre nouveaux venus.

Il y avait dans ce quatuor quelque souvenir de Malbrough, selon la chanson : l’un portait un grand sabre qu’il déposait dans un coin de la salle du restaurant, le second portait des lunettes bleues, le troisième portait des éperons qu’il faisait sonner sur le parquet et le quatrième lui, ne portait rien, plus que cela, il se portait mal lui-même, étant joliment éméché.

L’un demanda du sel à Joessin.

Please, the salt !

Notre homme fit mine de le chercher, mais dès qu’on lui indiqua le sel du bout du couteau, il passa le sel.

On lui indiqua le poivre, il passa le poivre. Dix minutes s’étaient passées que Joessin n’avait pas encore dit une parole, les nouveaux venus ne connaissaient pas le son de sa voix.

L’idée lui vint de demander du pain, et d’une voix grave il dit : Voulez-vous me passer le pain ? en l’indiquant du bout de sa fourchette.

We don’t understand, lui fut-il répondu. (Nous ne comprenons pas.) Joessin s’étira le bras et retira le pain.

Il demanda du whisky, et en reçu du garçon de table ; il but son verre en y sauçant des bouchées de pain. On s’esclaffait de rire. Celui qui était à demi ivre prétendit que ce luron ne savait pas boire.

Quand il eut avalé son verre avec son pain, Moïse en avala un autre à la façon ordinaire, puis il dit ; en s’adressant en français à celui qui riait le plus de lui :

Voulez-vous me pousser le beurre ? en l’indiquant d’une voix lourde et cassée.

I don’t understand, fit le rieur.

Un petit coup sec de main fermée à plat frappé près de l’assiette au beurre sur la table, attira de nouveau l’attention du premier rieur qui fit mine d’être froissé et de s’exciter, en se pressant, lança avec une feinte précipitation, un morceau de beurre dans la face de Joessin qui se leva en s’essuyant du revers de sa manche, et dit : ton beurre est jaune comme un orangiste, je le trouve fade et rance comme ta farce ; je veux te rendre le change ! puis il reprit en anglais : my own butter is not yellow, but black for eyes.

Mon beurre à moi est noir pour les yeux, et sa main s’abattit avec vigueur dans la face de l’homme, et les chandelles que celui-ci vit étaient jaunes et blanches, et au nombre de trente-six.

Le bal ne faisait que commencer :

L’homme aux lunettes bleues se saisit du sabre qui reposait dans un coin, mais, il n’eut pas le temps ni la peine de s’en servir, la chaise de Joessin poussée par les deux montants du dossier s’écrapoutit sur l’homme au sabre et aux lunettes.

L’homme qui ne portait rien était un lutteur renommée du nom de Corner, John Corner, il s’emparait assez adroitement de notre Moïse, et l’emportait avec l’intention de lui casser les reins sur le garde fou et la rampe d’un escalier ; Moïse semblait inerte, paralysé, mais dès qu’il eut placé le bout de son pied sur le poteau du dit escalier, la scène changea d’allure, un premier coup de poing fendit la sourcil gauche, un second abattit le sourcil droit ; le lutteur cria : au meutre (murder), au troisième coup en pleine poitrine, il s’affaissa, il était mort.

Joessin lui disait : Veux-tu me passer le beurre ? Veux-tu me passer le beurre ? Quand deux hommes de police vinrent lui mettre les menottes.

Il ne résistait pas à la police, et arrivait bientôt à la prison, lorsqu’il entendit ces mots : « John Corner est mort. » John Corner is dead.

Je ne voudrais pourtant pas manquer mon bateau, dit Joessin à la police. « We don’t understand you, » répliqua celle-ci.

Si vous ne me comprenez pas, moi je vous comprends, tas de gueux, je comprends que vous voulez me pendre par le cou, en remontant ses deux poings fermés sous sa gorge, un coup sec et les menottes étaient brisées, deux autres coups secs et les deux hommes de police étaient par terre.

Joessin échappa à la justice de Toronto.

Et c’est tant mieux pour lui, car nul n’aurait fait valoir pour lui sauver la vie qu’il était à son corps défendant lors de la bagarre ou, plutôt, pour terminer la lutte entreprise.

On voulait juger sans l’entendre dans sa langue maternelle.

En tout cas ajoutait la personne à qui j’ai lu ces lignes, Joessin aurait été pendu bien sûr, parce qu’il parlait français, (rire.)

Il s’enfuit à White-Hall où il finit ses jours, sans beaucoup voyager par la suite.

Les journeaux du temps annoncent une lutte publique dans un théâtre de Philadelphie, qu’il fit contre un nommé Baxter : cette lutte fut considérée comme nulle. Moïse, assez âgé, trop âgé, y est accusé d’avoir brisé les conventions, au gréco-romain.

J’ai lu aussi qu’il s’était fait prendre entre deux chars urbains, à New-York.

Ayant voulu passer entre les deux chars dont l’un rejoignait l’autre, Moïse, glissant sur la voie, se fit plier de telle sorte que la tête et les talons se touchèrent par en arrière, il avait été plié comme une roulette. Rien n’était brisé en lui, puisqu’il repartait au pas de course sans daigner donner son nom : un compagnon de travail avait seul déclare son tour de cirque, comme la fois qu’il avait remis sur la voie un petit char urbain déraillé : on dit qu’alors il avait levé de ses deux bras puissants le poids remarquable de neuf cents livres.

J’ignore la date et l’année de la mort de Joessin. Cependant Thomas Arpin m’a affirmé que ce fut à White-Hall, vers 6 heures de l’après-midi, en été, à la venue de la première voiture automobile qui soit apparue dans cette ville des États-Unis, après avoir été frappé par cette machine.

Ce devait être un dimanche, puisque une grande foule encombrait les rues. En tout cas, Moïse fut frappé lourdement, à un tournant.

S’étant relevé assez prestement, un ami et son frère Pierre croyaient que le choc ne devait pas avoir de suites graves. Moïse n’était pas de leur dire et, revenu à sa maison, il restitua un peu d’eau rousse. On le persuada de se mettre au lit.

Il répétait : « Jésus ! C’est pas des farces à faire. Des machines sans yeux ça ne voit pas clair. Moi je n’ai jamais frappé dans la rue un passant qui ne me disait rien. C’est pas comme ça qu’on attaque un homme. »

Le prêtre et le médecin furent mandés à son chevet. Le médecin dit que c’était une péritonite égüe et thromatique.

Joessin demanda : « Qu’est-ce que c’est ça c’t’affaire de maladie-là ?

J’ai eu la grippe, des coliques et j’ai reçu des briques, mais pas trop de mastique. »

Non, non, pas trop de mastique, reprit le médecin, c’est thromatique, c’est-à-dire que vous êtes crevé.

« Dans tous les cas c’est pas comme ça que j’aimerais à finir. C’est pas Francis Grignier qui m’aurait pris en traitre comme ils ont fait, eux-autres ! »

Monsieur le curé lui répliqua qu’il fallait pardonner à ceux qui nous font du mal.

« Moi, dit Joessin je pardonne bien mieux à ceux qui ne s’arment pas pour nous détruire. »

Visiblement la fièvre augmentait…

Quand le prêtre lui administra les Saintes huiles, contenues dans une petite fiole d’argent Joessin sourit en murmurant : C’est pas un quat’épaules, ça contient pas cinq demiards.

S’adressant à Pierre, son frère, dont il se séparait rarement, il répétait : « Ah ! ils sont bien cochons ceux qui m’ont frappé comme ça. Frapper en traître, moi je n’ai jamais fait ça. »

« C’est pas un homme qui t’a attrappé, » dit Pierre, « c’est une voiture qui marche toute seule. »

Et Moïse plus bas : « Oui, une voiture qui marche toute seule devrait plutôt tuer ceux qui sont dedans que ceux qui sont en dehors. Un fusil ça tue tout seul aussi, mais pas sans poudre ni plomb, ni doigt pour le faire partir. Une voiture qui marche toute seule devrait connaître son chemin. »

Il se confessa et communia dignement, presque avec ferveur. Il dit au prêtre qu’il ne gardait pas rancune à personne, pas même au propriétaire de la machine qui l’avait renversé, ajoutant qu’après tout son pauvre corps avait bien assez vieilli et assez traîné sur la terre, qu’il ne lui déplaisait pas d’y rentrer tout de bon pour y faire le grand somme.

Une pâleur éclaira sa figure souffrante. Madame Joessin arriva à la maison, probablement des vêpres, avertie de l’accident. Le mourant lui dit de ne pas oublier d’aller payer soixante sous au cordonnier, prix du raccommodage de ses souliers, qu’il voulait partir sans dette de ce monde.

Elle le lui promit.

Pierre lui demanda s’il avait quelque recommandation à lui faire : « Oui, » dit-il, « si tu repasses à Lanoraie, rends-toi donc sur la “Grand’Pinière,” où tu diras une dizaine de chapelet pour le repos de ma pauvre âme, sur le haut de la côte, près de remplacement de notre vieille maison, au bord du chemin. »

As-tu autre chose ?

« Oui, » dit-il, sur la terre de Xavier Boisjoli voisine de celle de la fabrique, il y a la grosse pierre que tu te rappelles, à trois arpents environ du bois, tu creuseras un peu du côté du chemin de ligne, à un pied en dessous tu trouveras une petite cruche bouchée d’un petit rond de plomb, elle contient un dix-piastre d’or, fruit d’une gajeure, fais-moi dire une petite messe là dessus, et le reste ce sera pour ce que tu voudras.

Bonjour tout le monde !»

Il demanda à boire, on lui donna de l’eau fraîche, il but et fit une légère grimace. Ses yeux se voilèrent en se fixant, la tête se pencha à gauche après avoir souri vaguement à droite ; et comme si jusqu’à la fin il eut voulu foncer sur quelque chose qui lui semblait hostile, il roidit le bras et lança son poing dans le vide, en disant : « Francis Grinier, viens donc, à nous deux, qu’on les escarbouille ! »

Du côté qu’il avait souri, une vision douce lui était apparue ; peut-être l’âme de sa mère, lui faisant signe avec bonté, que sais-je ? Son père qu’il avait beaucoup aimé l’encourageait, peut-être aussi, d’un geste fier, dans un dernier rêve à combattre la mort qui venait de son coup de faulx abattre l’un des corps les plus rebelles pour le séparer de l’une des âmes les plus tenaces. En tout cas, c’est à cet instant que s’éteignait dans un geste brusque, mais pour ainsi dire logique, l’homme le plus énergique, le caractère le mieux indomptable de Lanoraie.

Trois semaines environ après la mort de Moïse, on vit errer Pierre sur la « Grand’Pinière, » qui, fidèle au dernier vœu d’un mourant, venait réciter une dizaine de chapelet sur le haut de la côte, près de l’emplacement de la vieille maison disparue des Joessins : elle qui avait été leur chateau fort, leur premier patrimoine, leur fief, toute leur seigneurie.

S’est-il demandé, en repassant son enfance lointaine, et celle de son frère, enfance dépensée si énergiquement, si frénétiquement, si robustement, dans un effort de bras et une dépense de force terrible, si le but de l’existence était de cette manière bien atteint ? Je ne saurais dire ; mais après tout ils ont passé comme ils ont pu, dépensant le trop plein d’une énergie presqn’illimitée. Les circonstances, l’éducation avaient fait défaut, l’instruction ne leur était pas apparue avec ses conseils ; rien.

Tout ne fut pas perdu cependant de cette exubérance de force ; car personne en ce monde ne peut faire en sorte que ce qui a été ne soit effacé.

Une somme de travail énorme a été accomplie par Moïse Joessin, et ce travail a servi, et l’exemple de ce travail a servi aussi, et nul ne peut le défaire. Ce qui est fait est fait.

On m’a affirmé, et je le crois, qu’un commerçant devenu très riche avait salué avec respect, dans une grande rue de Montréal, Moïse Joessin devenu vieux, blanchi par les ans et ne jouissant certes plus de sa prime et merveilleuse santé, marchant à pied et mal vêtu ; le riche commerçant aurait dit à son compagnon dans sa belle voiture : « Mon vieux, si je suis riche aujourd’hui, si je ne suis pas tombé il y a vingt ans, c’est grâce aux bras émérites et au cœur vaillant de ce Moïse qui était alors le roi des débardeurs.

Une journée que j’étais menacé de perdre le plus beau contrat de ma vie, je payai la traite à Moïse Joessin qui fit l’ouvrage des quatre hommes qui me manquaient. »

Il lui aurait même dit : Veux-tu monter dans ma voiture, Joessin ?

« Voulez-vous rire de moé ? j’ai des jambes, c’est pour m’en servir, je suppose, » aurait répliqué ce dernier, « Sacré nom d’un gueux, je n’suis pas mort ! »

Moïse aurait aujourd’hui même, un petit fils, cavalier de tout premier ordre, dans la Légion étrangère de France, décoré, nous dit-on, sur un beau cheval blanc.

Une petite Joessin serait même devenue grande et bonne supérieure d’un couvent renommé.

Moïse Joessin s’est battu bien des fois, c’est vrai ; il aurait bu, cela est encore vrai, mais il avait du cœur.

Combien ne se sont jamais battu ! combien ont été sobres comme des turcs et frugaux comme des ânes, qui n’ont jamais eu et qui n’auront jamais le cœur de dire même ce qu’ils pensent !

Ne jugeons pas et nous ne serons pas jugés, ou jugeons bien.

La vie peut être vue sous bien des angles, l’important est de choisir l’angle de justice. Je rends cette justice à Joessin, qu’à y penser gravement c’était un honnête homme.

S’il a tué une fois, c’était à son corps défendant. On a vu de nos jours un intime de la cour du pape donner les indications nécessaires à la destruction d’un gros navire italien, que de pertes de vie ! C’était un Carmlingue allemand.

Il n’y avait aucune traîtrise dans Joessin, ni hypocrisie ; dans un temps de crimes comme aujourd’hui il eut été le moins criminel, étant donné qu’il fut mis dans l’occasion de jouer un rôle dans la haute diplomatie.

Il a passé pour ivrogne, parce qu’il ne se cachait pas ; combien se saoulent comme d’anciens Romains, et qui passent pour sobres, parce qu’ils ont l’art de cacher leur vice ?

Les petits Joessins n’ont jamais mendié leur pain, le père leur en donnait suffisamment.

Où qu’il fut établi Moïse avait toujours en propre une petite maison et quelques meubles ; il était riche, au sens vrai, puisqu’il n’avait pas un sou de dettes.

Combien font leur rodomonts, se promenant sous des apparences glorieuses, et qui doivent plus qu’ils ne pèsent ?

Cet homme aimait sa langue et respectait celle des autres.

Spartiate inconnu, né dans un monde incompréhensible, il a cru bon de passer sur cette terre dans une indépendance absolue, menaçant d’étripper qui le reprenait vertement, il voulut rester libre comme les oiseaux du bord du bois natal, et qui chantent à leur guise devant la lumière du jour et des grands horizons.

Un homme, un seul homme lui resta fidèle jusqu’après sa mort, ce fut son frère Pierre ; son second et son témoin en toute occasion difficile ; j’oubliais de nommer leur troisième témoin ; la misère, qui les accompagna presqu’en tout temps, mais ils étaient si courageux qu’ils étaient fiers, on eut dit, de l’avoir pour amie intime jusqu’à la tombe : l’un fut inhumé, m’a-t-on affirmé, dans le cimetière des enfants morts sans baptême. Pourquoi ? je l’ignore. Peut-être bien parce qu’il avait juré de ne jamais prier pour la conversion de l’Angleterre, affirmant ses grands dieux, que l’Angleterre convertie déciderait le Vatican à nommer des évêques angliciseurs de notre pauvre race.

En tout cas nous pouvons affirmer une chose, c’est que si mon Moïse revenait et qu’il fut dans Ontario, il ne s’en laisserait aucunement imposer par un Fallon.

Moïse Joessin acceptant de défendre une cause ne se vendrait ni pour or ni pour argent.

Un de ses ancêtres, Caisse, je crois, est mort martyr en défendant un missionnaire chez les Iroquois qui lui ouvrirent la poitrine à coup de hache et burent son sang, en hurlant leur contentement de l’avoir vaincu, le valeureux.

Même ignorants et avec leurs défauts reconnus, je souhaiterais cinq mille Moïse Joessin dans la province de Québec et cinq autres mille dans l’Ontario, et c’est alors que j’aurais le plaisir, le très doux plaisir, de savoir que tous ceux qui dédaignent la France et les Canadiens seraient obligés de se fermer la margoulette.

Les anglais de toute part, eux-mêmes, sentiraient qu’une ère de sécurité et de justice planerait sur le sol du Canada, car Joessin qui aimait la justice ne la défendait pas rien que pour lui-même, il l’appelait pour tout le monde. On n’aurait pas insulter sans raison un Anglais devant lui ; car il avait le don de s’indigner, devant tout acte indigne ; et alors il se sentait dans le dos et dans les poings un fluide miraculeux d’une électricité qui chassait de son être toute timidité et toute crainte, quintuplait ses forces déjà grandes. Son verbe prenait l’accent haché et monosyllabique de la prompte décision ; une flamme traversait ses yeux, et si l’on persistait au défit, il se croyait obligé de vaincre ou de mourir. Son poing avait la prestesse vertigieuse d’aller se loger dans les faces qui montraient le plus d’orgueil.

Et si on lui donnait le temps, il enlevait toujours sa chemise, quelque fut le froid, restant là torse nu, ne gardant sur son corps que son pantalon retenu à ses reins par une simple corde ; non cet homme ne ménageait pas sa peau.