Mes souvenirs (Stern)/Deuxième partie/IV

Daniel Stern ()
Calmann Lévy, éditeurs (Bibliothèque contemporaine) (p. 300-313).




IV


Les salons littéraires et les soirées de musique. — Rossini. — Madame Malibran. — Mademoiselle Sontag. — Madame Sophie Gay. — Delphine Gay. — Monsieur Émile de Girardin. 


Il y avait aussi, sous la Restauration, quelques salons où l’on se faisait honneur d’aimer les arts et les lettres, d’accueillir les poètes et de protéger les artistes. De ce nombre étaient le salon de la duchesse de Duras, auteur de plusieurs romans [1], ceux de la duchesse de Narbonne et de la duchesse de Maillé ; celui de madame Récamier, celui de madame du Cayla où le directeur des beaux-arts, Sosthène de Larochefoucauld donnait le ton. Quelques personnes, la marquise de Sassenay, le chevalier de Pinieux, gentilhomme de la chambre, etc., faisaient plus particulièrement état de dilettantisme musical. L’opéra italien et l’opéra français étaient alors dans leur plus grande splendeur et dans toute leur vogue. Rossini occupait les deux scènes. Bellini et Donizetti venaient après, dans un rang moindre, mais encore très-élevé.

En faveur à la cour, magnifiquement pensionné pour avoir écrit une cantate en l’honneur des noces du duc de Berry, et, à l’occasion du sacre de Charles X, le Voyage à Reims, le Cygne de Pesaro, c’est ainsi que les gazettes appelaient Rossini, avait pour exécuter ses œuvres anciennes et nouvelles, la Semiramide, la Donna del Lago, Matilda di Shabran, la Cenerentola, la Gazza Ladra, Otello, le Siége de Corinthe, Guillaume Tell, etc., une merveilleuse compagnie d’artistes : la Pasta, la Pisaroni, la Malibran, mademoiselle Sontag, Rubini, Tamburini, Pellegrini, Lablache, Nourrit, etc. Jamais, je le crois, on ne rencontrera un concours plus extraordinaire de talents du premier ordre ; une alliance de la beauté, de la puissance vocale et dramatique, telle qu’on la voyait dans la Pasta jouant le rôle de Tancrède [2] ; une union du génie, de la grâce et du pathétique, comparable à ce qu’était la Malibran dans Desdemona ; un éclat de virtuosité, de jeunesse, de force et de fraîcheur qui puisse égaler mademoiselle Sontag dans Rosine du Barbier.

L’enthousiasme était universel. Cependant les compositeurs et les chanteurs gardaient encore une place à part ; ils ne paraissaient dans les salons, en dépit de l’empressement qu’on mettait à les y avoir, que d’une manière subalterne. Voulait-on, par exemple, donner un beau concert, on s’adressait à Rossini, qui, moyennant une somme convenue, assez minime, quinze cents francs, si j’ai bonne mémoire, se chargeait du programme et de son exécution, ôtant ainsi aux maîtres de maison tout embarras du choix, tout ennui des répétitions, etc. Le grand maestro tenait le piano toute la soirée. Il accompagnait les chanteurs. D’ordinaire il leur adjoignait un virtuose instrumentiste : Herz ou Moschelès, Lafon ou Bériot, Nadermann, le premier harpiste, Tulou, la première flûte du roi, ou la merveille du monde musical, le petit Liszt. Tous ensemble ils arrivaient à l’heure dite, par une porte de côté ; tous ensemble ils s’asseyaient auprès du piano, tous ensemble ils repartaient, après avoir reçu les compliments du maître de la maison et de quelques dilettanti de profession. Le lendemain on envoyait à Rossini son salaire et l’on se croyait quitte envers eux et envers lui. Dans quelques maisons plus modestes, dans les familles où la musique était cultivée par goût, non par simple convenance, les rapports entre les artistes et les gens du monde s’établissaient avec plus d’affabilité. Madame Malibran, après qu’elle avait chanté la romance du Saule, ou la cavatine de la Gazza Ladra, nous charmait par les grâces vives de son esprit. Le concert fini, elle restait volontiers après les autres artistes et s’animait à causer. Sa conversation était originale comme son talent. Elle ne laissait paraître au cune prétention, et je crois qu’elle n’en avait pas. Tout autre était mademoiselle Sontag. Gâtée par les adulations de l’Allemagne, entêtée d’aristocratie et de belles manières, avide de louanges, plus avide d’argent, et de fort peu d’esprit, elle essayait de jouer la grande dame et s’y prenait mal. Engagée pour un concert, elle arrivait à la fin, s’excusait à peine, chantait capricieusement, et n’avait pour ses admirateurs, s’ils n’étaient princes, ambassadeurs, banquiers, juifs ou directeurs des beaux-arts, qu’impertinence ou silence.

Dans les salons lettrés, où régnait encore Chateaubriand, on commençait à parler beaucoup du jeune Lamartine et du jeune Victor Hugo, sur qui le vieux René avait laissé tomber sa poétique bénédiction [3]. Alfred de Vigny, qui appartenait de naissance au faubourg Saint-Germain, et qui faisait partie de la maison militaire du roi, commençait aussi à se faire un renom de poète. Je parlerai d’eux plus tard, n’ayant connu du troisième, au bal, où il était souvent mon cavalier, que ses distractions à la contredanse.

Quant à mademoiselle Delphine Gay, que je vis pour la première fois vers cette même époque, ce fut, à mes yeux ravis, un éblouissement. Dans l’année 1822, Delphine Gay avait fait, au faubourg Saint-Germain, une entrée brillante. Couronnée par l’Académie française, pour des stances où elle avait célébré le dévouement des sœurs de Sainte-Camille, la jeune muse s’était vue tout aussi tôt l’objet d’un grand empressement de la part de toutes les femmes qui se piquaient d’esprit et de belles-lettres. La comtesse de Custine, la duchesse de Narbonne, la duchesse de Duras, la duchesse de Maillé, etc., l’avaient, à l’envi, caressée, choyée, vantée, protégée. Madame Récamier l’avait mise sous l’invocation du Génie du Christianisme. En retour de tant de faveurs, la jeune fille écrivait des vers dans les albums et déclamait dans les salons de ses illustres marraines. Elle leur dédiait ses chants. Elle célébrait la noire et triste Ourika ; elle disait, en présence du vieux René, la Confession d’Amélie.

À l’avènement de Charles X, à l’occasion de son sacre, Delphine Gay s’était enhardie à publier une Vision où Jeanne d’Arc lui apparaissait, la saluait Muse de la patrie. Le roi averti avait voulu voir cette muse française ; il était resté charmé de ses grâces, et, la belle jeune fille n’ayant point d’autre dot, il l’avait gratifiée d’une pension sur sa cassette [4].

Vers le même temps, Delphine rencontrait en Italie le chantre d’Elvire. Des amitiés illustres, des bruits de mariage donnaient à son laurier virginal un nouveau prestige. Je ne sais si, d’elle-même, Delphine eût souhaité, eût cherché du moins tout ce retentissement. Elle avait une âme forte et portée a la grandeur. Elle était passionnée, capable d’ambitions hautes. Mais de bonne heure, tout enfant, avant que de naître, l’éclat et le fracas, dans la personne de sa mère, lui ouvraient sa place en ce monde et lui préparaient son berceau. Madame Gay était une célébrité des premiers beaux jours de l’empire. Elle en gardait le geste et l’accent, la rime Gloire et Victoire ; le turban aussi, le turban des mamelouks, avec la harpe d’Ossian, où l’on chantait le refrain du beau Dunois : tout un air d’état-major, une poussière d’escadron, un éclair de sabre au soleil : quelque chose d’inouï et d’indescriptible !

Femme d’un receveur général, madame Gay avait eu un salon vers la fin du Directoire ; sa beauté hardie, son esprit et ses romans lui avaient fait un nom. Accoutumée au bruit, lorsque vint la mauvaise fortune, elle ne voulut point rentrer dans le silence. Tout en elle était sonore, ses amours, ses amitiés, ses haines, ses défauts, ses vertus, car elle en avait : sa maternité le fut plus que tout le reste.

Sa fille, dès qu’elle la vit belle, dès qu’elle put deviner son génie, lui fut une occasion, un prétexte, une espérance, et bientôt une certitude exaltée de ramener à son foyer l’éclat. La production de la petite merveille, la mise en scène de ses talents précoces occupa et passionna les ambitions ranimées de madame Gay. Elle rêva de lauriers, de chars poudreux dans l’arène, de princes subjugués, d’époux illustres : souverains ou tout au moins grands hommes ; à la candide enfant que visitait la muse immortelle, elle enseigna l’art des salons, l’ode de circonstance, la strophe catholique et royaliste. Elle la voulut toujours à ses côtés dans les occasions fastueuses, déclamant ou déclamée, au tombeau de Charlemagne [5], au sacre de Charles X, au cap Misène, au Panthéon, au Capitole ; partout enfin, comme elle le faisait dire aux panégyristes, innocente et charmante, jouant avec la gloire ! Chose étrange, toute cette gloriole, toute cette piaffe de Pégase, autour de l’enfant, ne servit qu’à la faire paraître, par contraste, plus sérieuse et plus modeste. Jamais je n’oublierai limpression qu’elle fit sur moi la première fois que je la vis. C’était pendant l’hiver de l’année 1826. Ma mère donnait dans son appartement de la place Vendôme des soirées de musique. J’avais déjà, moi aussi, ma petite gloriole : un talent de piano qui, au faubourg Saint-Germain, passait pour extraordinaire. La première fois que je me fis entendre chez les Montmorency, la duchesse s’écria : « Elle joue mieux que la baronne ! » Mieux que la baronne, c’était un brevet d’excellence après quoi il n’y avait plus qu’à tirer l’échelle. Cependant je n’en étais pas là encore. J’étudiais sérieusement ; je venais de prendre des leçons de Hummel ; je jouais son fameux septuor avec une certaine virtuosité relative, comme on peut croire : virtuosité d’amateur et de noble demoiselle, mais qui, telle quelle, avec ma jeunesse, mes cheveux blonds bouclés, ma taille et mon air de Loreley ne laissait pas de produire sur mon auditoire prévenu un effet heureux. On parlait donc beaucoup de mon talent. Un de nos habitués, le docteur Koreff, médecin du prince de Hardenberg, familier chez le prince de Talleyrand, renommé pour son esprit caustique et ses épigrammes, dit à ma mère que madame Gay et sa fille désiraient de m’entendre et de lui être présentées. Il demandait, pour ces dames, une invitation à notre prochain concert. La pensée que j’allais voir cette glorieuse Delphine, que je jouerais devant elle, que je lui parlerais, m’exalta. Dès l’enfance, mon imagination allemande se passionnait pour le génie. Un poëte, c’était pour moi un être au-dessus de tous les autres. Un poëte m’apparaissant sous les traits d’une femme, d’une belle jeune fille, un poëte charmant qui désirait me connaître, qui peut-être me donnerait son amitié, c’était de quoi me faire perdre le sang-froid et le sommeil.

Le jour du concert arriva ; Delphine entra chez nous, grave et simple ; vêtue de blanc, le regard tranquille, le front sérieux ; ses longs cheveux blonds sans ornements, retombant des deux côtés de son beau visage en riches ondulations. Elle suivait en silence sa tapageuse mère. Je lui dis à peine quelques paroles ; on m’appelait au piano. Je jouai avec émotion, avec une puissance que je ne me connaissais pas ; je fus extrêmement applaudie. Le morceau terminé, madame Gay, se levant avec fracas, s’avança vers moi, et, de sa voix de théâtre : « Delphine vous a comprise », s’écria-t-elle. On nous regardait. Je restai tout interdite. Delphine, qui s’était approchée doucement, me tendit la main. Elle retint longtemps la mienne dans une affectueuse et forte étreinte.

À partir de ce moment notre amitié se noua. J’avais joué pour elle ; je lui demandai de dire pour moi des vers. Elle récita un fragment de son poëme de Madeleine. Elle disait bien, sans emphase ; son organe était plein et vibrant, son attitude décente, son air noble et sévère. Grande et un peu forte, la tête fièrement attachée sur un cou d’une beauté antique, le profil aquilin, l’œil clair et lumineux, elle avait, dans toute sa personne, un air de sibylle, accoutrée et quelque peu façonnée à la mode du temps. Il y avait en elle une puissance que l’on sentait bonne. On lisait à son front, dans son regard, une ouverture d’âme qui donnait confiance et enhardissait à l’aimer. Je sentis que je l’aimerais. Elle aussi ne retira point ce qu’il y avait de promesses dans sa main serrant la mienne. Nous continuâmes à nous voir, sans particulière intimité, mais toujours avec sympathie. Après notre mariage à toutes deux, nous fûmes, elle et moi, avec la belle duchesse de Gramont, les trois blondes à la mode dans le faubourg Saint-Germain.

Plus tard encore, après une longue absence, je la retrouvai, en pleine lutte de journalisme, telle que je l’avais vue pour la première fois dans le salon de ma mère, spontanée dans son élan vers moi, cordiale, et d’une effusion charmante. Son naturel n’était pas changé, mais son air et son maintien. Elle avait un peu, par rapport à son mari, dans le monde, le rôle que sa mère avait eu jadis par rapport à elle. Émile de Girardin, qu’elle avait épousé en 1831, restait dans les salons, quand on l’y voyait, concentré, taciturne. Ni chez elle ni chez d’autres, il ne prenait part à l’entretien. Dans le petit appartement qu’ils occupaient rue Laffitte, et où elle attirait toutes les célébrités littéraires, Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Théophile Gautier, Eugène Sue, etc., le rédacteur en chef de la Presse avait pris et fait accepter une habitude singulière. Dès après le repas, qu’il y eût ou non des convives, il s’enveloppait d’un grand châle et, dans un coin du salon, il sommeillait jusqu’à l’heure où le soin de son journal l’appelait à l’imprimerie. Il disparaissait alors sans bruit, sans prendre congé de personne ; la conversation ne s’interrompait pas. Commencée sans lui, elle s’achevait de même, ou plutôt elle ne s’achevait pas, car l’esprit, plus brillant de jour en jour, la verve étincelante de madame de Girardin, devenue, dans l’intérêt du journal, le piquant vicomte de Launay, était intarissable et ne souffrait pas de repos.

La poétique et réservée jeune fille avait fait place au romancier, au feuilletoniste hardi et paradoxal, à l’auteur du Lorgnon, de la Canne de M. de Balzac et des Lettres parisiennes. Excitée par la lutte où elle était entrée à la suite de son mari, affranchie de la contrainte des salons qui longtemps lavaient retenue, elle se montrait ce qu’elle avait toujours été au fond, vail lante et véhémente ; elle se laissait voir telle qu’elle était devenue dans les traverses d’une vie très-agitée et très-contrariée : toujours bonne en ses premiers élans, mais aisément irritée, sans mesure dans ses dépits, sans frein dans ses colères ; vindicative par éclair, quoique noble et généreuse ; aussi désintéressée que dans sa première jeunesse de tout ce qui n’était pas la gloire, mais la voulant à cette heure, immédiatement, impérieusement, cherchant les échos sonores, la louange, le bruit, tout ce qui trompe le vide de l’âme, tout ce qui peut distraire un esprit sérieux qui ne s’est pas satisfait lui-même.

Vers le soir de sa vie, si tôt tranchée dans des souffrances physiques supportées avec une rare constance, Delphine avait repris le charme et le sérieux attrait de sa première jeunesse. Plus assurée dans le légitime ascendant de son cœur et de son esprit, elle était redevenue entièremement elle-même : la grave Delphine d’autrefois, la Delphine que j’avais aimée, aussi belle, plus belle encore sous le rayon d’automne à ses cheveux d’or ; aussi bonne et plus touchante dans la générosité désabusée d’une expérience sans fiel et sans rancune. Je ne parle de ces derniers temps que d’après autrui [6]. Lorsque Delphine mourut, je ne voyais ni elle, ni son mari depuis longtemps. Entre les esprits d’une certaine trempe, il se produit des chocs que ne connaissent point les âmes sans ressort. Entre gens sans fierté ou sans loyauté, on s’explique, on ment, on se réconcilie. Delphine et moi, nous n’étions pas de ceux-là. Avec des qualités très-semblables et des défauts opposés, nous devions nous attirer et nous repousser fortement. À sa mort, je compris ce que j’avais perdu en elle, ce que je ne retrouverais plus ailleurs. La mort est plus vraie que la vie. Elle nous montre, dans son funèbre miroir, ce que nous aurions dû être, ce que nous aurions pu être. Elle nous fait sentir, sous les disgrâces et les ruptures passagères, le lien éternel : nos tendresses, nos amitiés, non telles crue les fit le sort, mais telles que les avait voulues la nature.

  1. Ourika, Édouard, Olivier. La duchesse avait pris pour thème de ses fictions les impossibilités que la nature ou la société opposent aux inclinations du cœur. La passion vraie ou supposée, partagée ou non, d’un jeune diplomate roturier pour la fille de l’illustre auteur, Clara de Duras, plus tard duchesse de Rauzan, passion que la différence des rangs ne permettait pas de couronner par le mariage, était le sujet d’un de ces romans
  2. On racontait que Talma, admirateur enthousiaste du talent de la Pasta, s’écriait un jour : « Quel malheur que cette femme-là s’obstine à chanter ! »
  3. Chateaubriand demandant un jour à M. Brifaut sa voix et son influence à L’Académie, pour la candidature de Victor Hugo : « Vous êtes comme Louis XIV, lui dit l’auteur de Ninus, vous voulez nous faire légitimer vos bâtards. »
  4. Le bruit avait couru, vers ce même temps, que Charles X, fidèle jusque-là au souvenir de madame de Polastron à ce point de n’avoir jamais voulu entendre à aucune négociation de mariage, et bien moins encore à aucune liaison galante, écoutait, sans les écarter, depuis qu’il avait vu la belle Delphine, les insinuations que lui faisaient les gens de sa maison au sujet du made Louis XIV avec madame de Maintenon. Je n’ai jamais su si ces bruits avaient le moindre fondement.
  5. Delphine Gay, née à Aix-la-Chapelle, sur la paroisse de Notre-Dame, fut en conséquence portée aux fonts baptismaux dans l’église impériale. De là cette interprétation pompeuse, suggérée aux journalistes, qui faisait baptiser la Muse de la patrie sur le tombeau de Charlemagne.
  6. D’après Alfred de Vigny, entre autres, qui lui adressait, en 1848, celle pièce de vers : Pâleur, à madame Delphine de Girardin.