Mes haines/La Mère

Mes haines, causeries littéraires et artistiques
G. Charpentier et E. Fasquelle, éditeurs (p. 109-118).

LA MÈRE


par M. Eug. Pelletan



Je ne sais pas d’étude plus attachante que l’étude de la femme dans les annales de l’humanité. L’homme, depuis le premier jour, a eu à son côté un être qui, bien que subissant les événements, a participé aux faits de toute la force de sa nécessité, de toute la puissance de son cœur. Cet être implacable et modeste, courbant la tête et acceptant sa prétendue infériorité, se tient dans l’ombre de l’histoire, force dédaignée, terrible dans le mal, et qu’un peuple intelligent et fort devrait appliquer au triomphe de la liberté et de la justice. On ne parle pas de la femme, qui a créé notre monde tel qu’il est ; elle a accepté la position que nous lui avons faite, et elle nous a donné en échange de nos soupçons, de nos mépris et de nos amours malsaines, un foyer désert et froid, une vie solitaire, une société oisive et fiévreuse. Lorsque l’homme abaisse sa compagne, il tombe avec elle ; celle qui, pour lui, ne compte pas dans les affaires de ce monde, est justement celle qui, en dehors même de sa volonté, mène les peuples à la grandeur ou à la décadence. Tout historien qui néglige l’étude de la femme, néglige l’étude du grand ressort, ressort caché et inconscient, qui a poussé fatalement les nations dans les voies douloureuses qu’elles ont parcourues.

L’homme naît, Dieu lui donne une créature qui doit le suivre, ne faire qu’un avec lui. Dès lors, du berceau à la tombe, l’homme et la femme devront marcher d’un pas égal, et l’histoire sera faite, non pas de l’étude de l’homme seul, mais de l’étude du couple. Il est arrivé que l’homme a dominé et que la femme s’est effacée. Aujourd’hui, dans nos temps de curiosité, on se souvient de la pauvre oubliée, on interroge les âges, on se demande quelle a été sa véritable mission et quel a été le rôle que nous lui avons fait jouer. Lorsque je songe à ce mouvement qui amène nos penseurs à l’étude de la femme, je m’explique parfaitement leurs inquiétudes et leurs plaidoyers. Ils ont compris que chacun de nous a près de lui un être que nos mœurs et nos coutumes ont rendu inutile et même nuisible ; ils ont lu dans le passé l’immense malentendu qui a régné de tout temps entre l’époux et l’épouse ; ils ont craint pour l’avenir, et ils ont voulu rétablir le couple, selon la pensée créatrice, en employant la femme au bien et à l’amélioration de l’homme.

Tout le livre de M. Eugène Pelletan est contenu dans cette idée. C’est à la fois un ouvrage historique et critique, un réquisitoire et une défense, Texposé brutal d’une maladie et l’indication d’un remède. L’auteur qui est un poète pratique, n’exalte pas la femme ; il se contente de la déclarer égale à l’homme, et il réclame dès lors pour elle la place que la nature lui a donnée au soleil. Il l’étudie dans l’histoire, à toutes les époques, il fouille énergiquement le passé et en étudie les misères ; puis, arrivé à notre âge, il montre ce que nous sommes, ce que sont nos compagnes, et, en vue d’un avenir meilleur, il pose la grande loi d’amour qui doit régir les sociétés futures. Son livre, je le répète, a deux parties bien distinctes : l’une historique, dans laquelle il appuie son raisonnement des exemples que les siècles lui fournissent ; l’autre d’enseignement et de guérison, dans laquelle il rétablit la famille sur une base logique et forte, et crée ainsi une société d’autant plus puissante que ses membres sont plus unis.

Toute théorie repose sur une base, tout raisonnement juste doit reposer sur une vérité. M. Pelletan pose en principe que l’homme et la femme, créés de la même argile, ont certainement une mission égale et commune dans l’œuvre ; leurs rôles, sans se ressembler, doivent avoir une même importance, se compléter l’un par l’autre. Au début, l’époux et l’épouse sont partis du berceau commun, se soutenant, liés fatalement. Ils ont marché dans les âges, tendant à un but unique. Mais de quel pas ont-ils marché, et ce bel accord du départ a-t-il duré ? ces deux créatures ont-elles avancé sur la même ligne, cordialement, toujours aussi puissantes l’une que l’autre ?

C’est ici que commence la navrante histoire. L’homme, au bout de quelques heures de marche, ivre de pouvoir et de force, ne s’est plus inquiété de cet être doux et aimant qu’il portait au bras ; il a doublé le pas, se laissant suivre et finissant par prendre plaisir à être suivi ; il a dédaigné sa compagne, qui n’avait ni sa brutalité ni son égoïsme, et il ne s’est souvenu d’elle que lorsqu’il a eu besoin d’un fils ou d’un verre d’eau. La femme a courbé la tête ; elle a d’abord pleuré son abandon, puis elle s’est vengée. Et c’est ainsi que le couple a marché dans les siècles. Les deux époux, au sortir de la terre, s’étaient mis en route en amants et en camarades ; ils nous arrivent en maître et en esclave, l’un devant l’autre. Le maître ordonne, jure, se déclare supérieur, et pleure de misère et de solitude ; la servante accepte son infériorité, sourit méchamment ou sanglote comme une niaise, rampe à terre et n’est plus qu’un fardeau pour l’homme, qui la traîne et qu’elle devrait soutenir. Il me semble voir un géant ridicule que suit un nain malicieux ; à eux deux, ils vaincraient le monde, mais s’ils s’amusent à se quereller en route, ils n’ont plus qu’à s’asseoir dans le fossé et à se désespérer l’un et l’autre.

Telle est l’histoire de l’humanité. Le couple n’a jamais marché que découplé. La femme a été vendue, la femme a été emprisonnée, la femme a été mise en commun, comme l’eau des citernes. L’homme a d’abord volé sa compagne ; puis l’honnêteté lui venant, il a consenti à l’acheter ; il en a acheté une, il en a acheté deux, trois, quatre, et, comme c’était là une marchandise coûteuse, il a mis la marchandise en magasin, sous de triples verroux. Dans d’autres pays, il y a eu accord entre les hommes ; ils ont pris la mesure économique de ne pas acheter de femmes, mais d’avoir un fonds commun, une sorte de grenier d’abondance sur lequel vivait la nation. Nous sommes loin, vous le voyez, du couple idéal qui naissait pour vivre libre et égal dans son union.

Nous nous trouvons encore ici en pleine barbarie. La femme n’est qu’une denrée, qu’une nécessité. Les peuples se civilisent et la femme devient un jouet. Toutefois, l’homme ne l’achète plus, et dès lors elle a une existence personnelle. C’est en Grèce qu’elle est affranchie ; l’Olympe, avec sa Vénus, sa Junon, toutes ses déesses humaines, donne à la terre la beauté et l’amour, la puissance et la volonté de l’épouse. Mais qu’on ne s’y trompe pas, il y a ici poésie et belles manières, rien de plus ; au fond, l’épouse n’est toujours qu’un objet de première nécessité, l’amante n’est qu’un objet de plaisir et de luxe. Il y eut cependant, à Sparte, une tentative de délivrance ; la femme fut faite homme, ce qui tua l’amour et fit naître la débauche.

À Athènes, on trouve, au contraire, la véritable femme grecque ; là, l’épouse est muselée, le sérail existe presque ; ce n’est plus une marchandise, c’est encore un meuble qui doit rester chez lui sous peine de se détériorer. Lorsque la vie active est arrêtée, lorsqu’on étouffe l’intelligence, lorsqu’on force une créature à se croiser les bras, il y a sûrement chez cette créature des heures de folie, des moments où elle échange sa tranquillité contre ce que la débauche a de plus monstrueux. Les bacchanales naissent directement de la réclusion. D’autre part, l’hétaïre tua la femme légitime, l’amante l’emporta sur l’épouse, de toute sa beauté et de toute son intelligence. Les Grecs n’avaient pas de foyers ; ils possédaient au logis une machine à reproduction, niaise et lourde, qui était là pour leur donner des enfants ; ils avaient au dehors des amantes, toutes blanches et toutes lumineuses, belles et savantes, dont la mission était de les charmer et de les retenir près d’elles. Changez ces amantes et ces machines de lieu, mettez l’épouse dans la rue et l’hétaïre au foyer, et chaque foyer deviendra un centre, la famille se constituera, la société sera plus grande et plus forte.

À Rome, l’histoire est la même. L’homme, comme en Grèce, y tient la femme pour une erreur de la nature. Il l’accepte à titre de compagne, parce qu’il ne peut faire autrement, et il se hâte de lui témoigner sa haine et son mépris. Cependant, il y a progrès ; la matrone est plus libre. Mais toutes les grâces et toutes les séductions d’Athènes passent la mer, et Messaline naît du luxe et des arts. Le monde romain s’écroule dans une effroyable débauche.

Le christianisme vient alors et se méfie de la femme ; il l’accueille comme adepte, il la renie comme épouse. Elle est, après tout, un instrument de perdition ; elle n’a pas d’âme, les saints doivent s’écarter d’elle et la maudire. Qu’elle prie, qu’elle s’humilie, qu’elle habite les églises ; tel est son rôle. Le mariage chrétien est une dernière concession faite à la nature ; l’état de pureté est le célibat. C’est alors que la femme chrétienne rencontre la femme barbare, la fille du Nord, que le mari achetait. Après avoir longtemps fermenté ensemble, selon l’expression de M. Eug. Pelletan, le christianisme et la barbarie engendrent la féodalité, et l’auteur ajoute : « La chevalerie fut simplement un système de bigamie patronné par le clergé et consacré par l’opinion. » La femme est reine, sans avoir plus de liberté ni plus de moralité. Le progrès est celui-ci : elle essaie son empire, elle se sent forte de beauté et de grâce, et elle pourra vaincre demain.

Le lendemain elle vainquit. Elle vainquit à l’hôtel de Rambouillet ; elle vainquit dans le boudoir de Ninon de Lenclos ; elle vainquit sur l’échafaud, en face de la statue de la Liberté. La marquise de Rambouillet, Ninon de Lenclos, madame Roland, telles sont les trois grandes victorieuses : la première donna une intelligence à la beauté de la femme ; la seconde se fit homme et prit acte de sa liberté ; la troisième se fit citoyen, et mourut pour le vrai et le juste. Depuis lors, la femme est devenue notre égale en fait, comme elle l’était en théorie. Elle a une âme, elle a une intelligence, elle est notre compagne, notre amie et notre soutien.

Je le sais, dans le rude sentier, le couple ne s’avance pas encore d’un pas ferme, et c’est justement pour cela que M. Pelletan a écrit son livre. L’épouse a rejoint l’époux, elle ne marche plus derrière lui en servante ; mais son allure est chancelante encore, et elle n’est pas tellement unie à son compagnon qu’elle puisse avoir abandon et confiance. La maladie est connue, il ne s’agit plus que de la guérir entièrement.

Le remède est simple, étant donnée la mission de la femme. Cette mission est, je le répète, d’être la collaboratrice de l’homme dans l’œuvre commune, la compagne fidèle, l’appui certain, l’égale conciliante et dévouée. Il faut donc, avant tout, libérer la femme, libérer son corps, libérer son cœur, libérer son intelligence.

Il faut l’instruire, la rendre notre sœur par la pensée. Là est la grande rédemption. Que la femme au foyer ne soit pas seulement une ménagère et une machine à reproduction, qu’elle soit une âme qui comprenne l’âme de l’époux, une pensée qui communie avec la pensée de l’homme choisi et aimé. La famille sera fondée dès que la mère et le père seront unis jusque dans leur intelligence. Alors, il y aura vraiment mariage, il y aura pénétration complète. Tout le mal vient de la sottise dans laquelle nous maintenons volontairement nos compagnes ; nous ne pouvons sympathiser avec elles, nous en faisons des êtres différents de nous, nous les dédaignons ensuite, et nous désertons nos demeures. Je demande formellement que l’on démolisse tous les pensionnats de jeunes filles existants, et que, sur leurs ruines, on bâtisse des collèges où nos filles seront élevées comme nos fils. Au sortir des collèges, filles et garçons se tendront la main en camarades et se comprendront.

Après avoir libéré l’intelligence, il faut libérer le cœur et le corps. Il faut donner à la femme l’égalité devant la loi et rétablir le divorce. La question des enfants est secondaire ; on trouvera une loi qui sauvegardera leurs intérêts. Mais ce qu’il est absolument nécessaire de briser, c’est ce lien de fer qui unit éternellement deux êtres l’un à l’autre. Il est de toute nécessité que l’homme et la femme soient libres dans leur union, et que ce ne soit pas un article du Code qui les rende fidèles.

Dès lors, le couple marchera fermement. Il sera uni par le corps et par l’âme, par la liberté même du mariage. L’union sera plus digne, plus haute, plus pénétrante. Le couple ne fera plus qu’un seul être qui accomplira dans son unité tous les actes de la vie, sociaux et privés.

Tel est le livre de M. Eugène Pelletan. J’accepte les conclusions de l’auteur, tout en sachant que les rieurs ne sont pas de notre côté. La femme savante, la femme citoyenne, c’est là un si beau sujet de risées ! Riez et laissez-nous espérer.

M. Eugène Pelletan est un poète pratique, ai-je dit. Je ne saurais mieux le définir. Je songeais, en lisant son livre, aux belles rêveries de M. Michelet, qui est un poète poétisant. M. Michelet tombe à genoux, s’incline et adore ; la femme est un dieu, une idole douce et poignante, maladive et céleste ; il faut l’aimer et l’aimer encore, se perdre dans sa contemplation, vivre de son haleine et de ses tendresses. M. Eugène Pelletan, au contraire, n’a pas le moindre baiser ; il traite la femme en camarade, il la relève pour qu’elle marche en homme à notre côté ; il l’aime et veut en être aimé ; mais il désire surtout que femme et homme aiment la liberté, la vérité et le droit. Là, des prières passionnées, des extases, un monde de lumières et de parfums, un ciel en plein idéal et en pleine félicité ; ici, des conseils rudes et salutaires, un amour franc et libre, un monde juste et vrai. Je lirai M. Michelet, je me bercerai dans sa large et suave poésie, lorsque, l’âme saignante, j’aurai besoin d’un beau mensonge pour me consoler du réel ; mais je lirai M. Eugène Pelletan, lorsque, l’esprit sain et ferme, je voudrai le possible et que je me sentirai la force de la réalité.