Mes haines/L’Égypte il y a trois mille ans

Mes haines, causeries littéraires et artistiques
G. Charpentier et E. Fasquelle, éditeurs (p. 119-128).

L’ÉGYPTE IL Y A TROIS MILLE ANS




Ilya dans l’histoire, des questions, des problèmes, pour mieux dire, qui ont toujours singulièrement piqué ma curiosité d’homme ignorant. Je sais des annales humaines ce que tout le monde sait ; mais je voudrais en savoir plus que tout le monde, avoir l’intuition des anciens âges, car je ne connais rien de plus irritant que ces éternelles énigmes que nous pose le passé. C’est ainsi que la grande figure de Jeanne d’Arc est une souffrance pour moi ; je ne puis comprendre cette jeune fille, et tous ceux qui ont prétendu l’avoir comprise, ont été amenés à de pures explications poétiques et littéraires. Elle est là, muette devant moi, ayant toute la réalité de l’histoire et tout le merveilleux de la légende : elle irrite ma raison, exaspère ma curiosité.

Plus loin dans les âges, se dresse une autre grande figure, celle de tout un peuple, maintenant endormi dans le silence du désert ; cette figure, chaque fois qu’elle s’est levée devant mon imagination, a éveillé mes désirs de science sans jamais les satisfaire ; elle est restée voilée, immobile, souriant mystérieusement, un doigt sur la bouche. L’Égypte est une de ces énigmes du passé dont je cherche le mot avec désespoir. Je sais que nos savants et nos romanciers prétendent avoir levé les voiles de la déesse, nous l’avoir rendue réelle et vivante. Je me défie beaucoup des romanciers, parce que je suis leur confrère et que je connais nos licences dans les descriptions ; je crains les savants qui ne s’accordent pas entre eux et qui tiraillent ma raison et ma foi en tous sens.

J’ai lu des récits de poètes sur cette terre aujourd’hui silencieuse, et je me suis dit avec méfiance que c’était là de belles pages, trop fines et trop poétiques ; j’ai feuilleté de doctes ouvrages, très épais et très graves, traduisant et interprétant les monuments et les inscriptions, et je me suis dit, avec non moins de méfiance, que c’était là la lettre morte, le cadavre disséqué et méconnaissable de l’Égypte. Ce qui m’échappe est justement ce que je voudrais connaître : la physionomie, le degré exact de civilisation, les mœurs vraies de ce peuple si raffiné et si malade déjà de science et de progrès, aux premiers pas de l’humanité. Je suis certain que nous ne le voyons pas nettement, que nous le faisons à la fois trop grand et trop petit ; le passé ne nous apparaît toujours que déformé, l’Égypte des romanciers et celle des savants doivent être des Égypte de convention.

Je songeais à ces choses, lorsque, ces jours derniers, M. Ferdinand de Lanoye a bien voulu me communiquer en épreuves un petit livre qu’il va publier sur Ramsès le Grand. Il a pris ce conquérant comme type de la puissance égyptienne, et a fait de son histoire l’histoire de l’Égypte, aux heures de grandeur et de force. L’ouvrage est mince, mais il m’a paru gros de conscience et de bon sens. L’auteur semble partager mes doutes sur la foi qu’on doit accorder aux paroles des savants et des poètes ; les uns sont des commentateurs bien trop habiles, qui forcent les pierres à parler, lors même qu’elles désirent se taire ; les autres sont des écervelés qui créent, pour le plus grand amusement du public, une Égypte de fantaisie bonne à mettre sous verre. M. de Lanoye est sceptique, il doute des gens graves et des gens gais, il veut toucher du doigt les vérités, il se hasarde avec prudence, rendant la vie aux seules choses qui lui paraissent avoir vécu : un pareil sceptique est mon homme, et je me sens tout prêt à accepter son Égypte et ses Égyptiens.

Ce qui m’a tout d’abord donné confiance en lui, c’est la façon aisée dont il traite les savants épigraphistes, ceux qui lisent toute l’histoire sur les vieux murs. Certes, sans les inscriptions, nous saurions peu de chose sur l’Égypte ; les quelques détails certains que nous connaissons viennent de ces vastes manuscrits de pierre que les pluies et les soleils n’ont pu entamer. Mais il y a un écueil dans la lecture de ces livres ouverts en plein ciel : les phrases sont courtes, et les commentaires ont les marges grandes ; puis, l’histoire entière n’est pas là ; c’est là l’histoire officielle, très pompeuse, très embrouillée, se contredisant souvent elle-même. L’historien qui voudra tout lire, tout interpréter, tout coordonner, arrivera inévitablement à des erreurs énormes et grossières. Les documents ne manquent pas, mais ils sont en bien mauvais état ; on peut mal lire, on peut comprendre plus mal encore. C’est ainsi que M. Ampère, voulant concilier tout ce qu’il avait déchiffré, a conclu à l’absence de castes chez les Égyptiens. C’est là blasphémer, paraît-il. Et tout cela, parce que les murs ont menti, parce qu’ils ont été mal lus sans doute, mal interprétés. Il faut faire un usage modeste des inscriptions, et les commenter avec prudence. M. de Lanoye n’accepte que les phrases complètes, les assertions claires. Il est savant tout juste assez pour n’être pas romancier.

Son livre est divisé en quatre parties : L’Égypte avant Ramsès, — Ramsès II, — Campagnes de Ramsès, — Monuments de Ramsès. Le grand roi est l’incarnation de l’Égypte puissante et forte ; il résume les temps antérieurs et annonce les temps futurs.

Les origines d’un peuple sont presque toujours un prétexte aux hypothèses des esprits ingénieux. On ne peut faire, ce me semble, que des conjectures plus ou moins vraisemblables. M. de Lanoye, qui croit à la création d’une seule race humaine, modifiée ensuite par les milieux et les moments, ne paraît pas s’inquiéter outre mesure des origines du peuple égyptien ; il donne les différentes hypothèses sans en créer une nouvelle. Il est à présumer que l’Égypte fut peuplée, à de certains intervalles, par des bandes venues du nord et de l’est. La nation se forma ainsi lentement ; elle fut d’abord composée d’industriels et de cultivateurs vivant paisibles dans cette contrée grasse et riche. Les sols féconds ont fait les grands peuples, et toute l’histoire est dans le limon fertile qui fixe les habitants, ou dans les sables mouvants qui les font voyager, en quête de l’ombrage des oasis. Ainsi grandit et s’enrichit la nation ; c’est dans le bien-être physique, dans la paix du corps, que se forment les civilisations. Lorsque Ramsès naquit, l’Égypte instruite, saine de chair et d’esprit, était tout élevée pour conquérir le monde connu. Il est bon que les âges guerriers viennent après les âges de commerce et d’abondance ; le conquérant qui naît alors, n’est plus un barbare qui plie le monde sous ses genoux, c’est un capitaine habile et ingénieux, un politique savant, un homme d’art et de bonnes manières. Ramsès le Grand, quatorze cents ans avant Jésus-Christ, fut plutôt un Charlemagne qu’un Attila.

L’Égypte, à cette époque, avait toute sa saveur originale et étrange. Elle était à ce point de maturité exquise des nations, lorsque les éléments des origines se sont fondus en un seul tout ; il y a floraison, senteur pénétrante, éclat particulier. Je l’ai dit, je ne crois pas que nous ayons une idée bien nette de cette civilisation égyptienne dont nous nous plaisons à outrer l’originalité, la délicatesse et la splendeur. J’ai lu très attentivement le long récit que M. de Lanoye fait du sacre de Ramsès, d’après les documents connus, et j’ai vu dans cette cérémonie une comédie emphatique, dont la mise en scène ne vaut certainement pas celles des féeries de nos théâtres. L’art était rudimentaire, grossier, quoi qu’on dise ; les bijoux, les étoffes, qu’on peut voir dans les musées, n’approchent, comme délicatesse de travail, ni de notre orfévrerie, ni de nos tissus modernes. Qu’on s’émerveille devant l’habileté, l’esprit ingénieux, la patience de ces ouvriers primitifs, je le veux bien ; ils ont créé leurs arts, et nous n’avons fait que profiter du labeur des siècles. Mais il me déplaît qu’on tombe en admiration devant des œuvres que ne commettraient pas les apprentis de notre temps.

Je ne veux pas être trop dur pour les Égyptiens. Ils nous offrent encore, du fond des âges, le spectacle grandiose d’un peuple transportant les montagnes avec le seul aide des bras de l’homme. Seulement, je voudrais qu’on n’exagérât par l’élégance ni la finesse de leur luxe ; pour moi, c’étaient des barbares riches et nombreux, qui ont usé de leur force et de leur richesse. L’art où ils excellèrent fut la sculpture, l’architecture ; la nationalité égyptienne trouva son expression, comme toutes les nationalités primitives, dans les statues et les monuments. Là, ainsi que je le disais au sujet du livre de Proudhon, ce fut le peuple entier qui signa les œuvres. L’architecture et la sculpture furent des arts nationaux qui exprimèrent l’âme de Égypte, ses croyances et ses mœurs. Aussi après quatre mille ans, y a-t-il encore une saveur particulière et pénétrante dans ces blocs de granit qui vivent de la vie d’une nation morte aujourd’hui. Ce marbre vit, tout raide et monstrueux qu’il soit ; il vit, parce que, à un moment, il a été la pensée d’une foule, la parole d’un peuple. On prétend que certaines lois hiératiques imposaient des formes réglementaires aux ouvriers du temps ; ce doit être vrai, car la maigreur et la raideur sont évidemment voulues ; certaines parties offrent trop de délicatesse pour faire supposer que ce sont là des fautes d’ignorance et d’inhabilité. D’ailleurs, l’attitude sèche et émaciée de ces marbres concourt sans doute à l’étrange impression qu’ils nous causent aujourd’hui ; ils sont là, graves, mystérieux, éternellement raides et muets, et nous sentons, dans leur silence et leur pose hautaine et impénétrable, toute une civilisation morte, toute une foi disparue.

L’Égypte philosophique et religieuse est encore plus voilée, plus inconnue. Comme toujours, je crains d’être dupe, je n’ose croire à ces prêtres égyptiens qui, dans le silence de leurs temples, avaient trouvé, dit-on, le secret de toutes choses, et qui sont morts ensuite, emportant la vérité avec eux. La vérité ne s’emporte pas comme cela. J’aime à croire que nous avons retrouvé toutes les vérités que les anciens peuples ont égarées le long du chemin. Je préfère penser que ces symboles de mystère, ces sphinx, ces hiéroglyphes étaient une simple manœuvre sacerdotale ; le merveilleux, aux commencements des temps, les allures mystérieuses et solennelles ont dû être une excellente machine à gouverner. Les francs-maçons sont les descendants directs de ces prêtres égyptiens qui s’enfermaient sans doute pour faire croire qu’ils avaient quelque chose à cacher ; les adeptes d’autrefois y mettaient peut-être un peu plus de foi que les adeptes de nos jours, ayant la naïveté suffisante pour se tromper eux-mêmes. On sait que les francs-maçons réclament d’ailleurs l’Égypte pour patrie première, ce qui me fait supposer que cette philosophie, ces vérités perdues étaient un simple dogme social et religieux plus ou moins parfait. Ce dont on ne peut douter, c’est que le peuple égyptien a eu, un des premiers, la notion d’un Dieu unique et de l’immortalité de l’âme. Les pratiques du peuple étouffaient la haute notion ; mais elle existait pour les savants et les riches, car c’est chez ce peuple idolâtre, qui adorait des légumes, disent certains livres, que les Juifs ont pris leur Jehovah et leur paradis. La Bible a dû, en grande partie, être écrite en Égypte, ou tout au moins à l’aide de souvenirs rapportés d’Égypte. Le Pharaon de l’Écriture, celui qui persécuta les Juifs et éleva Moïse, pour le plus grand malheur de son peuple, ne fut autre que Ramsès le Grand. La petite tribu se révolta et fut chassée ; elle s’en alla, emportant avec elle les croyances et les mœurs, la civilisation du pays, et alla créer ailleurs une nationalité faite des débris de cette civilisation. C’est ainsi que nos sociétés modernes, en matière de philosophie religieuse, appartiennent encore à la nation qui vivait sur les bords du Nil, ily a trois mille ans.

Ramsès le Grand régna en conquérant et en législateur. Il soumit les peuples voisins et disciplina le sien. Il couvrit l’Égypte de constructions géantes pendant les longues années de son règne et mourut plein de gloire et de tristesse, devant sa grande œuvre que personne ne continuerait.

Je ne saurais suivre M. de Lanoye dans l’histoire courte et serrée qu’il a faite du grand roi. Il y a certainement là de longues recherches, une étude patiente et consciencieuse des documents. Je n’ai pu rapporter de cette lecture qu’une impression générale et personnelle. J’ai lu le livre avec la pensée d’y trouver au moins un des mots de l’énigme embrouillée que nous pose ce désert silencieux, encombré des ruines de villes muettes et mystérieuses. Sans doute, je ne suis guère plus savant aujourd’hui ; mais j’ai eu plaisir à étudier le problème avec un esprit droit et juste, qui expose clairement le résultat des travaux modernes sur l’Égypte.

Le Nil coule paisiblement dans le silence des ruines, et le bruit de ses flots, qui nous content peut-être l’histoire du passé, n’a pas encore été compris. On a tant bien que mal reconstruit les cités écroulées et on a essayé d’emplir les rues des foules mortes. Mais le ressort intérieur, le mécanisme secret de ce peuple ne me paraît pas avoir encore été trouvé. Il y a des lacunes dans son histoire, des obscurités dans l’état véritable de son âme et de son cœur. Nous avons vaguement la vision des dehors, nous ne pouvons pénétrer jusqu’à l’esprit. Mais, si mystérieuse qu’elle soit, avec ses sphinx aux lèvres éternellement fermées, cette terre, faite des poussières d’une civilisation, est une leçon haute et grave pour nos sociétés modernes qui parlent bien haut de leur éternité. Elle leur dit par son silence : « Les peuples, comme l’individu, passent sur la terre, et le vent efface leurs traces ; je n’ai pas même laissé le souvenir de ma réalité, et tout ce que l’on sait de moi est une légende que racontent mes ruines. »

Comme le dit M. de Lanoye, il y a pour nous, peuples modernes, une pensée de sympathie dans le souvenir des anciennes sociétés. Nous jouissons de leurs travaux, nous profitons de leurs souffrances. Il y aurait mauvaise grâce à ne pas aller nous agenouiller sur le sol de la grande nécropole. Ramsès est l’aïeul de notre Charlemagne et de notre Napoléon.