Mensonges/XI

Alphonse Lemerre, éditeur (p. 221-242).


XI


DÉCLARATIONS


Le rendez-vous avait été fixé pour le mardi suivant, à onze heures, dans le Salon Carré. Tandis qu’un fiacre la conduisait vers le vieux palais, Suzanne supputait, pour la dixième fois, les côtés dangereux de sa matinale escapade. « Non, ce n’est pas bien raisonnable, » concluait-elle, « et si Desforges sait que je suis sortie ? Bah ! il y a le dentiste…— Et si je rencontre quelqu’un de connaissance ? Ce n’est guère probable…— Hé bien ! je raconterai juste ce qu’il faut de la vérité. » C’était là un de ses grands principes : mentir le moins possible, se taire beaucoup, et ne jamais discuter les faits démontrés. Elle se voyait donc, disant à son mari, au baron lui-même, si le hasard rendait cette phrase nécessaire : « Je suis montée au Louvre en passant, ce matin. J’ai eu la bonne chance d’y trouver le jeune poète de la comtesse Komof, qui m’a un peu guidée dans le musée… Comme il a été intéressant ! … » — « Oui, » se répondait-elle à elle-même, « pour une fois cela passera… Mais ce serait fou de recommencer souvent… » D’autres idées s’emparaient d’elle alors, moins sèchement positives. L’attente de ce qui se passerait dans cette entrevue avec René la remuait plus profondément qu’elle n’aurait voulu. Elle avait joué à la madone avec lui, et le moment était venu de descendre de l’autel où le jeune homme l’avait admirée pieusement. Son instinct de femme avait combiné un plan hardi : amener le poète à une déclaration, répondre par un aveu de ses sentiments à elle, puis le fuir comme en proie au remords, afin de se ménager le retour qui lui conviendrait, à elle. Ce plan devait, en bouleversant le cœur de René, suspendre en lui tout jugement et faire absoudre chez elle toutes les folies. Il était hardi, mais subtil, et par-dessus tout il était simple. Il n’allait pas néanmoins sans de réelles difficultés. Que le poète traversât une minute de défiance, et tout était perdu. Suzanne eut un battement de cœur à cette pensée. Que de femmes se sont trouvées, comme elle, dans cette situation singulière, d’avoir mis le mensonge le plus complexe au service de leur sincérité, si bien qu’elles doivent continuer leur personnage factice, pour que leurs véritables sentiments obtiennent satisfaction ! Quand les hommes, pour qui ces femmes-là ont eu la tendre hypocrisie de jouer ainsi un rôle, découvrent ce mensonge, ils entrent d’ordinaire dans des indignations et des mépris qui attestent assez combien la vanité fait le fond de presque tous les amours. « Allons, » se dit Suzanne, « me voici à trembler comme une pensionnaire ! … » Elle sourit à cette pensée qui lui fut une douceur, parce qu’elle lui prouva une fois de plus la vérité du sentiment qu’elle éprouvait, et elle sourit encore au moment où, descendue de son fiacre, elle traversa la cour carrée, de reconnaître à la grande horloge qu’elle arrivait bien exactement à l’heure : « Toujours la pensionnaire ! … » se répéta-t-elle. Puis elle eut un petit passage de peur, à l’idée que si René arrivait, lui, derrière elle, il la verrait obligée de demander à un gardien l’entrée du musée, elle qui s’était vantée d’y venir sans cesse. Elle n’y avait pas mis trois fois les pieds dans sa vie, ces pieds fins qui traversaient la vaste cour dans leurs bottines lacées, comme s’ils avaient su le chemin depuis toujours. « Que je suis enfant ! » reprenait la voix intérieure, celle de l’élève de Desforges, instruite sur la vie comme un vieux diplomate. « Il est là-haut, à m’attendre, depuis une demi-heure ! » Elle ne put s’empêcher de jeter autour d’elle un regard inquisiteur, tandis qu’elle se renseignait auprès d’un des employés. Mais ses pressentiments de coquette ne l’avaient pas trompée, et elle ne fut pas plutôt à la porte qui débouche de la galerie d’Apollon sur le Salon Carré, qu’elle aperçut René, adossé contre la barre d’appui, au bas de la noble toile décorative de Véronèse qui représente la Madeleine lavant les pieds du Sauveur, et en face des célèbres Noces de Cana. Dans l’enfantillage de ses timidités, le pauvre garçon avait cru devoir s’endimancher de son mieux pour venir au-devant de cette femme, qui lui figurait, outre une madone, la « femme du monde, » — l’espèce d’entité vague et chimérique qui flotte devant le regard de tant de jeunes bourgeois, et leur résume le bizarre ensemble de leurs idées les plus fausses. Il avait la taille prise dans sa redingote la plus ajustée. Quoique le matin fût très froid, il n’avait point mis de pardessus. Il n’en possédait qu’un seul, et qui, datant du début de l’hiver, ne sortait pas de chez le tailleur où l’avait conduit son ami Larcher. Avec son chapeau haut de forme et tout neuf, ses gants neufs, ses bottines neuves, il était presque parvenu à se donner une tenue de gravure de mode qui contrastait assez comiquement avec sa physionomie romantique. Il aurait pu se rendre plus ridicule encore, que Suzanne aurait trouvé dans ce ridicule des raisons de le désirer davantage. Les femmes amoureuses sont ainsi. Elle se rendit compte qu’il avait eu peur de n’être pas assez beau pour lui plaire, et elle s’arrêta sur le pas de la porte, quelques secondes, afin de jouir de l’anxiété qu’exprimait le naïf visage du jeune homme. Quand il l’aperçut lui-même, quel soudain afflux de tout son sang sur ce visage qu’encadrait l’or soyeux de sa barbe blonde ! Quel éclair dans le bleu sombre et angoissé de ses yeux ! « C’est un bonheur qu’il n’y ait personne pour le voir m’aborder, » songea-t-elle ; mais la blanche lumière qui tombait du plafond vitré du salon n’éclairait, en dehors d’eux, que des peintres en train de disposer leur chevalet ou leur échelle pour le travail de la journée, et des touristes, leur guide à la main. Suzanne, qui s’assura de cette solitude par un simple regard, put donc se laisser aller au plaisir que lui causait le trouble de René s’avançant vers elle, et, d’une voix étouffée par l’émotion, il lui disait :

— « Ah ! je n’aurais jamais espéré que vous viendriez… »

— « Pourquoi donc ? » répondit-elle avec un air de candeur étonnée. « Vous me croyez donc bien incapable de me lever matin ? Mais quand je vais visiter mes pauvres, je suis debout et habillée dès les huit heures… » Et ce fut dit ! … Sur un ton à la fois modeste et gai, — celui d’une personne qui ne croit pas raconter d’elle-même quelque chose d’extraordinaire, tant il lui semble naturel d’être ainsi, le ton d’un officier qui dirait : « Quand nous chargions l’ennemi… » Le plaisant était que de sa vie elle n’avait hasardé la pointe de son pied dans un intérieur de pauvre. Elle avait horreur de la misère comme de la maladie, comme de la vieillesse, et son égoïsme élégant ignorait presque l’aumône. Mais celui qui, en ce moment, aurait dévoilé cet égoïsme à René, lui aurait paru le plus infâme des blasphémateurs. Elle resta une minute, après avoir laissé tomber cette phrase de sœur de charité laïque, à en savourer l’effet. Les yeux de René traduisaient cette foi béate qui semble à ces jolies comédiennes une dette si légitime qu’elles disent volontiers, de celui qui la leur refuse, qu’il n’a pas de cœur. Puis, comme pour se soustraire à une admiration qui gênait sa simplicité, elle reprit :

— « Vous oubliez que vous êtes mon guide aujourd’hui. Je ferai celle qui ne connaît rien de tous ces tableaux. Je verrai si nous avons les mêmes goûts. »

— « Mon Dieu ! » pensa René, « pourvu que je ne lui montre pas quelques toiles qui lui donnent une mauvaise opinion de moi ! … » Les femmes les plus médiocres excellent, pourvu qu’elles le veuillent, à mettre ainsi un homme qui leur est de tous points supérieur dans cette sensation d’infériorité. Mais déjà ils allaient, lui la conduisant auprès des chefs-d’œuvre qu’il supposait devoir lui plaire. Les grandes et les petites salles de ce cher musée, il les connaissait si bien ! Il n’y avait pas une de ces peintures à laquelle ne se rattachât le souvenir de quelque rêverie de sa jeunesse, tout entière passée à parer d’images de beauté la chapelle intime que nous portons tous en nous avant vingt ans, — pure chapelle que nos passions se chargent bien vite de transformer en un mauvais lieu ! Ces pâles, ces nobles fresques de Luini qui déploient leurs scènes pieuses dans l’étroite chambre, à droite du Salon Carré, qu’il était venu de fois prier devant elles, quand il souhaitait de donner à sa poésie le charme suave, la manière large et attendrissante du vieux maître lombard ! La sèche et puissante Mise en croix de Mantegna, dans l’autre petite salle, à l’entrée de la grande galerie, portion détachée du magnifique tableau de l’église San-Zeno à Vérone, il en avait repu ses yeux des heures entières, comme aussi du plus adorable des Raphaëls, de ce saint Georges qui assène un si furieux coup d’épée au dragon, — héros idéal en train d’éperonner un cheval blanc caparaçonné de harnais roses, sur une pelouse verte et fraîche, comme la jeunesse, comme l’espérance ! Mais les portraits surtout avaient fait l’objet de ses plus fervents pèlerinages, depuis ceux d’Holbein, de Philippe de Champaigne et du Titien, jusqu’à celui de cette femme fine et mystérieuse, attribuée simplement par le catalogue à l’école vénitienne, et qui porte un chiffre dans sa chevelure. Il aimait à croire, avec un habile commentateur, que ce chiffre signifie Barbarelli et Cecilia— le nom du Giorgione et celui de la maîtresse pour laquelle la légende veut que ce grand artiste soit mort. Cette romanesque et tragique légende, il l’avait racontée jadis à Rosalie, dans une visite au Louvre et à cette même place, devant ce même portrait. Il se surprit la racontant à Suzanne, presque avec les mêmes mots :

— « Le peintre l’aimait, et elle l’a trahi pour un de ses amis… Il s’est représenté lui-même dans un tableau qui est à Vienne, regardant avec ses beaux yeux tristes cet ami qui s’approche de lui, et dans la main de ce Judas, placée derrière le dos, brille le manche d’un poignard… »

Oui, les mêmes mots ! … Quand il les avait dits à Rosalie, elle avait levé vers lui ses prunelles où se lisait distinctement cette phrase : « Comment peut-on trahir celui qui vous aime ? … » Mais elle ne l’avait pas prononcée, au lieu que Suzanne, après avoir fixé avec une curiosité singulière l’énigmatique femme aux lèvres minces, au regard profond, soupira en secouant sa tête blonde :

— « Et elle a un air tellement doux. C’est effrayant de penser que l’on peut mentir avec une physionomie si pure ! … »

Tout en parlant, elle aussi tournait vers le jeune homme ses prunelles, aussi claires que celles de Rosalie étaient sombres, et il sentit un étrange remords lui serrer le cœur. Par une de ces ironies de la vie intérieure, comme en produit le secret contraste des consciences, Suzanne, heureuse, jusqu’au ravissement, de cette promenade parmi les toiles qu’elles faisait semblant de regarder, s’amusait avec délices de l’impression que sa beauté produisait sur son compagnon, et pas une ombre ne passait sur son bonheur, tandis que lui, le candide enfant, se reprochait, comme une double perfidie, de conduire cette idéale créature à travers ces salles où il s’était déjà promené avec une autre ! La fatale comparaison qui, depuis sa rencontre avec madame Moraines, pâlissait, décolorait dans son esprit la pauvre petite Offarel, s’imposait plus forte que jamais. Le fantôme de sa fiancée flottait devant lui, humble comme elle, et il regardait Suzanne marcher, sœur vivante des beautés aristocratiques évoquées sur les toiles par les maîtres anciens. Ses cheveux dorés brillaient sous le chapeau du matin. Son buste se moulait dans une espèce de courte jaquette en astrakan. La petite étoffe grise de sa jupe tombait en plis souples. Elle tenait à la main un manchon, assorti à son corsage, d’où s’échappait un coin de mouchoir brodé, et elle élevait par instants ce petit manchon au-dessus de ses yeux, afin de se ménager le jour nécessaire à bien voir le tableau. Ah ! comment la présente n’eût-elle pas eu raison de l’absente, et la femme élégante de la modeste, de la simple jeune fille, — d’autant plus que chez Suzanne, toutes les délicatesses du goût esthétique le plus raffiné semblaient s’unir à ce charme exquis d’aspect et d’attitude ? Elle qui n’aurait pas su distinguer un Rembrandt d’un Pérugin, ou un Ribeira d’un Watteau, tant son ignorance était absolue ; elle avait une façon d’écouter ce que lui disait René, et un art d’abonder dans le sens de ses idées, qui aurait fait illusion à de plus habiles connaisseurs du mensonge féminin, que ce poète de vingt-cinq ans. Il y avait même pour lui dans cette promenade quelque chose de si complet, une telle réalisation de ses plus secrètes chimères que cet extrême atteint lui faisait mal. L’heure avançait, et il se sentait saisi d’une émotion indéfinissable où tout se mélangeait : l’excitation nerveuse où la vue des chefs-d’œuvre jette toujours un artiste, le remords d’une coupable duplicité, comme d’une profanation de son passé par son présent, et de son présent par son passé, le sentiment aussi de la fuite irréparable de cette heure. Oui, elle s’en allait, cette heure douce que tant d’heures suivraient, vides, froides, noires, et jamais, non, jamais, il n’oserait demander à son adorable compagne de recommencer cette promenade ! Elle, la spirituelle épicurienne, était en train de prolonger le délice de cette possession morale du jeune homme, comme elle aurait prolongé le délice d’une possession physique. Voluptueusement, savamment, elle l’étudiait, sans en avoir l’air, du coin de son œil bleu, si doux entre ses longs cils d’or. Elle ne se rendait pas un compte exact de toutes les nuances d’idées qu’il traversait. Elle le connaissait déjà très bien dans l’intime de sa nature, mais elle ignorait presque tout des faits positifs de son existence, au point qu’elle se demandait parfois avec un tressaillement s’il n’était pas vierge. Elle ne pouvait pas suivre le détail des variations de sa pensée, mais elle n’avait pas de peine à constater qu’il la regardait maintenant beaucoup plus que les tableaux, et aussi qu’il roulait dans la détresse, minute par minute. Elle l’attribuait, cette détresse, à une brûlure de timidité qui lui plaisait tant à rencontrer. Elle y sentait un désir de sa personne, aussi passionné que craintif et respectueux. Et que cela lui plaisait d’être désirée, avec cette pudeur ! Elle mesurait mieux l’abîme qui séparait son petit René, — comme elle l’appelait déjà tout bas, pour elle seule, — des hardis et redoutables viveurs qui composaient son milieu habituel. Ses regards, à lui, ne la déshabillaient pas. Ils l’aimaient. Ils souffraient aussi, et cette souffrance la décida enfin à se faire faire cette déclaration qu’elle s’était promis de provoquer.

— « Ah ! mon Dieu ! » s’écria-t-elle tout d’un coup, en s’appuyant d’une main à la barre qui court le long des tableaux, et levant vers René un visage où le sourire dissimulait une douleur aiguë. « Ce n’est rien, » ajouta-t-elle en voyant le jeune homme bouleversé, « je me suis un peu tourné le pied sur ce parquet glissant… » et, debout sur une de ses jambes et avançant ce pied soi-disant malade, elle le remua dans sa souple bottine, avec un gracieux effort. « Dix minutes de repos, et il n’y paraîtra plus, mais il faut que vous me serviez de bâton de vieillesse… »

Elle prononça ce triste mot avec sa bouche jeune, et elle prit le bras du poète qui l’aida presque pieusement à marcher, sans se douter que cet accident imaginaire n’était qu’un petit épisode de plus dans l’amoureuse comédie où il jouait son rôle, lui, de bonne foi. Elle avait soin de s’incliner un peu, pour que cette légère pesée de son corps redoublât en lui l’ardeur du désir, pour que sa gorge frôlât le coude du jeune homme et le fît tressaillir, pour que cette sensation du mouvement communiqué achevât de le griser. Et ce manège réussit trop bien. Il ne pouvait même plus parler, envahi qu’il était, pénétré, possédé par la présence de cette femme dont il respirait maintenant, d’une manière plus distincte, l’imperceptible parfum. À peine s’il se hasardait à la regarder, et il rencontrait alors, tout près de lui, ce profil, à la fois mutin et fier, cette joue comme idéalement rosée, la pourpre vive de ces lèvres sinueuses qu’un joli sourire de tendre malice plissait par instants, puis, quand leurs yeux se croisaient, ce sourire se changeait en une expression de sympathie ouverte qui rassurait la timidité de René. Cela, elle le sentait à la façon plus hardie dont il lui donnait le bras. Elle avait eu bien soin de choisir pour cette hypocrisie de sa fausse entorse une des salles les plus isolées qu’ils eussent traversées, celle des Lesueur. Ils suivirent ainsi, au bras l’un de l’autre, un petit couloir ; ils entrèrent dans une des galeries de l’école française, et ils arrivèrent dans un salon, à cette époque-là tout sombre et désert, celui où se trouvaient appendus les grands tableaux de Lebrun représentant les victoires d’Alexandre. La galerie des Ingres et des Delacroix, qui débouche aujourd’hui sur ce salon, n’était pas ouverte alors, et au milieu se trouvait un grand divan rond garni de velours vert. C’était un coin, à cette heure-là et au milieu de Paris, plus abandonné qu’une salle de musée de province, et où l’on pouvait causer indéfiniment sans autre témoin que le gardien qui s’occupait lui-même à bavarder avec son collègue de la pièce voisine. Suzanne avisa cette place d’un coup d’œil ; elle dit à René en lui montrant le canapé :

— « Voulez-vous que nous nous asseyions là un instant ? Je suis déjà mieux… »

Il y eut entre eux un nouveau passage de silence. Tout les enveloppait de solitude, depuis le bruit de la cour du Carrousel qui leur arrivait, indistinct, par les deux hautes fenêtres, jusqu’à la demi-clarté de la salle. La détresse du jeune homme augmentait encore par ce tête-à-tête, qui aurait dû lui être un encouragement à se déclarer. Il se disait : « Qu’elle est jolie ! Qu’elle est fine ! … Et elle va s’en aller, et je ne la verrai plus. Je dois tant lui déplaire, je me sens paralysé près d’elle, incapable, de parler. » — « Jamais, » songeait Suzanne, « je n’aurai une meilleure occasion. »

— « Vous êtes triste, » reprit-elle tout haut, et le regardant avec des yeux où la coquetterie se déguisait en une sympathie affectueuse, presque celle d’une sœur : « Je l’ai bien vu dès mon arrivée, » continua-t-elle, « mais je ne suis pas assez votre amie pour que vous me disiez vos peines… »

— « Non, » fit René, « je ne suis pas triste. Comment le serais-je ? puisque je n’ai que des sujets de bonheur… »

Elle le regarda de nouveau avec une physionomie de surprise et d’interrogation qui signifiait : « Ces sujets de bonheur, dites-les-moi donc… » René crut lire cette demande en effet dans ces claires prunelles ; mais il n’osa pas comprendre. Il se jugeait, en toute sincérité de conscience, tellement inférieur à cette femme, que même découvrir, en entier, le culte qu’il lui avait déjà voué, lui paraissait au-dessus de ses forces. Tout le séduisant manège de Suzanne, dans lequel il lui était impossible de reconnaître un calcul, cesserait du coup s’il parlait, et il reprit, comme si sa phrase se fût appliquée seulement aux circonstances générales de sa vie :

— « Claude Larcher me le dit souvent, que je n’aurai pas de plus belle époque dans ma destinée littéraire. Il y a quatre moments, prétend-il, dans l’existence d’un écrivain : celui où on l’ignore, celui où on l’acclame pour désespérer ses aînés, celui où on le diffame, parce qu’il triomphe ; le quatrième, où on lui pardonne, parce qu’on l’oublie… Ah ! que je regrette que vous ne le connaissiez pas mieux, il vous plairait tant ! … Si vous saviez comme il aime les Lettres, c’est pour lui une religion ! … »

— « Il est un peu trop naïf tout de même, » songea Suzanne, mais elle était trop intéressée au résultat de cet entretien pour se laisser aller à un mouvement d’impatience. Elle s’empara de ce que René venait de dire, et elle répondit, interrompant ainsi l’éloge inutile de Claude : « Une religion ! … C’est vrai, vous sentez ainsi, vous autres… J’ai une de mes amies qui en a fait la mélancolique expérience et qui me le répète toujours : une femme ne devrait pas s’attacher à un artiste. Il ne l’aimera jamais autant qu’il aime son art… »

Elle prit, pour rappeler cette parole prêtée gratuitement à cette amie, aussi imaginaire que l’entorse, une physionomie douloureuse ; ses lèvres rouges s’ouvrirent dans un léger soupir, celui d’une âme qui a reçu de navrantes confidences, et qui prévoit, qui pressent pour elle-même des douleurs pareilles.

— « Mais c’est vous qui êtes triste, » dit René, saisi par l’altération soudaine de ce joli visage.

— « Allons donc ! … » pensa-t-elle, et tout haut : « Laissons cela. Qu’est-ce que mes tristesses à moi peuvent vous faire ? »

— « Croyez-vous donc, » repartit René, « que vous soyez pour moi une indifférente ? »

— « Indifférente ? … non, » fit-elle en secouant la tête ; « mais quand vous m’aurez quittée, penserez-vous à moi autrement qu’à une personne sympathique, rencontrée par hasard, oubliée de même ? »

Jamais elle n’avait paru aussi délicieuse à René qu’en prononçant ces paroles, qui allaient jusqu’à l’extrémité de ce qu’elle pouvait se permettre sans détruire son œuvre. Sa main gantée était posée sur le canapé de velours, tout près du jeune homme. Il osa la prendre. Elle ne la retira pas. Ses yeux semblaient fixer une vision à travers l’espace. Avait-elle seulement pris garde au geste de René ? Il y a des femmes qui ont ainsi une façon céleste de ne pas s’apercevoir des familiarités que l’on se permet avec leur personne. René serra cette petite main, et, comme elle ne le repoussait pas, il commença de parler, d’une voix que l’émotion rendait sourde, plus encore que la prudence :

— « Oui, vous devez penser cela, et je n’ai pas le droit de m’en étonner. Pourquoi croiriez-vous que mes sentiments à votre égard sont d’une autre sorte que ceux des jeunes gens que vous rencontrez dans le monde ? … Et cependant, si je vous disais que, depuis le jour où je vous ai parlé chez madame Komof, ma vie a changé, et pour toujours.— Ah ! ne souriez pas.— Oui ! pour toujours ! — Si je vous disais que je n’ai plus nourri qu’un désir : vous revoir ; que je suis monté chez vous, le cœur battant ; que chaque heure, depuis lors, a augmenté ma folie ; que je suis arrivé ici dans un ravissement et que je vais vous quitter dans un désespoir… Ah ! vous ne me croyez pas… On admet cela dans les romans, ces passions qui vous envahissent le cœur, en entier, tout d’un coup et à jamais… Est-ce que cela arrive dans la vie ? … »

Il s’arrêta, éperdu des phrases qu’il venait de prononcer. Il avait, en achevant de parler, cette impression étrange qui nous étreint, lorsque, dans un rêve, nous nous écoutons nous-même dire notre secret précisément à la personne à qui nous devrions nous cacher le mieux. Elle l’avait écouté, les yeux fixés devant elle, absorbée toujours. Mais ses paupières battaient plus vite, sa respiration se faisait plus courte. Sa petite main trembla dans la main de René. Ce fut pour lui une surprise si saisissante, quelque chose de si enivrant aussi, qu’il eut le courage de reprendre :

— « Pardon, pardon de vous parler comme je le fais ! Si vous saviez ! … C’est enfantin et c’est fou ! … Quand je vous ai vue pour la première fois, c’est comme si je vous avais reconnue. Vous ressemblez tant à la femme que j’ai rêvé de rencontrer, depuis que j’ai un cœur ! … Avant cette rencontre, je croyais vivre, je croyais sentir… Ah ! que j’étais fou ! … Ah ! que je suis fou ! … Je me perds à vos yeux, je me suis perdu.— Mais du moins je vous aurai dit que je vous aimais… Vous le saurez. Vous ferez de moi ensuite ce que vous voudrez.— Mon Dieu ! que je vous aime ! que je vous aime ! … »

Comme il la regardait avec idolâtrie, tout en répétant ces mots où se soulageait toute sa fièvre intérieure, il vit deux larmes tomber des yeux de Suzanne, deux lentes et douces larmes qui coulèrent sur ses joues roses, en y laissant comme des raies. Il ignorait que la plupart des femmes pleurent ainsi comme elles veulent, pourvu qu’elles soient un peu nerveuses. Ces deux pauvres larmes achevèrent de l’affoler.

— « Ah ! » s’écria-t-il, « vous pleurez ! … Vous… »

— « N’achevez pas, » interrompit Suzanne en lui mettant la main sur la bouche et se retirant de René. Elle fixait sur lui des yeux où la passion se mêlait à une espèce d’étonnement épouvanté. « Oui, vous m’avez touchée ! Vous m’avez fait découvrir en moi-même des abîmes que je ne soupçonnais pas… Ah ! j’ai peur, peur de vous, peur de moi, peur d’être ici… Non ! nous ne devons plus nous revoir. Je ne suis pas libre. Je ne devais pas écouter ce que j’ai écouté… » Elle se tut, puis, lui prenant la main d’elle-même : « Pourquoi vous mentir ? … Tout ce que vous sentez, je le sens peut-être. Je ne le savais pas, je vous le jure, avant cette minute. Cette sympathie à laquelle je cédais et qui m’a fait venir vous rejoindre ce matin… Mon Dieu ! … Ah ! je comprends, je comprends… Malheureuse, comme le cœur se laisse surprendre ! … »

De nouvelles larmes tremblèrent à la pointe de ses cils. René se trouvait si bouleversé par les paroles qu’il venait de prononcer et d’entendre, qu’il ne put rien répondre, sinon :

— « Dites-moi seulement que vous me pardonnez…. »

— « Oui, je vous pardonne, » répondit-elle en pressant sa main à lui faire mal, puis, d’une voix grave : « Je sens que je vous aime aussi… » Et, comme réveillée d’un songe : « Adieu, je vous défends de me suivre. C’est la dernière fois que nous nous serons parlé… »

Elle se leva. Son front était menaçant, ses regards trahissaient tous les effarouchements de l’honneur révolté. Il ne s’agissait plus du pied tourné sur le parquet glissant, ni de lassitude. Elle partit tout droit devant elle, et d’un air si courroucé que le jeune homme, écrasé par la scène qu’il venait d’affronter, la vit s’en aller, immobile, sans rien faire pour la retenir. Elle avait disparu depuis plusieurs minutes, lorsqu’il s’élança du côté par où elle s’était échappée. Il ne la trouva point. Tandis qu’il descendait un escalier, puis un autre, elle avait déjà traversé la cour carrée, et elle montait dans un fiacre qui l’emportait vers la rue Murillo. Elle était, dans ce coin de voiture, à la fois toute malicieuse et tout attendrie. Pendant le temps que René emploierait à chercher les moyens de la faire revenir sur sa résolution de rupture absolue, il ne réfléchirait pas à la rapidité avec laquelle sa pseudo-madone s’était laissé faire et avait fait elle-même une déclaration d’amour. Voilà pour la malice. Et le souvenir des phrases du jeune homme, de son visage transfiguré par l’émotion, de ses yeux exaltés, la ravissait, comme une promesse du plus ardent amour. Voilà pour l’attendrissement. Et elle caressait déjà le projet de lui appartenir, chez lui, dans cet intérieur si calme, si discret, si retiré, qu’il lui avait dépeint. Il allait lui écrire une fois, deux fois, elle ne répondrait pas. À la troisième ou à la quatrième lettre, elle ferait semblant de croire à un projet de suicide et elle tomberait chez lui— pour le sauver ! Comme elle en était là de ses réflexions, le hasard, ironique parfois à l’égal d’un méchant compère, lui fit apercevoir le baron Desforges qui traversait le boulevard Haussmann. Il se rendait chez elle sans doute pour lui demander à déjeuner. Elle regarda la mignonne montre d’or qu’elle portait pendue à un bracelet, il était à peine midi vingt. Elle serait rentrée bien à temps, et, après la joie de sa matinée, ce lui fut un plaisir exquis de baisser un peu le rideau de la portière en passant tout près de son amant, qui ne la vit pas.