Mensonges/II

Alphonse Lemerre, éditeur (p. 21-40).


II


ÂMES NAÏVES


Ce fut donc avec une mine souriante, presque railleuse, que Claude entra dans l’étroite salle à manger où se trouvait rassemblée « la compagnie, » comme disait Françoise : René d’abord, le héros de ce qui semblait à toute la maison une aventure extraordinaire, madame Fresneau et son mari, enfin madame Offarel, la femme d’un sous-chef de bureau au ministère de la guerre, avec ses deux filles, Angélique et Rosalie. Ces six personnes étaient rangées autour de la table en noyer, et assises sur des chaises du même bois que recouvrait une étoffe en crin noir rendue luisante par l’usage. Ce mobilier de salle à manger, acheté par l’avoué de province lors de son installation, s’était conservé intact depuis le départ de Vouziers, grâce à des soins d’une minutie hollandaise. Un poêle mobile, engagé dans la cheminée, alourdissait l’atmosphère de la pièce déjà resserrée, et attestait l’économie de la ménagère. Émilie n’admettait le feu de bois que dans la chambre de René. Une lampe de porcelaine suspendue à des chaînettes de cuivre éclairait le cercle des têtes qui se tournèrent du côté du visiteur, et ses derniers reflets venaient mourir sur le mur tendu d’un papier à ramages jaunâtres où miroitaient quelques plats anciens. Sous ce coup de lumière, les jeux divers des physionomies apparurent plus vivement à l’écrivain qui entrait. D’ailleurs, les sympathies et les antipathies ne se dissimulent guère dans le petit monde : l’animal humain y est moins apprivoisé, moins usé aussi par le mensonge continu des politesses. Émilie tendit la main à Claude, geste rare chez elle, avec un sourire ouvert sur ses lèvres heureuses, avec un éclair dans ses yeux bruns ; tout son être exprimait sa franche joie à voir quelqu’un par qui elle sentait son frère aimé.

— « N’est-ce pas, que son habit lui va bien ? … » Ce fut un des premiers mots qu’elle dit au nouveau venu, avant qu’il eût échangé les premiers saluts avec les assistants et pris place lui-même dans le cercle. Et c’était vrai que René présentait en ce moment un exemplaire accompli de cette sorte de créature si rare à Paris : un beau jeune homme. À vingt-cinq ans, l’auteur du Sigisbée offrait encore aux regards ce front sans rides, ces joues fraîches, cette bouche pure et ces yeux clairs qui témoignent d’une âme entière et d’un tempérament inattaqué. Il ressemblait beaucoup au médaillon, trop peu connu, que le sculpteur David a exécuté d’après Alfred de Musset adolescent. Mais la chevelure épaisse de René, sa barbe blonde et déjà abondante, ses épaules carrées, corrigeaient, par un air de robustesse et de santé, ce que le masque du poète des Nuits garde d’un peu efféminé, de presque trop frêle. Les yeux surtout, d’un bleu d’ordinaire très sombre, traduisaient en ce moment un bonheur naïf et sans mélange, et l’exclamation d’Émilie était justifiée par une grâce native qui se révélait même sous le frac de soirée et dans cette tenue inusitée. La prévoyance de la tendre sœur était allée jusqu’à songer aux petits boutons d’or du plastron et des manchettes, qu’elle avait achetés, sur ses économies, chez un bijoutier de la rue de la Paix, après avoir demandé mystérieusement conseil à Claude. C’était elle-même qui avait noué le nœud de la cravate de son frère, elle-même qui avait inspecté cette toilette de mondain avec les mêmes soins qu’elle avait mis, quatorze ans plus tôt, à inspecter la toilette de premier communiant de ce frère idolâtré.

— « Pauvre sœur, » fit ce dernier avec un joli rire qui découvrit ses dents blanches et bien rangées, « pardonnez-lui, Claude, je suis sa seule coquetterie… »

— « Hé bien ! Vous nous débauchez encore René ? » dit à son tour Fresneau en prenant la main de Larcher. Le professeur commençait à grisonner. Il était très grand et lourd d’encolure, avec des cheveux mal peignés et une barbe non faite. Il avait, étalées devant lui et couvertes de notes au crayon, des feuilles de papier à grandes marges, ses copies du lendemain. Il les ramassa en ajoutant : « Vous ne connaissez plus cette corvée de la correction des devoirs, heureux homme ! … Prenez-vous un petit verre pour vous réchauffer ? » Il soulevait un carafon à demi rempli d’eau-de-vie et qui était demeuré, le café une fois emporté, sur la table de cette pièce qui servait de salon, dans le train ordinaire de la vie.— Le vrai salon, situé lui aussi sur le devant, n’était occupé que dans les occasions solennelles…— « Une cigarette ? … » ajouta Fresneau en tendant un bol rempli d’un tabac brunâtre qui s’échevelait autour d’un cahier de papier.

Claude eut un geste de dénégation, tout en s’inclinant pour saluer les trois autres dames, sans qu’aucune lui tendît la main. Elles travaillaient, la mère à un bas de laine bleue qu’elle tricotait en grattant par moments sa tête avec une des aiguilles, les deux demoiselles à un ouvrage de broderie appliqué sur de la toile cirée verte. Les cheveux de la mère étaient tout blancs, sa figure ridée et carrée ; à travers les lunettes qui se tenaient tant bien que mal sur son nez un peu court, ses yeux envoyèrent à l’arrivant un regard de profonde aversion. Une des deux filles, Angélique, réprima un sourire parce que l’écrivain, en s’asseyant entre Émilie et René, avait dit : « Je me mettrai ici… » et prononcé mettrai comme si l'e de ce mot eût été muet, — incorrigible défaut dès longtemps remarqué par la jeune personne. Elle appartenait, avec ses yeux noirs, à la fois futés et fugaces, avec ses rougeurs aussi faciles que ses rires, à la grande espèce des timides moqueuses. Quant à la seconde des deux sœurs, Rosalie, elle avait incliné la tête sans lever ses beaux yeux, aussi noirs que ceux de sa sœur, mais d’une expression douce et craintive. Quelques minutes plus tard les paupières qui voilaient ses yeux se déplièrent, elle regarda du côté de René, et son aiguille trembla entre ses doigts en suivant le dessin qui indiquait la préparation de la broderie. Elle pencha sa tête davantage encore, et ses cheveux châtains brillèrent sous la lampe. Rien de ce petit manège n’avait échappé à Claude. Il connaissait de longue date les habitudes et les caractères de ces dames Offarel, — comme disait Fresneau avec une formule toute provinciale. Elles avaient dû venir dès sept heures, aussitôt après leur dîner pris dans leur appartement de la rue de Bagneux, tout auprès. Le père Offarel les avait amenées ; il avait gagné de là le café Tabourey, au coin de l’Odéon, et il y lisait avec conscience tous les journaux. Claude n’avait pas eu beaucoup de peine à deviner que la vieille madame Offarel nourrissait le rêve d’un mariage entre Rosalie et René ; il soupçonnait son jeune ami d’avoir encouragé cette espérance par un goût instinctif pour le romanesque, et il ne doutait pas que Rosalie ne se fût prise, elle, plus sérieusement qu’il n’aurait fallu, à l’attrait de l’esprit et de la jolie physionomie du poète. Il sentait si bien que la jeune fille l’aimait et le redoutait à la fois, lui, Claude Larcher. Elle l’aimait parce qu’il était dévoué à René ; elle le redoutait parce qu’il entraînait ce dernier dans un courant nouveau d’événements. Pour l’innocente enfant, comme pour tous les membres de ce petit cercle, la soirée chez madame Komof revêtait les apparences d’une expédition lointaine, dans un pays fantastique et inexploré. Chacun y plaçait des espérances chimériques ou des appréhensions folles. Émilie Fresneau, qui avait toujours caressé pour son frère des ambitions démesurées, le voyait accoudé à une cheminée, disant des vers au milieu d’une assemblée de duchesses, aimé par une « princesse russe. » Quand elle prononçait ces deux mots, l’inconnu de toutes les supériorités sociales se développait devant ses songes. Rosalie, elle, était la victime de la plus aiguë des perspicacités, celle de la femme qui aime. Les yeux de René l’épouvantaient, quoiqu’elle se le reprochât, par la joie absolue qu’ils exprimaient d’aller dans un monde où elle, sa demi-fiancée, ne pouvait pas aller. Ils étaient bien autrement liés que n’imaginait Claude, s’étant fait l’un à l’autre des promesses secrètes, par un soir de printemps de l’année dernière. René, à ce moment-là, était inconnu. Elle l’avait pour elle toute seule. Il trouvait tout charmant d’elle, et tout insipide sans elle. Aujourd’hui elle entrevoyait, du fond d’une ignorance qu’illuminait son inconsciente jalousie, de quelles dangereuses comparaisons elle était menacée. Avec ses robes coupées à la maison et où gauchissait sa jolie taille, avec ses chaussures achetées toutes faites et où se perdait son pied menu, avec la modestie de ses cols blancs et de ses pauvres manchettes, elle se sentait comme devenir humble à la pensée des grandes dames qu’allait rencontrer René. Voilà pourquoi son aiguille tremblait, pourquoi ses paupières battaient plus vite, pourquoi son cœur se serrait d’une vague épouvante, tandis que le professeur insistait afin que Claude acceptât un verre de liqueur et roulât une cigarette de maryland :

— « C’est de l’excellente eau-de-vie de cidre qu’un de mes élèves m’a envoyée de Normandie… Non vraiment ? … Mais vous l’aimiez autrefois… Vous rappelez-vous lorsque nous donnions des cours chez le Vanaboste ? … Quatre heures par jour, y compris le jeudi, et les copies. Cent cinquante francs par mois ! … Étions-nous gais en ce temps-là ? … Nous avions un quart d’heure entre les deux classes, durant lequel vous me conduisiez rue Saint-Jacques, je vois encore la petite salle du café, boire un verre de cette eau-de-vie pour nous soutenir. Vous appeliez cela vous durcir l’artère, sous prétexte que l’homme a l’âge de ses artères et que l’alcool diminue leur élasticité… »

— « J’avais douze ans de moins, » dit Claude en riant de ce souvenir, « et pas de rhumatismes… »

— « Ça ne doit pas être très sain, » reprit aigrement madame Offarel, « de sortir presque tous les soirs, et ces grands dîners, avec leurs vins fins et leur cuisine épicée, voilà qui vous brûle le sang. »

— « Laissez donc, » fit Émilie avec vivacité, « nous avons eu le plaisir d’avoir M. Larcher à notre table, vous ne savez pas comme il est sobre… Et puis, on peut bien se coucher un peu tard, quand on a la liberté de dormir la grasse matinée. René nous a dit que c’est si tranquille chez vous, » ajouta-t-elle en s’adressant à l’écrivain d’une manière directe, « et si charmant… »

— « Si tranquille, oui… J’ai déniché un petit appartement dans un vieil hôtel de la rue de Varenne, dont je me trouve être aujourd’hui par hasard le seul locataire. Quand les persiennes sont fermées, je pourrais me croire au milieu de la nuit. Je n’entends que les sonneries des cloches d’un couvent qui est tout auprès, et la rumeur de Paris, si loin, si loin. »

— « J’ai toujours ouï dire qu’une heure de sommeil avant minuit vaut mieux que deux après, » interrompit la vieille dame que la douceur de Claude exaspérait. Elle lui en voulait, sans trop en comprendre la vraie raison, moins encore pour l’influence exercée sur René que par une profonde antipathie de nature. Elle se sentait étudiée par ce personnage aux yeux inquisiteurs, aux manières recherchées, aux sourires pour elle inexplicables ; elle en éprouvait une impression de malaise qui se traduisait en brusques attaques. Elle ajouta : « D’ailleurs M. René n’aura pas ce repos ici. À quelle heure finira cette soirée chez cette comtesse ? … » Elle prononçait c’te pour cette, comme les gens du peuple.

— « Je ne sais pas, » répartit Claude que les rancunes mal dissimulées de son ennemie divertissaient, « on jouera le Sigisbée vers les dix heures et demie… et on soupera vers les minuit et demi, une heure… »

— « M. René sera couché vers les deux heures, alors, » reprit madame Offarel avec cette visible satisfaction d’une personne agressive qui assène à un interlocuteur quelque argument irréfutable, « et comme M. Fresneau s’en va vers les sept heures et que, dès les six, Françoise est là à faziller… »

— « Allons, allons, une fois n’est pas coutume, » fit Émilie avec une certaine impatience, en coupant la parole à la grondeuse, dont elle prévoyait quelque algarade, et pour changer le cours de la causerie en flattant une manie de la vieille dame : — « Vous ne nous avez pas dit si Cendrillon est revenue définitivement ? »

Cendrillon était une chatte grise qui avait été donnée par madame Offarel à un jeune homme de leurs amis, un monsieur Jacques Passart, professeur de dessin, qu’un goût commun pour l’aquarelle avait lié avec le sous-chef de bureau. C’étaient là les deux vices du ménage : la peinture pour le mari, qui lavait ses paysages jusque dans son bureau ; la gent féline pour la femme, qui avait eu jusqu’à cinq pensionnaires de cette espèce dans le logement de la rue de Bagneux, — un rez-de-chaussée comme celui des Fresneau, et agrémenté aussi d’un jardinet. Jacques Passart, qui nourrissait pour Rosalie un amour malheureux, s’était si souvent confondu en exclamations devant la gentillesse de Cendrette ou Cendrinette, comme disait madame Offarel, que cette dernière lui avait donné la petite chatte. Après un séjour de trois mois dans la chambre que Passart occupait à un cinquième étage de la rue du Cherche-Midi, la pauvre Cendrillon avait fait ses petits. On lui en avait tué deux sur trois, et elle s’était sauvée, emportant le troisième. Passart n’avait pas osé parler de cette fuite. Deux jours après, madame Offarel avait entendu un grattement à la porte du jardin. « C’est singulier, » avait-elle dit en vérifiant le nombre des chats étendus, l’un sur le duvet de son lit, l’autre sur l’unique canapé, le dernier sur le marbre de la cheminée. « Ils sont là tous trois, et l’on gratte. » Elle avait ouvert, et Cendrillon était entrée, dressant son museau, arquant son dos, frottant sa tête contre son ancienne maîtresse, enfin mille amitiés qui avaient ravi la bonne dame. Puis, le lendemain matin, plus de Cendrillon. Cette visite, rendue plus mystérieuse par l’aveu que Passart avait dû faire de sa négligence à surveiller la précieuse chatte, avait été, la veille, un objet d’interminables raisonnements de madame Offarel à Émilie, et le fait de n’en avoir pas encore parlé de la soirée, révélait toute l’importance attachée par la mère de Rosalie à l’entrée de René dans le beau monde, comme elle disait encore :

— « Ah ! Cendrillon ! … » reprit-elle, avec un mélange de son aigreur actuelle et de l’enthousiasme que lui inspirait le souvenir de la gracieuse bête. « Mais monsieur René se la rappelle-t-il seulement ? » Et, sur un signe du jeune homme qu’il n’avait pas oublié cette intéressante personne : « Hé bien ! elle est revenue, ce matin, avec son petit, qu’elle tenait dans sa gueule et qu’elle a mis à mes pieds pour me l’offrir… Oui, elle me regardait… Elle était venue, l’autre jour, afin de voir si je voulais bien encore d’elle, et maintenant elle me demandait de prendre aussi son chaton… Ça vaut mieux d’aimer les bêtes que les gens, » ajouta-t-elle en manière de conclusion, « elles sont plus fidèles. »

— « Admirable trait d’instinct ! » s’écria Fresneau qui recommençait de zébrer ses copies d’indications cabalistiques. « Je le citerai à mon cours… » — Le pauvre homme, sorte de maître Jacques du professorat, enseignait la philosophie dans une école préparatoire au baccalauréat, le latin ailleurs, ailleurs encore l’histoire, et jusqu’à l’anglais qu’il savait à peine prononcer. À ce régime il avait contracté cette habitude, propre aux vieux universitaires, de conférencer à perte de vue et à toute occasion. Ce merveilleux retour de Cendrillon au logis natal lui fut un texte à disserter indéfiniment. Il allait, racontant anecdotes sur anecdotes, et oubliant ses copies, — en apparence ; car l’excellent homme, et si faible qu’il n’avait jamais su tenir en paix une classe de dix élèves, trouvait à son service toutes les finesses de l’observateur lorsqu’il s’agissait de sa femme. Tandis que son crayon courait dans les marges des devoirs de ses écoliers, il avait perçu distinctement l’hostilité de madame Offarel et deviné à l’accent d’Émilie qu’elle n’était pas rassurée sur l’issue d’une conversation engagée de la sorte. Et le professeur prolongeait son monologue pour donner aux nerfs de l’acariâtre bourgeoise le temps de se calmer. Il n’eut pas à soutenir ce rôle bien longtemps. Un nouveau coup de sonnette retentit…

— « C’est papa, il est dix heures moins un quart ! » s’écria Rosalie. Elle aussi avait souffert de l’aigreur de sa mère vis-à-vis de Claude et de René. Et l’arrivée de son père qui devait donner le signal du départ lui apparaissait comme une délivrance, — elle pour qui s’en aller de la maison des Fresneau était d’ordinaire un crève-cœur. Mais elle connaissait sa mère, et elle sentait, d’instinct plus que de raisonnement, combien l’amertume de ses remarques devait paraître mesquine et déplaisante à René. Il n’avait que trop de motifs pour ne plus se complaire dans leur société ! Elle se leva donc en même temps que son père entrait dans la salle. C’était un homme long et sec, avec un de ces visages comme évidés qui rappellent nécessairement le type immortel de don Quichotte : un nez en bec d’aigle, des tempes creusées, une bouche un peu tirée, et, dominant le tout, un de ces fronts fuyants, chimériques, dont il semble que les manies et les idées fausses en ont raviné toutes les rides et soulevé toutes les bosses. Celui-ci joignait à son innocente passion d’aquarelliste en chambre, la ridicule infirmité de ramener sans cesse la conversation sur ses maladies imaginaires.

— « Il fait très froid ce soir, » fut son premier mot, et tout de suite, s’adressant à sa femme : « Adélaïde, as-tu de la teinture d’iode à la maison ? Je suis sûr que j’aurai ma crise de rhumatismes demain matin. »

— « Votre voiture est-elle chauffée ? » dit Émilie à Claude, sur cette exclamation.

— « Oui, Madame, » fit l’écrivain, et, consultant sa montre : « Il faut même la gagner, cette voiture, si nous ne voulons pas être en retard… » Tandis qu’il prenait congé de tout le petit cercle, et qu’Émilie le reconduisait, René avait disparu de son côté, sans serrer la main à personne, par la porte qui donnait de la salle à manger dans sa chambre. « Il est sans doute allé prendre son pardessus, il va revenir, » pensait Rosalie ; « il n’est pas possible qu’il parte sans me dire adieu, d’autant plus qu’il ne m’a pas regardée de tout ce soir. » Et elle continuait son ouvrage tandis que Fresneau accueillait le sous-chef de bureau avec la même offre qu’il avait eue pour son ami :

— « Un petit verre pour chasser ce froid ? »

— « Une larme, » fit l’employé.

— « À la bonne heure, » reprit le professeur, « vous n’êtes pas comme Larcher, qui a méprisé mon eau-de-vie. »

— « M. Larcher ? » dit l’employé. « Vous ne savez pas sa boisson ordinaire ? … Hé ! hé ! » ajouta-t-il d’une voix plus basse et en regardant du côté du corridor prudemment, « j’ai lu ce soir même un article de journal où il est joliment arrangé. »

— « Conte-nous ça, petit père, » fit madame Offarel en posant son ouvrage sur ses genoux, pour la première fois de la soirée, et laissant paraître sur son visage la joie naïve de ses mauvais sentiments, comme elle avait montré tout à l’heure sa naïve affection pour la petite chatte.

— « Il paraît, » reprit le vieil homme en soulignant ses mots, « que, dans les salons où va M. Larcher, on lui donne à boire, au lieu de tasses de thé, des verres de sang. »

— « Des verres de sang ? » interrogea Fresneau abasourdi de cet étrange racontar, « et pourquoi faire ? »

— « Pour le soutenir, donc, » dit vivement madame Offarel, « vous n’avez pas vu cette mine ? Ah ! il doit en mener une jolie vie ! »

— « Il paraît encore, » continua le narrateur qui tenait à placer quelques anecdotes de plus, avec cette basse ardeur de crédulité propre aux bourgeois, aussitôt qu’il s’agit d’une des innombrables calomnies d’envieux auxquelles sont en proie les hommes connus, « il paraît qu’il vit entouré d’une cour d’adoratrices, et qu’il a trouvé un moyen sûr de faire un succès aux moindres pages qui sortent de sa plume. Il fait tirer ses épreuves à des dizaines d’exemplaires qu’il porte chez chacune des dames qu’il connaît. On les étale sur un canapé et alors : Mon petit Larcher par-ci, mon petit Larcher par-là, vous changerez ce mot, vous enlèverez cette phrase… et il change le mot, et il enlève la phrase, et ces dames s’imaginent qu’elles sont un peu les auteurs de ce qu’il a écrit… »

— « Ça ne m’étonne pas, » dit madame Offarel, « il m’a tout l’air d’un fier intrigant. »

— « Ma foi, » reprit Fresneau, « je n’aime guère sa littérature, mais pour intrigant c’est une autre histoire ! Il n’y a pas plus enfant que lui, ma pauvre madame Offarel. Quand je vois dans les journaux qu’il connaît le cœur des femmes… ce que je m’amuse ! Je l’ai toujours vu amoureux des pires drôlesses, qu’il prenait consciencieusement pour des anges, et qui le trompaient, qui le lanternaient ! … René nous racontait l’autre jour qu’il passe toutes ses journées à se faire moquer de lui par cette petite Colette Rigaud, qui joue dans le Sigisbée, une farceuse qui lui grugera jusqu’à son dernier sou… »

— « Chut ! » fit Émilie, qui rentra juste à temps pour entendre la fin de ce petit discours, et qui mit la main sur la bouche de son mari. « Monsieur Claude est notre ami, et je ne veux pas que l’on en parle… Mon frère m’a chargée de vous souhaiter le bonsoir à tous, » ajouta-t-elle, « ces deux messieurs se sont aperçus qu’il était plus tard qu’ils ne croyaient, et ils sont partis dare dare…. Et mon aquarelle, qui doit représenter la dernière scène du Sigisbée, quand l’aurai-je ? » demanda-t-elle au sous-chef de bureau.

— « Ah ! la saison est mauvaise pour les études, » dit ce dernier, « il fait nuit si tôt, et nous sommes surchargés de besogne ; mais vous l’aurez, vous l’aurez… Qu’as-tu, Rosalie ? Tu es toute pâle. »

La pauvre jeune fille venait en effet d’éprouver une souffrance presque intolérable, à songer que René avait pu s’en aller ainsi, sans un mot pour elle, sans un regard. Sa gorge se serrait, des larmes lui venaient aux yeux. Elle eut la force de retenir ses sanglots cependant, et de répondre que la chaleur du poêle l’incommodait. Sa mère échangea avec Émilie un regard où se lisait un reproche si direct, qu’en dépit d’elle-même madame Fresneau détourna les yeux. Elle eut, elle aussi, une impression pénible, car elle aimait Rosalie. Mais elle avait toujours été opposée à ce mariage ; il correspondait trop peu aux ambitieux projets qu’elle caressait vaguement pour son frère. Lorsque la mère et les deux filles se furent levées, qu’elles eurent mis leur chapeau et qu’elles vinrent dire l’adieu accoutumé, la jeune femme trouva dans cette impression de quoi embrasser Rosalie plus affectueusement que de coutume. Elle voulait bien la plaindre de souffrir pour René, mais cette pitié n’allait pas sans une certaine douceur, car la souffrance de la jeune fille prouvait l’indifférence du jeune homme, et, la porte refermée, ce fut avec une joie sans mélange dans ses clairs yeux bruns qu’elle dit à Françoise :

— « Vous aurez bien soin de ne pas faire de bruit demain matin ? »

— « Pas plus qu’une mariée de minuit, » répondit la servante.

— « Ni toi non plus, mon gros lourdaud, » dit-elle à son mari, en rentrant dans la salle à manger où le professeur reprenait déjà la corvée de ses copies… « J’ai recommandé à Constant de s’habiller tout doucement pour aller à son cours… » — Elle ajouta, avec un sourire d’orgueil : « Quel triomphe pour René ce soir, à moins que ces gens du monde ne fassent la petite bouche ! » Elle répétait une formule habituelle à Claude.— « Bah ! ils ne pourront pas, ses vers sont si beaux, presque aussi beaux que lui ! … »

— « Sais-tu qu’il est à désirer que toutes ces dames ne le gâtent pas comme toi, » interrompit Fresneau, « il finirait par perdre la tête… Mais non, » continua-t-il pour flatter les sentiments de sa femme, « c’est si charmant de voir comme il reste simple, même dans son succès. »

Et Émilie embrassa son mari, pour cette phrase, tendrement.