Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie IV/35

Gosselin (Tome VIp. 373-381).
Conclusion  ►
Épilogue


CHAPITRE XXXV.

UN DUEL.


En voyant M. Sécherin, M. de Lancry devint livide.

— Eh bien ! Monsieur… plus tard nous nous reverrons — répondit-il d’une voix altérée. — Et se retournant vers Mathilde : — Madame, venez… venez.

— Vous ne sortirez d’ici que pour vous battre avec moi ! — s’écria M. Sécherin en lui barrant le passage.

— Monsieur Sécherin… vous êtes fou… — dit M. de Lancry en s’avançant toujours.

— Monsieur le vicomte, un pas de plus, et je vous soufflette devant votre femme.

Le crime rend lâche ; Gontran avait été brave, il n’était plus que cruel.

— Servien — cria-t-il — délivrez-moi de cet homme, qu’on le jette à la porte.

— Servien, Servien, je vous défends de le toucher — cria mademoiselle de Maran. Cet affreux M. de Lancry veut emmener ma pauvre nièce. Ce bon M. Sécherin veut le tuer. Il a toutes sortes de bonnes raisons pour cela… Pour l’amour de Dieu… qu’on le laisse faire… qu’on le laisse faire…

Soit que Servien eût un ancien grief contre M. de Lanpry, soit qu’il voulût faire oublier à sa maîtresse son impertinence de la soirée, il se retira doucement sans mot dire.

Mathilde tomba dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains.

M. de Lancry, furieux, voulut forcer le passage ; M. Sécherin, d’un bras vigoureux, le prit au collet et le repoussa violemment.

M. de Lancry trébucha sur le parquet. En se relevant, il jeta un regard rapide autour de lui pour voir si rien ne pouvait lui servir d’armes… Il ne trouva rien.

Cette insulte réveilla en lui quelque étincelle de son ancienne énergie. Sa figure blafarde se colora légèrement.

— Vous paierez cher votre brutalité, manant que vous êtes !

— Manant soit ; mais je veux vous tuer le plus tôt possible, et je vous tuerai…

— Eh bien, après-demain… Envoyez-moi vos témoins, ils s’entendront avec les miens… cette nuit et demain ne m’appartiennent pas… Madame, venez…

— S’il faisait clair je vous traînerais à l’instant sur le terrain….. mais il faut que j’attende à demain matin… Heureusement les nuits sont courtes : mes témoins, mes armes sont là ; vous ne sortirez d’ici que pour vous battre avec moi.

— Monsieur — s’écria M. de Lancry — cette scène est ignoble ! devant des femmes !

— C’est juste — dit M. Sécherin qui toujours à la porte de la chambre de mademoiselle de Maran parlementait avec Gontran. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, il prit ce dernier au collet, l’attira dehors, referma la porte, et tous deux se trouvèrent dans le premier salon avec les témoins de M. Sécherin.

Ce nouvel outrage acheva d’exaspérer M. de Lancry ; il s’avança les poings fermés sur M. Sécherin, l’écume aux lèvres, en lui disant :

— Vous osez encore porter la main sur moi !

— Oui, vicomte, et je ferai mieux que ça…

M. Sécherin saisit, dans ses rudes et larges mains, les poignets délicats de M. de Lancry ; il les secoua à les briser. Puis s’approchant si près du visage de M. de Lancry qu’il sentait son souffle, il lui fit le plus mortel outrage qu’un homme puisse faire à un homme. Puis il lui dit :

— Vous vous battrez peut-être maintenant.

M. de Lancry poussa un rugissement terrible ; M. Sécherin le repoussa rudement, se mit devant la porte du salon, arracha la canne d’un de ses témoins et dit à M. de Lancry :

— Je vous roue de coups si vous faites un pas… pour sortir…

Gontran, voyant qu’il lui était impossible de lutter physiquement contre M. Sécherin, se mordit les poings avec rage.

— Des gens d’honneur — cria-t-il aux témoins d’une voix étranglée par la fureur — des gens d’honneur être complices d’un tel guet-apens !

— C’est une vieille dette… il ne fallait pas refuser de vous battre demain — dit flegmatiquement un grand homme chauve dont la joue était sillonnée d’une profonde cicatrice. — C’est votre faute, vous avez forcé Sécherin à employer les grands moyens… Voilà assez longtemps qu’il attend la réparation de l’insulte que vous lui aviez faite. Qui doit… paie et se tait.

— Mais des témoins, Monsieur, des témoins ! Il me faut le temps d’en trouver — s’écria Gontran.

— Votre voiture de poste est en bas ; nous allons descendre ensemble, car je ne vous quitte pas, vu que vous ne me paraissez pas trop catholique, quoiqu’on dise que vous avez servi… Vous avez des connaissances ici, nous ramasserons deux de vos amis, nous revenons prendre ici Sécherin, et en route… Au premier relais hors de Paris, nous attendons le point du jour. Nous trouverons bien quelque part un coin de champ désert, ou un bout de chemin creux pour faire notre affaire.

— Sinon — reprit M. Sécherin qui allait et venait dans le salon comme un loup en cage — je ne vous quitte pas d’une seconde, et partout où vous allez je vais et je vous donne des coups canne…

— Un mot encore, Monsieur — dit M. de Lancry palpitant de fureur au témoin de M. Sécherin. — Comment avez-vous su que j’étais ici ?

— Ça n’est pas malin. Il y a trois jours, le surlendemain de la mort de sa mère, Sécherin me dit de quoi il s’agit, ainsi qu’à mon camarade Pierre Leblanc que voilà, qui a servi comme moi dans le 12e dragons ; nous sommes des voisins de Sécherin, des pays. Nous trouvons que Sécherin est dans son droit : mais pour vous tuer, il fallait vous trouver. Nous partons en poste de Rouvray pour Paris ; en passant près de Maran, l’idée vint à Sécherin d’y entrer pour y prendre des renseignements, sachant que votre femme y était : vous veniez justement d’en partir avec madame de Lancry ; nous vous suivons à la piste, de relais en relais, jusqu’à Berny. Là nous attendons tout bonnement vos postillons de retour ; ils nous disent qu’ils vous ont conduit à l’hôtel Meurice, nous allons à l’hôtel Meurice. Vous étiez toujours sorti ; nous y revenons cinq à six fois, vous étiez sorti : lassés de cela, nous nous installons pour vous attendre. À neuf heures et demie, le maître de l’hôtel nous dit : — Messieurs, vous voulez absolument parler à M. le vicomte de Lancry, sa voiture va le prendre au faubourg Saint-Germain, montez-y ; ainsi vous serez bien sûrs de le rencontrer. — Le conseil était bon, nous le suivons, et nous voici… C’est ce qui vous prouve qu’il y a là-haut quelqu’un qui aime assez que les braves gens règlent leurs comptes avec les… je dirai le reste à vos témoins, si le cœur m’en dit, en vous voyant à l’ouvrage, vous et Sécherin.

Pendant ce récit, la rage de M. de Lancry était arrivée à son comble : ses affreux desseins sur Mathilde pouvaient être déjoués… il n’espérait plus échapper à la vengeance de M. Sécherin. Il résolut de se battre le plus tôt possible. D’ailleurs son courage était revenu avec les outrages qu’il avait subis. Il lui restait la chance de tuer M. Sécherin.

Gontran avait eu plusieurs duels fort heureux ; il tirait le pistolet à merveille. S’adressant au témoin de son adversaire :

— Monsieur, je consens à tout, nous allons chercher deux de mes amis. Seulement, avant de partir, je puis, je crois, faire mes adieux à ma femme — ajouta M. de Lancry avec un sourire sinistre.

— Il veut peut-être s’échapper par quelque escalier dérobé — dit M. Sécherin. — Pierre Leblanc, va donc veiller à la porte cochère.

M. de Lancry dévora ce dernier affront et entra violemment chez mademoiselle de Maran.

— Eh bien, Madame — dit-il à sa femme — vous voilà contente… vous voilà bientôt veuve… vous l’espérez du moins !

Mathilde ne répondit rien.

— Oui, oui, nous l’espérons — s’écria mademoiselle de Maran — et vous n’aurez que ce que vous méritez ; je m’en vas joliment faire des vœux pour ce brave M. Sécherin !

Après avoir contemplé quelques instants sa femme avec une expression de haine farouche, M. de Lancry lui dit :

— Il se peut que je meure ; mais je serai vengé. Lugarto vous reste… Il saura vous atteindre comme il a atteint M. de Mortagne, comme il a atteint madame de Richeville, comme il atteindra M. de Rochegune, par vous et en vous ! mais si je ne suis pas tué… oh !… tremblez… tremblez… vous serez écrasée…

Il sortit.

Telles furent ses dernières paroles à Mathilde. Celle-ci quittant aussitôt l’hôtel de Maran, malgré les supplications désespérées de sa tante, alla attendre l’issue de ce duel chez madame de Richeville.

Deux hommes de la connaissance de M. de Lancry, éveillés au milieu de la nuit, instruits de l’urgence et de la gravité de cette rencontre, consentirent à servir de témoins. On partit pour Saint-Denis. On attendit dans une auberge le lever du soleil. Au point du jour le duel eut lieu dans les fossés des anciennes fortifications.

Au premier coup de feu de M. Sécherin, M. de Lancry tomba… il expira en maudissant la mémoire d’Ursule et en l’accusant de sa mort.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·