Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie II/17

Gosselin (Tome IIIp. 41-65).
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Deuxième partie


CHAPITRE XVII.

RÉVÉLATIONS.


M. Lugarto était très pâle ; sa figure avait une expression d’infernale méchanceté que je ne lui avais pas encore vue.

— Ceux qui habitent cette maison me sont dévoués. Toutes ses issues sont fermées ; il n’y a pas de puissance humaine qui puisse avant demain vous enlever d’ici.

Tels furent les premiers mots de cet homme.

Frappée de stupeur, je le regardais d’un air égaré sans pouvoir lui répondre.

Tout-à-coup, me réfugiant auprès d’une des fenêtres, je m’écriai :

— Ne m’approchez pas !… ne m’approchez pas !…

Il haussa les épaules, s’assit dans un fauteuil, et me dit :

— Causons… J’ai beaucoup de choses à vous apprendre. — Il tira de sa poche un portefeuille, qu’il posa sur une table. Asseyez-vous donc — ajouta-t-il — car ce sera long, et vous devez être fatiguée.

— Seigneur, mon Dieu ! ayez pitié de moi ! — m’écriai-je en tombant à genoux sur un fauteuil, et j’adressai au ciel une prière fervente.

M. Lugarto feuilleta son portefeuille, y prit quelques papiers et me dit, en me les montrant :

— Voici qui va bien vous étonner… Mais procédons par ordre.

Encouragée par la pieuse invocation que je venais d’adresser à Dieu, je me relevai, je restai debout, je jetai un regard assuré sur M. Lugarto, et je lui dis :

— Il y a un Dieu au ciel et j’ai des amis sur cette terre.

— Sans doute ; moi d’abord… Mais… si vous comptez aussi sur M. de Mortagne, vous avez tort ; sa voiture s’est brisée à la descente de Luzarches. Il est resté sur la place, à demi-mort.

— Il était donc vrai !… cette voiture qui nous poursuivait…

— C’était la sienne… Oh ! Fritz est un homme précieux… Je savais bien ce que je faisais en ordonnant à votre mari de le prendre…

Un moment atterrée par cette fatale nouvelle, je repris bientôt espoir en pensant que M. Lugarto ne pouvait être instruit du sort de M. de Mortagne.

— Vous mentez, Monsieur — m’écriai-je. — En admettant ce funeste événement, vous n’avez pu avoir aucun détail sur l’état de M. de Mortagne ; Fritz ne m’a pas quittée.

— Aussi n’est-ce pas Fritz, mais un des deux hommes à qui j’avais donné l’ordre de suivre votre voiture à une assez grande distance depuis votre départ de Paris, qui m’a appris cette bonne nouvelle… Sans être militaire comme ce cher Lancry, je sais l’utilité des arrière-gardes. Voyez si cela m’a servi !… S’apercevant que M. de Mortagne tâchait de vous atteindre, un de ces deux hommes est venu à fond de train prévenir Fritz, et moi ensuite ; l’autre suivant est resté à quelque distance de la voiture de M. de Mortagne pour l’observer ; témoin de la culbute de votre sauveur à la descente de Luzarches, il l’a vu retirer à moitié mort de son briska ; et mon fidèle serviteur est arrivé ici un quart d’heure après vous, laissant son cheval à quelque distance, pour ne pas éveiller vos soupçons… En un mot, la preuve que vous n’avez pas plus à espérer la présence de M. de Mortagne que je n’ai, moi, à la redouter, c’est que vous me voyez ici fort paisible, et prenant, comme on dit, mes coudées franches.

Ce que me disait M. Lugarto était malheureusement si probable, que je ne pus conserver aucune espérance ; je gémis en songeant à la fatalité qui me privait du secours que la Providence m’envoyait.

— Oh ! c’est un rusé jouteur que M. de Mortagne — reprit M. Lugarto — lui et ce Rochegune, que l’enfer confonde, se sont attachés à mes pas depuis deux mois ; cachés dans l’ombre, ils ont déjà fait échouer deux ou trois projets qui vous concernaient, ma toute belle ennemie ! Ils ont corrompu des gens à moi que je croyais incorruptibles. Heureusement Fritz, il y a quelque temps, a déjà presque assommé ce Rochegune, lorsque celui-ci venait faire le pied de grue à la grille de votre jardin pour avoir des nouvelles de votre chère santé, pendant votre maladie.

— C’était !… lui !… mon Dieu ! M. de Rochegune, c’était lui !… Un assassinat !…

— Allons donc ! pour qui me prenez-vous ? Une simple rixe… un bon coup de bâton sur la tête, rien de plus… Rochegune s’est bien donné de garde d’ébruiter cette affaire. Ce vertueux et philanthrope jeune homme savait, et moi aussi, qu’en portant sa plainte, il lui aurait fallu expliquer comment et pourquoi il venait chaque soir se mettre en faction à la grille de votre jardin… Cela pouvait vous compromettre ; il devait se taire. J’y avais bien compté.

— Aussi lâche que traître et cruel — dis-je en joignant les mains avec horreur.

— Lâche, non ; nerveux, oui. Que voulez-vous ? j’ai la faiblesse de tenir essentiellement à la vie. — C’est tout simple… je vous aime… et vous me faites chérir l’existence… À propos de cela… je dois vous paraître un adorateur joliment novice ou joliment froid… J’ai en mon pouvoir une femme charmante, la plus adorable femme de Paris, sans contredit, et je lui raconte tranquillement mes bons tours, au lieu de lui parler de ma flamme. Mais ne vous impatientez pas, je vais vous expliquer cette conduite qui vous semble peut-être un peu trop respectueuse… Vous voyez cette pendule, n’est-ce pas ? Elle marque onze heures et demie… Eh bien !… avant minuit, vous serez endormie d’un sommeil profond, invincible… à minuit donc, vous serez en ma puissance… Tout à l’heure, en soupant, vous avez pris un narcotique infaillible, déjà même vous avez dû ressentir quelques symptômes d’accablement… maintenant, en attendant l’heure du berger… causons.

Je poussai un cri terrible… je me rappelai en effet l’espèce d’engourdissement passager qu’un moment auparavant j’avais attribué au sommeil et à la fatigue.

— Ayez pitié de moi… — m’écriai-je en tombant à genoux. — Cela est horrible… Que vous ai-je fait ? mon Dieu ! grâce… grâce…

M. Lugarto se mit à rire aux éclats et me dit :

— Mais, Madame, qu’avez-vous ? que voulez-vous ? que me reprochez-vous ? En vérité… c’est incroyable… Je suis là, bien tranquille dans mon fauteuil, très loin de vous, vous contemplant avec le plus profond respect, et, à vous voir ainsi suppliante, effarouchée, on dirait que je me conduis en Tarquin… Allons donc ! belle Lucrèce, vous n’êtes pas juste… Savez-vous au moins que, si j’étais fat, je croirais que vous me reprochez ma réserve… pour provoquer mon audace…

J’interrogeai pour ainsi dire mes sensations avec une terrible anxiété ; je portai mes mains à mon front il était brûlant ; ma tête me sembla pesante, mes paupières étaient alourdies.

À chacune de ces fatales découvertes je frissonnais d’épouvante ; j’étais à genoux, je voulus me relever : je sentis mes genoux fléchir sous moi.

— Mais cela n’est pas du sommeil ! — m’écriai-je désespérée. Non, c’est une agonie… une vivante agonie… Mais c’est affreux ! Oh ! mon Dieu !… mon Dieu ! Est-ce une illusion ?.. Mais, encore une fois… non… non… Je sens mes forces faiblir… un nuage s’étend devant mes yeux… Dieu du ciel ! Dieu vengeur ! ne viendrez-vous donc pas à mon secours ?…

Hélas ! soit que mon imagination, frappée par la révélation de M. Lugarto, hâtât les effets du narcotique que j’avais pris, soit qu’il agît naturellement, j’éprouvais une sorte de langueur, d’accablement invincibles… Malgré moi je tombai assise dans un fauteuil, auprès de la table où avait été servi ce funeste souper.

J’étais agitée d’un tremblement convulsif, je pouvais à peine parler ; dans ma terreur, je faisais en vain à ce monstre des gestes suppliants.

— J’étais bien sûr de l’effet de mon breuvage… — reprit-il — je l’ai déjà essayé plusieurs fois. Bon, vous voilà assise, bientôt vous serez incapable de faire aucun mouvement… mais vous pouvez encore entendre pendant quelque temps… écoutez-moi donc, — cela vous distraira.

J’entendais en effet, mais déjà vaguement.

Il me semblait être le jouet de quelque rêve horrible : j’avais les yeux fixes. Cet homme me paraissait alors presque doué d’une puissance surnaturelle.

Pendant un moment il garda le silence, il cherchait quelques papiers.

Le vent redoublait de violence en s’engouffrant par la cheminée. Je sentais une torpeur croissante envahir peu à peu toutes mes facultés ; par deux fois je voulus me lever, appeler du secours : les forces, la voix me manquaient.

— Je vous dis que c’est inutile — dit Lugarto, en haussant les épaules ; — mais écoutez-moi… vous allez connaître votre bien-aimé Gontran et savoir le sujet de mon aversion pour lui… Il y a deux ans… à Paris, j’avais découvert, dans la position la plus humble, une perle de grâce, un trésor de beauté, un cœur noble, un esprit enchanteur, une jeune fille adorable en un mot ; je ne m’étais pas fait connaître à elle pour ce que j’étais. Cette jeune fille m’aima, mais elle ne voulut en rien faillir à ses devoirs… Irrité par la contradiction, j’en devins si éperdument épris, je la trouvai si belle, si bonne, si ingénue, que j’aurais fait la folie de l’épouser, car c’était une de ces vertus qui malgré leurs rigueurs attirent au lieu de repousser. L’enfer me fit rencontrer Gontran de Lancry ; je me liai avec lui, je lui confiai mon amour, mes projets : je le présentai à cette jeune fille comme mon ami le plus intime. Un mois après cette présentation, j’étais évincé, supplanté auprès d’elle ; il avait révélé mon nom, calomnié mes intentions, séduit cette enfant jusque-là si pure… La malheureuse s’est suicidée en se voyant plus tard abandonnée par Lancry… Voilà ce qu’il m’a fait… votre mari… il a flétri, souillé, tué le seul véritable amour que j’eusse peut-être éprouvé de ma vie ! Il a du même coup et à jamais ulcéré mon cœur et mon orgueil en m’enlevant si dédaigneusement une conquête que j’aurais achetée au prix de ma main… c’est là ce que je ne lui pardonnerai jamais. Tenez, vous ne savez pas ce qu’il m’a fait souffrir, cet homme.

M. Lugarto me parut sortir de son ironie glaciale, en prononçant ces derniers mots avec un accent profondément ému.

— Vous avez au moins connu un sentiment généreux et pur — m’écriai-je. — Au nom de ce sentiment, de ce souvenir cruel mais sacré, ayez pitié de moi… je le sens, mes forces m’abandonnent…

M. Lugarto répondit par un éclat de rire…

— Que vous êtes enfant… C’est tout simple… je vous fais prendre un narcotique, c’est pour qu’il agisse. Votre somnolence va augmenter ainsi jusqu’à ce que vous soyez tout-à-fait endormie. Pour en revenir à Lancry, si j’ai oublié la jeune fille, il m’est resté au cœur la rage d’avoir été sacrifié à Gontran, la soif de la vengeance. Si j’avais eu le courage de me battre avec Lancry, il me semble que je l’aurais tué, tant je le haïssais ; mais je vous l’ai dit… je suis nerveux, j’ai attendu… Et puis la vengeance se mange très bien froide, comme on dit vulgairement… D’ailleurs, je ne sais quelle voix mystérieuse m’avertissait que tôt ou tard Gontran ne pourrait m’échapper. L’an passé, j’étais à Londres, il y vint ; il apportait les derniers débris de sa fortune ; il voulait jeter un certain éclat factice pour amorcer et épouser quelque riche héritière… J’allai franchement à lui ; je commençai par rire du bon tour qu’il m’avait joué en m’enlevant cette jeune fille ; il en rit aussi, fut ravi de voir que je prenais si bien les choses, nous redevînmes intimes… Son mariage n’avançait pas ; j’avais répandu le bruit de sa ruine et de ses desseins intéressés, ajoutant qu’il se moquait par avance des héritières qu’il s’attendait à prendre dans ses filets conjugaux. L’orgueil aristocratique des jeunes miss des trois royaumes se révolta contre les secrètes prétentions de cet insolent Français que j’avais dévoilées.

Enfin, malgré son beau nom, son esprit, sa charmante figure, avantages que j’abhorrais, ce cher Lancry ne put seulement parvenir à épouser quelque obscure héritière de la Cité… Mais, je le vois, le sommeil vous gagne de plus en plus — ajouta M. Lugarto — il n’atteint pas encore votre intelligence ; c’est jusqu’à présent un engourdissement tout physique. Je continue, car je vois à l’expression de votre figure que vous m’entendez très bien. Lancry avait donc épuisé ses dernières ressources en faisant cette chasse aux héritières… Son oncle, le duc de Versac, ne voulant plus lui donner un liard, votre cher Gontran allait être réduit aux expédients, lorsque le démon l’inspira. Il m’emprunta de l’argent pour la première fois ; de ce jour il était à moi. Je lui prêtai mille louis si facilement, il savait ma fortune si énorme, qu’il accepta sans scrupule, et qu’il revint à la charge. J’allai au devant de ses désirs par un nouveau prêt plus considérable. La tête lui tourna, il me prit pour une vache à lait.

Dans son intérêt, je lui conseillai charitablement d’étaler de nouveau un grand luxe. On l’avait cru ruiné, on le verrait splendide ; il annoncerait un héritage tout frais, et ne pourrait cette fois manquer d’accrocher quelque riche mariage. Quant à la dépense, j’étais là, j’avais trois ou quatre millions de revenus ; une fois richement marié, il me rembourserait. C’était une sorte d’entreprise pour laquelle je lui prêtais des fonds ; je ne les lui réclamerais qu’après la réalisation des bénéfices. J’ai l’air d’un sot, n’est-ce pas ? car, après tout, Lancry pouvait ne pas trouver à se marier, et je pouvais en être, moi, pour mon argent, quoiqu’il m’eût fait plus tard des obligations que j’ai là… Mais, pour la réussite de certain projet assez adroitement combiné, il me fallait lui inspirer une confiance aveugle dans ma générosité et dans mon amitié…. Vous allez voir que je plaçai bien mon argent. Toutes les fois que je lui avais prêté quelque somme considérable, je lui avais donné un simple bon signé de moi sur mon banquier : remarquez bien ceci. — Un jour, je quittai brusquement Londres sans en prévenir Lancry et sans lui faire dire où j’allais. Je le savais alors sans argent. Je lui détachai un certain juif fort madré qui, sur sa signature, lui proposa une trentaine de mille livres. Lancry, comptant sur moi pour rembourser, signa. J’étais à Brighton, d’où je le surveillais… Mon projet était mûr… L’or est une baguette magique. Quelque temps après son emprunt, je fis sérieusement proposer à Lancry une héritière de plus de cinquante mille écus de rente. Je connaissais les parents de cette jeune fille ; ils avaient en moi toute confiance. J’avais garanti sur ma propre fortune que Lancry apportait en dot plus de deux millions ; seulement, j’engageai les parents à ne traiter la question d’argent qu’à mon retour. Par habitude, Lancry se donnait toujours effrontément pour millionnaire ; il vit la jeune fille, on l’accueillit, et l’on convint d’un jour pour régler les affaires d’intérêt. Lorsqu’on en fut là, j’écrivis à Lancry de Brighton : sa réponse fut une demande de deux mille louis pour payer le juif, car l’échéance approchait ; il y avait prise de corps ; le créancier était impitoyable. Or, au moment de faire un mariage de cinquante mille écus de rentes, il eût été atroce pour Lancry d’être incarcéré, de voir ainsi avorter une si belle espérance.

La veille du jour du paiement arrive, j’avais tout calculé, l’anxiété de Lancry était horrible ; mais, ô miracle du ciel ! manne bienfaisante ! j’adressai à Gontran par la poste, mais sans lettre d’envoi, remarquez bien encore ceci, un bon de deux mille louis de moi, payable à vue sur mon banquier, et ne renfermant que ces mots comme d’habitude : Bon pour deux mille livres sterling. — Brighton. — Comte de Lugarto. — J’écrivais seulement un mot à Lancry pour lui dire que je quittais Brighton, et que je lui ferais plus tard savoir où je serais. Je m’étais arrangé de manière à ce que le bon arrivât le soir par la poste. J’avais donné à Lancry un valet-de-chambre de ma main. Lancry met le bon dans un tiroir et sort sans ôter la clé, car il ne brille pas par l’ordre, votre tendre époux ; le domestique prend le bon, selon mes ordres, et me le renvoie. Le lendemain Lancry cherche son bon… rien… il questionne son valet-de-chambre… rien. Celui-ci joue son rôle à merveille ; il ne sait pas ce que son maître lui demande… Le juif arrive, veut son argent à toutes forces, menace de s’adresser à la famille de la fiancée et de faire ainsi manquer le mariage.

Lancry, aux abois, se voit au moment de perdre son héritière, faute de ce maudit bon ; il éclate, il tempête ; dans sa colère, il instruit son valet, dans lequel d’ailleurs il avait toute confiance, de l’atroce embarras où il se trouve. Mon drôle alors, suivant de point en point mes instructions, fait à son maître le raisonnement suivant, après mainte hésitation. « M. le comte de Lugarto a envoyé à M. le vicomte un bon de deux mille louis ; il veut donc lui prêter deux mille louis ; maintenant M. le vicomte a égaré le bon. Où serait le mal si M. le vicomte fabriquait un autre bon ? — Misérable !… un faux ? — Mais puisque M. de Lugarto a envoyé un bon à M. le vicomte, et que ce bon s’est perdu… c’est toujours la même chose. À qui cela fait-il du tort qu’on en fasse un autre ? »

Votre cher Gontran, après quelques scrupules de conscience, se rendit à cette belle rhétorique de faussaire ; une heure après, il présentait à mon banquier un faux bon de moi… Mais ceci vous réveille… — ajouta M. Lugarto en voyant que je me relevais par un effort presque désespéré.

— Vous mentez… vous mentez — m’écriai-je d’une voix affaiblie — Gontran est incapable d’une telle infamie…

Presque épuisée par ce mouvement, je retombai dans mon fauteuil.

De ce moment j’éprouvai une sorte d’hallucination étrange à mesure que M. Lugarto parlait ; il me sembla voir son récit en action, les personnages qu’il évoquait apparaissaient et disparaissaient à ma vue, comme dans un rêve, avec la rapidité de la pensée.

— Je mens si peu en accusant Lancry d’être un faussaire — reprit M. Lugarto en me montrant un papier — que le faux, le voilà. Je reprends mon récit… J’en ai au plus pour les dix minutes de connaissance qui vous restent. Depuis quelques jours mon banquier était confidentiellement prévenu par moi, et sous le sceau du plus profond secret, que Lancry, abusant de mon amitié, pourrait lui présenter de faux bons de moi, mais par égard pour le nom que portait ce misérable — disais-je — je priai mondit banquier de payer sans faire d’éclat, seulement de garder le bon et de bien constater le crime de M. de Lancry, me réservant de faire des poursuites si cet indigne ami ne s’amendait pas plus tard.

Ce qui fut dit fut fait ; des témoins dont l’autorité était irrécusable, mais dont la discrétion était sûre, virent Lancry apporter le billet et en empocher l’argent. Les témoins signèrent avec mon banquier un procès-verbal que voici, et dans lequel j’ai fait toutes réserves pour l’avenir. Vous le voyez, je n’ai qu’à dire un mot pour faire condamner votre mari comme faussaire, car on obtiendra facilement son extradition.

Je cachai ma tête dans mes mains avec horreur.

— Ceci vous explique le secret de ma domination sur Lancry et sur beaucoup de personnes. J’ai une espèce de police à moi ; je la mets à la piste de toutes les personnes sur lesquelles je veux agir, et c’est bien le diable si je ne découvre quelque tendre erreur ou quelque sordide action qui me les livre pieds et poings liés. Vous avez vu une preuve de ce savoir-faire dans ma domination sur la princesse de Ksernika et la duchesse de Richeville… Pour en revenir à Gontran, quoique le juif aux 50,000 fr. eût été payé, son mariage avec la riche héritière ne se fit pas. Je retirai ma garantie sans m’expliquer. Lancry, mis en demeure de justifier de la fortune qu’il prétendait avoir, ne put rien prouver ; bien entendu on lui tourna le dos, et il retomba pauvre comme Job, ayant pour tout bien plus de deux cent mille francs qu’il me devait. C’était cher ; mais son âme m’appartenait, comme aurait dit Satan… Lorsque Lancry s’est vu ainsi en mon pouvoir, il a jeté feu et flammes ; mais que faire ? se résigner, sous peine de la marque…

Ce fut alors qu’il reçut une lettre de son oncle qui vous proposait en mariage. Cela me ravit ; ma vengeance allait se doubler, j’allais disposer de deux existences au lieu d’une… Pour faire réussir ce beau projet conçu par mademoiselle de Maran et M. de Versac, je prêtai une centaine de mille francs à Lancry en avance d’hoirie sur votre dot, pour faire face aux dépenses imprévues et lui permettre de ne pas manquer cette belle affaire.

Le mariage se conclut. J’étais malade à Londres, sans cela je serais venu assister à la noce comme premier garçon d’honneur. Une fois rétabli, j’écrivis à Lancry qui savourait sa lune de miel à Chantilly… Je lui ordonnai de revenir à Paris sur l’heure, il vous ramena, je vous vis, je vous aimai, et je me mis dans la tête de vous posséder… Or, ce que je veux… je le veux bien. Je déclarai à votre mari que je vous ferais la cour, il s’y résigna en enrageant… Pourtant il comptait sur votre vertu et il avait raison… aussi m’avez-vous mis dans la nécessité de recourir comme on dit aux grands moyens. Vous savez le reste… jusqu’à la scène de l’autre jour à Tortoni… Sa mauvaise tête l’a emporté ; exaspéré par le méprisant accueil de Madame, il a fait cette sortie, cette bravade ridicule à Tortoni… À deux heures du matin, il était chez moi, à genoux, pleurant, sanglotant, suppliant, demandant grâce pour vous et pour lui… Il rabâchait des galères… je me suis encore laissé attendrir, à ces conditions 1º Il fallait un duel, et j’étais trop nerveux pour en accepter un sérieux. Il serait donc convenu que nous serions censés nous être battus seulement avec des soldats pour témoins ; je serais encore censé avoir reçu un coup d’épée peu dangereux ; je me chargeais d’accréditer ce bruit ; ce qui s’est fait, et je passe pour un crâne… 2º Lancry devait immédiatement partir pour Londres où il est à cette heure. Avant son départ, sans que j’aie voulu lui dire dans quel but, je l’obligeai à vous écrire sous ma dictée la première lettre que vous avez reçue à Paris et qui vous a décidée à venir ici. Les autres lettres sont de moi, bien entendu, car votre mari n’est pas le seul qui sache contrefaire les écritures et faire des faux.

Je n’ai rien oublié, je crois… non… Maintenant qu’il vous reste encore un peu de connaissance, envisagez bien les conséquences de votre position ; depuis deux mois, le monde est persuadé que nous sommes ensemble du dernier mieux… Si l’on en pouvait douter, qu’on juge sur les faits… Vous êtes venue ici volontairement, vous avez voulu cacher ce voyage à votre tante, à M. de Versac, à madame de Ksernika, puisque vous leur avez écrit que vous alliez chez madame Sécherin à la campagne ; on croit que votre mari m’a blessé en duel, on pensera que vous êtes accourue ici aussitôt après son départ pour me consoler dans mes souffrances : comment le nierez-vous ? où seront vos preuves ? Mes fausses lettres, direz-vous ; mais tout à l’heure, quand vous allez être endormie, je vous prendrai ces lettres et je les brûlerai.

Invoquerez-vous le témoignage de vos gens ? D’abord ils me sont dévoués, et puis ils diront ce qui est vrai, qu’ils ont agi d’après vos ordres, car vous seule avez ordonné le départ. Ce n’est pas tout ; pour comble d’horreur… un de vos parents, un homme respectable, apprenant sans doute votre infâme conduite, se met à votre poursuite pour vous empêcher de vous perdre… Votre passion vous aveugle tellement, que de complicité avec un laquais vous faites tomber ce vertueux poursuivant dans un piège abominable où il aura peut-être perdu la vie… Eh bien ! que dites-vous ? Je défie l’avocat le plus habile de contredire tout ceci… de vous empêcher d’être écrasée sous les apparences… sous le dernier et éclatant scandale : car je me suis arrangé de façon à ce que l’on sache bien que vous n’avez pas été du tout chez madame Sécherin, et que vous êtes venue ici me faire vos tendres et tristes adieux. Demain matin… (votre sommeil va durer au moins huit ou dix heures) je pars pour l’Italie, je vous laisse vous réveiller tout à votre aise et écrire à Gontran poste restante à Londres, de revenir vous consoler si ça l’amuse… J’emporterai toujours avec moi ce précieux faux… ce fil infernal au bout duquel je tiendrai constamment l’âme de Gontran et la vôtre. Quant aux cent mille écus que votre mari me doit environ… et dont voici les titres, demain matin, après mon départ, vous les trouverez à vos pieds, déchirés en morceaux, car je suis galant homme et généreux.

Cette dernière infamie ranima le peu de force et de volonté qui existât encore en moi…

M. Lugarto se leva, regarda la pendule et me dit : — Dans dix minutes vous serez à moi.

En faisant un mouvement désespéré pour me soulever du fauteuil où j’étais engourdie, mes yeux tombèrent sur un couteau.

Maintenant je me rappelle à peine les violentes pensées qui m’agitèrent en ce moment ; soit que je voulusse échapper par la mort au déshonneur, soit que je crusse qu’une douleur, que la perte de mon sang peut-être, m’arracheraient de l’état affreux où j’étais plongée, je saisis ce couteau, je rassemblai toute mon énergie pour m’en porter un coup dans la poitrine ; la lame glissa et m’atteignit légèrement à l’épaule.

Ce mouvement fut si rapide que M. Lugarto ne l’aperçut pas.

Une voix bien connue s’écria avec effroi :

— Arrêtez, Mathilde !

Je me relevai toute droite par un mouvement presque convulsif, et je fis deux pas en étendant mes bras vers M. de Mortagne, car c’était lui…

Sortant d’une pièce voisine, il se précipita vers moi.

M. de Rochegune, qui l’accompagnait, saisit d’une main Lugarto au collet et ferma à double tour la porte par laquelle venaient d’entrer mes deux sauveurs.