Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie I/10

Gosselin (Tome Ip. 266-283).
L’aveu  ►
Première partie


CHAPITRE X.

L’OPÉRA.


Ce que m’avait dit Ursule de la possibilité de mon mariage avec M. de Lancry me fit profondément réfléchir lorsque je me trouvai seule.

Peut-être, sans les remarques de ma cousine, serais-je restée longtemps sans me rendre compte de l’impression que le neveu de M. de Versac avait faite sur moi. Je m’interrogeai franchement, en mettant de côté la prévention favorable qu’inspirent toujours chez un homme l’extrême distinction des manières, un beau nom et une très jolie figure.

Je me demandai si le souvenir de M. de Lancry me troublait, si je ressentais pour lui quelqu’intérêt. Il me sembla qu’il m’était absolument indifférent ; je m’étonnais seulement d’avoir été désagréablement affectée en le voyant danser avec madame de Richeville.

Par cela même que la cause de cette dernière impression me paraissait inexplicable, je m’obstinais à la découvrir, j’y parvins… La remarque d’Ursule m’avait mise sur la voie.

J’ai toujours cru que les femmes n’avaient souvent de caractère arrêté qu’après avoir aimé.

Les premières impressions, ou, si cela se peut dire, les premiers intérêts de l’amour une fois en jeu, une fois sollicités, éveillent, développent, exaltent certaines facultés de l’âme, nobles ou dangereuses, qui peu à peu envahissent toutes les autres.

Ainsi, à dix-sept ans, je n’avais aucune bonne ou mauvaise qualité dominante ; il eût été, je crois, difficile de particulariser, de préciser mon caractère.

J’étais tour à tour humble et orgueilleuse à l’excès, parce que dans ma jeunesse, on m’avait tour à tour flattée jusqu’au ridicule, ou déprisée jusqu’à l’insulte : j’étais pieuse par conviction et par nature ; j’éprouvais le besoin impérieux de remercier Dieu de tout ce qui m’arrivait d’heureux. D’abord je poussai ce sentiment, louable pourtant, jusqu’à une puérilité blâmable, plus tard jusqu’à une gratitude impie. J’étais généreuse autant que je pouvais l’être ; mais j’avoue à ma honte que je ne me sentais jamais plus impitoyable envers les malheureux que lorsque je souffrais moi-même ; j’allais alors avec empressement au devant des douleurs d’autrui, pour tâcher de les consoler. Le bonheur, sans me rendre égoïste, m’absorbait entièrement ; il fallait provoquer ma pitié pour me faire compatir à l’affection. Tendres ou cruels, mes ressentiments étaient plus durables que violents : je pardonnais un tort, une offense, mais je ne l’oubliais pas ; non que je cherchasse jamais à nuire à qui m’avait blessée, mais je me vengeais pour moi par un mépris contenu. Vous le voyez, mon ami, il n’y avait rien de marqué, rien de bien tranché dans mon caractère.

Eh bien ! du jour où je vis M. de Lancry pour la première fois, une passion que j’avais jusqu’alors complètement ignorée commença de poindre en moi : d’abord imperceptible, presque insaisissable, puisqu’elle se manifestait par une vague contrariété de voir un homme que je connaissais à peine valser avec une femme que je ne connaissais pas.

Hélas ! je n’ai pas besoin de le dire, cette passion, qui devait un jour déchaîner toutes les autres, devenir presque le mobile de mon caractère, cette passion était la jalousie, la jalousie tantôt contrainte, cachée, niée par orgueil, tantôt avouée, éplorée, humble et suppliante jusqu’à la bassesse. ......

....Habituée dès mon enfance à beaucoup réfléchir et à me plier sur moi-même, ayant une imagination assez vive, un esprit assez pénétrant, je ne fus pas longtemps à résoudre cette question que ma cousine m’avait posée :

Pourquoi m’a-t-il été plus désagréable de voir M. de Lancry danser avec madame de Richeville qu’avec toute autre ?

Pourtant, je le répète, en trouvant M. de Lancry très agréable, je ne ressentais rien qui me parût ressembler à l’amour, à ces premières émotions qu’on rêve toujours si sereines et si douces.

Et puis d’ailleurs, je pensais qu’il me fallait peut-être lutter de toutes mes forces contre ce sentiment, s’il naissait en moi ; il pouvait me rendre la plus malheureuse des femmes ; car M. de Lancry ne le partagerait peut-être pas, ou, s’il le partageait, ses vues devaient peut-être déplaire à sa famille ou à la mienne.

Au milieu de ces préoccupations si graves pour une pauvre tête de dix-sept ans, je regrettais surtout la présence de mon seul ami, de M. de Mortagne, en qui j’avais une confiance instinctive. Malheureusement les dernières paroles de mademoiselle de Maran firent évanouir les espérances que madame de Richeville avait éveillées en moi en m’annonçant le prochain retour de mon ancien protecteur.

Abandonnée au cours de ces réflexions, bien résolue à épier les moindres mouvements de mon cœur, j’attendis avec une sorte d’anxiété cette soirée, pendant laquelle je reverrais sans doute M. de Lancry pour la seconde fois.

Nous arrivâmes assez tard à l’Opéra ; la salle était complètement et brillamment remplie. Madame la duchesse de Berry assistait à cette représentation.

On donnait le Siège de Corinthe.

En entrant dans notre loge, la première personne que je vis, presque en face de nous, fut madame la duchesse de Richeville ; madame de Mirecourt, une des amies de ma tante, et M. de Mirecourt l’accompagnaient. Un autre homme que je ne connaissais pas était aussi dans la loge de madame de Richeville. Sa figure basanée et assez austère, quoique très jeune, me frappa.

On ne pouvait rien voir de plus élégant, de plus joli que madame de Richeville. Son turban de gaze blanche lamée d’argent allait merveilleusement à son teint un peu brun et à ses cheveux noirs comme du jais ; elle portait une robe de velours cerise à manches courtes, et malgré ses gants longs on pouvait juger de la perfection de ses bras… Elle tenait à sa main un énorme bouquet de roses blanches, l’une des plus grandes raretés qu’on puisse, dit-on, se procurer en hiver.

Je fis tout au monde pour être au moins indifférente à sa beauté ; je ne pus m’empêcher être attristée : l’air mélancolique de la valse de Weber, qu’elle avait valsée avec M. de Lancry, vint, pour ainsi dire, accompagner ces tristes pensées.

Madame de Mirecourt se pencha vers madame de Richeville, qui avait la vue très basse, pour lui faire, sans doute, remarquer notre arrivée.

La duchesse prit vivement sa lorgnette, et me regarda avec beaucoup d’attention, mais non plus avec l’affectation hautaine et malveillante qui m’avait frappée la veille.

On leva la toile. J’aimais tant la musique, l’Opéra me semblait si beau, que j’écoutai, que je regardai tout avec une avidité de pensionnaire.

Pendant l’entr’acte, je vis M. de Lancry se présenter dans la loge de madame la duchesse de Berry, loge que la princesse n’avait pas quittée pour entrer dans son salon.

Madame parut accueillir M. de Lancry avec beaucoup de bienveillance, causa assez longtemps avec lui, et au moment où il allait, sans doute, se retirer par discrétion, Madame daigna le retenir quelques moments encore.

Lorsqu’il quitta la loge royale, j’étais curieuse de savoir s’il viendrait nous faire visite, avant que d’aller saluer la duchesse de Richeville.

Pendant quelques minutes, cette curiosité fut pour moi presque de l’angoisse ; mon cœur battit bien fort lorsque j’entendis ouvrir la porte de notre loge ; je ne doutai pas que ce ne fût M. de Lancry.

C’était lui.

Je me sentais troublée, je n’osais pas retourner la tête. Il souhaita le bonsoir à mademoiselle de Maran et à Ursule.

Ma tante me toucha légèrement le bras, et me dit : — Mathilde ! monsieur de Lancry.

Je me retournai et je m’inclinai en rougissant.

Peu à peu je sentis mon embarras diminuer, et je pris part à la conversation.

M. de Lancry fut très aimable, très spirituel. Il connaissait tout Paris, et tout Paris assistait à cette représentation. Je me souviens parfaitement de cet entretien, car M. de Lancry m’y apparut sous un jour tout nouveau, et tout-à-fait à son avantage.

— Voyons, Gontran, — lui dit mademoiselle de Maran, — vous qui allez partout, mettez-moi donc un peu au fait de tout ce beau monde-là, que je ne connais pas ? j’y suis aussi étrangère que ces jeunes filles. Voilà plus de quinze ans que je n’ai mis le pied à l’Opéra. Il doit y avoir ici toute la fleur des pois de la banque ? Vous devez connaître ça de nom ou de vue. C’est riche à faire peur aux honnêtes gens. Ça a toujours une loge à l’Opéra, tandis que nous autres nous profitons modestement des loges de la cour, qui sont les meilleures, Dieu merci.

— Je serais très embarrassé, Madame, — dit M. de Lancry ; — car, pendant quatre mois que je suis resté en Angleterre, bien des loges de la Banque, comme vous dites, ont changé de maître. Je ne reconnais presque plus personne ; la Bourse a tant de caprices, elle fait et défait tant de brusques fortunes !

— Il ne nous manquerait plus que de voir ces gens-là riches à perpétuité ! ça serait d’un joli exemple pour les autres malfaiteurs, — dit mademoiselle de Maran. — Mais quelle est donc cette petite femme, aux secondes, en béret rose ? Elle est jolie, n’est-ce pas ?

— Très jolie, — dit M. de Lancry. — Elle et son mari sont les héros d’une histoire bien simple et bien touchante, — ajouta-t-il avec un accent de mélancolie qui m’étonna et qui donnait beaucoup de charme à sa physionomie.

— Ah ! mon Dieu ! racontez-nous donc cela, Gontran ! Comment s’appelle-t-elle, cette belle héroïne.

— Le nom de mes héros est très insignifiant… Ils s’appellent M. et madame Duval, dit M. de Lancry en souriant.

— Duval ! mais c’est un très beau nom ! Est-ce qu’il ne vaut pas bien les Duparc, les Dupont, les Dumont ou les Dubois ! Voyons, Gontran, le roman de M. et de madame Duval.

— Figurez-vous donc, Madame, qu’il y a deux ans… — Puis s’interrompant, M. de Lancry dit à ma tante : — Tenez, Madame, votre sourire moqueur m’épouvante ! Permettez moi de m’adresser à mademoiselle Mathilde et à mademoiselle Ursule ; elles ne me décourageront pas, elles s’intéresseront, j’en suis sûr, à cette naïve histoire.

Je levai les yeux, et je rencontrai le regard de M. de Lancry ; je ne pus m’empêcher de rougir.

— Allons ! allons ! contez votre conte à ces jeune filles. Je ne vous regarderai pas, — dit mademoiselle de Maran ; — et si je ris, ce sera à part moi.

— Eh bien ! donc, Mademoiselle, — me dit M. de Lancry, — M. et madame Duval avaient fait un très heureux mariage.

— Mais c’est très bien ! — s’écria mademoiselle de Maran ; — ça commence tout juste comme une historiette de l’Ami des enfants ou de Berquin. Je vous demande un peu si on dirait que c’est un ancien capitaine des hussards de la garde qui raconte de ces choses-là ! Continuez, continuez, voici la belle princesse Ksernika qui entre dans sa loge avec sa suite. Vous aurez fini votre historiette avant que le porte-flacon, le porte-lorgnon, le porte-éventail, le porte-bouquet, le porte-programme, aient rempli leurs fonctions. Voilà une belle princesse qui n’aime guère les contes de Berquin.

— Je sais Madame, dit M. de Lancry en souriant malignement, — toute la différence qu’il y a entre un conte de Berquin et madame la princesse Ksernika ; mais je m’adresse à ces demoiselles ; je n’ai pas besoin de leur demander grâce pour la naïve simplicité de cette histoire, et je continue :

M. et Madame Duval étaient complètement heureux et jouissaient d’une honnête fortune. Je ne sais quelle banqueroute ou quel abus de confiance les ruina entièrement. M. Duval avait une vieille mère qu’il idolâtrait et qui était aveugle ; elle lui avait abandonné tout ce qu’elle possédait, à condition de vivre avec lui et sa belle-fille, qu’elle aimait tendrement. En apprenant leur ruine, le premier, le plus grand chagrin de M. et de madame Duval fut d’avoir à craindre la pauvreté pour leur mère, qui, depuis si longtemps, était habituée à un bien-être presque indispensable à son âge. Ils résolurent donc de lui cacher ce désastre. Son infirmité les aida merveilleusement à réaliser ce projet. Quelques débris de fortune leur permirent de faire face aux dépenses des premiers temps. M. Duval savait parfaitement l’anglais et l’allemand, il fit des traductions ; sa femme peignait à ravir, elle fit des dessins d’album et jusqu’à des éventails. À force de travail, de privations et surtout de présence d’esprit et d’adresse, ils parvinrent pendant près de deux ans à tromper ainsi leur mère, qui, ne trouvant aucun changement matériel dans ses habitudes, ne se douta pas un instant du malheur qui avait frappé ses enfants, malheur qui lui aurait été doublement funeste, et par le chagrin qu’elle en eût ressenti, et par les privations qu’elle eût voulu s’imposer. Enfin, il y a quelques jours, M. Duval reçut cent mille francs avec une lettre qui lui annonçait que cette somme était une restitution de la part du banqueroutier qui l’avait ruiné. — D’autres personnes attribuent ce don à un bienfaiteur mystérieux.

— Ce qui paraît bien plus probable que le remords d’un maltôtier, — dit ma tante.

— Toujours est-il, mademoiselle, que, grâce à cette somme, ces bons et braves jeunes gens, maintenant habitués au travail, ont presque retrouvé l’aisance qu’ils avaient perdue, et leur vieille mère ne s’est pas aperçue qu’elle avait côtoyé de si près la misère.

— Ça finit comme ça avait commencé, — dit mademoiselle de Maran, — et ça prouve que la bonne conduite est toujours récompensée. C’est pour cela que lorsque la belle princesse Ksernika ira devant le bon Dieu, elle n’y restera pas longtemps.

— Vous riez, Madame, — reprit M. de Lancry ; — eh bien ! j’aurai le courage de maintenir cette anecdote comme un des faits qui honorent le plus notre temps. — Puis, s’adressant à moi : — Ne trouvez-vous pas, Mademoiselle, qu’il y a une bien rare délicatesse dans cette conduite ? Avoir assez d’empire sur soi pour étouffer toute plainte, toute allusion involontaire au malheur dont on souffre et que l’on cache avec une si pieuse sollicitude ? Avoir, au milieu des inquiétudes navrantes de la pauvreté, assez de présence d’esprit, assez de force d’âme pour conserver toujours le caractère égal et gai que donne l’habitude de la richesse ? N’est-ce pas enfin un noble et touchant tableau, que de voir ces deux jeunes gens tromper si religieusement leur vieille mère, en lui créant, à force de travail, un petit coin d’opulence au milieu de leur froide misère ?

— Ah ! sans doute, cela est beau, cela est admirable ! — dit Ursule d’une voix émue en portant sa main à ses yeux. — En entendant raconter un pareil trait, — ajouta-t-elle, — on ne regrette pas d’être pauvre, puisque la pauvreté inspire de pareils dévoûments.

J’étais si troublée que je ne pus trouver une parole, et je trouvai Ursule bien heureuse d’avoir pu dire quelque chose.

M. de Lancry avait raconté avec une grâce parfaite cette histoire, puérile sans doute, mais par cela même pleine de charme dans la bouche d’un homme comme lui.

Plusieurs fois, pendant ce récit, j’avais regardé M. de Lancry ; la touchante expression de sa physionomie donnait un nouvel attrait à ses paroles ; on ne pouvait, selon moi, apprécier si généreusement une telle action sans être capable de l’imiter.

Je restais muette d’étonnement ; je ne m’attendais pas à trouver cette douce sensibilité sous les brillants dehors d’un homme à la mode. Aussi mon cœur se serra bien douloureusement quand j’entendis ma tante dire à M. de Lancry :

— Ma nièce Mathilde est si malicieuse avec son air de sœur… Angélique, qu’elle est bien capable de se moquer de votre conte, au moins, mon pauvre Gontran.

Je levai vivement les yeux sur M. de Lancry, comme pour le rassurer. Je rencontrai son regard, mais si triste, mais si découragé, que je fus sur le point de pleurer de chagrin et de dépit.

Je ne sais comment cette scène se serait terminée sans l’arrivée de M. de Versac qui ne précéda que de quelques moments le lever du rideau.

J’éprouvais un trouble profond, une sorte de vertige que la puissance de la musique augmentait encore ; chacune des pensées qui m’agitaient était, pour ainsi dire, accompagnée d’une harmonie tour à tour rêveuse, tendre ou passionnée, qui n’était que trop d’accord avec l’état de mon cœur.

Dans certaines circonstances, la musique a des séductions immenses. Elle semble traduire nos pensées les plus secrètes, les plus confuses, quelquefois même les plus coupables, dans un langage si enivrant, que nous nous abandonnons à ses dangereux entraînements.

Ainsi, sans songer un instant aux obstacles que pouvait rencontrer le sentiment qui s’éveillait si délicieusement en moi, bercée par ces adorables mélodies, je me plaisais à rappeler à ma mémoire les touchantes paroles de M. de Lancry ; je me laissais aller à toute l’admiration que m’inspirait le caractère que je lui supposais. Des idées de jalousie venaient aussi m’assaillir lorsque, à travers ce songe éveillé, je voyais vaguement devant moi la brune figure de la duchesse de Richeville.

L’acte fini, j’écoutais encore ; j’étais si absorbée que ma tante dut m’appeler à plusieurs reprises pour me tirer de ma rêverie.

On sortait de la salle ; je donnai le bras à M. de Versac ; M. de Lancry donna le bras à Ursule.

Je descendis presque machinalement, entendant, voyant à peine ce qui se passait autour de moi.

Au moment où l’on vint nous annoncer notre voiture, je sentis un parfum très agréable, mais très fort ; le frôlement d’une étoffe toucha ma robe, et une voix émue, affectueuse, me dit ces mots presque à l’oreille :

— Prenez garde, pauvre enfant… on veut vous marier… Attendez M. de Mortagne…

Je retournai vivement la tête pour voir qui venait de me parler ; je n’aperçus que le manteau de satin cerise et le turban lamé d’argent de la duchesse de Richeville, qui descendait légèrement l’escalier devant moi avec M. et madame de Mirecourt.