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Michel Lévy frères (p. 279-393).
MARIELLE
COMEDIE EN TROIS ACTES ET UN PROLOGUE
MARIELLE



PERSONNAGES

MARIELLE, dit Scaramouche, chef d’une troupe de comédiens italiens. — soixante ans. Costume grave au prologue et au premier acte ; costume de Scaramouche au deuxième acte.

FABIO, dit Cinthio, premier amoureux dans la troupe de Marielle. — Vingt ans. Costumes jeunes et sentant la coquetterie, même en voyage ; habit paré de Léandre au deuxième acte.

ERGASTE, dit Fracasse, capitan dans la troupe. — Cinquante cinq à soixante ans. Costume de matamore au deuxième acte.

FLORIMOND, dit Mezzetin, jouant les rôles à masque. — Trente à quarante ans. Costume de Mezzetin au deuxième acte.

DESŒILLETS, factotum de théâtre. — Soixante-cinq ans. Costume noir râpé.

PIERROT, petit paysan. — Quinze ans (rôle de femme). Costume classique de Pierrot au deuxième acte.

SYLVIA, première amoureuse dans la troupe de Marielle, appelée sœur Sylvie dans le prologue. — Trente ans. Habit et voile de novice dans le prologue.

SŒUR COLETTE, religieuse, sœur de Marielle. — Soixante et dix ans. Costume de religieuse.


— 1660 —
PROLOGUE

À Turin. — Une chambre d’hôtellerie. Des bagages sont épars sur le théâtre.


Scène PREMIÈRE

MARIELLE, ERGASTE, FLORIMOND.

Marielle, à part, lit un manuscrit. Ergaste et Florimond achèvent de manger, assis à une petite table.


ERGASTE.

Allons, ne nous querellons plus et buvons sans colère le coup de l’étrier. Je n’aime point les vers ; toi, tu fais montre de ceux que tu sais…


FLORIMOND, déclamant.

Tu rechignes en vain ta trogne mal contente…

(Parlant naturellement.) Je te soutiens, moi, que la comédie que nous jouons, comedia dell’arte, comédie bouffonne, comédie à sujet, comédie à l’impromptu, comédie à canevas, comédie italienne en un mot, passera de mode en France singulièrement ; et que la comedia sostenuta, la comédie noble, comédie académique, comédie sérieuse, comédie française pour tout dire, fera oublier notre vieux genre libre et burlesque.


ERGASTE.
Que la trompette du diable me rende sourd si j’en crois pas un mot ; quoi ! on divertirait le monde avec des pièces récitées de mémoire ? le théâtre des auteurs déposséderait le théâtre des acteurs ? Voyons, Marielle, mets-nous d’accord ; quel est ton sentiment ?

MARIELLE.

J’aime ton dépit, mon vieux Ergaste. Il ferait beau voir un ancien soldat, qui n’a jamais déserte son drapeau, rabaisser l’excellence de son métier, aujourd’hui qu’il est comédien ! Mais j’ai dit comme toi, avant d’avoir lu les pièces que ce jeune homme a su tirer de nos vieux canevas.


ERGASTE.

Quel jeune homme veux-tu dire ?


MARIELLE.

Celui que nous avons connu à Paris, chez Riberio. Ah ! Riberio Fiurelli, mon maître et mon modèle en la partie des Scaramouche ; il ne se doutait guère, lorsque le petit Poquelin venait l’admirer et le consuslter, qu’il enseignait plus de sérieux que de bouffon à ce généreux esprit.


FLORIMOND.

Généreux vous plaît à dire ; je le tiens, moi, pour un méchant copiste et pour un plaisant larron. Quoi ! parce que l’on aura compilé une vingtaine de bons canevas italiens, pour en tirer l’essence de deux ou trois mauvaises comédies françaises, on sera un estimable auteur ? Cet auteur-là passera de mode, croyez-moi.


MARIELLE.

Que ce soit de lui ou de tout autre, nous serons volés, vous dis-je : c’est la loi du Parnasse. Le génie est un grand conquérant, autant vaut dire un grand pillard.


FLORIMOND.

Votre Molière n’est point un esprit créateur, je lui refuse le génie.


MARIELLE.

Le génie, c’est l’ordre dans la fantaisie. M. Corneille, que vous ne pouvez pas méconnaître pour grand et excellent

poëte, ne fait point autre chose que de polir les rudes diamants que M. Hardi, M. Desmarets, M. Scudéri, M. Tristan, M. Théophile et vingt autres avaient dégrossis. Mais laissons ces beaux esprits tranquilles et songeons à notre métier ! Quelle heure est-il ?

ERGASTE.

L’horloge des Ursulines a sonné trois heures, ta sœur la religieuse ne viendra plus aujourd’hui.


MARIELLE.

On ne lui aura point permis de sortir, et l’on ne me reçoit point au parloir. Allons, je m’en irai d’ici sans lui avoir serré la main une dernière fois ! Si nous lisions ensemble ce manuscrit ? Nous ne partons que dans deux heures ; nous allons tout d’une traite de Turin à Grenoble. Il nous faut représenter une pièce nouvelle le jour même de notre arrivée. Nous aurons à peine le temps de vêtir nos costumes.


FLORIMOND.

C’est bien votre faute, Marielle ! nous devions partir plus tôt. On dirait que vous ne pouvez point vous arracher de Turin, cette fois-ci !


MARIELLE.

Peut-être que l’âge se fait sentir et me rend paresseux.


FLORIMOND, à Ergaste.

Je crains plutôt un retour de jeunesse ! (Haut.) Mon sentiment est que nous pressions notre départ, afin de nous reposer un peu à mi-chemin. Là, nous lirons et essayerons la pièce.


ERGASTE.

L’avis serait bon, n’était qu’en voyage tu songes trop à la chasse pour vouloir lire quoi que ce soit.


FLORIMOND.

C’est bien à toi de parler ! toi qui ne soupires qu’après la pêche ! Le sot divertissement !


ERGASTE.

Mais la pêche…


FLORIMOND.

Mais la chasse…


MARIELLE.

Mais le théâtre, mes amis ! il y faudrait songer un peu. C’est au moment de rentrer en France qu’il ferait bon nous remettre en mémoire les manquements que l’on nous a reprochés en ce pays-là. Ici, en Italie, on excuse beaucoup de négligence, on passe sur la langueur de l’action, il suffit qu’au beau moment nous fassions rire ! Mais l’impatience française s’accommode aussi malaisément des oublis que des redites. Quand ces gens-là ont une fois bâillé, n’espérez plus de les divertir. Faisons donc en sorte de nous concerter un peu à l’avance pour régler l’ordre de nos entrées, pour ne nous point retirer la parole les uns aux autres, et, sur toutes choses, pour ne point parler tous à la fois sur la scène.


FLORIMOND.

Mais n’est-ce point pris sur le naturel, ce désordre comique ?


MARIELLE.

Approchons-nous de la nature le plus qu’il nous sera possible, mais sans oublier que nous faisons de l’art. La belle manière du comédien qui joue d’imagination et qui compose en jouant tout ce qu’il dit, c’est de provoquer les heureuses réparties de son interlocuteur, faute de quoi, lui-même serait privé de sa vive faconde. Un bon acteur a en vue la conduite de l’action plus que la fausse gloire de montrer son esprit au détriment de l’ensemble, et tel de nous qui se perd en un labyrinthe de badineries hors de saison ferait mieux parfois d’exposer naïvement et simplement le sujet du spectacle.


FLORIMOND.

À ce compte-là, Marielle, nous changerions notre manière et prendrions celle des comédiens de l’hôtel de Bourgogne, ces maîtres passés en l’art de brailler, qui ne trouvent rien d’eux-mêmes et qui répètent comme des sansonnets la leçon qu’on leur a dictée.


MARIELLE.

Florimond, ne disais-tu pas tout à l’heure que notre théâtre italien s’en allait en décadence ? Faisons-le durer encore un siècle, s’il se peut, en assujettissant notre folie que l’on aime encore à des lois mieux réglées que l’on commence à nous préférer.


FLORIMOND.

Il durera toujours autant que nous, et après nous la fin du monde ! J’aime les beaux vers, moi, et, si les acteurs arrivent à les bien dire, nos dialogues à l’impromptu ne seront point regrettables.


MARIELLE.

J’ignore si jamais un homme pourra rendre la pensée d’un autre avec autant de feu et d’à-propos que la sienne propre ; mais, quoi qu’il en arrive, songez à ce que deviendra la liberté du théâtre, quand nous n’y aurons plus le droit de dire la vérité aux rois comme aux peuples, tous malheureux qui ne rient guère si l’on ne les chatouille adroitement. Songez que notre babil improvisé échappe à toute censure, et que nul ne peut prévoir et empêcher nos traits de critique. Quand nous montrons au peuple ses ridicules et ses vices sous l’aspect de Brighelle, du Mezzetin, de Pascariel ou de Pierrot, il le supporte et s’en réjouit. Mais que Pantalon, le Docteur, le Capitan et le Trufaldin ne soient plus soufferts à personnifier les travers et les malices de la richesse, de la science, de la noblesse et de l’épée, les puissances seront à l’abri de tout contrôle, et le pauvre monde endurera seul sa propre satire.


ERGASTE.

Eh ! morbleu ! Marielle a raison. C’est là ce qui relève notre profession, c’est ce qui fait que nous sommes quasi tous lettrés, gentilshommes ou gens de guerre ; quand le comédien ne sera plus qu’une machine à réciter les tirades des auteurs, le premier ignorant venu, pour peu qu’il ait la voix forte et et le jarret solide, sera propre aux premiers emplois du théâtre. Çà, travaillons ; faisons connaître à ces Français qui nous sommes. Voyons cette comédie, Marielle !

(Mariette déroule le manuscrit.)

FLORIMOND.

Mais votre Fabio nous serait nécessaire, et il n’est point céans ?


ERGASTE.
Il a été faire quelques achats. Il va rentrer ;

FLORIMOND.

Des achats ? des plumes, des dentelles, des gants parfumés ! Marielle doit savoir ce que lui coûte la braverie de son fils adoptif.


MARIELLE.

C’est un enfant. Il est beau, il plaît à tout le monde, il faut bien qu’il se plaise aussi à lui-même.


FLORIMOND.

À sa place, je ferais encore plus de sottises qu’il n’en fait, puisque vous le trouvez bon. Vous avez fait une belle emplette, vous, le jour que vous l’avez acheté à des bohémiens.


ERGASTE.

Allons, bourru ! vas-tu point reprocher à Marielle la plus louable de ses œuvres ? Dieu sait si nous étions riches et s’il nous restait de quoi bien dîner, le jour où Marielle tira de sa poche la rançon de ce pauvre petit enfant !


FLORIMOND.

Et à présent que le pauvre petit est un grand garçon, on peut dire de lui

Pourveu qu’on soit morgant, qu’on bride sa moustache,
Qu’on frise ses cheveux, qu’on porte un grand panache,
Qu’on parle barragouyn et qu’on suive le vent,
En ce tems du jourd’huy, l’on n’est que trop savant.


ERGASTE.

Si tu dis encore des vers, je m’en vas !


FLORIMOND.

Je dirai donc en prose que Marielle sera payé de ses libéralités par l’ingratitude. Voilà ce qui est assuré à quiconque fait métier d’obliger les autres. Ah !…

Je tenais, comme on dit, le loup par les oreilles !


Car voici une pratique de même espèce, M. Descœuillets !

Scène II

MARIELLE, ERGASTE, FLORIMOND, DESŒILLETS.


MARIELLE.

Eh bien, qu’y a-il, père Desœillets ?


DESŒILLETS.

Je viens humblement prendre congé de Vos gracieuses Seigneuries et les remercier de toutes les faveurs dont elles m’ont accablé durant leur séjour en cette ville.


FLORIMOND.

Je ne veux point de part en tes remercîments, car je t’ai toujours traité avec le peu de faveur que tu mérites.


DESŒILLETS.

Le badin ! (À Marielle.) Puis-je vous dire deux mots, monsieur Marielle ? (Il l’emmène sur le devant du théâtre.) Je suis fort à plaindre, mon bon monsieur : cinq enfants à nourrir, une femme toujours malade, quasi idiote…


FLORIMOND, qui est derrière lui et l’écoute.

Et une soif désespérée.


DESŒILLETS, surpris et à part.

Aie ! (Haut.) Le rieur ! (Il emmène Marielle un peu plus loin.) Vous allez en France, mon cher monsieur ; s’il vous était possible de m’y trouver un mince emploi en quelque théâtre de province ; vous savez, je suis bon à tout, moi !


FLORIMOND, qui l’a suivi.

Oui, né à toutes choses, comme on dit, c’est-à-dire propre à rien.


DESŒILLETS.

Mon Dieu, qu’il est gai ! (À Marielle.) On peut m’éprouver comme régisseur, copiste, souffleur ; au besoin, je double un petit rôle, je suis un peu poëte, musicien et machiniste ; j’ai là de bons certificats où l’on me donne les qualités de harpeur, arithméticien et homme de lettres-écrivain. Je suis un galant homme, vous connaissez qu’on peut se fier à moi pour la tenue des registres. Je sais tourner agréablement le compliment au public ; enfin j’ai su partout me rendre utile.


FLORIMOND, derrière lui.

Et où vous rendîtes-vous agréable ?


MARIELLE.

Allons, Florimond, ne tourmente pas ce vieil homme ; il est malheureux. (Florimond s’éloigne en haussant les épaules.) Vous voulez donc retourner en France, Desœillets ? Vous avez tort de changer si souvent de lieu et de condition. L’honnêteté d’un pauvre homme, c’est sa caution, son crédit. Mieux vaut pour lui s’établir là où il est connu.


DESŒILLETS.

Oh ! je connais du monde en France ; c’est mon pays, j’y ai quelques protections, et, si vous joignez la vôtre avec…


MARIELLE.

De tout mon cœur ! Pour qui voulez-vous des lettres ?


DESŒILLETS.

Hélas ! ce n’est point tant de cela que j’ai besoin que d’un peu d’argent pour faire route ; car je ne gagne quasi rien ici mon cher monsieur ! l’entrepreneur de ce théâtre est si ladre ! et je ne peux point abandonner ma pauvre et chère famille.


MARIELLE.
Allons, venez avec moi ; nous parlerons de cela dans ma chambre.

(Il sort avec Desœillets.)

Scène III

FLORIMOND, ERGASTE.


FLORIMOND.
Voilà ce vieux fou de Marielle encore une fois dupe ; de l’argent à Desœillets ! autant de bu.

ERGASTE.

Eh ! non ; Desœillets est un brave homme, et je ne l’ai jamais vu ivre.


FLORIMOND.

C’est que tu ne hantes jamais les cabarets, toi ; je te dis que c’est une tonne, une cuve ! Vois-tu, Marielle finira sur la paille ; il s’abandonne au premier venu.


ERGASTE.

Il gagne beaucoup et il donne de même, c’est bien fait à lui.


FLORIMOND.

Il se fait vieux…


ERGASTE.

Il est plus alerte et plus dispos que pas un de nous.


FLORIMOND.

Il a soixante ans, et les infirmités viendront ; et puis le public, qui est ingrat comme un chat, se lasse d’un vieux comédien, et alors… alors, on voit venir damoiselle famine,

Avec son nez étique et sa mourante mine !


ERGASTE.

Tu dis encore des vers, je m’enfuis ! (Il sort, en même temps que Marielle rentre par une autre porte.)


Scène IV

MARIELLE, FLORIMOND.


FLORIMOND.

De combien d’écus cet aigrefin de Desœillets vient-il d’amaigrir votre bourse ?


MARIELLE.

De quoi t’embarrasses-tu, l’ami, si tu ne manques point ?


FLORIMOND.
Si je ne manque point ! voilà qui est bientôt dit.

MARIELLE.

N’as-tu point touché encore hier une avance sur ta part ?


FLORIMOND.

Aussi ai-je vitement payé ma nouvelle arquebuse et mon justaucorps de buffle ; je n’aime point laisser des dettes derrière moi, et mon équipage de chasse est au beau complet ; mais je dois encore mon chien.


MARIELLE.

Quel chien ?


FLORIMOND.

Un double nez des plus rares que ce damné juif ne me veut point laisser à moins de dix écus.


MARIELLE.

Oïmè ! nous aurons encore l’agrément de voyager avec un chien ?


FLORIMOND.

Deux chiens, pas davantage !


MARIELLE.

Miséricorde !


FLORIMOND.

Vous ne comptez point que je me défasse de mon vieux Tiburce ? Le jeune Artaban l’appareillera merveilleusement, à moins que, faute de dix écus, je ne sois forcé de m’en priver.


MARIELLE.

Tu y tiens donc beaucoup ?


FLORIMOND.

J’en suis affolé !


MARIELLE.

Va donc à la caisse et prends ce qu’il te faut.


FLORIMOND.

Je ne prendrai que quarante livres, car je ne puis voyager sans un denier en poche.


MARIELLE.
Allons !

FLORIMOND, en sortant.

Ah ! tiens, Marielle, voici ta sœur la religieuse qui vient te dire adieu, (Il salue légèrement les deux femmes qui entrent, et sort après qu’elles sont entrées.)


Scène V

MARIELLE, SŒUR COLETTE, SŒUR SYLVIE, en habit de novice.


MARIELLE.

Ah ! ma bonne sœur ! je n’espérais plus te voir devant que de partir. Et mademoiselle a pris encore cette fois le soin de t’accompagner ? C’est donc pour doubler mes regrets ?


SOEUR COLETTE.

Cette chère enfant ! on me la laisse emmener puisque je ne vois quasi plus clair à me conduire dans les rues ; elle est mon petit bâton de vieillesse.


SOEUR SYLVIE.

C’est tout plaisir pour moi, mère Colette.


SOEUR COLETTE.

La bonne âme ! Va, ce n’est point sans peine que nous avons pu sortir aujourd’hui. Notre supérieure prétend que, si tu ne renonces à ton état de comédien, comme j’y ai renoncé, elle m’empêchera de te voir davantage.


MARIELLE.

Prétend-elle que je me fasse moine, et devient-elle si rigoureuse, cette bonne supérieure ? Tu me disais pourtant qu’elle aimait fort la comédie.


SOEUR COLETTE.

Les mystères, les pastorales sacrées que nous faisons jouer aux demoiselles, dans nos couvents, lui paraissent matières édifiantes ; mais elle est de ceux qui damnent les comédiens

de profession.

MARIELLE.

Elle est plus sévère que le sacré collège.


SOEUR COLETTE.

Laissons-la dire ; je ne suis pas en peine de ton salut, quant à moi. Ah ! ma fille Sylvie ! si l’on connaissait comme moi la beauté des sentiments de mon frère, l’honnêteté de sa morale, et les grands biens qu’il a toujours faits aux malheureux, on le proposerait pour modèle à bien des gens d’Église.


SOEUR SYLVIE.

Tout ce que vous m’avez raconté de M. Marielle me le fait tenir en si haute estime, que je le voudrais avoir pour mon directeur de conscience.


MARIELLE.

Votre conscience est dans vos regards, aimable sœur Sylvie, et je jurerais qu’elle n’a pas besoin d’aide pour égaler en pureté la splendeur des anges.


SOEUR SYLVIE.

Mais je suis une mauvaise catholique, monsieur ; ne le savez-vous point ?


SOEUR COLETTE.

Allons, allons, chère fille, ne dites point cela. Sous l’habit que vous portez ! à la veille de prononcer des vœux !


SOEUR SYLVIE.

Non, ma mère ! je ne serai point religieuse, je vous l’ai dit, croyez-moi donc, enfin.


SOEUR COLETTE.

Mais que deviendras-tu, pauvre enfant ?


SOEUR SYLVIE.

Je me ferai servante fidèle en quelque ferme, plutôt que religieuse parjure en un monastère. Écoutez, monsieur Marielle, vous ne connaissez point toute mon histoire ; je vous la veux dire, afin de vous avoir pour arbitre. Un bon conseil de vous sera le meilleur adieu que vous me puissiez faire.


MARIELLE.

Je sais déjà, mademoiselle, que vous êtes Française, fille de qualité, que vous sortez d’une famille huguenote persécutée en France, ruinée, bannie, et que vous avez été mise ici toute jeune au couvent par une vieille parente catholique qui paye votre pension.


SŒUR COLETTE.

Qui paye, qui paye… Depuis nombre d’années, la bonne dame ne paye plus et berce nos sœurs de la promesse d’une dot qu’elle donnera à Sylvie pour la faire entrer en religion.


SŒUU SYLVIE.

Et, pour ne point être congédiée par ces pauvres religieuses, à qui elle est une charge, Sylvie a consenti à prendre le voile de postulante. Mais la vieille parente, plus qu’économe, ne fera point de dot, et Sylvie n’a point de vocation. Protestante de cœur, et comme qui dirait de naissance, catholique par contrainte, elle est restée chrétienne, et rien de plus. Le moment arrive où la communauté, qui n’est point riche, va la sommer de s’engager ou de partir. Que ferat-elle ?


MARIELLE.

Elle a des talents, une noble éducation, un vaillant esprit… Oh ! j’y ai pris garde !… Elle quittera le couvent, où elle ne saurait contenter Dieu par un mensonge, et elle tâchera de vivre en travaillant. Ce n’est pas bien aisé à une femme… mais la liberté !


SŒUR COLETTE.

La liberté, la liberté ! on s’en lasse ! N’ai-je point été comédienne, moi, l’état le moins assujetti qu’il y ait sur la terre ? Eh bien, l’amour de Dieu m’a pourtant surpris le cœur un beau jour et jetée sans regret dans le cloître.


MARIELLE.

Mais tu avais déjà cinquante ans, ma sœur, quand l’amour de Dieu, la passion dernière des âmes tendres, te vint surprendre

ainsi ? Mademoiselle n’a peut-être point la moitié de cet âge-là ?

SŒUR SYLVIE.

Je ne suis point une adolescente. J’ai bientôt trente ans, monsieur Marielle, et c’est l’âge de savoir ce qu’on veut et ce qu’on ne veut point. J’ai écouté votre conseil, et je le saurai mettre à profit. Je vous rends grâces. (On entend quelque bruit derrière le théâtre.)


MARIELLE.

Ce sont mes acteurs qui venaient pour une répétition, je leur dirai d’attendre.


SŒUR COLETTE, le retenant.

Non pas, non pas ! j’ai trop de plaisir à les voir. Ils me représentent ma jeunesse !


Scène VI

Les Mêmes, ERGASTE, FLORIMOND, DESCŒILLETS, FABIO.


ERGASTE.

Eh bien, nous voici tous, Marielle… Eh ! buenos Dias ! voici notre ancienne Colombine… Excusez-moi, sœur Colette. Vous venez donc nous donner la bénédiction au départ ? C’est, fait pour nous porter bonheur.


SŒUR COLETTE.

Dieu t’assiste, mon honnête Fracasse ! toujours aussi brave et retenu que ton personnage est rodomont et couard dans la comédie ? Et mon petit Fabio ? est ce lui ? Je ne vois plus que de près. Vous aurez bien soin de mon frère en voyage, au moins ?


ERGASTE.

Fiez-vous à moi, sœur Colette, j’aurai soin de lui plus que de ma vie. Ah ça ! répète-t-on, peu ou point ?


SŒUR COLETTE.

Commencez donc ! De qui est la comédie ?


MARIELLE.

El le est un peu de tout le monde, comme toutes celles que nous donnons pour neuves ; c’est ton serviteur qui l’a tirés par fragments du vieux recueil des souvenirs et des traditions.


SŒUR COLETTE, prenant le manuscrit et le regardant de très-près.

Bien, bien ! c’est un arrangement à la vraie manière italienne, mêlé de scènes à la muette, de parodies apprises de mémoire et de dialogues parlés d’abondance. Quel est ce titre ? Le Mariage de Scaramouche ?


MARIELLE, reprenant le manuscrit.

Oui ! Voulez-vous lire, Desœillets ?


DESŒILLETS, lisant.

« Scaramouche est un bon bourgeois, ex-pauvre diable enrichi par un héritage, toujours simple, assez honnête homme, un peu gausseur, point trop brave, ami de ses aises, tour à tour moqueur et moqué, et, pour le moment, assiégé de mélancolie pour cause d’amour. Il voudrait épouser Isabelle, fille du docteur Graziano… laquelle est courtisée en même temps du capitaine Sparneto, matamore, et de… »


MARIELLE.

Mettons-nous en scène, et représentons en lisant.


DESŒILLETS.

« Scène première d’Isabelle et du docteur. »


MARIELLE.

Ah ! le docteur est parti, je crois ?


FLORIMOND.

Le docteur a pris les devants dans le voiturin.


MARIELLE.

Desœillets, faites le docteur !


ERGASTE.

Mais la Marinette, l’Arlequin et le Sbire sont partis également. Nous n’avons ni père, ni amoureuse, ni valet pour essayer cette scène.


MARIELLE.

Peu importe ! c’est une scène bien connue. L’Isabelle résiste à son père, qui lui veut faire épouser Scaramouche ; elle aime Cinthio…


FABIO, lisant par-dessus l’épaule de Desœillets.

Cinthio del Sole ! c’est moi. J’arrive sous le déguisement d’un maître à chanter, je courtise l’Isabelle, j’endors le père ; il s’éveille, nous surprend, me chasse et enferme sa fille… Passons.


DESŒILLETS, lisant.

« Le théâtre change et représente une rue. Cinthio, seul, maudit sa destinée. »


FABIO, déclamant.

Ô cruauté du sorti destins insuportable !


ERGASTE.

Point de vers, morbleu ! point de vers ! improvisez !


FABIO, jouant.

« Ô astres contraires ! ô étoiles fantasques ! s’il me faut perdre Isabelle, ce fer finira mes tourments ; ou ce cœur cessera de palpiter, ou mon rival tombera victime de ma juste fureur ! Mais quoi ! le magot refusera de combattre, et le docteur persistera dans sa barbarie ! C’est mon propre sein que je dois percer, la chose n’est que trop claire. Mourons ! »


DESŒILLETS.

« Survient Mezzetin, qui lui arrache, son épée. »


MARIELLE.

À toi, Florimond !


FLORIMOND, faisant le Mezzetin.

« Per Bacco, signor mio ! Vous nous la baillez belle de vouloir attenter aux précieux jours que vous prétendez tenir de monsieur votre père ! vous faut-il point de l’assistance pour parachever cette belle sottise-là ? »


FABIO, jouant.

« Ah ! mon pauvre Mezzetin, ne retiens point mon courage ; si tu connaissais l’horreur de mes maux… »


MARIELLE.

Ici, pour éviter le récit des scènes qui ont été vues, nous mettons le sujet en action. Nous faisons passer le docteur, Isabelle et Scaramouche. Cinthio et Mezzetin, sur le premier plan de la scène, les observent sans être vus. Scaramouche, c’est moi ; Desœillets, venez figurer le docteur.


SŒUR SYLVIE.

Puisque vous faites le Scaramouche, monsieur Marielle, je puis bien faire l’Isabelle pour vous aider ; je ne saurai rien dire, mais vous aurez un personnage à qui parler.


SŒUR COLETTE.

Oh ! bien dit ! Sachez, mon frère, que la sœur Sylvie joue en perfection.


FABIO.

En vérité ! la novice ?


SŒUR SYLVIE.

On représente de certaines pièces de théâtre au couvent, je fais ma partie comme une autre.


SŒUR COLETTE.

Mieux qu’une autre ! mieux que toutes les autres ! Allons, courage, Sylvie ! ne vous troublez point, vous jouez bien, je m’y connais.


MARIELLE, faisant le Scaramouche.

« Mademoiselle, vos perfections m’ont garrotté le cœur d’une si fière manière… que… » Eh ! les mots ne me viennent point, je ne saurais railler avec cette noble Isabelle ; le costume m’impose et la personne encore plus, je compte que je vais rougir et me défaire comme un apprenti.


SŒUR COLETTE.

Joue donc, joue donc, Scaramouche ! il y a si longtemps que je suis privée de t’entendre !


MARIELLE, jouant.

« Mademoiselle, j’étais résolu, en vous abordant, de vous faire un discours tout pur d’amour, plein de feux, de flèches et de cœurs navrés ; mais je vous avoue que je vous crains au de là de ce que vous pourriez imaginer, et le respect m’empêche de vous dire que je vous aime encore plus que je ne

vous crains. »

SŒUR SYLVIE, jouant l’Isabelle.

« Je reçois comme je le dois, seigneur Scaramouche, les intentions que vous avez de me faire des compliments ; en proférant seulement trois paroles, vous m’avez fait douter de ma mauvaise fortune, et vous l’avez tellement changée, que je me crois assurée de la surmonter. Je souhaiterais qu’il y eût des paroles aussi bonnes que vous pour vous rendre grâces, mais il n’y a point de paroles pour cela, et le dernier effort de ma pensée serait de concevoir quelque chose digne de vous être dit. » Eh bien, répliquez-moi donc, monsieur Marielle, car je m’en vais me perdre dans mes compliments.


MARIELLE.

Mon Dieu ! j’écoute et je regarde. Cette voix pure, ces yeux graves et doux… As-tu pris garde, ma sœur, comme elle s’est transformée tout d’abord ? Tu disais bien, c’est une actrice accomplie ! Voyons donc une scène avec Cinthio.


SŒUR SYLVIE.

Est-elle dans le canevas ?


FABIO.

Certainement oui ! À nous deux, mademoiselle ! (Faisant le Cinthio.) « Ô perfidie ! Est-ce ainsi que vous trahissez vos serments ? Ah ! que vous endurez avec une belle patience les lanterneries de ce vieil homme ! Il me semblait que mon malheur était en un point qu’il ne pouvait plus croître ; mais ceci est pour m’accabler et pour consommer les restes de ma constance. »


SŒUR SYLVIE, jouant.
« Seigneur Cinthio, ma mémoire ne me rend point de compte de ces serments échangés avec les vôtres. Si vous croyez qu’un bel habit et un beau visage sont faits pour m’éblouir, vous ne connaissez point l’humeur d’Isabelle. Elle est telle, qu’à ses yeux l’honnête simplicité du vieux Scaramouche l’emporte sur votre braverie, autant que la beauté de l’âme l’emporte sur celle de la personne. »

FLORIMOND.

Bien répondu ! (Sylvie ayant très-bien dit en couplet, tous les personnages applaudissent, hormis Fabio. Marielle est très-ému.)


FABIO.

C’est fort bien tourné en phrase, mais ce n’est point dans la pièce.


SŒUR SYLVIE.

Je croyais que, dans une pièce à canevas, l’on pouvait dire tout ce qu’on veut.


FABIO.

Pourvu qu’on demeure dans l’esprit du rôle ; mais vous en sortez. Vous devez être amoureuse de moi.


SŒUR SYVIE, riant.

Je ne le suis pas.


MARIELLE, riant.

Mais il en faut faire le semblant.


ERGASTE.

Moi, je dis que c’est bien joué. C’est une feinte d’Isabelle qui prend goût au dépit de son amant et qui lui en veut donner davantage.


FABIO.

Dès lors, il ne fallait point dire tout cela d’un ton vraisemblable. Il fallait marquer au public que c’était une intention pour augmenter mon amour par le dépit.


SŒUR SYLVIE.

Je n’entends rien à ces feintes-là, et je dis les choses comme elles me viennent.


FABIO, dépité.

Je ne pourrai donc pas pousser plus loin cette scène avec vous. (Regardant le manuscrit, que Desœillets tient toujours.) C’est a présent l’entrée du matamore.


ERGASTE, jouant.

« Par le sang ! par la mort… »


FLORIMOND, qui est près de la fenêtre.
Voici qu’on attelle les mules à notre chariot !

SŒUR COLETTE.

Ah ! mon Dieu, déjà ! déjà te quitter, mon frère… et sans voir la fin de la pièce !


MARIELLE.

Quelle heure est-il donc ? cinq heures ? Hélas ! oui. Il faut partir.


SŒUR COLETTE.

Cinq heures tout de bon ?… Nous devrions être rentrées. Partons, partons, ma chère Sylvie ! Adieu, mon pauvre Marielle ! Quand est-ce que je te reverrai à présent ?


MARIELLE.

Bientôt, si tu obtiens la permission de faire un voyage en France. Je suis certain que les médecins de ce pays-là te guériront.


SŒUR COLETTE.

Je crains fort de ne point avoir cette permission, et mes pauvres yeux s’en vont toujours. Dieu nous soit en aide ! qu’il te bénisse, mon cher Marielle ! je prierai pour toi. Allons, dis adieu à la bonne Sylvie ; nous parlerons de toi ensemble, ce sera pour me consoler un peu.


MARIELLE.

Belle et bonne Sylvie, puissiez-vous être heureuse ! Que n’êtes-vous Isabelle et moi Scaramouche, non point pour assujettir vos inclinations, mais pour vous protéger et vous servir !


SŒUR COLETTE.

Adieu, Ergaste ! Adieu, mon petit Fabio ! Aime bien ton père, Marielle. Tu m’écriras, mon frère. Si je suis aveugle, Sylvie me lira tes lettres. Adieu, monsieur Florimond ! (Passant devant Desœillets, qui observe Sylvie.) Monsieur, je vous salue. (Elle sort appuyée sur le bras de Sylvie.)


FABIO.

Je vais arranger mon bagage pour qu’on ne me gâte rien. (il prend quelques paquets et sort.)


FLORIMOND, à la cantonade,
Et mon chien ? a-t-on amené mon chien ? (Il sort.)

ERGASTE. à Marielle, qui veut prendre des paquets.

Ne te fatigué point à cela ; j’aurai soin de tout, (Il emporte le reste des paquets avei Desœillets).


Scène VII


MARIELLE, seul, prenant machinalement son manteau et son châpeau pour partir.

Ma pauvre sœur ! Elle est vieille, en effet, et bien infirme ! J’ai grand regret à la quitter, cette fois-ci… Jamais, à l’heure d’un départ, je ne me sentis si triste !… Que va faire cette demoiselle, toute délaissée en la vie, sans fortune, sans amis ?… J’aurais bien voulu lui offrir… mais je n’ai point osé. J’ai eu grand tort, ma sœur lui aurait fait accepter mes offres… Mais, j’y songe ! pourquoi ma sœur ne lui ferait-elle point accroire qu’elle lui veut prêter de l’argent pour lui rendre sa liberté ? Ma sœur est sincèrement pieuse, mais non pas bigote, elle me secondera… Oui, je vas écrire, je vas envoyer une somme…


Scène VIII

MARIELLE, SYLVIE.


MARIELLE, tressaillant.

Vous ici, mademoiselle ? Seule ?


SYLVIE.

J’ai rencontré ici près une de nos converses qui s’est chargée de reconduire sœur Colette. Moi, j’ai pris prétexte d’une commission dans la ville et j’accours. Oh ! que j’ai tremblé d’arriver trop tard ! Monsieur Marielle, vous ne connaissez point toute la rigueur de mon sort. Un puissant seigneur… le… à quoi bon vous le nommer ? harcèle et offense mon honneur par des vues indignes de moi. Notre couvent n’est point cloitré, il a mille prétextes pour s’y faire recevoir. La communauté le redoute et le flatte. Ma tante le ménage parce qu’il feint auprès d’elle de me vouloir épouser. Mais il ne le veut point, et, le voulût-il, je préférerais l’esclavage et la misère à l’horreur de lui appartenir.


MARIELLE.

C’est un vieillard, sans doute ? SYLVIE. Non, ce n’est point un vieillard, c’est un jeune débauché d’humeur violente et tyrannique. Je le hais, je le veux éviter. Vous voyez, le cloître même n’est point un refuge sacré pour la dignité d’une fille sans fortune et sans famille. Il faut, que je quitte ce couvent, et cette ville, et ce pays. J’y suis résolue, je ne rentrerai point ce soir. Mais où irai-je avec cet habit et sans aucune ressource ? Vous m’avez dit que je devais me soutenir par mon travail, vous m’avez jugé bonne actrice, emmenez-moi, ou je suis désespérée !


MARIELLE, tremblant.

Vous emmener ? Une personne comme vous au théâtre ? Savez-vous ce que vous me demandez ?


SYLVIE.

Une personne comme moi ne craint point la séduction ; elle ne craint guère non plus la violence, parce que, plutôt que de souffrir la violence, elle saurait se donner la mort. Mais sa fierté se trouve comme ravalée et flétrie par l’outrage de certaines assiduités ; s’il faut qu’elle les endure avec patience, elle prend la vie en dégoût !… Ne suis-je donc point, digne de respirer la vie, l’honneur, la liberté ? Ne vous sentez-vous point capable de m’assurer ces biens, auxquels le plus pauvre a des droits ? ne disiez-vous point ce que vous pensiez tout à l’heure, quand vous formiez le souhait de me servir et de, me protéger ? Voyons, monsieur Marielle, vous me pouvez sauver ; me voulez-vous abandonner aux hasards

d’une triste destinée ?

MARIELLE.

Vous abandonner !… Mais votre parente ?…


SYLVIE.

Ma parente ne me pardonne point d’être sortie d’un sang calviniste. Elle ne m’aime pas, elle est trop avare pour me recueillir, et trop pressée d’être débarrassée de moi pour me réclamer.


MARIELLE.

Mais les religieuses de votre couvent vous feront poursuivre !…


SYLVIE.

Elles sont trop pauvres pour me vouloir garder sans dot et sans pension.


MARIELLE.

Reste donc ce grand seigneur, ce libertin qui pourrait songer à vous persécuter ? (saisissant le bras de Sylvie.) Eh bien donc, qu’il l’ose !


SYLVIE, tombant à ses genoux.

Ô noble Marielle ! vous avez étendu votre main sur moi, je ne redoute plus rien au monde.


MARIELLE, éperdu et la relevant.

Sylvie !


, SYLVIE.

Je vous récompenserai par un travail assidu, par un zèle fervent, par une amitié…


MARIELLE.

Filiale, n’est-ce pas ? Allons, j’aurai pour toi le cœur d’un père ! Tu seras désormais Sylvia, tu seras ma fille comme Fabio est mon fils.


Scène IX

MARIELLE, SYLVIE, ERGASTE


ERGASTE, au fond du théâtre.

Allons, mon vieux Marielle, tout est prêt ; il se fait tard, le muletier s’impatiente… (S’approchant.) Mais quoi ! la novice ?


MARIELLE.

Ergaste, ton manteau, ton chapeau, vite !


ERGASTE, enveloppant Sylvie de son manteau et lui cachant la tête sous son grand feutre.

Nous l’enlevons donc ?


SYLVIE.

Non, vous me délivrez. Ô mes amis ! que Dieu me protège et vous récompense !


MARIELLE.

Partons, partons ! (Ils sortent.)



ACTE PREMIER

Dans les montagnes du Dauphiné, entre Grenoble et Lyon. — Arbres et rochers sur une hauteur.


Scène PREMIÈRE

ERGASTE, FABIO.


ERGASTE.

Cet endroit-ci semble disposé à souhait pour la halte, le repas et la sieste : ces paysans nous avaient fort bien dit que nous trouverions une fontaine ombragée au faite de la montée. Vive la France ! c’est un bon pays, et les gens n’y sont, ma foi, point sots ! (À Fabio, qui regarde au fond du théâtre.) Ça, viennent-ils, nos amis ?


FABIO.

Le chariot monte la côte, Marielle et la Sylvia le suivent, et Florimond va de son pied, le fusil sur l’épaule, battant les buissons et ses chiens.


ERGASTE.

C’est tout plaisir que de voyager par ce beau temps. Ces montagnes du Dauphiné ne balancent point la beauté de nos grandes Alpes ; mais, en récompense, on s’y fatigue moins. Tu me sembles las, cependant. Qu’as-tu, Fabio ? sais-tu que je te vois altéré, depuis quelque temps ?


FABIO.

Marielle assure que je grandis ; il se le persuade, voulant toujours faire de moi un enfant.


ERGASTE.
À vingt ans, on peut bien grandir encore !

FABIO.

À vingt ans, on est un homme.


ERGASTE.

Je te trouve le parler amer. À qui en as-tu ? à moi, peut-être ?


FABIO.

À toi ? Eh ! non.


ERGASTE.

À Florimond, le grondeur ?


FABIO.

Je ne m’embarrasse point de lui.


ERGASTE.

Alors… c’est donc à ton père ?


FABIO.

Peut-être à Marielle ; qui sait ?


ERGASTE.

Voilà qui est mal, Fabio !


FABIO.

Pourquoi m’interroger, si tu veux censurer mes réponses ? Ne me demande rien !


ERGASTE.

Si fait ! mieux vaut dire franchement ce qu’on a sur le cœur. Voyons, dis-le-moi, et, si je te reprends, laisse-moi faire ; on ne gronde que ceux qu’on aime, va !


FABIO.

J’ai de l’ennui depuis que nous avons quitté Grenoble ; tout me lasse et m’accable.


ERGASTE.

Et cependant, tu ne regrettais point de quitter Grenoble ?


FABIO.

J’y ai fort bâillé.


ERGASTE.

Tu es peut-être malade ? Je veux que nous consultions quelque habile médecin à Lyon, pour savoir d’où peuvent provenir ces esprits mélancoliques. Tu n’as point de raisons pour être mal content ; tu es l’enfant gâté du bon Marielle et du vieux Ergaste ; à eux deux, ils t’ont toujours si chèrement aimé !


FABIO.

Je le sais de reste je sais qu’ils m’ont acheté à des bohèmes qui me faisaient périr de misère, de lassitude et de coups. Je sais que j’appartiens à Marielle, car il a payé ma rançon, mon éducation, toute mon existence ; je suis donc sa chose, et, si je me voulais appartenir à moi-même, ce serait une ingratitude bien noire ; n’est-ce point ainsi, Ergaste ?


ERGASTE.

Je n’entends guère ce que tu veux dire. Marielle n’estime point que tu lui appartiennes autrement que par l’amitié. Quand est-ce donc qu’il a tranché du supérieur avec toi ? À voir comme il prend plaisir à contenter toutes tes envies, bien des gens disent qu’il est l’esclave, et toi le maitre.


FABIO.

Je ne vois point qu’il me soit si soumis ! Il y a avec nous désormais une certaine personne qui le gouverne bien autrement, et vous n’y trouvez point à redire.


ERGASTE.

La Sylvia ? cette bonne fille ?


FABIO.

Une pédante et une prude, mille fois plus savante que vous ne pensez en l’art de brider son monde ; une fausse vertu qui a vite acquis l’habileté d’une comédienne, sans perdre la roideur d’une béguine. Bientôt, ce ne sera plus à Marielle que nous aurons affaire, mais à la Sylvia ; et alors, moi, je quitte la partie, n’étant point d’avis d’être comédien et serviteur aux gages d’un vertugadin !


ERGASTE.

Voila donc le secret de ton déplaisir ? tu te sens jaloux de l’amitié de Marielle pour la Sylvia ? C’est faire grand tort à cette demoiselle, qui est bonne autant que sage, qui fait merveille de sa personne dans notre comédie, et qui donne du contentement à ses camarades autant qu’au public, par sa retenue, sa bonne humeur, et toutes ses honnêtes façons d’agir.


FABIO.

Allons, ferme ! te voilà féru d’amour pour elle, toi aussi ?


ERGASTE.

Pourquoi dis-tu aussi ?


FABIO.

Je m’entends !


ERGASTE.

N’est-ce point toi qui en serais féru ?


FABIO.

Moi ? Je ne la puis souffrir ! En vérité, je ne sais pourquoi tu me parles d’elle. Je m’en vais au-devant de Florimond, qui la déteste à l’égal de moi-même, (Il s’en va.)


Scène II


ERGASTE, seul.

Quelquefois, on se plaît à mal parler d’une personne qu’on aime, plutôt que d’être réduit à n’en parler point… Je pense que l’enfant a de ce plomb dans l’aile… Mais, à cet âge-là, c’est feu de paille. La Sylvia est assez raisonnable pour savoir le remettre à la raison… Autre peine me point, quant à moi ! c’est Marielle ! Marielle est trop gai ou trop triste. Aujourd’hui, allègre et beau comme à vingt ans ; demain, peut-être, sinistre et pâle comme le propre fantôme de la vieillesse… Est-il donc jamais trop tard pour aimer ?… Vieux Ergaste, cette folie ne se logera point sous tes cheveux gris… à moins que tu ne deviennes femme, auquel cas, vieille ou jeune, tu aimerais Marielle jeune ou vieux. Ah ! puisse la Sylvia juger assez sainement pour connaître que Marielle est autre chose que le plus habile des comédiens, mais qu’il est

encore le plus honnête et le meilleur de tous les hommes !

Scène III

ERGASTE, PIERROT.


PIERROT, entrant à reculons et partant vers la coulisse sans voir Ergaste.

Allons, mesdemoiselles ! soyez belles et sages, et n’allez point courir dans les blés pour y gâter vos blancs habits !


ERGASTE, à part, regardant vers la coulisse.

À qui donc parle ce petit paysan ? À ses oies. Dieu me pardonne ! la drôle de petite figure ! (Il se tient à l’écart et observe Pierrot en approuvant du rire et du geste son monologue.)


PIERROT, se croyant seul.

Ah ! c’est qu’il les faut souvent avertir, ces demoiselle ! ça vous a une cervelle si légère ! ce n’est point comme moi, qui pense toujours à quelque chose ! Voyons, à quoi est-ce que je penserais bien ? Je penserais bien à manger ; mais, mardi ! je n’ai miette à fourrer sous la dent ! à dormir ; mais il faut que je pense aussi à garder mes oies, et ces deux idées-là ne vont guère bien ensemble. Dame ! je m’ennuierais bien d’être toujours tout seul dans la montagne, si je n’avais point mon brin d’esprit pour me faire compagnie ! Ils disent pourtant comme ça, à la ferme, que je suis un simple ! (Changeant sa voix.) « Un grand benêt qui a quinze ans et qui ne sait encore rien de rien ! » (Reprenant sa voix.) « Oui-da ! si on m’avait enseigné quelque chose, je saurais quelque chose. » Pas moins, c’est comme ça qu’ils disent et c’est comme ça que je leur fais réponse. Il y a la mère Tiphaine… c’est celle-là qui toujours gronde. (Contrefaisant la vieille femme.) « Ah ! voyez donc ce vilain Pierrot qui a encore renversé la soupe ! » (Reprenant sa voix.) Et puis le gros Thomas, (faisant le balourd) « Ah bien, Pierrot ! c’est encore toi qui as cassé la porte de l’étable ! » (Reprenant sa voix.) Oh ! celui-là est plus simple que moi, j’en jure ! — Mais quand vient maître Claude… (Faisant le terrible.) « Apporte-moi ici tes deux oreilles, Pierrot, pour que je te baille souvenance de mon commandement ! » (Reprenant sa voix.) C’est là qu’il ne faut point rire ! Il y a mademoiselle Louison qui n’est point si pire que son papa. (Faisant la jeune fille.) « Mon Dieu ! ne le saboulez point tant ! vous le rendrez encore plus sot ! » (Reprenant sa voix.) Mais, tout de même, ils sont toujours après moi. Pierrot par-ci, Pierrot par-là, à me traiter de bête. (Prenant plusieurs poses et plusieurs voix différentes.) « Pierrot est-il bête ! — Dame ! il est trop bête, Pierrot ! — Fi, Pierrot ! que c’est vilain d’être bête comme ça !… » (Voyant Ergaste qui rit et l’applaudit.) Oh la la ! oh la la ! (Il veut se sauver.)


ERGASTE, le retenant.

Eh bien donc, mon garçon, est-ce que je vous fais si grand’peur ?


PIERROT, se débattant.

Oui, monsieur, grand’peur, oui, monsieur le soldat.


ERGASTE.

Pourquoi me prends-tu pour un soldat ?


PIERROT.

C’est que, si vous n’en avez point l’habit, vous en avez la mine.


ERGASTE.

C’est bien jugé ! mais je ne suis point un soldat.


PIERROT.

Ça n’y fait rien, monsieur, soyez ce qu’il vous plaira, mais ne me faites point de mal, je ne vous parle point.


ERGASTE.

Tu es un vrai sauvage, l’ami ! et si tu discourais tout seul fort gaillardement tout à l’heure…


PIERROT.

Vous m’ecoutiez donc ? Voire, qui l’aurait su !… Mais je n’ai rien dit pour vous faire du tort ! je ne pensais seulement

point à vous !

ERGASTE.

Je le crois ! aussi ne veux-je point te faire de mal. Tiens, connais-tu cela ? (Il lui montre une pièce de monnaie.)


PIERROT.

Je n’y connais pas grand’chose, monsieur ; je ne sais point calculer l’argent.


ERGASTE.

C’est une pièce blanche, pas moins ?


PIERROT.

Oh ! pas bien blanche ! mais je vous dis que je n’y entends rien.


ERGASTE.

Tu ne gagnes donc point ta vie à garder les oies ?


PIERROT.

Si fait, je gagne mon pain ; on me donne les sabots pardessus le marché.


ERGASTE.

Eh bien, veux-tu gagner cette pièce d’argent ?


PIERROT.

Nenni, monsieur, si c’est à faire quelque chose de mal.


ERGASTE.

Fi ! qu’il est méfiant ! Il s’agit de nous aider, mes camarades et moi, à déjeuner sous cet ombrage. Tiens ! les vois-tu qui viennent par ici ?


PIERROT.

Oh ! le beau monde ! le joli monde ! tous messieurs ou madames en braves habits de ville ! on n’en voit point souvent par ici, du monde comme ça !


ERGASTE.

En as-tu peur ?


PIERROT.

Oui, bien un peu ; car, s’ils me réclament à déjeuner, moi je n’ai rien à leur donner d’abord !


ERGASTE.

Nous portons tout ce qu’il nous faut dans notre chariot, et, pendant que nous mangerons, tu tiendras notre cheval à l’ombre.


PIERROT.

Et je lui virerai la mouche à seule fin qu’il ne s’ensauve point ? Oh ! si ça vous fait plaisir, m’y voilà consent. Mais ce monsieur qui vient par ici, c’est-il un curé, qu’il est tout de noir habillé ?


ERGASTE.

Non, c’est notre chef, c’est un comédien.


PIERROT.

Ah ! c’est un comédien ? Je ne sais point ce que c’est, mais ça ne me regarde pas.


Scène IV

ERGASTE, PIERROT, MARIELLE, SYLVIA.


ERGASTE.

Eh bien, Marielle, j’espère que voici une jolie salle à manger ? J’ai pourvu à tout, car j’ai déjà un page, et il y a ici une source pour rafraîchir nos flacons.


MARIELLE.

Bien, mon ami ; Fabio et Florimond sont en train de dételer.


ERGASTE.

Je vais les aider, (À Pierrot.) Viens avec moi, petit ! (Ergaste et Pierrot sortent.)


Scène V

MARIELLE, SYLVIA.


MARIELLE.

Vous le voyez, Sylvia, vous avez voulu suivre notre fortune errante, et je n’ai souvent à vous offrir qu’un toit de feuillage et un siège de gazon ! c’est trop de fatigues et d’aventures pour une femme délicate !


SYLVIA.

Jusqu’ici, je n’ai ressenti aucune fatigue, et nos aventures m’ont semblé plus réjouissantes que fâcheuses. Moi, je l’aime, cette vie vagabonde, et je ne me l’étais point imaginée aussi agréable qu’elle l’est en votre compagnie.


MARIELLE.

Vous parlez ainsi pour ne point affliger votre vieil ami, sachant bien qu’il voudrait vous donner toutes les aises du monde et qu’il souffre de ne pouvoir écarter les épines du chemin où vous marchez. Quel caractère est le vôtre, Sylvia ! il me donnerait de l’étonnement, si l’admiration qu’il me cause me laissait le temps de m’étonner de rien.


SYLVIA.

Vous ne vous connaissez donc point vous-même, Marielle ? car vous êtes mon modèle, et c’est à vous que je m’efforce de ressembler pour être satisfaite de moi.


MARIELLE.

Tant de bonheur n’est-il point un rêve que je fais ?


SYLVIA.

Tu l’as mérité, ce bonheur ; toute ta vie ne fut-elle point un miroir de candeur et de générosité ?


MARIELLE.

Ne m’en fais point un mérite : j’étais né pitoyable, et j’aurais souhaité d’être riche ou puissant pour guérir tous les cœurs navrés. La vue du mal des autres m’a toujours semblé plus malaisée à supporter que mon propre mal ; ce n’est point vertu, cela, c’est nature ; j’ai rencontré des ingrats ; mais, mon Dieu ! qu’il est commode de leur pardonner quand on est aimé de Sylvia !


SYLVIA.
Sois donc heureux, bon Marielle, car je t’aime plus que moi-même !

MARIELLE.

Ah ! que tu me causes de joie et d’épouvante ! pourras-tu m’aimer longtemps ?


SYLVIA.

Je veux t’aimer toujours et je le pourrai ; fie-toi à moi. Marielle, comme je me fie à moi-même. Je sais comment je puis aimer ; j’ai été nourrie d’un lait calviniste, robuste et austère liqueur, souvent mêlée de sang, qui rend courageux ceux qu’elle ne rend point farouches. Dès l’enfance, j’ai souffert pour ma foi, on a brisé mes affections ; ma jeunesse a été une épreuve, un martyre ! Si ma raison s’est éclaircie, si j’ai perdu l’obstination du schisme, je n’ai point, pour cela, prétendu abjurer mes premières vénérations, mes premières tendresses ; mon cœur n’a jamais voulu renier ma religion, n’a jamais voulu damner personne. Va ! j’ai de la constance autant qu’une de ces héroïnes de Corneille que tu aimes tant ! En te donnant ma foi, je savais bien que, selon l’ordre de la nature, tu devais vieillir avant moi, mais je savais bien aussi que rien ne me déciderait à te survivre.


MARIELLE.

Chère, folle et triste pensée ! j’ai deux fois ton âge, et tu acceptes l’idée de retrancher la moitié de ta vie pour te conformer au cours de la mienne !


SYLVIA.

Il nous reste bien, au moins, vingt ans à vivre, n’est-ce pas ? Vingt ans d’un bonheur sans égal, que peut-oh demander davantage ?


MARIELLE.

Ô Sylvia ! ô ma femme ! il me semble que tu me fais immortel par ton amour, et je te dirais volontiers comme Brute à Porcie :

Ô miracle ! ô grand cœur, à qui tout autre cède.
Dieux ! que je sois puissant, puisque je te possède !


SYLVIA.

Et moi, je te répondrai comme Porcie à Brute :

Oui, vous y régnez seul : rien ne peut l’asservir.
Et ce cœur est un lieu qu’on ne vous peut ravir.


Scène IV

MARIELLE, SYLYIA, FLORIMOND.


FLORIMOND.

Du Scudéri !… Ah ! vous dites donc des vers aussi, vous autres, quand Ergaste ne vous entend point ?. Mais vous les dites d’une façon fort tendre, et peut-être bien que je suis de trop entre un vieux tourtereau et une belle caille coiffée !


MARIELLE.

Sylvia, pardonnez-lui, il ne sait point ce qu’il dit !


FLORIMOND.

Qu’elle me pardonne ? Je me soucie de son pardon comme d’une nèfle ! Une franche coquette, selon moi.


SYLVIA.

Coquette ? Avec Marielle, je le suis beaucoup, j’en conviens, si par coquette vous entendez celle qui désire de plaire. Et franche ? Je suis autant l’une que l’autre avec lui.


FLORIMOND.

À votre aise ! faites du bel esprit, pendant que l’on s’échigne à votre service, (Il tire avec orgueil un lièvre de sa gibecière.)


MARIELLE.
Puisque, par fortune rare, tu as été heureux en la chasse, tu devrais être en meilleur humeur.

Scène VII

MARIELLE, SYLVIA. FLORIMOND, FABIO, ERGASTE.

Fabio et Ergaste apportent des banquettes du chariot, des coffres et des ballots qu’ils disposent sur des rochers et sur des souches d’arbre. Ils disposent leurs mets portatifs et les flacons pour un repas champêtre ; Florimond les aide, Marielle et Sylvia aussi.


FLORIMOND, pendant qu’ils agissent.

Allons-nous enfin manger ? Je me sens

L’estomac creux comme un rebec.


FABIO.

Toujours du Régnier, poëte chagrin qui plaît aux gens rechigneux !


ERGASTE.

Moi, j’apporte les coussins du chariot pour ma bonne petite camarade Sylvia. Allons, Marielle, ne me les ôte point des mains, j’en veux avoir le mérite ; crois-tu donc qu’il n’y ait que toi pour être attentif au service des dames ?


FABIO.

Que la galanterie sied bien à Ergaste !


FLORIMOND.

Oui, comme des manchettes de dentelle…


FABIO.

À Florimond.


FLORIMOND.

Je ne te parle point, marjolet !


FABIO.

Tu souhaites donc, pour la première fois en ta vie, de m’être agréable.


FLORIMOND.
Si je… (Ils s’attablent.)

ERGASTE, à table.

Oh ! point de querelles, point de brocards ! mes amis, gardons cela pour le moment du spectacle, où chacun, malgré soi, se monte la tête et s’échauffe le sang. Le soldat sur la brèche n’est point aimable ; mais, en campagne, je me souviens comme nous étions bons camarades ! Eh ! morbleu ! ne me faites point regretter le harnois ! je me suis fait, comédien, c’est pour être toujours joyeux ! Vive la joie !


MARIELLE.

Bien dit, Ergaste ! Ici, en pleine campagne, en plein repos, en pleine liberté, en plein soleil, chassons les méchantes habitudes du métier, les mauvaises paroles, et soyons amis ! Mes chers enfants ! je bois à vous tous !


ERGASTE.

À Sylvia, d’abord, Sylvia Flaminia, Eularia, Violette, Isabelle ; enfin à la perle des grandes premières ! (Tous trinquent, excepté Florimond.)


SVLVIA.

Florimond, je veux que vous me fassiez raison, et, pour cela, je vous porte la santé de Tiburce et d’Artaban !


FLORIMOND, trinquant.

Vivent les chiens ! il n’y a que cela d’honnête, de sincère et de fidèle en ce triste monde ! Ne disais-je point vrai ? Vovez qui vient ici ! (On voit venir, clopin-clopant, Desœillets, de plus en plus râpé, tout poudreux, et portant un maigre paquet sur l’épaule, au bout d’un bâton de voyage.) Voilà une chienne de figure que je serai forcé de fendre en quatre pour m’en débarrasser. Vantez donc les charmes de la campagne, quand de pareils limiers vous y viennent dépister !


Scène VIII

Les Mêmes, DESŒILLETS.


MARIELLE.

Bonjour à vous, père Desœillets ! Par quelle aventure vous

trouvez-vous sur nos chemins ?

DESŒILLETS, après force révérences.

Je me rends aussi à Paris par Lyon, grâces rendues à vos bontés, monsieur Marielle.


MARIELLE.

Je pensais que vous nous eussiez devancé de beaucoup ?


DESŒILLETS.

Hélas ! monsieur, la maladie de ma femme m’a contraint de séjourner à Briançon, où force m’a été de la laisser à moitié rétablie, avec mes pauvres enfants. (Baissant la voix.) Je leur ai donné, pour subsister, la somme que votre libéralité m’avait octroyée, et je suis parti seul et à pied pour trouver quelque emploi qui me permette de les faire venir.


MARIELLE.

Pauvre vieux ! le voyage est rude à nos âges ! Asseyez-vous, Desœillets, et mangez. (Baissant la voix.) Tout à l’heure nous verrons à vous fournir de quoi payer le coche.


DESŒILLETS.

C’est trop d’honnêtetés, monsieur, vous êtes un dieu pour moi !


FLORIMOND.

Ne mettez point les bouteilles de son côté ; je n’ai pas fini de boire, moi !


SYLVIA.

Que vous êtes cruel, Florimond ! ce pauvre homme ne boit que de l’eau.


DESŒILLETS.

Vos Seigneuries représenteront à Lyon, je suppose, durant quelques semaines ? Elles y trouveront un beau théâtre tout neuf, en demi rotonde, avec des loges comme au Petit-Bourbon. Ah ! ce n’est plus le vilain jeu de paume des provinces ! Mais votre troupe de comédie n’est point au complet ?


MARIELLE.
Plusieurs des nôtres sont en avant ; selon ma coutume, je voyage avec ma petite famille, mon vieux Ergaste, mon cher Fabio…

DESŒILLETS.

Et mademoiselle… ou madame, que je n’ai point l’heur de connaître encore.


SYLVIA, à Marielle.

J’aime bien autant qu’il ne me remette point.


DESŒILLETS.

Et M. Florimond est aussi de la petite troupe privilégiée ? Je ne m’en étonne point, un si aimable cavalier !


FABIO.

Bien trouvé ! ah ! l’heureux compliment !


FLORIMOND.

Par quelle sottise ai-je mérité les éloges de ce maroufle ?


Scène IX

Les Mêmes, PIERROT.


PIERROT, portant son chapeau plein d’avoine.

Salut à la compagnie ! (À Ergaste.) Dites donc, monsieur, votre cheval ne veut point manger l’avoine ; et si, la lui ai-je présentée avec civilité, là, dans mon chapeau, et sans le molester aucunement : eh bien, il a rechigné par trois fois, et, à la quatrième, il m’a voulu mordre ; cette bête-là est mal stylée, monsieur ; c’est un mauvais naturel de cheval et je ne la veux point servir.


FLORIMOND.

C’est ton grand chapeau qui lui fait peur, imbécile ! Et mes chiens ? as-tu pris soin de mes chiens ?


PIERROT.

Oh ! pour ce qui est de vos chiens, monsieur, le vieux s’est

couché bien raisonnablement dans les jambes du cheval ; mais le jeune a tout cassé, chaîne et collier, et il court les champs à cette heure ; par bonheur que mes oies sont rentrées !

FLORIMOND, se levant.

Au diable tes oies, bélître ! c’est ainsi que tu as gardé mon chien ? Holà ! Artaban ! (Il sort en appelant et en sifflant.)


ERGASTE, prenant le chapeau de Pierrot.

Allons, il faut bien que ce pauvre cheval mange ! (À Pierrot.) Donne-moi ça. (Il sort.)


Scène X

MARIELLE, SYLVIA, FABIO, DESŒILLETS, PIERROT.


SVLVIA, à Pierrot.

Et toi, tu n’as encore rien mangé, je gage ?


PIERROT.

Bien de l’honneur, mademoiselle ; mais, rien que de vous voir tous là ; j’en suis si ébaubi, que j’en suis rassasié.


DESŒILLETS.

Que ces paysans sont mal appris ! Sachez, mon ami…


MARIELLE.

Il n’a pas voulu nous désobliger, à preuve qu’il va accepter cette tranche de jambon et ce verre de vin, n’est-ce pas, mon garçon ?


PIERROT.

Oh ! je n’oserais, monsieur.


SVLVIA.

Ose donc ! tiens, assieds-toi là, près de moi. (Elle veut lui faire place sur le coussin.)


PIERROT.
Oh ! la terre est au bon Dieu, mademoiselle, et un chacun y trouve sa place ; mais je mangerai encore mieux à mon aise à côté du cheval. (Il sort en mangeant.)

MARIELLE.

À présent, Desœillets, venez-me conter vos petites affaires, mon brave homme. (Il sort avec Desœillets.)


Scène XI

SYLVIA, FABIO.


FABIO.

Enfin, on vous peut donc parler !


SVLVIA.

On le peut toujours, sous condition de parler comme il faut.


FABIO.

Svlvia, cette gravité fardée est un outrage, ou un défi pour ma passion.


SYLVIA.

Ni l’un ni l’autre, Fabio ! c’est un muet reproche d’une persécution fort cruelle.


FABIO.

Ainsi, ma recherche est une honte pour vous ?


SYLVIA.

Non ! c’est un chagrin. Un mot le ferait cesser, et je souffre de ne vous le pouvoir point dire.


FABIO.

Ne vous contraignez point ! dites que vous me haïssez !


SYLVIA.

Je ne saurais point haïr celui que Marielle chérit ; je voudrais qu’il m’aimât d’une honnête et tranquille amitié, comme je serais portée à l’aimer moi-même ; mais, si le dépit lui suggère de me tenir un langage que je ne puis point écouter, je préfère le retour de son aversion première.


FABIO.

Vous avez donc cru à cette aversion ? Non ! vous n’y croyez point ! Plus froide et plus expérimentée que moi, vous avez fort bien vu que je voulais me donner le change à moi-même ; vous savez bien que vous me faites mourir, et vous vous réjouissez de mes tourments !


SYLVIA.

Il vous faudrait haïr, pour me réjouir ainsi, et je ne hais personne.


FABIO.

Vous ne haïssez personne, parce que vous n’aimez personne. Oui, voilà votre naturel ! l’indifférence et le dédain ! Eh bien, c’est un naturel haïssable entre tous, et, si je me puis guérir de vous aimer, je sens que vous me serez un objet d’horreur.


SYLVIA.

L’étrange esprit que le vôtre ! Une femme est votre ennemie parce qu’elle n’a point d’amour pour vous ! Voilà bien de l’orgueil !


FABIO.

Sylvia, vous me dites bien ouvertement que vous ne m’aimez point, et, moi, je vous dis que je vous aime hors de raison. Est-ce là de l’orgueil, et suis-je assez humilié à votre gré ?


SYLVIA.

Ce que vous me dites là, je le veux oublier. Ne vous humiliez point davantage, je ne saurais vous payer de retour.


DESŒILLETS, paraissant au fond du théâtre, et entendant les dernières paroles de Sylvia.

Aie ! (Il se glisse dans les arbres pour écouter.)


FABIO.

Ceci est une parole sérieuse et réfléchie.


SYLVIA.

Oui, Fabio.


FABIO.

Adieu donc ! mais, auparavant que je vous quitte, sachez ce que je pense de vous : vous avez une prudence affreuse, Sylvia, vous êtes tout calcul, toute ambition ; vous vous faites gracieuse et prévenante envers Marielle, parce qu’il est un appui pour vous, parce qu’il est en belle réputation de talent, et de fortune ; mais celui qui n’a encore ni argent, ni renommée, celui qui ne possède que sa jeunesse, son amour et son courage, vous n’en faites non plus de cas que d’un roseau. Allez, mademoiselle, suivez votre penchant, égarez l’esprit d’un vieillard crédule…


SYLVIA.

Que dites-vous là ? oh ! taisez-vous, monsieur !


FABIO.

Ah ! ceci vous blesse ? J’ai donc touché bien juste !


SYLVIA.

Vous jugez que Marielle est épris de moi, et vous me voudriez rendre éprise de vous ? J’aurais cru que vous dussiez préférer Marielle à vous-même.


FABIO.

Si vous l’aimiez, je serais guéri, je ne serais point jaloux ; mais puis-je supporter qu’en me dédaignant, vous l’abusiez comme vous faites ?


SYLVIA.

Ne soyez donc pas envieux et ne songez plus à moi, Fabio ; car j’aime Marielle, je n’ai jamais aimé, je n’aimerai jamais que lui.


FABIO.

Lui, un vieillard ? Ah ! j’entends ! vous comptez qu’il vous épousera ? Il est célèbre et riche… le vieux Marielle !


SYLVIA.

Le vieux Marielle a un cœur plus noble que le tien, jeune Fabio, car il a cru à la droiture de mes sentiments et ne m’a point fait l’outrage de me juger intéressée.


FABIO.

Dites la vérité, si vous ne voulez point vous faire un jeu

de mon amour. Vous vous mariez emsemble ?

SYLVIA.

Depuis un mois, nous le sommes. Il y avait certains dangers à le publier ; je vous confie un secret d’où dépend, pour quelque temps encore, la sûreté de Marielle, un secret que ses deux amis ne savent point ; mais vous m’y contraignez, sachez-le donc : un prêtre a béni secrètement notre union à Grenoble.


FABIO, consterné, puis irrité.

Oïmè ! mon pauvre père ! Allons ! c’est affaire à vous, madame, d’aller vite à votre but sans toucher les écueils ! recevez-en mon compliment, et ne redoutez plus mes importunités. Quand on a la sagesse d’épouser un vieillard, on ne le trompe point pour des gens d’aussi mince étoffe que je le suis.


SYLVIA.

Fabio, je te croyais meilleur ! je n’aurais point imaginé que tu choisirais, pour me faire outrage, le moment où je te donnais une si grande marque de confiance ; je n’irai point, tu le sais, demander protection à Marielle contre toi ; plutôt que de meurtrir son cœur, je supporterai ces indignités. Ô Marielle ! je ne prévoyais point que mon amour pour toi serait si mal interprété ! mais le tien sera mon refuge et ma gloire !


Scène XII

SYLVIA, FABIO, MARIELLE, ERGASTE, FLORIMOND, PIERROT.


ERGASTE, amenant Pierrot un peu malgré lui.

Oui, Marielle, je te dis que ce drôle-là est un comédien de naissance, qu’il parle et gesticule tout seul, et qu’il a des petites manières et des petites raisons les plus gentilles du monde.


MARIELLE.

Tu l’as donc écouté ? Moi, je l’observais, et je lui trouve la véritable figure d’un Gilles, d’un Gerolamo ou d’un Giacometto.


PIERROT.

Vous vous gaussez de moi, mes beaux messieurs ; je ne m’appelle point de tous ces grands noms-là : je m’appelle Pierrot.


MARIELLE.

Pierrot ! voilà justement le nom de ce type français que nous n’avons point et qu’il nous faudrait pour compléter notre troupe. Mes amis, tâtez-le donc un peu.


PIERROT.

Me tâter ? Je ne vous ai rien dérobé ! Crédienne ! ne me tâtez point ! je n’ai point mérité cet affront-là !


ERGASTE.

Bien répondu ! (Jouant le capitan.) Or ça, petit mirmidon, m’oses-tu bien regarder en face ! ne sais-tu point que je suis le capitan don Fracasse y Franca-Tripa y Taglia-Cantom y Parafante y Marco-Pépé y Spavento y Spezza-Ferro y Meo-Patacca ?


PIERROT, stupéfait.

Par la mordi ! monsieur, ne vous fâchez point, je ne comprends point le latin.


MARIELLE.

Voyez comme le masque est joli, le regard clair et fixe ! et le naturel des réponses ! Étudie cela, Fabio !


FABIO.

Merci ! les niais ne seront jamais de mon emploi.


MARIELLE.

Toute observation de la nature est précieuse et utile en Son lieu. (Pendant qu’ils parlent ainsi, Florimond, jouant le Mezzetin, tourne autour de Pierrot en feignant de vouloir lui prendre quelque chose dans sa poche, en faisant des mines qui l’inquiètent ; Pierrot, effrayé à la fin, se réfugie derrière Sylvia.)


SYLVIA, jouant aussi la comédie.
Eh ! Mezzetin, pourquoi tourmenter ainsi ce pauvre Pierrot ?

FLORIMOND, faisant le Mezzetin.

Mort de ma vie ! le drôle n’a-t-il pas eu l’insolence de remettre au seigneur Pandolphe, votre père, une lettre que mon maître Octave l’avait chargé de vous donner en secret ?


SYLVIA, jouant.

Quoi ! Pierrot, tu nous as trahis ?


PIERROT, pleurant.

Ce n’est point vrai, mademoiselle, je n’ai point pris de lettre, je n’ai point vu votre papa, je n’ai rien fait de mal, et je n’ai jamais trahi personne. (Montrant Florimond.) C’est ce monsieur-là qui m’en veut, parce que son chien a cassé sa chaîne ; comme si c’était ma faute !


FABIO, jouant.

Quoi ! infâme, tu as lâché le chien ? C’est donc pour me faire dévorer quand j’irai donner la sérénade à ma maîtresse ? (Il lui donne un soufflet de théâtre, bien visible pour le spectateur ; Pierrot, trompé par le bruit, se frotte la joue et sanglote.)


MARIELLE.

Tenez, voyez comme il pleure bien ! Il met de la grâce en toutes choses. La grâce burlesque, la plus rare de toutes ! Allons, Pierrot, console-toi, mon enfant, on ne t’a point frappé. Tu n’en as senti que le vent.


PIERROT.

Pardi ! oui, je dois avoir la tête grosse comme un boisseau.


SYLVIA.

Eh ! non, c’est un jeu. As-tu senti quelque mal ?


PIERROT.

Nenni ; mais, du bruit que cela a fait, il faut qu’il m’ait rompu au moins trois dents.


MARIELLE

Qu’il est naïf !… Écoute, veux-tu gagner cent écus par an pour commencer ? Si l’on est content de toi, on te donnera le double l’an prochain, et, plus tard, tu auras peut-être jusqu’à douze cents livres. Tu seras bien vêtu, bien nourri

et traité avec amitié.

PIERROT.

Oui-da ! grondé, moqué, battu…


MARIELLE.

Tout cela pour rire. Regarde-moi en face.


PIERROT, hardiment.

Eh bien, monsieur ?


MARIELLE.

Regarde-moi bien. Ai-je la figure d’un honnête homme ?


PIERROT, ému.

Oui, monsieur.


MARIELLE.

Me crois-tu disposé à te tromper ?


PIERROT, entraîné.

Non, monsieur.


MARIELLE.

Veux-tu venir avec moi ?


PIERROT, comme fasciné.

À votre commandement, monsieur.


MARIELLE.

As-tu des parents ?


PIERROT.

Ni père ni mère, ni oncles ni tantes. Je suis un enfant du bon Dieu, et l’on me fait travailler pour l’amour du bon Dieu.


MARIELLE.

Eh bien, nous partons tout de suite.


PIERROT.

Faudra donc passer à la ferme pour que je rende le compte de mes oies.


MARIELLE.

Nous passerons à la ferme et l’on satisfera tes maîtres.


FLORIMOND.

Comment ! Marielle, vous allez encore vous charger d’un enfant qui ne sait rien ?


MARIELLE.

Je lui apprendrai ce qu’il doit savoir, et tâcherai de lui

conserver ce qu’il a, sa simplicité et sa gentillesse.

FLORIMOND.

Un paysan ! un balourd qui ne sait pas seulement attacher un chien ! Quelque chose d’agréable en voyage !


MARIELLE.

Florimond, je suis fort patient avec vos chiens. Daignez l’être aussi avec mon élève.


FABIO.

Attrape !


MARIELLE.

Sylvia, vous plait-il que nous partions ?


ERGASTE.

Hé ! un moment ! il me faut recharger tout ce bagage.


MARIELLE.

Nous t’aiderons tous, mon bon camarade ! C’est toujours toi qui prends toute la peine. Allons, Pierrot ! chez nous, chacun sert les autres. C’est se servir soi-même, (Ils emportent les accessoires.)


Scène XIII

SYLVIA, puis DESŒILLETS.


DESŒILLETS.

Mademoiselle de Varennes…


SYLVIA, à part.

Il m’a reconnue !


DESŒILLETS.

Pardonnez-moi, je devrais dire la signora Mariello…


SYLVIA.

Je ne sais à qui vous parlez, monsieur. Je me nomme Sylvia.


DESŒILLETS.

Oh ! comme vous voudrez, madame ! Je suis un homme sur qui l’on peut se fier, et je dois trop aux libéralités de monsieur votre mari pour le pouvoir trahir. La preuve, c’est que, chargé par une certaine personne de ne vous point perdre de vue en voyage, le hasard seul m’a fait vous rencontrer ici, où je viens m’offrir à vous pour vous aider à rompre ses mauvais desseins.


SYLVIA.

Chargé par une certaine personne ?


DESŒILLETS.

Par le prince de…


SYLVIA.

Mais que puis-je redouter d’un homme qui n’a point de droits sur moi et qui n’est point en France, j’espère ?


DESŒILLETS.

Je l’espère aussi. Cependant les hommes puissants se tiennent tous et partout. Il vous sera peut-être bon d’avoir sous la main un esclave dévoué pour vous éclairer sur les démarches de votre ennemi. Je serai à Lyon aussitôt que vous. Là, vous pourrez disposer de votre très-humble, très-affectionné, très-soumis serviteur. (Il salue très-bas et s’éloigne avec son paquet et son bâton.)


Scène XIV


SYLVIA, seule.

Cet homme-là me fait peur… Je ne me sens point de confiance en lui. J’aurai soin qu’il ne dise rien à Marielle. Oh ! si Marielle connaissait mon persécuteur, s’il le rencontrait… Il est bouillant et fier comme un jeune homme ! Je persisterai

à lui cacher son nom et, au besoin, à égarer ses soupçons sur quelque autre. Cher Marielle ! ah ! je ne t’aimais point comme aujourd’hui, lorsque j’ai amassé sur toi ces dangers !

Scène XV

SYLVIA, MARIELLE, FABIO, ERGASTE, le fouet en main.


MARIELLE.

Tout est prêt, signora ; nous sommes à vos ordres.


ERGASTE.

En route, en route, Sylvia de mon cœur ! Vous allez voire petit Pierrot sur le brancard ; je lui veux apprendre à conduire.


FABIO, bas, à Sylvia.

Vous plait-il accepter ma main ?


SYLVIA, bas, à Fabio.

La main qui me dirige est ici. (Elle prend le bras de Marielle)


FABIO.

Ô dieux ! faites-donc que je ne l’aime plus ! (Ils sortent)



ACTE DEUXIÈME

À Lyon, dans une salle servant de foyer aux acteurs. À la gauche du spectateur, une portière en tapisserie communique avec le théâtre, qui est censé placé tout à côté. Une porte, au fond, conduit au dehors. Une autre porte, à droite, est censée conduire au logement de Marielle par un passage couvert.


Scène PREMIÈRE


DESŒILLETS, seul.

Il parle à la cantonade par la portière, qui est censée donner sur une coulisse du théâtre.

Allons, il est temps d’allumer les chandelles ! Mettez-donc des fauteuils sur le théâtre pour les magistrats de la ville, des chaises pour les gentilshommes, des tabourets pour la bourgeoisie. La loge pour madame la gouvernante est-elle bien époussetée ? Qu’on ne laisse entrer personne sans payer, quand même l’on se dirait officier du roi, et ne souffrez aucun

laquais d’entrer, même en payant. Que vois-je là ? le chien de M. Florimond sur le théâtre ? Chassez-moi au plus tôt cette vilaine bête ! (Revenant sur la scène.) Ceci est une affaire d’or, une affaire qui se peut greffer d’une autre affaire… Il faudrait être archisot pour accepter la première. Pour ce qui est de la seconde, le pas est glissant et l’entreprise redoutable ! Mais il y a une providence pour les pauvres gens !

Scène II

DESŒILLETS, SYLVIA.


SYLVIA, un peu agitée.

Monsieur Desœillets, le prince est à Lyon ; je le viens de voir qui traversait la place en chaise de poste.


DESŒILLETS, à part.

Aïe ! (Haut.) Eh ! comme vous voilà toute blêmie ? Vous le craignez donc fort ce prince italien ?


SYLVIA.

Je ne lui fais point cet honneur ; mais je crains Marielle, vous le savez.


DESŒILLETS.

Serait-il jaloux ?


SYLVIA.

Il ne me fait point cette injure. Mais parlez donc, savez-vous quelque chose ?


DESŒILLETS.

Je ne voulais point vous troubler au moment de représenter ; mais, il faut bien vous le dire, j’ai rencontré un des valets du prince, envoyé en courrier. Le prince arrive. Il repart demain, il se rend à Paris pour des affaires avec le Mazarin. Eh bien, que vous importe ? Il ne vous sait point ici. Il ignore que vous êtes enrôlée dans la comédie, que vous êtes mariée avec…


SYLVIA.

Vous êtes assuré qu’il ignore tout cela ?


DESŒILLETS.

À moins que je ne me sois employé à le lui écrire, il ne peut point l’avoir deviné, et je ne pense pas que vous mettiez en doute…


SYLVIA.

Non, Desœillets, ce serait trop affreux ! mais dites-moi s’il

avait la fantaisie de voir la comédie ce soir ?

DESŒILLETS, à part.

Aïe ! (Haut.) Je ne pense pas qu’il y ait danger.


SYLVIA.

Le danger y est tout entier ! Les rôles que je fais ne me déguisent point. Je connais ses façons hardies : son dépit lui fera risquer quelque méchante parole, et je sais qu’il suffirait d’un regard insolent pour enflammer le courroux de Marielle.


DESŒILLETS, après avoir réfléchi.

Oui ! Marielle a la tête vive, la riposte prompte et la main terrible. Il ne ferait point bon pour lui de chercher querelle à un personnage si considérable. Ce serait se jeter dans la nasse où l’on ne serait pas fâché de le prendre. Il ne connaît pas le prince ?


SYLVIA.

Si fait ! mais il ignore que c’est lui…


DESŒILLETS.

Gardez-vous bien de le lui dire !


SYLVIA.

Oh ! ne craignez rien !


DESŒILLETS.

Alors, remettons-nous. Suivez votre idée, elle est bonne ne vous montrez point ce soir. La Marinette peut-elle bien vous remplacer ?


SYLVIA.

Fort bien… Mais que pensera Marielle ?


DESŒILLETS.

Vous allez vous faire malade, une entorse, une migraine !


SYLVIA.

Qu’il va être inquiet !


DESŒILLETS.

Comptez-vous qu’il soit plus tranquille si ce que vous craignez arrive ?


SYLVIA.
Allons, il le faut ! Allez vitement faire costumer la Marinette en ma place.

DESŒILLETS.

J’y cours. Vous, ne prenez point les dehors pour rentrer chez vous. Suivez ce passage couvert qui communique avec votre logis, encore qu’il soit le plus long.


SVLVIA.

Desœillets, comment vous récompenserai-je de votre fidélité ?


DESŒILLETS.

En ne me faisant plus le chagrin d’en douter, madame !


STLVIA.

Veuillez prendre cette bague…


DESŒILLETS.

Moi ! que je me laisse payer mon dévouement à M. Marielle ?


SYLVIA.

Prenez pour votre femme, je vous en prie.


DESŒILLETS.

La pauvre tête ! elle est folle des bijoux ! C’est comme un enfant, vous savez ! (Il prend la bague.) Voici du monde. Et vite ! faites la morte, (Il sort.)


Scène III

SYLVIA, qui s’est assise et cache sa tête dans ses mains ; FABIO, en costume de Léandre.


FABIO.

Qu’est-ce donc, madame ? Est-ce que vous pleurez ?


SYLVIA.

Je pleurerais volontiers, de la migraine que j’ai !


FABIO.

Au moment de jouer ? Quand je venais vous demander de répéter vitement la mise en scène que nous avons ensemble ?


SYLVIA.

Oh ! je ne saurais, car je ne crois point que je puisse représenter ce soir. Vous feriez bien, par prévision, d’aller répéter avec la Marinette.


FABIO.

La Marinette ferait votre partie ? Vous n’y songez point. Ce serait de quoi nous faire tous siffler ! Une fille éventée, qui fait tout au plus la Colombine, et qui, tout occupée d’elle seule, ne ménage nul effet à son interlocuteur.


SYLVIA.

Elle fera de son mieux, et vous vous en récompenserez un autre jour.


FABIO.

Madame, en vérité, vous n’avez ni l’œil ni la voix d’une personne malade, et je crois que vous faites ceci pour me désobliger.


SYLVIA.

Moi ? Est-ce que j’eus jamais de ces méchants caprices-là ?


FABIO.

Si c’en est un, il est fâcheux pour tout le monde. Marielle lui-même s’en ressentira et n’aura point son succès accoutumé.


SYLVIA.

Marielle, manquât-il la moitié de son rôle, saura mettre encore assez de perfection dans son jeu pour ravir le public.


FABIO.

Vous êtes fort vaine du talent de votre mari ! on le sait !


SYLVIA.

C’est ma seule vanité : ne m’est-elle point permise ?


FABIO.

Comme votre œil reluit en me disant cela ! (Avec ironie) Vous souffrez beaucoup, n’est-il pas vrai ?


SYLVIA.
Tellement, que je me retire et vous salue. (Elle sort.)

Scène IV


FABIO, seul.

Depuis que je me couvre à ses yeux du manteau de l’indifférence, je m’imagine parfois qu’elle a du dépit… Elle est belle, elle est brillante, ce soir ! Elle n’est point malade, et elle refuse de jouer !… S’il était vrai qu’elle se repentit de m’avoir dédaigné ! Oh ! insensé, tu te flattes en vain ! Elle est fière, elle est sage, elle est forte, elle ne t’aime point ! Les femmes cherchent la gloire plus que le bonheur, et celle-ci, glorieuse entre toutes, met sa vanité sur le compte de sa vertu. Marielle est grand dans son art, et Fabio n’est rien. Marielle est né gentilhomme et Fabio est un bâtard ! Je ne sais point si Marielle s’en rend compte à soi-même, mais il me retire toutes les occasions de me faire valoir. Je suis comme écrasé à dessein. Aussi, je me sens déchoir et languir comme une herbe étouffée par l’ombre d’un chêne. Ah ! malheureux Fabio, qui croyais pouvoir donner tes jeunes ans à l’amour, il te les faut donner à l’ambition, amer refuge des cœurs où l’on a meurtri l’espérance ! Je partirai d’ici ! Oui, je m’éloignerai d’elle et de lui !


Scène V

FABIO, DESŒILLETS.


FABIO.

Eh bien, Desœillets, cette réponse de Rome est-elle enfin arrivée ?


DESŒILLETS.

La voici : on vous accepterait sous la condition de vouloir débuter dans le grotesque. Mais quel dommage ce serait de cacher sous le masque une figure aussi souffrable que la

vôtre.

FABIO, exalté.

J’accepte ! Je suis las des fades rôles d’amoureux ! Les grands bouffons arrivent seuls à la célébrité du théâtre. Marielle le sait bien, lui qui me refuse les rôles d’Arlequin et de Brighelle. Oh ! le masque cachera mes pleurs ! On a méprisé les fleurs de ma jeunesse ! On applaudira peut-être à ma laideur empruntée, et je devrai au mensonge ce que l’on a refusé à la nature : j’accepte. Écrivez que j’accepte !


DESŒILLETS.

Vous voyez que l’on vous offre d’assez beaux avantages ; mais il se faut hâter.


FABIO.

Je partirai demain.


DESŒILLETS.

Pourquoi pas cette nuit ? Voici Marielle. Ouvrez-vous à lui de votre dessein.


FABIO.

Non, je n’en ai pas le courage. Ce soir, après le spectacle. (Il sort.)


DESŒILLETS, à part.

Ah ! vous n’êtes point pressé ? Je le suis, moi !


Scène VI

MARIELLE, DESŒILLETS.

MARIELLE, en costume complet de Scaramouche, sauf le visage, qui n est point encore grimé.

Qu’a donc Fabio ? Il semble tout défait ! On dirait qu’il évite de me voir ! Sylvia est malade, Florimond est dans une humeur massacrante ! Voici une représentation qui ne promet rien de bon.


DESŒILLETS.
La signora Marielle est malade ?

MARIELLE, stupéfait.

De qui parlez-vous ?


DEPŒILLETS.

Oh ! je crois que j’extravague. C’est le signor Fabio qui en est cause.


MARIELLE.

Comment ! Expliquez-vous ?


DESŒILLETS.

Mon Dieu ! ne le blâmez point. À cet âge-là, on est sujet à des abstractions d’esprit… De certaines paroles vous échapent… On n’est point le maître de celer un secret.


MARIELLE.

Un secret !


DESŒILLETS.

Hélas ! monsieur, un secret tombé par mégarde dans l’oreille de votre plus dévoué serviteur est en lieu de sûreté.


MARIELLE.

Monsieur le régisseur… monsieur le factotum ! Je n’aime point qu’on se mêle malgré moi de mes affaires. Parlez, je le veux. Qu’alliez-vous dire ?


DESŒILLETS.

Vous me voyez au désespoir de vous avoir déplu. Je ne sais rien, en vérité !


MARIELLE, avec force.

Parlerez-vous ?


DESŒILLETS.

Ce n’est point ma faute si ce jeune Fabio m’a dit que vous étiez marié avec mademoiselle de Varennes.


MARIELLE.

Qui lui a dit cela ?


DESŒILLETS.

C’est madame elle-même… Sans doute avec l’agrément de monsieur ?


MARIELLE.
Mademoiselle Sylvia s’est voulu moquer de Fabio, ou Fabio s’est moqué de vous.

DESŒILLETS.

C’est comme il plaira à Votre Seigneurie. Mais, s’il était vrai, croyez bien que ma discrétion…


MARIELLE.

C’est bien, laissez-moi, mon ami. Il me faut rêver à mon rôle.


DESŒILLETS.

On va commencer dans un moment !


MARIELLE.

Je suis prêt, vous voyez. (Desœillets sort.)


Scène VII


MARIELLE, seul

Pour grande que fût ma confiance en mes deux plus anciens amis, Ergaste et Florimond, je ne leur ai point voulu confier mon mariage avant que d’être ici. Et voilà que Fabio le sait et s’en ouvre au premier venu ! Je savais bien qu’un secret ne peut pas durer ; mais il me suffisait de gagner Paris, où, protégé par la reine mère et par le ministre, je n’avais rien à redouter de la famille de Sylvia. Ergaste est l’ami le plus sûr, Florimond le plus prudent homme du monde… Et cependant

Fabio le sait !… Fabio le tiendrait de ma femme ! Non !… à moins qu’il ne se soit épris d’elle, comme je l’ai parfois appréhendé, et que, pour se délivrer de ses poursuites, elle n’ait invoqué la sainteté des nœuds qui l’engagent à moi ! Elle a bien fait alors ! Fabio est résigné ou guéri !… Non ! Il souffre ! Sylvia aussi… et moi… mon esprit se trouble… Il faut que je la voie… Ah ! c’est elle ! Je rougis d’être ému.

Scène VIII

MARIELLE, SYLVIA.


MARIELLE.

Vous êtes toujours malade ? Vous ne pourrez point jouer ?


SYLVIA.

Permets-moi de ne le point tenter. L’éclat des lumières me donnerait des vertiges, et je craindrais d’avoir quelque pâmoison sur le théâtre.


MARIELLE, la regardant d’un air de doute.

Peut-être que tu n’aimes point ce rôle ? On y pourrait vitement changer quelque chose.


SYLVIA.

Le rôle ne me chagrine pas.


MARIELLE.

Alors, c’est le jeu de Fabio ?


SYLVIA.

Point !


MARIELLE.

Il se néglige trop, cet enfant ! Il devient paresseux. Je ne vous vois jamais répéter ensemble.


SYLVIA.

De quoi servirait-il ? Fabio est assez content de lui-même pour ne vouloir point souffrir de conseils.


MARIELLE.

Tu es sévère pour lui ! injuste peut-être ! Tu ne l’aimes point !


SYLVIA.
Nonobstant la grande amitié que tu lui portes, je confesse que nos humeurs ne sont point faites pour s’entre-donner beaucoup d’inclination ; mais je fais de mon mieux pour que ton bonheur domestique ne soit point troublé par le manque d’accord.

MARIELLE.

Ta voix me fait du bien. J’étais triste, inquiet de ta santé. Tu resteras bien dans ce salon, n’est-ce pas, pendant la comédie ?


SYLVIA.

Volontiers ! Je te verrai jouer en me cachant derrière cette tapisserie.


MARIELLE.

Oui ! tu me donneras du cœur ! Si tu n’étais pas là, je compte que je me ferais tuer, du dégoût que j’aurais à présent pour mon métier.


SYLVIA.

Mais, moi, je ne te veux point dégoûter d’une carrière où tu brilles au premier rang ?


MARIELLE.

Le métier n’est point l’art, ma chère Sylvia ; l’un nous enflamme, l’autre nous consume.


SYLVIA.

Alors, c’est comme en religion : l’esprit vivifie, mais la lettre tue. Allons, du courage, ami ! mes regards ne te quitteront point.


Scène IX

DESŒILLETS, MARIELLE, SYLVIA.


DESŒILLETS.

Monsieur Marielle, allez donc faire arranger les accessoires sur le théâtre, comme vous entendez qu’ils soient pour votre premier acte.


MARIELLE.
Ah ! j’oubliais ! (Il s’en va.)

Scène X

SYLVIA, DESŒILLETS.


DESŒILLETS, vivement.

Vous ne pouvez point rester ici ; le prince est dans la salle, il a retenu un fauteuil sur le théâtre même.


SYLVIA.

Mais il ne peut me voir derrière cette tapisserie, et il n’a point le droit d’entrer ici, notre règlement le défend.


DESŒILLETS.

Et, moi qui suis chargé de faire observer ce règlement, je sais qu’il est inutile ; je sais qu’un homme de qualité marche sur le corps d’un pauvre hère comme moi quand il lui en prend fantaisie.


SYLVIA.

Je me retirerai donc. Vous direz à Marielle que je suis plus malade.


DESŒILLETS.

Ne prenez point le passage couvert, on l’a enseigné au prince, qui est descendu dans le même hôtel que vous, et vous pourriez rencontrer quelqu’un de sa suite qui vous reconnaîtrait.


SYLVIA.

Où voulez-vous donc que j’aille ?


DESŒILLETS.

Tenez ! venez à mon pauvre logis, ma femme vous y recevra de son mieux ; ce n’est que la rue à traverser. Mettez votre coiffe et vous cachez bien le visage. Je surveillerai le prince, et, dès qu’il sera rentré dans son appartement, j’irai vous quérir.


SYLVIA.

Mais que dira Marielle, qui m’a priée de rester ici ? Ah ! le

voilà justement ! Que faire ?

Scène XI

MARIELLE, DESŒILLETS, SYLVIA.


MARIELLE.

Où donc allez-vous, Sylvia, que vous mettez votre coiffe ?


DESŒILLETS.

Hélas ! malade comme elle l’est, madame a encore la charité de vouloir bien se rendre pour quelques moments auprès de ma femme, qui pleure comme un enfant de ce que je suis obligé de la laisser seule. Vous savez comme madame a de l’empire sur son pauvre esprit ; quatre paroles d’elle l’ont souvent tirée de crises où je la croyais voir trépasser.


MARIELLE.

Allons, bonne Sylvia, assistons les autres pour que Dieu nous assiste (Bas.) Mais reviens le plus tôt possible. (Desœillets et Sylvia sortent.)


Scène XII


MARIELLE, seul.

Elle est troublée… Oh ! si elle se repentait déjà ! si elle

n’était point heureuse ! (On entend des voix qui s’approchent.) Voici mes acteurs, on va commencer. Allons ! c’est l’heure d’être plaisant !

Scène XIII

MARIELLE, FABIO, FLORIMOND, ERGASTE, PIERROT.

Ergaste est en costume de capitan, Florimond en Mezzetin, Fabio en Léandre, comme on l’a déjà vu : Pierrot en Pierrot. Marielle se plaça à une table de toilette pour arranger sa figure de Searamouche. Il tourne le dos aux spectateurs ; Fabio, près de lui, l’aide nonchalamment et avec distraction. Ergaste et Pierrot sont ensemble sur un côté de la scène ; Florimond, de l’autre, achève de se costumer auprès d’une console.


ERGASTE, grondant Pierrot d’un ton paternel.

Je ne sais pas comment tu te blanchis, mais tu n’es jamais bien fariné au-dessous des yeux !


FLORIMOND.

Un imbécile, qui passe toujours ses mains sur sa figure !


ERGASTE.

Étourdi, oui, un peu ! mais imbécile, point du tout. Il commence à très-bien marcher, et, hier, il a été applaudi.


PIERROT.

C’est-il, vrai Dieu, moi qu’on applaudissait, monsieur Ergaste ? Moi, j’ai cru que c’était vous !


ERGASTE.

Quand je te dis que c’est toi…


PIERROT.

Oh ! bien, alors, c’est nous deux.


ERGASTE.

Allons, ne te va point frotter le long des coulisses ; tiens ! tu vois bien ! te voilà encore le dos collé contre la muraille ! Il n’est rien de si mal plaisant à voir qu’un Pierrot fripé comme une vieille marionnette. Ah çà ! tu feras grande attention à la passade qu’il te faut donner à Scaramouche, tu t’y manques toujours.


PIERROT.

C’est que, quand il me faut faire choir monsieur Marielle, ça me fait tant de peine, que je n’ose point ; je crains toujours

que je ne lui fasse du mal.

MARIELLE, de sa toilette.

C’est pourquoi il y faut aller résolument, mon garçon ! si tu balances, je puis choir à faux et me blesser ; mais, si tu me pousses bien franchement, je me répands à plat et ne risque point.


ERGASTE, à Pierrot.

Tu vois ! le père Marielle te le dit lui-même ! Allons, donnes-y soin aujourd’hui, tu n’as qu’à bien regarder Fabio.


FABIO.

Ce n’est point du tout le même jeu ! Moi, je pousse Scaramouche avec colère pour l’ôter de mon chemin, et Pierrot le doit heurter par balourdise, en se voulant sauver et en tombant lui-même par-dessus lui.


PIERROT.

Oh ! c’est que, toi, tu le pousses d’un courage… Moi, je n’oserai jamais ; quand M. Marielle va pour choir, je le voudrais retenir.


FLORIMOND.

Ce qui veut dire que tu manqueras l’effet de scène comme les autres jours. Aie donc un peu d’amour-propre, mordieu !


ERGASTE.

Ne le gronde pas de ce qu’il a plus de bon cœur que d’orgueil !


MARIELLE, se retournant brusquement avec sa tête à moitié faite.

Qu’est-ce que c’est ?


ERGASTE.

Quoi donc ?


MARIELLE.

Vous n’avez pas entendu ce bruit du dehors ?


PIERROT.

C’est qu’il tonne.


MARIELLE.

Non, c’était comme un cri, comme un sanglot qu’on étouffe !


FLORIMOND.
C’est mon jeune chien que l’orage fait hurler.

MARIELLE.

Non ! c’était une voix humaine ! (À part.) Sylvia n’est pas rentrée ?


FABIO.

Je n’ai rien entendu.


PIERROT.

Ni moi aussi.


MARIELLE.

Silence ! écoutez !


ERGASTE.

Cela ? C’est une voiture qui roule.


MARIELLE.

Le bruit s’éloigne et se perd…


ERGASTE.

Eh bien, qu’est-ce que cela te fait donc ? Il y a plus de vingt carrosses devant le théâtre, et les coureurs crient pour faire place aux équipages.


MARIELLE.

C’est vrai ! je suis fou ! (Il se remet à sa toilette.)


PIERROT, à Ergaste.

Qu’est-ce qu’il a donc, monsieur Marielle, qu’il dit qu’il est fou ?


ERGASTE.
Je ne sais pas ! (Regardant par la portière.) Ah ! le docteur nous fait signe de nous hâter. La salle est pleine ! Viens vite, que je te fasse encore répéter ton entrée avant le lever du rideau. (Ergaste et Pierrot sortent.)

Scène XIV

MARIELLE, FABIO, FLORIMOND.

Marielle est toujours à sa toilette, Fabio s’est rapproché de lui, Florimond s’arrange sur un côté de la scène.


FLORIMOND.

Voilà un chien de rôle, celui de Mezzetin ! j’en ai dans le dos !


FABIO, à Marielle.

Il ne nous dit point de vers, ce soir ; il est dans sa pire humeur.


FLORIMOND.

Allons, bon ! voilà un bouton de moins ! ces damnés juifs de tailleurs ! cela vous colle les boutons, et encore est-ce avec de l’eau claire ou des paroles. Comment, je vais encore jouer avec ce manteau troué ? (À Fabio.) Combien de fois n’ai-je point dit que j’en voulais un neuf ?


FABIO.

Est-ce mon emploi, de vous fournir de manteaux ?


FLORIMOND.

Où est le blanc ? Pierrot a pris tout le blanc !


MARIELLE, à Fabio.

Donne-lui donc du blanc.


FLORIMOND.

Et le rouge ? Fabio a usé tout le rouge !


MARIELLE, toujours tranquillement à Fabio.

Donne-lui du rouge !


FABIO, jetant les boîtes sur la table de Florimond.

Oh ! l’animal maussade ! (À Marielle.) Mon père, c’est le moment de me laisser faire quelques-uns de ses rôles, puisqu’il en est dégoûté.


FLORIMOND.
Toi, tu ferais mes rôles ? Voilà du plaisant !

MARIELLE, à Fabio.

Tu vas encore me demander de faire l’arlequin ?


FABIO.

Mon père, je te jure que je suis las de faire l’amoureux.


MARIELLE.

Est-ce pour cela qne tu es soucieux depuis quelques jours ?


FLORIMOND.

Oui ! le public ne fait point assez d’état de la personne de monseigneur Léandre. On est jaloux des vieux.


MARIELLE, quittant sa toilette et paraissant avec sa tête de Scaramouche.

Si je diffère, mon enfant, c’est par l’envie que j’ai de t’assurer un triomphe. Tu n’as point encore assez étudié le burlesque. C’est plus malaisé que tu ne crois. C’est de la grâce encore, mais une grâce plus fine et plus souple que celle de ton emploi. Il te faut perdre toute la fierté de tes mouvements, et j’appréhende que tu ne sois trop joli de ta personne et point assez comique.


FLORIMOND.

Lui ! il sera d’un comique à porter le diable en terre.


FABIO.

Ainsi, Marielle, vous ne voulez point ?


MARIELLE.

Tu y tiens donc beaucoup ?


FABIO.

Tellement, que…


MARIELLE.

Eh bien ?


FABIO.

Mon père, je vous en prie. Considérez que je suis dans un âge à me vouloir avancer. Qui est-ce qui distingue un Horace, un Lélio, un Mario, un Léandre ? On vous tient peu de compte d’une belle prestance ; que vous disiez bien ou mal, on ne vous écoute point. Je suis lassé de mon obscurité. Il faut que

j’en sorte, et, si vous m’y empêchez toujours, je croirai, à la fin, que vous ne m’aimez plus !

MARIELLE, lui prenant le bras.

Enfant, vous dites-là une méchante parole ! Vous devriez connaître que vous n’avez point de meilleur ami que Marielle. Oh ! ne froncez point le sourcil ! Je ne vous veux rien reprocher. Ce que j’ai fait pour vous, le premier venu ayant quelque argent en poche et quelque pitié en l’âme l’eût fait aussi bien que moi. Mais ce dont je me loue auprès de vous, Fabio, c’est de vous avoir aimé comme un père aime son fils ; et cela, voyez-vous, ne se contente point de paroles et de caresses : l’amour seul peut payer l’amour, et, si vous n’avez point dans le fond de votre cœur une amitié forte et véritable pour le vieux Marielle, le vieux Marielle est un père bien malheureux !


FABIO, ému.

Pourquoi est-ce que vous me dites tout cela, mon père ? Avez-vous quelque chose à reprendre en ma conduite devers vous ?


MARIELLE.

Peut-être !


FLORIMOND.

Ah ! enfin ! Si je m’étais attiré une parole comme celle-là, j’en crèverais de honte !


Scène XV

MARIELLE, FABIO, FLORIMOND, ERGASTE.


ERGASTE.

Allons, allons ! On a levé le rideau. N’entendez-vous point les violons ? Pierrot est en scène avec la Marinette. Dans la

coulisse, mes amis, dans la coulisse ! (Ils sortent tous, excepté Ergaste.)

Scène XVI


ERGASTE, seul.

Moi, j’ai du temps avant de paraître, et je les veux un peu regarder. Florimond me raille de ce que j’aime toujours ce métier-là ! Je n’en fis que deux en ma vie, et je les fis tous deux de bonne foi : soldat et comédien ! la farce après la tragédie ! J’ai fait en conscience l’état de brave : aujourd’hui, je ne fais plus que le bravache ; mais plus je me divertis d’avoir à copier les grimaces de la couardise, plus il me semble que cette feinte me hausse le cœur. (Regardant par la portière.) Ah ! mon petit Pierrot ! c’est bien, cela ! bravo ! C’est fort gentil, ce petit jeu de scène ! Allons donc, le public ! qu’on l’encourage ! (Il bat des mains.) Et mademoiselle Marinette ! Ce n’est point mal. Ce n’est point chose si aisée que de doubler la Sylvia !… Ah ! voici mon Fabio ! Comme cela vous a bon ton et bon air !… Bravo, Florimond ! Oh ! nous savons notre affaire !… Mais Marinette entre !… Mon bon Marielle, mon vieux camarade ! Taisez-vous dans les coulisses ! chut !… Ah ! comme voilà une entrée bien faite ! Et cette grâce ! à soixante ans ! plus léger qu’un oiseau ! Et ce jeu de visage ! (Il rit en regardant.) Bravo, bravissimo ! vieux lutin ! Il y a vingt-cinq ans que je le vois et je ris comme le premier jour ! (Il s’essuie les yeux.)


Scène XVII

ERGASTE, MARIELLE, FLORIMOND.


ERGASTE, recevant Marielle dans ses bras.

Ah ! que tu es beau, ce soir ! je t’embrasserais volontiers !


MARIELLE.

Moi, je me trouve froid. Je me sens au-dessous de moi-même.

Sylvia n’est donc pas revenue ?

FLORIMOND.

Elle se sera retirée chez elle. Elle était fort malade.


MARIELLE.

Et c’est ce qui m’inquiète !…


ERGASTE.

Eh ! non. Je veux parier qu’elle est dans un coin de la salle à se réjouir des éloges qu’on te donne. Je vais regarder par la coulisse.


Scène XVIII

MARIELLE, FLORIMOND.


MARIELLE.

Je ne sais quel étrange malaise me serre le cœur. Ce cri que je me suis imaginé d’ouïr…, c’était une rêverie, mais je ne m’en puis défaire !


FLORIMOND.

Parbleu ! Marielle, vous êtes maniaque, ce soir ! vous allez faire gauchir tout le spectacle ! Oui, c’est trois fois ridicule à vous d’avoir épousé une jeune femme ! Cela vous jettera en des dérèglements d’esprit où vous perdrez votre talent. Vous commencez à être inquiet ; vous deviendrez jaloux, et puis malade, et puis fou, et puis…


MARIELLE.

Et puis mort, n’est-ce pas, Florimond ? Je compte que tu

t’arrêteras à cette prophétie, et que tu ne me vas point damner pour le crime d’avoir aimé ? (On entend rire dans la salle de spectacle.) Ah ! nous faisons rire ! (Avec douleur.) Comme c’est gai, le théâtre ! comme on se divertit !

Scène XIX

MARIELLE, FLORIMOND, FABIO, PIERROT.


PIERROT.

Monsieur Marielle, c’est à vous tout à l’heure. N’oubliez point !


MARIELLE.

Va donc voir si mademoiselle Sylvia est toujours auprès de madame Desœillets. Tu as le temps, ce n’est que la rue à traverser. Tiens ! prends mon manteau ! (Il lui donne son manteau de ville, qui est sur sa toilette.)


PIERROT.

J’y cours, mon bon maître.


MARIELLE.

Va, mon cher enfant ! (Marielle se rend au théâtre. Pierrot sort par la porte qui va dehors.)


Scène XX

FLORIMOND, FABIO.


, FABIO. se parlant à lui-même sans faire attention à Florimond.

On ne veut point que je paraisse dans les rôles marquants eh bien, j’irai chercher fortune ailleurs, j’y suis résolu !


FLORIMOND.

Tu es mal satisfait ? Les dames ont pourtant lorgné le point de ton collet, et tes plumes ont donné dans la vue d’une grosse marchande de soieries qui n’a cessé de répéter : « Mais voyez donc ce jeune plumeau ! »


FABIO.

Moi, j’en ai remarqué une qui était affolée de ton poil rouge ; sur quoi, son voisin, qui, pour probable, est un érudit de ta force, lui a répondu :

Ces hommes médisants ont le feu sous la lèvre.


FLORIMOND.

Tais-toi ! tu sais que je ne puis souffrir les enfants, et que je perds facilement patience avec eux.


FABIO.

Je sais que tu ne t’accommodes que de tes chiens, parce qu’eux seuls se laissent battre sans mordre.


FLORIMOND, haussant les épaules.

Jargonneur !


FABIO.

Malotru !


FLORIMOND, soulevant la portière.

Ah ! voici la caporal Ergaste qui fait son entrée ! Dirait-on point d’un fourgon qui va verser ? Et cette grimaceuse de Marinette, avec ses gras de jambes postiches et tous ses appas de contrebande : la pécore ! hein ! Voici Marielle ! le beau Scaramouche se fait vieux ! la face se creuse et l’œil se ternit !


FABIO.

À sa place, je me retirerais. Attendra-t-il que le public l’en avertisse ? n’a-t-il point assez de réputation et de fortune ?


FLORIMOND.

De la fortune ! Toi et beaucoup d’autres devriez savoir qu’il n’en a point, pour avoir trop aidé à se faire duper ! Quant à sa réputation, elle ne baisse pas encore. C’est bien à toi de juger ton maître ! T’imaginerais-tu de le remplacer ? Un vieux de cette trempe-là, vois-tu, vaut dix mille muguets comme toi. Allons, c’est à ton tour de montrer ce que tu sais faire ! Va ! mets ta bouche en fer de flèche et roule tes yeux en tyran des cœurs, Cupidon déchaîné ! Va-t’en, de bronchade en bronchade, mettre, avec tes regards amoureux, le feu aux loges des dames. Fais-les brûler et fondre par douzaines ! Il n’en est pas moins assuré que, lorsque le vieux Scaramouche viendra à ton encontre, les bras croisés, la bouche entr’ouverte, et l’œil pétrifié par une feinte surprise, il fera plus d’effet avec rien que toi avec toutes les grâces. et je me damne si, à ce moment-là, l’on fait non plus d’attention à toi qu’à une enseigne de cabaret.


FABIO.

Laisse-moi, Florimond ! Tu crois railler seulement, et tu ne sais point le mal que tu me fais !


FLORIMOND.

Va donc ! Tu manqueras ton entrée !


FABIO.

Je me soutiens à peine, j’ai le vertige, et la sueur me vient au front !


FLORIMOND, le soutenant.

Allons, allons, Fabio ! ce n’est point le moment de défaillir ! (Fabio fait un effort, repousse Florimond et s’élance vers le théâtre.)


Scène XXI


FLORIMOND, seul.

Il a l’âme à l’envers, ce garçon-là ! Lui aussi devient fou ! Mais, morbleu ! il est trop aveuglé de l’amour-propre, et sa

Suffisance ne se peut souffrir. (Regardant par la portière.) Ah ! le voilà qui se remet ! Il s’échauffe ! c’est mieux que de coutume. Un peu de rage au cœur ne nuit point sur les planches… Eh ! vraiment ! il affronte bien l’encontre de Scaramouche ! Il le saisit au corps… C’est franc ! C’est égal, va, c’est Marielle qu’on applaudit ! Eh bien, que fait-il ? Il le serre de trop près ! Assez, brutal ! prends donc garde à l’angle de la table ! Tu vas le blesser ! arrête donc ! (On entend, au milieu des applaudissements et des rires, un cri général dans le public.) Marielle s’est fait mal ! Est-il évanoui ? Non, mais il fait signe à Pierrot qu’il retranche le reste de la scène. Il vient par ici, il souffre ! J’en étais sûr ! Voilà une méchante affaire !

Scène XXII

FLORIMOND, MARIELLE, appuyé sur ERGASTE.


ERGASTE.

Es-tu blessé, mon Dieu ?


MARIELLE.

Non pas que je sache ; un coup, seulement ! (Il porte la main à son crâne.) Je souffre un peu. Donne-moi un verre d’eau… Le public y a pris garde malgré moi. Je m’étonne de cette maladresse de Fabio. Il est bien troublé, aujourd’hui.


FLORIMOND.

Oui, fort troublé, mais d’une mauvaise passion, et ce qu’il a fait là n’est point d’un homme de bien.


ERGASTE.

Et toi, ce que tu fais entendre là, n’est point d’un esprit généreux.


FORIMOND.

C’est-à-dire que je suis un fort méchant homme, pour avoir vu Fabio tourner sa fureur contre le maître, dont il est jaloux de plus d’une manière… Je m’entends !


MARIELLE.

Oh ! je t’en prie, Florimond ! retiens ta langue cruelle ! Tu me fais grand mal. Tu n’as rien vu, tu n’as rien dit, je ne suis point tombé. (Portant la main à son crâne.) Oh ! plutôt croire que je rêve cette souffrance que d’accuser Fabio d’avoir voulu tuer son père !


FLORIMOND.

À votre aise ! Mais je vous conseille de retirer ces scènes-là du répertoire, ou de me mettre en votre place pour les jouer avec lui.


ERGASTE.
Allons, Florimond, c’est assez, ou je me fâcherai, enfin, moi-même.

Scène XXIII

MARIELLE. ERGASTE, FLORIMOND, PIERROT, hors d’haleine.


MARIELLE, courant vers lui.

Eh bien, Sylvia, où est Sylvia ?


PIERROT, d’une voix entrecoupée.

Partie, monsieur Marielle, partie !


MARIELLE, bondissant.

Comment ! que dis-tu là ? Tu n’as pas été chez Desœillets ?


PIERROT.

Elle n’y est plus, monsieur ! Madame Desœillets m’a dit d’un air tout égaré : « Vous cherchez la Sylvia ? On vient de l’enlever d’ici. »


MARIELLE.

On a enlevé Sylvia ? Mon épée, Ergaste, mon épée ! (Florimond, troublé, lui présente une épée de bois qu’il jette avec fureur.) Pas cela ! mon épée, vous dis-je ! Oh ! mon Dieu ! à moi, Ergaste !


ERGASTE.

Oui, mille charretées de diables ! à nous deux !


FLORIMOND, se jetant au-devant d’eux.

Vous n’irez nulle part sans moi, j’espère ? Mais où allez-vous ? que savez-vous ? La femme de Desœillets est folle ! qui pourrait avoir enlevé Sylvia ? Pierrot, cours à sa chambre ! je parie qu’elle y est. (Pierrot secoue la tête négativement.)


Scène XXIV

MARIELLE, ERGASTE, FLORIMOND, PIERROT, DESŒILLETS.


MARIELLE, se jetant sur Desœillets.
Ou est Sylvia ? Qu’as-tu fait de Sylvia ? Réponds.

DESŒILLETS.

Miséricorde ! monsieur Marielle, vous me détruisez !


ERGASTE.

Parle vite, ou tu es mort !


DESŒILLETS.

Mais quoi ?… Madame Sylvia, vous dites ? Je l’ai menée chez moi et n’y suis point retourné. Qu’est-il donc arrivé, mon Dieu ?


MARIELLE, saisissant la main de Desœillets.

Qu’est-ce que tu tiens là ?


DESŒILLETS, feignant de résister.

Rien, rien, monsieur Marielle, ce n’est point pour vous !


MARIELLE, lui arrachant la lettre.

C’est l’écriture de Sylvia ! Pour Fabio ? Qui t’a donné cela ?


DESŒILLETS.

Un inconnu, monsieur… Je ne sais ce que c’est, en vérité ! (Marielle ouvre la lettre convulsivement.) Mais, monsieur…


MARIELLE.

Laissez-moi, laissez-moi !… (Il vient sur le bord de la scène avec Ergaste. Desœillets s’esquive. Marielle, lisant à demi-voix auprès d’Ergaste qui suit des yeux.) « Vous le voulez, Fabio ! Pour que vous me rendiez votre amour, il faut que je vous sacrifie mon honneur. Je ne tromperai point Marielle ; je renonce à sa protection comme à son estime. Le sort en est jeté. La passion me domine. Je pars, suivez-moi ! — Sylvia. »


ERGASTE.

Elle ne peut, point avoir écrit cela !


MARIELLE.

Tu ne connais donc point son écriture ? (Il lui met avec violence la lettre sous les yeux et s’affaisse dans un fauteuil.)


ERGASTE.

Oh ! mille tonnerres ! je crois rêver !


FLORIMOND, se rapprochant d’eux.

Eh bien, qu’est-ce qu’il y a, voyons ? Votre femme vous trompe, Marielle ? Ne l’avais-je point, prévu ? Toutes les femmes sont des masques effrontés que l’enfer devrait confondre ! (Marielle se cache la figure dans ses mains.)


PIERROT.

Oh ! monsieur Marielle ! qu’est-ce que vous avez donc à vous chagriner comme ça ?


Scène XXV

MARIELLE, ERGASTE, FLORIMOND, PIERROT, FABIO.


FABIO, sur l’entrée.

Eh bien. Pierrot ! Ergaste ! vous allez vous faire attendre. Personne n’est à son poste ! Il n’y a pas moyen de représenter ce soir ! Ergaste !


ERGASTE.

Au diable le spectacle ! Il s’agit bien de cela !


FABIO, s’approchant.

Qu’a donc mon père ? s’est-il fait du mal tout de bon, en tombant ?


FLORIMOND.

Ah ! tu le demandes ?


MARIELLE, se levant.

Silence ! à ton poste, Ergaste ! et toi aussi, Pierrot ! (Pierrot sort.) Je ne sens aucun mal, voyez !


ERGASTE, bas.

Tu ne cours point après Sylvia ?


MARIELLE, de même.

Moi ! que je me rende ridicule et odieux ? Suis-je point assez malheureux ainsi ? (Haut.) Allons ! pas un mot de plus. Eh bien, qu’avez vous tous à me regarder ? Ne suis-je point calme (avec véhémence), très-calme ? En scène, Ergaste, en scène ! Et vous aussi, Florimond ! M’entendez-vous ?


FLORIMOND.

Si vous prenez la chose de ce côté-là, à la bonne heure ! (Avec douleur et colère.) Qu’est-ce que cela me fait, à moi ? (Florimond sort ; Ergaste hésite et sort aussi sur un geste impératif de Marielle ; Fabio, troublé, veut les suivre.)


MARIELLE, à Fabio.

Restez, monsieur.


Scène XXVI

MARIELLE, FABIO.


MARIELLE.

Eh bien, vous avez séduit une honnête femme, vous avez trahi et assassiné un père qui vous aimait. Qu’allez-vous faire, à présent ?


FABIO.

Moi, j’ai séduit ?… j’ai trahi ?…


MARIELLE.

Ne mentez point, je sais tout ; partez !


FABIO.

Vous me chassez ainsi ?


MARIELLE.

Quoi ! misérable, tu t’en étonnes ? tu essayes de feindre ? tu comptes m’abuser ?


FABIO.

Mais je vous jure que, depuis le jour où j’ai su qu’elle était votre femme, je ne lui ai point dit un mot…


MARIELLE.

Ah ! c’en est trop ! Déshonore-moi, infâme, ravis-moi mon bonheur, enlève-moi ma femme, mais n’espère point m’avoir pour dupe !


FABIO.
Si l’on vous enlève votre femme, cherchez ailleurs votre rival ; cherchez plus haut surtout. Ce n’est point pour le pauvre et obscur Fabio qu’une femme comme elle vous quitterait.

MARIELLE.

Que je cherche ailleurs mon rival, quand j’ai là la preuve de ton crime ? que je le cherche plus haut ? Il insulte la femme qu’il a égarée et perdue ! (Saisissant Fabio au collet avec tant de vigueur, qu’il le force à plier le genou.) Oh ! tu n’es point digne de cette femme ! ton amour la souille et la flétrit ! Tiens, tu me fais horreur, et j’ai envie de te tuer !

(Il le jette par terre avec violence.)

FABIO, avec rage, se relevant.

Oh ! mon Dieu ! si vous n’étiez pas mon bienfaiteur…


MARIELLE.

Ose donc, lâche ! ose-moi braver en face ! tremble de colère devant moi, et non de peur ! Oh ! mon Dieu ! ne pouvoir plus aimer personne ! rougir de ma femme et mépriser mon fils !… C’est aujourd’hui que je suis vieux, vieux… vieux !… j’ai cent ans ! Ah ! pourquoi ne m’as-tu pas tué tout à l’heure, dans cette scène de comédie où, en jouant la fureur, tu me pouvais assassiner impunément !


FABIO.

Oh ! Marielle ! que dites-vous ? Vous croyez que je l’ai fait à dessein ! Mais, je le vois, votre raison est troublée par ce heurt fatal…


MARIELLE.

Te tairas-tu, traitre ?


FABIO.

Mon père, mon père ! c’est plus affreux que tout le reste, ce que vous croyez là !


MARIELLE.

Tais-toi, te dis-je ! je ne suis plus ton père !


Scène XXVII

MARIELLE, FABIO, FLORIMOND.


FLORIMOND, sur l’entrée.

C’est à vous, Marielle, pour la dernière scène ; êtes-vous en situation de la jouer ? faut-il baisser le rideau, annoncer un accident ?


MARIELLE.

Non, Florimond, il faut achever la pièce… Le soldat doit mourir à son poste. J’ai un adieu à faire au public, un éternel adieu ! (Il sort pour aller sur le théâtre avec Florimond. Desœillets, qui le guette de la porte du fond, entre aussitôt après.)


Scène XXVIII

FABIO, DESŒILLETS.


FABIO.

Oh ! mon Dieu, il est fou !… Ah ! Desœillets, qu’y a-t-il ? Sylvia n’a point été enlevée ? Parlez, je m’y perds !


DESŒILLETS.

Oh ! pardonnez-moi, pardonnez-moi, monsieur ! cette maudite lettre m’a été arrachée de force.


FABIO.

Quelle lettre ?


DESŒILLETS.

Celle que Sylvia m’avait remise pour vous.


FABIO.

Pour moi ?


DESŒILLETS.

Oui ! Marielle s’est jeté sur moi comme un furieux, il l’a prise, il l’a lue !


FABIO.

Mais qu’y avait-il dans cette lettre ?


DESŒILLETS.

Le sais-je, moi ? Mais vous vous en devez douter quelque peu !


FABIO.
Je jure que je ne te comprends point.

DESŒILLETS.

Eh ! ne jurez pas, monsieur Fabio ! Sylvia m’avait tout dit : vous l’aimez, elle vous aime.


FABIO.

Que dis-tu ! elle m’aime ?…


DESŒILLETS.

Hélas ! c’est une grande folie que vous faites là, tous les deux ! mais le sort en est jeté, comme elle disait ! Vous avez joué l’indifférence, le dépit s’est emparé d’elle… pauvre femme, qui faisait la forte et qui s’est laissée vaincre au moment de triompher ! Je vous confesse que j’ai bien combattu cette idée-là ; mais elle ne m’a point écouté : elle est partie, elle vous attend.


FABIO, tremblant.

Où m’attend-elle ?


DESŒILLETS.

Je ne sais pas ; cette maudite lettre vous le disait sans doute.


FABIO.

Je l’arracherai à Marielle !


DESŒILLETS, à part.

Aïe ! (Haut.) Il vous le faudra tuer pour l’avoir !


FABIO.

Le tuer ? Quelle horreur ! Mais quoi ! où retrouver Sylvia ? ne sais-tu rien ?


DESŒILLETS.

Elle ne peut pas être bien loin, puisqu’elle est partie en voiture, il n’y a que demi-heure. Ma femme a entendu que l’on disait : « Route de Paris ! »


FABIO.

Eh ! que ne le disais-tu tout d’abord ? Je la rejoindrai, quand je devrais crever mon cheval ! (Jetant son attirail de comédie et prenant son manteau de ville, son chapeau et son épée.) femme ! vous m’aimiez, et j’en doutais encore ! Marielle ! Marielle ! j’étais innocent, j’étais un niais… et vous m’avez traité comme un scélérat. Malheur à nous deux, peut-être, n’importe ! Satan, prête-moi tes ailes !


DESŒILLETS, feignant de le retenir.

Mais, monsieur Fabio… songez donc…


FABIO.

Quelle voiture ?


DESŒILLETS, à part.

Aïe ! (Haut.) Bleue, verte… je ne sais pas, monsieur ! (Fabio fait un geste de menace.) Ma femme m’a dit bleue ! une chaise de poste à deux chevaux.


FABIO.

Qui m’attend au premier relais, sans doute. Adieu ! adieu !… Je te brise si tu me retiens ! (Il sort.)


Scène XXIX


DESŒILLETS, seul, s’essuyant le front.

Le coup est très-hardi ! J’ai été vite… Une chose si longtemps méditée et qui s’exécute comme d’elle-même. Allons ! le vin est tiré, il faut le boire. Aïe ! j’en ai mal à la tête… Hé donc ! du calme, père Desœillets !


Scène XXX

DESŒILLETS, MARIELLE, appuyé sur PIERROT, ERGASTE, FLORIMOND.

On entend les applaudissements du public


MARIELLE, à Ergaste.

Va donc payer ces messieurs qui attendent. (Ergaste sort, Pierrot conduit Marielle à un fauteuil.)


PIERROT.
Comme vous êtes fatigué, monsieur Marielle ! Vrai, vous êtes malade.

MARIELLE.

Non, mon enfant, je me sens très-bien.


FLORIMOND.

Oui-da, très-bien ! Je vais quérir un médecin. Je jurerais que vous avez une fracture au crâne.


MARIELLE, avec un sourire triste.

Rien que cela, Florimond ? (À part.) Plût à Dieu !


ERGASTE, rentrant.

Je ne trouve point la cassette, Marielle.


MARIELLE.

Je n’y ai point touché.


ERGASTE.

Elle n’est plus en sa place ! Florimond, l’as-tu serrée ailleurs ?


DESŒILLETS.

Vous cherchez la cassette à fermoirs de cuivre, à clous dorés ? Je pense que je l’ai vue dans les mains de M. Fabio, tout à l’heure. Il m’a dit que c’était quelque chose qu’il portait à madame Sylvia de la part de M. Marielle.


MARIELLE, se levant.

Il est parti ?


ERGASTE.

Avec la caisse ? C’est impossible !


FLORIMOND.

Allons !

Le galant ne fait point les choses à démi !


Il vole son maître d’une belle femme et d’une belle somme, pas davantage !


MARIELLE, à part.

Quelle abjection ! (Haut.) Que savez-vous si je n’ai point disposé de mon argent pour ma… pour cette femme ? Taisez-vous. Florimond !


FLORIMOND.

Soit ! mais qui payera les violons ? Je n’ai pas le sou, moi ;

ma part était dans la caisse.

ERGASTE.

Et la mienne aussi.


MARIELLE, se fouillant.

Rien !… rien !


DESŒILLETS.

Mais je payerai, moi ! trop heureux de pouvoir rendre ce petit service à M. Marielle. (Il sort.)


MARIELLE, égaré.

Eh bien, la farce est jouée, comme on dit ! Nous allons partir, n’est-ce pas, mes enfants ? La nuit est belle. Je vois briller mille étoiles. Oh ! j’en suis ébloui ! C’est une nuit de feux ! Donnez-moi de l’air, mes amis, j’étouffe ! Vous avez tous bien joué, ce soir, et moi aussi… Oh ! la joyeuse vie que la vie de comédien ! (Il fond en larmes.)


ERGASTE.
Mes amis, veillez sur lui. Moi, je veux savoir la vérité… (Il sort par le fond.)

ACTE TROISIÈME

Même décoration qu’au deuxième acte. La salle est sombre et en désordre.





Scène PREMIÈRE

MARIELLE, PIERROT.


MARIELLE, pâle, malade et vieilli, appuyé sur le bras de Pierrot.

Il y a du temps que je n’étais venu ici. Comme c’est triste, à présent ! quel aspect d’abandon ! C’est éteint et délabré comme moi. (Il va soulever le rideau de tapisserie.)


PIERROT.

Ne regardez point vers le théâtre, monsieur Marielle, ça vous fait toujours de la peine.


MARIELLE, souriant tristement.

Tu crois ?


PIERROT.

Pour mon compte, je ne le traverse point, que je n’aie des envies de pleurer. Je vous crois voir encore sautant si gaiement sur ces planches ; et à présent… à présent, le plancher craque tout seul ; la nuit, ça fait peur !


MARIELLE.

Ah ! tout est bien changé aussi pour toi, mon pauvre enfant !

Tu étais occupé, allègre, heureux ! Et, à présent, te voilà morne et désœuvré, enchaîné aux ennuis d’un vieillard chagrin, imbécile, et peut-être… Dis-moi, Pierrot, dis-moi la vérité, toi ! Est-ce que je suis fou ?

PIERROT.

Oh bien, par exemple ! qui est-ce qui vous a dit ça ?


MARIELLE.

Quand j’ai la fièvre, je puis bien extravaguer ?


PIERROT.

Pas beaucoup !


MARIELLE.

Et alors… je suis méchant, peut-être ?


PIERROT.

C’est bien malgré vous !


MARIELLE.

Je ne te maltraite point ?


PIERROT.

Bah ! vous m’embrassez ! vous me demandez pardon !


MARIELLE.

Pardon ? Mon Dieu, si je te demande pardon, c’est donc que je te maltraite ? Oui, oui, je m’en souviens ! Tu as quelque fois l’air de me craindre.


PIERROT.

Bon ! si je vous craignais, je ne vous aimerais point, et je vous aime, voyez-vous… Tant plus vous êtes malade, tant plus je vous aime !


MARIELLE, levant les yeux au ciel.

Et voilà l’enfant que l’on méprisait pour sa simplicité ! On les injurie, on les traite d’ineptes et d’incapables, ceux qui ne savent qu’aimer ! Comme si ce n’était point tout ! comme si ceux qui n’ont point d’autre science et d’autre mérite devant toi, ô mon Dieu ! n’étaient pas les premiers dans le ciel, à ta droite !


PIERROT.

Oh ! la jolie prière que vous récitez là, monsieur Marielle ! Vous priez le bon Dieu, vous, malgré qu’ils me disaient à la ferme, quand vous m’avez emmené, que je m’en allais à ma perdition, parce que les comédiens étaient damnés !


MARIELLE.

Mon enfant, les comédiens ne sont damnés que par les hommes. Dieu les absout quand ils ont beaucoup souffert, et les bénit quand ils ont beaucoup aimé ! Est-ce que tu ne dis plus tes prières, toi, depuis que tu es avec nous ?


PIERROT.

Oh ! que si fait ! Tous soirs et tous matins, comme du temps que je courais emmy les champs !


MARIELLE.

Dis-m’en donc une ! Je m’imagine que cela me fera du bien.


PIERROT.

Oh ! dame, vous dire une prière ! je n’en sais point. J’ai la mémoire trop courte, moi ! Je dis au bon Dieu ce qui me vient sur le moment.


MARIELLE.

Eh bien, j’aime mieux cela ! Dis ce que tu voudras, (Il s’assied. Pierrot se met à genoux près de lui.)


PIERROT.

« Bon Dieu du ciel et bonne dame des anges, consolez donc un pauvre chrétien qui a le cœur en détresse à cause de la maladie de son maître. Marquez-lui votre amitié en lui guérissant celui qu’il aime plus que tout au monde… après vous, s’entend ! et lui enseignez quelque bonne parole pour réconforter cette pauvre âme qui est affligée de beaucoup de peine !… » Voilà que vous dormez, monsieur Marielle ? Vous n’êtes point bien ici ! Il nous faut retourner à votre logis, c’est l’heure !


MARIELLE.

Non, non ! je t’écoutais… je réfléchissais ! je tâchais à me ressouvenir… Où sommes-nous donc ici, Pierrot ?


PIERROT.

Dans la ville de Lyon, dans les bâtiments du théâtre, dans le foyer des acteurs.


MARIELLE.

Est-ce que nous allons jouer la comédie ?


PIERROT.

Non ! Depuis quinze jours que vous êtes malade, il n’y a plus de comédie. Le théâtre est fermé ; mais, comme il touche à notre auberge, nous nous y promenons quand cela vous plaît. (À part.) Pauvre homme ! tous les jours, à la même heure, il me fait ces mêmes questions-là !


MARIELLE, inquiet.

Où est donc Ergaste ? Pourquoi Ergaste n’est-il point ici ?


PIERROT.

Ergaste est reparti, il y a trois jours, en vous disant : « Je veux savoir la vérité ; je la saurai et je reviendrai te la dire. »


MARIELLE.

La vérité sur quoi ?


PIERROT, embarrassé.

Ah ! dame, je ne sais pas, moi !


MARIELLE.

Et Fabio ? Fabio m’a donc abandonné, lui aussi ?


PIERROT.

On ne sait point où il a passé. Ergaste l’a déjà cherché et ne l’a point retrouvé. Mais, puisqu’il est reparti, il le trouvera bien, allez !


MARIELLE.

J’ai su où il était dans le temps, mais je l’ai oublié. Et Florimond, est-ce qu’il est mort le même jour que moi ?


PIERROT.

M. Florimond n’est pas plus mort que vous, Dieu merci ! Mais il n’a plus le cœur à la chasse, et il ne vous quitte guère.


MARIELLE.

Et ma sœur, a-t-on de ses nouvelles ? PIERROT. Eh ! oui, monsieur Marielle ! Vous avez reçu une lettre d’elle hier !


MARIELLE.

Vrai ! Est-ce qu’elle ne viendra pas ?


PIERROT.
Si fait ! elle a obtenu de venir faire guérir ses yeux en France, et elle sera ici bientôt.

MARIELLE, qui écoute à peine les réponses de Pierrot.

Et l’autre ?


PIERROT.

Qui, l’autre ?


MARIELLE, avec force, se levant.

Oui, l’autre, l’autre ! (Il retombe sur sa chaise et cache sa figure dans ses mains.)


PIERROT, à part.

Ah ! mon Dieu ! c’est mademoiselle Sylvia, dont il ne peut jamais retrouver le nom, et, quand on le lui dit, il se fâche ! Il faut que je l’emmène ! (Il le soulève doucement.)


MARIELLE.

Où me veux-tu conduire ?


PIERROT.

Chez vous… souper !


MARIELLE.

Je ne veux pas manger.


PIERROT.

Mais, moi, j’ai faim, monsieur Marielle !


MARIELLE.

Tu as faim, mon pauvre enfant ? Viens, viens vite ! (Il se relève avec effort.)


PIERROT, à part.

Hélas ! non, je n’ai pas faim, mais je savais bien que je l’emmènerais !


Scène II

MARIELLE, FLORIMOND, PIERROT.


FLORIMOND.

Eh bien, vous voilà encore ici, Marielle !… à vous fatiguer et à vous tourmenter ?


PIERROT.

Non, non, nous nous en allions. Donnez-lui votre bras, monsieur Florimond ; moi, je cours lui préparer son lit. (Bas.) Oh ! il n’est pas méchant, allez ! j’en fais tout ce que je veux. (Il sort.)


Scène III

FLORIMOND, MARIELLE.


MARIELLE, arrêtant Florimond qui veut l’emmener.

Pierrot va souper, c’est bien ! Conduis-moi sur le théâtre.


FLORIMOND.

Que diable avez-vous à faire avec le théâtre ? Reposez-vous donc le corps et l’esprit. Vous voulez toujours courir et vous ne vous soutenez point. Songez donc que vous êtes malade !


MARIELLE, se ranimant.

Tu me dis toujours que je suis malade ! Je ne suis pas plus malade que toi !


FLORIMOND.

Soit ! mais venez vous coucher.


MARIELLE.

Pas avant que j’ai trouvé une personne que je cherche, et que je laissai ici… il y a longtemps !


FLORIMOND.

Allons ! oubliez donc vos rêveries ! vous n’êtes point raisonnable.


MARIELLE, sans l’écouter.

Dis-moi, tu ne l’as point vue ?


FLORIMOND.

Si vous me l’eussiez donnée à garder, elle ne serait point où elle est, morbleu ! Oubliez-la ! Elle ne vaut point la peine d’être cherchée.


MARIELLE, irrité.

Que dites-vous là, monsieur ? Vous m’en rendrez raison !


FLORIMOND.
Allons, calme-toi, vieux enfant !

MARIELLE.

Oui, vieux enfant, vieux comédien, vieux jouet ! voilà comme ils disent ! Mais je leur ferai voir qu’un comédien est un homme ! Où sont-ils, ceux-là qui me raillent et me montrent au doigt ?


FLORIMOND.

Est-ce que tu ne me veux point reconnaître, à présent ? Voilà du nouveau ! Marielle, allons-nous-en.


MARIELLE, hors de lui.

Ne me touchez point ! Vous êtes des assassins, des infâmes ! (Il résiste, lutte avec Florimond, et, retrouvant ses forces, lui serre la gorge convulsivement.) Rendez-la-moi, rendez-la-moi ! ou je vous tue tous… tous ! (Il jette Florimond sur une chaise et tombe évanoui dans ses bras.)


FLORIMOND.

Il m’a presque étranglé. Il devient terrible !… Comment fait donc Pierrot pour en venir à bout ? (Le regardant.) Le voilà calmé !… Évanoui ? Oh ! mille millions de diable, le voir ainsi ! Pauvre Marielle ! le seul homme que j’aie peut-être jamais aimé ! (Il l’emporte dans ses bras. Pendant qu’il sort par la gauche, Desœillets entre par le fond et l’observe.)


Scène IV


DESŒILLETS, seul.

Il entre lentement, une lanterne d’une main, de l’autre un panier. Il avance, pendant son monologue, une table de toilette, allume deux flambeaux et tire de son panier un maigre souper et une bouteille qu’il place sur cette table. Il avance une chaise et pose son panier par terre, à ses pied.

Il parait que le bonhomme ne va pas mieux. Une lampe qui s’éteint ! telle est la vie ! chose noire et mélancolique entre toutes !… Ces ivrognes de musiciens qui me voulaient retenir à souper ! Quelques sots ! C’est bien le moment, quand on tient la fortune chauve par son maigre toupet. Allons, encore une huitaine ! c’est tout ce que peut durer le pauvre M. Marielle… et, alors, on changera d’air et de pays. On laissera maugréer la pauvre madame Desœillets, et l’on s’en donnera, ma foi !… jusqu’aux gardes ! Jusque-là, point de bruit, point de fuite, et surtout… point de cabaret ! Restons portier le jour, et gardien de nuit au théâtre, comme si de rien n’était, et buvons seul. C’est triste ! mais boire en compagnie, c’est dangereux… à moins que cet histrion de Florimond ne me vienne assister… Ce n’est point que je haïsse, M. du Mezzetin ! C’est un homme qui boit proprement, gravement, silencieusement ; jamais de questions, il ne s’intéresse qu’à ses chiens… Mauvais cœur, après tout, dépourvu de sensibilité, mais d’une société sûre ; toujours ivre le premier, et muet comme souche après boire… Aïe ! j’ai mal à la tête. Il n’est rien de malsain comme d’être arrêté par la prudence après la première pinte. Ah ! il se faut donner du mal comme un chien pour soutenir une pauvre famille ! Mais nul ne dira que Desœillets ne soit pas bon époux et bon père, après ce que j’ai risqué, imaginé, mené à bien pour enrichir ces marmots-là. Ah ! les petits singes ! (Il rit silencieusement.) Et la réputation d’honnête homme ? Hériter à la foi de bonne renommée et de ceinture dorée !… Qui vient là ? Ah ! c’est le Florimond !


Scène V

FLORIMOND, DESŒILLETS.


DESŒILLETS.

Eh ! arrivez donc ! j’allais souper seul.


FLORIMOND.

Tu appelles cela souper, toi ! Des figues sèches, des amandes

moisies et du vieux parmesan que j’eusse rougi d’offrir…

DESŒILLETS.

À feu Tiburce, le pauvre chien de glorieuse mémoire qui s’asseyait gravement dans la coulisse et qui suivait tous vos mouvements en scène, d’un œil de connaisseur ?


FLORIMOND.

Tais-toi ! tu n’es pas digne de prononcer le nom de ce chien-là !


DESŒILLETS.

L’aimable convive ! toujours le mot pour rire ! Or çà, le bon M. Marielle n’est point en meilleure consistance ce soir ?


FLORIMOND.

Qu’est-ce que cela te fait, à toi ?


DESŒILLETS.

Un homme que je porte dans mon sein ? Un ami véritable, qui m’a fait tant de bien ? Aussi, tant que j’aurai trois deniers en ma pauvre escarcelle, ils seront à la discrétion de ce valant homme… et de ses amis !


FLORIMOND.

Oui ! tu fais l’officieux ! Tu es bien assez riche pour rendre à Marielle un peu de ce que tu lui as volé.


DESŒILLETS.

Aïe !


FLORIMOND.

Qu’avez-vous donc ?


DESŒILLETS.

Un grand mal de tête !


FLORIMOND.

Voire qui en aurait une ! mais ce que tu as là sur les épaules n’est qu’une vieille éponge !


DESŒILLETS.

Mauvais pasangon ! car l’éponge a soif d’eau et je n’eus jamais soif que de vin. Or çà, buvons, puisque le premier, tu as parlé de boire !


FLORIMOND.

Soit, buvons ! mais, auparavant, je te veux dire, cette fois comme les autres, que je n’ai nulle estime et nulle amitié pour toi. Tu m’as toujours représenté un de ces mendiants souples et insatiables qui dévorent la subsistance des autres et qui boivent le pain des pauvres.


DESŒILLETS.

Tiens ! tu me plais, toi ! Tu méprisais la pauvre humanité… la… bien cordialement !


FLORIMOND, prenant un siège.

Oui ! nous sommes deux misanthropes ! avec cette différence que, si je dis parfois des paroles fâcheuses, je ne me porte point à de méchantes actions, tandis que, toi dont l’aiguillon est toujours enduit de miel, tu as peut-être l’âme perverse et la morsure venimeuse.


DESŒILLETS.

Dis tout ce que tu voudras, j’y suis fait. Quand tu auras goûté ce petit vin du Rhône que tu ne haïs point…


FLORIMOND.

Moi, je ne rougis point d’aimer le vin, et ne fais point le retenu, le buveur d’eau, en bonne compagnie. Allons, verse ! et ne crois point qu’en te faisant l’honneur de humer ton piot, j’aie du goût pour ton entretien. Ce que j’en fais n’est que pour étourdir mes esprits et tâcher d’oublier le chagrin qui m’assomme !


DESŒILLETS.

Je confesse que votre situation n’est point riante. Se trouver tout d’un coup fort court d’argent ! Car aucun de vous n’avait fait d’économies ? Vous dépensiez beaucoup pour vos affiquets de chasse, M. Fabio pour ses affiquets de toilette, M. Marielle pour obliger le tiers et le quart !… Ah ! la misère est une chienne de maladie !


FLORIMOND.

Faites-nous grâce de vos doléances. Je m’embarrasse fort peu de ce que je deviendrai. J’ai du talent, de la santé, je saurai toujours assurer mon vivre ; mais perdre Marielle !…

(Il repousse son verre.)

DESŒILLETS.

Voyez cela !


FLORIMOND.

Voilà un vin qui casse le museau, comme dit Régnier ! J’aimerais à rompre quelque visage aujourd’hui.


DESŒILLETS, à part, se baissant pour prendre deux bouteilles dans son panier.

Il est plus raisonneur et plus méchant que de coutume… Il le faut vitement hébéter. (Haut.) Allons ! qu’est-ce que nous disons là ? Nous faisons de l’esprit et nous ne buvons point. Arrière les gobelets ! Voilà comme je goûte le vin, moi ! (Il boit à la bouteille. Florimond boit de même.)


FLORIMOND.

Oui-da ! vous savez boire d’une grande force ; mais je crains que je ne sois, ce soir, le plus coriace de nous deux.


DESŒILLETS, à part.

Aïe ! ce ne serait point mon compte ! (Haut.) Redoublons !


FLORIMOND.

Eh bien, et vous ?


DESŒILLETS.

Êtes-vous déjà ivre, que vous ne me voyez point vous faire raison ?


FLORIMOND.

Je crois, contrairement, que vous vous épargnez.


DESŒILLETS.

Regardez-moi donc ! (Il boit. À part, en remettant la bouteille dans le panier.) Tu ne me tiens point, va !


FLORIMOND, reprenant la bouteille dans le panier.

Halte-là, hé ! méchant ladre ! Vous me poussez vite, et vous mettiez votre part de côté. Votre bouteille est plus qu’à demi pleine. Voilà de vos tours de gibecière ! Oh ! par la mordi ! tu boiras, maître fourbe ! Bois tout ! où je te baille au beau milieu du visage un coup de poing, avec toutes ses circonstances !


DESŒILLETS, à part.

Aïe ! (Haut.) Q’est-ce que vous avez donc, que vous le prenez si haut, cette fois ? Si vous faites le brutal, je ne vous prierai plus à boire !


FLORIMOND.

Tu me rendras service ; mais, aujourd’hui, tu marcheras au même pied avec moi. Mort de ma vie ! j’ai du chagrin, de la colère, et votre face de parchemin, vraie médaille de damné, me fait sortir de mes gonds ! Sus, sus ! tire-laine, pince-maille, claque-dents, pleure-pain, mouche de cuisine ! emplissez-moi cette vieille urne funéraire ! (Il le force à boire.)


DESŒILLETS, qui commence à être ivre.

Je fais tout ce que tu veux, taquin ! mais, vrai, j’en ai assez, j’ai mal à la tête !


FLORIMOND, debout, lui entonne du vin en le collant contre la muraille.

Bois tout, ou tu te feras gâter !


Scène VI

ERGASTE, FLORIMOND, DESŒILLETS.

Ergaste, qui, de l’entrée du fond, s’est arrêté pour voir la fin de la scène précédente, vient sans bruit derrière Florimond et lui touche l’épaule. Florïmond, se retournant brusquement, lâche Desœillets, qui retombe sur sa chaise à demi ivre et l’air accablé.


FLORIMOND.

Eh ! te voici, enfin, toi ! Où as-tu passé, depuis trois jours qu’on ne t’a point vu ? Tu abandonnes tes amis dans la peine ? Ce n’est point beau.


ERGASTE.
Tu appelles cela être dans la peine, toi, quand je te trouve en si bonne compagnie de personne et de bouteille ? (Bas.) Ne me fais point de question, j’apporte du nouveau. (Haut.) Buenos dias au père Desœillets, l’homme de jugement par excellence !

FLORIMOND.

Une vraie brute ! j’étais en train de l’enivrer, et je veux qu’il s’enivre.


ERGASTE.

Florimond, sois honnête avec M. Desœillets, que j’honore, et à qui je viens demander un conseil. (Bas, à Florimond.) Ne bois plus, j’ai besoin de toi.


FLORIMOND.

C’est différent. (Il va s’asseoir à distance de la table et s’efforce de se remettre. Au bout de quelques instants, il se rapproche et reprend sa raison à mesure que Desœillets perd la sienne.)


ERGASTE, à part, regardant Desœillets.

Je crains qu’il n’en ait trop ! (Haut.) Vous voilà bien pensif, père Desœillets ? Suis-je de trop à votre table ?


DESŒILLETS.

Eh bien, vous ne buvez plus, vous ?


ERGASTE, se versant du vin.

Bah ! je commence.


DESŒILLETS.

Oui, oui, buvez ! je ne bois point avec ceux qui se ménagent.


ERGASTE, à part.

Ah ! il n’en a pas assez ! (Haut.) À votre santé ! (Il remplit le verre de Desœillets.) Tenez ! à petits coups, sans vous presser !


DESŒILLETS.

Bien dit !… Vous disiez donc ?


ERGASTE.

Que j’ai fantaisie de me marier.


DESŒILLETS.

Vous avez tort.


ERGASTE.

La femme est jeune et bien faite.


DESŒILLETS.

Vous avez tort. On vous la débauchera.


ERGASTE.
Elle est sage !

DESŒILLETS.

Vous avez tort, vous dis-je ! Ou vous l’enlèvera.


ERGASTE.

Vous le croyez ?


DESŒILLETS.

J’en suis fort assuré.


ERGASTE.

Bah ! à la santé des maris !


DESŒILLETS.

À la santé des dupes ! (Ils boivent.)


ERGASTE.

Peste ! vous m’intriguez la cervelle. Voyons, parlez sérieusement !


DESŒILLETS.

Je suis plus sérieux que vous ne pensez.


ERGASTE.

Buvons ! pour nous éclaircir les idées !


DESŒILLETS.

C’est çà, éclaircissons ! (Il boit.) Vous dites ?


ERGASTE.

Que vous êtes, sur ma parole, une bonne tête d’homme, et un ancien procureur qui, pour l’habileté, n’en quitterait point sa part.


DESŒILLETS, regardant autour de lui.

Quel est l’âne qui dit que j’ai été procureur ?


ERGASTE.

Vous venez de le dire.


DESŒILLETS.

Aïe ! j’ai mal à la tête ! Je l’ai dit ? Eh bien, après ? Croyez vous qu’il soit donné à une bête d’être procureur ?


ERGASTE.

Eh ! morbleu, non ! Et, pour altérer, surcharger des actes produire de fausses pièces, contrefaire des écritures… il fau ; plus d’esprit qu’on ne pense.


DESŒILLETS.
Moi, j’ai dit cela ? Vous mentez par les dents.

ERGASTE.

Florimond l’a entendu comme moi.


FLORIMOND.

Parbleu ! (À part.) Je commence à comprendre.


DESŒILLETS, regardant Florimond.

Ah ! il est encore là, lui ? Je le croyais là-dessous, (Il frappe sur la table avec une bouteille qu’il brise.)


ERGASTE.

Ne rompons rien, et surtout ne craignez rien pour ce que vous venez de dire. Entre amis !


FLORIMOND.

Oui. entre amis !… À votre santé ! (Il feint de boire.)


DESŒILLETS, buvant.

C’est clair ! entre amis ! Peut-être bien qu’en ma place, mes gaillards, vous ne vous en fussiez point si bien tirés !


ERGASTE.

Nous ? À l’heure qu’il est, nous ramerions sur les galères du roi. Au lieu que vous…


DESŒILLETS.

Oh ! moi, je vais vous conter ça.


FLORIMOND.

Oui, contez-nous ça.


ERGASTE, bas, à Florimond.

Le voilà rendu ; poussons-le ferme, et attention !


DESŒILLETS.

C’était une affaire de testament…


ERGASTE.

Vous voulez dire d’enlèvement ?


DESŒILLETS.

Me croyez-vous ivre ? Je ne vous parle point de l’enlèvement.


ERGASTE.

Ah ! oui, l’enlèvement, c’est une autre histoire que vous aviez commencée.


DESŒILLETS.
J’ai donc parlé de l’enlèvement aussi ? J’ai mal à la tête !

FLORIMOND.

Je crois bien, vous ne buvez point ! (Il lui remplit son verre.)


ERGASTE.

Or donc, nous en étions à l’enlèvement de la Sylvia par le prince de…


DESŒILLETS.

Je ne l’ai point nommé ! ERGASTE. Inutile ! je le connais ! Oh ! j’ai appris bien des choses, en battant le pays depuis trois jours ! d’abord, j’ai appris que la Sylvia était enfermée au couvent de…


DESŒILLETS.

Ce n’est point vrai !


ERGASTE.

Ce n’est point ce couvent-là ? Eh bien, c’est celui de…


DESŒILLETS.

Vous y avez été ?


ERGASTE.

J’en arrive !


DESŒILLETS.

Vous n’avez pas été jusqu’à Grenoble ?


ERGASTE.

Pardonnez-moi, et je suis entré dans le couvent.


DESŒILLETS.

Dans un couvent cloîtré ?


FLORIMOND, bas, à Ergaste.

Il n’y a de filles cloîtrées à Grenoble que les carmélites.


ERGASTE.

Bon ! (Haut.) Je suis entré chez les carmélites, comme je vous le dis.


DESŒILLETS.

Eh bien, au diable les carmélites 1 Vous avez vu la Sylvia ?


ERGASTE.

Comme je vous vois, mais ce qu’elle n’a point su m’expliquer,

c’est pourquoi vous aviez écrit sous son nom à Fabio.

DESŒILLETS.

Vous lui avez dit que c’était moi ? Vous avez menti !


ERGASTE.

Oh ! je ne pense point que ce soit vous ; est-ce que vous sauriez comme cela contrefaire son écriture ?


DESŒILLETS.

Écriture longuette, fluette, proprette !


ERGASTE.

Mais la vôtre est si laide ! quand vous nous copiez nos rôles, on ne saurait lire.


DESŒILLETS.

La mienne, oui ; mais celle des autres !


FLORIMOND.

Vous êtes un vantard, vous ne sauriez point !


DESŒILLETS.

Vous êtes une bête ! je vous imiterai la vôtre quand vous voudrez, et vous y serez trompé vous-même.


ERGASTE.

Ainsi, c’est vous ?


DESŒILLETS, hébété.

Pardi !


ERGASTE, à part.

J’en étais sûr ! (Haut.) Eh bien, à votre santé. C’est un coup de maître que vous avez fait là ! Mais à quelles fins ?


DESŒILLETS, bégayant.

À quelles fins ! à quelles fins !… Qu’ils sont sots ! à seules fins d’empêcher le vieux… et puis, pendant que la donzelle était là, au couvent, pour reverdir… le temps de perdre sa fierté avec l’autre !… avec cela, le Fabio ; suffit ! je ne vous dirai plus rien !


ERGASTE.

Mais Fabio, pourquoi fourrer Fabio dans tout cela ?


DESŒILLETS, essayant de se lever.
Ah ! voilà ce que vous ne saurez jamais, mes petits amis… jamais, jamais !

ERGASTE.

Moi, j’ai là quelqu’un qui vous le pourra bien faire dire, (Il va à la portière, la soulève et amène Fabio sur la scène.)


Scène VII

DESŒILLETS, FLORIMOND, ERGASTE, FABIO.


DESŒILLETS.

Quel est ce quidam ? Je ne vous connais point, mon ami !


FLORIMOND.

Tu ne reconnais point Fabio ?


DESŒILLETS.

Ah ! il grandit à merveille, ce jeune homme !


FABIO.

Il ne s’agit point de cela ; c’est moi qui suis le voleur, n’est-ce pas ? c’est moi qui ai pris la cassette ?


DESŒILLETS.

Vous l’entendez ? il le dit, c’est lui qui a pris la cassette !


FABIO, avec un geste de menace.

Misérable !


ERGASTE, bas, le retenant.

Patience ! il faut ici confesser le diable ! (Haut.) Père Desœillets, vous dites bien ! c’est lui qui a volé ; j’ai vu la cassette dans ses mains, tout à l’heure.


DESŒILLETS.

Il y en a donc deux ?


ERGASTE.

Oui, puisque l’autre est chez toi !


DESŒILLETS.

Chez moi ? Vous mentez !


ERGASTE.

Ah ! cette fois, tu dis vrai. Elle n’est plus ni à toi, ni à

Fabio, ni à Marielle ! Elle est à celui qui l’a trouvée, elle est à moi !

DESŒILLETS, se ranimant tout à coup.

À toi, brigand ! à toi la cassette ? Oh ! je te la ferai restituer ! Au voleur, à l’assassin ! vous êtes des coquins, des larrons que je ferai tous pendre ! rendez-moi mon bien ! (Il veut se jeter sur Ergaste, Fabio l’arrête.)


ERGASTE, après avoir fait un signe a Fabio.

Eh ! laissez donc M. Desœillets vaquer à ses affaires ! il n’y a point ici de guet-apens ; qu’il parte ! (Fabio laisse aller Desœillets, qui sort en trébuchant et en cherchant la porte. — Ergaste à Florimond.) Toi, suis-le ; son instinct d’avare le va conduire à la place où il a caché son vol ; reprends notre bien et ramène ici ce coquin, vif ou mort !


FLORIMOND.

Je m’en charge ! vous autres, avertissez Marielle. (Il sort.)


Scène VIII

ERGASTE, FABIO.


FABIO, se jetant au cou d’Ergaste.

Oh ! mon Ergaste ! tu n’avais point douté de moi !


ERGASTE.

T’accuser d’une lâcheté pareille !


FABIO.

Et Marielle ?


ERGASTE.

Marielle a presque perdu la mémoire.


FABIO.

Il est donc bien mal ?


ERGASTE.

Résigne-toi à le trouver bien changé.


FABIO.

J’en étais sûr ! je revenais poussé par une appréhension sinistre, par le remords peut-être encore plus que par le dépit de ne point retrouver Sylvia ; mais, en me ramenant ici tu ne m’as point dit, Ergaste, que la vie de mon père fût en danger ?


ERGASTE.

Sa vie ou sa raison. C’était bien assez de ce que j’avais à t’apprendre sur cette maudite affaire de vol, sans te frapper de toutes les mauvaises nouvelles à la fois.


FABIO.

Malheureux que je suis ! Oh ! si c’était cette chute sur le théâtre… tu sais, ah ! je me tuerais à la même place !


ERGASTE.

L’ouvrage du malheur n’est point à refaire. C’est surtout le chagrin qui tue Marielle. J’ai encore l’espoir que ta justification et le retour de Sylvia le pourront guérir ; mais, avant tout, Fabio, avant que je te conduise dans les bras de ton père, avant que j’aille délivrer Sylvia, j’ai quelque chose de fort sérieux à te dire.


FABIO.

Ne me dis rien ! n’ai-je pas entendu tout à l’heure la confession de ce réprouvé ? ne sais-je pas bien ce que tu me veux reprocher ? Eh bien, oui, le premier mot que je t’ai dit, ce matin, en te rencontrant, a été l’aveu de ma faute : hélas ! j’ai aimé Sylvia, et peut-être que je l’aime encore ; je m’étais guéri en apprenant son mariage avec mon père ; mais ce piège grossier où Desœillets m’a pris, avait rallumé ma passion ; j’ai couru en vain après elle ; alors, j’ai commencé à craindre qu’on ne se fût joué de moi, et, maintenant que je sais qu’elle ne m’a jamais aimé, ne suis-je point assez puni ? Ergaste ! laisse-moi pleurer dans ton sein une imagination qui faisait mes délices en même temps que ma honte !


ERGASTE.

Fabio, Fabio ! mon enfant bien-aimé ! rentre tout cela au plus profond de toi-même et fais que l’honneur l’y consume, écoute un vieux soldat qui n’entend rien aux subtilités du sentiment, mais qui a la conscience assez nette vois-tu, Marielle nous a retirés tous les deux d’une mauvaise condition : toi, de la misère des chemins, moi, de la débauche des camps. Il m’a fait homme de bien, il t’a fait heureux… Le bon Dieu, en lui donnant une femme comme Sylvia, avait acquitté nos dettes en notre place ; voudrais-tu donc l’aborder, à son lit de mort, peut-être, avec une mauvaise pensée dans le cœur ?


FABIO.

Non… non. Ergaste ! ce que tu me dis là, ma conscience me l’avait crié cent fois pendant que j’errais tristement sur les chemins, à la poursuite d’un bien dont je n’étais point digne… Je sais, d’ailleurs, que les personnes retenues méprisent les comédiens, parce que les comédiens ont souvent des mœurs aussi relâchées que les gens de cour, et je sens bien qu’il nous faut reprendre notre rang parmi les hommes par des actions bien réglées, afin que notre exercice ne nous soit plus imputé à blâme. Va, tu seras désormais content de moi, honnête homme ! (Ergaste l’embrasse.) La fierté, si ce n’est la vertu, me soutiendra. Allons voir Marielle !


ERGASTE.

Oui ; car il me tarde de courir chercher Sylvia.


FABIO.

Je sais que je ne dois point m’offrir à t’accompagner… Mais comment feras-tu ? un couvent cloitré, bien gardé sans doute… Emmène Florimond… il est résolu autant que prudent…


ERGASTE.

Je ne sais point ce que je vais faire : mais, quand je devrais mettre le feu à tous les couvents de la chrétienté, je la ramènerai, notre Sylvia !


Scène IX

FABIO, ERGASTE. SYLVIA, SŒUR COLETTE.


SYLVIA, qui a entendu les dernières paroles d’Ergaste.
Votre Sylvia, elle est ici, ô mes amis ! (Elle se jette dans les bras d’Ergaste et tend la main avec franchise à Fabio.)

ERGASTE.

Sylvia, avec la bonne sœur Colette ! c’est donc pour en mourir de joie aujourd’hui ? Et moi qui partais pour vous délivrer !


SYLVIA.

Sœur Colette t’a prévenu, bon Ergaste ! nous te raconterons tout cela. Mais Marielle ! on nous avait dit en bas que nous le trouverions ici ! où est-il ?


ERGASTE, la retenant.

Attendez, chère Sylvia, que je vous dise…


SYLVIA.

Il est malade ! je le vois dans tes yeux !


ERGASTE.

Un peu… Non… Eh bien, vous pâlissez !


SŒUR COLETTE, soutenant dans ses bras Sylvia défaillante.

La pauvre femme ! le cœur lui manque ; elle s’est tant hâtée, elle avait tant d’impatience, (À Ergaste.) Je sais que mon frère est mal ! tâchons à la retenir un instant… (Haut.) Chère Sylvia, asseyez-vous.


SYLVIA, revenant à elle.

Non, non ! je le veux voir. Ergaste, tu me retiens… tu trembles ! Oh ! mon Dieu ! mon cher Marielle est mort !


FABIO.

Non, non, madame. Il est souffrant, il repose.


SYLVIA.

J’irai Sans bruit. (Elle s’élance vers la porte. Pierrot se trouve devant elle.)


Scène X

SYLVIA, SŒUR COLETTE, ERGASTE, FABIO, PIERROT.


PIERROT, tout effaré.

Il vient, il vient ! Il n’y a rien là qui le puisse faire choir ? (Il écarte les meubles.) Il ne connaît personne ; il rêve sans dormir. Mais il n’est point méchant, le pauvre homme ! Parlez-lui bien doucement. Fermez la porte du théâtre, c’est là qu’il veut toujours courir.


Scène XI

MARIELLE, SYLVIA, SŒUR COLETTE, FABIO, ERGASTE, PIERROT.


MARIELLE, avec quelques pièces de costume mises au hasard, entre à pas lents et sans remarquer personne. Il n’est point en somnambulisme, mais dans une sorte de délire tranquille.

C’est une scène de lazzi à l’italienne. Scaramouche veut garder le logis d’Isabelle : Léandre le pousse rudement et lui rompt le crâne contre une table… Le public rit… C’est une scène fort plaisante.


ERGASTE, s’approchant de lui avec précaution.

Marielle, la pièce est finie. Viens te reposer, mon vieux !


MARIELLE.

Non, il y a encore la scène de la fin. J’irai jusqu’à la fin, quand j’en devrais, mourir. Tu sais, la scène de la lettre ! je ferai mine de la lire, mais je ne la veux point voir. Allons, donne-la-moi.


ERGASTE.

Pense à autre chose, ami. Il y a là des personnes que tu seras content de voir et qui te veulent serrer la main, (Il lui prend doucement la main, en retenant de l’autre Sylvia, qui s’est approchée de Marielle.)


MARIELLE.

À moi ? Je veux bien ; mais c’est quelque Judas, peut-être. (Il étend la main avec force, Sylvia la lui saisit.) Faites bien attention, le public nous regarde. Ayons l’air de nous embrasser ; après, nous nous égorgerons dans la coulisse.


SYLVIA.
Marielle, Marielle, c’est moi ! ta femme ! avec ta sœur !

MARIELLE, après quelque hésitation.

Eh bien, je le sais bien que c’est toi !


SŒUR COLETTE, lui prenant l’autre main.

Oui, c’est ta chère Sylvia qui t’a toujours aimé !


MARIELLE, se laisse asseoir et regarde Sylvia qui s’agenouille près de lui.

Pourquoi donc à genoux ? Elle ne m’a jamais trahi, elle ! C’était dans la pièce, mais vous dites que la pièce est finie ?


ERGASTE.

Oui. Repose-toi, et regarde-nous bien tous. Est-ce que tu ne nous trouves pas l’air content ?


MARIELLE.

C’est vrai, cela me fait du bien de voir. Ma femme, ma sœur ! (Regardant autour de lui.) Ah ! oui, c’est fini, nous sommes dans le foyer. C’est l’heure de souper ensemble. Mais je suis bien fatigué, ce soir… Cette comédie-là me fait toujours du mal ! Et puis j’ai été malade, j’ai fait de méchants rêves. Mais, quand je vous vois toutes les deux, quand je tiens comme cela ta main dans la mienne, je me sens guéri par miracle. Est-ce que tu es malade aussi, toi ? Je te trouve pâle. Ah ! toujours cette migraine !… Et Fabio ! Mon cher enfant, d’où viens-tu donc ?


FABIO.

Oh ! vous m’aimez toujours !


Scène XII

Les Mêmes, FLORIMOND.

MARIELLE. Pourquoi donc ne t’aimerais-je plus ?… Oh ! je me souviens ! (Il se lève et se tord les mains.) Je me souviens !… Malheureux que je suis ! Tuez-moi, je me souviens !


FLORIMOND.

L’abominable coquin a tout avoué. Sa complicité avec le prince pour faire enlever Sylvia. (Il voit Sylvia et se découvre devant elle.) L’écriture de Sylvia contrefaite, la lettre à Fabio, Fabio calomnié !… Il a rendu la cassette, il est en prison.


SYLVIA.

Que signifie tout cela, mon Dieu ?


MARIELLE.

Et qui donc a fait tout cela ?


ERGASTE.

L’infâme Desœillets.


MARIELLE.

Un homme à qui je n’avais jamais refusé ma pitié ! Mon Dieu, pardonnez-lui !… Mais ne me trompez-vous point pour me consoler ?


SŒUR COLETTE.

Te tromperais-je, même par amitié, moi ? Sache donc que ta femme, enlevée par les ordres d’un impie, avait été enfermée à Grenoble, dans un couvent où je me suis naturellement arrêtée pour prendre gîte et faire mes dévotions. Là, j’ai retrouvé Sylvia, faussement arrêtée par l’ordre de ses parents. Le prince écrivit de Paris, se donnant comme médiateur et s’offrant à reprendre Sylvia pour la ramener à sa parente ; il espérait que l’ennui de la captivité vaincrait sa vertu. Les religieuses étaient trompées. J’ai fait connaître la vérité, j’ai parlé avec force, j’ai réclamé Sylvia comme ma belle-sœur, et je te la ramène.


MARIELLE.

Oh ! tu dis vrai, ma sœur, je le vois ! Et, en ce cas, je suis plus heureux que je ne mérite. Voyez, mes amis, comme Dieu me bénit et me récompense pour le peu de bien que j’ai pu faire en ma vie ! Une femme comme elle ! un ange !… Oh ! mais quel est donc ce misérable ? Je le châtierai !


SŒUR COLETTE.

Ne songe qu’à être heureux. Vois tous tes amis, toute ta famille autour de toi, et digne de toi !


MARIELLE.

Mon bon Ergaste, mon grondeur de Florimond, qui m’aime aussi, je le sais ! (Vers Pierrot.) Et lui, qui me soigne si bien ! Ah ! nous allons être bien contents, tous !… n’ayant plus de soucis, il nous faut nous donner à notre art avec passion, n’est-ce pas ? Le temps presse ! (Montrant Fabio.) Voilà un enfant qui se meurt d’impatience d’aborder le comique. Il le faut contenter. Vois-tu, moi, je veux tout ce que tu veux, et plus que tu ne le veux toi-même ; mais, dans ces rôles-là…


ERGASTE.

Marielle, ne te fatigue pas à trop parler.


FLORIMOND.

Oui, oui, vous vous agitez trop !


MARIELLE, debout.

Laissez-moi donc lui expliquer…


FABIO.

Demain, mon père !


MARIELLE, vivement.

Tu es un paresseux qui ne veut rien apprendre !


SYLVIA.

Mon Dieu ! ses esprits s’égarent encore ! Ne le contrariez point, mes amis !


PIERROT.

Laissez-le dire, il sera tranquille après.


MARIELLE.

C’est vrai ! ils sont tous ainsi ! ce n’est jamais l’heure de travailler !… Voyons, nous voici sous les grands arbres, dans les montagnes. Un beau jour, un généreux soleil ! Jamais on n’étudie mieux qu’au sein de la nature. Fabio, écoute-moi bien. Tu ne m’auras point toujours pour t’enseigner. Je te veux faire hériter de mon talent comme de ma gloire. Je te l’ai dit vingt fois… tu cherches trop dans l’art les beautés fardées. Rappelle-toi la leçon des maîtres : « Plus l’art est caché, plus il est beau… » Dans la perspective du théâtre, pour obtenir de grands effets, il faut déguiser les moyens, comme le décorateur cache les cordes et les poulies de ses machines. Le comédien parfait doit cacher de même les artifices de son jeu et ne se point donner tout entier dans toutes les parties de son rôle. La sobriété, c’est le dernier mot du savoir… Sans sobriété, point de gradation… Par exemple, quand je veux rire dans la pantomime, je me garde bien d’éclater tout d’abord. Je ménage mon jeu de visage. Tiens, tu vas voir… J’ai l’air d’être balancé entre le rire et le pleurer, comme si ma face paresseuse peinait à s’assouplir. On ne sait point où je vais… mais j’arrive et peu à peu… (Il éclate de rire, sanglote, crie et tombe.)


SYLVIA.

Marielle !


ERGASTE.

Mort !


SŒUR COLETTE.

Non, il respire… Aidez-le…

(On relève Marielle et on le place sur on fauteuil.)

MARIELLE, d’une voix faible.

Mes amis, je m’en vais ! Mais, mon Dieu ! qu’un homme souffre avant de mourir !… Ergaste, Fabio !… tous !… je vous recommande ma femme.

(Tous sont à genoux.)

SYLVIA, seule debout.

Marielle, si tu nous quittes, ne t’embarrasse point de moi. Rappelle-toi mes serments. J’ai juré de ne te point survivre. Je suis devenue plus religieuse auprès de toi que je ne l’avais été dans le cloître. À présent, je retournerai dans le cloître avec un cœur sanctifié, et, puisque Dieu nous défend de nous tuer, je mourrai volontairement au monde, à tout ce qui ne sera point le sacré souvenir de Marielle ! FLORIMOND. Il ne vous entend plus. MARIELLE. Si, si… je l’entends !… (Il meurt.)


FIN.