Ouvrir le menu principal
Michel Lévy frères (p. 209-278).

LA NUIT DE NOËL

FANTAISIE D’APRES HOFFMANN

LA

NUIT DE NOËL

FANTAISIE D’APRÈS HOFFMANN



AVERTISSEMENT

On a dit que les Allemands ne font pas autant de cas que nous des contes fantastiques d’Hoffmann, qu’avant et après lui ils en ont produit de meilleurs que nous n’avons pas admis à la même popularité, qu’enfin il est tout à fait passé de mode. Peu nous importe. Nous ne savons, malheureusement pour nous, pas un traître mot d’allemand, et nous ignorons si la traduction de M. Loève-Veimars a embelli le texte ; mais ces contes ont ravi notre jeunesse, et nous ne les relisons jamais sans nous sentir transporté dans une région d’enivrante poésie.

Maître Floh est une des plus bizarres créations d’Hoffmann. Est-ce une critique de certaine science puérile et inféconde ? Est-ce un conte de fées ? Y a-t-il au fond de ce roman une moralité cachée ou une amertume profonde ? On y peut voir tout cela, mais en réalité on le voit à travers un brouillard, ou tellement aveuglé d’éclairs, qu’on ne saurait se vanter de l’avoir compris, ni affirmer que l’auteur se soit compris lui-même. Telle est la puissance fascinatrice du génie d’Hoffmann, qu’on aime à voyager dans l’inconnu sur les ailes de sa fantaisie, et à ne pas trop savoir quels mondes éblouissants ou burlesques il vous a fait traverser. Ses récits sont courts, c’est la condition du genre. Il faut pouvoir lire vite ce qui ne permet pas la réaction de la froide raison.

Pourtant il y a toujours dans ces contes, même dans les plus merveilleusement impossibles, des caractères et des situations d’une vérité charmante, des figures d’une simplicité adorable et des traits de mœurs qui offrent de ravissans tableaux. C’est le côté par lequel, soit habileté, soit véritable humour, il vous saisit et vous force à suivre ses personnages à travers le monde de l’hallucination.

Pérégrinus Tyss (dans le conte de Maître Floh) est un de ceux qui nous ont toujours le plus touché. Ce grand enfant qui se cherche et veut se retrouver dans le rêve de ses premières années, cette douce folie qui ouvre le récit par une scène de touchante puérilité, sont les éléments de l’heureux prologue qui annonce l’arrivée des êtres fantastiques. L’ami George Pépush, si fantastique lui-même, aussi bien que les deux docteurs qui se battent au microscope, est prédestiné à devenir la victime des forces surnaturelles évoquées par l’examen. Mais, si ces personnages sont on ne peut mieux préparés par leurs idées, leurs intérêts et leurs passions, à recevoir toutes les impressions du monde ultra-idéal, il n’en est pas moins certain qu’à leur point de départ, et même à travers leurs rêveries, ils sont et demeurent très-réels et très-humains. Non-seulement la bonté douce et généreuse de Pérégrinus le fait aimer, mais encore on trouve dans son isolement, dans son célibat et dans sa timidité, les causes très-plausibles de sa disposition à devenir la proie des chimères. George Pépush, mélancolique et soupçonneux, mais loyal et brave, a un côté comique parfaitement nature : c’est lorsqu’il écoute avec dédain les gens qui déraisonnent autour de lui, pour s’écrier tout à coup qu’il en sait plus long qu’eux, et pour entrer beaucoup plus avant dans le monde de la folie. Il y a une très bonne scène entre lui et Pérégrinus. Il le blâme de ses manies et lui dit les choses du monde les plus sensées pour l’en guérir ; mais, dès que Pérégrinus lui répond avec douceur : « Pardonne-moi ! ces manies sont des fleurs que je répands sur ma vie, laquelle autrement ne me semblerait plus qu’un champ triste et stérile, couvert d’épines et de chardons ! — Que parles-tu de chardons ? s’écrie George avec violence. Pourquoi les méprises-tu ? Ignores-tu que le cactus grandiflora appartient à cette famille ? Et l’aloès zéhérit n’est-il pas le plus beau cactus qui soit sous le soleil ? Pérégrinus, je te l’ai longtemps caché, parce que longtemps je l’ai ignoré moi-même, mais apprends que je suis moi-même l’aloès zéhérit ! »

C’est ce côté humain, à la fois plaisant et sérieux, qui place les contes d’Hoffmann au-dessus des purs caprices de l’imagination. On peut donc les prendre sous un de leurs aspects, et trouver encore dans celui de la réalité un élément comique ou attendrissant. Le côté principalement artiste et merveilleux a été mis en scène avec succès. Les Contes d’Hoffmann, drame fantastique représenté à l’Odéon il y a quelques années, était un ingénieux résumé des caprices les plus originaux du poëte. L’humble fantaisie à quatre personnages que nous avons appropriée aux moyens très-restreints d’un théâtre de famille devait s’attacher plus particulièrement à développer, après une certaine transformation permise, les caractères si bien ébauchés et si heureusement indiqués par Hoffmann. Il ne nous était pourtant pas possible de supprimer absolument le merveilleux, et, tout en nous bornant à ce qui était réalisable sur une très-petite scène, nous avons fait intervenir les esprits familiers dans cette évocation qui est le début du roman de Pérégrinus. Ce point de départ nous a suffi pour imaginer un ensemble d’action et une succession de scènes intimes qui ont intéressé quelques artistes autour de nous, et qui leur ont paru dignes d’être bien dites et bien écoutées. Ceci, il ne faut pas l’oublier, n’ayant pas la prétention d’être un ouvrage de théâtre, permet une liberté absolue quant à l’interprétation de la charmante énigme d’Hoffmann, et souffre des développements qui valent ce qu’ils valent, mais qui ne peuvent rien gagner et rien perdre à la lecture. Tout ce qui a été ingénieusement produit à la représentation, la scène des jouets d’enfant, l’apparition des petits animaux, l’audition de leurs petits bruits mystérieux, etc., eût fait honneur à la science du Leuwenhoek de Maître Floh ; mais l’effet de ces moyens inusités n’était dû qu’à la petitesse du théâtre, à la proximité du spectateur et à l’invention du metteur en scène. C’est pourquoi nous les avons fait apparaître dans notre texte sous la forme descriptive, non pas de la même manière qu’ils apparaissent dans les rêves prodigieux d’Hoffmann, mais sous l’impression que cette vision naïve nous a laissée.

Ce que l’art général pourrait gagner à ces essais particuliers, c’est, en supposant que de nombreux essais fussent tentés sur plusieurs points, le goût que le public pourrait prendre, en détail, pour un genre de théâtre très-intime, très-soigné et très-étudié, où certains développemants d’idées, confiés à des artistes délicats en présence d’auditeurs choisis, saisiraient l’attention et charmeraient l’esprit, le cœur ou l’imagination sans avoir recours à des moyens et à des effets d’une grande puissance. Ces grands moyens et ces grands effets seront toujours nécessaires aux grands théâtres, et l’on se préoccupe surtout aujourd’hui de rendre ceux-ci propres à contenir des foules et à produire des illusions grandioses. Cela est fort bien vu ; mais en même temps nous aimerions à voir la conservation et même la création de nombreux petits théâtres qui rivaliseraient d’invention dans tous les genres, et qui garderaient les traditions de l’art intime. Plus nous élargirons les scènes, plus nous reculerons les spectateurs, et plus nous perdrons les effets que la vérité peut produire. Nous aurons de grands artifices ; mais l’auteur aussi bien que les interprètes, forcés d’agir sur une multitude et dans un lointain, devront renoncer à leurs vrais moyens individuels pour recourir à des moyens d’emprunt d’une généralité banale ou d’un emploi funeste. On saura de plus en plus comment le mot, la situation, l’effet, la physionomie, le geste, la voix, doivent porter aux extrémités d’une vaste enceinte ; mais, devant cette nécessité qui nous mènera peut-être jusqu’au masque, au porte-voix et aux échasses du théâtre antique, le sentiment délicat des choses, le génie individuel de l’acteur, sa grâce ou son charme naturels deviendront nécessairement des qualités inutiles. Déjà les voix ne résistent plus aux conditions des grands opéras ; déjà, sur les grands théâtres, le jeu des acteurs est devenu une convention inévitable qui ne produit pas la même satisfaction de près que de loin. Rachel, Rachel elle-même, brisant les dernières cordes de son admirable instrument pour remuer toutes les ondes de son public, était, vue de la coulisse, une victime de l’épilepsie. Mademoiselle Déjazet, cette merveille de finesse, dure et durera encore, parce qu’elle a toujours gagné à être vue et entendue de près. Donc, les vraies individualités ont besoin du petit temple grec et périssent dans le vaste cirque byzantin.

Nous voilà bien loin de la bluette allemande qu’on va lire, mais il n’est pas de si humble sujet qui n’ait ses déductions utiles à rappeler.



PERSONNAGES

PEREGRINUS TYSS.

MAX.

NANNI.

LE SPECTRE.

La scène se passe à Francfort-sur-le-Mein, dans la maison et dans le cabinet de travail de Pérégrinus. — À gauche, un gros poêle de faïence ; à droite, une fenêtre, devant laquelle est placée une table d’horloger garnie et entourée d’outils. — Au fond, dans le pan coupé de gauche, une fenêtre d’où l’on voit le haut des toits de la rue et le ciel blafard et nuageux. — En regard de cette fenêtre à droite, un escalier tournant conduisant à des chambres supérieures. — Au fond, une porte à deux battants donnant sur l’antichambre, qui est censée ouvrir à gauche sur un escalier descendant à la rue ; à droite, sur la salle à manger. — Épars ou ornant le cabinet, tableaux, instruments de musique, baromètre, pièces mécaniques, etc. — Près du poêle est dressée une grosse bûche ornée de rubans, un vieux fauteuil devant l’établi. — Une lampe brûle sur la table. — Une vieille horloge, surmontée d’un coq doré, est placée au-dessus de la porte du fond.




ACTE PREMIER





Scène PREMIÈRE


NANNI, seule ; belle jeune fille, costume pauvre et propre, jupe rayée, tablier noir.

Voyons ! ai-je pensé à tout ? au vin muscat, aux gâteaux… aux fruits ?… Oui, le souper ira assez bien, et M. Pérégrinus sera content. Puis il est si doux ! il est le contraire de son ami, M. Max, qui critique toujours ! Mais j’aimerais bien le voir rentrer, M. Tyss ! Je n’aime guère à être seule le soir, moi ! Ce n’est pas que j’aie peur ; mais cette vieille maison… avec tout ce qu’on dit, les bruits qu’on y entend… et la veille de Noël… Et ce mauvais temps ! Comme la lune est verte ! et comme les nuages sont noirs ! Pourvu que le nouveau domestique soit en bas !… (Allant au fond.) Fritz ! êtes-vous là ? — Je crois qu’il m’a répondu. Je n’en suis pas sûre, mais je suis si sotte… Je n’ose pas descendre ! Bah ! où serait-il, puisque je lui ai dit d’attendre la rentrée de son maître ? Je vais voir là-haut si on n’a pas besoin de moi chez nous. (Approchant de l’escalier.) Par là, c’est le plus court… Ah bien, oui ; mais il faut passer devant la chambre fermée, la chambre qui fait peur… Oh ! certainement, je ne crois pas à tout cela ; mais j’aime autant prendre par le grand escalier. (Elle sort par le fond.)


Scène II

On entend la pluie qui fouette les vitres et le vent qui mugit, puis la sonnette de la rue en bas, et Max dehors, criant.


MAX, seul, hors de vue.

Hé ! holà ! ouvrez donc ! (il sonne, il maugrée, sonne encore avec violence ; au moment où Nanni reparait en haut de l’escalier tournant, on entend la cloche tomber avec fracas.)


Scène III

MAX, en dehors ; NANNI, descendant vite.

Eh ! mon Dieu, on y va ! Il est donc sourd, ce Fritz ? (On frappe à tout rompre ; au moment où Nanni va passer dans l’antichambre, on entend enfoncer la porte d’en bas. — Elle rentre effrayée.) Ah ! mon Dieu ! on casse tout ! C’est donc des voleurs ! (Elle va pour remonter l’escalier, Max parait au fond.)

Scène IV

MAX, entrant ; NANNI.


MAX, vêtu de noir, très-râpé, les cheveux hérissés, singulièrement pâle, l’œil vif, le ton bref.

Ah çà ! tout le monde est donc mort, ici ?


NANNI.

Comment ! c’est vous, monsieur Max ? Ah ! comme vous m’avez effrayée !


MAX, s’essuyant et se séchant devant le poêle.

Il n’y paraissait guère, mademoiselle Nanni ! car vous n’êtes pas venue au secours de la cloche et de la porte que j’ai mises, je crois, en déconfiture !


NANNI.

Mais oui ! vous avez fait du dommage ici ! Qu’est-ce que M. Tyss va dire ?


MAX.

Mon digne et paisible ami, maître Pérégrinus Tyss, ne dira rien, parce qu’il est assez riche pour payer le dégât, et il se contentera de penser que sa maison est mal gardée, puisque ses amis sont forcés d’enfoncer les portes ou de se morfondre sous les torrents glacés que vomissent les gargouilles !


NANNI.

Ah çà ! Fritz est donc sorti ?


MAX.

Fritz ! qu’est-ce que c’est que ça ? le nouveau domestique ?


NANNI.

Oui, celui qui est entré hier.


MAX.

Il commence bien, celui-là ! Et pourquoi a-t-on renvoyé Ignace ?


NANNI.
Je ne sais pas, monsieur.

MAX.

Vous ne savez pas ? bien vrai ?


NANNI.

M. Tyss ne me raconte pas ses affaires.


MAX.

Vous voilà pourtant à son service ?


NANNI.

Non. monsieur, je ne suis au service de personne.


MAX, ironique.

Oui. oui, c’est vrai, pardon ! Votre père exerce la savante industrie de relier des livres ! Il demeure là-haut sous les toits et ne paye pas de gros loyers, j’imagine, à maître Pérégrinus.


NANNI.

Il paye ce qu’il doit, monsieur. Que voulez-vous dire ?


, MAX. froidement.

Rien… Je dis que vous êtes jolie, très-jolie.


NANNI.

Je le sers parce que je veux le servir. C’est un homme si bon, lui ! Il faut bien que je mette au courant ce petit Fritz…


MAX.

Et vos parents ne s’opposent pas… ? Il est vrai que l’humeur bien connue de Pérégrinus ne vous expose pas à de grands dangers ! Est-ce qu’il ose vous dire bonjour ?


NANNI.

Oui, monsieur, très-honnêtement.


MAX.

Et bonsoir ?


NANNI.

Oui, monsieur.


MAX.

Mais voilà tout ?


NANNI.
Il me parle tout à fait quand il monte chez nous. Il aime beaucoup mon père et ma mère, il est très-aimable avec eux.

MAX, roulant du pied la grosse bûche ornée de rubans.

Qu’est-ce que c’est que ça ? La bûche de Noël, parée comme Une demoiselle ! (Allant s’asseoir dévant l’établi ; il touche à tout avec préoccupation et dérange sans scrupule tout ce qui lui tombe sous la main.) Ce pauvre Pérégrinus ! Il suit en conscience tous les vieux us de l’antique Allemagne !


NANNI.

Oh ! cela est vrai ! Dans tout Francfort, il n’y a pas un bourgeois qui les suive mieux que lui.


MAX.

Et pourtant l’usage ici est de se marier jeune afin d’avoir beaucoup d’enfants, et le voilà qui a passé la trentaine sans y songer. Qu’est-ce que vous pensez de ça, mademoiselle Nanni ?


NANNI.

Moi ? Je pense qu’il n’a pas le temps : il cherche tant de choses !


MAX, riant.

Lui, chercher ! Quoi donc, s’il vous plaît ?


NANNI.

Que sais-je ? Ne l’a-t-on pas chargé de réparer le calendrier perpétuel de la fameuse horloge du dôme, qui a si bien marché, dit-on, pendant deux cents ans, et qui ne marche plus !


MAX.

Bah ! le vieux Rossmayer, son maître, a cherché cela aussi, et ne l’a pas trouvé.


NANNI.

Mais, si M. Tyss le trouve, ça lui fera beaucoup d’honneur !


MAX.

Est-ce qu’on trouve quelque chose quand on ne cherche rien ?


NANNI.

Ah ! vous croyez que… ? Mais cela ne me regarde pas, moi, et il serait temps de mettre la bûche dans le poêle pour que monsieur ne la trouve pas dans ses jambes… Ce Fritz n’y a pas songé… (Elle relève la bûche avec peine.)


MAX.

Dites-moi, comment se porte-t-il, maître Pérégrinus ?


NANNI, à genoux près du poêle.

Mais bien ! Est-ce que vous ne le voyez pas tous les jours ?


MAX.

Il y a près d’une semaine que je ne l’ai vu, et on m’a dit… Comme vous vous y prenez mal pour faire entrer cette bûche dans le poêle ! Vous voyez bien que vous placez la plus forte aspérité dans le plan vertical de l’ouverture, et que, si vous cherchiez un angle…


NANNI.

Oh ! dame, vous êtes savant vous, monsieur le docteur !… Mais… voyez…


MAX.

Faites-lui faire un demi-tour à droite, elle entrera.


NANNI.

Je vous jure qu’elle ne veut pas.


MAX.

Elle ne veut pas ? Voyez-vous cette bûche remplie de malice ! (Il pousse la bûche avec son pied.) Tenez, la voilà qui entend raison.


NANNI.

Mais elle sort trop, elle fumera.


MAX.

Eh bien, laissez-la se raccourcir en brûlant, et vous la pousserez tout à fait, (À part.) Cette grande fille manque de raisonnement, et je perdrais mon temps à vouloir l’interroger sur ce qui se passe ici. Il vaut mieux voir par soi-même.


NANNI.
Ah ! j’entends Fritz en bas ! (Elle va au fond.) Qu’est-ce que c’est ? Un paquet à recevoir ? J’y vais. (Elle sort.)

Scène V


MAX, soûl, assis à gauche.

Je suis bien sûr qu’Ignace m’a dit la vérité ce matin, et qu’on ne l’a pas renvoyé pour d’autre méfait qu’un peu de bavardage. Pauvre Pérégrinus ! cela devait arriver ! Une tête faible, des idées puériles, une vie mal employée, c’est-à-dire pas employée du tout ! Un bel état, horloger ! On devient horloge soi-même, on se meut sur place dans un étui ! Il y a fait sa fortune, je le veux bien ; mais il y a défait son intelligence, (Il retourne à l’établi.)


Scène VI

MAX, NANNI, au fond, parlant à la cantonade. Elle porte une grande corbeille couverte.


NANNI.

Oui, oui, c est bien dix thalers à inscrire pour le compte de monsieur. C’est bien ! fermez la porte comme vous pourrez, Fritz ! (Elle passe au fond, se dirigeant vers la salle à manger.)


MAX.

Mademoiselle Nanni !


NANNI, s’arrètant.

Quoi, monsieur ?


MAX.

Qu’est-ce que vous portez donc là ?


NANNI.

Je ne sais pas.


MAX.

Oh ! que si fait ! Vous êtes dans la confidence.


NANNI.
Mais non ! c’est maître Tyss qui a acheté quelque chose, et qui l’envoie chez lui par le commis du magasin.

MAX, qui s’est vivement approché d’elle enlève brusquement le papier blanc qui couvre la corbeille.

J’en étais sur ! Ignace m’a dit la vérité. Voilà qui est déplorable !


NANNI.

Comment ! des poupées, des soldats, des jouets d’enfant ! Ah ! comme il y en a ! et comme ils sont jolis !


MAX, prenant les jouets et les brisant.

Oui, il y en a pour dix thalers, et ils sont jolis, jolis !


NANNI.

Ah ! monsieur ! qu’est-ce que vous faites là ?


MAX.

Vous le voyez, je détruis une chose nuisible, funeste !


NANNI, stupéfaite.

Funeste ? nuisible ?


MAX, cassant toujours.

Oh ! vous ne comprenez pas ? Vous comprendrez plus tard… si vous pouvez ! Allons, allons, au feu les soldats de plomb ! au diable les oiseaux, les roquets, les bonbons dorés !


NANNI.

Ah ! monsieur, grâce pour cette petite demoiselle en bleu ! Elle est si jolie !


MAX.

Pas de grâce ! Brûlez, brûlez ! NANNI, lui montrant la bouche du poêle obstruée par les bûches trop longues. Impossible !


MAX.

Ah ! oui. La bûche ne veut pas ? Eh bien, par la fenêtre, alors ! (Il ouvre la fenêtre ; un vent épouvantable mugit au dehors. Max jette les débris des jouets dans la rue.) Nous verrons si le vent refuse d’emporter ces guenilles !


NANNI, à part, pendant que. Max est a la fenêtre.
Ah ! si je pouvais sauver quelque chose ! (Elle tire un objet du fond de la corbeille.) Tiens ! un petit arbre de Noël !

MAX, qui s’est retourné, le lui arrache des mains.

Parfait ! Le voilà ! Je m’y attendais. Ça va justement servir à faire flamber la bûche ! (Il casse le petit arbre en allumettes qu’il fourre dans le poêle.)


NANNI.

Ah ! monsieur Max ! Détruire cela aussi ! c’est mal ! Vrai, cela peut vous porter malheur !


MAX, irrité et jetant la corbeille par la fenêtre.

Ah ! sotte fille ! Porter malheur ! C’est vous qui entretenez le pauvre Tyss dans toutes ces plates croyances ! Eh bien, savez-vous ce qui porte malheur à l’homme ?


NANNI, intimidée.

Non, monsieur.


MAX.

Et à la femme ?


NANNI.

Non. Qu’est-ce que c’est ?


MAX.

C’est la bêtise humaine, ma chère ! (On entend des voix en bas.) Ah ! voilà ce pauvre homme qui rentre. Je vais au-devant de lui. Balayez, emportez, rangez, cachez tout cela ! Vite, allons ! (Il sort.)


Scène VII


NANNI, seule, ramassant les débris.
L’homme étrange que M. Max !… Il me fait peur !… Et toutes ces jolies choses détruites ! Il n’y a pas bien longtemps que je me serais amusée avec ces jouets, moi ! Ç’aurait été pour moi comme un rêve du paradis !… Mais pour qui donc M. Pérégrinus avait-il acheté tout cela ? Est-ce qu’il voulait, comme l’année dernière, faire des cadeaux à mes petits frères et à mes petites sœurs ! Ah ! méchant docteur

Scène VIII

NANNI, MAX, PÉRÉGRINUS.


PEREGRINUS, enveloppé d’une douillette, cheveux blonds en queue bouclée, figure calme, rose et souriante, habits bourgeois en velours de fantaisie, couleurs douces. Toilette modeste et soignée. À Max, en entrant. )

Mais oui, mais oui, ça va très-bien, je te l’ai déjà dit. Mais qui donc a cassé la porte ? (Voyant Nanni, avec une émotion contenue.) Ah !… vous êtes là, ma chère demoiselle Lœmirt ?


MAX.

Lœmirt ? Ah ! oui, c’est mon vieux relieur ?


PÉRÉGRINUS.

Un digne homme, un très-habile artisan, un artiste, on peut dire !


NANNI.

Je vous ai descendu tantôt votre gros volume, monsieur Tyss.


PÉRÉGRINUS, qui a ôté dans un coin sa douillette et ses guêtres.

Lequel ? Ah ! mon Traité de mécanique… Quoi ! déjà relié ?


NANNI, lui présentant le livre.

Oui, nous savions que vous ne pouviez pas en être privé longtemps ; nous y avons travaillé tard la nuit dernière.


PÉRÉGRINUS, ému et timide.

Vous aussi ? vous-même, mademoiselle Nanni ?


NANNI.

Oh ! quand c’est de l’ouvrage pour vous, mon père ne veut pas d’autre apprenti que moi pour l’aider. Il dit que vous n’aimez pas les lettres qui ont bu, c’est-à-dire qui dansent tout de travers dans le dos d’un volume comme des gens ivres.


PÉRÉGRINUS, examinant.

Vous travaillez dans la perfection, mademoiselle Lœmirt, et votre père a bien raison d’être fier de vous. Avez-vous apporté la note ?


NANNI.

Non, monsieur. Mon père vous prie d’accepter ce petit travail en reconnaissance des soins que vous avez donnés à ma grand’mère.


PÉRÉGRINUS.

Moi ? Je n’ai rien donné du tout !


NANNI.

Oh ! si fait ! du bon vin vieux, et des oranges de Malte, et de si bonnes paroles, tant de consolations ! Vous nous l’avez sauvée, notre pauvre vieille, et, aussi longtemps que nous vivrons, vous serez béni chez nous.


MAX, à Pérégrinus, bas, railleur.

Tu ne lui réponds pas grand-chose, mais tu te laisses assez bien faire la cour. C’est un progrès, sais-tu ? N’oublie pourtant pas que je viens te voir.


PÉRÉGRINUS.

Je ne l’oublie pas, j’en suis charmé.


MAX.

Charmé, charmé !… Il n’y a pas d’excès !… Tu avais si bien défendu ta porte, que j’ai été forcé de l’enfoncer.


PÉRÉGRINUS.

Ah ! c’est toi qui… ?


MAX.

C’est bien simple ! Je te cherche, tu me fuis. Je veux te voir, un obstacle se présente… une chose en fer et en bois que je ne puis persuader… C’est à qui sera le plus fort.


PÉRÉGRINUS, souriant.

Oui, oui, c’est juste. Je suis content de la vigueur de ton poignet ; mais où prends-tu que je te fuis ? (Un peu embarrassé.) J’avais à travailler, il est vrai… mais, du moment que c’est toi…


MAX.
Tu fais contre mauvaise fortune bon cœur ?

PÉRÉGRINUS.

Pourquoi me dis-tu cela ?


MAX.

Quand on est tant soit peu physionomiste, mon cher, on voit la préoccupation des gens à travers leur parole gênée et leur sourire contraint, (ironique, et baissant la voix.) Tu aimerais peut-être mieux rester seul, avec Zerline, don Juan ?


PÉRÉGRINUS, naïf.

Ah ! fi !… (Haut.) Je vous remercie, mademoiselle Nanni. Je ne veux pas vous retenir plus longtemps. (Max va s’asseoir sur le fauteuil de gauche.)


MAX, vivement.

Ah ! mais non ! Je soupe ici, moi, et, si ton nouveau valet sert les mets comme il ouvre les portes, j’aime autant que mademoiselle Nanni s’en mêle.


NANNI.

Oui, oui, je vais veiller au souper ; ne vous tourmentez de rien, monsieur Tyss !


PÉRÉGRINUS.

Vous êtes trop bonne !… (La prenant à part au fond.) Et dites-moi, vous n’avez pas vu… ? on n’a pas apporté… ?


MAX, qui l’écoute sans se déranger.

Un grand panier ? Si fait, si fait ! Il est rangé. Allez, allez, mademoiselle Nanni, ceci me regarde, (Nanni sort.)


Scène IX

MAX, PÉRÉGRINUS, NANNI.


PÉRÉGRINUS, inquiet.

Alors, ce panier… ?


MAX.

Il ne s’agit pas de panier ! Assieds-toi là, que je t’interroge !


, PÉRÉGRINUS va s’asseoir devant l’établi.
Tu veux m’interroger ? Sur quoi ?

MAX.

Comment te sens-tu ?


PÉRÉGRINUS.

Où prends-tu que je sois malade ?


MAX.

Réponds !


PÉRÉGRINUS.

Je me sens bien. Après ?.


MAX.

Voyons ton pouls !


PÉRÉGRINUS.

Pourquoi ? Ah ! c’est quelque étude que tu fais sur la circulation ?… (Pendant que Max compte les pulsations.) Tu es donc enfin décidé à te faire médecin ?


MAX.

Médecin, moi ? Dieu m’en garde ! C’est bien le plus sot métier !…


PÉRÉGRINUS.

Ah ! je croyais… Qu’est-ce que tu veux donc faire de toute ta science ?


MAX.

Il ne s’agit pas de moi… Regarde-moi là, dans les yeux !


PÉRÉGRINUS, toujours doux et calme.

Comme tu voudras, (une pause.) Eh bien ?


MAX, lui tâtant la tête.

Le front… la forme… la densité…


PÉRÉGRINUS.

Tu t’occupes aussi de crânologie ?


MAX.

Moi, croire à une ânerie pareille ?


PÉRÉGRINUS
.

Eh bien, alors… ?


MAX.
Ton pouls est calme, ton œil est pur, ton front est moite… Tu es bien constitué… Tu as de l’appétit ?… Dors-tu bien ?

PÉRÉGRINUS.

Comme un loir.


MAX.

Pas de tristesse ?


PÉRÉGRINUS.

Pas du tout !


MAX.

Ni d’inquiétudes ? PEREGRINUS. Je n’en ai point sujet.


MAX.

Pas d’ambition ?


PÉRÉGRINUS.

Pas si sot !


MAX.

Et pas de haine ?


PÉRÉGRINUS.

Je ne sais ce que c’est.


MAX.

Mais de l’amour ? Ah ! l’amour, voyons, sois franc.


PÉRÉGRINUS, souriant et un peu embarrassé.

L’amour… Bah ! l’amour me laisse bien tranquille, va !


MAX.

Alors, mon pauvre ami, ça va bien mal, et je ne donnerais pas un kreutzer de ta peau.


PÉRÉGRINUS.

À qui en as-tu ? et que signifie ce badinage ?


MAX, retournant son fauteuil devant lui et parlant comme un professeur dans sa chaire.

Je ne plaisante pas ! Mon ami Pérégrinus, tu es perdu ! perdu sans retour, si tu ne changes de régime, de caractère, d’habitudes, de mœurs et d’occupations. Malheureux ! ne vois-tu pas que tu t’es atrophié déplorablement dans le bien-être épais et nauséabond de lavi e régulière ? Crois-tu donc que l’homme soit fait pour s’absorber dans une spécialité industrielle ? Encore, si tu cherchais quelque perfectionnement à cette spécialité ? Mais te voilà riche, et tu te crois quitte envers toi-même. Est-ce une existence normale que de passer les étés dans un petit bien de campagne à tailler des espaliers et à greffer des roses ; l’hiver, à se dorloter au coin d’un bon feu, à collectionner des gravures, des cannes et des tabatières ? À ce train-là, mon bon ami, avec cette santé splendide et cette insouciance, tu vas tout droit au crétinisme. Voyons, qu’as-tu à répondre ?


PÉRÉGRINUS, souriant.

Trois petits mots pour tes grandes phrases : Je suis heureux !


MAX.

Heureux ! heureux ! Voilà bien une réponse d’horloger ! Heureux ! ils croient avoir tout dit, ces routiniers ignorants, quand ils ont prononcé avec emphase la formule de leur sottise : Je suis heureux !


PÉRÉGRINUS.

Eh ! mais, si c’est une sottise que de se contenter de son sort, je veux être sot tout à mon aise, et je te prie de me laisser comme je suis !


MAX.

Voilà de quoi je me garderai bien ! Je te porte trop d’amitié pour y consentir… Écoute-moi et tâche de comprendre… N’ayant pas conscience de ton être, et remplaçant le travail de la pensée par des contemplations vagues et des images incohérentes, il arrivera de ton cerveau comme de ces murs abandonnés auxquels s’attachent les champignons et la moisissure. Secoue-toi, mon pauvre ami, secoue-toi ; car, un de ces matins, tu pourras bien t’éveiller colimaçon, et tu voudras ramper sur le tronc des arbres, ou tu te croiras chauve-souris, et tu fuiras éperdu devant la lumière.


PÉRÉGRINUS.

Ce serait bizarre, mais j’espère que ça ne m’arrivera pas. Tu es un peu exagéré dans tes théories, et, à force d’étudier les organes du cerveau, tu as peut-être vu de trop près le danger. Je le sais bien aussi, moi, que la raison tient à un fil, et que la limite entre la sagesse et l’extravagance est aussi déliée que l’ombre d’un cheveu sur la muraille ; mais rien ne sert de s’en tourmenter, et je ne vois pas que ta délirante activité te préserve mieux que ne fait ma douce nonchalance. Je vois que tu pêches par l’excès contraire ; tu négliges trop la vie physique. Tu passes des semaines presque sans dormir et sans manger, privé d’air pur et séchant sur tes livres… Je doute que ce soit là un bon régime pour l’esprit et pour le corps !


MAX.

Oh ! moi, mon cher, je ne risque rien ! J’ai doublé mon cerveau d’un acier impénétrable, la logique ! J’ai vu le danger. J’avais de l’imagination tout comme un autre ; mais j’ai mis cette folle à la porte du logis, à grands coups de pied dans le dos, c’est-à-dire à grand renfort de savoir, d’expérimentations et de raisonnements positifs. La raison, mon cher Pérégrinus, la raison pure, implacable gardienne de nos facultés, tout est là, et il n’y a que cela !


PÉRÉGRINUS.

Savoir !


MAX.

Comment, savoir ?


PÉRÉGRINUS.

Eh ! mon Dieu, oui, qui sait ? Pour moi, tout se résume en espérance, et j’aime mieux croire des choses riantes et un peu chimériques que d’être absolument sûr qu’elles n’existent pas.


MAX.

Ah ! nous y voilà : le fantastique ! Tu as toujours eu cette tendance…


PÉRÉGRINUS.

Eh bien, pourquoi pas ? Je suis Allemand, moi, un bon et vrai Allemand de toutes pièces !


MAX.
Oui, poésie à échappement avec rouages et pivots !

PÉRÉGRINUS.

Raille, je le veux bien ! Toi, tu affiches le cosmopolitisme, tu cherches l’omniscience, tu apprends mille belles choses… C’est bien, j’admire ; mais tu veux tout palper, tout soumettre au raisonnement, tout juger… Je ne vois pas que cela te conduise à un but. Te voilà presque aussi âgé que moi, sans état, sans repos, sans avenir peut-être !…


MAX.

Mon cher ami, écoute bien : quand je me sentirai le besoin d’être classé dans le troupeau de la routine, je donnerai six semaines ou deux mois au perfectionnement d’une spécialité quelconque. Avec l’habitude d’examen que je possède, il ne m’en faudra pas davantage, et je n’aurai que l’embarras du choix. Je tirerai au sort dans mon chapeau, vois-tu, mon bonhomme !


PÉRÉGRINUS.

Tu n’es pas modeste, mais c’est ton droit ; tu es un homme supérieur, toi ! tout le monde ne peut pas…


MAX.

Tout le monde peut se défendre de l’abrutissement, et l’abrutissement est la conséquence du développement exclusif d’une spécialité. C’est ce qui a fait inventer le proverbe que les cordonniers sont les plus mal chaussés. Exemple : quelle heure est-il ?


PÉREGRINUS, surpris. Il cherche dans sa poche et autour de lui.

Quelle heure ?… Dame, il doit être environ huit…


MAX.

Quelle heure est-il au juste ?


PÉRÉGRINUS.

Au juste, je ne sais pas.


MAX.

Ceci prouve d’une manière péremptoire que les horlogers ne servent à rien. Veux-tu que je te dise l’heure, moi, à une demi-minute près ? Je n’ai qu’à me mettre à cette fenêtre et regarder la première étoile venue : ce n’est pas plus malin

que ça.

PÊRÉGRINUS, riant.

Je t’en défie !


MAX.

Tu m’en défies ? (Il ouvre la fenêtre.) Ah ! ce n’est pas ma faute s’il n’y a pas une seule étoile à découvert.


PÉRÉGRINUS.

Tu vois que les horlogers peuvent servir à quelque chose ?


MAX, fermant la fenêtre.

Ce n’est toujours point ici le cas. Tu n’as pas seulement une montre !


PÉRÉGRINUS.

Tu m’en perds ou tu m’en casses une par semaine ! Tu sais bien que je t’ai donné la dernière l’autre jour.


MAX.

Ah ! tiens, c’est vrai ! je l’ai là. Eh bien, je t’en remercie, mais elle est détestable, elle ne va pas.


PÉRÉGRINUS.
Voyons !

(Il remonte la montre de Max.)

Ce n’est pas étonnant, tu as oublié…


MAX.

Mais ta pendule, cette précieuse antiquaille, qui est arrêtée depuis l’année dernière ?


PÉRÉGRINUS, lui rendant sa montre et lui montrant le bureau.

La pendule de… ? Le mouvement est là. Je suis en train de réparer, et justement, ce soir, je comptais la mettre dans son étui…


MAX, regardant la pendule en imitation de Boule qui est sur un socle accroché à la muraille, au-dessus de la porte du fond.

Oui, dans son monument ! Mais à quoi bon une machine pour compter les heures de ton néant ?


PÉRÉGRINUS.

Ah çà ! qu’est-ce que tu as donc à me rabrouer de la sorte

aujourd’hui ? Je ne t’ai jamais vu si terrible !

MAX.

Tu veux savoir ce que j’ai contre toi ?


PÉRÉGRINUS.

Oui, j’aime mieux savoir.


MAX.

Eh bien, sais-tu ce que c’est qu’un arbre de Noël ?


PÉRÉGRINUS, surpris et embarrassé.

Un… arbre de Noël ?


MAX.

Oui, un jouet d’enfant, avec des bougies allumées, avec des rubans, des fruits, des bonbons, des pantins pendus aux branches ? Un bon Allemand comme toi sait de reste que c’est la surprise obligée, la veille de Noël, pour tous les marmots au-dessous de sept ans ?


PÉRÉGRINUS.

Je sais ça : après ?


MAX.

Eh bien, que penses-tu d’un marmot de trente ans qui, chaque année, se donne, à lui tout seul, en grand secret, le divertissement de se surprendre ainsi lui-même ? Moi, je pense que c’est un malheureux qui tombe en enfance, un homme qui devient idiot ou fou, et cet homme-là, c’est toi !


PÉRÉGRINUS, troublé, se levant.

Max qui t’a dit cela ?


MAX.

Le valet que tu as chassé hier. Il est venu tantôt me révéler ta manie, et il a bien fait, car je suis accouru, comme tu vois.


PÉRÉGRINUS.

Si tu écoutes les propos d’un valet ivrogne…


MAX.

Oh ! n’essaye pas de me tromper ! J’ai vu arriver ici certaine corbeille que tu réclamais tout à l’heure, et je t’averti ; que tu ne la reverras pas, car j’en ai fait bonne et prompte

justice : j’ai tout jeté au feu et dans la rue !

PÉRÉGRINUS, très-affecté.

Ah !… vous avez jeté… ? vous avez brûlé… ? Eh bien, Max, vous m’avez fait de la peine, beaucoup de peine !


MAX.

Ah ! voilà !


PÉRÉGRINUS.

Oui, voilà ma folie, je le veux bien ; mais la vôtre est plus cruelle : vous avez voulu effacer de ma vie un rêve bien modeste, bien caché ! Et pourquoi, je vous le demande ? Pour rendre hommage à je ne sais quel fantôme de raison creuse et froide, qui vous trahira peut-être, vous, tout le premier. Laissez donc aux gens humbles qui se taisent leurs innocents plaisirs et leurs mystérieuses contemplations. Tenez, je suis fâché de vous le dire, mais vous avez fait là une méchante action, et, si ma maison n’était protégée par une influence supérieure à la vôtre, vous lui eussiez porté malheur. J’ai senti le contre-coup de votre procédé barbare : en rentrant chez moi tout à l’heure, j’ai marché sur des débris ; il m’a semblé que j’entendais sous mes pieds de faibles plaintes, et que de mon toit pleuvaient des larmes. Ma cloche était cassée ; ma serrure, ouvrage excellent et précieux d’un vieux ami… (Max lève ses épaules) — que vous n’avez peut-être pas assez apprécié ! — la serrure de maître Rossmayer était forcée et gâtée. Le marteau, usé par la main de mes pères, gisait sur le pavé, dans la boue ! Enfin mon seuil était violé et outragé ! Un froid mortel a passé sur mon front comme un souffle diabolique… Max, je ne veux pas oublier notre amitié d’enfance ; mais je vous déclare qu’en insultant à de pieux souvenirs, — que vous ne comprenez pas, — vous avez contristé mon âme et peut-être offensé une mémoire qui m’est chère ! (il se rassied très-ému sur son fauteuil.)


MAX.

Ainsi, tu avoues ton mal ? tu proclames ta sottise ? Tu gémis sur des jouets de filasse et de carton comme sur des créatures vivantes que j’aurais massacrées ? Vraiment, oui ! et pour un peu tu me traiterais d’Hérode ! Ne dirait-on pas, à te voir ainsi, d’une mère à qui l’on a ravi ses enfants ?


PÉRÉGRINUS, impatienté.

Ses enfants, ses enfants… Eh bien, qu’en sait-on si je n’ai pas d’enfants ?


MAX.

Dis-tu vrai ? Tu serais père, et tu me l’aurais caché ?


PÉRÉGRINUS.

Mêle-toi de tes affaires et ne t’occupe pas des miennes !


MAX.

Allons, calme-toi !


PÉRÉGRINUS.

Oui, calmons-nous, on vient !


Scène X

MAX, PÉRÉGRINUS.


NANNI, toute tremblante.

Monsieur Pérégrinus, le souper vous attend.


PÉRÉGRINUS, agité.

Oui, bien ! Merci, mademoiselle Lœmirt. Viens, Max. (Il sort Nanni, inquiète, le suit des yeux d’un air étonné.)


Scène XI

MAX, NANNI.


MAX, s’arrêtant au fond et revenant.

Un mot, Nanni, vite ! Est-il vrai que Pérégrinus ait un enfant ?


NANNI.
Ah ! mon Dieu !… Je n’ai jamais entendu parler de ça !

MAX, à lui-même.

Je suis bien sûr qu’il veut me tromper ; mais…


NANNI.

Ah ! pourtant, s’il vous l’a dit !


MAX.

N’importe, je reste ici, je ne le quitte pas ! Faites-moi faire un lit dans son appartement.


NANNI.

Mais il n’y a de lit que le sien…


MAX, montrant l’escalier tournant.

Eh bien, là-haut !


NANNI, reculant d’effroi.

Dans la chambre fermée ?


MAX.

Oui, la chambre du vieux Rossmayer. Il y revient, je sais ça ; mais ça m’est égal. J’aime les revenants, moi ! (Il sort.)


Scène XII


NANNI, seule.

Qu’est-ce qui se passe donc d’affreux ici ? M. Pérégrinus qui parait en colère… et qui a un enfant !… Et M. Max qui veut coucher dans la chambre du revenant ! Quels événements,

grand Dieu !… Et ce vent qui gronde !… Je ne sais plus où j’en suis ! (Elle sort.)

ACTE DEUXIÈME


Toujours le vent et la pluie.




Scène PREMIÈRE


PÈRÉGRINUS, seul, venant de la droite, au fond.

Puisque voilà mon persécuteur savourant son café et absorbé dans je ne sais quel problème à propos de la manière de casser les noix,… je voudrais bien savoir de mademoiselle Lœmirt… (Regardant au fond.) Mais je n’ose lui faire signe. Quand on cherche à être seul avec une jeune fille, on a toujours l’air… Certes, je ne songe pas à lui en conter, moi ! Une personne si honnête,… si respectable !… (Ému.) Ah ! la voilà… Qu’est-ce que je voulais donc lui dire ?


Scène II

PÉRÉGRINUS, NANNI.

Pérégrinus feint de chercher quelque chose sur l’établi.


NANNI, à part, le regardant.

Je voudrais bien le questionner, mais je n’ose pas.


PÉRÉGRINUS, feignant la surprise.

Ah ! c’est vous, mademoiselle Nanni ?


NANNI.

Vous cherchez quelque chose, monsieur Pérégrinus ?


PÉRÉGRINUS.
Je cherche… sans chercher ! Ah ! dites-moi,… vous étiez là quand Max a brisé et brûlé des objets que je destinais…

NANNI.

À votre petit enfant, n’est-ce pas, monsieur Tyss ? Oh ! ne craignez rien, je vois bien que votre mariage est un grand secret, et je le garderai fidèlement, soyez-en sûr. Est-ce qu’il va venir, le petit ?


PÉRÉGRINUS.

S’il vient,… ce ne sera que vers minuit, et vous serez endormie à cette heure-là…


NANNI.

Quel malheur ! moi qui aurais tant voulu le voir !


PÉRÉGRINUS.

Il ne viendra peut-être pas ! À quoi bon ? Je n’ai plus de divertissement à lui donner, plus d’arbre de Noël, plus rien,… car Max a tout détruit, n’est-ce pas ?


NANNI.

Hélas ! tout !


PÉRÉGRINUS.

Même l’arbre ?


NANNI.

Il en a fait des allumettes pour le poêle ! Mais il n’est que neuf heures, monsieur Tyss ; on pourrait faire venir d’autres jouets.


PÉRÉGRINUS.

Non, c’est inutile. Max est résolu à ne pas me quitter, et je ne veux pas…


NANNI.

Vous ne voulez pas qu’il voie votre fils ?


PÉRÉGRINUS.

J’ai donc dit que c’était un fils ?


NANNI.

Je croyais ! Pendant le souper…


PÉRÉGRINUS.
Oui, j’ai dit cela pour… (Surpris, écoutant des pas qui résonnent au-dessus du plafond.) Mais qui donc marche là-haut, dans la chambre fermée ?

NANNI, effrayée.

Ah ! Jésus ! on marche ?


PÉRÉGRINUS.

Ce doit être Fritz.


NANNI.

Ah ! oui, c’est Fritz, à qui M. Max a donné l’ordre de lui faire un lit.


PÉRÉGRINUS.

Dans cette chambre inoccupée depuis plus de vingt ans ?


NANNI.

Vingt ans !


PÉRÉGRINUS.

C’est là que demeurait un vieux ami de ma famille, un homme bien simple en apparence, vulgaire même, un pauvre ouvrier, mais un homme de génie dans sa partie.


NANNI.

Oh ! je sais, le vieux mécanicien, maître Rossmayer. Ma grand’mère m’en parle souvent, elle l’a connu. Il passait pour un peu sorcier à cause des beaux ouvrages qu’il faisait… Et cela vous contrarie, que l’on dorme dans sa chambre ?


PÉRÉGRINUS.

Oui, surtout Max, qui se moque toujours.


NANNI.

S’il allait vouloir casser les meubles !


PÉRÉGRINUS.

Non ! Max est un homme raisonnable, et il n’aurait pas de motifs cette fois… Ah ! pourtant vous me faites penser à quelque chose… Il y a là-haut certain jouet précieux… Oui, oui, sous prétexte de me corriger d’une manie, Max pourrait bien le détruire aussi ! Je cours le chercher pour le mettre en sûreté. (il monte l’escalier et disparaît.)


NANNI.
Ah ! si j’avais su que cela lui faisait de la peine, je n’aurais pas donné les clefs à Fritz ; mais peut-être serait-il encore temps d’empêcher M. Max de rester !

PÉRÉGRINUS, redescendant avec une grande boîte.

Tenez, chère demoiselle, voilà mon trésor : où le mettons-nous ?


NANNI.

Qu’est-ce que c’est donc ?


PÉRÉGRINUS.

Une boîte remplie de marionnettes ! Cela n’a de prix que pour moi à cause de… (Il lui remet la boîte et remonte.) Permettez ! il y à aussi le théâtre, que j’ai posé là… (Rapportant le théâtre de marionnettes.) Je vous expliquerai…


NANNI.

Ah ! vite, sous l’escalier ! Voilà, je crois, M. Max ! (Ils cachent la boîte et le théâtre.) Et puis je vais lui dire que la chambre de là-haut est trop délabrée.


PÉRÉGRINUS.

Il n’en sera que plus obstiné, et il ne l’est pas peu. Puis il fait toujours un temps…


NANNI.

Puisqu’il demeure tout près d’ici… Ne faites pas semblant, le voila !


Scène III

PÉRÉGRINUS, NANNI, MAX.


MAX, tenant une noix qu’il examine. — Il a sa serviette pendue, par distraction, à sa boutonnière.

Tu disais donc qu’il était plus difficile de faire une montre que de casser une noix ; et moi, je te disais que l’un est aussi simple que l’autre ; je vais te le démontrer.


PÉRÉGRINUS.

Non, non, merci ! j’aime autant te donner raison.


MAX.

Ah ! la paresse ! Ton cerveau ne peut plus faire le moindre

effort d’attention ! Quand je te le disais, que tu deviendrais…

PÉRÉGRINUS.

Oui, colimaçon, chauve-souris, tout ce que tu voudras ! (Max s’est assis et lit dans le Traité de mécanique, qui est sur l’établi.)


NANNI, bas, à Pérégrinus.

Ne lui répondez pas, ou il se tiendra là deux heures !


PÉRÉGRINUS.

Vous avez raison. Je vais faire semblant de me retirer. (Haut.) Bonsoir, Max ; bonne nuit !


MAX.

Ah ! tu te couches à neuf heures à présent ?


PÉRÉGRINUS.

C’est ma coutume, tu le sais bien.


MAX.

Soit ! Bonsoir… Tu te lèves matin ?


PÉRÉGRINUS.

De grand matin.


MAX, railleur, tenant toujours son livre.

À minuit peut-être ?


PÉRÉGRINUS.

Pourquoi me dis-tu cela ?


MAX.

Bien, bien ! je ne dis rien ; bonsoir.


NANNI, bas, à Pérégrinus.

Allez ! allez ! Quand il sera monté, j’enverrai Fritz vous avertir. Il ne faut pas renoncer à fêter la Noël ; je m’en charge, moi !


PÉRÉGRINUS, ému et timide, bas.

Ah ! vraiment ! vous,… vous êtes… ? (À part, en sortant.) Elle est un ange pour moi, cette demoiselle !


Scène IV

MAX, NANNI.


MAX.
Il est charmant, mon ami Pérégrinus ! Il est d’une finesse !…

NANNI.

Vous vous imaginez…


MAX.

Je n’imagine rien ! Comment donc ! je vois clairement qu’il tombe de sommeil… Et vous aussi, vous allez bâiller tout à l’heure ! Tout cela, ce n’est pas pour me renvoyer ! certes, vous n’y songez pas ! (Il lit toujours.)


NANNI, à part.

Ce vilain homme devine tout ! Eh bien, je vais lui parler de… (Haut.) Tenez, monsieur Max, vous devinez qu’il y a quelque chose ! M. Tyss craint vos moqueries ; mais, moi, cela m’est fort égal, moquez-vous tant que vous voudrez ; je ne vous en dirai pas moins que vous avez tort de rester ici malgré…


MAX.

Malgré quoi ?


NANNI.

Malgré les esprits de la maison, qui n’aiment pas qu’on les dérange pendant la nuit de Noël.


MAX.

Les esprits ? Ah ! oui-da ! c’est pourtant une maison ou l’esprit manque beaucoup !


NANNI.

Non pas quand vous y êtes, monsieur Max !


MAX, saluant.

Merci.


NANNI.

Alors, vous ne croyez pas… ? (On entend craquer fortement les boiseries.) Ah ! tenez !


MAX, qui n’a pas bougé.

Les boiseries qui craquent quand le poêle chauffe ? Si elles

ne subissaient pas l’effet de la température, elles seraient en révolte contre la loi du retrait, qui est une loi physique des plus connues, et c’est alors que vous auriez sujet de vous étonner et de nous effrayer.

NANNI.

Ah ! c’est possible. (On entend une course effrénée de souris avec de petits cris.) Ah ! mon Dieu !


MAX, impassible.

Il paraît que les rats tiennent là-haut cour plénière ? Je serai fort aise d’observer leur ébats.


NANNI, à part.

Il n’a peur de rien, et je me fais peur à moi-même en lui parlant des esprits ! (Haut.) Alors, vous ne croyez à rien, vous, monsieur Max ?


MAX.

Comment, à rien ? Peut-on ne croire à rien ? Je crois à tout ce qui est.


NANNI.

Oui, à tout ce qu’on peut voir et toucher ?


MAX.

Non ; car je ne peux pas toucher la lune, et je ne peux pas voir le principe de la vie ; mais je crois à ce que le raisonnement me démontre.


NANNI.

Et pourtant si vous voyiez un fantôme ?


MAX.

Je me dirais que je ne vois réellement pas, et que j’ai une hallucination ; mais je n’en, aurai jamais, moi ! Elles ne viennent qu’à ceux qui y croient.


NANNI.

Je vous jure, monsieur Max, que ma grand’mère n’est pas peureuse, et qu’elle a vu bien souvent…


MAX.

Le vieux mécanicien, n’est-ce pas ? (On entend éternuer tout prés de Max à plusieurs reprises.) Ah ! ah ! voilà un revenant qui est enrhumé du cerveau !


NANNI, épouvantée.

Ah ! tenez, avec vos moqueries, vous mettez les esprits en colère, et moi, je… Vrai, j’ai trop peur, je ne reste pas là !

(Elle s’enfuit et ferme la porte derrière elle.)

Scène V


MAX, seul, riant.

Ah ! ah ! la petite s’est prise dans son propre piège… Elle a cru… (Éternument fantastique.) Bon ! c’est tout près de mon oreille ! … Quelque fissure de la muraille m’apporte les bruits qui se produisent dans la salle à manger… ou ailleurs. Voyons ! puisque j’ai jeté un coup d’œil sur ce bouquin… Cela ne me parait pas sorcier, à moi, la mécanique ! (un petit rire sec et mystérieux auprès de lui.) Hein ?… Ah ! oui, toujours la transmission acoustique !… C’est donc à compulser ce livre vénérable que mon ami Pérégrinus a usé sa vie ! Il l’a étudié… annoté… Mais je n’y vois aucune trace des travaux de son maître. Je sais bien que le vieux Rossmayer savait à peine écrire ; c’était un illettré complet, parlant mal et radotant tout à fait dans les dernières années de sa vie. (craquement répété des boiseries. Max n’y fait aucune attention.) Mais il aurait pu laisser quelques figures… quelque plan ;… car, en somme, il avait une idée, ce vieux ! il avait du moins l’air de chercher quelque chose ! (Ricanement mystérieux.) Quelque chose de plus malin, je pense, que des horloges à musique, des coucous et des calendriers perpétuels, (Il rêve.) Perpétuels !… le mouvement perpétuel !… (Rire plus accusé.) Non, il ne cherchait pas cela. Il n’aurait jamais osé ! Quand on fait des niaiseries, des jouets d’enfant comme Cela… (Il prend le mouvement de la pendule resté sur l’établi.)


UNE VOIX, bizarre et cassée, partant de la gauche de Max.

Touchez pas, touchez pas !


MAX, sans y faire attention, tandis que quelque chose de noir s’agite derrière les vitres de la fenêtre de gauche.

Car voilà un de ses derniers ouvrages, cette fameuse pendule, qui, en sonnant, faisait chanter un coq, au grand ébahissement des marmots et des servantes ! (Il étudie le mouvement. Oui, voilà les tiges qui faisaient mouvoir les ailes, et ici, sous ma main, le ressort qui produisait… (Il prend sur l’établi un instrument pointu pour toucher le mouvement. La fenêtre de gauche s’ouvre et une chouette parait sur le bord.)


LA CHOUETTE.

Touchez donc pas ! touchez donc pas !


MAX, absorbé, entendant machinalement.

Touchez donc pas ?… C’était le cri de détresse du vieux Rossmayer quand nous approchions de ses instruments. (Sentant le vent, sans se retourner.) Tiens ! c’est le vent qui a ouvert la fenêtre et qui m’apporte de la rue des paroles qui semblent s’adapter… Ce que c’est que le hasard ! voilà pourtant comment se produit le fantastique dans les esprits crédules ! (Il pose le mouvement sur l’établi.) Mais il fait froid, diantre ! (Il se lève, va à la fenêtre et voit la chouette qui roule ses yeux hagards et agite ses ailes.) Bon ! qu’est-ce que vous venez faire ici ? Voyons, oiseau de Minerve, allez à vos affaires ; je ne crois pas aux présages, moi ! (La chouette s’envole en criant. Max ferme la fenêtre et revient à l’établi.) Oui, le but d’une science si bornée serait de trouver… Si je mordais à cela, moi, je voudrais simplifier !… (Il a repris l’instrument pointu et l’enfonce dans le mouvement.) Ceci d’abord, qui me paraît… (Il touche le ressort, qui se détend sous ses doigts. Le timbre sonne avec furie. Max remet le mouvement sur l’établi et reste un moment surpris et immobile. Le coq doré qui est sur la pendule agite ses ailes et chante par trois fois au-dessus de l’étui vide. Max se retourne stupéfait. Le timbre cesse de sonner sur l’établi.)


LA VOIX DE LA CHOUETTE, derrière la vitre.

Cassée, cassée ! vous l’avez cassée !


MAX, regardant vers la fenêtre.

Encore cette voix ?… Et ce coq qui chante tout seul là-haut quand son mécanisme est là sous ma main ?… Ah ! j’y suis. Il y a dans cette chambre un écho qui déplace l’audition normale !… Quelque objet placé par hasard de manière à produire une apparente aberration du sens de l’ouïe. C’est très-curieux !

Voyons ce que ce peut-être… (Il regarde partout.) Je ne vois rien de changé ici… Pourtant cela doit venir de l’escalier… (Il regarde dessous, dans l’enfoncement.) Ah ! cette boîte !… Elle n’est pas là ordinairement. Ce doit être la cause… (Il prend la boîte de marionnettes et la place au milieu de la chambre.) Voyons maintenant ! (Il retourne à l’établi, prend un marteau et frappe sur le timbre, qui rend un son sec et fêlé.) Je l’ai donc cassé ?… Voyons autre chose ! (Il frappe sur l’établi.) Ceci est un bruit normal ! (Il frappe avec le marteau sur la boite de marionnettes, qui répond par un bruit formidable.) Ah ! (Il soulève, examine et secoue la boîte.) C’est léger, cela semble vide… Pourtant, c’est fermé !… Mais je peux bien briser le couvercle ! (Il frappe à plusieurs reprises sur le couvercle, qui résiste, et, à chaque coup de marteau, le bruit fantastique se répète avec une intensité effrayante et risible. — S’essuyant le front et laissant tomber son marteau, troublé.) Je ne comprends pas ! Moi, ne pas comprendre ? Allons donc ! L’explication… la voici : c’est un phénomène qui se produit en moi seul ! c’est une exaspération, un égarement ; non ! un développement subit, et tout à fait remarquable, des fonctions de l’ouïe. Je le savais bien, moi, qu’à force d’exercer mes facultés intellectuelles, j’arriverais à décupler la puissance de mes organes ! (Un peu égaré, à part.) Certes tout est miracle dans la nature, et il appartient aux organisations supérieures de posséder ces puissances merveilleuses que le vulgaire attribue à la magie… (Prenant la lumière sur l’établi.) Je vais monter dans la chambre de Rossmayer, et, de là, planant sur la ville, j’entendrai tous les bruits de l’horizon, j’exercerai cette faculté nouvelle que je possède… Et qui sait à quelle découverte peut me conduire… (Il disparait en parlant jusqu’au haut de l’escalier.)

Scène VI

Le théâtre reste un instant vide et sombre. On entend le vent mugir par rafales et la pluie tomber à flots. La chouette crie sur les toits ; les girouettes grincent. La boite, qui est restée au milieu de la chambre, s’ouvre d’elle-même, et il en sort une quantité de jouets d’enfant ; après quoi, le spectre de maître Rossmayer, petit, grêle et incolore, sort à son tour et se met à errer légèrement, quoique courbé et cassé par l’âge. Il est vêtu d’une chemise poudreuse, d’une culotte grise râpée et d’un vieux tablier de cuir. Une petite queue mince sort de son bonnet et s’agite singulièrement. Sa voix chevrotante ressemble à celle d’un perroquet, et crie plus qu’elle ne parle.


LE SPECTRE.

Paix ! silence ! tais-toi, vieille chouette ! (La chouette se tait.) Monsieur le vent et madame la pluie, c’est bien, bien travaillé, très-bien ; mais ne menez pas si grand bruit. (Le vent s’apaise.) On est chez soi, que diable ! on veut s’entendre causer. (Les girouettes crient plus doucement.) Bon ! amusez-vous avec les girouettes, esprits de la nuit ! on les a mises là-haut pour vous. Et vous, esprits du foyer, amusez-vous aussi, trémoussez-vous ! C’est la nuit de Noël, où vous donnez le bal dans là maison des bonnes gens. La fête commence, allons ! (silence complet.) Eh bien ?… Ah ! je comprends, vous n’osez pas vous y mettre avant l’heure ? Mais il faut commencer pourtant pour que le prodige s’accomplisse ! Allons, pendule, allons, ma fille, prête-nous minuit pour un instant. Tu n’as pas besoin de ton mouvement pour ça ; l’habitude ! … (La pendule vide fait apparaître un cadran ; elle sonne et marque minuit.) Très-bien ! Allons, vieux poêle ! éclaire donc tes invités ! (Le poêle s’ouvre et répand une lueur rouge qui éclaire la chambre.) Chantez, cri-cris ! craquez, vieux meubles ! détendez vos tentures tout à votre aise ! trottez, souris, criez… Et vous autres, petits messieurs, petites dames, petits chevaux, petits ouvriers, qu’est-ce que vous faites là ?… (Les jouets s’agitent.) Oh ! mais en mesure, donc ! (Il prend à la muraille le vieux violon, dont il tire des sons aigres et discordants. Sabbat. Tous les jouets se mettent à agir : les petits moulins tournent, les petits ouvriers travaillent, les roquets aboient, les voitures marchent, les cavaliers galopent, les dames dansent, une nuée de souris trottent autour du Spectre, qui dirige leurs ébats en marquant du pied les figures. Le vent et la pluie font rage au dehors. Le poêle ronfle prodigieusement ; la chouette, les cri-cris, les girouettes, le timbre, la cloche de la rue, qui a retrouvé la voix, font un vacarme étrange, et le Spectre saute aussi d’une façon désordonnée, comme s’il voulait s’envoler, et comme s’il allait se casser.) Assez ! (Tout se tait brusquement.) J’entends venir la bonne Nanni, ma protégée ; elle cherche quelque chose qu’elle ne peut trouver dans la maison et qu’il s’agit de lui donner ! Allons, bûche de Noël, on t’a fait de la musique, on t’a mise en belle humeur ; il s’agit de nous donner une branche verte sans cesser de brûler. Vite, vite, grosse bûche ! pousse un peu, verdis et donne. Allons, courage ! (Une longue branche verte sort de la bûche enflammée.) Voilà qui est bien ! merci, bonne bûche ! Tes cendres iront sur le pré, et tu revivras en beau foin plein de fleurs ! Cache-toi, pendule, ma mie ! (Le cadran disparait ; le poêle se referme, on n’entend plus que de faibles bruits.) Silence par là dans les coins ! ces souris n’en ont jamais assez, de la danse ! (Remettant le violon à la muraille.) N’effrayez plus Nanni, je vous le défends ! (Il rentre dans la boite, qui disparaît avec lui et qui reparaît aussitôt sous l’escalier d’où Max l’avait tirée.)


Scène VII

NANNI, PÉRÉGRINUS, la suivant avec une lumière.


NANNI, au fond.

Venez, venez, monsieur Pérégrinus ! j’ai entendu M. Max entrer là-haut. Il a fait bien du bruit ; mais à présent tout est tranquille, et je crois qu’il dort. (S’arrêtant devant les jouets.) Ah ! …


PÉRÉGRINUS.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce que c’est vous… ?

NANNI, qui tient d’autres jouets dans son tablier.

Mais non ! tenez, j’avais descendu tout ce qui reste de ceux que vous aviez donnés aux enfants de chez nous, l’année dernière… Ils sont malheureusement bien cassés ; mais en voilà de superbes, et cette belle branche pour remplacer notre arbre de Noël ! Voyons donc !


PÉRÉGRINUS.

Je n’y comprends rien, et je ne vois que Max qui ait pu apporter… Est-ce qu’il est sorti pendant que je faisais semblant d’être couché ?


NANNI.

Je ne sais pas, moi ! j’étais montée chez nous. Est-ce que vous croyez qu’il serait capable de… ?


PÉRÉGRINUS.

Eh ! mon Dieu, Max est bon, quoiqu’il affiche la dureté. Il aura vu qu’il m’avait fait de la peine, il aura voulu réparer son méfait.


NANNI.

C’est singulier !


PÉRÉGRINUS,

Enfin, il faut bien que ce soit lui, puisque ce n’est ni vous ni moi !


NANNI, qui s’est débarrassée de ses jouets, et qui, aidée de Pérégrinus, ramasse tous ceux du Spectre.

Au fait, nous allons toujours les ranger, n’est-ce pas ?


PÉRÉGRINUS.

Et vous les emporterez demain chez vous.


NANNI.

Eh bien, et votre petit garçon, à vous, c’est donc décidé qu’il ne viendra pas ?


PÉRÉGRINUS.

Si fait ! l’enfant viendra, puisque…


NANNI.

Oh ! alors, je vais dresser l’arbre, le parer et l’arranger.

J’ai justement descendu des rubans !

PÉRÉGRINUS.

Vous voulez prendre cette peine ?


NANNI.

Oui, oui ! j’ai tout le temps ; il n’est pas dix heures.


PÉRÉGRINUS.

Mais vos parents seront inquiets de vous ?


NANNI.

Non pas. Je leur ai dit que vous attendiez un petit filleul, et que, si vous aviez besoin de moi pour l’amuser, je resterais jusqu’à minuit.


PÉRÉGRINUS, attendri et timide.

Alors… puisque vous avez pensé à tout… Savez-vous, mademoiselle Lœmirt, que vous êtes bien bonne, bien aimable, bien… bien obligeante !


NANNI.

Oh ! ce que je peux faire pour vous est si peu de chose ! Mais, puisque vous m’estimez un peu, monsieur Pérégrinus, faites-moi un grand plaisir, parlez-moi de lui. Dites-moi quel âge il a.


PÉRÉGRINUS.

Qui ? l’enfant ?


NANNI.

Oui, et comment il se nomme.


PÉRÉGRINUS.

Vous vous intéressez donc beaucoup à lui ?


NANNI.

Oh ! je l’aime de tout mon cœur ? Vous me permettrez bien de le voir, n’est-ce pas ? Où donc est-il ? Et quand est-ce qu’on va l’amener ?


PÉRÉGRINUS.

Chère mademoiselle Lœmirt, voulez-vous me permettre de vous raconter une histoire ?


NANNI, qui s’est assise et qui s’occupe à éplucher un peu la branche et à faire des nœuds de rubans.

Oh ! oui, par exemple. Pendant que je travaille, cela va

bien m’intéresser.

PEREGRINUS, allant chercher une chaise et venant s’asseoir devant elle, près du poêle.

Eh bien, je commence. Il y avait une fois dans la belle et célèbre ville de Francfort-sur-le-Mein…


NANNI.

Dans notre ville ? dans notre rue peut-être ?


PÉRÉGRINUS.

Précisément. C’était dans la rue de Kalbach et dans une vieille maison fort semblable à celle-ci ! Dans cette ville, dans cette rue, dans cette maison, vivait une honnête et nombreuse famille du nom de… Mais je vous dirai le nom plus tard.


NANNI.

Oui, oui, quand vous voudrez !


PÉRÉGRINUS.

Les sept enfants.…


NANNI.

Ils étaient sept ?


PÉRÉGRINUS.

Et même huit, car il y avait aussi le fils d’un voisin, et celui-là s’appelait Max, comme mon ami le docteur ès sciences, Or, c’étaient de beaux enfants, sauf le plus jeune, qui, sans être contrefait ni maussade, était si réservé, si peu bruyant, si timide, qu’on l’oubliait volontiers dans un coin pour ne s’occuper que des autres, plus aimables ou plus spirituels.


NANNI.

Pauvre petit ! c’est celui que j’aurais aimé le mieux.


PÉRÉGRINUS.

Il n’était point à plaindre, car, bien qu’il ne sût ni flatter ni caresser, il aimait beaucoup ! Il adorait ses parents, ses frères et sœurs, et son ami Max, et il était content de les aimer. Il n’avait pas besoin d’autre chose. Il y a des caractères Comme cela (pliant le genou peu à peu devant Nanni), des personnes qui ne savent rien exprimer, rien demander… et qui pourtant… (Nanni le regarde étonnée ; il ramasse un ruban qu’elle a laissé tomher, et le lui présente respectueusement.) Et, d ailleurs, il avait un

ami, un vieux parrain qui le choyait particulièrement.

NANNI, inquiète.

Un parrain ?


PÉRÉGRINUS.

Oui, l’excellent homme et habile ouvrier maître Noël Rossmayer.


NANNI.

Ah ! mon Dieu ! est-ce qu’elle fait peur, votre histoire, monsieur Pérégrinus ?


PÉRÉGRINUS.

Non ! ne craignez rien. Or, le savant horloger enseignait son art au filleul en question, et, dans ses moments de loisir, il lui fabriquait des jouets fort ingénieux, des marionnettes, des soldats à ressort qui faisaient l’exercice, des animaux qui semblaient marcher tout seuls, des moulins qui tournaient… et, la veille de Noël, il lui donnait tout cela pendu à un bel arbre tout brillant de lumières. L’enfant respectait ces beaux jouets et ne les eût jamais brisés ; mais ses frères, plus turbulents, et Max surtout, Max, curieux de voir ce que les joujoux avaient dans la tête et dans le ventre, les détruisaient sans pitié. Et le parrain grondait ! Chaque année, il disait au filleul : « Voici les derniers présents que je te fais, si l’an prochain tu ne peux pas m’en montrer au moins un entier… ou raccommodé par toi ! » L’enfant pleurait. Il n’eût osé chercher à réparer quoi que ce soit, tant il avait de respect pour la science de son maître, et il ne savait rien refuser à ses frères, à son ami. Il ne savait ni mentir, ni cacher, ni appeler à son secours ; il eût craint de faire gronder et punir ces chers tyrans qui lui prenaient tout. Un jour, le parrain, qui était bien vieux, bien vieux, se sentit mourir, et, l’ayant appelé, il lui dit : « Mon pauvre Pérégrinus… »


NANNI.

Il s’appelait comme vous ?


PÉRÉGRINUS.

Il s’appelait comme moi, et il avait alors douze ans. Et, comme il pleurait de voir son maître si pâle et si tremblant : « Tu pleures parce que tu m’aimes, lui dit le vieillard ; mais tu es faible de caractère. De même que tu as toujours laissé prendre et détruire les jouets que j’inventais pour toi, de même tu laisseras effacer par le temps et les distractions les sages conseils et les utiles leçons que je t’ai donnés. Tu seras un artisan consciencieux, mais sans génie et sans invention. Tu seras riche, estimé ; mais tu n’auras jamais la gloire d’attacher ton nom à une découverte, à moins que je ne m’en mêle, et… Mais il est trop tard à présent… je ne sais plus moi-même… Adieu ! sois honnête et charitable, et pense à ton parrain, au moins une fois l’an… la veille de Noël ! » Or, ma chère demoiselle Lœmirt, le parrain, c’était mon parrain ; l’enfant, c’était moi, et l’arbre de Noël que vous préparez, c’est comme un bouquet de fête que j’offre en secret, chaque année, à la mémoire de mon très-digne et cher ami maître Noël Rossmayer.


NANNI.

Eh bien, vous avez raison, monsieur Pérégrinus, et je n’aurai plus peur de lui. Je l’aime à présent que je sais comme il vous a aimé. Est-ce que… est-ce que vous le voyez, la veille de Noël ?


PÉRÉGRINUS, allant reporter sa chaise.

Non, je ne le vois pas, bien qu’après minuit je reste là à veiller jusqu’à deux heures dans ce cabinet où il me donnait mes leçons, et au milieu des objets qui me viennent de lui ; je trouve du bonheur à me rappeler sa figure, ses paroles ;… car, si je n’ai pas fait grand honneur à son enseignement, du moins je lui ai tenu ma parole d’être honnête homme et de ne pas l’oublier.


NANNI.

Oh ! oui, certes ! Mais ce n’est donc pas vrai, ce qu’on dit, qu’il revient ?


PÉRÉGRINUS.
Plût au ciel qu’il voulut revenir ! il serait chez moi le bienvenu ! Aussi, je fais tout mon possible pour m’imaginer que je l’entends et que je m’entretiens avec lui.

NANNI.

Ah ! vous vous imaginez… ?


PÉRÉGRINUS.

Ma chère enfant, je ne suis pas comme mon ami Max, je ne veux pas sonder les profondeurs, et je serais désolé de pouvoir nier avec certitude de certaines choses mystérieuses et douces. Tenez ! j’ai retenu ce vers d’un vieux poète français :


Au cœur bien net et pur, l’âme prète des yeux.


Cela en dit beaucoup, et il n’y a rien là d’effrayant ni de risible.


NANNI.

Je comprends, monsieur Tyss ! Permettez-moi d’allumer l’arbre de Noël avec vous à minuit, de penser un peu avec vous au parrain… et puis je vous laisserai veiller tranquillement tout seul.


PÉRÉGRINUS.

Ah ! ma chère… chère demoiselle Lœmirt… c’est un grand plaisir que je vous devrai.


NANNI, très-émue.

Je vais emporter tout cela dans la salle à manger pour attacher les bougies, et vous, puisque vous devez veiller, il faut dormir à présent une heure. J’irai frapper à votre porte quand sonnera le quart avant minuit.


PÉRÉGRINUS.

Vraiment ?… vous voulez que je vous quitte, au lieu de vous aider ?


NANNI.

Oui, oui, je n’ai plus du tout peur, voyez ! je m’en vais

toute seule ! Reposez-vous !

(Elle sort.)

Scène VIII


PÉRÉGRINUS, seul.

Elle me rend service de s’en aller ! j’étais si attendri… charmante fille ! ah ! si j’osais… Mais elle veut que j’aille dormir un peu… pour lui faire plaisir ;… puisqu’elle le veut, je vais faire semblant ! (Il sort avec la lumière.)


Scène IX


LE SPECTRE, seul, sortant à demi de la bouche du poêle.

Poltron, va ! maladroit ! C’est ça ! va te coucher ! Ah ! je n’en ferai jamairs rien, de cet enfant-là ! (Il disparaît.)




ACTE TROISIÈME

L’arbre de Noël est dressé, orné et allumé. Nanni seule achève d’y attacher quelques objets. — Le ciel est étoilé. Le vent s’est apaisé.




Scène PREMIÈRE


NANNI, seule.

Le voilà prêt ! Est-il joli ? Oui, j’ai fait de mon mieux ! (une horloge sonne au loin.) C’est le quart avant minuit ! Fritz est couché ; M. Max est bien endormi, je ne l’entends plus marcher. Je vais ranger un peu là dedans, et puis j’éveillerai M. Pérégrinus… (Regardant encore l’arbre de Noël.) Pourvu qu’il soit content ! Oh ! oui, il sera content, je crois ! (Elle sort par le fond.)


Scène II


MAX, seul, descendant lentement l’escalier et rêvant.

Oui, certainement, le mécanisme sidéral et le mouvement de toutes les parties de l’univers peuvent être comparés aux fonctions d’un organisme bien réglé, et il ne serait pas impossible d’en résumer la pensée… — Mais tout ceci m’assiège tumultueusement l’esprit, et je ferai bien d’écrire à mesure, puisqu’il y a ici de la lumière… (Voyant l’arbre.) Ah ! ah ! la folie de maître Pérégrinus triomphe ; la voici dans tout son éclat ! Il faut lui rendre le service de détruire encore une fois ce trophée de sa démence, car il n’est pas plus père que moi, et il n’engendrera jamais que des sottises, (Il va pour renverser l’arbre, qui s’éteint tout entier subitement avant qu’il y ait porté la main.)


LA VOIX DU SPECTRE.

Touchez pas !


Scène III

MAX, LE SPECTRE.

La chambre n’est éclairée que par le reflet verdâtre de la lune. Le Spectre sort du milieu de l’escalier que Max vient de descendre. Max le regarde un instant dans un silence méditatif.


MAX.

Qui êtes-vous ?


LE SPECTRE.

Tu me Connais bien ! (Son visage s’éclaire d’une lueur plus nette.)


MAX, surpris.

J’ai connu le vieux Rossmayer dans mon enfance, et vous êtes quelqu’un qui lui ressemble, voilà tout !


LE SPECTRE.

C’est pourtant lui que tu vois.


MAX.

Laissez-moi donc tranquille ! Vous êtes mort et enterré depuis vingt-trois ans, mon brave homme !


LE SPECTRE.

On a beau être un grand savant, on ne sait pas tout, petit Max ! Cherchez, enfants, le secret de la vie ; mais celui de la mort, touchez pas, touchez pas !


MAX.

Petit Max !… touchez pas !… — Ma foi, vous l’imitez bien, je crois l’entendre.


LE SPECTRE.
Tu me vois et tu m’entends. Est-ce qu’on meurt ! Est-ce que la vie se pourrit comme une vieille noix mise en terre !

MAX.

Ce n’est pas trop mal raisonné pour un mort, et tout à l’heure justement je pensais, à propos d’une noix et d’une montre ;… mais je ne veux pas rêver tout éveillé, ni m’égarer le cerveau dans le souvenir de vos vieux paradoxes. L’esprit ne revêt pas le même corps qu’il a usé, que diable !


LE SPECTRE.

Qu’en sais-tu ?


MAX.

J’en sais,… j’en sais… Vous prétendez avoir repris le cours de votre existence juste où vous l’avez quittée ?… Vous auriez cent vingt et un ans ! Alors, vous êtes trop vieux, vous radotez, vous battez la campagne, monsieur le spectre, et je suis bien bon de vous écouter ! (Il veut sortir par le fond.)


LE SPECTRE.

Tu t’en vas, petit Max ; tu as peur !


MAX.

Moi, peur ? Par exemple ! De quoi voulez-vous que j’aie peur ? De rien, car vous n’êtes rien, rien qu’un fantôme de mon imagination !


LE SPECTRE.

Aurais-tu le courage de me donner la main ?


MAX.

Toucher le vide ? (Il va toucher la main que lui tend le Spectre.) Diantre ! vous avez froid !… Mais, vois-tu, spectre, dans le rêve même, un vigoureux esprit se rend compte de l’illusion qu’il est forcé de subir… et… Laissez donc ma main ! (Redescendant avec effort et avec trouble les marches de l’escalier qu’il a montées. ) Je ne suis pas don Juan, que diable ! et je n’ai pas tué le plus petit commandeur ! (Voyant le Spectre près de lui.) Ah ! de l’obsession ?


LE SPECTRE.

N’as-tu pas quelque chose à me demander ?


MAX, effrayé.

Vous le savez ?… (Souriant.) Eh ! oui, certes, puisque vous êtes ma propre pensée revêtue d’une image fantastique. Eh bien, fantôme, répond : qu’est-ce que tu cherchais si obstinément durant ta vie ?


LE SPECTRE.

J’ai cherché ma vie durant ce que tu cherches depuis une heure.


MAX.

Ah !… Eh bien, oui, la, je le cherche ! Prétendez-vous l’avoir trouvé, vous ?


LE SPECTRE.

Peut-être, je ne sais pas.


MAX, s’animant.

Bon ! vous divaguez ! C’est une chimère qui vous a rendu fou.


LE SPECTRE.

Alors, prends garde à toi-même !


MAX.

Ah ! vous m’ennuyez à la fin !… Voyons ! si vous avez découvert quelque chose qui approche tant soit peu du but, dites-le, je vous en défie ! Vous cherchiez ce qu’on appelle le secret du diable, et le diable n’a pas voulu vous aider.


LE SPECTRE.

Il ne t’aidera pas davantage.


MAX.

Alors, vous n’avez rien trouvé ?


LE SPECTRE.

On trouve toujours quelque chose.


MAX.

Quoi ? Dites donc !


LE SPECTRE.

Si je ne suis que ta propre pensée, c’est à toi de répondre.


MAX.

C’est juste !… Ma propre logique me parle admirablement… Je travaillerai,… je chercherai dans mon génie, et je trouverai, moi !


LE SPECTRE, ricanant.
Que tu ne compteras plus tant sur toi-même.

MAX.

Tu railles, fantôme sournois ! Va-t’en ! Tu ne peux rien m’enseigner. Tu n’étais qu’un ignorant, tu ne savais pas écrire !


LE SPECTRE.

Je savais chiffrer… J’ai laissé mon idée en chiffres.


MAX.

Où ça ? Tu déchirais à mesure. On n’a rien trouvé dans les notes qui eût le sens commun !


LE SPECTRE.

Nanni a trouvé.


MAX.

Quoi ? un plan, un modèle ? Je le lui demanderai.


LE SPECTRE.

Oui-da ! L’aura qui sera aimé d’elle !


MAX.

Et pour se faire aimer… ?


LE SPECTRE.

Il faut aimer ! (Il disparaît.)


MAX.

Aimer, aimer !… Quand on aime la science, on se soucie bien des femmes !… Voyons, parlons sérieusement, si cela t’es possible… Eh bien, tu t’es évanoui au moment… ? Voyons, écoute encore !


LA VOIX DU SPECTRE, sortant du poêle.

Non !


Scène IV


MAX, seul.

Alors… bien le bonsoir, vieux fou ! (Il s’assied fort troublé et luttant encore.) Ouf ! plus rien ! Voilà un rêve bien conditionné que je viens de faire ! une véritable hallucination ! La vue, l’ouïe, le toucher… c’était complet ! Je n’aurais jamais cru que cela put m’arriver, à moi !… C’est un peu pénible, et pourtant, comme cette notion-là me manquait… Mais voyons donc ! Les visions portent toujours le caractère des idées qui nous occupent… Peut-être sont-elles des révélations d’une vérité,… d’une certitude latente qui est en nous… Je crois me rappeler, à présent, que Rossmayer avait laissé un papier qu’il recommandait aux méditations de Pérégrinus,… et que Pérégrinus a négligé de méditer… Je ne rêve plus, je me souviens !… Le vieillard croyait avoir fixé son rêve ! Nanni,… le chiffre,… l’amour,… le mouvement perpétuel,… quelle confusion dans tout cela ! Je me sens fatigué… J’ai mal à la tête, je crois !


Scène V

NANNI, MAX, absorbé.


NANNI, à part.

Ah ! mon Dieu ! il est là ! (Faisant des signes au fond. — Bas.) Ne venez pas encore, monsieur Tyss ; attendez ! (Haut.) Vous ne pensez donc pas à dormir, monsieur Max ? Minuit va sonner.


MAX, tressaillant.

Ah ! Nanni, écoutez ! Où est ce chiffre ?


NANNI.

Bonté divine ! quel chiffre ?


MAX.

Un plan chiffré, ou quelque chose comme cela, provenant du vieux mécanicien.


NANNI, mettant la main à sa poche.

Ah ! c’est peut-être…


MAX.

Donnez, donnez !


NANNI.

Mais non, ce n’est pas à vous !


MAX.
C’est à moi, si vous m’aimez. (Il veut la prendre dans ses bras.)

NANNI, le repoussant.

Mais je ne vous aime pas du tout.


MAX.

Il faut m’aimer, Nanni ! je le veux ! La femme est faite pour subir l’ascendant de l’homme et pour répondre à son initiative. C’est une loi naturelle. Aimez-moi, puisque je réclame votre présence, et donnez-moi ce précieux chiffre !…


NANNI.

Vous vous moquez, vous ne l’aurez pas !


MAX.

Alors, je le prendrai ! (Il veut user de violence. Pérégrinus, qui écoutait au fond, s’élance entre eux.)


Scène VI

PÉRÉGRINUS, MAX, NANNI.


PÉRÉGRINUS, très-ému.

Max ! en voilà assez ! Vous devenez bien extravagant pour un homme si sage ! J’ai de la patience, mais,… devant de certaines audaces, j’en manquerais peut-être… Allez-vous-en.


MAX.

Tu me chasses de chez toi ?


PÉRÉGRINUS.

Non ; mais…


MAX.

Mais tu veux rester seul avec ta conquête ?


PÉRÉGRINUS, en colère.

Assez ! trop ! Va-t’en !


MAX.

Pauvre sot ! Voilà que tu t’échauffes la bile pour une femme à présent ! Il ne te manquait plus que cela ! Je vous laisse et

vous bénis, mes enfants ! Est-ce que j’ai besoin d’un sot grimoire ? Est-ce que je ne trouverai pas tout seul ?… Oui !… à l’air, sur les quais… À demain, Pérégrinus ! (Il sort.)

Scène VII

PÉRÉGRINUS, NANNI.


PEREGRINUS.

Cela me fait de la peine, de le renvoyer ainsi ; mais vraiment…


NANNI.

Vous avez bien fait, monsieur Tyss ! il prétendait…


PÉRÉGRINUS.

Oui, j’étais là, j’entendais ! Qu’est-ce donc que ce plan, ce chiffre ?…


NANNI, cherchant dans ses poches.

Je ne sais pas. C’est un vieux papier tout jauni que j’ai trouvé dans la couverture de votre gros livre. Je parie que vous ne le saviez pas là !…


PÉRÉGRINUS, prenant le papier.

Ah ! ce doit être… quelque chose que j’ai beaucoup cherché. (Il le regarde.)


NANNI.

Je l’ai trouvé en défaisant la vieille reliure, et j’avais oublié de vous le remettre tantôt. Cela vous fait donc plaisir, de le retrouver ?


PÉRÉGRINUS.

Sans doute, bien que je ne sache pas si c’est là le secret qu’il voulait me léguer.


NANNI.

Qui ? le parrain ? Voyez, alors !


PÉRÉGRINUS.

Ce ne sont que chiffres, et il faut étudier cela, (Il met le papier sur son établi.) Ce n’est pas encore le moment ; occupons-nous de notre arbre.


NANNI.
Aidez-moi à le rallumer, puisque M. Max l’a éteint. Comment le trouvez-vous ?

PÉRÉGRINUS, aidant Nanni à rallumer les bougies de l’arbre, qui se rallument d’elles-mêmes sans qu’ils s’en aperçoivent.

C’est un chef-d’œuvre, Nanni ! C’est un bouquet digne de la circonstance… et offert par vous !… C’est bien à vous !… et je voudrais vous dire… Que vous disait-il donc, lui ?


NANNI, distraite.

M. Max ?


PÉRÉGRINUS, préoccupé.

Oui ! Est-ce que… est-ce que vous compreniez ce qu’il entendait par initiative,… par… ?


NANNI.

Mon Dieu, non ! Il avait l’air tout égaré. Il disait… je ne sais quoi ! qu’il avait le droit de me commander.


PÉRÉGRINUS

Et cela vous offensait sans doute ?


NANNI.

Mais… oui !


PÉRÉGRINUS, allumant toujours avec distraction.

Il disait pourtant qu’il est dans la nature de la femme, quand elle est l’objet d’une préférence, et que l’homme le lui déclare…


NANNI.

Mais cela ne suffit pas, il me semble ! Si l’homme ne plaît pas ?


PÉRÉGRINUS, tristement.

Ah ! vous pensez… ? Sans doute, sans doute ! si l’homme ne plaît pas !


NANNI.

Mais voilà toutes nos bougies allumées, et tout à l’heure…


PÉRÉGRINUS.

Ah ! attendez. J’allais oublier…


NANNI.

Quoi donc ?


PÉRÉGRINUS, allant sous l’escalier.
Le théâtre de marionnettes !

NANNI.

Ah ! vous allez les faire jouer ?


PÉRÉGRINUS.

Non, je ne saurais pas. Je n’ai jamais eu d’esprit, moi. C’est lui qui savait, le parrain ! Il nous jouait des scènes où il se moquait de nous en nous contrefaisant pour nous montrer nos défauts et nos ridicules, (Il tire une marionnette de la boîte.)


NANNI.

Ah ! qu’est-ce que c’est que celle-là ?


PÉRÉGRINUS.

C’est lui ! c’est une figure faite par lui à sa ressemblance et habillée comme il s’habillait.


NANNI, qui l’a suivi, prenant une autre marionnette.

Et ce petit-là si gentil ?


PÉRÉGRINUS.

Ce petit-là, c’est moi… jadis ! Il y en a bien d’autres ; mais laissons-les dormir dans leur boîte, puisque le bon magicien n’est plus là pour leur rendre le mouvement et la parole. (Revenant avec le théâtre.) Quant au théâtre…


NANNI, très-enfant.

Ah ! qu’il est joli ! tout doré autour !


PÉRÉGRINUS, attendri.

Bonne Nanni ! Ce jouet-là est le seul que Max ne m’ait pas cassé dans notre enfance ; aussi je le mets tous les ans ici en évidence, pour moi seul, (Il place le petit théâtre sur le poêle.) Avec l’arbre… ici (Il place l’arbre à côté du poêle), afin que tout me rappelle autant que possible la dernière fête de mon vieux ami !… Mais, aujourd’hui, je ne suis pas seul, mademoiselle Lœmirt, puisque vous avez la… complaisance de prendre part à mes sentiments, à mes souvenirs, à ma folie peut-être !


NANNI.

Je ne vois pas là de folie, monsieur Tyss, et la preuve,… c’est que j’ai retenu un compliment de fête que ma grand’mère

m’a appris pour la circonstance.

PÉRÉGRINUS.

Ah ! vraiment ?


NANNI, récitant.

Ami Noël, tu viens nous voir
Avec des présents…


PÉRÉGINUS.

Eh ! mon Dieu, c’est le même compliment que je lui disais la dernière fois…


NANNI.

Oui, c’est vous qui l’aviez composé. (Récitant.)

Ami Noël, tu viens nous voir
Avec des présents pleins d’espoir.
Pour nous, Noël est un beau soir.
Pardonne-nous nos maladresses…

Vous riez ?


PÉRÉGRINUS.

De ma poésie, oui.


NANNI.

Mais, moi, je trouve cela très-bien, pour un petit enfant que vous étiez alors. (Récitant.)

 
Pardonne-nous nos maladresses ;
Nous te faisons bien enrager,
Et souvent l’on t’entend gronder ;
Mais c’est ta manière d’aimer,
Et nous connaissons ta tendresse.


Ah ! tenez, minuit sonne, notre compliment est dit, notre arbre est bien brillant, la bûche brille et chante. Je vais vous laisser finir votre veillée, comme c’est convenu.


PÉRÉGRINUS, chagrin.
Ah ! déjà ? vous partez ?

NANNI.

Sans doute ; maman serait inquiète.


PÉRÉGRINUS, tremblant.

C’est juste, oui, c’est juste. Bonsoir donc, mademoiselle Nanni. Merci… et… Merci ! bonsoir ! (Nanni va pour sortir, les portes se ferment d’elles-mêmes.)


NANNI, effrayée.

Qu’est-ce que c’est ?


PÉRÉGRINUS, voulant vainement ouvrir.

Qui donc se permet… ? Max ! Fritz ! est-ce vous ?… Qui est là ?… Ouvrez donc ! (On entend frapper trois coups dans le théâtre des marionnettes, et une petite musique d’ouverture part du violon qui est suspendu à la muraille opposée. L’archet joue de lui-même sur l’instrument.)


NANNI.

Ah ! mon Dieu ! quelqu’un s’amuse à vouloir nous faire peur !


PÉRÉGRINUS, stupéfait, à part.
Quelqu’un dans le poêle allumé ? (À Nanni, qui se jette effrayée dans ses bras.) Ne craignez rien, chère Nanni ! Je suis là. (La toile du petit théâtre se lève. On voit un joli décor et deux marionnettes en scène, le vieillard et l’enfant qu’on a déjà vus dans les mains de Pérégrinus, et qui avaient étè remis dans la boîte sous l’escalier.)
SCÈNE DE MARIONNETTES.
UN VIEILLARD, UN ENFANT.

le vieillard. — Allons, allons, petit Pérégrinus, as-tu fini ton dessin ?


NANNI, effrayée.

Il parle !


PÉRÉGRINUS, à part, bouleversé.

Et c’est sa voix, je n’en peux pas douter. (Haut, à Nanni.) Écoutons.

le vieillard, marionnette. — Tu as laissé chiper ton modèle, je parie !

l’enfant, marionnette. — C’est Max qui en a fait des cocottes, vrai, mon parrain !

le vielliard. — Toujours la même histoire ! nigaud ! endormi ! Tu ne sauras donc jamais te défendre ? (Le vieux frappe avec bruit sa tête de bois sur l’appui de la scène : l’enfant pleure. Tous deux disparaissent.)


NANNI.

Ah ! vraiment, c’est comme votre histoire, monsieur Tyss ? Mais qu’est-ce qui fait donc parler… ?


PÉRÉGRINUS.

C’est… Je ne sais pas… Ce sont des automates ! (À part.) Je ne sais que lui dire pour la rassurer ! (Haut.) Tenez, voilà une autre scène !

LES MARIONNETTES.
LE MÊME VIEILLARD, UN JEUNE HOMME.

le vieillard. — Oui, Pérégrinus, mon enfant, tu m’as invoqué la veille de Noël, et je reviens en ce monde pour te dire que tu n’auras jamais de gloire si tu ne cherches pas mieux.

le jeune homme. — Mais, mon ami, le mouvement perpétuel est une chimère !

le vieillard. — À qui le dis-tu ! Mais, en cherchant cela, on trouve toujours quelque chose ! Tiens, tu ne sauras jamais rien inventer ! (Il frappe sa tête avec bruit sur le bois. Tous deux disparaissent.)


NANNI.

Eh bien, monsieur Tyss, cela vous rend triste ?


PÉRÉGRINUS.

Oui, toujours des reproches ! Est-ce ma faute, si… ?


NANNI.

Mais c’est une marionnette ou un esprit fâché qui dit tout cela… Ah ! les voilà qui reviennent. Cela me fait peur et

m’amuse en même temps.
LES MARIONNETTES.
LE VIEILLARD, UN HOMME HABILLÉ COMME PÉRÉGRINUS.

le vieillard. — Pérégrinus, mon ami, tu dis que tu aimes cette bonne fille ?


NANNI, interrompant, et regardant Pérégrinus.

Ah ! qui donc ?


PÉRÉGRINUS.

Je n’ai rien dit !

la marionnette de pérégrinus. — Oui, j’aime Nanni de toute mon âme ; mais je n’oserai jamais le lui dire !

le vieillard. — Alors, mon pauvre garçon, tu ne sauras jamais te faire aimer !


NANNI, se levant et interpellant les marionnettes, qui disparaissent, et dont la toile se ferme.

Ce n’est pas vrai !


PÉRÉGRINUS, tombant à ses pieds.

Chère Nanni, que dites-vous ?… Serait-il possible ? Ah ! répétez-le, ce que vous avez dit là !


NANNI.

Mon Dieu, je n’en sais plus rien, monsieur Tyss ! Je crois que je viens de rêver ! Étiez-vous là ? Avons-nous vu et entendut ?…


PÉRÉGRINUS.

Si c’est un rêve, Nanni, nous l’avons fait tous deux. Nous avons vu les fantômes de mes souvenirs, nous avons entendu les voix de mon passé. Ces petits personnages sont sans doute des esprits familiers, de bons lutins qui, dans leur naïveté grondeuse, ont résumé les misères du pauvre homme que je suis, mon enfance craintive, ma jeunesse timide, mon âge mûr défiant ! Mais cette défiance n’est qu’envers moi-même, Nanni ! Si vous saviez ce qu’il y a en moi de confiance et de respect… Ma paresse est dans l’esprit, elle n’est pas dans le cœur. Seulement, je suis gauche, et ma langue ne rend pas mieux mes sentiments que mes idées. (Les portes s’ouvrent.) Mais tenez, les portes se rouvrent d’elle-mêmes… Le bon génie qui me gourmande m’assistera peut-être. Allons trouver vos parents, et, devant eux ne craignant plus de vous offenser, je crois que j’oserai dire tout ce que j’ai dans l’âme !


NANNI.

Mais, … monsieur Tyss, ils seront endormis, à minuit passé !


PÉRÉGRINUS.

Eh bien, réveillez-les… Priez-les de se lever ; je veux leur parler tout de suite.


NANNI.

Dans un quart d’heure, alors ?


PÉRÉGRINUS.

Oui, je monterai.


NANNI.

J’y vais… Mais qu’est-ce que vous voulez donc leur dire ?


PÉRÉGRINUS.

Allez, allez toujours, Nanni, vous verrez ! (Elle sort.)


Scène VIII


PÉRÉGRINUS, seul.

Elle ne devine pas, c’est singulier ! Ah ! j’aurais dû parler de mariage, et je n’ai pas su placer ce mot-là ! Une jeune fille honnête ne comprend pas le mot amour tout seul ! — Il est vrai que je n’ai pas su le placer non plus. — Ah ! vous aviez raison, mon parrain, je ne suis bon à rien ! Je n’ai ni volonté, ni expansion, ni courage !… En aurai-je devant les parents de cette chère Nanni ? Aurai-je l’éloquence de la persuader, elle ? Je sens si bien ma médiocrité ! J’en rougis à présent. Son père est un maître dans sa partie, et moi,… je suis riche, et voilà tout ! Ah ! si j’avais fait comme vous, Rossmayer, si j’avais cherché !… Mais avait-il trouvé, lui, ce qui le tourmentait jusqu’à sa dernière heure ?… Ce papier… auquel il attribuait sans doute une grande importance, puisqu’il l’avait si bien caché ?… (Il s’arrête à son établi et regarde le papier.) Je crains de l’examiner ! Je tremble d’y trouver le désordre d’un esprit troublé par la vieillesse ou par des chimères !


Scène IX

PÈRÉGRINUS, MAX.


MAX, sans chapeau, ébouriffé, exalté.

J’ai trouvé ! oui, j’ai trouvé ! Écoute-moi bien, Pérégrinus !


PÈRÉGRINUS, absorbé, sans se retourner.

Ah ! c’est toi, Max ? Comment donc es-tu rentré ?


MAX.

Parbleu ! j’ai cassé tantôt la porte !


PÈRÉGRINUS.

Tiens, c’est vrai !


MAX.

Voyons, tu m’écoutes ?


PÈRÉGRINUS.

Non, pas maintenant. J’ai là quelque chose qui m’intéresse davantage.


MAX.

Quoi donc ? le fameux chiffre ? Tu as le chiffre de Rossmayer ?


PÈRÉGRINUS, toujours absorbé.

Oui.


MAX.

Le secret du mouvement…


PÈRÉGRINUS.

Perpétuel ? Non, Dieu merci ! mais il avait raison tout à l’heure.


MAX.

Tout à l’heure ? Tu as donc vu aussi le spectre ?


PÉRÉGRINUS, qui ne l’écoute plus.
Laisse-moi, laisse-moi, attends !

MAX.

Non pas, je veux savoir. En quoi avait-il raison ?


PÉRÉGRINUS.

En ceci, qu’il est bon d’avoir un but, fût-ce un idéal insaisissable, parce qu’en explorant l’inconnu, on rencontre toujours un chemin vers le mieux.


MAX.

Et ce chemin, quel est-il ? Dis !


PÉRÉGRINUS.

La, tiens, le moyen de réparer l’horloge du dôme !


MAX, riant.

Voilà tout ?


PÉRÉGRINUS.

L’horloge du dôme n’est que le prétexte. L’important, c’est une simplification admirable dans tout le système de notre art.


MAX.

Et rien de plus ?


PÉRÉGRINUS, sans l’écouter, examinant toujours le plan.

Que c’est ingénieux ! — Ah ! pourtant… voilà une erreur… grave !… une combinaison… impossible ! Quel malheur !


MAX.

Allons donc ! rien n’est impossible.


PÉRÉGRINUS
.

Tu dis peut-être vrai, Max ! Laisse-moi trouver la rectification de ce calcul, et, si je l’obtiens sans déranger le résultat,… eh bien, mon cher ami, je te saurai gré d’avoir secoué mon indolence ; mais, pour Dieu, ne me parle plus ! (Tout en travaillant avec la plume et l’équerre.) J’ai besoin d’un instant de recueillement. Je ne suis pas un homme d’initiative, tu le sais bien ! (Il réfléchit avec l’expression du calme et de la patience. Max s’agite derrière lui, va, vient, absorbé aussi, mais avec une bizarrerie fébrile et des attitudes singulières.)


MAX, à part.

Pauvre homme ! Cherche, va ! Tu l’as dans le cerveau, le mouvement perpétuel, puisque Rossmayer te l’avait révélé à ton insu ; mais, pour l’en faire sortir, il faut une puissance comme la mienne, une découverte comme celle que je tiens, moi !


PÉRÉGRINUS.

Tais-toi donc ! tu parles toujours ! (À part.) Je tremble de me tromper ; mais pourtant il me semble… Je veux recommencer ce calcul…


MAX, se parlant à lui-même.

En résumé, une idée est le produit d’une faculté, une faculté est le résultat d’un organe ; or, si l’organe possède la faculté de produire une idée, et que l’idée aboutisse à une découverte d’où résulte une œuvre, une machine par exemple, en remontant de l’effet à la cause et à toutes les causes subséquentes, on arrive à se convaincre de ceci : que la machine est immédiatement dans le cerveau, et qu’en ouvrant adroitement le cerveau, on doit, s’emparer de la machine. Ceci est d’une admirable clarté, et je défie bien qu’on le réfute, quelque mauvaise foi qu’on y mette !


PÉRÉGRINUS, toujours attentif et calme.

Pauvre parrain ! s’il avait pu vivre jusqu’à présent et profiter des progrès de l’industrie, lui si ingénieux, il aurait bien moins de peine que moi à rectifier son erreur.


MAX, égaré.

Or, je conclus ! Pérégrinus Tyss étant donné, le mouvement perpétuel dont il est l’inerte et aveugle dépositaire étant placé… là !… (Il montre la place de son propre crâne.) Oui, c’est juste là que se trouve le timbre, et ce n’est peut-être pas sans raison qu’on se sert de cette expression de timbrée pour désigner une cervelle félée. Dans le cas présent, cerveau est donc identique à timbre.


PÉRÉGRINUS, impatienté.

Eh ! il ne s’agit pas du timbre ! ce n’est pas là ce qui m’embarrasse.


MAX, toujours plus avant dans un délire de sang-froid et parlant avec conviction.

Comme l’ignorance est de mauvaise foi ! Il nie le timbre ! Des timbres, il y en a partout ! mais il n’y en a qu’un bon, c’est le sien, et il ne s’en doute seulement pas. Or, moi, d’une main sûre, en le frappant là ! … (Penché derrière Pérégrinus, il lui effleure le front avec son doigt, Pérégrinus fait le mouvement de chasser une mouche, Max prend un marteau sur l’établi où travaille Pérégrinus.) Il est solide ?


PÉRÉGRINUS.

Quoi ? mon marteau ? Parbleu ! Allons, prends et ne me dérange plus. (Les boiseries craquent comme pour avertir Pérégrinus.) Quel bruit tu fais !


MAX, à part.

J’enfoncerai gaiement la cavité cérébrale qui recèle le mouvement perpétuel, et, opérant avec la même dextérité sur moi-même, je l’insinuerai dans mon propre organe ; rien de si aisé. Ah bien, oui !… Mais comment vivra-t-il après, lui ?… Bon ! c’est bien simple ! l’échange sera si rapide, qu’il ne s’en apercevra seulement pas, et… (tirant de son gousset la montre que Pérégrinus lui a donnée), avec cette idée… cette idée qui vient de lui, qui est sa propre idée… il fonctionnera tout aussi bien qu’auparavant, (Il approche de Pérégrinus, les cri-cris sautent et chantent avec exaspération.) Allons ! ces grillons vont le déranger. Vous tairez-vous, sottes bêtes ? (Il écrase les cri-cris avec ses pieds.) Le voilà bien tranquille, allons ! (Il va pour frapper Pérégrinus avec le marteau : la bûche de Noël, tout embrasée, repousse la porte du poêle et s élance dans les jambes de Max avec une détonation épouvantable. En même temps, la voix du Spectre dit : « Touchez pas ! » Max, surpris, et sentant la brûlure, saute au fond de la chambre en laissant tomber le marteau.)


PÉRÉGRINUS, qui s’est levé.

Que diable fais-tu ? des expériences de physique ou de chimie dans mon poêle ? Tu veux donc faire sauter la maison ? (Il ramasse la bûche et la remet dans le poêle ; il parle en balayant la cendre et la braise éparses sur le plancher.) Après Ça, on dit que, quand la bûche de Noël fait grand bruit, c’est signe de bonheur, et qu’on doit échapper à tous les dangers de l’année. Tant mieux pour nous deux ! Allons, réjouis-toi, Max, j’ai trouvé ! l’erreur est réparée, l’invention est superbe et fera beaucoup d’honneur à Rossmayer, un peu à ton ami Pérégrinus… Je vais demander la main de Nanni à ses parents, et je sens que je ne serai plus timide. J’apporte une belle idée, un perfectionnement bien utile, et, dès demain, je commence un bel ouvrage. Nanni en sera fière, j’aurai beaucoup de bonheur et un peu de gloire ! Embrasse-moi donc, et oublie… (il voit Max immobile sur un fauteuil.) Tu dors ?… Ma foi, oui !… il s’est endormi là !… (Il le touche.) On dirait qu’il a la fièvre ! Pauvre Max, il travaille tant ! et il veille trop, il s’épuise. Laissons-le se reposer, et allons… Mais j’ai de l’encre aux mains ; je cours faire un peu de toilette pour me présenter convenablement là-haut, (Il sort par le fond avec la lumière.)


Scène X

MAX, endormi ; puis LE SPECTRE.


MAX, agité, rêvant.

Moi, fou ? Allons donc ! vous voulez m’enfermer ?… Laissez-moi !… (Il se débat.) Ah ! c’est horrible !


LE SPECTRE, paraissant derrière lui.

Eh bien, monsieur le railleur, vous avez reçu une petite leçon ? Ça vous apprendra à traiter les anciens de radoteurs… Mais en voilà assez, petit Max ! Je t’ai vu naître, je ne veux pas sitôt te voir mourir. Reprends ta raison, et sois un peu moins sûr de toi à l’avenir ! (Il lui souffle sur le front.) Allons, sortez, vertige ! sortez, je le veux ! (Une chauve-souris sort de la tête de Max et vole effarée par la chambre. Le Spectre va ouvrir la fenêtre.) Allons, allons, dehors, méchant esprit ! Ah ! si je prends le

balai ! (Il prend le balai et poursuit la chauve-souris, en faisant, pour l’atteindre, des sauts fantastiques et des bonds impossibles. La bête s’envole par la fenêtre, et le Spectre s’envole aussi en la poursuivant toujours. La fenêtre se referme.)

Scène XI

MAX, endormi, paisible ; NANNI, descendant l’escalier ; PÉREGRINUS, en bel habit de soie. Il vient par le fond. Ils ont tous deux une lumière à la main.


PÉRÉGRINUS.

Ah ! Nanni ! Vous venez…


NANNI.

Oui, on vous attend. Figurez-vous que j’ai trouvé ma grand’mère tout éveillée, et… c’est bien étonnant, cela ! elle dit qu’elle vient de voir votre parrain, qu’il lui a parlé et annoncé votre visite.


PÉRÉGRINUS.

Et notre prochain mariage, n’est-ce pas, chère Nanni ?


NANNI, stupéfaite.

Notre… ? Ah ! ne parlez pas si haut ! M. Max qui est là !


MAX, s éveillant.

Hein ? qu’y a-t-il ? Comment diable suis-je ici ? Ah ! je dormais bien ! Figure-toi, Pérégrinus, que je rêvais de toi ; tu épousais Nanni, tu m’avais fait présent d’un bel habit gorge de pigeon,… comme le tien, juste ! et je dansais à ta noce.


PÉRÉGRINUS.

Eh bien, tu auras un bel habit et tu danseras, mon ami ; car nous voici bientôt fiancés, elle et moi.


NANNI.

Est-il possible ?


MAX.

Vrai ? Tant mieux ! c’est une digne et brave personne, et tu es le meilleur des hommes, mon ami d’enfance, mon seul ami, pardieu ! Allons, je me sens bien, je me sens heureux de ton bonheur ; embrassons-nous.


PÉRÉGRINUS.
Ah ! cher Max ! c’est toi qui parles, je te retrouve ! Viens !

MAX.

Où ça ?


PÉRÉGRINUS.

Viens parler pour moi, je vais faire ma demande.


MAX.

Oui, certes ! Tiens, j’ouvre la marche. (Il monte l’escalier. Pérégrinus fait passer Nanni, qui se retourne sur la première marche.)


NANNI.

Mais, pour m’épouser, c’est donc que… ? Car vous ne m’avez encore pas dit…


PÉRÉGRINUS, à ses pieds.

Ah ! Nanni, je t’aime ! je t’aime depuis longtemps, et de toute mon âme !


LE SPECTRE, apparaissant tout en haut de l’escalier.

Allons donc !