Marie Donadieu/Troisième partie/I

Eugène Fasquelle (p. 236-278).
II  ►


I



Elle se trouva à Lyon comme après un enlèvement, avec un roulement de voyage et un bruit par son corps comme si, du fond de sa tête, l’armée des sentiments s’était mise en marche pour gagner un autre endroit. Raphaël partit tout aussitôt. Ensuite, elle ouvrit la fenêtre, refusa les paroles et se tint à la barre d’appui, seule et prise d’un besoin de tendre sa face au jour. Elle vit tous les passants. Il y en eut qu’elle aperçut soudain et sur lesquels elle se fixait, au hasard d’un chapeau, d’une attitude, d’un paquet qu’ils portaient à la main, et encore les chapeaux changent-ils et peut-on laisser sa valise à l’hôtel. Il y en eut qui regardaient les numéros des maisons. L’un d’eux, longtemps, resta sur un banc, assez loin pour qu’elle ne le pût reconnaître. Parfois elle se penchait vers la droite, du côté où la ville barrait l’horizon, comme pour rendre inutile l’étendue et toute sa rêverie, et semblant contenir un plus grand trésor ; et, alors, Marie, les deux yeux fixés au débouché d’une place, là-bas, fouillait dans la masse humaine pour y découvrir une sorte d’espérance qu’elle ne quittait plus, de crainte qu’un coup d’œil ailleurs, qu’une seule infidélité ne la fît partir, car les espérances sont jalouses et, dans un monde qui les recherche, ne se donnent qu’au plus attentif. D’autres fois, elle se laissait aller, coulait vers le soleil couchant, aboutissait à la lumière et, légère, scrupuleuse, recevait la vie du soir avec un cœur d’enfant et une mélancolie comme si les mauvaises pensées eussent pu écarter le bonheur. Elle se repentit de beaucoup de choses, à la façon des malades qui se tiennent prêts et qui, aussi, pensent éloigner le danger à force de douceur et d’innocence.

Un jour, sans qu’elle attendît personne, on sonna à la porte. Amélie alla ouvrir. Marie resta dans sa chambre, mais avec une angoisse totale à la pensée que l’on venait de sonner, que les actions humaines vont tout droit et que Jean, sans que rien l’annonçât, eût pu de Paris arriver simplement et sonner. Il y avait deux jours, il avait eu le temps de prendre le train, on ne sait pas ; elle se formait à lui, toute fluide, et s’épandait déjà pour qu’il la contînt.

Le troisième jour, elle dit :

— Je vais aller chez mon grand-père.

— Vas-y, dit Amélie. Pour la tête que tu nous fais ici…


Pour tout bagage, elle emporta son ombrelle. Elle n’eut pas lieu de s’en repentir. Sur le plancher du wagon, elle s’occupa beaucoup avec la pointe, suivit les rainures dans toute leur longueur, de telle façon que, la poussière se rangeant de chaque côté, elle avait l’impression de creuser un petit remblai. Une fois, du temps où elle était au couvent, un dimanche d’été, avec son oncle et sa tante, elle s’était assise au Parc de la Tête-d’Or. Un prêtre passa. Elle écrivit sur le sable de l’allée : « Flûte pour M. le Curé. » Et comme elle achevait, le manche de l’ombrelle cassa. Ce n’était pas la même ombrelle, d’ailleurs.

Elle fit le voyage sans presque s’en apercevoir. Il lui restait bien quatre kilomètres, qu’elle devait parcourir à pied. Elle ne se pressa pas, elle suivait chacun de ses pas d’un coup d’œil et sentait doucement qu’elle n’était pas encore arrivée. Cela ne ressemblait pas du tout au « retour à la maison paternelle ». À un moment donné, elle sut qu’elle approchait, alors elle voulut réfléchir un peu et s’assit au bord d’un fossé. Son ombrelle lui fut très utile : elle entendit des pas derrière elle, pas un de ses regards n’eut à dépasser la terre qu’elle s’amusait à fouiller. Puis, lorsqu’elle n’entendit plus rien, de crainte qu’il ne passât encore quelqu’un, elle se leva et poursuivit sa route.

Elle reconnut bien la grille. C’était une petite grille toute simple, dans un village, à laquelle il suffisait d’être une grille pour embellir la maison. On en poussait le battant de droite, il cédait au mouvement avec un grincement à lui que l’on sentait là, tout près de soi, comme les choses que l’on peut prendre dans la main. Puis il y avait trois marches au perron, l’air du jardin et cette sensation de recevoir sur les épaules un manteau léger dont on vous fait la surprise, et qui vous apprend qu’avant de le posséder on était mal à l’aise.

Elle n’alla pas si loin. D’un coin, et cela les étonna comme ce que l’on prévoit, Basile sortit, sans drame et sans phrase, vêtu comme à l’ordinaire et chaussé de ses gros souliers jaunes. Il sortait, il allait faire sa tournée dans les champs. Elle se présenta à lui, avec sa figure un peu plate. Il avait changé, pourtant. Sa barbe était blanche et deux plis s’efforçaient à limiter dans ses joues un mouvement singulier, à contenir sans pitié l’expression même que leur chair leur eût donnée. Pour ses yeux, on eût dit que toute retenue n’y pouvait rien et que le regard qui s’y faisait jour sortait droit de sa pensée. On avait l’impression ridicule que cela lui brûlait la prunelle en passant. Il parla, il ouvrait la bouche, pas une dent ne lui manquait.

— Viens par ici. Ta grand’mère ne t’a pas vue.

Il marcha, il avait fait trois pas avant qu’elle ne se décidât à changer son sens, puis elle n’osa pas se presser pour l’atteindre, de sorte qu’elle allait à sa suite. Il se retourna pour dire :

— Prenons par les petits chemins. C’est plus long, mais on ne nous verra pas.

Il tira sa montre.

— Oui, il te reste au moins trois heures avant l’autre train. Si tu es lasse, tu pourras t’asseoir.

Tout allait bien, lorsque, soudain, Basile aperçut quelqu’un. Il fit :

— C’est toujours la même chose, quand on veut éviter le monde. Qu’est-ce que c’est encore, que celui-là ? Ah ! oui, ça doit être Bidault, le garde-chasse. Tiens, prends à gauche. Nous reviendrons sur notre route, quand il aura passé. Une haie les dissimula, il s’arrêta, elle le rejoignit et, lorsqu’ils reprirent, ils marchaient de front.

Basile demanda :

— Où es-tu descendue ?

— À Lyon, chez ma tante.

— Et tu viens me voir ?

— Oui.

— Tout ça, c’est de ma faute. Je n’aurais pas dû te laisser aller chez ta tante. Toi, tu ne valais pas grand’chose. Mais enfin, tu as été à bonne école.

Ils marchaient. Basile, avec ses gros souliers, appuyait à chaque pas, ferme et limité, écrasant sur le petit chemin sec les mottes de terre d’un coup sûr et suivant sa voie comme les hommes simples, qui n’ont qu’une pensée et ne regardent pas ailleurs.

Elle baissait beaucoup la tête, mais elle vivait sa vie et considérait parfois un arbre, un fossé plein d’herbe, ou bien, au-dessus d’une haie, la tête attentive d’un bœuf qui les voyait passer et battait des paupières. Il lui fût venu des paroles comme ceci : « Grand-père, est-ce qu’il y a des bœufs qui ont les yeux bleus ? »

Il dit :

— Alors, tu te figures qu’il suffit de venir me voir ? Je ne veux rien faire maintenant. L’année prochaine, tu auras vingt et un ans, tu seras libre de tes actions.

Il devait être un peu plus de trois heures. Le soleil, à leur gauche, au-dessus des coteaux du Rhône, semblait fondre l’azur d’un ciel bleu et, répandu sur les champs selon sa masse, les saisissait comme s’il eût voulu tout assommer.

Elle dit :

— Grand-père, j’ai chaud.

Il répondit :

— Si tu as chaud, il faut encore marcher. Plus loin, il y a de l’ombre. J’ai à te causer, je te causerai une fois assis.

C’était une promenade ordinaire, comme plusieurs fois elle en avait faites en compagnie de son grand-père, au temps des vacances, alors qu’elle y mêlait un mot de jeune fille et qu’il suffisait à leur vie de poser une pensée sur la branche voisine. Puis le chemin suivait le contour d’un pré, dévallait et, s’abandonnant à la pente comme un obscur chemin de campagne, aboutissait, plein d’une herbe charmante, à quelque ruisseau d’en bas qui le traversait librement. L’ombre y était vivante et vous prenait aux tempes comme le souffle même du vallon.

Basile dit :

— Voilà.

Puis il toucha l’herbe avec sa main.

— Il faut y prendre garde. Bien, tu peux t’asseoir. Je craignais que l’herbe ne soit humide.

Ils mirent le plus de temps possible, employèrent un peu de leur attention à bien placer leurs jambes, mais pour Marie, elle se donna une sorte de demi-position qui laissait à son esprit de quoi s’occuper au besoin. Ensuite, Basile essuya la coiffe de son chapeau, remit son mouchoir et se tut fortement avant toute parole. Puis, sans la regarder, il dit :

— Ta mère habite à Lyon, 22, rue Victor-Hugo.

Elle s’aperçut alors qu’elle était mal assise, mais, plutôt que de remuer un doigt, elle eût laissé l’un après l’autre chaque caillou lui entrer dans la peau par la pointe.

— Ta mère n’est pas morte, comme nous te l’avions toujours dit. Ta mère t’a quittée quand tu étais toute petite et t’a laissée à notre charge. Tu ne l’as jamais connue parce que nous avons toujours cru qu’elle ne méritait pas de te connaître. Aujourd’hui, vous êtes au même point toutes les deux. C’est pourquoi j’ai voulu savoir son adresse. Je me suis adressé à une agence. Elle se fait appeler Madame Desvignes. Tu vois que tu avais de qui tenir. Quant à nous, nous avons pris la responsabilité de t’élever et voilà où ça nous a conduits.

Il se tut, puis il ajouta :

— Tu ne me réponds pas. Maintenant, je te dirai comment j’ai su ce que tu étais allée faire à Paris. Moi, j’y suis allé, à Paris. On apprend quelque chose à tout âge. Ta grand’mère disait : « Oui, oui, ! C’est comme ça qu’il faut faire. Ne la préviens pas. » Moi, ce n’était pas ça qui me poussait. J’étais content de te faire une surprise. J’avais apporté une belle dinde dans mon panier. C’est ta grand’mère qui l’avait vidée. Je t’assure qu’on n’en aurait pas trouvé une pareille dans toute la campagne. Je voulais l’offrir à ta maîtresse. Ce n’est pas pour le cadeau, c’est pour l’attention. Ah ! je suis arrivé ! Je me suis fait conduire dans ta rue. J’ai trouvé ton hôtel. Je me suis dit d’abord : « Il y a quelque chose que je ne m’explique pas. » J’ai payé le cocher et je te promets que je suis resté longtemps avant d’entrer. À la fin, j’ai pensé : « Tout de même, il faut aller voir. » La patronne de l’hôtel m’a tout expliqué. Elle m’a dit ce que c’était que Madame Crouzat, elle m’a dit aussi ce que c’était que Monsieur Crouzat. Je lui ai même demandé si vous aviez une bonne conduite. Il paraît qu’il n’y a rien à dire. C’est vrai qu’à Paris ils sont habitués à en voir de toutes les couleurs. Mais, sur le moment, si je l’avais trouvé, lui, ton Crouzat, je l’aurais emmené à un sergent de ville. Et puis, qu’est-ce qui en serait résulté ? Je suis parti, avec mon panier à mon bras. Je devais avoir un drôle d’air. Tiens ! tu m’as rendu ridicule. Après ça, j’ai dîné dans un petit restaurant du côté de la gare. J’avais même emporté de l’argent pour t’en donner. Ensuite, j’ai attendu l’heure. Je n’ai pas voulu garder ma dinde. Je te promets que je ne risquais pas de te la laisser. J’ai pris une petite rue, j’ai posé mon panier sur le trottoir et je suis parti. Quelqu’un l’aura bien emporté. Tant mieux si c’est des pauvres ! Je pensais : « C’est triste, il ne me reste plus que ça : faire du bien aux autres ! » Mais toi, il faudra que tu m’expliques. Comment l’as-tu connu ? Ah ! tu peux dire que vous m’avez menti ! Je pense aux lettres que vous me faisiez écrire pour me décider à t’envoyer là-bas. Je ne peux pas m’expliquer ça, moi je ne sais pas comment on s’y prend pour mal faire. Enfin, garde ça pour toi. Tu comprends à présent pourquoi je n’ai pas répondu à tes trois dernières lettres. C’est parce que tu ne le méritais pas. Je les ai toutes lues, je voulais savoir jusqu’où tu étais capable d’aller. Je ne les ai pas montrées à ta grand’mère. Tiens, je les porte encore toutes les trois dans ma poche. Ah ! ta grand’mère a bien changé. Elle dit qu’elle s’en doutait, mais ça lui a donné un coup tout de même. Moi, ça aurait été dans le temps, je t’aurais fait ramener par les gendarmes. Je voulais te montrer la porte si tu étais revenue. Enfin, je ne l’ai pas fait, je t’accompagne encore jusqu’ici, mais je ne m’en vanterai à personne. Et à présent, dis-moi ce que tu veux, ce que tu es venue faire.

Elle se trouvait vraiment malheureuse et sans défense depuis huit jours qu’on lui reprochait sa vie même, comme si elle avait fait autre chose que de la porter. Elle se sentait pourtant logique et vertueuse, puisqu’elle n’avait mal en aucun endroit.

Dans ce sentier, assise comme elle était, à droite de son grand-père, elle ne pouvait pas cacher sa face entre ses mains et la garder pour elle. Elle eût voulu la mettre à l’abri, simplement comme un objet auquel on tient. Alors elle portait sa tête sur ses épaules et ce n’était pas assez pour avoir raison.

Il dit :

— Tu vois bien que tu n’as plus de cœur, tu ne pleures même pas.

Elle recevait cela, donnait un petit coup de la nuque et ne pouvait pas chasser les paroles.

— Mais parle donc ! Tu es toujours aussi entêtée. Dans le temps, je croyais que c’était par timidité. Et puis, après tout, parle si tu veux. Je sais trop bien ce que tu pourrais me dire : encore des mensonges !

Il abaissa sa tête, posa son regard sur la première touffe d’herbe qui lui vint, mit à part ses principaux souvenirs pour les oublier et, dur, séparé, âgé de soixante-dix ans, vécut pour lui-même une vie intérieure dont, en sa qualité de grand-père, il avait depuis longtemps perdu l’habitude. Il remâchait ce qui lui restait d’un besoin de ne pas mourir encore, goûtait à cela, le tournait, le retournait et sentait l’amertume lui couler jusqu’au fond. Il dit :

— Autrefois, étant plus jeune, j’aurais pu quelque chose. Maintenant, je n’ai plus rien à faire que de me conserver sur terre encore quelque temps.

Elle existait à côté de lui, reposait sur l’herbe et voyait sa poitrine se soulever et s’abaisser dans les mouvements de la respiration. Elle n’avait pas d’autre pensée, comprenait seulement qu’elle était vivante, que le jour l’entourait, qu’on lui reprochait ses actions et, pour l’instant, elle en avait honte, par obéissance.

Puis, il y eut la suite. Basile tira sa montre :

— Si tu ne veux pas avoir à marcher trop vite, il faut te lever. Je vais t’accompagner du côté de la gare. Nous y serons à temps.

Lorsqu’elle fut levée, elle resta une seconde droite, ne voulant pas qu’un geste d’elle précédât ceux de son grand-père. Il se secoua comme les vieux qui mettent du temps à changer d’équilibre ; elle attendit la fin et, quittant le dernier arrêt, partit avec lui sans qu’un mouvement de jeunesse indiquât qu’elle fit autre chose que le suivre. Ce jour-là, elle eut tout à fait l’allure d’une demoiselle de compagnie. Il dit :

— À présent, la fraîcheur vient. Tu t’es reposée. Tu n’auras pas de mal à aller jusqu’au bout. Elle fit :

— Oui, grand-père.

Il la quitta assez loin de la gare, il ne voulut rien changer pour elle.

— Il faut que je sois rentré vers les six heures, parce que ta grand’mère se demanderait ce que je peux faire. Tu vois, la gare est dans le bas.

— Oui, à présent je me reconnais.

Il ne l’embrassa même pas, il s’arrêta un peu, puis dit :

— Va-t-en toute seule.

Il ajouta :

— Si parfois tu avais besoin d’argent, tu peux m’écrire. Seulement, fais mettre l’adresse par une autre personne. Ta grand’mère reconnaîtrait ton écriture et ouvrirait la lettre.


Amélie s’écria :

— Tu es revenue, tu t’es contentée, j’en étais sûre. Je t’ai préparé à dîner.

Marie prit confiance. Ce fut très étonnant, elle répondit :

— Il n’a pas voulu me recevoir. Il m’a dit que j’avais encore maman et qu’elle habitait Lyon.

— Tiens, elle habite Lyon ! C’est drôle qu’on ne l’ait jamais rencontrée. Savoir si elle a encore son capitaine ? Au fait, tu ne sais pas, toi. Elle avait quitté ton père pour aller avec un capitaine.

Elle circulait d’ailleurs par l’appartement et elle alla à la cuisine ; c’était un bifteck, la porte était ouverte, elle parlait en le faisant cuire.

— Espèce de vieux paysan ! Ah ! ils sont tous les mêmes ! Quand on sort de leur vieille routine… Moi, je ne t’y ai jamais encouragée. Mais, après tout, ça ne t’a pas enlevé le morceau. Tu ne les connaissais pas, tu les connaîtras. Par exemple, je n’ai jamais voulu te parler de ta mère. Je me suis dit : « Ça n’est pas mon affaire, ça les regarde. » Elle ne valait pas cher : elle a quitté mon frère. Enfin, c’est ta mère. En tout cas, tu ne vas pas faire ta gnangnan. Il faut manger. Quand on a voyagé on a faim.

Elle la servit. Marie tâtait de sa fourchette et de son couteau la viande, ayant fait de sa pensée deux parts, l’une qui restait dans sa tête comme une réserve et l’autre qui, d’instant en instant, s’en détachait, comme ces jets de vapeur qui lancent la machine à chaque coup.

— Eh bien voilà, tu as tout mangé. Tais-toi, grosse bête, moi je suis ta tante. Comme ça, tu n’es pas en peine, tu sauras toujours où aller. Moi j’en ai vu bien d’autres.

Marie se tint un peu à sa tante. Sur le midi et sur le soir, elle mangeait à table, sans autre idée qu’être assise et participer bonnement à l’heure avant qu’elle n’eût passé. Parfois on lui parlait, elle répondait : oui ; d’autres fois elle répondait : non, prenant assez de goût aux choses pour en faire un choix. André Couvert riait et mangeait ce qui eût pu rester dans les plats. Amélie s’asseyait à droite, s’asseyait à gauche et ne connaissait rien autre dans la vie que le sentiment de la connaître dans les coins.

Marie disait :

— Je n’ose pas. Ça me fera drôle de la voir.

Amélie répondit :

— On peut dire que tu n’es pas curieuse. Moi, à ta place, je voudrais savoir comment elle me recevra. C’était une belle femme, dans le temps.

— J’ai peur de trouver quelqu’un avec elle.

— Cette idée ! Eh bien, tu le verras. Par exemple, écris-lui. On ne va pas chez le monde sans les prévenir.

Elle écrivit :

« Maman,

« J’ai de la peine.

« Marie. »

Elle ajouta son adresse.

— Est-ce que ça va de cette façon ? demanda-t-elle.

— Mais oui, ça va bien. Tu ne veux pas te mettre à lui faire une déclaration !


Elle fut invitée à déjeuner.

Elle arriva vers onze heures. Une femme en peignoir blanc, chargée de cheveux qui, attachés au-dessus de la nuque, tiraient sa tête en arrière, une femme d’environ trente-cinq ans vint ouvrir, montrant deux larges yeux bleus qui vivaient sans détour à la façon des enfants. Marie fut prise par les deux mains et, sans un geste, entourée d’un souffle chaud qui l’entraîna et qui la fit choir quelques pas plus loin sur un siège bas jusqu’à ce que tout cela s’animât et lui vînt d’un seul coup.

— Oh ! Tiens ! Tiens ! Mets tes deux mains au-dessus de ma hanche. Ne dis pas que je ne t’aime pas. C’est là que bien souvent j’ai posé les miennes. Comprends-tu, ma fille ? Depuis dix-sept ans, tu es attachée à mes flancs. Ta main est chaude, mon enfant. Ta main est chaude…

Puis ce fut la mère qui cacha sa tête, la fille repliait ses deux bras.

— Oh ! Je sens tes seins ! Tu as grandi, Marie. Laisse-moi dire : J’aimerais que loin de moi tu n’aies pas été heureuse. C’est fou. Va, il n’y a pas que toi qui aies changé. Dans les premiers temps, j’inventais des mensonges. Tu ne m’avais pas assez laissé de souvenirs. Je disais : « J’avais une petite fille. Elle est morte, Madame. » Ça ne te fait rien que j’aie dit que tu étais morte ? Et puis quand tu te cognais, tu disais : Maman, me suis fait mal là. Mais, dis, ça n’était pas vrai, tu ne te faisais pas mal, tu voulais seulement que je t’embrasse. Je veux que tu ne te sois jamais fait mal quand j’étais auprès de toi. Tu n’étais pas une enfant comme les autres. Tu disais : Maman, j’ai soixante-dix dents.

Ensuite, elle se dégagea, repoussa Marie des deux bras, la secoua, la tira, la campa et la prit droit à la face avec deux yeux et un roulement de la nuque comme lorsqu’on boit.

— Recule-toi. Je te vois maintenant. Es-tu belle ? Oui, je veux que tu sois belle. C’est moi qui t’ai faite, c’est eux qui m’ont chassée de toi. Lui, il me battait. Ses femmes l’accompagnaient jusque sur mon palier. Je les entendais s’embrasser à travers la porte. Je ne sais pas si c’est vrai : C’est vrai, aujourd’hui. Ah ! j’ai souffert. Ton grand-père est dur. Dis-moi que ton grand-père est dur.

— Oui, maman.

— Ta voix est douce, ma fille. Il faut qu’elle soit plus douce pour moi que pour les autres. Parle-moi encore. As-tu eu des amants ?

— Oui, maman.

— Tu m’as écrit : J’ai de la peine. J’en étais sûre. Je me disais : Voici qu’elle a vingt ans, et elle aura de la peine. Comment la préserveront-ils, là-bas ? Ah ! tu ne sais pas encore ce qu’est une mère. Mais je suis jalouse. J’étais sûre que tu aurais des amants loin de moi. Ah ! ils ont voulu t’élever. Ça ne leur a pas porté bonheur. Tu as eu des amants sur les yeux, sur la bouche, sur la gorge. Moi, je t’embrasserai partout. Et maintenant, dis : Maman ! Ne dis rien que ça. Allons, parle :

— Ma-man…

— J’ai tout vu tout de suite. Tais-toi. Il y a du velours sur les jeunes filles. Ça se flatte avec trois doigts. Les hommes, ils appuient trop, ils ont les dents lourdes derrière leurs lèvres. J’ai tout deviné sur tes joues. Je t’assure, une fois qu’ils vous ont touchées, ma fille, on en porte comme une cicatrice. Tu n’étais pas faite pour eux, tu étais faite pour moi. Si tu savais comme je les déteste !

Puis il y eut un silence et deux grands yeux bleus où passaient des images. Et la violence…

— Que je te voie ! Que je te voie ! Mais comment ferai-je donc pour mieux te voir ? Tu as des yeux… Tiens ! je ne sais pas si tes yeux me plaisent. C’est drôle : je te connaissais et pourtant j’ai encore à t’apprendre. Il me semble que je ne t’ai pas faite avec ces yeux-là. Tu regardais davantage. Les autres yeux avaient plus de prunelle. Ah ! tu es bien heureuse d’être jeune. Mais dis-moi, moi, comment me trouves-tu ? J’ai quarante ans, n’oublie pas.

— Tu es belle, maman.

— Tiens, touche mes seins. Ils sont fermes, trouves-tu ? J’ai les hanches minces et pourtant j’ai eu un enfant. Il n’y a que la figure. Mets ton doigt là, frotte un peu. Vois-tu, on sent la peau. Remonte ton doigt. Je mets de la poudre de riz, seulement il faut savoir la mettre. Je t’apprendrai. On me donne trente ans. Es-tu fière de ta mère ? Tu sais, je ne suis pas seule, je vis avec un négociant. Le jour, il est à ses affaires, le soir nous sortons ; nous allons au théâtre. Nous sommes allés à Paris pour l’exposition. Il y a sept ans que nous sommes ensemble. Me trouves-tu bien installée ? Il y a une bonne, tu sais. Ah ! je ne dis pas que je n’aie pas connu des mauvais moments. Mais avec celui-là, ça a l’air de vouloir marcher. Je ne lui ai jamais parlé de toi. Les hommes n’aiment pas qu’on ait une fille. Mais toi, tu ne dis rien. Je suis étonnée. Tu serais morte qu’ils ne m’auraient même pas prévenue. Enfin, je m’en tenais à cela : S’ils n’ont pas besoin de mon consentement pour qu’on l’enterre, ils auront toujours besoin de mon consentement pour qu’elle se marie. Mais, voyons, ma petite fille, parle. Tu avais un but quand tu es venue. Dis-moi, qu’est-ce qu’il y a ? Ton grand-père a appris que tu avais un… enfin, ce que tu m’as dit il y a un moment ?

— Mais, maman, je viens de Paris. J’ai passé un an à Paris.

— Toute seule.

— Non. Avec un homme.

— Et ton grand-père t’a laissée partir ? Tu ne me feras jamais croire que s’il t’avait aimée il t’aurait laissé partir.

— Maman, c’est moi qui ai voulu partir. Je lui ai dit que j’allais comme demoiselle de compagnie, il l’a cru.

— Il est bête.

— Je suis allée le voir voilà quatre jours. Il m’a mise à la porte.

— Il est dur.

— Oui, et puis il m’a dit qu’il était venu à Paris et qu’il avait tout appris. Il n’est même pas monté me voir.

— Il est sournois. Tu crois peut-être que moi je ne serais pas montée pour te faire une scène ! C’est d’autant plus de sa faute. C’est bien fait, ça lui apprendra. Tu as bien fait, Marie. Viens déjeuner. Ne t’étonne pas… Attends, j’oubliais. Comment es-tu ici ? Lui, il t’a lâchée, tu es revenue de Paris ?

— Mais non, maman, il est étudiant. Il est chez ses parents, en vacances.

— Étudiant ! Tu aurais tout de même bien pu te faire épouser.

— Oui, je voulais encore te demander : Tu es chez quelqu’un à Lyon ?

— Je suis chez ma tante Amélie, maman, et chez mon oncle André.

— Cette pauvre Amélie ! oui, elle est mariée. C’était encore elle la meilleure, va. Il n’y a rien de tel que les femmes qui ont connu la vie. Allons, viens déjeuner. Je vais te prendre la taille. Tu as la taille fine, coquine.

Le repas fut clair, dans une salle à manger à rideaux blancs, à nappe rouge, à assiettes bleues, qui contenait un buffet de bois tacheté à deux étages, à portes pleines, bizarres et gonflées, dont les serrures avaient la forme d’un oiseau. Les clés étaient dorées. Les pieds de la table imitaient des jambes de cheval. Les chaises sentaient la présence d’une femme avec leur dossier haut, leur siège en paille coloriée, bas, large, et qu’on eût pu appeler un siège à grosses fesses. Elles s’assirent. Sur la cheminée, un portrait d’homme.

— Tu vois, dit la mère. C’est lui. Il n’a pas trop mauvaise figure.

Puis la servante aux bras luisants : on eût dit que, trop active, sa cuisine étant frottée, n’ayant plus rien à faire, elle avait frotté ses deux bras.

— C’est comme ça que je les aime : solides et pas belles.

Marie fut heureuse de tout cela : une mère en peignoir blanc qui, parmi des choses élégantes, se tenait avec naturel et les touchait aussi simplement que l’on touche un point de son corps. Elle parlait des bonnes avec sang-froid et en connaissait l’usage comme on connaît l’usage d’un objet. Et Marie se trouva bien fière d’être sa fille. Et si quelqu’un l’eût vue à cette table, celui-là eût compris qu’elle n’était pas une simple Marie Donadieu comme on eût pu se l’imaginer.

Elles mangèrent des choses au vinaigre, des œufs à la coque servis dans une serviette pliée. Marie ne connaissait pas cela.

Elle dit :

— Ça n’est pas bête, ça les empêche de refroidir. Je n’y aurais pas pensé.

— Dame, ma pauvre enfant, ce n’est pas chez ton grand-père que tu aurais appris à devenir maîtresse de maison.

Ensuite ce fut un petit morceau de blanc de poulet, ensuite on vit apparaître des gâteaux : des grands, des petits, des à la crême, des à la confiture, des babas.

— Je me suis rappelée que tu aimais les gâteaux.

Puis de la crême au chocolat, de la compote, des biscuits, des pêches, des prunes, des raisins. Il n’y eut pas de fromage.

— Je m’en aperçois maintenant, dit la mère, je t’ai absolument fait un dîner d’enfant. Je te dirais même plus, il ne m’est pas venu à l’esprit que je pourrais te donner autre chose que ce que je t’ai donné. À propos, est-ce que tu fumes ? Bah ! tu pourrais fumer. Ça ne déplaît pas aux hommes.

Elles mangeaient avec goût, se servaient d’une petite cuiller et la tournaient sans façon entre leurs doigts.

— Sais-tu ce que j’aime par-dessus tout ? Ce que j’aime par-dessus tout, c’est mon confort. J’ai du bordeaux à la cave. Je n’ai pas pensé d’en faire monter. Veux-tu en boire ? La bonne ira.

— Mais non, maman.

— Hein ! c’est drôle de se retrouver comme ça après si longtemps et de s’appeler : ma fille… maman… Tu prendras ton café et ensuite tu prendras un peu de liqueur.

Et, vers la fin, comme elles étaient bien assises et qu’un bon souvenir, celui du repas, les unissait comme deux amies :

— Raconte-moi tes amours, dit la mère.

— Mais oui, j’ai eu des amours.

Eh bien, raconte-les moi ! C’est vrai que je veux être ta mère, mais je veux aussi être ta camarade.

— Eh bien, maman, c’est toujours drôle : j’ai deux amants.

— Mâtine !

— Seulement je ne les ai pas eus en même temps.

— Comme tu y vas, toi ! Je m’en doute que tu as eu tes deux amants chacun son tour.

— Maman, c’est que c’est bien triste.

— Vas-y tout de même.

— Maman, il y en a un qui s’appelle Jean Bousset et il est ingénieur.

— J’ai connu des Bousset : c’étaient de gros fabricants de soie, si c’est un de ceux-là, bigre !

— Je ne sais pas : ils sont peut-être parents. Mais ce n’est pas avec lui que je suis partie de chez mon grand-père, c’est avec son ami, avec Raphaël, quoi ! C’est là que j’ai dit que j’allais comme demoiselle de compagnie.

— Espèce de petit bout de femme ! Je t’ai connue pas plus haute que ma botte et maintenant ça vous a des idées… Tu n’es pas bête, sais-tu, tu feras ton chemin.

— Enfin, maman, je l’ai connu. C’était l’ami de Raphaël. Il avait des petites manières. Il venait souvent nous voir et il causait avec moi. Le premier jour, j’ai tout de suite compris ce qu’il disait. Je comprenais bien mieux que Raphaël. Alors, on en est reconnaissante. Il me regardait, on était comme le frère et la sœur. On se serait promené tous deux sans que personne y trouve à redire. Et puis Raphaël est parti en vacances, je suis restée seule à Paris pendant un mois. Nous nous sommes vus tous les jours. Raphaël l’avait permis, c’est même lui qui m’y avait poussée. Il me disait : « Vous avez les yeux comme ceci, vous avez le cœur comme cela. » C’était bien vrai. Et, à la fin, ça aurait été vrai, rien que parce qu’il l’avait dit. Le reste a eu lieu par la suite et m’a fait tellement de bien que je n’ai pas pu m’en passer. On savait toujours ce qu’il pensait et comme il pensait beaucoup plus que moi, jamais je ne désirais autre chose. Nous avons vécu dix jours ensemble comme mari et femme. Le dixième jour, Raphaël est venu me chercher. Je ne sais pas ce qui m’a prise. Je suis partie avec lui parce que c’était le plus ancien. Pauvre petit, ça lui a fait bien de la peine.

— Marie, tu viens de dire quelque chose de très intelligent. Tu as dit : « Et comme il pensait beaucoup plus que moi, jamais je ne désirais autre chose. » Peut-être d’ailleurs n’est-ce pas bien exprimé, mais c’est là le secret du mariage et tu vas voir que tout en découle. Comment la vie t’apparaissait-elle auprès de lui ?

— Maman, auprès de lui la vie m’apparaissait toute simple. La nuit, nous étions l’un à l’autre, sans que cela eût l’air d’être un roman. Il disait que je lui venais de très loin et qu’il m’avait toujours connue. Le jour, je m’occupais de la chambre, je faisais la cuisine, je remarquais les heures, maman. Il rentrait. Le temps avait été ce qu’il devait être et si Jean avait dit un mot, ce mot aurait été juste.

— C’est cela, mon enfant, c’est cela. Et auprès de l’autre, n’est-ce pas, tu pensais : Il m’oblige à travailler, j’ai des mains de cuisinière, l’heure passe, voici un jour de ma vie où je n’ai pas eu d’aventures. Et tu le craignais. Je ne sais pas s’il te battait, mais tu as été malheureuse et, bien volontiers, dans ton besoin de chercher des faits et des raisons positives, tu aurais dit : Il a l’habitude de me donner des coups.

— Oh ! oui, maman. Oh ! oui !

— C’est que, tu sais : en amour je m’y connais mieux que toi. Maintenant, parle-moi de tes autres amants.

— Mes autres amants, maman !

— Voyons, tu ne peux pas dire que tu es une femme si tu n’as eu que deux amants.

— Eh bien, oui ! J’ai eu des amants qui, comme lui, étaient étudiants. Je me figurais alors que j’allais apprendre ce qu’était un étudiant. Tu es maman. Nous raisonnons ces choses-là. Il me semble que ce soit mon intelligence et non pas ma vie que je doive te montrer. Nous sommes ici. Nous parlons d’égale à égale. Il ne me semble pas que tu sois maman et que tu aies des droits sur moi. Je ne l’aurais pas cru. J’avais peur d’être intimidée en face de toi.

— Mais c’est cela qu’il faut. Continue, continue. Tu m’intéresses. C’est bon de parler comme ça après le repas. On a envie de tout se dire. Moi, mes amies, je les invite toujours à déjeuner. On comprend mieux.

— Je continue, maman. Ça n’a aucun rapport. Mais tu ne sais pas, depuis que j’ai quitté mon petit Jean, à quoi je pense ? C’est bête. Eh bien, quand une porte s’ouvre, j’espère que c’est lui qui va entrer. J’ai passé trois jours à la fenêtre de ma tante pour le voir venir. Je suis contente lorsque je vois un rassemblement, parce que je pense : « Il y a un petit nombre d’hommes sur la terre, voici une foule assemblée, j’ai quelques chances de le trouver au milieu d’elle. » Le tramway s’est arrêté plusieurs fois en venant. Il est monté des personnes. Ce n’étaient que des dames. Je te dis que je le cherche. Il n’est pas un moment où il ne me semble que l’univers entier doive me le donner.

— Mais c’est admirable. Il représente pour toi tout ce qui te manque. Comprends-tu bien ? Attends, ce n’est pas tout. Je t’ai promis des liqueurs après le café. Voilà du kummel. Allons, bois. Tu n’es pas venue ici pour faire ta sucrée. Ton vieux chien de grand-père n’a pas le pareil.

— Maman, je ne sais pas pourquoi tu l’appelles toujours un chien. Il m’a dit que si j’avais besoin d’argent, je n’avais qu’à lui écrire.

— Ah ! par exemple, il t’a dit ça. Il n’a pas à te dire ça. Voilà ce que c’est, je te parle avec confiance, et tu en viens aux injures. Moi, je suis ta mère, m’entends-tu ! J’ai plus de droits sur toi que lui. D’abord, tu n’es pas majeure et c’est moi qui t’enverrai de l’argent. J’en ai, de l’argent. Tu n’auras qu’à m’écrire si tu en désires. Je te le défends. Il serait trop content de dire que je ne suis bonne à rien. Et toi, tu te figures qu’il suffit de me dire ces choses-là. Tiens, viens avec moi dans la pièce à côté. Je vais te donner cent francs tout de suite. Ah ! tu viens me voir. Tu t’imagines qu’il suffit de venir me voir. Je vois ce que c’est : tu me méprises ! Tu as pensé : « Aller la voir pour faire sa connaissance. »

Celle-là non plus ne savait pas se retenir. Ses yeux la précédaient, deux yeux vivants, deux yeux comme habités. L’iris en était pur, étendu, simple comme les paraboles de l’évangile, avec de la vigne, la paix du cœur et du blé ; mais un mal étrange, un débordement intérieur les prenait pour un rien et, d’un seul coup, les noyait sans défense.

La pièce voisine était épaisse, à tentures, à rideaux, à tapis, avec deux fauteuils recouverts de chasubles, un lit de repos sous une sorte de dais, des coussins, des étoffes, des meubles, des vases et, ornant un mur, deux hallebardes entrecroisées. La mère alla droit à un tiroir, en sortit quelque chose et dit :

— Voilà cent francs. Tu vas me faire le plaisir de mettre ça dans ta poche, et immédiatement. Et puis tu ne vas pas avoir l’air niaise. Assise !

Il y eut un silence comme si tous les objets de la chambre se fussent assemblés pour le former ; une odeur en montait, lourde, soutenue.

— Pourquoi n’es-tu pas venue me voir plus tôt, d’abord ? Pourquoi n’es-tu pas venue me voir avant toutes tes histoires ? On t’avait dit que j’étais morte ! Quand on est intelligente, on s’arrange pour tout savoir. Tu as bien appris d’autres choses qui en valaient moins la peine ! Bref, voilà ! Tes amants t’ont lâchée et à présent tu viens trouver ta mère. Moi, je vais te dire ce qui t’attend. D’abord, tu t’es conduite comme une dinde : c’est le mot. Tu as ton type, ton serin, ton… comment que tu l’appelles ? Parle. Vite, comment que tu l’appelles ?

— Ce n’est pas un serin. Et puis, il s’appelle Raphaël.

— C’est ça, défends-le contre ta mère ! Allons, défends-le. Tu en as une tête, encore ! Moi, je suis une femme intelligente. Tu te crois maline parce que tu as eu trois ou quatre amants. Moi, je suis plus intelligente que toi. Tu m’entends, pas de comparaison ! Ah ! je te donnerai ton paquet, moi. Tiens je connais des gens qui ont eu la syphilis. Je dis : la syphilis ! Je t’assure qu’ils se portaient bien et qu’ils ressemblaient à tout le monde. Jusqu’à ce qu’un jour : pan ! dans le nez. Les voilà avec un nez mangé. Un autre jour : pan ! dans les pieds. Et ainsi de suite, et ainsi de suite. Je te promets qu’ils étaient touchés. Ça ne vous lâche pas, jamais ça ne vous lâche. Toi aussi tu es touchée. Tu l’as trompé avec tout le monde. Tu n’as pas fini de le tromper. Tu as connu d’autres hommes, c’est ça ta maladie. Tu ne sais plus qu’un homme, quand on vit auprès de lui, se complète. J’ai eu des amants, moi, je n’hésite pas à te le flanquer au nez. Quand on aime un homme, sa bouche n’est pas une bouche, sa bouche est votre bouche. Sa bouche devient les cent mille bouches que désire votre bouche. Ah ! tu as voulu plaquer celui que tu aimais ! Tu rechercheras tout ce qu’il t’aurait donné. Tu le rechercheras en détail, dans tous ces détails qui te plaisaient. Tu te contenteras d’une chose qui te plaira. Je te dis que tu plaqueras tout le monde. C’est comme ça qu’on commence : un homme que l’on use en un an. Il faut un an pour user un plaisir. Tu admettras que l’amour ne peut pas durer toujours. Sais-tu par quoi tu le remplaceras : Par la curiosité ! Tu diras : Je veux m’agrandir. Ah ! tu t’agrandiras le caractère. Je te promets que tu te l’agrandiras, le caractère ! Ce ne seront pas les hommes qui t’intéresseront : ce sera un détail à ton usage. Pan ! celui-ci a les lèvres rouges. Tu coucheras avec deux lèvres rouges pendant quinze jours. Pan ! celui-là a l’air solide : ce qu’il doit serrer une femme dans ses bras ! Tu coucheras avec deux bras pendant huit jours. Et tu finiras par coucher avec un homme, une fois, par caprice, parce que tu auras remarqué que ses reins ondulaient pendant sa marche. Comprends-tu : Quand tu mettras le pied dans la rue, tu ne sauras jamais où ça peut te conduire.

L’enfant pleurait. Elle ne savait pas bien pourquoi elle pleurait, peut-être simplement parce qu’elle entendait parler fort. Il semblait d’abord que ses larmes n’avaient pas beaucoup de mal et qu’elles coulaient d’elles-mêmes sur sa face, étant grosses et rondes.

— C’est ça, pleure ! Pleure bien. Mais pleure donc encore davantage ! C’est de ma faute, n’est-ce pas ? J’invente tout ; j’ai tout inventé. Mais dis-le donc ! Accuse ta mère.

— Oui, je ne savais pas que tu étais si méchante. Tu fais exprès de me faire de la peine.

— Mais, ma petite fille, je ne suis pas en colère. Pourquoi t’emballes-tu, toi aussi ? Je veux que tu sois heureuse, alors je te préviens. Je ne fais que te prévenir. D’abord je ne l’aime pas, ton Raphaël. C’est lui qui t’a enlevée à moi. Mais tu as eu grand tort de quitter l’autre. Je ne sais pas comment cela se passera. Tu lui as donné le temps de réfléchir. Tu as laissé à un homme le temps de réfléchir !

— Moi, j’étais venue exprès te voir parce que j’étais triste. Je me disais : « Il y a maman, il y a encore ma petite maman. » Moi, je suis une petite sotte. La vie me fait peur, maintenant. Je suis une femme : quand je n’aime rien, je ne suis rien. Voilà : que faut-il faire ? Ma vie est-elle plus forte que la vie ? Comment faut-il que je m’y prenne pour arriver au bonheur ?

Et elle boudait encore, assise, cachée, et gardait ses deux yeux bleus pour elle.

— Approche tout près de moi, ma petite fille. Là, comme ça, pour que je te flatte. Tes deux petites joues blanches… Je les aime bien, tu as une jolie peau. La méchante qui a fait embrasser tout ça par les petits hommes. Tu les aimais donc bien ! Ils n’ont pas dû s’embêter avec toi. Tu aimes bien être flattée. Je vois cela : tu fermes les yeux comme un petit lapin. Tu es mon petit lapin.

— Je t’aime bien. Tu es une bonne petite mère, maman.

— Comme on les prend par les caresses ! Si tu n’étais pas si lourde, je t’assoirais sur mes genoux. Et, à présent, que je te parle du bonheur ! J’ai beaucoup pensé au bonheur, dans ma vie. Tu ne sais pas à quoi je me suis arrêtée ? J’ai tout découvert dans un village où j’étais allée passer la belle saison. Il y avait là deux vieillards. Suis-moi, mon petit lapin. C’étaient d’anciens charpentiers : ils avaient amassé jour par jour, sans s’interrompre, une quarantaine de mille francs. Ils se levaient, le matin ; l’homme se promenait dans la campagne, la canne à la main. Ce n’est pas à cause de cela qu’ils étaient heureux, ce n’est pas du tout parce qu’ils étaient arrivés à leur but. La vérité, c’est qu’ils avaient toujours été heureux. Leur vie comprenait la respiration, la nourriture, la promenade, le sommeil, la réponse à la question que l’on pose. Vois-tu, Marie, ils avaient découvert une vérité et ils se tenaient à elle. À aucun prix, n’agrandis la vérité que tu auras découverte. Je les voyais le soir, l’un auprès de l’autre, sur une chaise. Ils recevaient ce qui vient : un mouvement de l’air, la satisfaction d’après dîner. Les bruits intérieurs de leur corps leur semblaient une chose divine. Ah ! j’ai beaucoup réfléchi, va ! Il y a des gens qui s’étonnent que j’aie tant d’idées. Moi, j’ai trop agrandi mes vérités. Mais, pour en revenir à ces deux-là, lorsqu’ils voyaient un passant, ils le jugeaient avant de le connaître. Il n’y a pas de bonheur si l’on ne condamne pas les autres. Le bonheur, c’est de marcher tout droit, entre deux œillères et de peser à chaque pas. Tiens, ton grand-père est un homme heureux. Beaucoup de gens ne le croiraient pas ou diraient : « Peut-être, s’il n’avait pas eu sa fille et sa petite-fille. » Moi, je dis plus. Je dis : C’est à cause de cela qu’il est heureux. La preuve, c’est qu’il nous a condamnées. Ah ! comme il se sent ! Il se sent en entier. Voilà pourquoi je lui en veux. Je lui ai fourni l’occasion de son bonheur et il a fait son bonheur contre moi. Mais toi, tu avais découvert ton bonheur. Tu as connu pendant quelques jours des vérités suffisantes. Tu aurais dû t’enfermer avec elles. Oui, je sais, parfois ça ne va pas. Alors, appuie un peu, fais entrer la vérité tout entière dans la matière vivante. Ah ! je vois très bien ce que tu es venue faire. Tu n’as plus que moi. Je vois, tu bois mes paroles. Tu es venue à la source en pensant : Si la source aussi allait me manquer ! Et il faut que je te manque, mon enfant. Retourne auprès de ton petit Jean. Prends-le. Dis-lui : « Je ne suis pas encore si loin de toi, que je ne puisse revenir en arrière. » Je t’ai dit ce qui t’arriverait si tu restais auprès de l’autre. Je te l’ai dit méchamment, et cela valait mieux. Moi, tu as vu, je ne puis rien. Je ne t’ai pas parlé comme une mère, je t’ai parlé comme une femme. Pendant dix-sept ans, tu m’as manqué. Je ne sais plus être mère, aujourd’hui. Ne dis pas : « Voici la mauvaise mère qui chasse les siens. » Tu n’es plus les miens. Ah ! il faut des bien longs apprentissages pour faire entrer les autres en soi ! Voyons, ne sois pas triste. Je t’ai dit ce qu’il fallait faire. Allons, ma petite fille. Attends. Je vais te payer une belle robe et une robe qui t’ira. Je m’y connais. Jamais tu n’auras été si belle. Viens, lève-toi, nous irons dans de beaux magasins. Et si tu es bien sage, peut-être que je t’achèterai encore autre chose. Non, reste assise. Moi, je vais aller m’habiller. À propos, je n’ai même pas pensé à te demander ton nom.

— Je m’appelle Madame Crouzat.

— C’est un drôle de nom, et tu demeures ?…

— Chez Madame Amélie Couvert, avenue de Saxe, n° 191.

— Attends, je vais le mettre en écrit. Tu me préviendras quand tu viendras me voir. Tu comprends pourquoi il faut que tu me préviennes. Quand repartiras-tu à Paris ?

— À la fin des vacances, au mois d’octobre.

— Tu me donneras ton adresse. On s’écrira. Ce sera gentil.