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Eugène Fasquelle (p. 1-28).
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I



La grand’mère appela :

— Viens donc voir comme elle est jolie.

Le grand-père se chauffait dans la salle à manger. Il se leva et répondit :

— Je vais poser mes sabots, parce que je serais dans le cas de la réveiller.

Elle s’était d’ailleurs découverte en dormant. La grand’mère dit :

— J’ai bien fait de regarder. Ces pauvres petits, c’est si vite enrhumé !

On lui avait donné un mouton parce qu’elle pleurait. Comme elle en faisait balancer la tête articulée, il sortit une sorte de musique. Elle s’écria :

— Hi, mémère, il fait : hon !

Et bientôt après elle tomba tout d’un coup, au milieu d’un geste commencé. Son bras était tendu. Le mouton dormait sur le flanc.

Elle s’appelait Marie, elle s’appelait encore Louise, mais on l’appelait surtout Zizette. Elle avait bien l’air, dans ce petit lit, d’un diminutif. Le grand-père n’y put tenir : il se pencha, approcha sa figure et risqua ses deux lèvres. La grand’mère en eut un sursaut :

— Finis donc !

Il se mit à rire et dit à son tour :

— Pourvu que je ne la réveille pas, quand je vais me mettre à ronfler.

Elle haussa les épaules :

— Tu es donc aussi enfant qu’elle. Que ça ne t’empêche pas de te coucher. Elle aura plus vite fait de prendre l’habitude que toi de la quitter.

Ils se couchaient paisiblement : depuis trente ans, leurs gestes étaient les mêmes. Il quittait d’un coup son paletot et son gilet et, comme il ne portait pas de bretelles, sa femme avait tout juste le temps de dire :

— Tu es donc déjà au lit ?

Il avait fait deux grandes imprudences dans sa vie : il s’était marié à vingt ans parce qu’il avait le sang comme ça. Il avait choisi Alexandrine qui avait dix-sept ans, était bonne chez son père, le père Bourdon, et il cassa tout, au risque de suivre une folie. La seconde imprudence était autre : il acheta la maison délabrée d’un vieux rentier, la paya son prix, d’ailleurs, mais le jardin l’avait tenté. Il fit abattre et construisit une espèce de chalet à un étage sur lequel les maçons, les charpentiers et les plâtriers vécurent pendant dix-huit mois. Ce sont toujours les mêmes qui font bâtir. On disait dans le village :

— Basile Bourdon ne saura jamais se retenir.

Il était bien au lit, ayant marché toute la journée dans les champs. Chaque soir, il quittait ses gros souliers jaunes, reposait ses pieds dans des sabots et penchait la tête au coin du feu. La grand’mère demandait :

— À quoi que tu penses, Basile ?

Il répondait :

— Oh ! rien, je rumine.

Il aimait beaucoup le lit et, pendant un instant, s’y abandonnait aux grandes réflexions. La chaleur de la plume le couvait, se posait aux mauvaises places, puis gagnait insensiblement sa tête où le sommeil était chaud. Car, à cinquante ans, il fait bon lorsqu’on donne sa part au repos. Il remontait fort loin, parfois.

Ayant eu cinq filles, il avait perdu beaucoup d’assurance. La surveillance absolue qu’on ne peut exercer sur les virginités, le voisinage de la ville de Lyon, où cinq cent mille habitants sont une passion possible et tous ces silences des jeunes filles de dix-huit ans lui faisaient sentir que dans la vie des femmes il y a un visiteur auquel on ne s’attend pas. Il eut toujours peur de ne pas montrer assez de fermeté. Les deux aînées épousèrent deux employés. La troisième épousa un maître d’hôtel, dans un chef-lieu du canton, et bientôt commençait une histoire. Trois ans après son mariage elle accoucha d’un garçon. Un an plus tard, le grand-père s’aperçut que celui-ci ressemblait trait pour trait au valet de chambre de l’hôtel. Il y eut d’assez longs combats dans sa tête et il ne sut jamais s’il devait aimer l’enfant. Des deux autres filles, Jeanne, la dernière, n’avait que treize ans. Adrienne, sa sœur, était belle. Ses cheveux châtains, qu’elle séparait par le milieu, gonflaient à ses tempes et l’expression de son visage aboutissait à ses yeux d’où s’écoulait sans trêve un regard bleu, large, appuyé. À dix-huit ans, elle épousa du coup Félix Donadieu, contremaître à Lyon, dans une fabrique de soieries. Elle venait souvent les voir. Les premiers temps, il lui passait par la face un frisson, comme si elle présentait son cœur à l’élévation. Et puis la joie des familles casse, soudain le bonheur est déjà sec. Félix, un beau jour, découcha : il n’était que passionné ! Alors la vie commença. Elle accoucha d’une petite fille et la voua au blanc et au bleu. Félix s’échappait, suivait des pentes, roulait, carillonnait à toutes les fêtes. Il buvait avec extravagance, gesticulait, mais ne la battait pas. Il y eut des nuits où il se plaisait à promener sous les fenêtres de sa maison toute la bande, hommes et femmes, en haussant ses chansons. Les lendemains en étaient parfois singuliers. Il rentrait le soir, vers sept heures, ayant travaillé, filait droit dans la chambre à coucher, dormait et, le matin, alors qu’elle habillait l’enfant, s’approchait d’elle, les dents serrées, et lâchait ces deux mots : Voilà ! Pardon ! Tout le jour il s’asseyait par terre, posait la tête sur les genoux de sa femme, baisait sa robe à grands transports et pleurait. Il lui disait : « Je t’aime ! J’ai travaillé quand j’allais avec les autres, mais pour toi, Adrienne, je veux rester ici tout le jour. » Il risquait sa place, se pâmait, lui chantait des chansons. Il avait une voix grave et parfaite d’homme à passions. C’est la quatrième année du mariage que la physionomie d’Adrienne changea. Elle eut soudain devant le regard un point fixe qui, dans ses yeux, reflétait une étrange lumière. La dernière fois, elle tomba chez son père, accompagnée de sa fille, resta deux jours pendant lesquels elle arrêtait l’enfant dans les coins, la flattait, se taisait, battait des paupières avec un air de vouloir se souvenir de quelque chose. Elle partit en laissant Zizette que les grands parents désiraient toujours. Elle partit. Son aventure leur revint deux jours plus tard avec Félix qui accourut : elle n’était pas rentrée. Ils ne prononcèrent pas un mot. Basile Bourdon était juste : il avait cinq cases dans son cœur, il y en eut une qui fut mûrée. Félix était sec et pâle. Il avait remué tout Lyon jusqu’à la police et appris qu’elle avait quitté la ville et n’était pas partie seule. Il ne voulut plus rien savoir : Elle pouvait mourir.

Voici pourquoi le grand-père, ce soir de septembre, s’agita si longtemps dans son lit. De bien des choses, il lui restait une matière épaisse que son sang ne pouvait pas dissoudre. Cependant qu’il levait parfois la tête dans la nuit pour entendre un chu-chu fragile, la respiration de l’enfant pour laquelle il eût voulu ouater les murs de sa maison.


Les premiers jours, elle ne s’inquiéta pas. C’était une petite espiègle qui vous lançait deux prunelles et savait où prendre ses mots. Elle eut bien vite résolu la question. Tante Jeanne l’entendit d’abord. Tante Jeanne, qui avait treize ans, savait que sa sœur était partie avec un Monsieur et qu’il n’eût pas fallu. Elle appela :

— Maman, viens donc entendre ce qu’elle dit :

L’enfant riait et chantait :

— Ma maman reviendra…a, ma maman reviendra…a.

La pauvre bonne femme se pencha pour dire :

— Ta maman est morte, ma petite fille.

L’enfant sourit :

— Où que c’est morte, dis, mémère ?

— C’est dans le cimetière, mon petit.

Elle en eut une sorte de gloire auprès de toutes les personnes. Parfois il venait des visiteurs. On causait. Elle se rendait compte que les messieurs et les dames ont de l’importance et, ne pouvant prendre part à la conversation, du moins voulait-elle leur montrer qu’elle était plus qu’elle n’en avait l’air. Elle les tirait par le vêtement et disait tout-à-coup :

— Ma maman est morte. Elle est dans le cimetière.

Une belle enfance commença, pour laquelle Basile et sa femme, à cinquante ans, sentirent qu’ils vieillissaient. Leur sourire s’affinait ; tout au coin des lèvres deux rides vinrent le rejoindre qui, dans les joues lâches, semblaient un peu mouillées. Le grand-père appelait l’enfant rien que pour qu’elle s’approchât de lui. Sa vue devenait un peu basse ; volontiers il eût pris ses lunettes. Il l’eût appelée rien que pour entendre le nom passer par sa bouche. Il la regardait et s’écriait parfois :

— Oh ! cette pauvre petite, cette pauvre petite !

La grand’mère répliquait :

— Toi qui étais plutôt dur avec tes filles. Ah ! on peut le dire que tu le deviens, grand-père !

Il avait un geste du bras comme lorsqu’on risque le tout et disait :

— Mais aussi… la pauvre enfant !

Il se rappelait la mère, se penchait sur la fille, comptait ses cinquante années, interrogeait l’avenir et avait peur de ne pas montrer assez de bonté avant sa fin. Il lui apprit des jeux. Il était régisseur de propriétés, faisait des comptes, surveillait les semailles, marchait à grands coups appuyés dans la terre jaune des champs qu’on laboure. Il réduisit la longueur de ses pas à la mesure de ceux de l’enfant pour l’accompagner des après-midi entières à travers les allées du jardin. Il jouait à cache-cache, se dissimulait derrière un massif de groseillers. Elle l’avait découvert, courait à lui : alors il se dressait soudain et tapait du pied en criant : Paou !

Elle sautait en l’air :

— Encore paou, pépère !

D’autres fois, ils galopaient à travers les chambres de la maison. La grand’mère se fâchait :

— Vous êtes donc toujours sur mes talons. Tu as pourtant assez d’ouvrage. Va donc voir tes hommes.

Il répondait en regardant sa petite-fille :

— Oh ! j’ai travaillé pendant trente ans pour les autres : s’ils ne sont pas contents ! À présent, je veux travailler pour moi.

Elle avait des cheveux blonds serrés, frisant par masses et dont chaque mèche, comme elle, avait envie de danser. Ses pieds vivaient une vie dont elle n’était pas maîtresse, elle les accompagnait de tout cœur et partait en avant. Un jour, on battait à la batteuse dans une des fermes que surveillait Basile. Ils tombèrent au milieu du repas. Pendant qu’il allait visiter la grange, elle resta avec les ouvriers. Il revint et la trouva campée sur la table, debout, ayant bu un verre de vin, et criant à tue-tête : Nom de Dieu ! Hé, pépère : nom de Dieu ! Elle s’amusait tant qu’il ne put gronder personne et éclata de rire en la prenant dans ses bras.

Il résumait tout d’un mot :

— Enfin, ce serait celle d’un autre, il me semble que je l’aimerais quand même.

Il gardait de la vie deux ou trois règles de construction, les appliquait attentivement, croyait connaître les lois du grain et, toujours, opposait aux mouvements enfantins de ses filles une sorte de principe de tenue. Cela s’étendait à des gestes, à des mots, à des soupirs. C’est ainsi que Jeanne, la dernière venue, se tenant à table, mangeait sa soupe avec un bruit d’aspiration. Il entendait ce haa… p ! de deux secondes en deux secondes, eût pu fort bien y plier ses nerfs mais connaissait la nécessité des remontrances :

— Finis ce bruit. Tu es trop gloutonne. On dirait que tu bois ce que tu manges.

Zizette était là, qui guettait les mots et partait sur eux. Elle prit sa cuiller aussitôt et commença des haa… p ! avec des mouvements d’yeux qui faisaient le tour de la table. Elle avait une mémoire parfaite et continua pendant plusieurs repas. Ah ! celle-ci, il ne lui reprochait rien : trop heureux de la trouver charmante !


Elle montait, donnait ses gestes avec décision, lançait des coups d’œil dont elle n’était pas toujours maîtresse, poussait, sous l’irrémédiable force de Basile et d’Adrienne, ayant passé par Félix. L’histoire de la livre de beurre data de sa huitième année. Tous les soirs, à quatre heures, grand’mère lui donnait une tartine de beurre. Elle ne savait pas s’en tenir aux demi-mesures et, un soir que la grand’mère passait de chambre en chambre, elle apprécia avec assurance l’instant de son retour à la cuisine. Elle ouvrit le placard, s’empara de l’assiette, ne la cacha même pas sous son tablier et s’en alla dans le jardin. Elle mangeait avec son doigt, petit à petit, ne craignait rien du temps et regardait seulement ce qui restait encore. Une heure après, pourtant, quelque chose dans l’estomac la fit se lever, cacher l’assiette et rentrer. Comme elle réfléchissait alors, elle fut obligée de dire :

— Grand’mère, j’ai mal au cœur.

On lui fit du tilleul, on la mit au lit, on lui tint les pieds chauds, avec la peur des maladies qui parfois tombent sur les enfants. Mais, au moment de faire le repas, la grand’mère arriva tout à coup :

— Qui est-ce qui a mangé mon beurre ?

— Oh ! pour sûr, ça n’est pas moi, ma petite grand’mère.

Elle disait : « ma petite grand’mère », se laissait regarder bien en face, et le bleu de ses yeux était clair comme une eau sans vase.

Quelques jours plus tard, on retrouva l’assiette dans une haie ; le beurre était rance, mais il en restait encore.


Une autre fois, elle avait dix ans et allait à l’école. Une petite pauvresse, à qui la grand’mère avait coutume de donner les vêtements de Marie, lorsque celle-ci ne les pouvait plus porter, dit un jour un mot, dans une bande d’enfants :

— Oui, oui, Marie Donadieu ! Et puis, c’est une menteuse.

Marie l’apprit. C’était un soir d’automne, où des vapeurs arrondissaient les choses et semblaient à jamais pénétrer le monde comme une conscience brouillée. Elle se tint dans un renfoncement de haie, et là, les coudes serrés, elle pressait une sorte de colère entre ses bras pour la mieux faire jaillir. L’enfant passa : l’endroit était sa route. Marie fit ses deux pas, sans un geste.

— Viens là, toi.

L’enfant s’approcha, fascinée comme un pauvre chez qui toute joie marche à son échéance :

— Tu as ma robe !

La petite fille eut de grosses larmes qui se suivirent et tombèrent de ces réservoirs où la chasse d’eau est toujours prête à partir. Marie l’entoura du bras gauche et la déboutonna de la main droite. L’enfant suivit ses mouvements avec des courbes d’abandon et tendit les deux bras pour que pussent mieux sortir les manches.

— Maintenant, tu as mes souliers.

L’enfant s’assit : deux coups secs la laissèrent pieds nus. Par la toile du corset, Marie la redressa :

— Va-t’en !

Elle partit avec ses bas troués, ses bras nus, son jupon d’enfant fait d’un jupon de ses sœurs, et où une pièce dépareillée dessinait son petit derrière. Elle partit, les deux poings dans les yeux, les joues mordues par les larmes, avec un cri : Oua ! Oua ! Oua ! qu’elle mâchait à chaque pas. On entendit cela pendant longtemps, qui sortait du sentier et montait la côte comme le cri d’un soir de misère, qu’auraient tordu deux mains méchantes.

Le lendemain matin, Marie l’attendait au même endroit. L’enfant, l’apercevant soudain, resta fixée en terre, les mâchoires grelottantes, puis elle tendit les mains et prononça : Pardon, Madame ! Marie la saisit tout d’un coup, se l’appuya, la baisa sur le front, sur les joues, sur la bouche. Elle ne savait pas ce qu’elle allait faire. L’enfant fondait en larmes. Elle n’avait pas de chapeau, alors Marie arracha le sien à pleines mains, le lui campa et partit à toutes jambes, sans retourner la tête.


À treize ans, elle avait le visage blanc comme les races fines. De ses courses au jardin, sous son chapeau de paille, il lui restait des rayons mêlés à ses cheveux, on ne sait quoi dans sa vie, comme du froment, comme du maïs et qui naissait et s’étendait dans les ombres transparentes d’un mois de mai. Ses yeux brillaient trop pour être bleus et ne savaient pas vous regarder avec ces mouvements calmes que comporte l’attention. Il sortait de ses membres l’élan suivi du geste, son cœur longtemps fut une surprise et ses prunelles éclairaient tout, alentour, comme si son corps n’eût été qu’un grand coup d’œil.

Basile se lâcha. Il la considéra plus lentement, plus silencieusement et sentit mûrir le suprême fruit d’octobre pour lequel il fallait, dans le cellier, étendre une longue couche de paille et s’entourer de patience et de soins, car la plus fine saveur et la plus fraîche lumière naissent goutte à goutte dans les chambres où l’ombre les recueille. De ses cinq filles, il avait fait cinq ménagères. Il les guida suivant les raisons convenues qui gardent la femme au foyer et la préparent au mariage par une jeunesse de cuisine, de confitures et de linge. Mais pour celle-ci, la vie s’appuyait à une autre base, la femme avait la caresse et le chant et, sans le savoir, Basile ajoutait le charme à la forme naturelle des lèvres, et la culture, et la grâce, et tout ce qui entraîne à l’amour. Il la fit entrer dans un couvent.


Un peu en dehors de Lyon, non loin du parc de la Tête-d’Or, dans un quartier oublié, le couvent présentait au quai du Rhône quelques fenêtres perdues dans un mur. La cour d’honneur, bordée d’un cloître, officielle, lente, séduisait les parents sévères par des piliers de pierre de taille et la garantie d’une éducation à principes. Basile eut froid d’abord, mais la seconde cour ressemblait à un parc. D’antiques tilleuls au tronc verdâtre tendaient leurs branches pleines de paix et rappelaient de vieilles grand’mères à tisane. Cependant qu’une pelouse, au centre de laquelle une colonie de rosiers était protégée par un treillis, s’étendait, plate et douce, avec trois bancs, avec le repos des jours comme en rêve un grand-père pour la petite-fille qui l’a quitté. Basile, autrefois, avait acheté une maison à cause de son jardin.

Il y avait une vingtaine de pensionnaires : l’« institution » était surtout un externat. De dix à dix-sept ans, les enfants formaient un groupe où se mélangeaient des caresses de petites mamans, des rondes sous les tilleuls, des rubans posés en cachette et l’image de la sœur supérieure qui surveille les pensées profondes. Marie tomba comme une pierre et resta dans son coin. Elle avait en elle-même des sujets de vie, s’écartait des rondes et méprisait l’assistance que se prêtent l’une à l’autre les enfants sages. Elle pinçait les toutes petites et les faisait pleurer, non pas pour leur causer de la peine, mais parce qu’elle aimait, pendant une seconde, qu’on la craignît. Trois années elle vécut ici. Les rosiers de la pelouse durent garder sa mémoire. Il y avait un treillis : les jeunes filles n’osent pas franchir les barrières. La sœur supérieure disait : « Mais que peuvent donc devenir mes roses ? » Elle perquisitionna enfin et découvrit, dans le pupitre de Marie, tous les boutons jetés, secs, mêlés, tordus, sans qu’un soin même les eût unis comme des fleurs qu’on assemble. L’enfant répondit : « Ma sœur, c’est toutes les autres qui les ont cachés là. » Jamais elle ne se laissa prendre. Elle pénétrait dans le massif, se déchirait les doigts, pressait le tout dans sa poche et s’en débarrassait dans une case ou dans un coin. Elle apprit à jouer du piano, ne s’y appliqua pas, trop occupée par sa tête où d’étranges fils se balançaient au vent de son cœur. Elle allait jusqu’au bout. Le soir, avant de se glisser dans son lit, chaque pensionnaire tirait de la table de nuit son vase. Marie guettait, s’approchait et tirait la descente de lit. Le vase renversé, les jambes mouillées, tout un drame se passait, subit et pénible. Elle n’en riait même pas. Prise et dénoncée, elle niait, jurait, se mettait en colère. La sœur se signait. Ni la vie des classes, ni celle des cours, ni ces menues observations qu’un jeune cerveau ramasse d’un tel élan, ne franchirent les portes d’acier derrière lesquelles se cachait Marie l’inconnue, Marie la maudite, fantasque et bouleversée comme un tourbillon. Si bien qu’au moment de sa quinzième année, pendant les vacances, elle constata une tache à sa chemise, ne sut que se taire pendant deux jours, puis, la voyant grossir, s’inquiéter, aller trouver tante Jeanne et lui dire : « Tante Jeanne, je me suis écorchée. » On voulut voir l’écorchure, elle rougit et répondit : « Oh ! ça non, c’est trop laid. » Elle était jeune fille.

Mais dans l’ordre où rien n’est perdu, où l’effet bondit en dehors de sa cause, Marie profita singulièrement de ses trois années de couvent. Basile craignait les portes fermées, exagérait la hauteur des murailles et demandait à la vie l’étendue du ciel bleu. Homme de plein air, il enjambait les haies. Il exigea pour sa petite-fille la sortie du dimanche. Félix Donadieu vivait encore, irrégulier, brûlant le dernier sang de sa jeunesse, collé à une chanteuse de café-concert. Il avait une sœur, marquée comme lui et qui, sur le tard, s’était assagie en épousant un employé de compagnie d’assurances. Le temps finit par imposer le courage à la femme. Celle-ci, petite, brune, avec des yeux restés graveleux, dont le regard pouvait s’accommoder à tout, laissait couler de ses joues aux coins de ses lèvres un sourire assez placide, mais qui contenait d’autres choses. Elle aimait les jeunes filles comme on aime l’innocence que l’on a perdue et sentait auprès d’elles des regrets se détacher de ses souvenirs. Basile, qui ne connaissait par grand monde, la choisit comme correspondante.


Dans le petit logement d’employé, avenue de Saxe, les dimanches s’annonçaient par-dessus les semaines comme les feux de César annonçant de mont en mont la prise d’Alésia. Ils étaient fiers de Marie à cause des voisins. Il s’appelait André Couvert, elle s’appelait Madame Amélie Couvert et riait de son nom.

Le premier dimanche, Félix vint voir sa fille. Depuis le départ d’Adrienne, il était allé trois fois chez le grand-père. Pris jusqu’à la tête dans les femmes et l’eau-de-vie, poussé sans fin, battu, heurté aux rives, il coulait, trop chargé pour tenter le salut et ne sachant plus donner trois brasses. Il lui apporta un bracelet en or et eût voulu tout lui offrir pour compenser en un jour des années d’abandon. Il l’assit sur ses genoux, elle était déjà grandette et, l’après-midi, pendant la promenade, il marcha devant les deux autres, lui offrant le bras et se détournant pour dire : « Nous avons l’air de deux jeunes mariés. » La seconde fois, il lui apporta une paire de boucles d’oreille, puis il ne reparut plus, balayé comme un printemps de février qu’un perce-neige avait trompé.

Ils furent trois âmes du dimanche. C’étaient de ces dimanches de grandes villes que le soleil associe à des jardins, à des fanfares, à des robes blanches, et où des rayons traversent un cœur en vacances comme une des flammes de Dieu. C’étaient de ces dimanches de grandes villes, ouatés d’un brouillard, percés de tramways, de lumières, de passantes, tandis que le repos sous les vêtements sourit et semble l’enfant que six jours de travail ont couvé. Ils étaient réguliers dans la liberté, prenaient un parapluie lorsqu’il pleuvait, lâchaient leurs mille écluses et flottaient au dimanche. Il y avait des étalages où la trame d’un tissu se décalquait à leurs doigts, où le goût de la soie les saisissait soudain, où le luxe atteignait au bonheur, où quelque étoffe tendue derrière une vitrine attirait leurs pas comme la foi qui marche et suit les bannières. Il y avait dans les magasins des histoires d’éventails, de colliers, de hauts meubles, des argenteries, des thés, tout ce qu’on imagine aux soirées des salons et que Marie complétait par des gâteaux au chocolat. Ils restaient cinq minutes à quelque devanture, puis, lâchant un dernier coup d’œil et partant à la rue, l’une et l’autre, Marie et sa tante, sentaient en elles frémir le fond de la femme et ces deux ailes qu’elle garde pour la grande aventure. Il y avait les humbles objets fiévreux, calicots, cravates ou voilettes, les occasions jetées à la faiblesse, les tentations qu’un rayon de soleil allume au mica des pavés, tout ce qui soulève les cœurs d’un trottoir à l’autre, les pose, les guide, les entraîne en son tournoiement. Marie avait un mouvement singulier, la tête un peu basse, la poitrine serrée et, cueillant à poignées les fruits gonflés de l’arbre, les amassait sous son manteau, n’en parlait pas et les apportait le soir au couvent. Elle était silencieuse et barrée de fer comme la porte aux délices : « Tu ne dis rien, tu ne t’amuses pas », s’écriait parfois la tante. Elle lançait alors deux prunelles comme deux gouttes de miel que distille une abeille, comme la vie d’un jardin qu’on respecte derrière sa clôture.

Il y avait d’autres choses encore. Du pavé où les pieds des chevaux faisaient jaillir le bruit et l’étincelle jusqu’au ciel, que les vapeurs de la ville alanguissaient au printemps, les rues montaient et s’allongeaient comme des canaux creusés dans la lumière. La joie surgissait à quelque tournant, un souffle la poussait et, jusqu’à la fin du regard, on la voyait glisser, légère et balancée, semblable, au milieu de la voix des vagues, à un voilier de France qui porte aux peuples le vin des coteaux. Un désir naissait, que l’on découvrait dans la mer Pacifique, comme la Tahiti du monde, comme la danse et les feuillages, comme un sommet lançant l’écho d’un vallon. Un jeune homme à cigare, un bouquet de violettes ornant un corsage, les chevaux des coupés qui savent danser, un fiacre même, accompagnaient leur promenade et prenaient en leurs pensées la force d’un exemple à l’appui d’un principe.

À six heures, André Couvert, qui avait servi dans l’infanterie de marine, buvait son absinthe. Ils entraient tous les trois dans un café, la petite pensionnaire, au milieu des consommateurs, la femme, habituée, assise à plein siège, et qui portait en public une raideur sans timidité. La fumée montait par nappes, s’étendait au-dessus de leurs têtes comme le ciel d’un autre Dieu et, moite, baignée de lumière, emplissait la salle, où le bruit de cent voix semblait la voix du lieu même, une grande âme sonore, par un démon brassée. Et l’enfant de quinze ans, buvant son sirop de grenadine, recueillait ces choses et buvait encore la vérité lourde et d’étrange sorte qui tombe au cœur des villes et qu’aucun homme ne peut voir sans en être troublé.

Félix mourut. Un beau jour on vint trouver sa sœur : il était mort. Il y eut une assez triste scène. La chanteuse, sa compagne, se tenait dans la chambre à côté, puis cela même dut lui être interdit à cause de l’enfant. On l’effaça comme une souillure, elle-même en comprit la nécessité et, sans qu’on le lui eût commandé, cacha ses robes qui eussent fait soupçonner son existence et descendit passer les deux jours de la mort à l’hôtel. Auprès du corps de son père, Marie se demanda le sentiment qu’il fallait éprouver, puis elle s’assit, vêtue déjà de noir, mit son mouchoir dans sa main et fronça les sourcils. Il était mort maintenant : comment avait-il pu bien être ? Quant à Basile, l’instant du pardon total avait sonné, et il vit disparaître un homme qui eût pu faire valoir des droits sur son enfant.


Lorsqu’elle quitta le couvent, tante Jeanne était mariée, Basile se réjouit de sa maison et la fit badigeonner à blanc. C’était un soir de grandes vacances, il descendit au jardin. Il se posa seize ans dans le cœur, cligna les yeux et remonta les choses pour la récapitulation. Il avait besoin d’assembler les parcelles du bonheur et de les poser à ses pieds, en bloc. La phrase naquit, qui réunissait tout : Elle vivrait dans un grand jardin sentimental de la belle saison, dans lequel le feuillage des arbres barrait l’horizon comme un coteau, où l’ombre tenait lieu de la fraîcheur des eaux et, baignant l’après-midi, à côté de la pleine lumière tombée sur la pelouse, accroissait le silence et calmait les heures comme une ombre ancienne que l’on expérimentait déjà dans les vieux livres. Il était un peu fou, ne savait pas bien d’où cela lui pouvait venir et sentait le mystère en ses os de ses années de collège, de son mariage à vingt ans et de la poésie qui fendillait son écorce par places. Du geste, il offrit tout à l’enfant.

Il fut bien étonné, Basile. Elle baissa les yeux, vécut ici deux mois dans les allées, ramassée sur un sentiment qu’il ne comprenait pas, muette, tranquille, blanche, portant aux épaules un coup singulier. Il la crut malade, ensuite il la crut malheureuse, s’en baigna lui-même et, pour se prouver le vide de la vie, il s’approchait d’un piano qu’il lui avait acheté et tapotait les notes du bout de son doigt. Elle répondait : Mais non ! d’une voix triste comme deux gouttes d’eau, et que l’on avait envie de réchauffer dans sa main. Il lui dit un jour : « Ma petite-fille, c’est que, si tu voulais, moi, je te ferais bien apprendre la musique. » Elle était assise alors, elle resta toute basse sur sa chaise avec ses petits coudes à plat. Comme il ajoutait : « Tu irais à Lyon toutes les semaines. Tu descendrais chez ta tante. Elle te conduirait chez le professeur », elle brilla du coup, fixa les murs de la chambre, en parcourut le contour et lâcha le sentiment qu’elle avait aspiré des villes dans un oui ridicule, si rapide, qu’il se heurta à ses lèvres comme une labiale et fut prononcé : Boui !