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Eugène Fasquelle (p. 209-235).
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V



Plusieurs jours passèrent. Jean retournait à son bureau et vivait maintenant une vie que des forces intérieures, comme des lames de fond, lançaient au-devant de lui. Marie restait à la maison et utilisait sa solitude à tout accepter d’abord, puis à promener dans sa tête certaines pensées qui faisaient l’acceptation meilleure, qui la faisaient se précipiter, de crainte que tout ce qu’on lui offrait ne fût soudain retiré. Elle s’amusait aussi : « Mon petit Jean est blond, ses cheveux sont fins. Mon grand-père chantait une chanson :

Je me peignais fête et dimanche
Avec un rateau, avec un rateau.

« Mon petit Jean n’est pas comme ça. Il a de jolies petites mains. Je les prendrai, je leur dirai : Bonjour, mes petites pétales de marguerite ! Seulement il ne sait pas bien s’habiller. Je crois que ce sont les cravates blanches qui lui iraient le mieux. Ça le rendra rose, et nous aurons l’air distingués. Je lui dirai : Tu as des petites oreilles de spiritualiste. J’ai lu cela dans un livre. Il est savant. Nous deviendrons bien riches. »

Alors, dans le plein silence, trois coups dont fut heurtée la porte rompirent les plus résistantes pensées et prirent dans la chambre une place comme si le lit, l’armoire et les désirs n’eussent plus été que des enfants sans courage.

Elle resta assise, comme les coups s’arrêtaient et qu’en un point de son corps une bulle se formait, qui suivait le chemin du sang, montait, roulait et s’arrêtait dans sa gorge malgré un lourd soupir qui l’eût voulu pousser. Puis, trois coups nouveaux, la persistance et la force, cependant qu’elle battait comme un seul cœur malade et que, dans sa mâchoire, un tremblement, une flexion, accompagnait chacun des coups et leur cédait déjà. Elle souffrait trop pour rester ainsi, les coups reprirent, une femme était seule, que la peur attirait et qui la suivait avec obéissance. Elle ouvrit, elle ouvrit en grand et laissa entrer Raphaël avec un mouvement si docile que ce fut lui qui dut fermer la porte. Il dit :

— Tu es folle, Marie.

Il lui posa les deux mains sur les épaules, la regarda fixement et la vit renaître avec la même courbure, comme une branche que pendant longtemps la même sève chargea d’un poids de fruits. Il dit :

— Tu crois donc qu’on a pu vivre pendant quatre ans avec un homme sans que ça se retrouve !

Puis il la prit à pleins bras, lui atteignit les lèvres et sentit en elle quatre ans de jeunesse, une habitude, ce qui dura assez longtemps pour pouvoir durer toujours. Ils y mettaient un élan et descendaient en eux-mêmes avec un gonflement, avec une manière d’aller jusqu’au fond chercher ce qu’ils avaient oublié. Marie comprit le mystère de l’orientation et trouva dans ses jointures elle ne savait quoi qui était à l’aise et qui se pliait en silence comme le bonheur lorsqu’il nous cède.

Elle dit :

— Oh ! oui, j’étais folle.

Et tout s’accentuait, coulait de Raphaël en Marie, se communiquait par un long, par un seul baiser, avec une fusion singulière de leurs moelles qui semblaient se rejoindre.

Ils furent l’un à l’autre, il le fallait pour reconnaître leur mesure, puis ils se relevèrent sans confusion, s’appuyant à l’épaule, comme les images qui représentent deux nations ayant conquis la paix et qui viennent d’en signer le traité.

Alors, Marie dit :

— Tu as frappé. J’étais bien sûre que c’était toi.

Raphaël dit ensuite :

— Tu vas t’habiller, tu feras ta malle. Je t’emmène à Lyon ce soir. Tu seras mieux pour attendre la fin des vacances.

Pendant un instant ils s’assirent, approchèrent leurs chaises, unirent leurs mains et comprirent la singulière mise en place d’un vieil amour qui les associait sans surprise et qui, lorsque Marie prenait la main de Raphaël, faisait qu’il lui semblait ne rien découvrir et prendre sa propre main. Ils se regardèrent, ne connurent même pas qu’il s’était passé un événement et que Raphaël venait d’accomplir son retour, retrouvèrent quatre années de visage, quatre années de battements de paupière, connurent l’essence de la vie comme un fruit la pourrait connaître et que ce n’était pas une loi passagère qui les avait unis, mais la loi même de la vie vivante qui ne prend jamais fin.

Ils se levèrent, ouvrirent la fenêtre et, tandis qu’ils considéraient la Seine, ils flottaient l’un et l’autre au-dessus d’elle avec aisance et sans se gêner du coude. Et si Marie eût dit : « La Seine coule », elle savait d’avance ce que Raphaël lui eût répondu. Il demanda :

— Est-ce que ton grand-père t’a écrit ?

— Non, tu sais, pour moi, il doit tout savoir.

— Ça ne fait rien, ma loute, tu resteras chez la mère Zoé : ça t’ennuie ?

— Au contraire, je serai plus libre.

Puis, à larges mains, et parce qu’ils étaient l’un auprès de l’autre, ils posaient leur paume un peu partout sur leurs corps avec ce besoin qu’ont les hommes de retourner parfois à leurs bases et de s’asseoir à nouveau dans la paix de tout ce qui n’a pas changé. Les hanches de Marie étaient à leur place, une large courbure prenait l’une d’elles et vivait mieux quand le bras de Raphaël gagnait son contour.

Un peu plus tard, elle s’occupa de la malle, s’installa simplement dans la petite pièce de l’entrée, pendant que Raphaël s’assit, fuma sa pipe, en suivit la fumée et suivit en même temps deux ou trois idées ordinaires qui sortaient de sa tête comme ses idées sortaient toujours.


Vers six heures arriva Jean. Il avait inventé une façon de frapper : pan pan, pan pan pan ! pour garder Marie de toute surprise et sachant que, pour écarter le mal, il suffit que le bien montre son signe. Ce fut elle qui ouvrit la porte. Il entra, fut à peine étonné, s’orienta du coup et sentit à plein ce sang singulier qui, pendant les jours d’amour, l’avait poussé, se retirer au cœur, céder la place et se cacher. Raphaël dit :

— Tu es pâle, Jean. Je ne veux pas te faire de mal. Embrasse-moi.

Ils se prirent les mains, s’appuyèrent sur la même chose et la touchèrent jusqu’en sa profondeur avec une telle simplicité que Jean dit :

— Et toi aussi, embrasse-moi.

Raphaël avait on ne sait quoi, qui était plus tendre et Jean connut que les baisers des hommes sont doux. Raphaël dit ensuite :

— C’est hier matin que j’ai reçu ta lettre. Je travaillais avec mon père. Il a voulu me faire une observation. Je lui ai dit : vieil âne ! Mon père est un homme sévère. Jamais je ne lui avais manqué.

— Tu dois m’en vouloir, répondit Jean.

— Mais non, dit Raphaël, je ne t’en veux pas. Personne ne peut t’en vouloir. Il n’y aura jamais de lutte entre nous. Toi, tu m’aimais dans ma masse. Et de mon côté, il eût été bien difficile de ne pas t’aimer. Tu es si clair et tu as la voix du fond. Je ne sais pas bien m’exprimer, mais quand tu parles, ce n’est pas toi qui parles, c’est un homme qu’on sent en soi-même. Et cela vous prend. On n’entend pas quelque chose que l’on vous dit, on entend quelque chose que l’on se dit, et tu y mettais l’accent. Je ne t’ai pas haï quand j’ai reçu ta lettre. Comment dirais-je ? J’ai fait de la philosophie. J’ai pensé : Il s’est produit telles circonstances et c’est ainsi qu’agit l’homme dans la sincérité de son cœur.

— Merci, dit Jean. Mais sais-tu ce que j’ai compris tout de suite en entrant ? La porte s’est ouverte, tu étais là, j’ai senti ton poids. Tu sais, il y a un éclair, c’est ainsi qu’on annonce que Dieu, un jour, jugera les vivants et les morts dans l’éblouissement immédiat de la vérité. Oh ! certes, j’ai compris. J’avais délimité ma vérité comme un champ, j’avais posé bien des jalons. Je pensais : Il suffit à la vérité d’être la vérité, laissons la vivre et laissons la faire. Mais toi, ta vérité était plus simple et elle avait ce qui manquait à la mienne : le poids dont tu pesais sur elle. Et tout aussitôt, j’ai compris que tu emmènerais Marie.

— Oui, je l’emmène.

Et Jean marcha quelque temps par la chambre avec un retour à chaque point, avec une nouvelle pénétration à toute chose, avec, dans ses organes, une orientation soudaine qui le poussait au vent.

— Il t’emmène, Marie ?

— Il m’emmène.

Il revint s’asseoir.

— J’ai besoin de te parler, Raphaël, vois-tu, j’ai besoin de te parler. Ne crois pas que je veuille me faire séduisant ni que je te flatte comme les femmes, lorsqu’elles ont quelque chose à se faire pardonner. Ne crois pas non plus que je veuille me justifier. D’ailleurs je ne sais pas encore ce qui se passera tout à l’heure. Tiens, au moment où je te parle, j’apprends trop de choses. Tu vois, ici, c’est mon cœur, ici, c’est ma tête, il me semble que ce soient deux pays éloignés. Je ne saurai ce que je dois faire qu’un peu plus tard. Tu vaux mieux que moi. Je te le dis. J’ai cru longtemps que l’homme se jugeait dans la paix et par sa pensée. Eh bien, non ! L’homme se juge dans un jour comme aujourd’hui. Tu es arrivé, je n’étais pas là, je suis sûr que tu as eu peu de paroles à prononcer. Tu es arrivé avec ta vie, avec une façon de prendre dans tes mains la matière humaine et de la poser devant toi. Je ne sais pas si tu la pénètres toute, je ne sais pas si tu la comprends, mais je sais que tu la possèdes. Tu vois, maintenant : tu es ici, tu parles. Tu peux parler, toi, tu as achevé ta conquête, tu es assis, le moment est venu où tu peux réfléchir. Mais moi, je suis le mauvais capitaine qui cherche encore ses raisons. Et c’est comme cela que je te dis que tu vaux mieux que moi. Je ne m’en doutais pas du tout autrefois.

— Oui, dit Raphaël, vous êtes ainsi faits, vous autres. Vous avez si bon cœur que vous ne savez même pas où cela peut vous conduire. Et quand vous êtes à la fin, vous dites : « Ça y est, j’avais raison, j’ai marché tout droit et j’avais raison, puisque je suis arrivé. » Seulement, vous n’arrivez jamais où vous aviez cru. Tu t’en aperçois par toi-même. Vois-tu, mon vieux, vous êtes des poètes. Vous perdez tout votre temps. Vous pensez, vous parlez, vous dites : « J’attends quelque chose, ça n’est pas encore venu, mais ça viendra bien un jour. » Eh bien, non ! ça ne vient jamais, si ça ne vient pas du premier coup. Et pendant ce temps-là, vous parlez.

— Bon cœur, dit Jean… bon cœur… peut-être. Écoute : Il m’est rarement arrivé dans ma vie de sentir qu’il y eût un autre homme. Ne crois pas que ce soit par égoïsme, mais, plutôt, je n’ai jamais compris que deux hommes ne pussent pas s’entendre. Je sentais trop l’homme dans les autres pour ne pas l’abdiquer un peu en moi. Et tu vois, dès l’abord, je me suis entendu avec toi. Tu dis : Il n’y aura jamais de luttes entre nous. Et tu veux dire entre toi et moi, parce que je suis ton ami. Mais tu pourrais lutter avec un autre. Moi, je fais maintenant une grande découverte. Je comprends que mon semblable, dans sa masse, possède un instinct, des dents, des poings qui ne sont pas les miens. Et ce que je dis est ridicule, mais il y a des gens qui ne découvrent l’évidence qu’en dernier. Tu as vu dans la rue les jeunes crapules. Tu connais ce regard qui contient l’assurance et la foi, ce regard de l’homme qui se dresse et qui songe à se défendre avant même qu’on ne songe à l’attaquer. Ceux-là découvraient la vérité dès le premier coup. Je disais une fois : « Il y a sur moi trop de faiblesse et trop de communion. Quel est donc le drame, quelle est donc l’aventure, quel est donc le malheur qui me lancera directement dans la vie et qui me fera porter la tête comme on la doit porter ? » Il me semble que j’arrive au jour que j’appelais. Tiens, nous nous faisons du mal, nous nous faisons du mal doucement, aujourd’hui. Mais je comprends que deux hommes puissent se faire du mal. Et voilà ma découverte.

Puis il y eut un silence très long, avec le geste de Raphaël, pacifique et tassé, avec Jean assis, qui ne savait pas encore, qui naissait et qui, mis au-devant d’une action simple, alors qu’il eût dû combattre pour garder sa part, restait assis sur une chaise et sentait le mouvement hésiter en ses vertèbres. D’un point à l’autre, de sa tête à son cœur, trop complexe était l’échange, et lorsqu’une idée, quelque temps, avait battu, elle revenait en arrière sur sa route, en rencontrait une autre, se mêlait et formait un singulier alliage, un composé trop nourri pour qu’une étincelle, même celle du plus ardent amour, pût en ramener à leur forme simple les trop nombreux éléments.

Il regarda Marie. Assise aussi, les paupières rabattues, on ne voyait rien de ses yeux, le geste de son corps était au néant, comme si elle eût voulu couler entre ses deux bras, s’échapper de l’aventure et disparaître à jamais, dans une honte telle qu’elle semblait élargir sa face. Il la vit et, l’entourant une seconde avec sa pensée, fut pris encore au courant des jours passés et ramené selon leur guise dans un bonheur acharné, dans un bonheur à tourbillons dont il ne pouvait plus se défendre. Il était pâle, son cœur battait d’une seule émotion et la lançait par son sang, son sang râpait la chair de son cou. Il se leva.

— Raphaël, puisqu’il faut que ce soit toi qui me l’accordes, accorde-le moi sans façon. Tu sais bien que je ne peux pas me rendre tout de suite. Fais-le pour elle et pour moi. Elle s’est peut-être trompée. Mon ami, tu es là, il me semble que tu es encore mon ami, mais elle et moi, je pensais : Il n’y aura plus de temps, je serai là pour tout ce qui peut lui arriver. Aujourd’hui, il lui arrive quelque chose. Et puis je serai si triste quand vous serez partis. Laisse-nous tout seuls pendant un quart d’heure, rien qu’elle et moi. Je veux la faire parler, je veux lui faire dire. Tu n’as rien qui t’empêche de me l’accorder, n’est-ce pas ?

Raphaël haussa les épaules.

— Mon pauvre vieux, tu te figures… Tiens, tu vois que je ne suis pas mauvais.

Il se leva et sortit.


Lorsque Jean s’avança vers Marie, il était bien naïf encore et, portant son amour à plein cœur, il s’imaginait d’un coup faire le miracle, comme on guérissait autrefois par l’apposition des mains. Il dit :

— Tu es folle, Marie.

Puis il la prit par les deux épaules, la tourna dans son sens, lui mit en face son visage dans lequel les deux yeux s’ouvraient jusqu’au fond pour montrer la réserve intime et, avec un mouvement abandonné de sa tête, comme s’il eût voulu arrêter toute volonté et laisser la douleur monter de sa poitrine à ses prunelles :

— Regarde. Vois comme je souffre.

Et il se penchait en arrière, exagérait de sa vie tout ce qu’il en sentait mourir, le tendait à droite, le tendait à gauche et en formait son spectacle ainsi qu’un mendiant dénudant un membre desséché et comme un travailleur tenant sa dernière œuvre dans ses deux mains.

Elle vit cela, se déroba tout entière, se cacha entre ses doigts et, dans le refuge qu’elle cherchait au fond du plus mystérieux repli qui, pour la paix et l’oubli, se garde en secret dans un coin de nos cœurs, un tremblement la prit ; son âme même oscillait en son centre et ne se montrait plus qu’en tremblant.

Il dit :

— Tu trembles, Marie. Il ne faut pas trembler. Je savais qu’il allait revenir. Regarde, tu trembles encore.

Et il s’empara d’elle, baisa ses doigts, baisa son geste, baisa tout ce qui dépassait.

— Tu trembles encore. Dis, est-ce que tu trembles ?

Et il la parcourait de la main, dans un geste ridicule, comme on flatte, comme on frictionne, avec un sentiment de remettre en place quelque part dans son corps l’organe essentiel du bonheur que la douleur eût déplacé.

— Oui, je tremble.

Elle parla tout bas, et se cachant encore pour faire cet aveu.

Alors il l’entoura, appuya sur elle une tendresse immédiate, chercha tout ce qu’il pourrait trouver de bien et resta, comme la mère des oiseaux étendant ses deux ailes et pesant de chaque plume. Il ne savait pas autre chose que se donner lui-même et dit :

— Tu trembles moins, à présent.

Elle fit :

— Oui.

Il dit :

— Dis-moi ce qu’il faut que je fasse. Je n’ai rien dit pendant qu’il était là. Je ne savais pas ce que tu voulais que je fasse.

Et il reprit :

— Vois-tu, ce qui me fait de la peine, c’est si tu pleurais un jour. Tu n’as guère pleuré dans ta vie, tu ne sais pas encore comment c’est fait. Tu verras. C’est bien triste et tu ne connais pas encore ce qu’on appelle le chemin des larmes. Ma petite Marie, les larmes se l’ouvriraient d’elles-mêmes dans ta poitrine, elles sont dures et fortes, elles arrachent tout ce qu’elles rencontrent. Tu pleurerais loin de moi. Il vaut mieux que tu restes, parce que je saurai mieux te consoler.

Et il lui écartait les doigts qu’elle gardait sur la face et il soulevait la tête qui pesait sur les doigts, et il eût voulu lui voir les yeux pour bien aller jusqu’à elle, et il l’eût atteinte toute nue dans son refuge et son mystère, et il l’eût soulevée comme lorsqu’on emporte un enfant tombé.

Mais elle restait ainsi, simple, tremblante, heurtée, courbée selon sa loi, et dans un entêtement qui se refermait chaque fois. Tantôt il en sortait un mot : « Non… c’est impossible… » qui atteignait Jean tout droit, tantôt elle comprimait à pleines mains ses yeux et sa bouche et présentait à la vie les deux coudes pour mieux en préserver son sein. Il demanda :

— Tu m’as aimé, Marie ?

Il attendait cela, il attendait qu’un coup lui marquât l’heure et divisât le temps et qu’il lui fût au moins donné de le bien recevoir.

— Tu m’as aimé, Marie ! Parle. Tu trembles… Tu vois, tu trembles encore. Tu m’as aimé ? Je ne veux pas te faire de mal.

Et elle reprenait :

— Non, c’est impossible… Non, c’est impossible.

Puis elle se cachait jusqu’au fond.

Alors, il donna tout et arrêta les paroles. De la main gauche, il lui arracha les deux mains, de la main droite et avec un mouvement qu’il ne se connaissait pas, il la repoussa jusqu’au mur auquel la chaise était adossée. Ensuite, il posa un genou sur sa poitrine pour la maintenir et, tirant en arrière, lui rompit les bras à la façon d’un bûcheron qui, ses coups de hâche étant donnés, s’arcboute et pèse à pleins poumons pour faire éclater le dernier nœud qui retient sa branche. Il se pencha, lui mit la bouche sur la bouche et pompa, cependant qu’un bruit sourd comme celui d’un chat témoignait d’une longue gourmandise et qui suivait la ligne de son dos. Mais elle resserra les lèvres, contracta sa langue et ses dents et, repliée sur son centre, obtuse, sourde, insensible, se retint de lui avec un tel silence qu’il l’eût frappée sans scrupule comme lorsqu’on s’en prend à un morceau de bois. Il fit : Oh ! Oh ! reconnut en lui-même une déchirure soudaine, gémit, se relâcha en entier et, de toute la force qui l’entraînait dans l’autre sens, tomba ; dans sa chute il s’encourageait à tomber.

Son désespoir était neuf, il le suivit avec foi, le découvrit et resta tout du long sur le sol, tordu, battant, dans un grand sentiment qui le lui faisait mettre en œuvre. De sa tête il le marquait, cognait du crâne à coups sourds, se retournait du côté du mur et, l’atteignant enfin, le heurtait comme s’il eût trouvé là sa voie nouvelle et qu’il s’y fût jeté. Il ne demandait rien autre, sinon que cela lui fût permis et que, de plus en plus dur, il assommât en lui la bête obscure de l’amour qui se gonflait encore et l’emplissait à l’étouffer.

Pendant un temps, Marie se cacha même de la pitié et, pour Jean, son soupir accru, il poursuivait encore, donnait son spectacle, avec un dernier désir peut-être qu’au bruit de sa mort il éveillât les vivants et qu’on lui en tînt compte. D’ailleurs, elle frissonna toute, fut parcourue du passé, appela dans son cœur un peuple endormi qu’elle y sentait et se porta vers l’homme avec deux bras dont elle lui souleva les épaules et lui entraîna la tête. Il se tendait à la consolation, s’abandonnait pour qu’il fût bien là et qu’on pût lui guérir un bonheur d’enfant, qu’un jour, sans qu’il s’en rappelât la cause, il avait mutilé dans son sein.

Ils allaient lentement, elle lui passa les deux mains au-dessous du menton comme un soutien, il s’adossait à elle, s’installait un peu, reformait en lui-même un sentiment très doux qui garnissait les mauvaises places, recevait un toucher, se taisait et vivait par elle comme dans le groupe de l’assistance aux blessés.

Et c’est à ce moment-là que Raphaël, heurtant la porte pour les prévenir, apparut et mit ses deux pieds dans la chambre. D’un seul bond, Jean se redressa, gagna la chaise voisine, s’assit dans un air d’étrange sorte, dans un air comme étroit, dans un air nu, qui, entre deux murs, limitait le monde et formait une vie à laquelle il tourna le dos. Et c’était triste, on arrivait ainsi chez les malades, sans un scrupule, on les mettait brusquement en place pour la fièvre, on était injuste, on était dur, on ne visitait même pas leur pensée.

Raphaël dit :

— Voilà, tu es encore tout bouleversé. Tu vois, j’aurais mieux fait de ne pas sortir. Allons, allons, c’est toi qui l’as voulu.

Il parlait de responsabilité, maintenant.

— Voyons, mon vieux, j’en étais sûr d’avance. Je sais qu’elle m’aime, j’en ai des preuves. Mais comprends donc ! C’est moi qu’elle aime. On ne quitte pas son grand-père pour un homme lorsqu’on ne l’aime pas. Il y a quatre ans que nous sommes ensemble. Crois-tu qu’on a pu coucher quatre ans avec un homme sans que ça se retrouve ? Veux-tu que je te dise comment elle m’a reçu ? Elle m’a reçu dans ses bras, elle m’a dit : J’étais folle. Je te dis qu’elle m’a dit : J’étais folle ! Veux-tu que je te dise encore pourquoi elle t’a aimé ? Elle t’a aimé par dépit, parce que je ne lui écrivais pas, parce que je ne lui envoyais pas l’argent de son voyage. Ça, j’avais tort. Elle ne me l’a pas dit, mais je le sais. Tu comprends qu’on quitte sa femme et qu’on n’a pas toujours le temps de lui écrire. Sans ça, les maris… C’est bon dans les premiers temps. Voyons, mon vieux, je t’ai dit tout ce que j’avais à te dire. Tu vas te remonter.

Jean dit :

— Elle m’avait dit que tu lui avais donné un coup de pied dans le ventre.

— Marie, je t’ai donné un coup de pied dans le ventre ?

Il avança sur elle, lui rabattit les bras dont elle se cachait à nouveau et les prit dans une seule main. Elle apparut au jour, toute vive, avec sa face remuée comme une plaie que l’on cachait.

— Marie, je t’ai donné un coup de pied dans le ventre ?

Elle fit :

— Laissez-moi, vous êtes méchants tous les deux.

Puis elle retourna en son endroit.

— Je vois, dit Raphaël. Tu ne connais pas les femmes, toi, tu es un homme. Il faudrait que je sache comment elle t’a raconté cela. Toi, tu parles. Tu penses : Ce que je dis est vrai, il me suffit d’avoir raison. Tu attendrais, tu saurais qu’un jour on te donnera raison. Mais elles, elles sont des enfants. Il ne faut pas leur en vouloir. Elles veulent avoir raison tout de suite ; alors elles te mentiront pour avoir raison. Je ne sais pas pourquoi elle t’a raconté cette histoire. Vous parliez peut-être de moi. Ne dis rien, je ne t’en veux pas, je connais les hommes aussi. Tu disais quelque chose ; alors, comme les enfants encore, elle a voulu en dire davantage, elle a voulu avoir plus raison que toi.

— Oh ! mon vieux, dit Jean, toi tu es bon. Je t’assure que tu es bon. Tu ne lui as même pas donné de coups de pied dans le ventre. Et aujourd’hui, tu vois tout ce que tu aurais pu me faire. Eh bien, pas du tout ! Tu me regardes, tu me comprends, tu dis : « C’est ainsi qu’agit l’homme dans la sincérité de son cœur. » Moi, je t’ai fait de la peine. Si tu avais été là, j’aurais touché du doigt. Tu sais bien que les hommes ne vont pas plus loin que le bout de leur doigt. Je pensais : « Comment se peut-il qu’il y ait un homme assez barbare pour m’empêcher d’être heureux ? » Et pendant ce temps-là, c’est moi qui t’empêchais d’être heureux. Tu vois combien tu es bon, Raphaël. Veux-tu que je te dise quelque chose ? Je vais te le dire. Ce qui m’a le plus étonné, ce sont les discours que tu m’as tenus. Tu m’as parlé avec beaucoup d’intelligence et je ne l’aurais pas prévu. Je pensais : « C’est un homme épais, il se passe quelque chose au fond de son corps, mais la matière est lourde en lui et ne permet pas les larges sorties vers le cerveau. » Et je vois, au contraire, qu’il y a chez toi le droit chemin, la communication directe de ta tête à tes organes et une pénétration particulière, par ce tu ne peux pas l’écarter sur ta route. Tu m’as dit des choses simples et vraies. Moi, je suis trop ramifié, trop ouvert peut-être, et je m’égare. Toute ma vie, je m’étais trompé. C’est d’aujourd’hui que je vais connaître les hommes et moi-même. Il n’y a pas d’intelligence humaine, il y a des hommes, tu en es un. Tu sais, on rit, on dit : « Pour faire un canon, on prend un trou, on met du bronze autour. » On rit, et c’est ainsi que je voulais faire un homme avec mon esprit tout d’abord. Mais je deviendrai un homme, Raphaël. Ne crains rien pour moi, je serai fort. Je compte beaucoup sur la force de mon sang. Je formerai ma masse, puis j’y ferai ma trouée. Je veux t’imiter. Tu es mon maître, je te remercie, mon ami.

— Mais oui, mais oui, dit Raphaël. Allons, Marie, habille-toi. Ne prolongeons pas trop cet instant. Tout est fini, n’est-ce pas ?

Elle obéit bien, fit méthodiquement tous les pas qu’il fallait, visita d’abord sa robe qu’elle avait étendue sur le lit et en corrigea un pli, se servit d’un de ses bras pour la déposer sur l’autre et s’installa dans l’entrée dont elle tira sur elle la porte, qui la cachait. Comme elle n’était plus là, Raphaël et Jean parlèrent tout bas.

— Alors, ce n’est pas vrai que tu lui avais donné un coup de pied dans le ventre ?

— Mais non. Voyons, mon vieux, est-ce que je suis une brute ? Tiens, c’est comme mon père. On n’a pas toujours les apparences. Moi, je le connais bien : mon père a un cœur d’or.

— Elle me l’avait pourtant bien dit, et elle m’avait dit aussi que tu la giflais.

— Veux-tu que je te dise mon grand défaut ? C’est que je ne parle pas. Il n’y a pas de ma faute, je n’aime pas parler. Comment veux-tu me connaître, alors ? Je ne dis rien. Moi, je t’aimais comme un frère. Et elle, mon pauvre vieux, et elle !

— Ah ! et moi, ce que je l’ai aimée, cette femme ! Tu te figures que je l’ai aimée pendant dix jours. Mais non. Il y a vingt-six ans que je l’aimais : c’était elle ! Ah ! mon pauvre vieux, je ne serai pas heureux d’être tout seul.

— Chut ! la voilà ! Tu reviens, Marie ?

Elle fit :

— Faut peut-être pas que je me peigne !

Et elle s’installa devant la glace, en jupon court, n’ayant pas encore passé la jupe de sa robe. Elle se peignait avec ordre et revenait sur des mèches qu’elle avait déjà peignées.

Jean se pencha vers Raphaël.

— Regarde donc comme ça se cambre, comme ça se tient sur ses jambes, une femme.

— Tu crois peut-être qu’elle souffre ! Elle souffre moins que nous. Moi, c’est par la peau qu’elle me tient, cette femme.

— Que veux-tu que je te dise, moi je l’aimais trop pour savoir !

Lorsqu’elle en fut à la fin, elle rectifia son corsage, sa jupe, sa ceinture, prit son chapeau, baissa sa voilette et se tint debout après leur avoir donné un coup d’œil.

— Ça y est, dit Raphaël. Nous ne nous reverrons plus, mon pauvre vieux. Sois fort !

— Embrassons-nous, répondit Jean.

Ils s’embrassèrent. Raphaël dit encore :

— Laisse la malle devant la porte. Je la ferai prendre par un commissionnaire, ce soir.

Puis il sortit. Elle le suivait par derrière.