Ouvrir le menu principal

Eugène Fasquelle (p. 185-208).
◄  III
V  ►


IV



Ils vécurent ensemble, dans une chambre dont la fenêtre s’ouvrait sur la Seine et laissait entrer un air d’au-dessus des eaux. Le jour y était à l’ombre ; qu’un souffle vînt, le jour en était ventilé.

— Je te dois tout, disait Jean. Un jour je t’ai conté l’histoire d’une voisine que j’avais à vingt ans. Elle s’appelait Gabrielle. Et je te disais, — je ne te tutoyais pas encore : « Si la vie, jamais, m’offre pareil fruit, sachez que je le prendrai. » Et tu devais bien savoir que je ne le prendrais pas, puisque tu étais à mon côté, dans ta chambre, et que tu m’aimais déjà. Tu me l’as dit que tu m’aimais déjà. Tu vois, Marie, on se répète : « Je deviendrai un homme d’action. » Il est certain, d’ailleurs, qu’on le deviendrait si l’on savait reconnaître l’action lorsqu’elle nous est présentée. Un de mes amis me disait une fois : « Je vais souvent au théâtre de Belleville. Je prends des places riches, il y a des familles à côté de moi. Je te recommande les jeunes filles. Il suffit de leur donner un coup d’œil. Elles sont adroites et connaissent le mouvement qui, pendant l’entr’acte, vous sépare de vos parents. Tu n’as plus qu’à leur dire : « Demain, à trois heures, je vous attends devant le n°32. » Et je pensais : Maintenant, voici pourquoi je n’ai pas de femme : c’est parce que je ne vais pas au théâtre de Belleville. J’avais tout, même la superstition du lieu dans le monde, même le regret de mon passé, même le désir de partir au gré de la rose des vents. Je me disais : Je m’en irai sur un voilier. Il y a des villes qui s’appellent La Vera-Cruz. Je n’ai rien ici parce que c’est tout qu’il me faut. Mais, maintenant, je suis sauvé et je suis neuf. Je suis un homme d’action, Marie. Tu es la Vera-Cruz et le théâtre de Belleville. Je sens les gestes de mes mains aboutir.

Lorsqu’il s’éveillait, le matin, la gorgée d’air qu’il expirait lui apportait encore quelque obscur souvenir du fond de ses organes et naissait comme celle du Jean Bousset d’autrefois, dont le réveil était monotone entre deux jours sans but. Alors, chaque fois, il avait sa surprise et sentait tout à coup sortir de son cœur une conscience agile et diligente comme un ruisseau. Marie dormait. Parmi ses cheveux, elle dormait et, dans l’abandon du sommeil, tout son visage retournant à la simplicité, elle entr’ouvrait sa lèvre et semblait un enfant qui dort au milieu de la vie et de toutes ses embûches. Il s’accoudait et pensait : « Elle est toute seule à dormir, on ne sait pas ce qui se passe. Elle a peut-être de la peine dans ses rêves. » D’abord, il lui posait la main sur la tête, ensuite ce n’était pas assez pour la défendre, et il approchait son bras, il approchait ses deux bras. Elle s’éveillait un peu, elle ouvrait les deux yeux, sa pensée passait, on eût dit qu’elle était bleue. Il disait :

— Tu es toute seule à dormir.

Elle avait le réveil très doux auprès de lui et répondait :

— Je fais suisse.

— Bonjour, mon petit Suisse !

Et il répétait :

— Je veux que tu dormes dans mes bras. Il y a de mauvaises personnes que l’on rencontre dans nos sommeils. Tu sentiras que je suis là et tu pourras dire : Mauvaise personne, je ne vous crains pas. Je voudrais être là pour tout ce qui se passe dans ta tête.

Et que le jour naquît, que huit heures vînt, que la vie du matin croisât sur le quai les cris d’été des marchandes des quatre-saisons, ils s’étendaient ensemble et nouaient leurs corps avec une façon de nouer alors les principes mêmes d’un bonheur qui leur était donné. Elle était mince et longue, avec deux seins clairs, un gonflement de la hanche et une profondeur dans sa chair qui semblait pleine d’un trésor. Elle s’enroulait bien autour de Jean et trouvait en elle-même une force qui la gardait longtemps enroulée. Elle vivait, il lui venait des histoires sur son corps.

— Tu ne sais pas, mon petit mari. Une fois, j’avais douze ans. Jamais je ne m’étais bien regardée. C’est un dimanche matin que je changeais de chemise. J’ai baissé la tête et tout d’un coup je me suis aperçue que quelque chose me poussait comme je n’en avais jamais vu aux petites filles. Je savais que la barbe n’appartient qu’aux hommes. J’avais lu des livres où l’on voit des singes et des sauvages, et je pensais : « Voilà, je n’ai pas été sage. Je suis bien punie. Il y a en moi un mal qui commence et je vais devenir comme un homme des bois. »

— Bonjour, petit homme des bois !

Puis, pendant longtemps, ils se taisaient, car il y a bien mieux que les paroles. L’échange d’un mouvement contre un autre, l’épaule qui plie sous le bras qui la soulève, les jambes chaudes et qui s’associent, tout cela formait plus qu’un voisinage et mêlait leurs sentiments comme un seul fleuve, comme la réunion des eaux. Et lorsqu’ils se séparaient, un peu plus tard, pour se lever, il venait à chacun de leurs corps une sorte d’angoisse, pareille au sentiment d’un veuvage.

Pendant huit jours, Jean ne voulut pas aller au bureau. Il disait :

— J’ai été si triste et si seul que la vie m’en veut encore un peu. Je pense qu’il y a plusieurs points sur lesquels je lui ai manqué. Elle est très forte, moi je le sais, j’ai mis vingt-six ans à te conquérir. Vois-tu qu’un soir, je ne te trouve plus, en rentrant. Je reste auprès de toi. Je veux passer tous mes instants à surveiller mon bonheur.

Alors la journée commençait, avec le lit à faire, avec le balayage, avec la cuisine. Il y avait une chambre et une entrée qui servait en même temps de débarras et de cabinet de toilette et, de l’une à l’autre, elle allait sous l’œil de Jean et se tournant parfois d’un coup brusque, avec ce geste des femmes qui veulent toujours se rappeler à votre souvenir.

Il n’en avait pas besoin. Assis sur une chaise, tournant le dos à la fenêtre pour que Marie fût mieux éclairée, il la suivait, l’étudiait, la transformait toute et créait à son image une forme active et balancée, que chaque geste ne faisait qu’accroître, qui gagnait sur sa vie et venait hâter les battements de son cœur. Eût-il pu s’en détacher ? Il semblait plutôt que cela se passât en dedans de lui-même et qu’il n’y pouvait rien faire. Parfois elle se tenait dans le cabinet d’entrée, où la cloison la cachait.

— Je ne te vois plus, disait-il.

Ils déjeunaient sur une petite table, l’un auprès de l’autre, avec un resserrement des coudes, quelque chose d’inhabitué dans leurs gestes, quelque chose qui soudain s’échappait de leur cœur. Marie parlait :

— Alors voilà. Tu m’avais dit : Je n’ai jamais pu vivre avec les autres… Je pensais : Ça y est. Il ne pourra jamais vivre avec moi.

Jean répondait :

— Je ne savais pas, je me disais : Il n’y a pas de femmes, ou bien, s’il y en a, c’est qu’elles ne sont pas dignes de moi. Pendant longtemps j’ai pensé aux boiteuses. N’est-ce pas, les boiteuses sont tristes, alors elles sont intelligentes comme lorsqu’on est triste et puis elles ont besoin d’être consolées. J’avais besoin d’être malade dans la vie, j’avais besoin que la vie fût malade aussi et de consoler tous ceux qu’elle eût pu toucher.

— Mon petit homme !… disait Marie.

Alors elle se levait, marchait dans la chambre, se désarticulait autant qu’elle le pouvait faire et imitait les boiteuses.

— Tu vois, je suis boiteuse. Je suis même boiteuse des deux côtés.

— Et moi, disait Jean, je voudrais t’avoir tout apporté. Les femmes ne peuvent pas être seules. Tu l’étais bien un peu, puisque moi je t’embrasserai davantage ; je t’embrasserai jusqu’où l’on t’a manqué. J’ai connu autrefois une femme seule. J’étais allé la voir. Elle était seule pour toujours. Elle me disait : « Je ne suis pas seule. Croyez-vous aux esprits, Monsieur ? Il y a toujours des esprits autour de moi. Je les vois. Vous allez me trouver bien ridicule, mais, vous, je sais que votre visite me fera du bien. Tenez, il y a là-bas l’esprit de ma mère. C’est une sorte de petit diable et il prévoit tout. D’ordinaire, il détourne sa face lorsqu’on vient me voir. Eh bien ! Monsieur, cette fois-ci, il me regarde, il vous regarde et il sourit. Il y a d’autres esprits encore. » Je t’ai dit que la femme ne pouvait pas rester seule et, n’ayant pas de compagnon, celle-là s’en était donné. Je voudrais être pour toi mille petits diablotins, ceux de ta mère, ceux de tes désirs et d’autres qui sortiraient de mon cœur.

L’après-midi était si bonne qu’ils restaient chez eux pour la bien goûter.

Et il disait encore :

— Te souviens-tu ? Quand tu étais une petite fille, j’étais un petit garçon. Une fois, je t’ai fait une infidélité. J’aurais dû te la raconter le jour même. Et puis, je n’ai pas osé. Tiens ! J’ai mis un, deux, trois… douze ans à m’y décider. C’était un jour où tu n’étais pas là. Je ne sais pas où tu étais allée, tu étais peut-être allée te promener avec ton grand-père. Maman m’avait dit : « Va donc me chercher un pot de crême au domaine de La Faix. Tu emmèneras ta petite sœur. » Moi, j’avais quatorze ans, ma petite sœur en avait dix et il y avait la Louise Combémorel qui avait treize ans. Elle demanda : « Madame, est-ce que je peux y aller ? » Maman répondit : « Mais oui, au contraire, vous ramasserez des noisettes. Mais prenez bien garde aux animaux. » Alors, toute la soirée, nous avons marché dans les champs. Entre deux champs, nous sautions les échaliers. La Louise Combémorel faisait exprès qu’on lui voie les jambes. Moi, j’aimais bien ça. Un peu plus loin, nous nous sommes couchés sur un talus et nous nous amusions à rouler du haut jusqu’en bas. Ma petite sœur avait peur de se faire du mal. Alors elle disait : « Oui ! oui ! Je le dirai à ta mère que tu te roules comme ça devant mon frère. Moi, je te vois tout. » Et moi aussi, je voyais tout, et je le regardais. Quand nous avons eu le pot de crême, nous nous sommes assis pour, tous les trois, tremper notre doigt dedans. Ensuite la Louise Combémorel a dit : « Eh bien ! Si tu dis à ma mère que je me suis roulée, moi je dirai à la tienne que tu as mangé de la crême. » Alors, ma petite sœur nous a laissés tranquilles. Nous avons ramassé des noisettes, c’est moi surtout qui en ai ramassé. C’était pour les mettre dans la poche de tablier de la Louise Combémorel. Elle avait un tablier, avec une poche devant. Moi, j’allais jusqu’au fond de sa poche et je laissais ma main longtemps, exprès. Elle ne se fâchait pas. Et puis, à la fin, j’ai laissé la main même quand je n’avais pas de noisettes dedans. Je l’ai embrassée, j’avais un peu honte. N’est-ce pas que c’est bien mal ?

— Oh ! oui, pour sûr ! disait Marie. Moi, si j’avais su ça, je n’aurais jamais rien voulu avec toi.

Et il reprenait :

— Ah ! mon enfance, ah ! mon enfance ! Ne dis pas qu’il n’y a qu’un an que je te connais. Dans toute mon enfance, dans toute ma vie, je marchais, je pensais, je riais, j’accomplissais mes actions autour d’un centre comme on les accomplit autour de l’œil de Dieu qui nous voit. Il y avait une place dans mon cœur et tous mes sentiments, autour de cette place groupés, s’alignaient et tiraient leur révérence. Ils étaient purs et jeunes, je me demandais : « Qu’ont-ils ? Chacun sort de sa petite maison. » Et puis tu es venue, je savais bien qu’il y avait quelqu’un : c’est toi que sur la place on saluait. Tu vois tout et il n’est rien que je ne t’adresse. Tu as toujours tout vu. Lorsque je faisais des mathématiques, parfois il me restait un quart d’heure avant la fin de l’étude. J’aurais pu travailler encore et attendre : c’est toujours sur le quart d’heure de flânerie qu’on vous interroge à l’examen. Je pensais : « Tant pis ! Je veux vivre. » Et je m’accoudais, je posais ma tête sur ma main, je poussais tous mes rêves d’un certain côté et, sans qu’il y eût de ma faute, je rencontrais soudain le même bonheur qui me monte à la bouche en un jour comme ce soir. Je risquais de ne jamais entrer à l’École Centrale. Tu vois qu’il y a dix ans que je te fais des sacrifices.

Alors ils s’approchaient, s’enlaçaient pour sentir la réalisation de leurs paroles dans la matière vivante et joignaient leur bouche comme pour porter les mots à domicile.

— Il y a mieux encore, disait Jean, quelque chose en moi s’est agrandi. C’est hier qu’a eu lieu le miracle des roses. J’étais descendu et, quand je suis remonté, sur la table, un vase et des roses… Le vase, je ne me le connaissais plus, il y a tant d’objets chez moi qui n’avaient qu’à mourir. Tu l’as découvert et tu as commencé par le miracle du vase. Mais, les roses !… J’avais vu bien des roses. Je savais qu’elles contiennent un secret dans un pli de leur cœur. Mais d’un autre secret qui m’occupe, je cherchais ailleurs la révélation. Je m’assis. La plus belle était une rose thé qui s’ouvrit sous mes yeux et dans le sein de laquelle se poursuivaient je ne sais quelles bontés pour lesquelles aussitôt je me sentis mûrir. Je compris comment la vie est faite et que Dieu, les jardins, la terre, la sève et l’amour, tout cela, par sa seule force montait et formait une rose comme si, sur quelque place, mille hommes s’assemblaient pour s’embrasser. Marie, tous les chemins sont libres, je ne sais quoi m’emplit, je me suis penché sur la rose, j’ai vu la créature de Dieu dans son geste, je pars au milieu d’une harmonie si forte que je ne crains pas que mon cœur se brise.

Et Marie répondait :

— Oh, tu peux dire ! Je ne sais plus ce que c’est que Marie, ou plutôt je sais que Marie devient aussi grande que tout ce que tu peux dire. Oh ! va, j’ai vu des têtards avec mon grand-père. Il me racontait : « Et ensuite, il leur pousse des petites pattes, ça les change, ils ne continuent pas à être têtards, et ils deviennent autre chose. » Et moi aussi, je deviens autre chose.

— Moi, c’est le contraire. Je me demandais : « Quelles pattes vont me pousser pour que je devienne moi-même ? » Mais aujourd’hui, je sais que je suis, et que je n’ai pas à devenir. Tu connais ce qu’on appelle les profondeurs ? Eh bien ! je ne crains plus les profondeurs. C’est là maintenant que règne la paix et que d’un point à l’autre, quelque chose comme une densité, quelque chose comme le calme et la compréhension totale m’équilibre davantage. Lorsque je descends en moi-même, il me semble que je suis entouré par une chaleur inconnue et mon âme est grave comme lorsque, à la fête de famille, le père est au milieu des siens. C’est cela que tu m’as donné et, si tu posais ta main sur mon cœur, je me tairais et je sentirais ta main comme la solution d’un problème.

Ils se couchaient, le soir. C’est alors que la femme devient puissante, que le cœur parle auprès d’elle et qu’un grand retour s’accomplit, comme lorsque, au penchant du coteau le voyageur soudain découvre le groupe ancien des maisons de son pays natal. Elle était là tout entière, simple, nue, silencieuse, pleine d’une vérité vivante qui respirait avec sa poitrine et sur laquelle Jean posait son oreille pour l’entendre, puis posait la bouche pour s’en alimenter. Elle s’étendait, avec sa tête, avec ses bras, avec ses seins, avec un mystère que l’on découvrait par places et qui se reformait par ailleurs. Une fois, Jean lui en parla :

— Quand j’allais en classe, je dessinais les continents et toutes les îles de la Terre. Il y avait des noms clairs et des formes si tendres que, lorsque je les passais au pastel, il me semblait passer un pastel sur mon cœur. Je m’arrêtais quelque part, en Océanie, sur une île autour de laquelle je teintais la mer en bleu. Et je pensais : « C’est ici que je veux vivre. Le ciel y ferait dans ma tête un bonheur comme au-dessus des gazelles. » Mais l’île suivante était plus belle encore. As-tu pensé à Yokohama ? Eh bien, il doit y avoir mieux que Yokohama, il doit y avoir mieux que toutes choses. Et je ne pouvais pas choisir, je m’arrêtais un instant à la presqu’île de Malacca. Il y a tout autant sur toi que sur les îles. Je découvre le monde et ma chambre y suffit. Je me penche comme autrefois je me penchais sur l’atlas. Quelqu’un a dit : « Il y a des coins de terre si beaux qu’on voudrait pouvoir les presser sur son cœur. » Lorsque je te presse dans mes bras, il me semble y presser toute la Terre.

Ils étaient bien l’un à l’autre. Jean posait la lampe sur la table de nuit pour qu’ils se puissent mieux voir. Leurs bras ouverts, leurs bras fermés, un silence passait et l’homme approchait la femme sans un mot, avec le sentiment de posséder un secret. Elle avait l’élan, la jeunesse entière, le cri qu’une révélation amène et l’épanouissement de ceux que la vérité parcourt, lorsqu’on l’avait longtemps attendue, qu’on la reçoit et qu’elle vous marque à jamais.

Jean ne pouvait pas se taire. Il avait l’activité de l’amour.

— C’est mes malheurs qui doivent être étonnés. Qu’est-ce qu’ils vont devenir ? Ils me connaissaient tous. Le dimanche je m’habillais en dimanche. Je leur disais : « Allez, allez, mes petits ! Il faut venir ». Je les portais dans mes mains, ils pesaient chacun comme un paquet dont on passe la ficelle à son doigt. Nous rencontrions tout le monde, mais nous rencontrions surtout les amoureux. Nous aimions beaucoup les amoureux parce qu’ils nous servaient à nous plaindre. Nous nous contions des histoires à cause d’eux : « Tu vois, ce sont deux amoureux. Ils sont toujours d’accord et quand l’un embrasse l’autre, l’autre pense : Il est bien bon d’être embrassé. » En vérité, je ne sais pas de mes maux quel était le meilleur. Ils brillaient au soleil, ils prenaient le bateau et regardaient couler la Seine comme un fleuve sans âme, comme la fuite mécanique des eaux. Ils étaient plus nombreux sur moi qu’ailleurs, nous en étions un peu fiers. Oui, je sais bien que le soir était moins beau. Nous rentrions tous ensemble, j’étais un peu las de les avoir portés. Ils se groupaient partout dans ma chambre, ils se posaient sur mon lit, ils restaient à ma gauche sur la table où j’écris. Je les entends encore : « Nous sommes des malheurs bien lourds. » Il n’est pas un coin qui ne me les rappelle. Et moi, Marie, qu’est-ce que je vais devenir ? Je n’aurais pas pu vivre loin d’eux.

Elle répondait :

— Oh ! je te ferai bien des misères, tu verras. Je suis bien mauvaise, je te pincerai ! Je te ferai des grimaces quand tu me regarderas. Et quand tu seras parti, je danserai : Tra la la ! pour que tu regrettes même d’être parti.

— Marie, j’ai peur. Comment te ferai-je comprendre cela ? Faut-il te le dire : Je n’ai jamais souffert ! Il n’y a pas de souffrance humaine. Il y a un autre équilibre que le calme et l’amour. Pour la juste balance, et sur l’autre versant, je connais un bonheur effrayant qui goûte à la Douleur entière et sait en apprécier le poids. Retiens ce mot : Bonheur effrayant ! Veux-tu que je te dise un secret : Jésus ne souffrit pas lorsqu’il porta sa croix. Oui, j’ai compris des choses. J’ai compris le miracle des roses. Mais j’ai changé ma voie, pardonne-moi tout ce que je peux dire : Il y a des instants où je ne me reconnais plus sur la voie nouvelle. Je vois que des choses sont belles, je vois surtout qu’elles sont bonnes, mais je suis maladroit avec elles. Je ne sais pas encore me servir du bonheur.

— Ah ! moi, je voudrais… disait-elle. Je ne sais pas ce que je voudrais. Je veux que je t’aime. Nous nous promènerons partout où tu as passé. Tu me diras : « Là, ma petite femme, il y avait ceci ». Je te répondrai : « Et maintenant, il n’y a plus ceci, il y a moi. » Tu m’as dit que j’étais partout dans ton enfance. Eh bien, depuis, nous nous promènerons partout où je n’étais pas. Tu vois, je pose ma main sur ton cœur. Tu m’as dit que c’est la solution d’un problème. Mon petit mari, ce n’est pas bien difficile.

Elle le calmait, elle le mettait entre ses bras comme un enfant malade, mais qui pense encore dans sa petite tête.

— Je suis là. Toutes les femmes ont besoin d’être garde-malades. Je connais les litanies de la Vierge. Il y a : Consolatrice des affligés ! Et puis, moi, je te garderai si longtemps qu’à la fin tu seras guéri.

Il disait :

— Oh ! ma petite Marie ! Il y a des moments où l’on se dit : Ma femme est une enfant, je jouerai avec elle. Et puis il y a des moments où votre femme vous dit des paroles comme tu viens de m’en dire. Je suis bien content.

Alors, il prenait courage, la saisissait à pleins bras et la remuait, avec le sentiment de posséder enfin quelque chose ici-bas. Il se l’appliquait, s’en bouchait les yeux, l’opposait à ses maux. Il avait froid à cause de son passé et se chauffait maintenant, avec de bonnes jambes, avec une bonne santé qui circulait dans ses reins, avec un bonheur d’avoir chaud, avec un cœur bien garni qui flottait d’un objet à un autre et se posait partout, sans crainte et sachant qu’il apportait la foi, avec une reconnaissance qui le soulevait, lui passait par les yeux, traversait la femme d’un long regard et parlait.

— Oh ! Marie…

Et il accueillait ce nom, le promenait partout et sentait ses vertus changer la forme des organes qu’il avait touchés.

Ils souriaient ensuite.

— Ça y est, disait Marie. Tu fais tes yeux du fond des yeux.

Il répondait :

— Et toi, tes yeux de quatre ans. Lorsque je te regarde, je vois tout. Je sais ce qui se passe dans ton estomac. C’est clair, et puis il faut bien que ce soit clair, ma petite femme, pour que je ne me perde pas.

Elle disait :

— Oh ! oui, il me semble que je n’ai plus rien à te dire. Je serai tout ce que tu verras. C’est comme ça qu’elles sont, les petites femmes. Elles ont un petit mari, on le leur donne, on dit : Vois comme il est beau ! Alors, il est si beau et ça leur fait tant d’effet qu’elles deviennent leur petit mari.


Huit jours passèrent. On peut dire qu’ils n’avaient pas eu le temps de respirer. Et tout était facile, la vie leur tournait sans arrêt des jours bien façonnés. Ils y mettaient le pied, la main, juste assez pour s’apercevoir que rien ne vient tout seul.

— Et maintenant, disaient-ils, il n’y a plus qu’à marcher : autour de nous le monde est à sa place, puisque nous en sommes le centre. Je n’oublierai jamais Raphaël, parce qu’il m’a servi à te connaître.

Et Marie ajoutait :

— Je ne le crains pas. S’il vient, je lui dirai : « Faudrait que tu me coupes en deux ». Non, je lui dirai : « Faudrait que vous me coupiez en deux. Il y a la moitié gauche qui s’appelle Jean et la moitié droite qui s’appelle Marie. Et puis la moitié droite contient encore beaucoup de la moitié gauche ».

Jean lui écrivit :

« Mon cher ami,

« Laisse-moi employer encore ce nom d’ami, pour qu’il me soit permis de penser que je n’ai pas fait le mal. Tu es à ma gauche, je te vois avec ta figure humaine, avec tes yeux, ta tête et ta bouche, et c’est à toi que j’écris, je veux dire à quelqu’un que je touche en étendant la main. Et cette lettre, je ne l’écris pas comme on écrit un livre, avec sa pensée ; je la sens d’abord, je la suis aussitôt et je sais qu’elle atteint mon semblable. Je sais où elle l’atteint, je voudrais corriger le pli que va prendre sa bouche et, s’il pleurait, je sentirais à son image la formation des larmes et tout ce qu’elles brisent pour passer. Je t’aimais, je m’appuyais sur toi, j’avais la conscience qu’une part de ta chair pliait sous mon poids et se sentait forte jusqu’à ne pas craindre de plier. De tout cela, je te remercie, Raphaël. Et je goûtais à l’amitié. Connais-tu l’amitié ? Je me comparais à toi, je te comparais à moi, je me sentais plus grand de t’avoir compris, je me sentais plus fort d’être compris par toi et mon âme, dépassant sa limite, s’appuyait sur la tienne lorsqu’elle allait loin.

« Je t’écris aujourd’hui. Je sais que ce jour comptera pour chacun de nous.

« Marie et moi, nous nous aimons. Depuis les plus hauts sommets de la vie, il me semble qu’elle soit venue à moi, par sa force et selon la pente naturelle de toutes choses. Je fais des phrases, vois-tu, mais c’est bien moins pour grossir le sentiment que j’éprouve que par cette incapacité qu’ont les hommes d’exprimer les vérités humaines. Ne me condamne pas, Raphaël. Jamais je n’ai eu la conscience d’avoir trahi l’amitié que je te porte. Il n’y a pas de ma faute. Je dis plus : Peut-être y a-t-il de la tienne. Tu m’as présenté Marie, tu as cru t’en tenir au contact premier et arrêter les choses sur la foi de ton geste. Tu as été bien présomptueux. Il y a des vérités de pleine chair que l’orgueil même ne fait que précipiter.

« Je ne te dépeindrai aucun de mes sentiments, car tu pourrais y répondre. Voici : Il faut que tu sois très fort. Nous sommes trois êtres en présence. Il y a deux bonheurs, de Marie à moi et toute autre combinaison n’aboutirait encore qu’à te faire souffrir. Les hommes sont égaux, une douleur vaut l’autre, mais il y a l’économie de la Douleur. Tu ne peux plus être heureux avec Marie, car tu sais tout. Choisis de tes maux celui qui comporte la plus grande générosité et peut-être auras-tu de ton sacrifice un orgueil sincère et sur lequel tu pourras t’appuyer.

« Je n’ajouterai qu’un mot, c’est que je souffre et que j’ai honte et que, plus d’une fois, au contraire, je souffrirai de mon bonheur, parce que je te l’ai ravi. Raphaël, je te le dis sans égoïsme : Tu as la meilleure part. »

« Jean Bousset. »