Marie-Claire/8

Eugène Fasquelle (p. 29-33).



Si Ismérie était bavarde, par contre Marie Renaud ne causait jamais.

Chaque matin, elle m’aidait à faire mon lit ; elle passait soigneusement ses mains sur les draps, pour lisser les cassures ; elle refusait obstinément mon aide pour faire le sien, prétendant que je roulais les draps n’importe comment. J’étais toujours stupéfaite de voir que son lit n’avait aucun désordre à son lever.

Elle finit par me confier qu’elle épinglait ses draps et ses couvertures après son matelas. Elle avait une quantité de petites cachettes pleines de toutes sortes de choses. À table, elle mangeait toujours un bout du dessert de la veille ; celui du jour restait dans sa poche ; elle le caressait et en mangeait un petit morceau de temps en temps. Je la trouvais souvent dans les coins en train de faire de la dentelle avec une épingle.

Sa plus grande joie était de brosser, plier et ranger ; aussi, grâce à elle, mes souliers étaient toujours bien cirés, et ma robe des dimanches soigneusement pliée.

Cela dura jusqu’au jour où il vint une nouvelle bonne, qui s’appelait Madeleine. Elle ne fut pas longtemps à s’apercevoir que je n’étais pour rien dans le bon arrangement de ma toilette ; elle se mit à crier en me traitant de mijaurée, de grande fainéante, disant que je me faisais servir comme une demoiselle, et que c’était honteux de faire travailler cette pauvre Marie Renaud qui n’avait pas deux liards de vie. Bonne Néron se mit d’accord avec elle pour dire que j’étais une orgueilleuse, que je me croyais au-dessus de tout le monde, que je ne faisais jamais rien comme les autres, qu’elles n’avaient jamais vu une fille comme moi, et que j’étais dépareillée.

Elles criaient toutes deux à la fois en se tenant penchées sur moi.

Je pensais à deux fées braillardes, une noire et une blanche : Bonne Néron si haute et si noire, et Madeleine si blonde et si fraîche avec de grosses lèvres ouvertes, ses dents si écartées et sa langue large et épaisse qui remuait et poussait de la salive au coin de sa bouche.

Bonne Néron leva la main sur moi et dit :

— Voulez-vous baisser les yeux !

Elle ajouta en s’éloignant :

— C’est qu’elle vous fait honte quand elle vous regarde comme cela.

Je savais depuis longtemps que Bonne Néron ressemblait à un taureau, mais il me fut impossible de trouver à quelle bête ressemblait Madeleine. J’y pensais pendant plusieurs jours en repassant dans ma tête le nom de toutes les bêtes que je connaissais, et je finis par y renoncer.

Elle était grasse et elle marchait en fléchissant les reins ; elle avait une voix perçante qui surprenait tout le monde.

Elle demanda à chanter à la chapelle, mais comme elle ne savait pas les cantiques, sœur Marie-Aimée me chargea de les lui apprendre. Marie Renaud put recommencer de brosser et plier mes habits sans que personne eût l’air de s’en apercevoir. Elle était si contente qu’elle me fit cadeau d’une épingle double pour attacher mon mouchoir, que je perdais toujours. Deux jours après, j’avais perdu l’épingle et le mouchoir.

Oh, ce mouchoir ! quel cauchemar épouvantable ! maintenant encore, quand j’y pense, une angoisse me prend. Pendant des années, je perdis régulièrement un mouchoir par semaine.

Sœur Marie-Aimée nous remettait un mouchoir propre contre le sale que nous jetions à terre devant elle. J’y pensais seulement à ce moment-là ; alors, je retournais toutes mes poches ; je courais comme une folle dans les dortoirs, dans les couloirs, jusqu’au grenier ; je cherchais partout. Mon Dieu ! pourvu que je trouve un mouchoir !

En passant devant la Vierge, je joignais les mains avec ferveur : « Mère admirable, faites que je trouve un mouchoir ! »

Mais je n’en trouvais pas, et je redescendais, rouge, essoufflée, penaude, n’osant pas prendre celui que me tendait sœur Marie-Aimée.

J’entendais d’avance le reproche si mérité. Les jours où je n’entendais pas de reproches, je voyais un front plissé, des yeux courroucés qui me suivaient longtemps sans se détourner ; j’étais si écrasée de honte que je pouvais à peine lever les pieds. Je marchais tout effacée, sans remuer le corps ; et, malgré cela, je perdais encore mon mouchoir.

Madeleine me regardait avec un air de fausse compassion, et elle ne pouvait pas toujours s’empêcher de me dire que je méritais une sévère punition.

Elle paraissait très attachée à sœur Marie-Aimée ; elle la servait attentivement, et fondait en larmes au moindre reproche.

Elle avait des crises de gros sanglots que sœur Marie-Aimée calmait en lui caressant les joues. Alors, elle riait et pleurait tout à la fois. Elle avait un mouvement des épaules qui laissait voir son cou blanc, et qui faisait dire à Bonne Néron qu’elle avait l’air d’une chatte.