Marie-Claire/51

Eugène Fasquelle (p. 190-195).



La mère de Mme Alphonse s’appelait Mme Deslois ; mais quand les laboureurs parlaient d’elle, ils disaient toujours « la bourgeoise du château ».

Elle n’était venue qu’une fois à Villevieille.

Elle s’était approchée de moi, et m’avait regardée de très près en clignant des yeux. C’était une grande femme qui marchait courbée, comme si elle cherchait quelque chose par terre. Elle habitait le grand domaine du Gué Perdu.

Mme Alphonse prit un sentier, le long de la petite rivière.

On était à la fin de mars, et les prés étaient déjà tout fleuris.

Mme Alphonse marchait tout droit dans le sentier ; mais moi, j’avais un grand plaisir à marcher dans l’herbe molle.

On arriva bientôt près du grand bois où le loup m’avait pris un agneau.

J’avais gardé de ce bois une frayeur mystérieuse, et quand on quitta le sentier de la rivière pour prendre un chemin qui traversait les bois, je fus prise d’une véritable épouvante.

Cependant le chemin était large ; il devait même y passer souvent des voitures, car les ornières y étaient profondes.

Au-dessus de nos têtes, les aiguilles des sapins crissaient continuellement en se frôlant. Cela faisait un bruit doux et léger qui ne ressemblait en rien au chuchotement sec et coupé de silences que le bois avait fait entendre quand il était chargé de neige. Malgré cela, je ne pouvais m’empêcher de regarder derrière moi.

On ne marcha pas longtemps dans les bois ; le chemin tournait à gauche, et on se trouva tout de suite dans la cour du Gué Perdu.

La petite rivière passait derrière les étables, comme à Villevieille ; mais ici les prés étaient très resserrés et on eût dit que les bâtiments voulaient se cacher dans la sapinière.

La maison d’habitation ne ressemblait pas aux fermes des environs. Le bas en était fait de vieux murs très épais et le premier étage paraissait avoir été posé dessus en attendant.

Je ne trouvai pas que cette maison eût l’air d’un château, elle me faisait plutôt penser à une vieille souche d’arbre, de laquelle serait sorti un rejeton mal venu.

Mme Deslois parut sur le pas de la porte en nous entendant venir.

Elle me regarda encore en clignant des yeux. Elle dit tout de suite à haute voix qu’elle avait perdu un sou dans la paille, et que c’était bien étonnant que, depuis huit jours, personne ne l’eût encore trouvé. Tout en parlant, elle remuait avec son pied la mince couche de paille qui était devant la porte.

Mme Alphonse ne devait pas entendre. Ses gros yeux fixaient l’intérieur, et ce fut presque avec ardeur qu’elle expliqua le motif de notre visite.

Mme Deslois voulut me conduire elle-même à la lingerie ; elle mit les clefs sur les armoires, et après m’avoir recommandé de bien faire attention, et de ne rien déranger, elle me laissa seule.

J’eus vite fait d’ouvrir et de refermer les grandes armoires reluisantes.

J’aurais voulu m’en aller tout de suite. Cette grande lingerie froide m’épouvantait comme une prison : mes pas résonnaient sur les dalles, comme s’il y avait eu en dessous des caveaux profonds. Il me sembla tout à coup que je ne sortirais plus jamais de cette lingerie.

Je tendis l’oreille pour écouter le bruit des bêtes, mais je n’entendis que la voix de Mme Deslois. C’était une voix forte et rauque, qui traversait les murs et pénétrait partout.

J’allais vers la fenêtre, pour me sentir moins seule, quand une porte que je n’avais pas remarquée s’ouvrit brusquement derrière moi. Je tournai la tête, et je vis entrer un homme jeune, qui portait une longue blouse blanche, et une casquette grise.

Il s’arrêta comme s’il était surpris de trouver quelqu’un là, et moi je continuais de le regarder sans pouvoir détacher mes yeux de lui.

Il traversa la lingerie sans que nos regards se soient quittés, et il s’éloigna après s’être cogné contre la boiserie de la porte. Une minute après, il passa contre la fenêtre, et nos regards se rencontrèrent encore.

J’en restai mal à l’aise, et sans savoir pourquoi, j’allai fermer les portes qu’il avait laissées ouvertes.

Un moment après, Mme Alphonse vint me chercher, et je repris avec elle le chemin de Villevieille.

Depuis que M. Alphonse avait remplacé Pauline, j’avais pris l’habitude d’aller m’asseoir sur un houx en forme de siège, qui se trouvait au milieu d’un grand buisson peu éloigné de la ferme.

Maintenant que le printemps venait, j’y allais à l’heure où les laboureurs fumaient leur pipe sur le seuil des écuries.

J’y restais longtemps à écouter les bruits du soir, et un grand désir me venait de ressembler aux arbres.

Ce soir-là, il m’arriva de penser à l’homme du Gué Perdu. Mais chaque fois que je voulais fixer la couleur de ses yeux, ils entraient si profondément dans les miens, qu’il me semblait que j’en étais tout éclairée.