Marie-Claire/48

Eugène Fasquelle (p. 178-180).



Dès la première semaine, Mme Alphonse avait fait transformer la chambre d’Eugène en lingerie, et elle m’avait aussitôt installée devant une grande table sur laquelle étaient plusieurs pièces de toile, que je devais transformer en linge de toutes sortes.

Elle venait s’asseoir près de moi, pour faire de la dentelle ; elle restait des journées entières sans me dire un mot.

Quelquefois elle me parlait des armoires pleines de linge de sa mère.

Sa voix était sans timbre, et sa bouche remuait à peine pour parler.

M. Tirande paraissait beaucoup aimer sa bru. Chaque fois qu’il venait, il s’informait de ce qu’elle pouvait désirer.

Elle n’aimait que le linge. Alors il partait en promettant d’acheter d’autres pièces de toile.

M. Alphonse ne paraissait guère qu’aux heures de repas. J’aurais été bien en peine de dire à quoi il employait son temps.

Son visage me rappelait celui de la supérieure. Il avait comme elle la peau jaune et les yeux brillants ; on eût dit qu’il portait en lui un brasier qui pouvait le consumer d’un moment à l’autre.

Il était très pieux, et chaque dimanche, il partait avec Mme Alphonse à la messe du village qu’habitait M. Tirande.

Au commencement, ils voulurent m’emmener dans leur voiture ; mais je refusai, préférant aller à Sainte-Montagne où j’espérais rencontrer Pauline ou Eugène.

Quelquefois, un des laboureurs venait avec moi, mais le plus souvent, je m’en allais seule, par un chemin de traverse qui diminuait de beaucoup le trajet.

C’était un chemin rude et pierreux qui grimpait sur la colline, à travers les genêts.

À l’endroit le plus élevé, je m’arrêtais devant la maison de Jean le Rouge.

Cette maison était basse et profonde ; les murs étaient aussi noirs que le chaume qui la recouvrait ; et on eût pu passer à côté sans la voir, tant les genêts qui l’entouraient étaient hauts.

J’entrais pour dire bonjour à Jean le Rouge, que je connaissais depuis que j’étais à la ferme de Villevieille.

Il avait toujours travaillé pour maître Sylvain, qui le tenait en grande estime. Eugène disait qu’on pouvait le faire toucher à tout et qu’avec lui les choses étaient toujours bien faites.