Marie-Claire/38

Eugène Fasquelle (p. 140-147).



Au mois de mai, maître Sylvain ajouta une chèvre à mon troupeau. Il l’avait achetée pour aider la fermière à nourrir le petit enfant qu’elle venait d’avoir après dix ans de mariage.

Cette chèvre était plus difficile à garder que le troupeau tout entier. Elle fut cause que mes moutons entrèrent dans l’avoine, qui était déjà haute.

Le fermier s’en aperçut, et il me gronda ; il m’accusait de m’endormir dans quelque coin, pendant que le troupeau dévastait son champ.

J’étais forcée de passer chaque jour près d’un bois de jeunes sapins. En trois bonds la chèvre l’atteignait, et c’était pendant que je la cherchais que mes agneaux mangeaient l’avoine.

La première fois j’attendis longtemps qu’elle revînt d’elle-même. Je faisais ma voix plus douce pour l’appeler. Enfin je me décidai à l’aller chercher. Mais la sapinière était si serrée que je ne savais pas comment faire pour y entrer.

Pourtant je ne pouvais pas m’en aller sans voir ce que la chèvre était devenue. Je crus reconnaître l’endroit où elle avait disparu, et j’y entrai en mettant mes mains devant ma figure pour éviter les piquants. Je la vis presque tout de suite à travers mes doigts ; elle était tout près. J’avançai la main pour la saisir par une corne, mais elle recula en déplaçant les branches qui revinrent me frapper avec force. Je réussis cependant à la saisir, et je la ramenai au troupeau.

Chaque jour elle recommençait. Je poussais mes moutons le plus loin possible de l’avoine et je me lançais à sa poursuite.

C’était une chèvre toute blanche, et j’avais tout de suite trouvé qu’elle ressemblait à Madeleine. Elle avait comme elle les yeux très éloignés l’un de l’autre. Lorsque je la forçais à sortir des sapins, elle me regardait longtemps sans bouger les yeux.

Dans ces moments-là, je pensais que Madeleine s’était transformée en chèvre. Il m’arrivait de la supplier de ne pas recommencer ; et j’étais sûre qu’elle me comprenait quand je lui faisais des reproches.

Comme je sortais un jour de la sapinière avec mes cheveux tout défaits, je fis un mouvement de la tête qui les ramena en avant. Aussitôt la chèvre fit un bond de côté en poussant un bêlement de peur. Elle revint sur moi, les cornes basses ; mais je baissai aussi la tête en secouant mes cheveux qui traînaient jusqu’à terre ; alors elle se sauva en faisant des cabrioles impossibles à décrire. Chaque fois qu’elle entrait dans la sapinière, je me vengeais en lui faisant peur avec mes cheveux.

Maître Sylvain me surprit un matin où je me lançais sur elle. Il fut pris d’un fou rire qui me remplit de confusion. Je m’arrêtai aussitôt en tâchant de relever mes cheveux sur ma tête.

La chèvre était revenue près de moi. Elle me regardait en allongeant le cou, et en tordant ses reins d’une façon comique, prête à repartir au moindre geste. Le fermier n’en finissait plus de rire ; il se tenait, cassé en deux, et il riait à grands éclats. On ne voyait de lui que sa blouse, sa barbe et son grand chapeau. Ses éclats de rire me donnaient envie de pleurer, et il me semblait qu’il resterait toujours ainsi, tordu et bruyant.

Quand enfin il fut calmé, il m’interrogea doucement. Je lui racontai les malices de la chèvre. Alors il la menaça du doigt en riant de nouveau.

Ce fut Martine qui l’emmena le lendemain. Mais le deuxième jour, elle déclara qu’elle aimait mieux quitter la ferme, que de continuer à garder cette chèvre qui était possédée du diable.

La vieille Bibiche disait que les chèvres avaient besoin d’être battues. Mais je me souvenais du seul coup de bâton que je lui avais donné ; ses côtes avaient rendu un son si étrange, que je n’avais jamais osé recommencer.

On la laissa en liberté autour de la ferme, et elle disparut un jour sans qu’on pût jamais savoir ce qu’elle était devenue.

La Saint-Jean approchait, et pour fêter l’anniversaire de mon arrivée à la ferme, Eugène dit qu’il fallait m’emmener au village.

Pour ce jour de fête, la fermière me fit cadeau d’une robe jaune qu’elle avait portée quand elle était jeune fille.

Le village s’appelait Sainte-Montagne. Il n’avait qu’une rue, au bout de laquelle se trouvait l’église.

Martine m’entraîna vite à la messe déjà commencée. Elle me poussa sur un banc, et elle-même alla s’asseoir sur celui qui était devant moi.

L’impression grave que j’avais eue en entrant dans l’église s’effaça presque aussitôt. Deux femmes, derrière moi, ne cessèrent de parler du marché de la veille, et des hommes qui se trouvaient près de la porte ne se gênaient pas pour parler tout haut.

Il n’y eut de silence que lorsque le curé monta en chaire. Je crus qu’il allait prêcher, mais il annonça seulement les mariages : à chaque nom qu’il prononçait les femmes se penchaient à droite ou à gauche avec des sourires.

L’idée de la prière ne me vint même pas. Je regardais prier Martine à genoux. Ses mèches brunes et bouclées sortaient de dessous son bonnet brodé. Elle avait les épaules larges, et son corsage blanc était serré à la taille par un ruban noir. Toute sa personne faisait penser à une chose fraîche et neuve.

Pourtant la supérieure m’avait dit que les bergères étaient des filles malpropres.

Je revoyais Martine au milieu de ses brebis avec sa jupe courte à rayures, ses bas bien tirés et ses sabots recouverts de cuir qu’elle cirait comme des souliers. Cependant elle prenait grand soin de son troupeau, et la fermière affirmait qu’elle connaissait chacune de ses brebis.

À la sortie de la messe, elle me quitta pour courir vers une vieille femme qu’elle embrassa tendrement. Puis je la perdis de vue et restai toute seule, ne sachant où aller.

Pas très loin je voyais l’auberge du Cheval Blanc. Il en sortait un grand bruit de voix et de vaisselle. Les gens y entraient par groupes, et il n’y eut bientôt plus personne sur la place.

J’allais rentrer dans l’église en attendant que Martine vienne me chercher, lorsque je vis accourir Eugène. Il me prit par la main et dit tout en riant :

— Si ta robe n’avait pas été aussi jaune, je t’aurais sûrement oubliée.

Il me regardait d’un air moqueur et amusé.

Il me conduisit chez le maître d’école, en le priant de me faire déjeuner et de me mener promener avec ses enfants.

Le maître d’école était habillé comme les messieurs de la ville, tandis qu’Eugène avait une blouse bleue, et je fus bien étonnée de les entendre se tutoyer.

En attendant le déjeuner, le maître d’école me prêta un livre de contes de fées ; et lorsque l’heure de la promenade arriva, j’aurais préféré qu’on me laissât seule finir le livre.

Sur la place du village les garçons et les filles dansaient dans le soleil et la poussière. Je trouvai leurs balancements exagérés et leur gaieté trop bruyante.

Je sentais en moi comme une grande tristesse ; et quand, à la nuit tombante, la voiture nous ramena à la ferme, j’éprouvai un vrai soulagement à me retrouver dans le silence et l’odeur des prés.