Marie-Claire/33

Eugène Fasquelle (p. 124-129).



Au mois de décembre, les vaches restèrent tout à fait à l’étable. Je croyais qu’il en serait de même des moutons. Mais le frère du fermier m’expliqua que la Sologne était un pays très pauvre, et que les fermiers ne récoltaient pas assez de fourrages pour nourrir toutes leurs bêtes.

À présent je m’en allais seule le long des prés et dans les bois. Tous les oiseaux étaient partis. Le brouillard s’étendait sur les terres labourées, et les bois étaient pleins de silence. Il y avait des jours où je me sentais si abandonnée que je croyais que la terre s’était écroulée autour de moi, et quand un corbeau passait en criant dans le ciel gris, sa voix forte et enrouée semblait m’annoncer les malheurs du monde.

Les moutons eux-mêmes ne sautaient plus. Le marchand avait emmené tous les mâles, et les petites femelles ne savaient plus jouer entre elles. Elles marchaient serrées les unes contre les autres, et même quand elles ne mangeaient pas, elles restaient la tête baissée.

Quelques-unes me faisaient penser à des petites filles que j’avais connues. Je les caressais en les forçant de lever la tête : mais leurs yeux restaient tournés en bas, et leurs prunelles fixes ressemblaient à du verre sans reflet.

Un jour, je fus surprise par un brouillard si épais qu’il me fut impossible de reconnaître mon chemin. Je me trouvai tout à coup auprès d’un grand bois qui m’était inconnu. Le haut des arbres se perdait complètement dans le brouillard, et les bruyères paraissaient toutes enveloppées de laine. Des formes blanches descendaient des arbres et glissaient sur les bruyères en longues traînées transparentes.

Je poussai les moutons vers le pré qui était à côté ; mais ils se tassèrent et refusèrent d’avancer. Je passai devant eux pour voir ce qui les empêchait d’aller plus loin, et je reconnus la petite rivière qui coulait au bas de la colline. C’est à peine si on voyait l’eau ; elle avait l’air de dormir sous une épaisse couverture de laine blanche. Je restai un long moment à la regarder ; puis je ramenai mes moutons le long du bois. Pendant que je cherchais à reconnaître de quel côté se trouvait la ferme, les moutons contournèrent le bois, et ils se trouvèrent bientôt sur un chemin bordé de haies. Le brouillard s’épaissit encore, et il me sembla que je marchais entre deux hautes murailles. Je suivais les moutons sans savoir où ils me menaient. Ils quittèrent brusquement le chemin pour tourner à droite, mais je les arrêtai aussitôt : je venais d’apercevoir l’entrée d’une église. Les portes en étaient grandes ouvertes, et de chaque côté on voyait deux lumières rouges qui éclairaient la voûte grise. D’énormes piliers se rangeaient en lignes droites, et tout au fond on devinait les fenêtres à petits carreaux qu’une lumière éclairait faiblement. J’avais beaucoup de mal à empêcher les moutons d’aller vers cette église, et tout en les repoussant, je m’aperçus qu’ils étaient couverts de petites perles blanches. Ils se secouaient à tout instant, et cela faisait comme un léger bruit de cliquetis. Je ne savais que penser de tout cela ; puis une grande inquiétude me vint à l’idée que maître Sylvain devait m’attendre avec impatience. Je me persuadai qu’en retournant sur mes pas je retrouverais facilement la ferme, et en faisant le moins de bruit possible, je repoussai les moutons sur le chemin qui m’avait amenée. Comme j’entrais dans ce chemin, une voix d’homme s’éleva près de moi. Elle disait :

— Laisse-les donc rentrer, ces pauvres bêtes.

Et en même temps, l’homme faisait retourner le troupeau vers l’église. Je reconnus tout de suite Eugène, le frère du fermier. Il passa sa main sur le dos d’un mouton en disant :

— Ils sont jolis avec leurs petites boules de givre, mais ce n’est pas bon pour eux.

Je ne fus pas étonnée de le rencontrer là. Je lui montrai l’église en demandant ce que c’était.

— C’était pour toi, me répondit-il. Je craignais que tu ne retrouves pas l’allée des châtaigniers, et j’avais suspendu une lanterne de chaque côté.

Quelque chose se brouilla dans ma tête ; et ce ne fut qu’au bout d’un instant que je compris que ces gros piliers noircis et délabrés par le temps étaient tout simplement les troncs des châtaigniers. En même temps je reconnus les fenêtres à petits carreaux de la grande salle que le feu de la cheminée éclairait.

Eugène compta lui-même les moutons. Il m’aida à leur faire une chaude litière de paille, et au moment où je sortais de la bergerie, il me retint pour me demander si vraiment j’ignorais ce qu’étaient devenus les deux agneaux perdus. Je fus prise d’une grande honte en pensant qu’il pouvait croire que je mentais, et je ne pus m’empêcher de pleurer en lui assurant qu’ils avaient disparu sans que je m’en fusse aperçue. Alors il m’apprit qu’il les avait retrouvés noyés dans un trou d’eau.

Je crus qu’il allait me gronder pour ma négligence. Mais il me dit doucement :

— Va vite te chauffer. Tu rapportes dans tes cheveux tout le givre de la Sologne.

Je me promis d’aller voir le trou d’eau dès le lendemain. Mais, pendant la nuit, la neige tomba si épaisse, qu’il ne fallut pas penser aller aux champs. J’aidai la vieille Bibiche à raccommoder le linge, et Martine se mit à filer son rouet en chantant des complaintes.