Marie-Claire/22

Eugène Fasquelle (p. 75-77).



Ce jour-là, sœur Marie-Aimée me fit appeler près d’elle. Il y avait bien deux mois qu’elle n’était pas sortie de sa chambre. Elle commençait d’aller mieux, mais je remarquai que ses yeux ne brillaient plus du tout. Ils me faisaient penser à un arc-en-ciel presque fondu.

Elle me fit raconter les petites histoires drôles qui s’étaient passées ; elle voulait sourire en m’écoutant, mais sa bouche ne se relevait que d’un seul côté. Elle me demanda aussi si je l’avais entendue crier.

Oh ! oui, je l’avais entendue ; c’était pendant sa maladie. Elle avait poussé des cris si épouvantables au milieu de la nuit, que tout le dortoir en avait été réveillé. Madeleine allait et venait. On l’entendait remuer de l’eau ; et comme je lui demandais ce qu’avait sœur Marie-Aimée, elle m’avait répondu tout en courant :

— Des douleurs.

J’avais aussitôt pensé que Bonne Justine avait aussi des douleurs ; mais jamais elle n’avait crié comme cela, et j’imaginais les jambes de sœur Marie-Aimée trois fois plus enflées que celles de Bonne Justine.

Les cris étaient devenus de plus en plus forts. Il y en avait eu un si terrible, qu’il semblait lui sortir des entrailles. Ensuite on avait entendu quelques plaintes. Puis, plus rien.

Au bout d’un moment, Madeleine était venue parler à Marie Renaud. Aussitôt Marie Renaud avait mis sa robe, et je l’avais entendue descendre.

Un instant après, elle était revenue avec M. le curé. Il était entré précipitamment dans la chambre de sœur Marie-Aimée et Madeleine avait vite refermé la porte sur lui.

Il n’était pas resté longtemps ; mais il s’en était retourné bien moins vite qu’il n’était venu. Il marchait en baissant la tête, et sa main droite ramenait un pan de son manteau sur son bras gauche, comme s’il voulait préserver une chose précieuse.

Je pensai qu’il remportait les Saintes Huiles, et je n’osai pas lui demander si sœur Marie-Aimée était morte.

Je n’avais pas oublié non plus le coup de poing que j’avais reçu de Madeleine, lorsque je m’étais accrochée à sa jupe. Elle m’avait renversée, en disant très bas et très vite :

— Elle va mieux.

Le jour où sœur Marie-Aimée fut guérie, Madeleine perdit son arrogance, et tout rentra dans l’ordre.