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Michel Lévy frères (4p. 211-).




MARGUERITE


DE


SAINTE-GEMME


COMÉDIE EN TROIS ACTES, EN PROSE


Gymnase-Dramatique. — 23 avril 1859




DISTRIBUTION
DES AUBIERS 
 MM. Dupuis.
CYPRIEN, son fils 
 P. Berton.
LE COMTE DE LUNY 
 Derval.
LOUISOT, domestique de Cyprien 
 Pristox.
MARIGUERITE 
 Mme Rose Chéri.
ANNA 
 Mlle Victoria.
Une Femme de chambre, personnage muet 
  


1775 environ. — À la campagne, en province.





ACTE PREMIER


Au château des Aubiers. — L’appartement de M. des Aubiers, style Louis XV ; livres, armes de chasse, fleurs. — Portes au fond. — Portes latérales. — Table au milieu.



Scène PREMIÈRE


DES AUBIERS, LOUISOT.



DES AUBIERS.

Arrive ici, toi, et dis la vérité.


LOUISOT.

Oui, monsieur.


DES AUBIERS.

Gare à tes oreilles, si tu mens !


LOUISOT.

Oui, monsieur.


DES AUBIERS.

Qu’est-ce que c’est que cette demoiselle qui demeure au château de Luny ?


LOUISOT.

Oui, monsieur.


DES AUBIERS.

Ah çà ! te moques-tu de moi avec tes : oui monsieur ?


LOUISOT.

Non, monsieur ! mais c’est que, si M. Cyprien savait que je le trahis !…


DES AUBIERS.

Je ne te parle pas de mon fils ; je te parle de la demoiselle qui demeure au château.


LOUISOT.

Quel château de Luny, monsieur ?…


DES AUBIERS.

Ah ! tu eux faire le rusé, toi !… Ça te va bien ! Je vais te conduire à madame, qui saura bien te faire parler.


LOUISOT, effrayé.

Oh ! non, monsieur, faut pas ! je dirai comme monsieur voudra.


DES AUBIERS.

Quel âge a-t-elle ?


LOUISOT, troublé.

Environ soixante-quinze ans, monsieur.


DES AUBIERS.

Imbécile ! Est-ce que je te parle de la vieille demoiselle de Luny ?


LOUISOT.

Oh ! non, monsieur, puisqu’elle est morte.


DES AUBIERS.

Elle est morte à Paris, il y a environ deux mois.


LOUISOT.

Oui, monsieur ; six semaines.


DES AUBIERS, à part.

Il y a six semaines que mon fils a quitté Paris.


LOUISOT.

Mêmement que c’est son neveu qui hérite.


DES AUBIERS.

Le jeune comte de Luny ?


LOUISOT.

Oh ! non, monsieur : à ce qu’il paraît qu’il est de l’âge de monsieur.


DES AUBIERS, avec humeur.

N’importe ! il a donc pris l’orpheline sous sa protection ?


LOUISOT.

L’orph… ?


DES AUBIERS.

La jeune fille que cette dame avait élevée, dont mon fils…


LOUISOT.

Oh ! oui, monsieur ! M. Cyprien l’aime bien, allez ! (À part.) Pauvre maître ! s’il savait que je le trahis ! mais ça ne fait rien puisque je l’aime tout de même.


DES AUBIERS, qui réfléchit.

Mais il n’y a pas plus de six semaines que mon fils la connaît ?


LOUISOT.

Non, monsieur : il y a plus d’un an.


DES AUBIERS.

Ah ! (À part.) Il m’avait caché ça !… (Haut.) Où donc l’a-t-il connue ?


LOUISOT.

À Paris, monsieur, chez la vieille défunte, où il allait quelquefois.


DES AUBIERS.

Souvent ?


LOUISOT.

Oui, monsieur.


DES AUBIERS.

Tous les jours ?


LOUISOT.

Oh ! non, monsieur ; jamais !


DES AUBIERS.

Souvent ! jamais ! Qu’est-ce que tu dis, animal ?


LOUISOT.

Monsieur, je dis, jamais le jour ; mais il y allait tous les soirs quasiment, et, à eux deux, la petite demoiselle et M. Cyprien, ils faisaient la partie et la lecture à la vieille.


DES AUBIERS.

Bien ! bien ! bien ! Et as-tu entendu dire… ?

On sonne.

LOUISOT.

Monsieur, j’ai entendu la sonnette.


DES AUBIERS.

C’est bon ! Cette jeune fille passe-t-elle… ?


LOUISOT.

Monsieur, c’est la sonnette à madame.


DES AUBIERS.

Ça ne te regarde pas.


LOUISOT.

Mais, monsieur, quand madame sonne, faut que tout le monde soit prêt à courir.


DES AUBIERS.

Eh bien, va ! (À part.) J’interrogerai Cyprien, à présent que je sais… (Haut.) Ah ! écoute.


LOUISOT.

Oui, monsieur…


DES AUBIERS.

Si madame t’interroge…


LOUISOT.

Je dirai tout… comme à monsieur.


DES AUBIERS.

Non pas ! je le le défends… Tu ne sais rien…


LOUISOT.

Non, monsieur ; mais, si madame veut, pourtant… ?


DES AUBIERS.

Je suis le maître.


LOUISOT.

Non, monsieur !


DES AUBIERS.

Hein ?… (On sonne encore, Louisot se sauve et se cogne aux meubles.)




Scène II



DES AUBIERS, seul.

C’est ça, casse-toi… pendant que ma femme casse les sonnettes ! On ne craint qu’elle ici. Bah ! j’aime autant que l’on ne me craigne guère et que l’on médise tout ! — Ah ! maître Cyprien avait depuis longtemps une amourette ?… J’aime mieux ça que du désordre. À son âge, à vingt ans, le cœur parle, et, si la petite est un peu sage… fermerai-je les yeux ?…Oui ! ces choses-là, quand on s’en occupe, prennent de l’importance… et je ferai aussi bien…




Scène III


LOUISOT, DES AUBIERS.



DES AUBIERS.

Qu’est-ce qu’il y a ?… Madame me demande ?


LOUISOT.

Non, monsieur, elle s’en va voir ce fermier malade ; mais c’est qu’il y a là un monsieur qui veut que monsieur le reçoive.


DES AUBIERS.

Qui veut ?… Son nom ?…


LOUISOT.

Oui, monsieur. « Son nom ? » que j’y ai dit… « Mon nom ? qu’il a dit, M. des Aubiers me connaît bien. »


DES AUBIERS.

Tu ne l’as jamais vu ?


LOUISOT.

Non, monsieur !

Il sort.




Scène IV


DE LUNY, DES AUBIERS.



DE LUNY, en habit de cavalier.

Eh bien, des Aubiers, vous ne me reconnaissez pas ? Je suis donc bien changé ?


DES AUBIERS, stupéfait.

De Luny ! (ils se serrent la main.) Mon Dieu ! qu’il y a longtemps… Je ne vous savais pas en France, moi !


DE LUNY.

Chut ! nommez-moi tout bas, je suis ici incognito.


DES AUBIERS.

Bah ! une aventure ?


DE LUNY.

Pénible ! Je vous dirai ça. Je suis en France depuis quatre jours ; le temps de passer la frontière, et d’arriver en poste.


DES AUBIERS, inquiet.

Eh bien, où allez-vous ?…


DE LUNY.

J’ai pris gîte chez moi, sous un faux nom.


DES AUBIERS.

Ah ! vous allez habiter Luny ?


DE LUNY.

Oui, le manoir de mes ancêtres ! il est fort délabré ! Il y a bien vingt ans que ma tante ne l’habitait plus ; et, moi, je n’y ai pas mis les pieds depuis mon enfance.


DES AUBIERS.

Mais sous quel prétexte y êtes-vous ?


DE LUNY.

Le prétexte de l’examiner avec l’intention de l’acquérir.


DES AUBIERS.

Tiens ! et depuis quand êtes-vous là ?…


DE LUNY.

Depuis cette nuit, et, avant de rien voir, j’ai dormi d’abord ; puis je me suis dit que vous seul dans ce pays me connaissiez ; c’est pourquoi j’accours, dès le midi, l’aurore des paresseux comme vous, pour vous prier de voir en moi le baron de Marsac.


DES AUBIERS.

Bah ! vous avez pris le nom de ce bon Marsac, qui était si moral, si crédule !…


DE LUNY.

Et si bête ! Ne vous gênez pas, c’est mon cousin.


DES AUBIERS.

Eh bien, où est-il donc, lui, ce pauvre Marsac ?


DE LUNY.

Il est resté à Venise, où j’avais réussi à l’attacher à notre ambassade, et où, pas plus qu’à Paris, il n’a su faire son chemin.


DES AUBIERS.

Mais vous ! vous avez là une très-belle position ?


DE LUNY.

Je ne l’ai plus. J’ai été forcé de partir, à la suite d’une malheureuse affaire. Figurez-vous, mon cher, un étourdi de vingt ans, qui s’imagine m’avoir pour rival, et qui me provoque en plein théâtre.


DES AUBIERS.

De là un duel !


DE LUNY.

Inévitable !


DES AUBIERS.

Vous l’avez tué ?…


DE LUNY.

Malheureusement.


DES AUBIERS, rêveur.

Diable ! un enfant !


DE LUNY.

Oui ! le diable s’en est mêlé ! C’était un Français, le propre neveu de notre ministre ; mon ambassadeur, qui m’aime beaucoup, et qui me donne raison, m’a prié de quitter l’Italie et de me tenir coi quelque part, pendant qu’il tâcherait de me justifier auprès de Son Excellence. Voilà mon histoire ; voyons la vôtre ! (Il s’assied à gauche.) Vous avez engraissé, vous avez eu beaucoup d’enfants, et vous vécûtes heureux ?…


DES AUBIERS.

J’ai engraissé ! pas trop, ce me semble… Je n’ai pas eu un seul enfant, de ma seconde femme, et… je m’ennuie beaucoup à la campagne.

Il s’assied près de Luny.

DE LUNY.

Le mariage n’a donc pas tenu ses promesses ? On m’a dit cependant que vous aviez pris une jeune et jolie femme ?


DES AUBIERS.

Eh bien, oui ! mais il y a de cela dix ans, et je ne suis pas un bon bourgeois de province, moi, pour roucouler toujours !


DE LUNY.

Comment ! il y a dix ans que nous ne nous sommes vus ? C’est parbleu vrai ! À propos, vous aviez un fils de votre premier mariage ? vous l’avez toujours ?


DES AUBIERS.

Dieu merci ! Il se destine à la magistrature ; ce n’est pas un paresseux, comme moi. Ah ! sans cet enfant-là, je n’aurais pas aliéné ma liberté une seconde fois.


DE LUNY.

Bah ! bah ! vous avez toujours fait le terrible, et vous étiez du bois dont ou fait les hommes rangés.


DES AUBIERS.

Mon Dieu ! vous savez bien que j’avais vingt-deux ans, quand on me laissa épouser une charmante cousine, dont j’étais épris, c’est dans l’ordre. Elle me donna beaucoup de jalousie, que je lui rendis avec usure. Ce n’était pas notre faute, nous étions trop jeunes tous les deux, et c’était un mariage d’amour.


DE LUNY.

Alors, vous avez passé au mariage de raison ?


DES AUBIERS.

Que voulez-vous !… J’étais veuf à vingt-cinq ans ! d’abord très-affecté, je m’enivrai peu à peu de ma liberté… Je fis, en votre compagnie, beaucoup de folies ; je mangeai ma fortune et je compromis celle de mon fils, par trop de confiance en affaires… Je suis une nature expansive, moi ; j’aime ce qui est généreux et grand ; je ne sais pas refuser, soupçonner, prévoir… mais je suis avant tout un bon père, et, un beau jour, à trente-cinq ans, je me fis des reproches et me décidai au mariage… avantageux ! Ma future était riche, de noblesse d’épée, tandis que je ne suis que de robe, jeune, plus que moi de quinze ans, et jolie… ah ! elle était jolie ! il n’y a pas à dire ! de plus, elle m’aimait ! Je ne suis pas un fat de le penser, puisqu’elle m’accepta veuf, père, ruiné, et pas très-bien revenu de mes erreurs de jeunesse.


DE LUNY.

Donc, c’est elle qui fit le mariage d’amour ?


DES AUBIERS.

Elle eut ce bonheur-là ; et je crus le partager… je me crus l’enfant mignon de la destinée ; mais…


DE LUNY.

Mais quoi ?… Elle est coquette ?


DES AUBIERS.

Ah bien, oui ! c’est un collet monté de première classe !…


DE LUNY.

Sans esprit ?


DES AUBIERS.

Plut au ciel ! on pourrait l’attraper quelquefois !


DE LUNY.

Acariâtre ?…


DES AUBIERS.

Non !


DE LUNY.

Avare ?


DES AUBIERS.

Non pas !


DE LUNY.

Quoi donc, alors ? Vous me feriez supposer…


DES AUBIERS.

Ne supposez rien de noir ! ce serait lui faire injure ; j’aime mieux vous dire ce qui en est. Figurez-vous, mon cher ami, que je suis tombé dans les griffes d’un charmant despote qui s’est peu à peu emparé de toute mon existence ; plus de plaisirs, plus d’amis, plus de laisser aller, plus d’imprévu dans la vie. J’ai eu affaire au caractère le mieux trempé qui soit sorti des mains de la nature ! Une volonté ardente sous des dehors tranquilles ; une femme qui ne se fâche jamais, tout en fâchant sans cesse, qui vous ramène, qui ne boude pas, qui vous persuade qu’elle cède quand elle commande, qui veut toujours avoir raison de vos goûts, de vos idées, de vos rêves même ! Et ce qu’il y a de pis, c’est qu’elle a mille qualités, qu’il faut bien reconnaître : de l’ordre, de la prévoyance, de l’activité, de la charité, tout ce qu’il y a de plus parfait enfin, et de plus irritant à subir, quand on est un simple mortel, aimant à laisser couler la vie comme un ruisseau capricieux, et à s’égarer de temps en temps dans les jardins un peu négligés de la fantaisie.


DE LUNY.

Alors, trompez-la, trompez-la beaucoup ! ça chassera votre ennui, et vous vous sentirez mieux disposé à lui accorder tous les égards que vous lui devez.


DES AUBIERS.

Vous me faites là une belle morale, vous ! On ne trompe pas comme ça une femme de mérite ; ça rend difficile, que diable ! et puis je suis surveillé.


DE LUNY.

Ah çà ! dites-moi, mon cher, a-t-elle payé vos dettes ?…


DES AUBIERS.

Elle a fait mieux : elle a racheté et assuré à mon fils tout mon patrimoine, et elle y a joint sa fortune personnelle, qui, ainsi que je vous le disais, est considérable. L’héritière des Sainte-Gemme était trois fois millionnaire.


DE LUNY.

C’est mademoiselle Marguerite de Sainte-Gemme que vous avez épousée ?… Heureux homme !


DES AUBIERS.

La connaissez-vous ?


DE LUNY.

J’ai eu le bonheur, autrefois, de l’admirer… de loin, dans le monde, mais sans avoir eu jamais celui de l’approcher. Son père était mort glorieusement pendant la guerre de Sept ans ; et elle avait été élevée par la douairière de Sainte-Gemme, femme des plus distinguées, mais d’un rigorisme exagéré dans le choix de ses relations.


DES AUBIERS.

C’est bien cela, et les leçons du maître avaient porté fruit. Je n’ai pas été admis tout de suite à faire ma cour.


DE LUNY.

C’est un honneur que je n’ai pu obtenir jadis ; mais j’espère bien qu’aujourd’hui vous pourrez me présenter à cette femme terrible ?


DES AUBIERS.

À madame des Aubiers ! vous ? Ah bien, oui ! elle ne veut pas entendre parler de tout ce qui date de mon beau temps ! Et vous justement qui avez la plus mauvaise réputation… Non, non ! j’irai vous voir ; ça me fera grand plaisir et grand bien de vous avoir pour voisin, nous chasserons ensemble ! mais venir ici !…


DE LUNY.

Dieu ! que vous êtes devenu ridicule, mon cher ! Ce que c’est que le mariage !


DES AUBIERS.

Eh bien, oui ! Vous vous moquerez de moi… ailleurs.


DE LUNY.

Comme vous voilà inquiet !


DES AUBIERS.

C’est l’heure où elle rentre.


DE LUNY.

Eh bien, vous aurez le temps de me faire… évader, puisqu’on en est là, chez vous !


DES AUBIERS.

Le temps, le temps ! Elle marche comme une mouche, et elle entre comme un coup de pistolet ! (Marguerite entre.) Bon ! j’en étais sûr ! Je la sentais venir !…




Scène V


Les Mêmes, MARGUERITE.



MARGUERITE.

Ah ! pardon… Je vous dérange ?


de LUNY, à part.

C’est elle ! Toujours charmante !


MARGUERITE, bas, à son mari, après avoir rendu le salut à de Luny.

Qui est-ce ?


DES AUBIERS.

Une personne qui m’entretient d’affaires.


MARGUERITE.

Alors, vous avez besoin de moi ; car vous n’aimez guère à vous occuper de ces choses-là.


DE LUNY.

C’est ce que me disait justement M. des Aubiers, madame, et, si ce n’eût été une effroyable indiscrétion de la part d’un inconnu, c’est à vous…


MARGUERITE, méfiante.

M. des Aubiers ne vous connaît pas ?…

Elle regarde son mari.

DES AUBIERS.

Si fait ! si fait !…


MARGUERITE, à de Luny.

Alors, j’ai l’honneur de parler… ?


DE LUNY, tandis que des Aubiers montre de l’inquiétude.

Au baron de Marsac.


MARGUERITE, à des Aubiers.

Ah ! une de vos anciennes connaissances, je crois ?


DE LUNY.

Un ancien ami, madame…


DES AUBIERS, que sa femme regarde d’un air mécontent.

Dont je vous ai parlé mainte fois ; le plus grave, le plus rangé de mes amis.


MARGUERITE, bas, souriant.

Ce n’est peut-être pas beaucoup dire ! N’importe ! (Haut.) La réputation de monsieur est fort bonne ; pourquoi ne me le présentiez-vous pas ? Veuillez me dire quelle affaire nous l’amène.

Elle va s’asseoir à gauche.

DES AUBIERS, bas, à de Luny.

Elle veut tout savoir, elle ! Dites quelque chose et n’ayez pas d’esprit ; je lui ai dit que Marsac était fort lourd !


DE LUNY.

C’est bien aise. (Haut et prenant des manières rondes et pesantes.) Je viens, madame, en ce pays de Bourgogne pour m’y établir, selon toute apparence.

Ils s’asseyent.

MARGUERITE.

Près d’ici ?


DE LUNY.

Fort près ! deux lieues tout au plus ! Je compte acheter la terre de Luny.


MARGUERITE.

Vraiment ? Ah ! tant mieux ! Alors, nous n’aurons jamais le fâcheux voisinage du propriétaire actuel.


DES AUBIERS.

Faites donc attention ; M. de Marsac est le proche parent du comte de Luny.


MARGUERITE.

Proche parent ? Ah ! oui, c’est vrai !


DE LUNY.

Son cousin, issu de germain, madame. Mais ne vous gênez pas ! je ne compte pas le défendre.


MARGUERITE.

À la bonne heure ! J’aurais moins bonne opinion de vous si vous vous disiez son ami.


DES AUBIERS.

Grand merci ! Je l’ai été, moi, pourtant !


MARGUERITE.

Oh ! vous, c’est différent ; vous étiez si jeune ! Vous vous en repentez, d’ailleurs.


DES AUBIERS.

OÙ prenez-vous ça ?…


MARGUERITE.

Vous m’avez dit de lui pis que pendre.


DE LUNY.

Ah !


DES AUBIERS, à de Luny.

N’en croyez rien, au moins ! De ce qu’il m’est arrivé devant madame des Aubiers de raconter quelques espiégleries…


MARGUERITE.

Des espiégleries ?… Des duels sanguinaires ! des filles séduites ! des femmes compromises !…


DE LUNY, avec une indignation jouée.

Des maris trompés !


DES AUBIERS.

Bah ! bah ! il n’y a pas là de quoi pendre un homme, et tout cela le ferait bien rire, s’il vous entendait !


MARGUERITE.

Ça prouverait qu’il n’a ni foi ni loi, voilà tout ! — Mais il vend sa terre, j’en suis charmée. Du reste, c’est bien malgré sa tante qu’il a cet héritage ;… elle l’avait maudit !


DE LUNY.

Vous la connaissiez, madame ?


MARGUERITE.

Fort peu. Elle était infirme et ne quittait guère Paris.


DE LUNY, hypocritement.

Digne parente ! elle a oublié de faire son testament !


MARGUERITE.

À propos de ça, dites-moi : elle a donc laissé dans la misère une certaine Anna ?


DES AUBIERS, à part.

Oh ! est-ce qu’elle saurait… ?


MARGUERITE.

Une orpheline qu’elle avait élevée, et que cet affreux personnage dont nous parlions a envoyée à Luny.


DE LUNY.

J’ai ouï parler de cela. On a écrit, je crois, à mon parent, pour lui recommander cette jeune fille, qu’il ne connaît pas. Il a trouvé tout simple qu’elle se retirât momentanément à Luny.


DES AUBIERS, bas, à de Luny.

Vous ne l’avez pas encore vue chez vous ?


DE LUNY, bas, à des Aubiers.

Non ! je la verrai tantôt.


MARGUERITE, à son mari.

Vous dites ?…


DES AUBIERS.

Que le comte de Luny, qui ne connaît pas cette orpheline, a fait au moins là une bonne action.


MARGUERITE.

Vous croyez ça, vous ! Moi, je dis que c’est une proie qu’il s’est mise en réserve.


DE LUNY, à part.

Eh ! qui sait ?… (Haut.) Ce serait horrible !

On se lève.

MARGUERITE.

Je le crois capable de tout.


DE LUNY.

Et moi aussi !


MARGUERITE.

Eh bien, nous nous entendrons tous les deux ! Achetez cette maudite terre, et débarrassez-nous de tout ce que protégeait ce mécréant.


DES AUBIERS, à part.

Ah ! pauvre Cyprien !… Elle sait tout !


DE LUNY.

Je ne sais morbleu point comment vous remercier, madame ? Je me retire tout confusionné de vos bontés pour moi.


MARGUERITE.

Je suis votre servante, monsieur le baron.


DES AUBIERS, reconduisant de Luny.

En avez-vous assez ? Vous l’avez voulu !


DE LUNY, à part.

Je trouve ça charmant, moi ; ça m’amuse beaucoup !


DES AUBIERS.

Ma foi, ça m’amuse aussi. Vous faites le Marsac !… J’ai cru le voir et l’entendre !

Ils sortent.



Scène VII


MARGUERITE, puis LOUISOT.


MARGUERITE.

Ce Marsac a l’air d’un très-brave homme, et, quand je lui ai parlé des projets de son cousin sur la jeune fille, il n’a pas dit non. Oh ! il faut absolument que j’éclaire Cyprien sur les suites d’une liaison pareille ! (Elle sonne.) Son père en rirait. Il ne veut rien prévoir. (Louisot entre.) M. Cyprien ?…


LOUISOT.

Oh ! il n’est pas sorti aujourd’hui, madame, vrai ?


MARGUERITE.

Qu’est-ce qui vous demande ça ?


LOUISOT.

Oui, madame.


MARGUERITE.

Vous aimez à parler ! Sachez que vous ne devez répondre que par oui ou non aux questions qu’on vous fait. Prévenez M. Cyprien de venir me parler.


LOUISOT.

Oui, madame ; mais le voici.

Louisot sort. Cyprien entre.




Scène VII


CYPRIEN, MARGUERITE.



CYPRIEN.

Vous me demandiez, madame ?


MARGUERITE.

Assieds-toi là, et causons de bonne amitié (ils s’asseyent vers la droite), Sans plus de cérémonie que le jour où, pour la première fois, je te pris sur mes genoux. C’était le jour de mon mariage avec ton père, et je demandai à Dieu, si je devais avoir des enfants, de ne pas me les laisser aimer plus que toi. Dieu m’a trop prise au mot, puisqu’il ne m’en a pas donné du tout. Eh bien, puisqu’il a voulu que tu fusses toute ma famille, je le veux aussi, et je ne souffrirai pas que rien nous désunisse.


CYPRIEN.

Qui pourrait nous désunir ?


MARGUERITE.

Il y a quelque chose entre nous. Tu étais studieux, calme, heureux ; je t’ai cru assez raisonnable pour passer seul un an à Paris. Te voilà revenu, mais soucieux, hautain, sombre ! Je ne t’en parlais pas, j’espérais que ça se dissiperait ; mais ça empire, et je t’en parle. Cyprien, il faut me promettre de renoncer à cette fantaisie-là.


CYPRIEN.

Vous croyez qu’une fantaisie… ?


MARGUERITE.

Ne cherche pas à me tromper ; tu n’as jamais-menti, toi… Confesse-toi ; cette petite aventurière qu’on appelle Anna, je crois…


CYPRIEN, se levant.

Maman, je vous en supplie !… alors… pas un mot sur elle.


MARGUERITE.

Ah ! par exemple ! Tu t’imagines que je vais tranquillement te regarder faire des folies ?… Tu te trompes bien, mon garçon !… Un futur conseiller, courir la grisette !…


CYPRIEN.

Vous ne savez pas de qui vous parlez ; vous ne la connaissez pas.


MARGUERITE.

Je la connais assez ! c’est la protégée de M. de Luny.


CYPRIEN.

Non ! non ! jamais ! Est-ce lui qui répand cette calomnie ?… Si je le croyais…


MARGUERITE.

Tu lui en demanderais raison ? Heureusement, il n’est pas en France. Mais on peut protéger de loin.


CYPRIEN.

Ne le croyez pas ; ce n’est pas lui, c’est moi qui la protège ! moi seul !…


MARGUERITE.

Belle protection pour une honnête fille ! On sait ce que veut dire ce mot-là.


CYPRIEN.

Dans ma bouche, il a un autre sens ; je m’intéresse à une pauvre enfant, sans appui, sans ressources, mais pleine de talents, et d’une conduite si pure,… que je comptais vous prier de lui donner asile chez vous, maman ; vous voyez donc bien…


MARGUERITE.

Que, depuis six semaines, tu recules devant une prière si saugrenue !


CYPRIEN.

Eh bien, je ne recule plus ! Je vous demande, je vous supplie de recevoir cette jeune personne !


MARGUERITE.

Tu es fou ! Moi, recevoir ta maîtresse ?


CYPRIEN.

Elle ne l’est pas !


MARGUERITE.

Je sais que l’on ne convient pas de ces choses-là. La vieille demoiselle de Luny n’y a vu que du feu. Elle était presque en enfance. Tes soins, ta société lui étaient fort agréables… Tu vois que je sais tout !… D’ailleurs, ce qui ne serait pas aujourd’hui serait demain, et j’espère que tu n’as pas pensé sérieusement à introduire un scandale dans la maison de ta mère.


CYPRIEN.

Je m’attendais à vos rigueurs, et je sais ce qui me reste à faire.


MARGUERITE, se levant.

Où vas-tu ?


CYPRIEN.

Je sors, maman.


MARGUERITE.

Non.


CYPRIEN.

Il le faut !


MARGUERITE.

Moi, je te le défends.




Scène VIII


Les Mêmes, DES AUBIERS.



DES AUBIERS.

Eh bien ! eh bien ! vous vous disputez, vous deux ?


CYPRIEN.

Mon père, on me traite ici comme quand j’avais dix ans. On oublie que je suis homme ! On me défend de sortir quand je veux, quand je dois sortir !


DES AUBIERS.

Eh bien, pourquoi es-tu si enfant que de prendre ça au sérieux, monsieur l’homme ? — Ris, baise la main de ta petite mère, et sauve-toi !


MARGUERITE.

Cette plaisanterie-là serait une insulte ! il ne la fera pas.


CYPRIEN.

Vous savez que je ne veux jamais oublier ce que je vous dois… Mais, vraiment, vous abusez aujourd’hui de la situation que m’ont faite vos soins et vos bienfaits,


MARGUERITE.

Si tu le prends ainsi, va ! je payerai tes sottises, je réparerai tes fautes… si je peux !… C’est là mon rôle apparemment ! Mais les chagrins que tu vas chercher, je n’y pourrai rien. Ça t’est bien égal, n’est-ce pas, que j’en souffre ? Eh bien, ça m’est égal aussi : on est au monde pour souffrir… Mais ton père ?


DES AUBIERS, troublé.

Son père ! son père voudrait bien savoir de quoi il s’agit, avant de s’arracher les cheveux !


MARGUERITE.

Demandez-lui où il va : c’est à lui de répondre.


DES AUBIERS.

Ah çà ! c’est cet imbécile de Louisot qui vous a dit ça !


MARGUERITE.

Je n’interroge pas les valets. (Montrant Cyprien.) Qu’il réponde, lui ! Vous voyez bien qu’il ne veut pas !


DES AUBIERS.

Eh bien, il a raison ! Je lui défends de répondre, moi ! Une femme ne doit pas savoir tous les pas que fait un jeune homme ! c’est blessant pour lui ! c’est inconvenant pour elle !


MARGUERITE.

Une mère doit tout savoir ! (À Cyprien.) Vas-tu dire que je ne suis pas la tienne ? Dis-le, si tu veux ! Je n’y renoncerai pas pour ça !


DES AUBIERS, lui prenant la main.

Vous dites des choses qui portent coup, vous le savez bien… Mais, mon Dieu…


MARGUERITE.

Quoi ! mon Dieu ?


DES AUBIERS.

Je comprends sa pensée. Il vous cédera toujours dans les circonstances graves, c’est son devoir ; mais dans celles qui ne le sont pas…


MARGUERITE.

Dans celles qui ne le sont pas, il est encore plus facile de céder ; mais, puisque vous l’autorisez…


DES AUBIERS, bas, à Cyprien.

Elle est fâchée tout de même. Bah ! renonce à sortir ce matin !


CYPRIEN, bas, à des Aubiers.

Vous me reprochez de céder toujours ; et, quand, par hasard, je résiste…


DES AUBIERS, bas, à Cyprien.

Après le dîner, nous nous sauverons sans rien dire ! J’irai avec toi ; allons !…

Cyprien jette son chapeau avec humeur et s’assied.

MARGUERITE, souriant.

J’aime à vous voir renoncer sans dépit à des idées coupables !


CYPRIEN.

Mais pourquoi voulez-vous donc que tout amour soit coupable, enfin ?…


MARGUERITE.

Alors, tu avoues un sentiment sérieux pour… ?


DES AUBIERS.

Eh bien, pourquoi pas ? (Faisant des signes à son fils.) C’est ça, question de sentiment ! (À Marguerite.) Secret de cœur !


MARGUERITE, sévèrement.

Il vous l’a confié ?


DES AUBIERS.

Peut-être.


MARGUERITE.

Dites-moi qu’il vous l’a confié, et je ne m’en tourmente plus.


DES AUBIERS.

Eh bien, admettez qu’il me l’a confié.


MARGUERITE.

Sans votre parole, je ne peux pas admettre l’impossible.


CYPRIEN.

Pourquoi serait-ce l’impossible ?


MARGUERITE.

Parce que tu ne peux pas avouer un sentiment sérieux pour…


DES AUBIERS.

Pour qui ? Voyons, tu ne sais pas seulement pour qui !


MARGUERITE.

Pour une fille qui a la lâcheté d’accepter les bienfaits de M. de Luny.


CYPRIEN, hors de lui, se levant.

Madame !


MARGUERITE.

À qui parles-tu ?


CYPRIEN.

Ma mère ! vous avez la rudesse de l’autorité, j’aurai celle de la franchise. J’aime Anna ! je l’aime avec passion ! vous la foulez aux pieds !… Vous espérez me guérir en m’humiliant !


DES AUBIERS.

Eh non ! eh non ! ce n’est pas là son intention, que diable !


CYPRIEN, exalté.

Laissez, mon père ! laissez-la dire ! madame veut que je sois blessé… eh bien, je le suis ! Qu’elle triomphe ! La leçon est dure et telle qu’elle la sait donner ; mais j’en profiterai à ma manière. Personne ne pourra plus soupçonner la femme que j’aime.


MARGUERITE.

Tu aimes une fille sans cœur.


CYPRIEN, avec douleur.

Eh bien, quand cela serait, qu’importe, madame ? L’enfant que vous avez élevé dans des idées arrêtées a profité de vos leçons. Il est persévérant, lui aussi, et plus on froissera le sentiment qu’il subit, moins il voudra le combattre en lui-même… — Anna, puisqu’Anna il y a… mon Dieu ! je ne croyais pas devoir laisser parler d’elle comme de la première venue !… Anna sortira de chez M. de Luny, et, si elle est à moi, vous direz que je suis égaré, si bon vous semble ; mais vous n’aurez pas le droit de me croire avili !


MARGUERITE.

Tu t’en vas là-dessus ?


CYPRIEN.

Oui !


MARGUERITE.

Tu ne sors toujours pas à présent, j’ai ta parole ! Dans une heure, tu seras plus calme.


CYPRIEN, à part.

Ma parole ! est-ce que je l’ai donnée ?

Il sort.




Scène IX


DES AUBIERS, MARGUERITE.



DES AUBIERS.

Je m’en vas aussi, moi, puisqu’il n’y a pas moyen de s’expliquer tranquillement.


MARGUERITE.

Pourquoi donc ça ?… Ne suis-je pas calme ?


DES AUBIERS.

Oh ! certes… c’est ce que j’admire ! Vous avez l’art de fâcher les autres sans vous émouvoir.


MARGUERITE.

Tu rêves ! nous sommes d’accord !


DES AUBIERS.

Nous ! d’accord ?… Nous ne le sommes sur rien !


MARGUERITE.

Ce n’est pas ma faute !


DES AUBIERS, ironiquement.

Non ! c’est la mienne.


MARGUERITE.

Je croyais que nous pouvions au moins nous entendre sur tout ce qui tient à la dignité et à la considération de notre enfant !


DES AUBIERS.

Oui, certainement ! mais nous ne nous entendrons jamais sur son bonheur !


MARGUERITE.

Son bonheur !


DES AUBIERS.

Ses plaisirs, si vous voulez ! À son âge, le bonheur, c’est le plaisir ; mais vous avez une morale de trappiste.


MARGUERITE.

Et toi, tu as la morale relâchée d’un vieux beau sans cervelle !


DES AUBIERS.

Vieux beau !


MARGUERITE.

Oui ! oui ! mon bon, nous sommes encore comme le sire de Bagnolet : « Très-aimable et très-frivolet ! »


DES AUBIERS.

Ça m’est égal, ça ! Mais vieux beau !


MARGUERITE.

Eh bien, ça te fâche, ce mot-là ?


DES AUBIERS.

Mais certes !


MARGUERITE.

Bah ! pourvu que je t’aime comme tu es.


DES AUBIERS.

Tu m’aimes ! je le sais bien !


MARGUERITE, riant.

Le fat !


DES AUBIERS.

Tu as beau dire ! tu ne me persuaderas pas que je tourne au Cassandre, et tu auras beau faire, je ne prendrai jamais ce rôle-là vis-à-vis de Cyprien. Je ne veux pas être un de ces pères de comédie rognant sur tout et grognant à tout propos, qui s’arrangent de manière à faire désirer le jour fortuné de leur trépas ! Non !… je veux être le meilleur ami de mon fils, et je le serai malgré tes dents, grondeuse, sermonneuse, vertu farouche, mère rabat-joie ! car c’est toi qui es vieille, malgré tes trente ans et tes beaux cheveux ! Tu as l’esprit racorni, le cerveau ratatiné ! Tu fais tout ce que tu peux pour ne plus paraître jolie ! hein ? Tu l’as encore, ta vilaine robe carmélite ! Ayez donc des idées riantes avec une femme toujours en deuil !

Il s’assied.

MARGUERITE.

As-tu fini ?


DES AUBIERS.

Oui !


MARGUERITE.

Non ! si tu n’as pas fini, dis encore !


DES AUBIERS, lui baisant la main.

J’ai fini !


MARGUERITE.

Alors, je vas répondre. Me permets-tu de répondre ?


DES AUBIERS.

Si je ne permettais pas, tu ne répondrais pas ?


MARGUERITE.

Non !


DES AUBIERS, se levant.

Si on l’entendait, on croirait pourtant qu’elle est la plus soumise des femmes !


MARGUERITE.

On ne se tromperait pas ; ne suis-je pas soumise à l’idée que je me suis faite de mes devoirs envers toi ? Ce n’est pas de ma faute, si tu ne les comprends pas. — Quand je t’ai épousé…


DES AUBIERS.

Ah ! nous allons revenir là-dessus ? Passons, du moins, au déluge !


MARGUERITE.

Quand je t’ai épousé, je faisais, au dire de tous mes parents, une insigne folie.


DES AUBIERS.

Accordé ! c’en était une !


MARGUERITE, franchement.

Non ! je t’aimais !


DES AUBIERS, la baisant au front.

Allons, tu as une manière brusque de vous dire les choses qui a son charme ! mais, c’est égal, vois-tu, je ne me laisse pas attendrir comme ça, moi, et je ne ferai pas un mot de ce que tu veux !


MARGUERITE.

Tu as tant de caractère !


DES AUBIERS, avec impatience.

Va toujours ! tu t’en es bien repentie, hein ? de m’avoir tant aimé !


MARGUERITE.

Eh bien, voilà ce qui te trompe… Je suis très-contente de mon sort !


DES AUBIERS.

Oui ! parce que tu crois m’avoir soumis, dominé… Pst !


MARGUERITE.

Non ! mais je t’ai sauvé de toi-même !


DES AUBIERS.

Et de mes créanciers… C’est vrai !


MARGUERITE.

Fi ! je ne parle jamais de ça ! Mais, si tu es devenu sage, c’est grâce à moi !


DES AUBIERS.

Ah ! comment ça, dis ?


MARGUERITE.

Tu veux que je livre mon secret ? C’est bien simple ! Je me suis attachée à satisfaire tes bons instincts, et à te faire oublier les mauvais. Tu aimais l’élégance dans le bien-être, j’ai voulu te faire un intérieur où tu fusses mieux que partout ailleurs. Tu as l’intelligence claire et des idées larges ; je t’ai fait acquérir, par une vie régulière, la considération, le crédit que tu méritais d’avoir. Tu es sensible, bon, au point de ne pouvoir envisager la souffrance ; il n’y a plus de malheureux autour de toi. Enfin, tu adorais ton fils, j’ai tâché de lui procurer une belle éducation et de lui assurer un bel avenir.


DES AUBIERS, attendri.

C’est vrai ! c’est vrai, ma chère amie !… Je l’aimais passionnément, mais aveuglément, ce fils unique ; je l’eusse gâté, tu as su l’aimer sagement. Mon Dieu ! je ne suis pas ingrat ! je sais bien tout ce que nous te devons, lui et moi ! Mais laisse-moi te dire tes erreurs et tes torts… Tu exiges trop de nous ! tu nous veux parfaits comme toi-même ! ce n’est pas possible à des hommes du monde ! Tu as une ferveur de dévouement qui te fait dépasser le but. Ta volonté est toujours tendue, et tu ne nous permets aucune initiative. Avec toi, on devient une machine qui fonctionne bien, mais qui n’a pas conscience d’elle-même.


MARGUERITE.

C’est possible ; mais que faire, quand tu déclares que tu ne veux rien connaître et rien arranger dans ton existence ?


DES AUBIERS.

Moi ! je dis ça ?


MARGUERITE.

À propos de tout !


DES AUBIERS.

Alors, arrange tout, sans que je m’en aperçoive.


MARGUERITE.

Pour que tu n’aies pas à m’en savoir gré ! J’étais pourtant fière, quand tu me disais : « C’est bien ! » Allons, soit ! j’essayerai de me passer de ma récompense.


DES AUBIERS, vaincu.

Non ! mais, au moins, fais-toi plus gaie, plus tolérante ! Comme tu as abîmé ce pauvre de Luny devant son cousin !


MARGUERITE.

C’est vrai, j’ai été trop loin ! c’est que je pensais que cet homme déshonorerait Cyprien dans la personne de sa maîtresse.


DES AUBIERS, frappé.

Comment ! tu penses sérieusement que de Luny… ?


MARGUERITE.

Je ne suis pas seule à le penser ! tu as vu que M. de Marsac n’essayait pas de me démentir, quand je l’ai dit devant lui.


DES AUBIERS, effrayé, à part.

C’est vrai ! c’est vrai ! Ah ! mon Dieu, il ne nous manquerait plus… Une rivalité entre mon fils et un pareil homme ! après sa dernière affaire à Venise !


MARGUERITE.

Eh bien, qu’as-tu à rêvasser ?


DES AUBIERS.

Je pense à ça ; je dis que je n’entends pas qu’il en soit ainsi. Je ne sais, ma foi, pas où M. Cyprien prendrait le droit d’avoir une maîtresse ; s’il croit que je vas lui souffrir une intrigue sous mon toit, ou seulement à ma porte, il se trompe, et je vas lui dire ça tout net, moi !




Scène X


Les Mêmes, LOUISOT.



LOUISOT.

Madame, c’est M. Cyprien…


DES AUBIERS.

Ah ! il est là ?


LOUISOT.

Oui, madame, il est sorti !


MARGUERITE.

Sorti ?


LOUISOT.

Non, monsieur ! il a dit comme ça qu’on ne l’attende pas pour dîner.


DES AUBIERS.

C’est bon ! c’est bon ! va-t’en !


LOUISOT.

Oui, madame.

Louisot sort.




Scène VIII


MARGUERITE, DES AUBIERS.



DES AUBIERS, très-troublé.

Il a encore été courir là-bas !


MARGUERITE.

À Luny ?… Non, il m’a promis…


DES AUBIERS.

Il n’a rien promis… ou bien, c’était avant que je fusse là.


MARGUERITE.

Est-ce que je me serais trompée ?…


DES AUBIERS.

Oui ! tu dois t’être trompée !… — Marguerite, je t’en prie, ne te mêle plus de ça. — Permets-moi de croire que je m’entends à ces choses-là mieux que toi… Je vais le voir !


MARGUERITE.

Mais tu parais troublé ?…


DES AUBIERS.

Non ! je ne suis pas troublé du tout ! je pense seulement que, dans un moment de dépit, Cyprien pourrait s’engager trop avant avec cette maîtresse… J’ai un prétexte pour y aller : — Marsac qui est là ! — et j’y vais.


MARGUERITE.

Et tu ne veux pas que je m’en mêle ?


DES AUBIERS, affectant la gaieté.

Non ! fais-toi belle. Je t’avertis que, si tu n’es pas en blanc ou en rose tantôt, je ne dîne pas à la maison.


MARGUERITE.

Quel enfantillage !… Tu me voudrais coquette !


DES AUBIERS.

Non pas ! mais je veux que tu paraisses jeune.


MARGUERITE.

Plus jeune que toi ? Je ne veux pas, moi !


DES AUBIERS.

Ah çà ! j’ai donc l’air vieux, décidément. Je n’ai que quarante-cinq ans, que diable ! d’ailleurs, je ne crains pas que l’on te fasse la cour.


MARGUERITE.

C’est galant, cette sécurité-là ! Tu ne crains rien du tout ?


DES AUBIERS, troublé.

Non ! rien ici ! mais là-bas !… Adieu !

Il se sauve.

MARGUERITE, seule.

Il me cache quelque chose !… Je veux tout savoir !



ACTE DEUXIÈME


Au château de Luny. — Grand salon Louis XIV ou Louis XIII, fané et austère, pittoresque si l’on veut ; vieux meubles. — Deux portes au fond. Porte à droite du spectateur, fenêtre à gauche.




Scène PREMIÈRE


ANNA, puis CYPRIEN.



ANNA, qui est occupée à la fenêtre à recoudre une bordure de rideau, se levant et prenant son panier à ouvrage.

J’ai fini et je m’en vas ; j’ai toujours peur, moi, dans ce vieux château !… Ah ! M. Cyprien !


CYPRIEN, venant par le fond à droite.

Ne me chassez pas ! il faut absolument que je vous parle !


ANNA.

C’est mal de revenir encore… surtout dans cette maison déserte… J’aime encore mieux les propos que l’on peut faire à la ferme. Allez-vous-en, vrai ! si vous avez un peu d’amitié pour moi !


CYPRIEN.

Mais, mon Dieu, pourquoi cette méfiance ?


ANNA.

Je n’ai point de méfiance ; quelle méfiance voulez-vous que j’aie ? Mais je n’ai en ce monde que ma réputation d’honnête fille, moi, et vous me la faites perdre !


CYPRIEN.

Je le sais… et je connais mon devoir. Écoutez-moi, Anna !


ANNA.

M’apportez-vous le consentement de votre belle-mère ?… Si elle agrée mes services, on ne pourra plus mal penser, ni mal parler de moi. Eh bien, lui avez-vous enfin parlé ?… Vous ne répondez pas ?


CYPRIEN.

Elle refuse !


ANNA.

Ah !… vous voyez ! vous avez parlé trop tard ! Elle aussi me méconnaît.


CYPRIEN.

Elle est injuste !…


ANNA.

Faites que je la voie, elle me rendra justice.


CYPRIEN.

Impossible !


ANNA.

On la dit si bonne !… et vous-même, vous l’aimez tant !


CYPRIEN.

Ne parlons plus d’elle ; quand elle a des préventions, elle est inflexible. Avisons à ce que vous sortiez d’ici ; vous ne pouvez plus y rester. Le nom seul de M. de Luny est une tache sur le vôtre !


ANNA.

Est-ce à ce point-là ? Un homme que je n’ai jamais vu, que je ne verrai sans doute jamais ?…


CYPRIEN.

Oui, oui, c’est à ce point-là. Je ne le croyais pas… je m’étais trompé… ma mère l’a dit, et, en cela, elle a raison.


ANNA.

Ainsi vous m’avez très-mal conseillée ? Car c’est vous qui m’avez persuadée d’accepter l’hospitalité du comte ; où donc voulez-vous que j’aille à présent, si je suis décriée pour cela ?


CYPRIEN.

Anna, je vous ai trompée ! hélas ! je me trompais moi-même ! tout ce que je rêvais, tout ce que je désirais pour vous, je le croyais facile. Vous avez eu confiance en moi, pourtant ! Eh bien, je serai digne de cette confiance-là ! sur moi seul pèsera tout entier le soin de vous faire respecter. Croyez en moi, je le mérite.


ANNA.

Je n’ai jamais douté de votre bon cœur, et de l’intérêt que vous me portez… Mais que pouvez-vous pour moi ? Rien, puisque c’est justement votre intérêt qui me nuit ! À qui pouvez-vous me recommander, me confier, puisque vos parents eux-mêmes… ?


CYPRIEN.

Mes parents… ouvriront les yeux ; ils comprendront combien mon affection pour vous est sérieuse, invincible…


ANNA.

Pourquoi êtes-vous si ému en me disant cela ? Vous m’effrayez !…


CYPRIEN.

Ah ! comprenez-le donc enfin vous-même, que cette affection est tout pour moi ! qu’elle est mon âme, ma vie, mon avenir !


ANNA.

Oh ! mon Dieu ! pourquoi me juriez-vous que c’était de la vraie et bonne amitié ?… Et moi qui vous croyais si raisonnable, si sincère et si pieux !


CYPRIEN.

Anna, je suis tout cela, et je vous aime. Croyez-vous donc que je veuille vous faire outrage, vous perdre ?…


ANNA.

Non, je ne peux pas le croire ; mais j’ai peur de la situation où je suis, je ne la comprends plus. Vous-même, vous n’êtes plus pour moi ce que vous étiez, quand, sous les yeux de notre vieille amie, vous me parliez comme à une sœur. Tenez, nous avons fait un rêve ; vous ne pouvez pas me servir de frère, et moi… nous ne pouvons rien l’un pour l’autre. Adieu ! ne venez plus !


CYPRIEN.

Vous me quittez sans m’entendre ?…


ANNA.

Oui, il le faut !


CYPRIEN.

Mais pourquoi ?…


ANNA.

Je ne sais pas, mais il le faut !

Elle sort par le fond à droite.




Scène II


CYPRIEN, puis LOUISOT.



CYPRIEN.

Il faut que je reste coupable à ses yeux, qu’elle soit soupçonnée par ma faute ?… Mais je ne peux pas accepter cela, moi !… Ah ! Louisot ! que fais-tu ici ?


LOUISOT.

Monsieur, c’est votre papa qui m’a dit de le suivre.


CYPRIEN.

Ah ! mon père est là ? Où donc ?


LOUISOT.

Il est avec un monsieur qui vend ou qui achète des terres.


CYPRIEN.

Alors, ce n’est pas à cause de moi qu’il est venu ?


LOUISOT.

Oh ! non, monsieur ! mais je ne sais pas qui diantre lui a été dire toute votre histoire avec mamselle Anna…


CYPRIEN, préoccupé.

C’est moi ! c’est moi !


LOUISOT.

Ah ! c’est monsieur qui lui a dit soi-même ?… J’en suis content ! Mais, monsieur Cyprien… le v’là, votre papa, avec l’autre monsieur qu’ils appellent Marsac.


CYPRIEN.

Eh bien, reste par là, et, quand mon père aura fini avec lui, tu le prieras de ma part de venir causer avec moi… dans la garenne…


LOUISOT.

Oui, monsieur. (Cyprien sort par le fond, à droite.) Comme ça se trouve qu’il a tout dit à son papa !




Scène III


DES AUBIERS, DE LUNY, LOUISOT.



DE LUNY, à des Aubiers, en entrant du fond, à gauche.

Vous voyez qu’il n’est pas gai, le château de mes aïeux. Mais ici, au moins, nous causerons tranquillement, puisque c’est un secret…


DES AUBIERS, lui montrant Louisot.

Chut !… (À Louisot.) Que fais-tu là, toi ?…


LOUISOT, bas.

Monsieur, c’est M. Cyprien…


DES AUBIERS, bas.

Qui était là tout à l’heure ?


LOUISOT, bas.

Oui, monsieur ; il m’a chargé de vous dire…


DES AUBIERS, bas.

Tu lui as donc dit que j’y étais, bavard ?


LOUISOT, bas.

Oh ! non, monsieur ! Je ne sais pas qui diantre…


DES AUBIERS

C’est bon. Va lui dire…

Il s’éloigne encore en lui parlant.

DE LUNY, à part.

Qu’est-ce qu’il a donc avec ses mystères, l’ami des Aubiers ? J’ai un grand service à lui rendre… Eh bien, mais ça se trouve bien ! moi qui cherchais le moyen de rentrer en grâce auprès de sa femme ! Ah ! elle est toujours très-séduisante ; le mariage ne lui a pas fait tort.


LOUISOT, à des Aubiers.

Oui, monsieur.

Il sort.




Scène IV


DE LUNY, DES AUBIERS.



DE LUNY.

Eh bien, mon cher ami, me direz-vous ce que signifie l’agitation où je vous vois ?…


DES AUBIERS.

Mon cher, c’est ma femme qui…


DE LUNY.

Qui est indignée de la supercherie de ce matin ?


DES AUBIERS.

Non, il ne s’agit pas de ça. Elle voudrait des renseignements sur cette orpheline que vous avez recueillie…


DE LUNY.

Mademoiselle Anna Dubois… Eh bien ?


DES AUBIERS.

Vous l’avez vue ?


DE LUNY.

Pourquoi me demandez-vous ça ?


DES AUBIERS.

Parce que… parce que je vous le demande !


DE LUNY, à part.

Tiens, tiens, tiens ! (Haut, ironiquement.) C’est madame des Aubiers qui veut savoir comment je la trouve, mademoiselle Anna ?


DES AUBIERS, impatienté.

Eh ! non, c’est moi !


DE LUNY.

À la bonne heure, soyez donc franc ! Je ne… c’est-à-dire si, je l’ai vue, et c’est une personne… délicieusement jolie, mon cher ! (À part.) Je ne l’ai pas seulement aperçue !


DES AUBIERS.

Diable ! voilà justement ce que je craignais. Est-ce que… ?


DE LUNY, railleur.

Eh bien, et vous, est-ce que… ?


DES AUBIERS.

Luny, ne plaisantons pas ! Il ne s’agit pas de moi.


DE LUNY.

Il ne s’agit pas de… ? Ah ! vous allez faire encore le bon apôtre, l’homme rangé, comme tantôt !


DES AUBIERS.

Comment ! vous croyez que je suis amoureux de cette jeune fille ?


DE LUNY.

Oui, oui, je le crois.


DES AUBIERS, à part.

Au fait, j’aime autant ça, moi ! (Haut.) Quel que soit le motif de l’intérêt que je prends à la chose, je suis venu vous prier très-sérieusement de ne point vous occuper du tout de mademoiselle Anna.


DE LUNY.

À la bonne heure, voilà qui est carré !


DES AUBIERS.

Très-carré ! Pourquoi pas, entre amis ? Si vous me le demandiez en une circonstance où je viendrais sur vos brisées, je n’hésiterais pas…


DE LUNY.

Vous, vous, un homme marié, surveillé,… c’est facile ! Mais moi, c’est différent !


DES AUBIERS, sévèrement.

Alors… vous refusez ?


DE LUNY.

Je ne dis pas ça ; je ferai mon possible pour ne pas rencontrer l’objet litigieux. Pourtant il se peut que, malgré moi, le hasard… Toujours sous le même toit, les rencontres sont faciles… et, dame !… vous savez qu’on se trouve quelquefois surpris… envahi par un attrait invincible…


DES AUBIERS.

Vous vous moquez… et il semble que vous y mettiez l’intention de me désobliger.


DE LUNY.

Ma foi, vous le mériteriez bien.


DES AUBIERS.

Et comment ça ? Que me reprochez-vous ?


DE LUNY.

D’avoir dit chez vous tant de mal de moi, que j’y suis un objet d’horreur et de scandale !…


DES AUBIERS.

Bah ! vous avez cru à ça, vous ? Vous n’avez pas vu que l’on plaisantait !


DE LUNY.

J’ai vu tout le contraire, et je suis certain que madame Desaubiers ne voudra jamais me recevoir quand elle saura qui je suis.


DES AUBIERS.

Eh bien, justement, quand elle saura qui vous êtes, elle rira de ce qui s’est passé, et reconnaîtra que vous êtes l’homme le plus aimable et le mieux élevé qu’on puisse voir.


DE LUNY.

Si vous me promettiez ça…


DES AUBIERS.

Je vous le promets.


DE LUNY, à part.

Allons donc ! (Haut.) Vous ne craignez pas… ?


DES AUBIERS.

Ma femme ? Vous vous imaginez que je crains ma femme ?


DE LUNY.

Pourtant, si elle savait comme vous vous émancipez…


DES AUBIERS.

Je m’émancipe, moi ?… Ah ! à cause de… ? Oui, c’est vrai. Eh bien, vous voyez donc bien que je ne suis pas si enchaîné. si soumis… Alors, c’est convenu, vous allez renoncer à mademoiselle Anna, me donner votre parole d’honneur de ne contre-carrer en rien mes projets sur elle ?


DE LUNY.

Ah ! il faut bien que ce soit pour vous ! Comme vous voilà épris !…


DES AUBIERS, riant malgré lui.

Épris, moi ?… Ah ! vous ne me connaissez pas ! Vous restez ici ?


DE LUNY.

Vous souhaitez que je m’en aille ?


DES AUBIERS.

Non, c’est pour savoir.


DE LUNY.

Eh bien, si vous désirez le savoir, je vas me reposer dans ma chambre ; car j’ai fort peu dormi cette nuit, et je me sens très-fatigué.


DES AUBIERS.

C’est ça, c’est ça, reposez-vous. (À part.) Moi, je vas avertir Cyprien de ce qu’il faut résoudre.

Ils sortent par les deux portes du fond.




Scène V


DE LUNY, seul, rentrant.

Est-il épris, en effet ?… Non, il y autre chose. Ne serait-ce pas plutôt… ? Eh ! que m’importe ! il me conduira aux pieds de sa femme… le mari classique !… Mais… (Regardant à droite.) Est-ce là cette belle Anna ? Non, car il me semble reconnaître…



Scène VI


DE LUNY, MARGUERITE.



MARGUERITE, qui est entrée avec précaution et qui voit de Luny tout à coup. Elle a une coiffe de mousseline blanche.

Ah !…

Elle veut se retirer.

DE LUNY, à part.

C’est elle ! (Haut et reprenant les allures de Marsac.) Morbleu madame l’ombre, qui êtes-vous ? La maison est-elle hantée ?


MARGUERITE.

Ne craignez rien, monsieur de Marsac, c’est moi !


DE LUNY.

Qui, vous ? madame des Aubiers ? Vous me fîtes grand’peur !


MARGUERITE.

En vérité ? (À part.) Le bon personnage !


DE LUNY.

Je m’attendais si peu à vous voir chez l’abominable de Luny.


MARGUERITE.

Eh bien, puisqu’il est à Venise !


DE LUNY.

Vous ne craignez pas de souiller vos pieds sur le plancher de sa maison ?


MARGUERITE, riant.

Puisqu’il n’y a jamais marché !


DE LUNY.

Ah ! si fait, dans son enfance !


MARGUERITE.

Alors, il y a si longtemps !…


DE LUNY.

Vous croyez donc mon cousin bien vieux ?


MARGUERITE.

Je crois qu’il a passé le bel âge où il se donnait pour irrésistible,


DE LUNY, à part.

Les bénéfices de l’incognito.


MARGUERITE.

Mais, dites-moi, monsieur de Marsac, vous avez vu mon mari dans cette maison ?


DE LUNY.

Je ne sais, madame, si je dois vous dire…


MARGUERITE.

Oui, oui, parlez. M. des Aubiers est sorti brusquement… et moi, effrayée de son agitation, je suis venue, un peu en cachette, comme vous voyez, à cause des domestiques, qui ne sont pas tous discrets… Et, comme vous êtes un fort honnête homme… un père de famille, vous comprendrez mon inquiétude, celle de mon mari… Il s’agit de son fils, qui doit être ici… pour cette jeune Anna dont je vous ai parlé.

Elle remonte en cherchant.

DE LUNY, à part.

Ah ! je voyais bien qu’il me trompait ! Il tremble pour son fils, dont il me croit le rival… l’affaire de Venise !… Excellent père, qui s’effraye quand le mari seul est menacé !


MARGUERITE, revenant.

Eh bien, monsieur de Marsac, pouvez-vous me dire où je trouverai M. des Aubiers, et si quelque chose est venu justifier ses craintes ?


DE LUNY, très-galant.

Je puis vous affirmer, madame, que toutes ses craintes sont chimériques du moment que vous êtes ici.


MARGUERITE.

Je ne comprends pas.


DE LUNY.

Vous ne comprenez pas que M. Cyprien n’a rien à redouter d’un prétendu rival qui a bien autre chose en tête.


MARGUERITE.

Ah ! il y a un rival ? Je ne savais pas ça, moi… Qui donc ?


DE LUNY.

Permettez-moi de ne pas le nommer.


MARGUERITE.

Vous ne voulez pas ?… Je tâcherai de découvrir toute seule… Me direz-vous au moins où est M. des Aubiers ?


DE LUNY, avec empressement.

Acceptez mon bras, madame, et nous le chercherons : vous ne connaissez pas les êtres.


MARGUERITE.

Et vous, vous les connaissez donc déjà ?


DE LUNY.

Fort peu ; mais…


MARGUERITE.

Je chercherai seule, merci.


DE LUNY.

Quoi ! vous voulez… ?


MARGUERITE.

Je veux chercher seule.


DE LUNY.

Je vous laisse, madame ; partout vous devez commander !

Il salue et sort par le fond à gauche.




Scène VII



MARGUERITE, seule.

Est-ce une épigramme ou une galanterie ? Qu’est-ce que c’est donc, au juste, que cet excellent M. de Marsac ? Un hypocrite peut-être ! Je déteste ces gens-là, moi !… Je lui trouve une autre figure que ce matin… Est-ce lui, ce rival ?… Il y a ici je ne sais quel piège tendu… à qui ? Je ne devine pas, mais je sens que j’ai bien fait de venir et je… Ah ! Louisot ! ce bavard ! je ne veux pas qu’il me voie !

Elle sort par la droite.



Scène VIII


LOUISOT, puis DES AUBIERS et CYPRIEN.



LOUISOT, voyant fuir Marguerite.

Tiens !… qu’est-ce que c’est que celle-là ?


DES AUBIERS.

Quoi ? est-ce elle qui sort d’ici ?


LOUISOT.

Mademoiselle Anna ? Non, monsieur ; mais je la trouverai bien, allez.


DES AUBIERS.

Eh bien, dépêche-toi, et dis-lui que M. des Aubiers, le père, demande à lui parler ici ; et, si par hasard elle refusait,… tu lui dirais que c’est de la part de madame des Aubiers. Va vite !

Louisot sort.

CYPRIEN.

Oui, oui, tu as raison, père ! Il faut l’emmener tout de suite. Je vois bien que tu crains quelque chose pour elle.


DES AUBIERS.

Moi ? Je ne t’ai point parlé de craintes… Mais les convenances… sa réputation… la tranquillité de ta mère…


CYPRIEN.

Et cet étranger, ce Marsac qui est ici !


DES AUBIERS.

Oh ! celui-là… Mais, n’importe, tu veux qu’elle parte, et tu as raison.


CYPRIEN.

Tu dis que tu sais où tu vas la conduire ?


DES AUBIERS.

Je sais… oui ! À Dijon, chez la présidente !


CYPRIEN.

Chez la présidente ? Non, non, ça ne se peut pas !


DES AUBIERS.

Allons donc ! parce que, dans le temps jadis… ? Tu crois aux mauvais propos, toi ?


CYPRIEN.

La présidente est une femme décriée que ma mère ne voit pas.


DES AUBIERS.

Ta mère, ta mère !… ça se comprend ; mais mademoiselle Anna !


CYPRIEN.

Mademoiselle Anna est une personne aussi respectable que qui que ce soit au monde.


DES AUBIERS.

Excepté pour toi, cependant ; car tu comptes bien que sa rigueur aura un terme !… autrement…


CYPRIEN.

Père, nous ne nous entendons pas ! je le sentais bien, que nous parlions sans nous comprendre ! Je ne veux pas séduire Anna, moi : je veux la sauver.


DES AUBIERS.

Eh bien !… c’est très-moral, et, si tu renonces à elle, tout devient très-facile : je vais la conduire à notre cousine de Pontvieux, qui a l’honnête manie de faire des mariages, et qui lui trouvera un parti dans les vingt-quatre heures.


CYPRIEN.

Mais je ne veux pas qu’on la marie, moi. Entends-tu, père ? je ne le veux pas.


DES AUBIERS.

Alors, va te promener, tu veux et ne veux pas…


CYPRIEN.

Mon père, je veux… et tu daigneras consentir.


DES AUBIERS.

Et à quoi donc, s’il te plaît ? Te moques-tu ? crois-tu, par aventure, que je sois venu ici pour bénir ton hyménée avec mademoiselle Anna Dubois ? D’ailleurs, est-ce qu’on se marie à ton âge ?


CYPRIEN.

Laisse-moi l’espérance que cette pensée-là ne te semblera pas toujours inadmissible. Oh ! laisse-la-moi, je t’en supplie ! Permets-moi de la dire à Anna devant toi, et, alors, peut-être consentira-t-elle à nous suivre.


DES AUBIERS.

Où ? Voilà la question !


CYPRIEN.

Chez ma nourrice, la bonne et digue Marianne, qui, grâce à toi, a un petit bien et une jolie maison très-près d’ici ; ma mère ne pourra la tourmenter ni l’intimider. Anna y sera heureuse et protégée…


DES AUBIERS, riant.

Par toi ?… À la bonne heure ! le plan n’est pas mauvais… sauf la question de mariage, plaisanterie à laquelle je ne veux nullement me prêter.


CYPRIEN.

Ne dis pas que ce serait une plaisanterie ! si tu m’aimes, ne le dis pas !


DES AUBIERS.

Si je t’aime ? Ah çà !… tu en es donc fou, de cette fille-là ?


CYPRIEN.

Oui, oui ! cent fois oui ! tu le vois bien ! je ne dors plus, je ne travaille plus, je ne vis plus ! et il y a un an que dure ce supplice !


DES AUBIERS, à part.

Pauvre garçon !… j’ai connu ça !… seulement, ça ne me durait pas si longtemps ! (Haut.) Eh bien, alors… que veux-tu que j’y fasse, moi ? Tu ne peux pas compter que Marguerite consentira jamais…


CYPRIEN.

Tu y consentirais donc, toi ? (Se jetant au cou de son père.) Oh ! oui, certes ! tu m’aimes, toi ! tu ne te plairais pas à me voir tant souffrir… (Il fond en lames.)


DES AUBIERS, très-ému.

Diable ! diable !… Moi… certes, je t’aime… je t’aime trop !… Veux-tu bien ne pas pleurer ! (Pleurant lui-même.) Un homme ! c’est ridicule, ça !


CYPRIEN.

Laisse-moi pleurer ! il y a si longtemps que j’étouffe !


DES AUBIERS.

Mon Dieu, moi, je rie dis pas, mon enfant ! si c’était possible… Je sais bien qu’on a beau épouser une femme riche… et qu’on a beau se marier tard… oh ! mon Dieu, à vingt ans ou à trente-cinq, c’est toujours le mariage ! Avec l’amour, on a la tempête ; avec la raison, l’ennui ! Je crois que la tempête vaut encore mieux à ton âge !


CYPRIEN.

Tu vois donc bien…


DES AUBIERS.

Mais c’est fort inutile, ce que nous disons là ! ma femme… elle est grande et généreuse à coup sûr ; mais elle a un orgueil !… des idées !… elle attache à la considération un prix… exagéré, et à la naissance, donc !


CYPRIEN.

Nous ne sommes pourtant pas, toi et moi, d’un sang tellement illustre…


DES AUBIERS.

Pardieu ! Et, quand nous sortirions de l’épée de Charlemagne ! moi, grâce au ciel, je n’ai pas de préjugés, je suis un vrai philosophe, l’homme de mon siècle, et je dis que chacun est le fils de ses œuvres !… Mais Marguerite…


CYPRIEN.

Mon père ! voici Anna ! Parle-lui comme tu viens de me parler… et l’avenir est à nous !




Scène IX


CYPRIEN, DES AUBIERS, ANNA.



DES AUBIERS, bas, à Cyprien.

Eh ! elle est jolie ! l’air modeste !


ANNA.

C’est de la part de madame des Aubiers que M. des Aubiers vient me parler ?


DES AUBIERS.

Certainement, certainement !


CYPRIEN, bas, à son père.

Mon Dieu, pourquoi la tromper ?


DES AUBIERS, bas, à Cyprien.

Tais-toi ! (À Anna, haut.) Ma femme a entendu parler de vous ; mais… pour le moment…


ANNA.

Elle ne peut me recevoir ?


DES AUBIERS.

C’est la vérité ; mais… plus tard…


ANNA.

Non, monsieur, ni à présent ni plus tard, je le sais ; mais, quand même madame des Aubiers me ferait l’honneur d’accepter mes services,… ce que je désirais, je ne le veux plus… Je ne pourrais plus répondre à son appel !


CYPRIEN, à son père.

Tu vois, elle me craint ! Dis-lui donc…


DES AUBIERS, bas.

Prends donc patience ! (Haut.) Mademoiselle Anna, votre réputation exige que vous quittiez Luny, vous le savez, et vous n’hésiterez pas, je pense ! Moi, je m’intéresse à vous… parce que Cyprien m’a instruit de vos malheurs… et de vos mérites… Je vous offre donc un asile honorable chez moi… c’est-à-dire chez une personne qui me doit tout.


ANNA.

Je vous remercie, monsieur ; je chercherai moi-même un refuge et du travail ; quelques personnes ici s’intéressent aussi à moi.


CYPRIEN.

Qui donc ?


ANNA.

Je n’ai rien à vous répondre, monsieur Cyprien !


DES AUBIERS.

Mais à moi, de bonne amitié, voyons ! (Il éloigne Cyprien du geste.) Est-ce que… ce monsieur qui est ici… ?


ANNA.

M. de Marsac ?


DES AUBIERS.

Oui, il vous a parlé, je le sais.


ANNA.

Non, monsieur, je ne l’ai pas vu.


DES AUBIERS.

À la bonne heure ! un vieux garçon, ça ne conviendrait pas du tout !


ANNA.

Aussi, monsieur, je compte partir dès aujourd’hui.


CYPRIEN, se rapprochant.

Mais où irez-vous, Anna ?


ANNA.

Que vous importe, monsieur !


CYPRIEN

Mon père !… dis-lui donc…


DES AUBIERS, à Cyprien.

Oui, oui certainement ! qu’est-ce que je fais ? (À Anna, en s’éloignant encore plus de Cyprien ; bas.) Je vous devine, ma chère… et je vous approuve ! Ne me prenez pas pour un père complaisant ! je comprends vos scrupules ! Me permettez-vous de vous conduire à votre nouveau gîte ? Voyons ! vous allez… ?


ANNA, s’abandonnant.

Je ne sais pas ! on n’a encore rien trouvé pour moi. Je suis sans asile… et sans ressources ! mais j’ai du courage, et je sais travailler !


DES AUBIERS, haut. Cyprien se rapproche.

Ne vous préoccupez pas de ça. La nourrice de Cyprien est dans l’aisance… et, d’ailleurs…


ANNA, inquiète.

Ah ! c’est là qu’il me faut aller ?


DES AUBIERS.

Qu’est-ce qui vous inquiète ? C’est une honnête femme !


ANNA, haut.

Monsieur des Aubiers, rien ne m’inquiète si vous me donnez votre parole d’honneur que monsieur votre fils n’ira jamais là tant que j’y serai.


DES AUBIERS.

Ah dame !… c’est à lui qu’il faut demander ça, vous comprenez…


CYPRIEN.

Anna ! je vous jure…


ANNA.

Jurez sur l’honneur, monsieur, et devant votre père !


DES AUBIERS, à Cyprien.

Allons, vite ! (Bas.) C’est provisoire !


CYPRIEN.

Sur l’honneur ! mais…


DES AUBIERS.

Pas de mais… Partons.


ANNA.

Vous voulez qu’on me voie sortir d’ici avec monsieur votre fils ?


DES AUBIERS.

Non ! ça ne se doit pas, vous avez raison ! Va-t’en, Cyprien !


CYPRIEN.

J’obéis ! mais, mon Dieu !… se quitter ainsi !… c’est pour en mourir, mon père ! Pas un mot ?…


DES AUBIERS.

Non, pas un mot ici ! Allons ! un peu de courage, parbleu ! (Bas.) Va-t’en sur la route… aux Trois-Ormeaux !… tu la verras passer… et, s’il faut s’expliquer là,… on verra !


CYPRIEN.

Vous me le jurez ?


DES AUBIERS.

Oui ! va donc !

Cyprien sort par le fond.



Scène X


ANNA, DES AUBIERS.



DES AUBIERS.

Vous, ma chère petite, vous ne retournez pas à la ferme, c’est inutile. Je vous ferai porter vos effets, et je dirai à ces braves gens que…


ANNA.

Quoi que vous leur disiez, monsieur des Aubiers, ils savent que je suis compromise.


DES AUBIERS.

Mais non, mais non ! soyez donc tranquille. (Allant au fond.) Louisot, dis à la voiture… Eh bien, où est-il, cet imbécile ? Louisot !… (À Anna.) Pardon ! je vais faire avancer ma voiture, ne bougez pas d’ici !

Il sort par le fond.




Scène XI


ANNA, puis MARGUERITE, qui sort de la droite avec précaution et va regarder aux portes pendant le monologue d’Anna.


ANNA.

Que je sois tranquille !… Ah ! oui, je peux l’être, à présent que je suis perdue ! Et où me conduit-on. Aurais-je dû accepter ?… Mon Dieu !… seule au monde ! personne pour me conseiller, pour me garantir ! qui s’intéresserait à une pauvre fille ?…


MARGUERITE.

Moi !


ANNA.

Vous ? Je ne vous connais pas ; qui êtes-vous donc ?


MARGUERITE.

Madame des Aubiers.


ANNA, se jetant à ses pieds.

Oh ! madame ! ayez pitié de moi ! je ne suis coupable de rien.


MARGUERITE.

Je le sais.


ANNA.

Et je n’ai pas mérité que vous me méprisiez ?


MARGUERITE.

Je le vois, relevez-vous ! Votre conscience vous a avertie, vous ne devez pas aller chez la nourrice de Cyprien.


ANNA.

Il manquerait donc à sa parole ?


MARGUERITE.

Malgré lui.


ANNA.

Oh ! mon Dieu, je vois bien que je ne dois jamais le revoir !


MARGUERITE.

Vous pleurez ! vous l’aimez donc ?


ANNA.

Moi ?


MARGUERITE.

Oh ! vous pouvez me le dire ! ce n’est pas moi qui vous tromperai, je ne lui permettrai pas de vous aimer.


ANNA.

Eh bien, tenez… envoyez-moi bien loin, madame ! je me croyais sûre de ma raison ; mais tout ce que je vois, tout ce que j’entends aujourd’hui… Je ne sais plus rien de moi-même, je ne sais de quoi j’ai peur… Faites-moi sortir d’ici sans qu’on sache où je vais… c’est tout ce que je vous demande.


MARGUERITE.

Anna, avez-vous du courage ?


ANNA.

Dieu m’en donnera ! Que faut-il faire ?


MARGUERITE.

Entrer au couvent ; ça vous effraye ?


ANNA.

Non ! j’y avais déjà songé ; mais je n’ai rien, on n’a pas voulu de moi.


MARGUERITE.

Je me charge de vous.


ANNA.

Oh ! merci, madame, vous me sauvez !


MARGUERITE.

Songez-y pourtant, c’est grave ! Si vous préférez la protection, moins rigoureuse, de M. des Aubiers,… il va venir ! Décidez-vous ! Est-ce à lui ou à moi que vous vous confiez ?


ANNA.

À vous, à vous seule ; j’ai foi en vous, madame !


MARGUERITE.

Et vous avez raison. Alors, venez ! ma voiture est près d’ici. (On entend une voiture. Marguerite regarde par la fenêtre sur la cour.) Ah ! celle de mon mari ; c’est encore mieux.


ANNA, montrant le fond.

Le voilà, madame !


MARGUERITE, montrant la gauche.

Eh bien, par ici ! venez.




Scène XII



DES AUBIERS, seul.

Eh bien !… où est-elle ? Ah ! son chapeau est resté là… elle va revenir. Tout va bien, d’ailleurs. Cyprien est en avant sur la route… De Luny fait, m’a-t-on dit, la sieste italienne dans son appartement, et, moi, j’enlève sans bruit la pomme de discorde ! Nous allons avoir un peu d’orage au passage des Ormeaux ! Cyprien voudra lui parler… mais j’ai promis de la mènera bon port, et je tiendrai parole. Après ça… c’est son affaire, à elle, de se défendre… et à lui d’être éloquent par la suite… (On entend une voiture.) Eh bien, qu’est-ce que ça ? Ma femme qui arrive, peut-être ! (Regardant à la fenêtre.) Non ! ma voiture qui s’en va. (Il essaye d’ouvrir la fenêtre, qui résiste.) Pierre ! Pierre ! Diable de fenêtre ! Louisot !…




Scène XIII


DES AUBIERS, LOUISOT, venant par le fond, à gauche.



LOUISOT.

Monsieur ?


DES AUBIERS.

Eh bien, la voiture ?


LOUISOT.

Oui, monsieur, elle s’en va grand train.


DES AUBIERS.

Je le vois bien, animal ; cours après.


LOUISOT.

Oui, monsieur… Mais le temps de prendre mon cheval…


DES AUBIERS.

Imbécile ! comment as-tu compris mes ordres ?


LOUISOT.

Oui, monsieur, j’ai bien compris. Mademoiselle Anna est dans la voiture.


DES AUBIERS.

Tu l’as vue ?


LOUISOT.

Oui, monsieur, et cette dame aussi.


DES AUBIERS.

Quelle dame ?


LOUISOT.

Une dame qui se cache la figure, que personne ne la connaît ; on l’a vue entrer en cachette dans le château.


DES AUBIERS.

Et c’est cette femme qui emmène Anna ?


LOUISOT.

Oui, monsieur ; c’est elle qui l’a mise en voiture et qui a parlé à votre cocher.


DES AUBIERS.

Je n’y comprends rien… Ah ! si fait ! (Se parlant à lui-même.) J’y suis, c’est un tour de la façon de de Luny.


LOUISOT, qui l’écoute.

Monsieur ?


DES AUBIERS, agité, sans faire attention à lui.

Oui, oui, je le reconnais là ! Il fait semblant de dormir, et il enlève pour son compte, dans ma propre voiture… Cette femme… son estimable complice, était donc là aux écoutes ?


LOUISOT.

Oui, monsieur.


DES AUBIERS.

Quoi ? que dis-tu ?


LOUISOT.

Quand monsieur a été entré ici avec M. Cyprien, j’ai vu une dame qui se sauvait ; et c’est la même qui avait, à ce qu’on m’a dit, causé ici avec ce monsieur.


DES AUBIERS, préoccupé.

Quel monsieur ? M. de Luny ?


LOUISOT.

Plaît-il, monsieur ?


DES AUBIERS.

Eh bien, oui ; M. de Marsac, je veux dire !


LOUISOT.

Oui, monsieur.


DES AUBIERS, à lui-même.

C’est bien joué, et tout à fait dans votre ancienne manière, maître de Luny ! Mais ça ne se passera pas comme ça. (Voyant Louisot.) Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Crève ton cheval, rattrape ma voiture et sache où elle va.


LOUISOT.

Oui, monsieur. (À part.) Il a dit trois fois de Luny, tout de même ! Il y a quelque chose là-dessous ! Je vas aux Ormeaux dire tout cela à M. Cyprien, moi ! Il courra mieux que moi.

Il sort.




Scène XIV


DES AUBIERS, puis MARGUERITE.



DES AUBIERS.

Voyons, de la prudence, pour que M. Cyprien ne sache pas trop tôt… Il est aux Ormeaux… ce n’est pas là que passera la voiture, puisque nos plans sont éventés ! J’ai le temps d’aller dire ma façon de penser à…


MARGUERITE.

À qui ?


DES AUBIERS.

Ma femme !


MARGUERITE.

Oui, c’est moi qui enlève Anna et qui, l’ayant mise sur la route qu’elle doit suivre, reviens pour vous empêcher d’ébruiter la part que je prends à sa fuite : ayons l’air d’être d’accord et partons ensemble.


DES AUBIERS.

Ainsi, c’est vous qui venez tout bouleverser ? Je devais m’y attendre. Mais comment se fait-il que vous vous entendiez avec de Luny pour… ?


MARGUERITE.

Comment dites-vous ? de Luny ?


DES AUBIERS.

Eh bien, oui ; parbleu ! vous le savez bien à présent, qu’il est ici ! vous savez bien que de Luny et de Marsac ne font qu’un !


MARGUERITE.

Ainsi, c’est M. de Luny que vous m’avez présenté sous un faux nom, et qui deux fois aujourd’hui s’est moqué de moi ?


DES AUBIERS.

Eh ! c’est bien le moment de se disputer !


MARGUERITE.

Je suis jouée. Par qui donc ?


DES AUBIERS.

Par de Luny, qui vous fait emmener Anna !


MARGUERITE.

Rassurez-vous, M. de Luny ne sait rien.


DES AUBIERS.

Comment ! vous n’êtes pas d’accord avec lui ? Mais c’est encore pis ! il va être furieux !


MARGUERITE.

Il fallait peut-être lui demander sa permission ? Je m’en suis passée.


DES AUBIERS.

Marguerite, Marguerite, ne jouez pas avec M. de Luny ! ne le bravez pas, ne le mettez pas au défi.


MARGUERITE.

Ah ! pour qui le croyez-vous si dangereux ? pour Anna ou pour moi ?


DES AUBIERS.

Pour Cyprien, ma femme !


MARGUERITE.

Comme rival ? Anna est en sûreté ; ne le fût-elle pas, je ne crois pas que les cinquante ans de ton ami…


DES AUBIERS.

Dieu ! que tu as la tête dure ! Quand de Luny tient une épée, ses cinquante ans lui servent mieux que la fougue et l’inexpérience de la jeunesse, que diable ! S’il est ici caché, c’est que dernièrement encore, à Venise, un pauvre jeune homme, son rival, comme Cyprien peut l’être aujourd’hui…


MARGUERITE, effrayée.

Ah ! oui, je comprends.


DES AUBIERS.

C’est bien heureux ! Donc, il ne s’agit pas de railler cet homme-là et de se donner les gants de lui avoir soufflé une belle à son insu.


MARGUERITE.

Oh ! mon ami, ne crains rien ! Je comprends, te dis-je ; je serai charmante avec lui.


DES AUBIERS.

Tiens, le voici.


MARGUERITE.

Je veux le remercier ; ça l’engagera davantage. Fie-toi à moi.




Scène XV


DES AUBIERS, DE LUNY, MARGUERITE, puis LOUISOT.



DES AUBIERS, allant à de Luny.

Eh bien, mon cher de Luny, vous savez tout maintenant, et tout s’est arrangé pour le mieux ! Voilà ma femme qui se charge de la jeune personne, et qui veut vous dire elle-même combien elle vous sait gré d’avoir renoncé…


DE LUNY, avec sa manière d’être naturelle.

À quoi donc ? au petit mérite d’une bonne action ? Du moment que c’est madame qui me l’enlève… (Bas.) Elle sait donc qui je suis ?


DES AUBIERS, haut.

Mais certainement ! et elle a beaucoup ri de nos précautions ! Elle est enchantée que nous l’ayons attrapée ce matin ! Quand je vous disais que ses préventions ne tiendraient pas contre votre amabilité !… N’est ce pas, Marguerite ?


MARGUERITE.

Je les abjurerais, dans tous les cas, en apprenant que M. de Luny a bien voulu laisser éloigner un sujet de crainte, sans trop se moquer de nous et sans se rappeler mes injures. Il est beau de se venger ainsi, monsieur le comte, et je vous en remercie.


DE LUNY.

C’est moi, madame, qui vous bénis d’avoir si bien compris mon cœur.


DES AUBIERS.

Maintenant, je pourrai vous présenter mon fils sans aucune inquiétude. (À demi-voix.) Ce n’est pas lui qui vous coupe l’herbe sous le pied, c’est la morale ! Il n’est pas le moins frustré des deux, lui, le pauvre garçon !


DE LUNY, à Marguerite, qui reste froide et roide en dépit d’elle-même.

Madame n’a rien de plus à m’ordonner ? pas même d’aller lui demander pardon de ma supercherie ?…


DES AUBIERS, bas.

C’est à moi d’obtenir ça ! Donnez-moi le temps.


DE LUNY, bas.

Vous disiez que c’était si facile !


DES AUBIERS, bas.

Sans doute ; mais encore faut-il…


DE LUNY, bas.

Vous ne recevez donc pas qui vous voulez ?


DES AUBIERS, bas.

Si fait, je…


DE LUNY, à part.

Ah ! on veut me faire banqueroute…


DES AUBIERS, à Louisot, entré ; sur la pointe du pied.

Hein ? Qu’est-ce qu’il y a encore ?


LOUISOT.

Monsieur, c’est M. Cyprien qui s’est impatienté d’attendre la voiture à passer, et qui s’en revient tout sens dessus dessous !


DES AUBIERS.

Oui, oui ; cours lui dire que je vas lui parler… avec madame.


LOUISOT.

Oui, monsieur ; mais c’est que… je ne sais pas qui diantre a été lui dire que M. de Luny était ici, et que c’était lui qui vous soufflait la demoiselle…


DES AUBIERS.

Ah ! diable ! Pardon, de Luny ! (À Marguerite.) Je vais lui dire qu’Anna est sous ta garde, il le faut !


MARGUERITE.

Certes, j’y vais aussi !


DE LUNY, lui offrant son bras.

Vous partez, madame ? Permettez-moi…


MARGUERITE.

Non, merci ! Il faut que vous restiez là !…


DE LUNY, insistant.

Mais…


MARGUERITE, à des Aubiers.

Va ! je te suis.




Scène XVI


MARGUERITE, DE LUNY.



DE LUNY.

Ah çà ! vraiment, c’est une invasion ! Comme vous êtes émue, madame ?


MARGUERITE.

Moi ? Pas du tout.


DE LUNY.

Enfin, vous me gardez à vue, voilà qui est clair pour moi.


MARGUERITE.

Eh bien, oui !… C’est l’affaire d’un instant.

Ils s’asseyent à gauche.

DE LUNY.

Tant pis ! je voudrais que monsieur votre beau-fils fût plus long à convaincre. Mais il est donc terrible, cet enfant-là ? Je lui cède sa maîtresse, et il crie encore !


MARGUERITE.

Il ne crie pas du tout ! Est-ce que vous l’entendez ?


DE LUNY.

Il me semble ! Vous l’avez gâté ! Vous savez donc gâter les gens… quoi qu’en dise M. des Aubiers ?


MARGUERITE, préoccupée.

J’ai ou tort, certainement.


DE LUNY.

Un beau jour, il recevra quelque leçon désagréable ! Pourquoi tremblez-vous ?


MARGUERITE, qui a tressailli.

Je ne peux pas trembler, j’ai votre parole !


DE LUNY.

Je l’ai donnée à votre mari. Pourtant…


MARGUERITE, d’un ton sévère.

Pourtant ? vous dites pourtant ?


DE LUNY.

Mais… que ferais-je, par exemple… c’est une supposition gratuite, j’espère !… si ce jeune lion venait rugir de trop près à mes oreilles ?


MARGUERITE.

Je vous dirais : « Soyez calme : un homme comme vous a fait ses preuves et peut se montrer indulgent !… »


DE LUNY.

Indulgent, oui ! mais, dans certains cas, il faudrait être héroïque ! Voyons, je suppose qu’il lui passe par la tête de me faire quelque grave injure ! un soufflet, par exemple ?


MARGUERITE.

Eh bien, vous seriez héroïque !


DE LUNY.

Vous croyez ?


MARGUERITE, inquiète.

J’en suis sûre. (À part.) Pourquoi mon mari ne revient-il donc pas ?

Elle se lève.

DE LUNY.

Ainsi, madame… ?

Il s’approche d’elle.

MARGUERITE.

Quoi ?


DE LUNY.

Vous me prescririez l’héroïsme ? Je n’en ai pas l’habitude en pareil cas ;… mais, si vous me le prescrivez…


MARGUERITE.

Le cas échéant, je ne pourrais que vous implorer, monsieur !


DE LUNY.

Oh ! je ne suis pas très-sensible, moi ! je ne cède qu’à l’autorité absolue.


MARGUERITE.

Quelle autorité ?


DE LUNY.

Celle qu’une femme charmante, et qui connaît sa force, ne dédaigne pas de faire sentir.


MARGUERITE.

Monsieur de Luny, croyez plutôt à la reconnaissance d’une mère qu’aux grâces d’une coquette. Je ne saurais pas l’être, moi !


DE LUNY.

C’est-à-dire que vous méprisez trop certains hommages ! Je ne m’y trompe pas ; la guerre dure encore entre nous ! je suis toujours pour vous l’affreux, l’abominable de Luny.


MARGUERITE, avec effort.

Bah ! ne voyez-vous pas que je vous avais deviné et que je vous rendais votre plaisanterie ? N’était-ce pas de bonne guerre ?


DE LUNY.

Ah ! elle ment ! enfin, voici la femme qui se révèle !


MARGUERITE, avec dédain.

Vous croyez ! (À part.) Ah ! si mon mari voulait m’aider comme je me moquerais de ce monsieur-là !


DE LUNY.

Je ne m’en plains pas ! vous êtes mille fois plus aimable ainsi, et, puisque vous daignez être une femme, je tiens à vous prouver que je ne suis pas un démon ! Je veux, sans jouer au Marsac, vous inspirer de la confiance et vous forcer de croire à mon dévouement ; j’en viendrai à bout, car… vous me recevrez !


MARGUERITE.

Mon mari vous a dit…


DE LUNY.

Que vous ne vouliez pas ; mais vous me direz de venir.


MARGUERITE.

Plus tard…


DE LUNY.

Non ! tout de suite ! car voilà votre beau-fils exaspéré…


MARGUERITE, entendant la voix de Cyprien au fond.

Ah ! ne restez pas ici !


DE LUNY.

Voulez-vous que je mette la barre à la porte ?


MARGUERITE, avec autorité.

Non, certes ! sortez par là !

Elle montra la droite.

DE LUNY.

Je fuis ! C’est grave, voilà que je deviens un héros, madame ; vous promettez donc… ?


MARGUERITE.

Oui !

De Luny se place derrière la porte de droite.




Scène XVII


DE LUNY, à droite, derrière la porte entr’ouverte ; MARGUERITE, CYPRIEN, LOUISOT ; puis DES AUBIERS.



CYPRIEN, à Louisot en entrant par le fond à droite.

Tu dis que mon père est là avec lui ?


MARGUERITE.

Vous ne l’avez pas vu ?


CYPRIEN.

Vous ici, madame !… chez le dernier des hommes !


MARGUERITE.

Taisez-vous ! celui dont vous parlez…


CYPRIEN.

C’est un lâche qui a trahi sa parole et qui se cache !


DE LUNY, caché, à part, souriant.

Très-bien !


MARGUERITE.

Tais-toi, malheureux enfant ! Tu cherches Anna ? C’est moi qui…


CYPRIEN.

Non, non ! c’est lui, l’infâme !


DE LUNY, à part.

Bon !


DES AUBIERS, essoufflé.

Ah ! enfin, le voilà ! j’arrive à temps ! (À Cyprien.) Eh bien, tu sais…


CYPRIEN.

Je sais qu’on me trompe ; vous voilà tous deux ici, et Anna est partie, disparue !…


MARGUERITE.

Mais c’est…


CYPRIEN.

C’est ma faute, je le sais, je l’ai compromise et dès lors vous vous croyez le droit de l’abandonner… Vous, ma mère, vous-même ! Mais vous ne songez donc pas que vous la livrez à ce misérable… car vous l’avez dit, mon père ! c’est lui ! Oh ! je le tuerai… mais, auparavant, je le souffl…


DES AUBIERS.

Eh bien ! eh bien !


MARGUERITE.

Cyprien, sur l’honneur de votre père, je vous dis qu’Anna est entre mes mains, et que M. de Luny ne sait pas même où elle est !


CYPRIEN.

Vous le jurez ?…


MARGUERITE.

Je le jure.


CYPRIEN.

Je veux la voir !


DES AUBIERS.

Eh bien, tu la verras, viens.


CYPRIEN.

Je veux la voir tout de suite !


DES AUBIERS.

Viens ! elle n’est pas ici. (À Marguerite.) Vous venez, Marguerite !

Il sort en entraînant Cyprien. Louisot les suit.

DE LUNY, sortant par la droite rapidement.

Vous me recevrez demain ?


MARGUERITE.

Oui ! (Il lui baise la main. — À part, avec colère et douleur.) mon Dieu !



ACTE TROISIÈME


Au château des Aubiers. — Salon Louis XVI, riche et gai. — Portes au fond, portes latérales allant aux appartements de M. et de madame des Aubiers ; table au milieu.




Scène PREMIÈRE


CYPRIEN, DES AUBIERS.



CYPRIEN.

Tu dis que dans une heure au plus… ?


DES AUBIERS, assis près de la table.

Oui, oui, cent fois oui !


CYPRIEN.

Mais pourquoi m’avoir ramené chez nous, puisque vous dîtes qu’elle est au couvent ?


DES AUBIERS.

Ne faut-il pas que ta mère s’habille pour aller à la ville ?… Donne-lui le temps, morbleu ! Il n’y a pas un quart d’heure que nous sommes rentrés ! Tu fais trente questions et tu n’écoutes pas les réponses ! J’aimerais autant avoir trois volcans à gouverner que ce garçon-là.




Scène II


Les mêmes, MARGUERITE.



MARGUERITE.

Me voilà !


CYPRIEN.

Ah ! enfin !


DES AUBIERS  ; il se lève.

Enfin !… Oui… vous êtes mise à ravir, Marguerite ; à la bonne heure.


CYPRIEN, à part.

Elle n’est pas habillée pour sortir. (Haut.) Nous allons partir, n’est-ce pas, maman ?


MARGUERITE.

Je veux d’abord te parler. Assieds-toi !

Elle s’assied.

CYPRIEN.

Ah ! tenez, vous voulez gagner du temps


DES AUBIERS.

Alors, tu crois que ta mère te trompe ?


MARGUERITE.

Non ! il ne peut pas croire ça !


CYPRIEN, exaspéré.

Allons, j’aurai de la patience.

Il s’assied.

DES AUBIERS, remontant.

Oui, ça se voit ! mais je te conseille, ma foi, de te plaindre ! voilà une belle occupation que tu nous donnes depuis ce main ! Et ta mère ! c’est agréable pour elle d’avoir à se charger d’une fille qui ne vaut peut-être pas toute la peine qu’elle nous donne.


CYPRIEN.

Maman, vous l’avez vue.


MARGUERITE.

Oui, et je ne suis pas de l’avis de ton père. DES AUBIERS. Ah ! au fait, si vous en étiez, ce serait la fin du monde.


MARGUERITE.

Pardon, mon ami, vous penserez comme moi, en connaissant mieux Anna. Elle est digne d’estime.


DES AUBIERS, bas, à Marguerite.

Ce n’est peut-être pas cela qu’il faudrait lui dire, à lui !


CYPRIEN.

Vous voyez donc bien, chère mère, qu’en nous priant de la prendre ici…


MARGUERITE.

Ceci est une autre affaire. Elle n’y consentirait pas, elle est trop honnête pour cela.


DES AUBIERS, s’asseyant à droite.

Et Cyprien ferait beaucoup mieux de ne pas insister pour la voir. (À Cyprien.) Tantôt, tu ne demandais qu’à la faire sortir de Luny ; mais tu es si peu conséquent !…


MARGUERITE.

Mon Dieu, mon ami, c’est un peu votre faute ! Il a cru tantôt que, sans mon ambition, vous ne seriez pas opposé à ses rêves.


DES AUBIERS, à part.

Il avait besoin de répéter ça, lui ! (À Marguerite.) Je n’ai jamais dit…


MARGUERITE.

N’avez-vous pas dit quelquefois qu’on n’était pas plus heureux avec une femme riche ?


DES AUBIERS, vivement.

Je n’ai pas dit ça pour toi !…


MARGUERITE.

Je le sais bien ! mais, enfin, c’est votre opinion… en général…


CYPRIEN.

C’est ton opinion, mon père !


DES AUBIERS.

C’est possible ; mais, pour songer au mariage, tu es beaucoup trop jeune.


MARGUERITE.

Oh ! ce ne serait pas encore là l’obstacle ! « À vingt ans ou à trente-cinq, c’est toujours le mariage ; avec l’amour, on a la tempête ; avec la raison, l’ennui… et je crois que la tempête vaut encore mieux pour la jeunesse. »


DES AUBIERS.

J’ai dit ça, moi ! quand donc ?


CYPRIEN.

Il n’y a pas plus de deux heures !


DES AUBIERS, fâché.

Eh bien, si je l’ai dit, je plaisantais ! (À part.) Ah çà ! elle a donc un démon familier ?


CYPRIEN, bas.

Ô ma mère ! si vous vouliez…


MARGUERITE, bas.

Non ! je ne veux pas, mon fils !


DES AUBIERS, avec humeur, se levant.

Moi, je vois bien que…


MARGUERITE, se levant.

Tu vois que… ?


DES AUBIERS, bas, à Marguerite.

Je vois que vous écoutez fort bien aux portes, et que vous avez voulu me donner une leçon ! En présence de mon fils, c’est un peu dur ! Je m’en vas.


MARGUERITE, bas, à des Aubiers.

Oui ! va te reposer ; il n’y a pas là de leçon, et tu as tort de désavouer tes paroles, puisque c’est moi qui me charge de convaincre Cyprien… Tu veux garder sa tendresse et sa confiance, c’est ton droit ! moi, j’accepte la lutte et les reproches.


DES AUBIERS.

Marguerite, ce n’est pas là ce que je veux ! tu me crois trop égoïste aussi !


MARGUERITE.

Nullement ; va te reposer, te dis-je !


DES AUBIERS.

Je vas prendre quelque chose ; il est quatre heures, et je n’ai pas dîné, moi, au milieu de tout ça !


MARGUERITE.

Ton repas t’attend, je l’ai fait servir…


DES AUBIERS, à part.

Elle n’oublie rien !

Des Aubiers sort par la droite.




Scène III


CYPRIEN, MARGUERITE.



CYPRIEN.

Ainsi… ?


MARGUERITE, venant se rasseoir.

Ainsi… ?


CYPRIEN.

Mon Dieu ! pourquoi disiez-vous tout cela à mon père ? Vous semblez abjurer le préjugé de la naissance, condamner la chimère de l’ambition, et vous dites non ! toujours non !


MARGUERITE.

Je dis non à des espérances frivoles que tu veux conserver pour le malheur d’une pauvre fille.


CYPRIEN.

Vous m’ôtez tout à la fois le présent, l’avenir… et jusqu’à votre estime, car vous m’attribuez des projets de séduction qui me blessent jusqu’au fond de l’âme.


MARGUERITE.

Tu n’as pas ces projets-là : j’en suis persuadée ; mais vous êtes deux enfants, et vous ne savez pas à quoi peut entraîner une passion à laquelle on s’obstine à donner le change. Ça a pu durer un an dans une vie calme ; mais, après ce qui s’est passé aujourd’hui, l’équivoque n’est plus possible, il faut vous séparer pour toujours.


CYPRIEN, se levant.

Eh bien, voilà à quoi je ne peux pas m’engager. Je vous tromperais, je me tromperais moi-même.


MARGUERITE.

Donc, tu es faible d’esprit et de cœur. Tu n’as ni conscience ni amour.


CYPRIEN.

Ni amour !


MARGUERITE.

Non, tu n’aimes pas ! la preuve, c’est cette fièvre, cette révolte où je te vois. Tu sais que tu ne peux pas revoir cette enfant sans la perdre, ne fût-ce que dans l’opinion, et tu veux la revoir à tout prix.


CYPRIEN.

Et vous, vous voulez la cacher si bien que je ne retrouve jamais sa trace ! Oh ! dites-le ! je m’attends à tout ! vous voulez l’ensevelir vivante dans un cloître, la séparer de moi par des vœux éternels !… mais je m’y oppose, moi ; je la chercherai, je la découvrirai !…


MARGUERITE.

Et quand tu l’auras trouvée ?…


CYPRIEN.

Je mettrai le feu au couvent, s’il le faut ! et je l’enlèverai.


MARGUERITE.

Très-bien ! tu la respectes, tu l’adores ! et tu es bien résolu à la déshonorer.


CYPRIEN, avec force.

Je suis résolu à l’épouser.


MARGUERITE, se levant.

Malgré moi ?


CYPRIEN, tombant à ses genoux.

Ma mère ! pardonne-moi ! Oh laisse-moi te parler comme il y a dix ans ! Tu as beau refouler la tendresse, je t’aime, moi ! et je te bénis… et je te maudis aussi dans le délire, depuis que l’amour s’est emparé de ma vie ! Que veux-tu ! je n’y peux rien ! j’ai essayé de me combattre.


MARGUERITE.

Tu as essayé ?


CYPRIEN.

Oui ! c’est impossible ! je deviens fou ! Plains-moi, si tu ne me comprends pas ! punis-moi ! retire-moi tes dons, reprends ta fortune ! abandonne-moi à mon sort ! mais pardonne-moi dans ton cœur ! Le monde, les lois du devoir, les convenances de la famille veulent que tu me brises sous un principe d’autorité sacré à tes yeux. Eh bien, brise-moi ! (Marguerite retombe assise.) Renie l’enfant que tu as tant aimé ; mais, quand justice sera faite, laisse revenir la pitié, et souviens-toi qu’en dépit de tout, cet enfant t’aimait de toute son âme ! Mère, voilà tout ce que je te demande ; le reste, je le subirai… (Marguerite se détourne pour cacher ses larmes.) Ah ! vous pleurez, ma mère, vous pleurez ! (Marguerite se lève et sonne.) Que décidez-vous, maman ? Je ne veux pas que vous cédiez ainsi ! (Marguerite dit un mot à sa femme de chambre, qui est entrée et qui sort aussitôt.) Mon Dieu ! vous souffrez !


MARGUERITE.

Oui ! tu m’as déchiré le cœur et tu triomphes ! Tu t’es dit : « Faisons-la souffrir, et elle cédera ! » Eh bien, sois content, je cède, mais avec une immense douleur et une amère pitié. Sache bien que je ne trouve aucun sujet de crainte dans la naissance, dans la position, dans le caractère d’Anna. Tout est pur en elle ; et, moi, voulant réparer le mal que tu as fait, je la jugeais digne d’un meilleur sort que celui d’appartenir à un enfant.


CYPRIEN.

Un enfant !


MARGUERITE.

Oui, un enfant sans force et sans vertu. L’obstacle à votre bonheur est en toi-même. Tu n’es pas un homme, et ce n’est pas à cause de ton âge ! D’autres, à l’âge que tu as, sont dignes d’être époux et pères. Mais, toi, esclave de tes passions, de tes désirs, de tes colères, de tes illusions, de ta jalousie ; toi qui ne crains pas de détruire à jamais, dans un moment de fureur, le repos, le bonheur et la dignité des tiens, quel appui et quel exemple donnerais-tu à ta famille ?… Tu as tout compromis aujourd’hui : l’honneur de celle que tu prétends aimer, ta propre vie, celle de ton père !


CYPRIEN, effrayé.

La vie de mon père ?


MARGUERITE.

Et quelque chose de plus encore !


CYPRIEN.

Quoi donc, madame ? Parlez !


MARGUERITE.

Non ! non ! Voici mademoiselle Anna ; qu’as-tu à lui dire ?




Scène IV


Les Mêmes, ANNA.



CYPRIEN.

Elle ! ici !


ANNA, voyant Cyprien et reculant.

Où suis-je donc ? Ah !


MARGUERITE.

Ne craignez rien ! Vous êtes près de moi, ma chère.


ANNA.

Ah ! madame, pardonnez-moi, je suis si étourdie de me voir chez vous ! C’est un rêve !


MARGUERITE.

Anna, vous êtes libre ! Voulez-vous, en dépit de moi, suivre ce jeune homme, qui vous offre de bonne foi le mariage ? Vous le pouvez ; son père l’adore et cédera à coup sûr. Moi, sa belle-mère, je n’ai aucune autorité légale sur lui, et, comme je ne voudrais devoir sa soumission ni à une menace ni à un mensonge, je veux que vous sachiez, tous les deux, qu’il ne dépend plus de moi de reprendre la fortune que je lui ai assurée. Donc, il est maître de ses actions, faites ce que vous voudrez.


CYPRIEN.

Ma mère, écoutez !


MARGUERITE, montrant Anna.

Non ! je ne veux pas gêner sa réponse.


ANNA.

Ma réponse est bien simple, madame : si j’avais jamais aimé quelqu’un, ce quelqu’un-là me deviendrait étranger, et perdrait mon affection avec mon estime, le jour où il briserait le cœur d’une mère telle que vous !


MARGUERITE.

Parlez-lui donc, Cyprien ! N’avez-vous aucune bonne raison pour la convaincre ?


CYPRIEN.

J’ai cru en avoir ; je sens que je n’en ai plus.


ANNA, bas, à Marguerite.

Ah ! madame, je l’ai blessé mortellement, et je pars.


MARGUERITE.

Laissez-le réfléchir ; il a un grand parti à prendre, celui de vous quitter sans faiblesse et sans amertume.


ANNA.

Il le prendra, madame ; ne doutez pas de lui plus que de moi ; mais j’aurais bien mieux aimé ne pas le revoir.


MARGUERITE.

Oui, cette épreuve est cruelle, je le comprends ; mais elle était nécessaire pour vous deux. Quant à vous, Anna, je savais que vous en sortiriez avec la droiture et la fermeté d’un grand cœur.


ANNA.

Oh ! la meilleure des femmes ! Vous n’avez pas douté de moi ? C’est bien là ce qu’il faut me dire pour me donner du courage ! J’en aurai.


MARGUERITE.

Vous en avez. Que n’en a-t-il autant que vous !


ANNA.

Ah ! madame, c’est tout simple qu’il en ait moins : il a toujours été heureux !


MARGUERITE.

Oui, et trop aimé. Mais vous, Anna, je veux que vous ayez un peu de ce bonheur-là : comptez sur une bonne place dans mon cœur.


ANNA.

Oui, oui, aimez-moi un peu, j’en ai tant besoin ! Dites-moi que je vous reverrai un jour ! Quand il sera marié, lui, votre bénédiction sera le but et la récompense de ma vie.


MARGUERITE, l’embrassant.

Pauvre chère enfant, je vous bénis d’avance.


ANNA, à genoux.

Merci ! Je peux tout maintenant. Quand voulez-vous que je parte ?


MARGUERITE.

Passez d’abord dans ma chambre, je veux vous choisir de quoi vous composer un joli trousseau. (Louisot entre et remet une lettre à Marguerite. — À Anna.) Allez, ma chère, je vous suis. (Anna sort. Marguerite ouvre la lettre, regarde la signature et tressaille.) il n’y a pas de réponse.

Louisot sort.



Scène V


MARGUERITE, CYPRIEN.



CYPRIEN, qui l’a observée, à part.

Qu’a-t-elle donc ? (Se rapprochant.) Maman !


MARGUERITE, mettant la lettre dans sa poche.

Que veux-tu ?


CYPRIEN.

Vous venez de recevoir une mauvaise nouvelle.


MARGUERITE.

Fort désagréable.


CYPRIEN.

Pis que cela. Vous avez une grande inquiétude ou un grand chagrin.


MARGUERITE.

Qu’importe ?


CYPRIEN.

Et c’est à cause de moi ! Mon Dieu, je n’ai pourtant pas dit un mot à Anna.


MARGUERITE.

Je t’en sais gré !


CYPRIEN.

Mais, si je me soumets, si tout est rompu, de quoi vous affectez-vous maintenant ?


MARGUERITE.

Ne me le demande pas, je ne peux pas te le dire.

Elle sort.




Scène VI


CYPRIEN, puis LOUISOT.



CYPRIEN.

Qu’est-ce donc ? que se passe-t-il ? J’ai compromis le repos et la dignité des miens… la vie de mon père ! et quelque chose de plus encore… son honneur ! Comment cela serait-il possible ? (Voyant Louisot.) Ah ! dis-moi !


LOUISOT.

Oui, monsieur, je venais pour ça !


CYPRIEN.

Eh bien, quoi ? Parle.


LOUISOT.

Oui, monsieur. C’est pour prier monsieur de ne pas dire que je lui ai dit qu’est-ce qui m’a dit que M. de Marsac et M. de Luny, c’étaient les deux mêmes.


CYPRIEN, rêveur.

Bien ! bien ! Pourquoi ce de Luny prenait-il un faux nom ? (À Louisot.) Sais-tu d’où vient cette lettre que tu as remise tout à l’heure à madame ?


LOUISOT.

Oui, monsieur. Ça vient de Luny ; c’est Mézières, le chasseur de M. le comte, qui l’a apportée.


CYPRIEN, à part.

Ah ! oui. S’il y a ici une blessure, une menace, c’est de lui qu’elle doit venir. (À Louisot.) Il est parti, ce Mézières ?


LOUISOT.

Oui, monsieur ; mais il a dit, aux écuries : « Je vas revenir avec mon maître. »


CYPRIEN.

Ah ! c’est bien ! laisse-moi. (Louisot sort.) Quelque chose me disait qu’il avait entendu mes menaces et qu’il viendrait m’en demander raison. Mon père le sait peut-être… peut-être veut-il se battre à ma place ! Ah ! j’irai au devant de M. de Luny, moi. Mais ma mère ?… pourquoi est-ce à elle qu’il écrit ? C’est elle qu’un danger menace ; je resterai près d’elle !… Quel danger ?… Ah ! je ne veux pas… je n’ose pas comprendre.




Scène VII


MARGUERITE, CYPRIEN.



MARGUERITE.

Tu es encore là ?


CYPRIEN.

Oui ; j’ai besoin que vous me disiez…


MARGUERITE.

Moi, j’ai besoin de quelques moments de tranquillité.


CYPRIEN.

Vous me renvoyez ?


MARGUERITE.

Pour un quart d’heure.


CYPRIEN.

Maman, vous êtes toujours mécontente de moi ?


MARGUERITE.

Non, mon enfant, au contraire.


CYPRIEN.

Et je ne peux donc rien pour vous ?


MARGUERITE.

Toi ? Rien.


CYPRIEN, à part, se retirant.

Oh ! il faudra pourtant bien que je trouve… (il la voit relire la lettre.) Encore cette lettre !…

Il sort.




Scène VIII



MARGUERITE, seule, lisant.

« Ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire dans les trop courts instants que vous avez passés chez moi, mon ambassadeur m’avait chargé, lorsque j’ai dû quitter l’Italie, de lui envoyer quelqu’un à ma place… » — Il ment ! il ne m’a pas dit un mot de ça ! — « Je reçois à l’instant même une lettre de lui, dans laquelle il insiste pour avoir un sujet de mon choix. Je crois devoir en parler sur-le-champ à M. des Aubiers pour monsieur son fils ; et, si vous daignez prévenir l’un et l’autre, je serai chez vous presque aussitôt que ma lettre… Croyez, madame, que mon vœu le plus ardent est de mettre à vos pieds le plus dévoué des esclaves… Le comte de Luny. » — Ah ! je comprends maintenant ; il veut se rendre nécessaire, et il me fournit charitablement un prétexte pour l’admettre dans l’intimité, sans que mon mari s’en étonne ; il n’a pas encore l’audace de me demander un tête-à-tête… il lui suffit, pour le premier jour, que je sois complice passive de ses charmants projets, et que je fasse un mensonge à ma famille pour l’y mettre à l’aise… (Tout en parlant, elle a ôté les rubans et les fleurs de sa coiffure.) Allons, je ne l’attendais que demain. Je m’étais faite belle aujourd’hui pour mon mari. Il faut que j’endure la présence de cet étranger… C’est déjà une insulte à subir. Mais qui peut m’en préserver ?… Avec leur fatal point d’honneur, nos maris et nos fils nous réduisent au silence, justement quand nous aurions le plus besoin de leur protection.




Scène IX


MARGUERITE, DES AUBIERS.



DES AUBIERS.

Eh bien, Cyprien ?


MARGUERITE.

Il se soumet.


DES AUBIERS.

Bravo, ma femme ! Vraiment, tu n’es pas maladroite quelquefois ! Mais est-ce qu’il a beaucoup de chagrin ?


MARGUERITE.

Beaucoup.


DES AUBIERS.

Pauvre garçon ! Eh bien, que dis-tu de l’idée de le faire voyager ?


MARGUERITE.

De qui, cette idée ?


DES AUBIERS.

Tu le sais bien, puisqu’il t’a écrit… Il est là.


MARGUERITE.

Qui ?


DES AUBIERS.

De Luny, parbleu ! Tu le sais bien, te dis-je ! À quoi songes-tu ?… Tiens, pourquoi donc as-tu ôté les fleurs de ta coiffure ? Ça fallait si bien !


MARGUERITE.

Ça me gênait.


DES AUBIERS.

Est-ce que tu as mal à la tête ?


MARGUERITE.

Peut-être ! un peu… Mais…


DES AUBIERS.

Mais tu es triste ! Est-ce que tu m’en veux à cause de ce matin ?


MARGUERITE.

Je ne t’en veux jamais de ta mauvaise humeur ; tu en reviens avec tant de bonté !


DES AUBIERS.

Et toi, tu sais si bien me pardonner quand tu veux !


MARGUERITE, riant.

Allons, vas-tu insister pour avoir ta grâce ?… Je finirai par te croire coupable,


DES AUBIERS.

Dis-moi seulement que tu m’aimes toujours.


MARGUERITE.

Est-ce que tu pourrais ne plus m’aimer, toi ?


DES AUBIERS, lui baisant la main.

Oh ! chère femme !


MARGUERITE.

Allons, parle-moi de ton fils. Tu dis ?…


DES AUBIERS.

Que de Luny lui offre un emploi considérable, magnifique, très-au-dessus de tout ce que l’on peut espérer à son âge ; et que je viens te consulter de sa part ! Réponds, c’est pressé !


MARGUERITE.

Et Cyprien accepte ?


DES AUBIERS.

Je ne lui en ai pas encore parlé. S’il allait s’imaginer que de Luny veut l’éloigner pour se venger ! Il est comme toi, il a des préventions.


MARGUERITE.

Alors, il ne faut pas qu’il accepte. On ne doit être l’obligé que de ceux qu’on estime.


DES AUBIERS.

Allons voilà l’exagération qui revient. Tu ne réfléchis pas ; tiens, voilà de Luny qui te dira lui-même…


MARGUERITE.

Ah ! il entre comme ça chez moi !


DES AUBIERS.

Bah ! à la campagne !…




Scène VII


Les MÊMES, DE LUNY.



DE LUNY

Personne pour annoncer ?…


DES AUBIERS

Tu vois, c’est la faute de tes gens.


MARGUERITE

Nous avons tellement envahi aujourd’hui le domicile de M. le comte, qu’il nous rend la pareille ! ce sont des représailles.


DES AUBIERS.

Fort aimables ! Voyons, de Luny, plaidez les avantages de l’affaire. Moi, je vas trouver Cyprien pour le prévenir.


MARGUERITE.

Mais…


DE LUNY

Hâtez-vous ! le courrier repart dans deux heures ! et il faut qu’il emporte ma réponse.


MARGUERITE.

Mais auparavant… Monsieur des Aubiers !…




Scène XI


DE LUNY, MARGUERITE.



DE LUNY.

Il est déjà sorti, madame ! et j’ai le bonheur inespéré de me trouver seul avec vous.


MARGUERITE, froidement.

Dites-moi, monsieur le comte, mon mari sait-il que vous avez entendu les menaces de son fils ?


DE LUNY.

La modestie me défendait de lui raconter mes prouesses… en fait de patience, et je vois, madame, que vous n’avez pas voulu me donner le moindre mérite aux yeux du chef de la famille ! vous ne lui aviez même point parlé de ma lettre.


MARGUERITE.

Je ne l’ai pas lue.


DE LUNY, regardant la lettre sur la table.

Vous l’aviez au moins décachetée.


MARGUERITE.

Ce n’est pas une raison.


DE LUNY.

Enfin, vous n’avez consenti en aucune façon à me recevoir, vous tenez à le constater ! et j’ai dû escalader le ciel, à mes risques et périls.


MARGUERITE.

Vous vous piquez d’audace, je le sais !


DE LUNY.

Et de persévérance, quand on me met au défi,


MARGUERITE.

Au défi ? Monsieur de Luny, écoutez, vous avez cru que je vous haïssais, vous vous êtes trompé, je ne hais personne. Votre réputation d’homme dangereux… de tout temps, vous y avez tenu, convenez-en ; et, si j’eusse parlé de vous, comme d’un personnage sans conséquence, vous en eussiez été peu flatté ; ne faites donc pas semblant de m’en vouloir. Vous me pardonnez sans effort, et, en qualité d’honnête femme de province, j’ai tous les droits possibles à votre indifférence.


DE LUNY.

Voilà, madame, quant au dernier point, ce qu’il m’est impossible de vous accorder.


MARGUERITE.

Vous m’accordez le reste ?… Pourtant, attendez, j’ai dit un mot, un seul mot qui vous a irrité contre moi.


DE LUNY.

Je ne m’en souviens pas.


MARGUERITE.

Si vraiment ! j’ai fait allusion à votre âge ; en cela, j’ai eu tort, j’ai dit une bêtise. Du moment que vous avez, à peu d’années près, je crois… l’âge de mon mari, j’ai fait une sotte plaisanterie, et j’en demande pardon à lui et à vous.


DE LUNY.

Madame, c’est trop de douceur et de bonté ! vous voulez m’ôter tout prétexte pour vous attaquer.


MARGUERITE.

Pour m’attaquer ?


DE LUNY.

Dans la forteresse de vos préventions.


MARGUERITE.

Je n’ai ni préventions ni forteresse ! j’aime mon mari, voilà tout !


DE LUNY.

Oh ! on aime toujours son mari !


MARGUERITE.

Plus ou moins ; moi, j’adore le mien.


DE LUNY.

Vraiment ! un homme de… notre âge peut donc être aimé à ce point ?


MARGUERITE.

Oui, certes ! Quand il a conservé la candeur et la bonté d’un enfant, en dépit des plus tristes expériences ; quand il a, pour tout défaut, l’excès de ses propres qualités, la confiance, l’abandon, la sensibilité et les tendres faiblesses de l’amour paternel ; cet homme-là n’aura jamais de tache sérieuse aux yeux d’une femme équitable. Il sera toujours aimé, parce qu’il sera toujours aimant. Vous voyez donc bien qu’il ne peut pas vieillir !


DE LUNY.

Savez-vous, madame, que vous êtes horriblement coquette ?


MARGUERITE.

Ah ! vous trouvez ?


DE LUNY.

Oui, madame, oui ! vous me faites entrevoir un monde de délices, dans les trésors de votre âme, et vous savez bien que c’est le moyen d’enflammer la mienne.


MARGUERITE.

C’est donc une déclaration que vous me faites là ? Dites, je ne m’y connais pas, moi !


DE LUNY.

C’est une témérité qui pourtant vous indigne.


MARGUERITE, froidement.

Non ! ça m’étonne ! (À part.) J’espère que j’en ai, de la patience !


DE LUNY.

Vous voyez bien, madame, que, de plus en plus, vous me mettez au défi ! Mais voilà monsieur votre beau-fils, qui sans doute va m’accabler aussi de ses hauteurs. Vous lui prescrirez de refuser mes services.


MARGUERITE, à part.

Pourvu qu’il les refuse avec prudence !




Scène XII


Les Mêmes, DES AUBIERS, CYPRIEN.



CYPRIEN, à son père en entrant.

Oui, mon père, je refuse et je veux le dire moi-même à M. de Luny.


DES AUBIERS.

En le remerciant ! (Bas.) Tu me l’as promis !


CYPRIEN.

Monsieur le comte !


DES AUBIERS.

Attends au moins que je te présente.


DE LUNY.

C’est inutile, je reconnais monsieur votre fils… à la voix !


DES AUBIERS.

Comment ça ?


DE LUNY.

Il refuse ! il a grand tort, quant à ses intérêts, mais il obéit à madame, et il a raison. J’en ferais autant, si j’étais à sa place !


MARGUERITE.

Il se destine à une autre carrière… ses études…


DE LUNY.

Vous voulez en faire un grave magistrat ? C’est trop tôt ! il est si jeune !


MARGUERITE.

À plus forte raison ferait-il un mauvais diplomate. (Avec intention, regardant Cyprien.) Il n’a peut-être pas le calme nécessaire pour rendre les grands services qu’on pourrait exiger de lui !


DE LUNY.

Et que l’on doit attendre d’un homme mûr, toujours maître de son premier mouvement. N’en parlons plus ! Mais avouez, madame (baissant la voix) que les natures candides et spontanées… dont vous parliez tout à l’heure, n’ont pas toujours le meilleur rôle dans les affaires délicates.


MARGUERITE.

Vous n’en savez rien, vous !


DE LUNY.

Je sais, du moins, qu’elles donnent toujours de l’avantage à qui sait profiter de leurs fautes.


MARGUERITE.

C’est-à-dire à qui n’est pas vraiment généreux.


DE LUNY.

On ne peut pas être éternellement généreux… c’est un métier de dupe ; peut-on abjurer ses droits, quand on vous les dénie sans ménagement ?


MARGUERITE.

Ses droits ?…


CYPRIEN, qui, pendant ce dialogue, a regardé continuellement Marguerite, sans écouter son père, qui lui fait des remontrances, menaçant.

Monsieur de Luny !


MARGUERITE, faisant un mouvement pour se placer entre eux.

Monsieur le comte !


CYPRIEN, l’arrêtant.

Oh ! pas vous, ma mère ! (D’un ton sec en désaccord avec ses paroles.) Je voulais vous prier, monsieur, de ne pas regarder mon refus comme un acte d’ingratitude ; je sais tout ce que je vous dois.


DE LUNY, sèchement.

Il n’y paraît guère, jusqu’à présent.


DES AUBIERS, à de Luny.

Pourquoi lui dites-vous ça ?


CYPRIEN, s’efforçant d’être calme.

M. le comte a raison de me rappeler à mon devoir… il veut que je regrette ma conduite…


DE LUNY, riant.

Un peu irréfléchie peut-être… Qu’en pensez-vous ?


CYPRIEN.

Oui, monsieur. J’ai été fou ! je le sais bien ! et je suis à vos ordres, si…


DES AUBIERS.

Tu…


CYPRIEN, avec un suprême effort.

À moins qu’il ne plaise à M. le comte de Luny d’agréer l’expression de mon repentir…

Il chancelle.

DE LUNY.

C’est plus que je n’eusse exigé, monsieur ! Je vois ce qu’il en coûte à votre fierté, et j’admire un si noble effort ! Je me tiens pour entièrement satisfait.


CYPRIEN, à Marguerite.

À présent, vous le chasserez ?


DES AUBIERS, venant à Cyprien.

Eh bien, te voilà tout tremblant, toi ! Viens prendre l’air.


CYPRIEN, avec vivacité.

Non, non ! Restons, mon père.

Des Aubiers, étonné, reste un moment indécis.

DE LUNY, à Marguerite.

Vous triomphez, madame.


MARGUERITE.

Non ; mais je me relève.


DES AUBIERS, à part.

Ah çà ! qu’est-ce qu’il y a donc ! (Haut.) J’espère, de Luny, que vous comprenez ce que mon fils vient de faire, et que vous êtes réellement satisfait ?… Autrement…


MARGUERITE, tressaillant.

Mon ami, monsieur, me faisait ses adieux ; il paraît que nous n’aurons pas plus longtemps le plaisir de son voisinage.


DE LUNY.

Non, je quitte la province.


DES AUBIERS.

Ah ! vraiment ?


DE LUNY.

Quand une femme charmante daigne me donner des ordres, je ne sais que me soumettre. N’est-ce rien, d’ailleurs, que d’avoir rendu la sécurité à un cœur maternel, et n’y a-t il pas, dans la conscience d’avoir obéi à qui est digne de nous commander, une joie très-pure et très-grande ? Ne m’ôtez pas, madame, le mérite de la ressentir et même de la savourer en homme délicat… dans l’occasion, et intelligent quelquefois. Madame… (Il salue.) Adieu, des Aubiers.


DES AUBIERS.

Adieu

De Luny salue Cyprien et sort.




Scène XIII


CYPRIEN, DES AUBIERS, MARGUERITE, puis ANNA.



DES AUBIERS.

Ça n’est pas trop mal tourné, ce qu’il a dit là.


MARGUERITE, souriant.

Il est charmant !


DES AUBIERS, tendant les mains à Marguerite.

Il a compris qu’on n’entame pas un bonheur aussi complet que le nôtre.


MARGUERITE.

Non, mais on peut y ajouter.


DES AUBIERS.

Quoi donc ?


MARGUERITE.

Celui de ton fils.


CYPRIEN.

Que dit-elle ?… Mon père, qu’a-t-elle dit ?


MARGUERITE, à Anna.

Viens, toi qui t’es donnée à moi d’inspiration ! Tu m’as aimée ! et tu m’as plu à première vue ! C’est ta bonne conscience qui parlait par tes beaux yeux. Viens, pauvre fille qui as souffert avec courage ; nous ne voulons plus que tu nous quittes.


ANNA, éperdue.

Ah ! mon Dieu !


CYPRIEN.

ma bonne mère !


MARGUERITE.

Toi ! tu m’as prouvé que tu étais digne d’elle, assez fort pour la protéger et faire respecter ton choix. Demande-la à ton père, il sait qu’à présent tu es un homme !


DES AUBIERS, embrassant Anna.

C’est vrai ! c’est vrai, Marguerite !

Cyprien tombe aux genoux d’Anna.



FIN DE MARGUERITE DE SAINTE-GEMME.