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Michel Lévy frères (4p. 299--).


NOTE DES ÉDITEURS



D’après l’ordre chronologique que nous avons observé jusqu’ici en publiant le Théâtre complet de George Sand, il faudrait que Marguerite de Sainte-Gemme fût immédiatement suivie du Pavé, comédie en un acte représentée, pour la première fois, sur le théâtre du Gymnase-Dramatique, le 16 mars 1862 ; mais, cet ouvrage ayant été imprimé avant d’être joué, la version conforme au manuscrit de l’auteur a déjà été insérée dans le Théâtre de Nohant. En conséquence, nous indiquerons seulement ici, pour les curieux, la distribution des rôles, qui ne figure pas dans le volume où se trouve la pièce :

DURAND 
 MM. Lafont.
COQUEREL 
 Pierre Berton.
LOUISE, servante de Durand 
 Mlle Marie Delaporte.
MADAME BERNAY, voisine du même 
 Mme Chéri-Lesueur.


Le drame en cinq actes les Beaux Messieurs de Bois-Doré, extrait du roman de George Sand portant le même titre, et représenté, pour la première fois, sur le théâtre de l’Ambigu-Comique, le 26 avril 1862, ne doit pas non plus prendre place dans notre recueil, ce drame ayant été écrit par M. Paul Meurice, seul, ainsi que le constate la lettre suivante, adressée par George Sand au directeur du théâtre de l’Ambigu, quelques jours avant la première représentation de la pièce :

« Cher monsieur,

» J’ai approuvé et goûté sans restriction le drame que M. Paul Meurice a fait pour votre théâtre avec mon roman les Beaux Messieurs de Bois-Doré ; mais j’avais quelque scrupule d’y laisser mettre mon nom. Vous me dites que ce scrupule est exagéré, et que l’auteur du roman peut, sans équivoque, signer la pièce avec l’auteur de la pièce ; vous me dites surtout que retirer mon nom donnerait lieu à de fausses interprétations. C’est pourquoi je n’hésite plus, et me voilà charmée de donner à M. Paul Meurice ce témoignage de bonne et littéraire fraternité.

» Agréez mes affectueux sentiments.

» George Sand.

» Paris, le 5 avril 1862. »

M. Paul Meurice est également le seul auteur des modifications faites pour la scène au drame fantastique de George Sand le Drac, représenté, pour la première fois, sur le théâtre du Vaudeville, le 28 septembre 1864, et dont la version primitive a été publiée aussi dans le Théâtre de Nohant.





LE MARQUIS
DE VILLEMER



COMÉDIE EN QUATRE ACTES, EN PROSE


Odéon. — 29 février 1864




DISTRIBUTION


URBAIN, MARQUIS DE VILLEMER 
 MM. Ribes.
GAÉTAN, DUC D’ALÉRIA, son frère 
 Berton.
LE COMTE DE DUMÈRES 
 Saint-Léon.
PIERRE, valet de chambre du duc 
 Rey.
BENOIT, valet de chambre de la marquise 
 Clerh.
LA MARQUISE DE VILLEMER 
 Mmes Ramelli.
CAROLINE DE SAlNT-GENEIX 
 Thuillier.
DIANE DE SAINTRAILLES 
 Leprévost.
LÉONIE, BARONNE D’ARGLADE 
 Delahaye.


À Paris, chez la marquise, aux deux premiers actes, et au château de Séval, en Bourbonnais, aux deux derniers.



ACTE PREMIER


Un grand salon riche et sévère, au faubourg Saint-Germain, avec antichambre au fond. — Grande porte à deux battants au fond. — Grande porte latérale, premier plan, à gauche, allant chez la marquise. — Cheminée à droite, premier plan. — Porte latérale à droite, deuxième plan, allant chez mademoiselle de Saint-Geneix. — Piano à gauche, deuxième plan. — Guéridon près de la cheminée. — Fauteuils, chaises, etc.




Scène PREMIÈRE.


M. DE DUNIÈRES, assis ; LA MARQUISE, assise.



LA MARQUISE.

Voyons, mon cher Dunières, résumons-nous.


DUNIÈRES.

Eh bien, marquise, vous voulez marier votre fils Urbain, bien qu’il soit le plus jeune et que son frère soit encore garçon.


LA MARQUISE.

Mon fils Urbain : monsieur son frère n’est pas mariable.


DUNIÈRES.

Pourquoi ça ? Charmant homme, spirituel, élégant…


LA MARQUISE.

Quarante ans déjà.


DUNIÈRES.

C’est encore le bon âge.


LA MARQUISE.

C’est selon ; si nous ne convenons pas des défauts de nos enfants devant le monde, c’est pour ne nous rien cacher entre vieux amis que nous sommes. Mon fils aîné, tout séduisant qu’il vous semble, et qu’il me semble encore quelquefois à moi-même, est un prodigue… un oisif… avec ça libertin et ruiné ; n’est-ce pas là un beau mari à offrir à une fille qui a le droit d’entrer dans la vie par la porte dorée, avec toutes les illusions du mariage ? Il ne s’agit donc pas du duc d’Aléria ; il s’agit du marquis de Villemer, qui a de la raison et des vertus ; de mon fils Urbain, à qui je dois tout, puisque son frère m’a ruinée, et qui peut se présenter avec un beau nom, trente-trois ans bien employés, et une fortune que vous savez très-convenable.


DUNIÈRES.

Très-bien. Et il est enfin disposé au mariage ?


LA MARQUISE.

Il ne l’est pas du tout ! voilà mon tourment, Dunières.


DUNIÈRES.

Aurait-il quelque engagement ?


LA MARQUISE.

Je ne le pense pas. D’après sa manière de vivre, il est libre, car il vit avec moi, sous mes yeux, attentif à mes moindres désirs, travaillant à je ne sais quel livre historique… Vous savez qu’il écrit ?


DUNIÈRES.

Sur la famille des Villemer, sans doute ?


LA MARQUISE, se levant.

Non ! grâce à Dieu, elle est connue. Notre arbre a toutes ses racines en terre franche et toutes ses branches au grand air. Nous n’avons pas à l’écheniller, mais bien à le greffer de notre mieux, comme ont fait nos ancêtres. Mademoiselle de Saintrailles me convient donc parfaitement. Il y a bien, dans son ascendance maternelle, deux alliances douteuses, comme vertu, sous Henri IV…


DUNIÈRES.

Ah ! il y a bien aussi une Hermine de Villemer sous Louis XV… Il est vrai que c’était le roi lui-même !


LA MARQUISE.

Vous dites que votre pupille… Car elle est bien votre pupille et ne dépend que de vous ?…


DUNIÈRES.

Diane de Saintrailles est orpheline et ne dépend que de ma femme, qui est sa marraine, et de moi, qui suis son tuteur.


LA MARQUISE.

Et elle sort du couvent ?…


DUNIÈRES.

Tout de suite après la Pentecôte ; c’est-à-dire dans un mois.


LA MARQUISE.

Elle a maintenant ?…


DUNIÈRES.

Dix-sept ans comptés.


LA MARQUISE.

Jolie ?


DUNIÈRES.

Un printemps.


LA MARQUISE.

Son caractère ?


DUNIÈRES.

Très-gai, très-enfant, un peu romanesque ; elle a de l’esprit, de l’imagination ; elle sait ce qu’elle vaut ; elle rêve de paladins et de châtelaines ; elle se sent riche et libre : elle n’épousera qu’un homme de son choix. Elle nous a souvent entendus parler de vous d’abord, et de vos deux fils. Moi, je ne vous cache pas que j’aime bien le duc ! il est gai, il me rajeunit ; mais madame de Dunières, qui est une personne grave, préfère le marquis ; si bien qu’en faisant à nous deux l’éloge de l’un et de l’autre, nous avons rendu Diane fort curieuse de les connaître.


LA MARQUISE.

Il sera bien difficile de persuader à Urbain de se montrer chez vous. Vous voyez toute la terre, et il n’aime pas à sortir de la vie intime.


DUNIÈRES, en remontant.

Nous le surprendrons ! Nous amènerons Diane ici, et, quand votre fils l’aura vue, il ne fuira pas l’occasion de la revoir.


LA MARQUISE.

Et puis, en Bourbonnais, puisque nous sommes voisins ! vous y viendrez bien cet été ?


DUNIÈRES.

Oui, certes ! Quand partez-vous pour Séval ?


LA MARQUISE.

Quand vous partirez pour Dunières.


DUNIÈRES.

À la fin de juin ?


LA MARQUISE.

À la fin de juin, soit ! Et vous espérez ?…


DUNIÈRES.

Pourquoi non ? Ils sont charmants, nos jeunes gens ! dès qu’ils se voient ici, ils se plaisent ; ils se connaissent à la campagne, ils s’aiment, nous les bénissons, et ils se marient.


LA MARQUISE, allant à la cheminée.

Vous me rappelez M. de Florian !


DUNIÈRES.

Il avait du bon quelquefois !… Allons, il me sourit de mettre ma pupille dans le giron d’une femme comme vous. (Il va près de la marquise.) Car, entre nous, marquise, la vertu des femmes devient rare.


LA MARQUISE.

C’est vrai, mais il ne faut pas le dire, Urbain entre du fond.




Scène II


DUNIÈRES, URBAIN, LA MARQUISE.



URBAIN, tenant plusieurs lettres ouvertes.

Chère maman, voici les lettres… (À Dunières.) Ah ! c’est vous, mon cher comte ? Je ne vous voyais pas. Comment allez-vous ?


DUNIÈRES.

Fort bien. J’allais monter vous serrer la main.


URBAIN.

Et madame la comtesse ?


DUNIÈRES.

Souffrante ! toujours sa bronchite.


URBAIN.

Que disent les médecins ?


DUNIÈRES.

Ah ! dame ! ils disent ce qu’ils savent ; ils ne disent rien.


URBAIN.

Vous m’excuserez auprès d’elle ?


DUNIÈRES.

Oui, ingrat ! Nous savons que vous travaillez. Et puis vous avez voyagé dernièrement ?


URBAIN.

Oui.


DUNIÈRES.

Pour étudier des procédés agricoles !


URBAIN, évasivement.

C’est cela.


DUNIÈRES.

Votre frère était avec vous ?


URBAIN.

Non ; mon frère prétend qu’il n’y a que l’air de Paris qui soit respirable.


DUNIÈRES.

Vous lui ferez mes compliments sur ses poumons.


LA MARQUISE, se levant.

Oui, quand nous le verrons ! Pas une visite depuis un mois ! (À Urbain.) Mon cher enfant, toutes ces lettres sont parfaites et je vous remercie. (Elle va près de Dunières.) Figurez-vous, Dunières, que mon fils est réduit, depuis quelques jours, à me servir de secrétaire ; j’ai dû me séparer de ma vieille Artémise.


DUNIÈRES.

Mademoiselle Dumoulin, votre dame de compagnie ?


LA MARQUISE.

Elle devenait sourde, gourmande, médisante, acariâtre. Je lui ai procuré une place, et j’attends une perle que madame d’Arglade m’a trouvée, une ancienne amie de couvent à elle, de très-bonne famille, dit-on, une mademoiselle de Saint-Geneix. Connaissez-vous ce nom-là, vous qui savez par cœur toute la grande et petite noblesse de France ?


DUNIÈRES.

Saint-Geneix ? Attendez donc ! parfaitement : basse Bretagne, Il y a eu un conseiller au parlement, noblesse de robe… Il y a eu cependant un Saint-Geneix qui s’est distingué à Fontenoy.


LA MARQUISE.

Eh bien, ça ne changera pas trop l’air de la maison.

Elle va s’asseoir à droite.

DUNIÈRES.

Mais j’y pense ! si c’est une amie d’enfance de madame d’Arglade, elle doit être encore un peu jeune.


LA MARQUISE.

Ce n’est pas un mal. Pourtant elle est plus âgée que la baronne.


DUNIÈRES.

Je ne connais pas de femme qui ne soit pas plus âgée que madame d’Arglade.

Il s’assied.

URBAIN, près de la cheminée.

Vous vous étonnez même qu’on la laisse sortir seule ?


LA MARQUISE, riant.

Elle est veuve !


DUNIÈRES.

Et elle pleure toujours son mari ?


LA MARQUISE.

Il le faut bien, devant le monde !


DUNIÈRES.

C’est juste. Sans ça, le monde ne le saurait pas.


URBAIN, à Dunières.

Vous n’aimez pas beaucoup la baronne ?


DUNIÈRES.

Oh ! je la connais fort peu. La comtesse a longtemps refusé de la recevoir.


URBAIN.

On ne dit rien d’elle, cependant ?


DUNIÈRES.

Non ; mais elle n’est pas de notre monde ; elle s’y glisse.


LA MARQUISE.

Moi, je la reçois ; elle est bonne femme, elle m’amuse, elle sait toutes les nouvelles, elle me fait des ragots, elle est un peu… comment dirai-je ? un peu espèce. Bah ! chacun a son vice, elle est le mien. On dit qu’elle sort du sucre ou du coton… Mais son mari était baron.


DUNIÈRES.

Qui est-ce qui ne l’est pas maintenant ?


LA MARQUISE.

Enfin la veuve est aux petits soins pour moi, et, si elle m’envoie la perle qu’elle m’a promise, je lui pardonnerai tout.


DUNIÈRES.

Et vous attendez cette perle ?…


LA MARQUISE, regardant la pendule.

À l’instant même, si elle est exacte.


BENOÎT, entrant du fond.

Mademoiselle de Saint-Geneix demande si madame la marquise peut la recevoir.


LA MARQUISE.

Ah ! voilà un bon commencement ! Faites entrer mademoiselle de Saint-Geneix.

Benoît sort.

DUNIÈRES, se levant.

Adieu, marquise.


LA MARQUISE.

À bientôt ! (Bas.) Rien de notre projet à Urbain !


DUNIÈRES.

Soyez tranquille.

Il va prendre son chapeau, qui est sur un meuble derrière le fauteuil de la marquise. Caroline entre.

LA MARQUISE.

Entrez, mademoiselle (Caroline fait la révérence), et asseyez-vous. Je suis à vous tout de suite.


DUNIÈRES, bas, à la marquise.

Elle est fort bien.


LA MARQUISE, de même.

Ah !… Moi, je ne vois pas d’ici.


URBAIN, à sa mère.

Alors, je peux expédier vos lettres ?


LA MARQUISE.

Oui, cher enfant, et encore merci. Urbain baise la main de la marquise et se retire en saluant Caroline.


DUNIÈRES, à Urbain.

M’accompagnerez-vous un peu ?


URBAIN.

Impossible, j’ai à travailler.


DUNIÈRES.

Toujours donc ?

Ils sortent par le fond.




Scène III


CAROLINE, LA MARQUISE.



LA MARQUISE, assise à droite.

Je vous demande pardon, mademoiselle ; à présent, je suis toute à vous.


CAROLINE.

Madame d’Arglade m’avait promis de me présenter elle-même à madame la marquise ; mais, en allant la prendre ce matin, dès mon arrivée à Paris, j’ai troué une lettre d’elle, où elle m’annonçait qu’une course très-pressée, un service à rendre à une amie…


LA MARQUISE.

Elle est si obligeante !


CAROLINE.

Elle compte avoir l’honneur de voir madame la marquise aujourd’hui, et, au lieu de m’accompagner, elle me suit.


LA MARQUISE.

Nous n’avons pas besoin de madame d’Arglade. (Elle fait signe à Caroline de s’asseoir près d’elle.) Elle ne peut pas me dire devant vous plus de bien de vous qu’elle ne m’en a dit déjà. Mais quel âge avez-vous donc ?


CAROLINE.

Vingt-quatre ans.


LA MARQUISE.

Et vous avez été au couvent avec madame d’Arglade ?


CAROLINE.

Oui, madame.


LA MARQUISE.

Et vous étiez amies ?


CAROLINE.

C’est-à-dire que mademoiselle Léonie Lecomte, qui était dans les grandes, comme nous disions, quand j’étais dans les petites, m’avait prise en amitié. Elle a quitté le couvent bien avant moi, et nous nous étions perdues de vue. Mais, lorsque, par des amies communes, elle a appris la situation de ma sœur et la mienne, elle s’est souvenue de nous, et, sachant que j’ambitionnais une place de lectrice, elle a eu l’heureuse idée de me recommander à madame la marquise.


LA MARQUISE.

Je lui en sais gré. Seulement, madame d’Arglade m’avait dit que vous étiez plus âgée qu’elle.


CAROLINE.

Dans mon intérêt, sans doute, et dans la crainte que mon âge n’offrit pas assez de garanties. Mais les années de malheur doivent m’être comptées doubles.


LA MARQUISE.

Pourtant… elle m’avait dit aussi que vous n’étiez pas jolie, et je vous trouve jolie.


CAROLINE.

Ceci est une affaire de goût, madame, et les opinions là-dessus sont libres.


LA MARQUISE.

Vous avez de l’esprit.


CAROLINE.

J’essaye d’avoir celui qui convient à ma position.


LA MARQUISE.

C’est le plus rare. Parlons donc de votre position. Vidons d’abord la question matérielle. Je vous ai fait offrir dix-huit cents francs.


CAROLINE.

Oui, madame, j’ai accepté.


LA MARQUISE.

C’est peu. Mais, si vous n’êtes pas heureuse, ma chère enfant, moi, je ne suis pas riche. Le bien-être dont on m’entoure ne m’appartient pas. Vous pourriez trouver davantage ailleurs…


CAROLINE.

Je préfère votre maison, madame la marquise.


LA MARQUISE.

Pourquoi ? Soyez franche. Qu’est-ce qui vous a décidée à accepter de si minces honoraires pour venir tenir compagnie à une vieille femme à moitié aveugle, et peut-être fort ennuyeuse ?


CAROLINE.

D’abord, madame, on m’a dit que vous aviez beaucoup d’esprit et de bonté : je n’ai donc pas cru pouvoir m’ennuyer près de vous. Ensuite, vous êtes une véritable grande dame, et je n’ai pas à craindre auprès de vous les humiliations de la presque domesticité. Enfin, quand j’aurais dû souffrir, il était de mon devoir de ne pas rester dans l’inaction.


LA MARQUISE.

Mais,… pour être si bien élevée, vous avez eu de la fortune ?


CAROLINE.

Mon père avait de l’aisance.


LA MARQUISE.

Comment l’a-t-il perdue ?


CAROLINE.

Par amour pour nous. Il nous voulait riches ; il a exposé son capital pour le doubler.


LA MARQUISE.

Et il s’est ruiné ! Qu’est devenue votre mère ?


CAROLINE.

J’étais si jeune quand je l’ai perdue, que je ne me la rappelle pas. J’ai été nourrie et élevée par une excellente femme dont le mari était l’homme de confiance de mon père. Ces braves gens étaient comme de la famille ; quand nous avons été ruinés, j’ai dû me séparer d’eux, à mon grand chagrin.


LA MARQUISE.

Et votre sœur ?


CAROLINE.

Ma sœur a épousé un homme qui l’aimait et dont un emploi faisait toute la fortune. Tant qu’elle a pu me donner l’hospitalité, elle l’a fait. Son mari est mort jeune, lui laissant quatre enfants. C’est à mon tour de lui venir en aide.


LA MARQUISE.

Avec dix-huit cents francs ? Mais c’est impossible ! Dix-huit cents francs pour six personnes ! Madame d’Arglade ne m’avait pas dit cela !


CAROLINE.

À la campagne, on vit de si peu !


LA MARQUISE.

A la campagne, à la campagne ! Voyons, nous tâcherons d’arranger ça !


CAROLINE, lui baisant la main.

Ah ! madame ! que j’aie ou non le bonheur de vous convenir, laissez-moi vous dire que vous êtes bonne !


LA MARQUISE.

Et moi, je ne vous vois encore que des qualités, des vertus même. Passons aux défauts ; il faut que je vous en trouve, sous peine de me ruiner : êtes-vous légère ? êtes-vous coquette ?


CAROLINE.

Je ne suis ni coquette ni légère, madame.


LA MARQUISE.

C’est que j’ai de graves raisons pour vous demander ça. En prenant chez moi une jeune et jolie personne, j’accepte une lourde responsabilité. Voyons, n’avez-vous pas eu quelque petit roman ?


CAROLINE.

Non, madame, je n’ai pas eu le moindre roman.


LA MARQUISE.

Comment avez-vous fait pour n’aimer personne ?


CAROLINE.

C’est que je n’ai jamais eu le loisir de songer à moi. J’avais dix-sept ans quand j’ai vu mon père mourir de chagrin. Et puis la gêne est venue, après beaucoup de travail pour payer nos dettes. Ensuite, mon beau-frère qu’il a fallu aussi disputer à la mort, le plus longtemps possible : ma sœur désespérée, perdant la tête ; ses enfants à soigner, à élever… que sais-je ? Quand on a à peine le temps de dormir, on n’a guère celui de rêver.


LA MARQUISE.

Cependant, on a dû vous remarquer, vous rechercher, charmante comme vous l’êtes ?


CAROLINE.

Non, madame la marquise, il n’y a pas de grandes persécutions pour qui n’encourage pas les petites.


LA MARQUISE.

Je suis de votre avis, et voilà de sages et touchantes réponses. Donc, vous ne craignez rien dans l’avenir ?


CAROLINE.

Je ne crains rien du tout.


LA MARQUISE.

Et cette solitude du cœur ne vous rendra pas triste… fantasque ?


CAROLINE.

Je suis naturellement gaie, forte de santé, active et studieuse ; voilà comment je me connais, et, n’ayant pas encore été trop au-dessous de ma tâche, je crois pouvoir promettre d’être une bonne et honnête fille.


LA MARQUISE.

Et moi, je suis sûre que vous dites la vérité. Reste à savoir si vous avez réellement les petits talents que je réclame. Ôtez vos gants.


CAROLINE.

Que faut-il faire ?


LA MARQUISE.

Causer avant tout, et sur ce point me voici déjà satisfaite ; et puis il faudra lire et faire un peu de musique. Dites-moi quelque chose sur ce piano. (Caroline va toucher du piano.) C’est du Weber ! Justement, je l’adore, et vous le comprenez très-bien ! C’est parfait. (Elle se lève.) Je viens de réfléchir à une chose, mon enfant : c’est que je peux vous donner deux mille quatre cents francs.


CAROLINE, qui s’est levée après avoir joué, s’approche d’elle.

Oh ! madame !


LA MARQUISE.

Ne me remerciez pas pour si peu, vous me feriez de la peine. (Elle passe à gauche.) Je connais votre écriture et votre rédaction par des lettres de vous que madame d’Arglade m’a montrées ; vous serez un excellent secrétaire. Maintenant, ma chère, je vous connais et vous me plaisez ; à vous de me connaître et à moi de vous plaire. (Mouvement de Caroline.) Oh ! je veux que vous vous attachiez à moi. Vous n’allez pas être seulement de la maison, vous allez être de la famille. Connaissez donc tout de suite mes habitudes, mes manies, mes défauts. J’ai une grande activité d’esprit et une grande paresse de corps. Je me suis fait défendre par mon médecin de rendre des visites. Je me suis habituée à cela ; à Paris comme à la campagne, je ne sors jamais… Et puis je n’ai plus de voitures et je ne veux pas que mon fils m’en donne. Mais vous me ferez des commissions, et vous ne serez pas contrariée d’aller en fiacre ?


CAROLINE.

Non, certes, ni à pied non plus.


LA MARQUISE.

Ensuite, je veille très-tard, et je suis très-bavarde.


CAROLINE.

Tant mieux pour moi.


LA MARQUISE.

Vous êtes charmante. Vous brodez sans doute, vous faites de la tapisserie ?


CAROLINE.

Oui, madame.


LA MARQUISE.

J’ai cela en horreur : on compte des points, on s’absorbe… Me sacrifierez-vous votre aiguille ?


CAROLINE.

De grand cœur.


LA MARQUISE.

Ah ! une infirmité, en passant. Je m’endormirai quelquefois, tout en causant avec vous. Ce ne sera pas par ennui ; mais j’ai toujours le cerveau en mouvement, et, quelquefois, il s’arrête comme une montre ; il me faut alors attendre dans le sommeil qu’il veuille bien repartir ; soyez tranquille, je ne ronfle pas. Enfin, je vis ici avec mon fils le marquis ; il est d’un caractère mélancolique ; seul avec moi. Il pense tout haut ; c’est d’un bon fils, mais cela m’attriste. Devant un tiers, surtout si ce tiers est une personne de mérite, il se donne la peine d’être charmant, d’abord par politesse, et peu à peu par oubli de ses préoccupations. Ainsi, ma chère, vous nous rendrez grand service à tous les deux en ne nous laissant pas trop seuls.

Elle s’écarte un peu à gauche.

CAROLINE.

Pourtant, madame, si vous aviez à parler de choses intimes, comment le devinerais-je ?


LA MARQUISE, s’asseyant à gauche.

Je vous en avertirais en vous demandant si la pendule ne retarde pas. C’est tout ; me prenez-vous comme je suis ?


CAROLINE.

Oui, madame.


LA MARQUISE.

Alors, venez ici que je vous donne vos arrhes. (Elle l’embrasse.) Voilà qui est fait, vous êtes à moi.


CAROLINE.

Et quand madame la marquise veut-elle que je m’installe ?


LA MARQUISE.

Quand ? Mais tout de suite.


CAROLINE.

Aujourd’hui même ?


LA MARQUISE.

À l’instant.


CAROLINE.

Alors, je vais chercher à l’hôtel…


LA MARQUISE.

Vos malles ? Pas du tout, on va les faire prendre. (Elle se lève et va à la cheminée tirer le cordon de sonnette.) Vous ne me quittez plus, c’est fini. Votre appartement est prêt ; il est là… (elle montre la porte à droite), le mien ici (elle désigne la porte à gauche) ; ce salon seul nous sépare. Ôtez votre mantelet, votre chapeau ; vous voici rentrée chez vous.


CAROLINE.

Ah ! madame, combien je remercie Dieu de m’avoir amenée près de vous ! Puis-je écrire à ma sœur pour lui faire partager ma joie ?


LA MARQUISE.

C’est trop juste. (Elle sonne.) Je vais vous envoyer mon vieux Benoît pour prendre vos ordres. Allez vite, allez. Caroline sort par la droite. Benoît vient du fond.




Scène IV


BENOÎT, LA MARQUISE.


LA MARQUISE.

Mon cher Benoît, vous allez vous mettre à la disposition de mademoiselle de Saint-Geneix, qui vient demeurer avec nous et à qui je donne cet appartement. Veillez à ce qu’elle ne manque de rien, et prévenez Marguerite que je désire pour cette jeune personne les plus grands égards et les plus grands soins.


BENOÎT.

Bien, madame la marquise.


LA MARQUISE, revenant à gauche.

Madame la baronne d’Arglade viendra, vous la laisserez entrer. (Fausse sortie de Benoît.) Attendez, Benoît. (Elle s’assied à gauche.) M’avez-vous trouvé votre successeur ?


BENOÎT.

Pas encore, madame la marquise.


LA MARQUISE.

Nous ne nous quittons pas ; vous avez vos invalides chez moi, c’est entendu ; mais je veux que vous viviez longtemps, et, pour cela, il faut vous reposer.


BENOÎT.

Bien ne presse, madame la marquise. J’ai en vue un bien bon sujet, j’attends qu’il se décide.


LA MARQUISE.

C’est bien, mon ami, nous l’attendrons. Allez, Benoît, allez. Benoît sort par la droite. Urbain entre par le fond.




Scène V


LA MARQUISE, URBAIN.



URBAIN.

Eh bien, ma mère, avez-vous arrêté mademoiselle de Saint-Geneix ?


LA MARQUISE.

Ne m’en parlez pas ! Je suis dans le ravissement, je crois qu’elle m’a ensorcelée !


URBAIN.

Vraiment ? Contez-moi ça.


LA MARQUISE.

Je ne sais pas trop si je dois… J’ai peur de vous monter la tête aussi !


URBAIN.

Quand même je serais capable de m’enflammer si vite, vous ne devez pas craindre que, chez vous…


LA MARQUISE.

Je connais vos principes, mon fils ! Je voulais seulement vous faire sourire et je n’ai pas réussi. Qu’avez-vous, Urbain ? Vous ennuyez-vous ici ? Aimez-vous une personne qui ne vous aime pas ?


URBAIN.

Non, puisque je vous aime.


LA MARQUISE.

Oui, vous m’aimez ! vous le prouvez de reste, et, moi, je viens encore d’augmenter les sacrifices continuels que vous me faites. J’ai promis à mademoiselle de Saint-Geneix…


URBAIN.

S’est-elle donc fait marchander ?


LA MARQUISE.

Elle s’en est bien gardée, la pauvre petite ! Elle se sacrifie pour sa famille ; je me suis attendrie… et je m’en repens presque : on n’a pas toujours le droit de faire le bien.


URBAIN.

Ah ! ma mère ! quand vous en serez à ce point de vous refuser la joie de l’aumône, je croirai que vous ne me sentez plus digne de votre affection,


LA MARQUISE.

Vous êtes le meilleur des fils et le plus généreux des hommes. Vous êtes les trois quarts de ma vie.


URBAIN, souriant.

Ne dites pas cela, ma bonne mère ; mon frère a droit à la moitié, peut-être à la plus douce moitié de votre âme.


LA MARQUISE.

Votre frère…


URBAIN.

Vous néglige ; mais qu’il arrive, et vous lui pardonnerez tout.


LA MARQUISE.

Non, je l’oublie, je ne l’aime presque plus.


URBAIN, regardant la pendule.

Presque plus ! Et, s’il venait en ce moment-ci vous surprendre, il serait le malvenu ?


LA MARQUISE, tressaillant.

Est-ce qu’il va venir, enfin ?


URBAIN, souriant.

Ah ! vous voyez bien !


LA MARQUISE.

S’il vient, c’est que vous avez été le chercher.


URBAIN.

Il se disposait…


LA MARQUISE.

N’importe qu’il s’attende à des reproches ! Me ruiner, passe ; mais me délaisser !


BENOÎT, annonçant d’un air joyeux.
M. le duc d’Aléria.




Scène VI


URBAIN, LE DUC, LA MARQUISE.



LA MARQUISE.

Vous vous faites annoncer maintenant chez moi, mon fils ? Est-ce que je deviens véritablement une étrangère pour vous ?


LE DUC, lui baisant la main.

C’est que j’étais honteux de me présenter, ma chère mère ; je mériterais que vous eussiez oublié mon nom.


LA MARQUISE.

Il y a trop de choses qui me le rappellent.


LE DUC, allant poser son chapeau sur le piano.

De mauvaises choses, n’est-ce pas ? — Bonjour, Urbain.


URBAIN.

Bonjour, Gaétan.


LE DUC.

Vous avez passé chez moi ?


URBAIN, à demi-voix.

Oui, j’avais à vous parler. (Haut.) Vous dînez avec nous ?


LE DUC.

Si ma mère le permet.


LA MARQUISE.

Vous voudriez un refus ? Vous ne l’aurez pas. Je vais m’habiller, c’est l’heure. Vous ferez tous les deux, au besoin, les honneurs à madame d’Arglade. Je n’attends qu’elle. Urbain, vous lui rappellerez qu’elle dîne avec nous, et vous la remercierez pour moi de sa charmante amie.


LE DUC.

Madame d’Arglade a une charmante amie ?


URBAIN.

C’est une nouvelle lectrice qu’elle a procurée à ma mère.


LE DUC.

Mademoiselle Artémise n’est donc plus ici ? Oh ! tant mieux ! Vous me croirez si vous voulez, maman, c’était la figure d’Artémise qui m’empêchait de venir.


LA MARQUISE.

Alors, vous allez venir plus souvent ?


LE DUC.

Vous voulez me faire dire des sottises, chère maman ? Mais je vous préviens que je ne dis plus que des choses sensées.


LA MARQUISE.

Depuis quand ?


LE DUC.

Depuis pas mal de temps déjà !


LA MARQUISE.

Qu’est-ce qui vous est donc arrivé ?


LE DUC.

Les absurdités que vous savez ! des déjeuners à cinq cents francs par tête, des chevaux de huit cents louis, des femmes de je ne sais combien…


LA MARQUISE.

Mon fils !


LE DUC.

Quoi, chère maman ? J’en suis revenu ! les déjeuners emportaient la bouche, les chevaux n’en avaient pas, les dames en avaient trop !… Toutes ces déceptions m’ont conduit à la moralité par le chemin de l’ennui ; aussi, à présent… Vous allez voir, je vas faire un sermon.


LA MARQUISE.

À qui ?


LE DUC.

À Urbain.


LA MARQUISE.

Sur quoi donc, mon Dieu ?


LE DUC.

Sur son idolâtrie pour les bouquins, et sur son horreur du mariage.


URBAIN.

Vous désirez que je me marie ?


LE DUC.

Oui, monsieur ! nous le désirons tous ; car enfin il faut donner des petits-enfants à cette chère mère. Il faut qu’un de nous deux se décide à entrer en ménage, et, comme ce ne peut pas être moi, qui ne trouverai jamais une femme assez abandonnée du ciel et des hommes… à moins que ce ne soit madame d’Arglade, dont je ne veux pas entendre parler…


LA MARQUISE.

Vous pourriez trouver pire !


LE DUC.

Oh ! non ! Songez donc ; un homme qui devient raisonnable !


LA MARQUISE.

Et ça durera combien, cette raison-là ?


LE DUC.

Ça ne durera pas ; mais ça reviendra, et, à force de revenir peut-être qu’un jour…


URBAIN.

Pourquoi douter du présent ?


LE DUC.

À cause du passé.


LA MARQUISE.

Allons, vous voulez m’épargner la peine de me le rappeler.


LE DUC.

C’est un châtiment auquel je voudrais me soustraire.


LA MARQUISE.

Vous êtes blasé sur ce châtiment-là.


LE DUC, ému, lui baise la main.

Jamais !


LA MARQUISE, émue aussi, l’embrasse.

Je suis d’une faiblesse !


LE DUC.

Ah !… Encore !


LA MARQUISE.

Non ! c’est plus que vous ne méritez.


LE DUC.

Si je le méritais, je ne le demanderais pas !


LA MARQUISE.

Eh bien… ce soir !


LE DUC.

Une fois seulement ? quand je m’en irai ?


LA MARQUISE, bas.

Non ; autant de fois que vous resterez d’heures.


LE DUC.

Alors, je ne m’en irai plus !


LA MARQUISE.

Menteur ! Elle sort, accompagnée par le duc.



Scène VII


LE DUC, URBAIN.



LE DUC.

Eh bien, mon frère ! partagez un peu ma joie. Je suis pardonné ; mais ça ne vous étonne plus, et pourtant il y aurait de quoi s’étonner. Voyons, vous vouliez me dire ?…


URBAIN.

Que, quand notre mère vous boude, elle souffre, et que, quand elle vous pardonne, elle renaît. Faites-vous pardonner souvent.


LE DUC.

Oh ! cette fois-ci, mon cher, j’avais, pour ne pas venir, un empêchement bien sérieux ; mais je ne peux pas le dire à ma mère.


URBAIN.

Et à moi, le pouvez-vous ?…


LE DUC.

Tenez-vous à le savoir ?


URBAIN.

Oui ; c’est ?…


LE DUC.

Eh bien, c’est honteux à dire, mais j’avais des gardes du commerce à mes trousses sur le chemin qui mène de chez moi ici.


URBAIN.

Vous en étiez là ?


LE DUC.

Hélas


URBAIN.

Comment êtes-vous venu aujourd’hui ?


LE DUC.

Parce que je ne viens pas de chez moi. Mon valet de chambre m’a apporté votre lettre… où j’étais !

Il rit.

URBAIN.

Où étiez-vous donc ?


LE DUC.

J’étais sous le onzième arbre à gauche, en entrant dans la forêt de Fontainebleau par la route de Melun. C’est là que je demeure quelquefois.


URBAIN.

Vous, mon frère ?


LE DUC.

Cela vaut encore mieux que Clichy… et il y a vraiment des choses divertissantes dans cette vie nomade. Vous allez bien loin chercher des impressions de voyage ! Moi, j’en trouve partout. J’ai, par exemple, un valet de chambre merveilleux pour me procurer des surprises. N’importe où je couche, fût-ce dans la Cité, fût-ce à l’hôtel du Lion d’or sur n’importe quelle route, fût-ce au pied d’un arbre comme cela m’est arrivé encore hier, je le trouve à mon réveil, ayant tout disposé comme si nous étions dans notre hôtel, mon nécessaire ouvert à côté de moi, mon chocolat cuit à point sur son réchaud à esprit-de-vin ; ainsi, ce matin, il m’a barbifié, coiffé et habillé sous le onzième arbre dont je vous parlais tout à l’heure, et il m’a apporté les journaux, que j’ai parcourus pendant ce temps-là. J’ai lu le discours de M. de Clusey ; il est fort bien, et le gouvernement n’a qu’à se bien tenir.


URBAIN.

Vous riez de tout, Gaétan !


LE DUC.

Je ris de tout ce qui est risible.


URBAIN.

Mais ceci ne l’est pas ; car, si ma mère le savait, elle en mourrait de chagrin. Il faut donc que ce ne soit plus.


LE DUC.

C’est aisé à dire.


URBAIN.

Et à faire. Voici la quittance de tout ce que vous deviez. Il ne faut pas qu’un homme de votre esprit soit forcé de tant admirer son valet de chambre. Vous ne devez plus rien et il vous reste douze mille livres de rente.

Il lui donne la quittance.

LE DUC.

Urbain !


URBAIN.

Eh bien ?


LE DUC.

Vous avez payé mes dettes ?


URBAIN.

Oui, puisque vous ne pouviez pas les payer.


LE DUC.

Mais notre mère les avait déjà payées une fois !


URBAIN.

N’ayant plus rien, elle ne pouvait pas les payer une seconde.


LE DUC.

Alors, je vous ai ruiné aussi ?


URBAIN.

Pas complètement. Ce qui me reste appartient à la marquise, à elle seule ! Nous pouvons avoir le bonheur de la conserver longtemps, et elle ne doit rien savoir de ce qui sera après elle.


LE DUC.

Et vous avez cru que j’accepterais cette mortification de vous devoir ?…


URBAIN.

Pourquoi laissez-vous votre orgueil parler avant votre cœur ? Ce n’est pas son droit, il n’est que le cadet.


LE DUC.

N’importe ! je refuse ! Nous ne sommes pas les enfants du même père, nous ne portons pas le même nom, vous ne me devez rien.


URBAIN.

Nous avons la même mère, et cela suffit. Il est d’ailleurs trop tard pour refuser. Vos créanciers sont peu disposés à rendre ce qu’ils ont reçu ; vous n’en avez plus qu’un, c’est moi, et celui-là a le temps d’attendre.


LE DUC.

Misérable que je suis ! Pourquoi… ?


URBAIN.

Pourquoi n’avoir pas cédé à la tentation de vous brûler la cervelle ?


LE DUC.

Eh bien, oui ! j’aurais dû le faire.


URBAIN.

Ajouter un crime irréparable à de réparables folies ? Si vous n’aimez personne, il y a encore des gens qui vous aiment.


LE DUC.

Il y a ma pauvre mère, c’est vrai !


URBAIN.

Et puis…


LE DUC.

Et puis qui ?


URBAIN.

Votre valet de chambre… et moi.


LE DUC, se jetant dans ses bras.

Ah ! mon frère !…


URBAIN.

Allons, mon ami, ne parlons plus de cela. J’ai fait pour vous ce que vous eussiez fait pour moi.


LE DUC.

Non, je n’aurais pas su, je n’aurais pas pu le faire ; ma destinée est de nuire ! Ah ! mon frère !… mon frère ! sais-tu que je t’ai toujours mal aimé ?


URBAIN.

Je le sais. Je me l’explique par la différence de nos organisations ; mais le moment est peut-être venu de s’aimer mieux.


LE DUC.

Oh ! oui ! pardonne-moi, je t’estime, je t’admire, je te vénère ; tu es simple, bon et grand ! et moi, je suis un imbécile, un ingrat, un animal ! tu es mon meilleur ami, et je ne m’en suis jamais aperçu, et j’ai donné mon temps, mon cœur et mon argent… et celui de mon père, et celui de ma mère, et le tien, à des coquins et à des… Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? Aimes-tu une femme ? faut-il l’enlever ? faut-il tuer son mari ? Veux-tu que j’aille en Chine, en Sibérie, en enfer ? Dis !


URBAIN.

Si tu m’aimais, nous serions déjà quittes.


LE DUC.

Mais je t’aime ! je t’aime de toute mon âme ! Seulement, je voudrais trouver tout de suite un moyen de te le prouver.


URBAIN.

Il y en aurait un dont tu ne t’avises pas.


LE DUC.

Si fait ! me corriger ! Eh bien, je me corrigerai. Pourquoi pas ? Je suis encore jeune, que diable ! à quarante ans, on n’est pas fini, on n’est qu’un peu abîmé. Je me rangerai, c’est dit ! d’autant plus qu’il le faut. Je ne suis pas à plaindre, après tout ! Je me referai une santé, une jeunesse, et puis tu disposeras de moi. J’irai passer l’été avec ma mère et toi à la campagne. Je vous raconterai des histoires, je vous ferai rire. Voyons, console-moi, aide-moi à faire des projets ; car je ne sais plus où j’en suis quand je vois tout le mal que j’ai fait, et combien je suis malheureux !

Il pleure.

URBAIN, allant à lui.

Courage, mon grand enfant ! la mauvaise fortune est finie, la bonne commence peut-être !


LE DUC.

Oui, tu m’apprendras ton secret pour être heureux ; quel est-il ?


URBAIN.

Le courage.


LE DUC.

En as-tu donc besoin ?


URBAIN.

J’en ai plus besoin que toi.


LE DUC.

Tu as un chagrin ?


URBAIN.

Pis que cela, j’ai une faute, presque un crime dans ma vie. Ce n’est donc pas à moi de t’accuser.


LE DUC.

Qu’est-ce que c’est ? peux-tu me le dire ?


URBAIN.

Je veux te le dire, pour te montrer que tu peux encore faire du bien, ne fût-ce qu’à moi qui vis sans ami, le cœur trop plein et trop fermé.


LE DUC.

Ah ! Urbain, va, dis ! mon cœur à moi est épuré depuis un instant et peut recevoir tes douleurs. Quel malheur t’a frappé ?


URBAIN.

Un malheur bien simple. J’ai aimé.


LE DUC.

Je m’en doutais ; mais tu étais aimé ?


URBAIN.

Non.


LE DUC.

Comment, non ?


URBAIN.

C’était une femme mariée qui ne me voyait qu’à travers un remords.


LE DUC.

C’est comme ça que les femmes mariées doivent aimer. Autrement, on n’en saurait que faire ! Et tu la prenais au sérieux ?


URBAIN.

Comme je prends tout.


LE DUC.

Et… naturellement elle t’a planté là ?


URBAIN.

Elle est… morte.


LE DUC.

Ah ! diable ! c’est autre chose. Et quand est-elle morte ?


URBAIN.

Il y a trois ans.


LE DUC.

Je vois qu’une seule passion a rempli toute ta vie. Mais, si tu l’as pleurée trois ans, c’est assez, c’est bien gentil.


URBAIN.

Tais-toi, Gaétan, tais-toi ! c’est moi qui l’ai tuée.


LE DUC.

Tu t’imagines ça ! est-ce qu’on tue les femmes ? Quand elles meurent, c’est qu’elles ne peuvent plus faire autrement.


URBAIN.

Ne ris pas, je t’en prie ; ma douleur est sans remède, parce que ma faute est sans excuse. J’ai employé ma volonté, mon intelligence, toutes les forces de mon âme, non à combattre ma passion, mais à l’inspirer à un pauvre être qu’elle a brisé. Je le dirai tout ;… aujourd’hui, je ne peux pas. Ce souvenir m’étouffe… et… j’en meurs, Gaétan !


LE DUC.

Toi ? tu l’aimes toujours ?


URBAIN.

Je ne peux pas regretter une vie de lutte et de tourments ; mais je ne peux plus aimer, voilà ma punition.


LE DUC.

Allons donc ! pour un seul roman ? Tiens, il n’est guère possible d’avoir aimé plus souvent que moi ? Eh bien, je ne me donne pas trois mois de campagne…


URBAIN.

Oh ! toi ! tu es de ces natures vivaces qui refleurissent à chaque saison nouvelle ! Mais je ne veux pas l’attrister, souviens-toi seulement qu’à un moment donné, je peux avoir un grave service à réclamer de toi.


LE DUC.

Dis tout de suite.


URBAIN.

Non, laissons cela ; je vas rassembler tes lettres de change, dont tu feras ce que tu voudras.


LE DUC.

Je les ferai encadrer.


URBAIN.

Libre à toi.


LE DUC.

Et, un jour, je les montrerai à tes fils en leur disant : « Vous voyez bien ces choses-là ? N’en faites jamais. »


URBAIN.

Allons, plus de malentendu entre nous !

Il sort par le fond. Benoît entre.




Scène VIII


BENOÎT, LE DUC, puis PIERRE.



LE DUC, en s’asseyant à droite.

Tu arrives comme la colombe de l’arche, toi ! Je n’ai encore pris aujourd’hui que mon chocolat.


BENOÎT.

Je n’oublie pas les habitudes de M. le duc.

Il approche le guéridon sur lequel il a mis un plateau avec du madère et des biscuits.

LE DUC.

Tu es un ange.


BENOÎT.

M. le duc me flatte. Le valet de chambre de M. le duc est là, il demande ses ordres.


LE DUC, qui boit et mange.

Faites entrer. (Benoît fait signe à Pierre d’entrer, puis sort par le fond. — À Pierre.) Avez-vous passé chez moi ?


PIERRE.

Oui, monsieur le duc.


LE DUC.

Pas de lettres ?


PIERRE.

Des cartes seulement.


LE DUC.

Donnez. (À part, lisant les cartes.) Les cartes des fournisseurs qui me faisaient poursuivre ! Ils me redemandent ma clientèle ! civilisation, où t’arrêteras-tu ? (À Pierre.) C’est bien, allez.


PIERRE.

M. le duc n’a pas d’ordres… ?


LE DUC.

Non.


PIERRE.

Où faudra-t-il attendre M. le duc ?


LE DUC.

Chez moi.


PIERRE.

À quelle heure faudra-t-il réveiller M. le duc ?


LE DUC.

Vous me laisserez dormir.


PIERRE.

M. le duc sait que ce n’est pas demain dimanche ?


LE DUC.

Oui, mon ami, oui. J’ai fini mes études de paysage, je vais me reposer, et je vous engage à en faire autant ; allez, Pierre, vous l’avez bien gagné.

Pierre se dirige vers le fond, et s’arrête surpris en voyant entrer Caroline, puis sort.



Scène IX


CAROLINE, LE DUC, assis.



CAROLINE, venant de droite et voyant le duc, veut se retirer.

Pardon, monsieur, je croyais madame la marquise au salon.


LE DUC, se levant.

Elle va revenir dans un instant, (Caroline saine et veut encore se retirer.) Est-ce que je vous fais peur, mademoiselle ?


CAROLINE.

Non, monsieur ; mais…


LE DUC.

Mais… vous ne pouvez pas me déranger, puisque je suis seul, et que nous sommes tous deux de la irraison ; car… si je ne me trompe, vous êtes la personne qui succède à mademoiselle Artémise.


CAROLINE.

Oui, monsieur, c’est moi qui la remplace.


LE DUC.

Comme le printemps remplace l’hiver, en le faisant oublier. Oh ! vous n’avez pas connu Artémise ! elle était plus aigre que la bise de décembre ; je suis sûr qu’elle m’a donné mon premier rhumatisme.


CAROLINE.

Êtes-vous guéri, au moins, monsieur ?


LE DUC.

Oui.


CAROLINE.

J’en suis bien aise.


LE DUC.

Oh ! mais on peut causer avec vous !… Vous ne l’avez pas connue ?


CAROLINE.

Mademoiselle Artémise ? Non, monsieur.


LE DUC.

Avez-vous vu des albatros ?


CAROLINE.

Jamais.


LE DUC.

Pas même empaillés ?


CAROLINE.

Pas même empaillés.


LE DUC.

Il faut voir ça, il y en a au Jardin des Plantes. C’est très-curieux.


CAROLINE, se retenant de rire.

Je sais que c’est un oiseau de mer.


LE DUC.

Justement ! avec un grand bec terminé par un crochet. Ça mange toute la journée. Ça a le dos moitié blanc, moitié brun, et des pattes… Eh bien, mademoiselle Artémise… (Caroline éclate de rire.) Ah ! vous riez donc, vous ? Enfin, on va rire ici ! À propos, est-ce que c’est impertinent, de vous demander votre nom ? J’avais deviné celui d’Artémise. Il y a comme ça des figures qui disent leur nom. Attendez que je trouve le vôtre… Marie ?… Blanche ?…


CAROLINE.

Non.


LE DUC.

Louise ?… Charlotte ?…


CAROLINE.

Vous brûlez.


LE DUC.

Caroline ?


CAROLINE.

C’est cela.


LE DUC.

Et vous arrivez de province ?


CAROLINE.

De la campagne.


LE DUC.

Mais pourquoi n’avez-vous pas les mains rouges, puisque vous arrivez de la campagne ?


CAROLINE.

C’est que j’ai été élevée à Paris.


LE DUC.

Et vous n’allez pas vous ennuyer ici ?


CAROLINE.

Je ne m’ennuie jamais.


LE DUC.

Jamais, jamais ?


CAROLINE.

Jamais.


LE DUC.

Vous êtes bien heureuse ! Et vous êtes entrée ici par madame d’Arglade ?


CAROLINE.

Oui.


LE DUC.

Alors, vous connaissez cette toquée-là ?


CAROLINE.

Comment l’appelez-vous ?


LE DUC.

Toquée.


CAROLINE.

Ça veut dire ?


LE DUC.

C’est un mot nouveau qui vient je ne sais d’où, et que je trouve très-gentil ; ça veut dire : à moitié folle.


CAROLINE.

Comment ! vous croyez que Léonie… ?


LE DUC.

Il y a peut-être quelque temps que vous ne l’avez vue. Mais, tenez, nous l’attendons ; faites-y attention : elle me marchera sur les pieds sans me voir, et, quand je crierai, elle pleurera de vraies larmes, à moins qu’elle ne rie aux éclats en m’appelant son pauvre Benoît, ou qu’elle ne s’évanouisse en me prenant pour ma mère. C’est au point qu’elle se confesse, à ce qu’on dit, des péchés des autres, et qu’elle se croit forcée de faire pénitence des siens sur le dos du prochain… (Mouvement de Caroline.) Ce sont là des Calomnies, assurément. Mais dites-moi comment il se fait qu’une personne raisonnable connaisse madame d’Arglade ?


CAROLINE.

Vous la connaissez bien, vous !


LE DUC.

Mais, moi, je ne suis pas raisonnable. N’importe ! voulez-vous me donner une poignée de main ?


CAROLINE.

Pourquoi ?


LE DUC.

Parce que c’est le sentiment le meilleur et le plus honnête qui me porte à vous le demander. Voyons ! (Caroline lui donne la main.) Merci ! Ayez bien soin de ma mère.


CAROLINE.

Ainsi, vous êtes M. le marquis ?


LE DUC.

Non, je suis son frère.


CAROLINE.

Madame la comtesse ne m’avait parlé que d’un fils ?

LE DUC Ça lui arrive quelquefois. C’est ma faute.




Scène X


CAROLINE, LÉONIE, LE DUC.



LÉONIE, entrant par le fond.

Me voilà !


CAROLINE, courant à elle.

Oh ! ma chère Léonie, tu vois, je suis venue seule.


LÉONIE.

Je le savais, et je n’ai pas voulu me faire annoncer pour voir si tu me reconnaîtrais.


CAROLINE.

Tu n’es pas changée.


LÉONIE.

Et toi, tu es embellie… oh ! mais, c’est étonnant ! As-tu vu la marquise ?


CAROLINE.

Oui ; la marquise est adorable, et me voilà installée.


LÉONIE.

C’est à merveille. Figure-toi que je cours depuis ce matin pour une chose bien sérieuse et bien délicate. Une bonne amie à moi, un peu mûre, est forcée de mener sa fille au bal, le père l’exige ; il est bien un peu despote, le cher homme ; il trouve la jeune personne assez grande pour paraître dans le monde, la mère la trouve trop grande… non, je veux dire trop jeune. Ils m’avaient prise pour arbitre, j’y allais… mais, en route, j’ai changé d’avis.


LE DUC qui a salué ironiquement Léonie à plusieurs reprises.

Je suis là, baronne, vous savez ? tout prêt à vous présenter mes hommages à la première virgule qui se glissera… Mais ne vous gênez pas, j’ai le temps.


LÉONIE.

Je croyais vous avoir donné la main en entrant ?


LE DUC.

Ce n’est pas aujourd’hui, c’est la dernière fois que vous êtes venue.


LÉONIE.

Ah ! nous allons recommencer ?


LE DUC.

Non ; ma mère m’a dit de faire les honneurs, et je les fais en vous laissant causer avec mademoiselle. C’est ce que vous voulez ?


LÉONIE.

Une amie de couvent que je retrouve…


LE DUC.

Avez-vous besoin de deux heures ? C’est que, quand vous vous mettez à parler… Au fait, baronne, quel jour est-ce aujourd’hui ?


LÉONIE.

Aujourd’hui ?


LE DUC.

Oui.


LÉONIE.

C’est lundi ou mardi… Je suis folle, c’est dimanche !


LE DUC.

C’est jeudi.


LÉONIE.

C’est vrai.


LE DUC.

Baronne !


LÉONIE.

Eh bien ?


LE DUC.

Fermez les yeux.


LÉONIE.

Encore une plaisanterie ?


LE DUC.

Je ne plaisante pas, fermez les yeux.


LÉONIE.

Voilà.


LE DUC.

De quelle couleur est votre robe ? Pas de tricherie !


LÉONIE.

Elle est verte.


LE DUC.

Elle est grise ; vous avez oublié que vous êtes en demi-deuil !


LÉONIE.

Que voulez-vous ! ce n’est pas moi qui me suis habillée.


LE DUC.

Voilà une raison.


LÉONIE, à Caroline.

Voilà l’éternelle taquinerie de M. le duc ! Eh bien, oui, je suis distraite pour les choses futiles. Qu’est-ce que ça me fait, le jour ou le quantième ? Je n’ai pas d’échéances, moi ! Je n’oublie pas mes amis, voilà l’essentiel.


LE DUC.

Alors, baronne, pensez à nous, et n’oubliez pas que vous dînez aujourd’hui lundi, mardi ou dimanche, sixième ou quinzième jour du mois de novembre, avril ou janvier, avec votre robe bleue, grise ou verte, chez nous, chez eux ou chez les autres.

Il sort par le fond.




Scène XI


LÉONIE, CAROLINE.



LÉONIE, allant s’asseoir à gauche.

Toujours fou, mais drôle ! (Avec mystère.) C’est égal, méfie-toi de lui.


CAROLINE.

Pourquoi ?


LÉONIE.

Le duc est bien fin, va ! Il compromet toutes les femmes.


CAROLINE.

Est-ce que… ?


LÉONIE.

Moi ? Non ! Mais je dois, en bonne amie, te prévenir de certaines choses que je ne pouvais pas l’écrire.


CAROLINE.

Il n’est pas trop tard.


BENOÎT, entrant de gauche.

Madame la marquise prie madame la baronne d’Arglade et mademoiselle de Saint-Geneix de vouloir bien passer chez elle.


LÉONIE.

Tout de suite. (Benoît sort.) Je te disais…


CAROLINE.

Est-ce si pressé ? Nous n’avons pas le temps !


LÉONIE, se levant.

Si fait. En deux mots. Ah ! d’abord et pour ne pas l’oublier, une question toute brutale ; tu es pauvre, je suis riche : as-tu besoin d’argent ?


CAROLINE.

Non, merci !


LÉONIE.

Bien sûr ?


CAROLINE.

Bien sûr !


LÉONIE.

Tu ne m’en veux pas ?


CAROLINE.

Es-tu folle ?


LÉONIE.

Enfin comptons l’une sur l’autre. Maintenant, mon conseil : la marquise a un autre fils.


CAROLINE.

Elle m’a parlé du marquis.


LÉONIE.

C’est un savant, un philosophe que sa mère veut marier avec une jeune fille que je connais… ou que je connaîtrai bientôt. C’est…


CAROLINE.

Mais, ma chère, tout ça ne me regarde pas.


LÉONIE.

Ça te regarde plus que tu ne crois. Le marquis est sentimental, tu es encore très-jolie : si tu lui tournais la tête… Oh ! ne te récrie pas, on ne peut jamais répondre de ça.


CAROLINE.

Mais on peut répondre de soi !


LÉONIE.

C’est selon ! Où en étais-je ? Eh bien, la marquise ne te pardonnerait jamais de faire manquer le mariage de son fils… Laisse-moi dire ! Quant au duc, il est ruiné, il lui faut un mariage d’argent, et je crois que j’ai son affaire.


CAROLINE.

Vraiment, tu fais des mariages ?


LÉONIE.

Que veux-tu ! la marquise me persécute pour cela ; il est si difficile à placer, ce duc ! Ce ne serait pas trop de ton concours ; puis-je compter sur toi ?


CAROLINE.

Voyons, Léonie, à quoi songes-tu ! Je ne suis pas en position d’avoir du crédit ici, et on ne me demandera jamais conseil, sois tranquille.


LÉONIE.

Ta position peut devenir très-délicate !


CAROLINE.

Grâce à ton avertissement, elle ne m’effraye pas.


LÉONIE.

Et, en toute occasion, même délicate, j’aurai ta confiance, ton amitié ?


CAROLINE.

Je serais ingrate s’il en était autrement.


LÉONIE, l’embrassant.

Ah ! comme tu mérites bien d’être aimée comme je t’aime ! Allons chez la marquise. (Benoît ouvre la porte.) Nous voilà.

Elles entrent chez la marquise. — Pierre, qui parait au fond, suit des yeux Caroline.



Scène XII


BENOÎT, PIERRE.



PIERRE.

Monsieur Benoît !


BENOÎT, qui range les chaises.

Monsieur Pierre ?


PIERRE.

Quelle est donc cette jeune dame qui sort avec madame d’Arglade ?


BENOÎT.

C’est la nouvelle lectrice de madame la marquise : mademoiselle de Saint-Geneix.


PIERRE, à part.

Lectrice !… (Haut.) Monsieur Benoît, je suis décidé à vous remplacer.


BENOÎT.

Ah ! tant mieux ! Quand ça ?


PIERRE.

Aussitôt que M. le duc pourra se passer de moi. Au revoir, monsieur Benoit.


BENOÎT.

Au revoir, monsieur Pierre.





ACTE DEUXIÈME


Même décoration qu’au premier acte.




Scène PREMIÈRE


CAROLINE, LA MARQUISE, URBAIN.


Urbain est assis près de la cheminée et regarde Caroline, qui est assise près du guéridon, devant un journal qu’elle vient de lire. — La marquise est assise de l’autre côté du guéridon, près de la cheminée.



LA MARQUISE, préoccupée.

Ah ! mon Dieu ! déjà huit jours passés depuis le dimanche de la Pentecôte !


URBAIN.

Qu’est-ce que ça vous fait, chère maman ?


LA MARQUISE.

Rien… Caroline, avez-vous fait demander des nouvelles de madame de Dunières, ce matin ?


CAROLINE.

Oui, madame la marquise ; son médecin lui défend encore de sortir, mais elle va très-bien.


LA MARQUISE.

Vous auriez dû y aller, mon fils !


URBAIN.

J’ai porté ma carte avant-hier ; elle ne recevait pas.


LA MARQUISE, à Caroline.

Serrez ces journaux, ma chère, ils sont ennuyeux.


CAROLINE, se levant et portant les journaux au fond.

Vous lirai-je autre chose ?


LA MARQUISE.

Non, vous avez lu une grande heure.


CAROLINE.

Je ne suis pas fatiguée.


URBAIN.

Si vous l’étiez, mademoiselle, ma mère peut disposer de moi toute la matinée.


LA MARQUISE.

Encore aujourd’hui ? Vous me gâtez, mon cher enfant ! Alors, causons. (Caroline revient s’asseoir.) J’aime bien mieux ça. Savez-vous que, depuis un mois, depuis que cette bonne Caroline est ici, je vous dois à tous deux des matinées charmantes ? Elle lit si bien ! et puis, quand vous causez, ça me ranime en même temps que ça me repose. Vous avez tant de savoir et d’idées l’un et l’autre, que je ne pense plus à avoir de l’esprit ; vous m’avez appris à écouter, et c’est quelquefois bien bon !


CAROLINE.

C’est ce que je me dis quand vous parlez avec M. de Villemer.


URBAIN.

Et c’est ce que je me dis aussi quand ma mère parle avec vous, mademoiselle de Saint-Geneix.


LA MARQUISE.

Alors, nous voilà très-contents de nous trois ! Mais le meilleur, c’est que nous pensons tout de bon ce que nous disons en riant : comme c’est rare en ce monde ! Caroline, vous m’avez tenu parole ; vous êtes parfaite pour moi, dévouée sans vous faire valoir, gaie sans être bruyante, active sans être tracassière, et surtout vous avez l’air de ne jamais vous ennuyer avec moi.


CAROLINE.

Est-ce qu’on s’ennuie d’être heureux ?


URBAIN, gaiement.

Dites donc aussi que vous êtes heureuse, chère mère, et nous serons, comme disent les bonnes gens, vos obligés pour la vie.


LA MARQUISE.

Oui, je suis heureuse… moyennant l’espoir de l’être encore davantage si…


URBAIN.

Je vous entends ! Mais laissez-moi vous rappeler que le mieux est l’ennemi du bien ; or, en fait de mariage…

Caroline se lève et s’éloigne à gauche.

LA MARQUISE, à Caroline.

Où allez-vous ?


CAROLINE.

Voir si la pendule ne retarde pas.


LA MARQUISE, souriant.

Non, ma chère enfant, elle va très-bien. Voyons, mon fils, vous disiez ?…

Caroline remonte à gauche.

URBAIN.

Qu’un homme à qui l’on conseillerait de se pendre pour sa santé, ferait bien d’y regarder à deux fois.


LA MARQUISE.

Qui vous conseille pareille chose ?


URBAIN.

Ceux qui me conseilleraient de me marier pour me marier, sans connaître la personne…


LA MARQUISE.

Mais on se connaît, quand on ne refuse pas de se connaître.


URBAIN.

Ah ! et comment s’y prend-on ? Nous savons bien comment se font les mariages du grand monde. On est présenté à une jeune personne qui est censée ne rien savoir de vos prétentions et qui, sans avoir l’air de vous remarquer, vous examine tristement ou narquoisement, en se disant à elle-même : « Je tâcherai de m’habituer à la figure de ce monsieur-là ; mais je l’aurais mieux aimé autrement ! » On se revoit deux ou trois fois. Si on se voyait davantage, il serait trop tard pour se raviser. Donc, on s’épouse sans se connaître ; après quoi, l’on se convient si l’on peut.


LA MARQUISE.

Je suis de votre avis, vous méritez mieux que ces mariages de hasard, et c’est à moi de trouver celui que vous pourrez accepter de confiance ; fiez-vous à votre mère, Urbain !


URBAIN. Il s’assied sur le siège qu’occupait Caroline ; celle-ci s’assoit à gauche et coupe un livre.

Les parents, ma bonne mère, ont toujours des espérances superbes, parce qu’ils ont des illusions charmantes. C’est une tendre mère qui a dit naïvement :

        Mes petits sont mignons,
   Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.

Vous vous créez pour moi un idéal impossible.


LA MARQUISE.

Non ! je rêve…


URBAIN, regardant Caroline, qui ne s’en aperçoit pas.

Les choses que l’on rêve n’arrivent pas. Pourquoi ne pas se contenter d’apprécier celles qu’on voit ?


LA MARQUISE.

Vous connaissez donc quelqu’un ?…


URBAIN.

Je parle de cela à un point de vue général, chère maman. Je dis que la perfection morale mérite qu’on se prosterne devant elle et qu’on peut la rencontrer sans l’avoir cherchée. Quant à vous qui voulez la rencontrer pour moi, associée à d’autres choses moins essentielles, vous ferez bien des pas inutiles dans le pays des songes.


LA MARQUISE.

Urbain, vous vous trompez. Qu’est-ce que je veux pour vous ? Une toute jeune fille, très-bien née…


URBAIN.

Jolie, aimable.


LA MARQUISE.

Oui, et vertueuse, spirituelle…


URBAIN.

Instruite, bonne…


LA MARQUISE.

Oui, des talents, de l’usage…


URBAIN.

Et très-riche ?


LA MARQUISE.

Et très-riche, mais surtout d’une très-grande famille.


URBAIN.

Et sans ambition ni vanité ?


LA MARQUISE, riant.

Je la veux parfaite, voilà tout !


URBAIN, se levant.

Vous voyez bien, maman !… Allons, c’est très-facile, et madame d’Arglade vous trouvera cela un de ces matins.


BENOÎT, venant du fond.

Madame la baronne d’Arglade fait demander si madame la marquise est seule ?


LA MARQUISE.

Ah ! je sais ! elle m’apporte des nouvelles des Dunières ! Faites-la passer dans mon appartement.

Benoît sort.

URBAIN.

La voilà donc tout à fait implantée chez les Dunières ?


LA MARQUISE.

Ils avaient des prévenions contre elle, ils en sont revenus.

Elle se lève.

URBAIN.

Je vous laisse ; pourquoi vous déranger ? Je vais dire qu’on la fasse entrer ici.

Il sort par la gauche. Caroline se dirige vers la droite.

LA MARQUISE.

Restez, Caroline !


CAROLINE.

Et vos lettres, madame la marquise ? Vous savez que j’en ai beaucoup à écrire aujourd’hui.


LA MARQUISE.

C’est vrai ! Allez. Nous allons savoir enfin si les Dunières… J’aurai peut-être besoin de vous, revenez dès que vous le pourrez.

Caroline sort par la droite. Léonie vient par la gauche.




Scène II


LÉONIE, LA MARQUISE.



LA MARQUISE.

Eh bien, chère baronne ?


LÉONIE.

J’ai triomphé des hésitations de madame de Dunières, qui est bien un peu collet monté à l’endroit de sa filleule. J’ai été persuasive, éloquente même ! Quand il s’agit de vous servir, on se sent inspirée. (Sur l’invitation de la marquise, elle s’assied près d’elle.) J’ai même fait rire madame de Dunières, et vous savez si c’est facile ! Enfin M. de Dunières sera ici dans une demi-heure avec sa pupille.


LA MARQUISE.

Ah ! ma chère Léonie, que c’est aimable à vous, et que je suis heureuse !


LÉONIE.

Mais, dites-moi, est-ce que le duc sera présent à l’entrevue ?


LA MARQUISE.

Je n’en sais rien ; il ne vient pas tous les jours.


LÉONIE.

Est-ce certain, qu’il change de conduite ?


LA MARQUISE.

Ma chère, je ne sais pas comment Urbain a fait ce miracle : le duc est charmant pour moi, et je crois en vérité qu’il ne fait plus de folies.


LÉONIE.

Alors, vous croyez que, s’il se trouvait ici tantôt, il ne dirait rien de déplacé ?


LA MARQUISE.

Lui ? Jamais. Il sait son monde. (Les deux dames se lèvent.) Mais ce n’est pas de lui qu’il s’agit… Ah ! je suis émue ! Pourvu que le marquis ne sorte pas ! Je vais lui faire dire…

Elle va pour sonner.

LÉONIE.

Non ! j’ai dit à Benoît de le surveiller ; il est chez lui, il travaille. Calmez-vous, chère madame ! Elle reconduit la marquise à son fauteuil à droite.


LA MARQUISE, s’asseyant.

C’est vrai ! je me fatigue, et il faut que je sois aimable tout à l’heure ! Parlez-moi, baronne ; mes idées sont toutes brouillées ; vous dites que madame de Dunières… ?


LÉONIE, s’asseyant.

Elle craint un peu le duc ! Il a vu et il voit peut-être encore si mauvaise compagnie !…


LA MARQUISE.

Non ! Urbain m’a assuré que non.


LÉONIE.

Moi, je vous dis ce qu’on m’a dit, ce que dit tout le monde ; vous devriez songer à marier le duc.


LA MARQUISE, rêveuse.

Ah ! bah !


LÉONIE.

Cela fait, le marquis mettrait plus d’empressement à s’établir, et la chose serait plus facile. Songez donc ! il craint d’abandonner son frère à lui-même dans une situation… qui n’a rien de gai. (La marquise s’endort. — Le duc entre par le fond et vient se mettre derrière la marquise. — Léonie continue sans le voir.) Il n’a plus rien, ce pauvre duc ! Il n’est plus jeune, son esprit est bien connu, et pas de la première fraîcheur ! Je sais bien qu’on peut toujours se refaire quand on n’y regarde pas de trop près. Mais vous ne voudrez pas d’une fille de banquier, et il ne voudra pas d’une noble demoiselle laide ou bossue ! Ce qu’il lui faudrait, c’est quelqu’un qui, par dévouement pour vous, et sans regarder de trop près à ses avaries…


LE DUC, continuant la phrase de Léonie.

Consentirait à épouser ce vaurien qui n’est plus ni beau ni jeune, dont l’esprit est fort usé, et qui ne sait plus à quel clou se pendre… mais à qui cependant il reste un beau nom, un vrai titre, et qui me procurerait un tabouret à la cour… d’Espagne ! Ne vous donnez pas tant de peine, ma mère est endormie.


LÉONIE.

Elle dort ?


LE DUC.

C’est ce qu’elle pouvait faire de mieux. C’est un beau succès, savez-vous ? Vous auriez pu ajouter, car enfin il faut faire valoir sa marchandise : « J’ai trente ans, bien que j’en paraisse tout au plus… vingt-neuf ! Je suis encore bien ; je suis née dans l’industrie, il n’y a pas de mal à ça ; mais, que voulez-vous ! j’ai la niaiserie d’en rougir… »


LÉONIE, se levant.

Je n’en ai jamais rougi !


LE DUC, s’approchant d’elle en passant devant sa mère.

Si fait ! le jour où vous avez épousé ce cher M. d’Arglade, vous avez eu une raison.


LÉONIE.

Laquelle ?


LE DUC.

Le désir d’être baronne. Mais il était plus fin que vous. Vous étiez riche, jolie, pimpante ; il était pauvre, ennuyeux, fort peu agréable et pas baron du tout.


LÉONIE.

Ah ! monsieur le duc, me dire du mal de mon mari, le meilleur des hommes.


LE DUC.

Il est bien meilleur à présent ! Au reste, ça n’a pas dû lui coûter de mourir, il était si peu né !


LÉONIE.

Ceci passe la plaisanterie.


LE DUC.

Vous avez de l’esprit quelquefois, ripostez ! Quand ma mère dort au bruit de la parole, il n’y a plus que le silence qui la réveille.


LÉONIE.

Monsieur le duc, supposons que tout ce que vous avez dit soit exact, que j’aie trente ans, que je sois ambitieuse et que j’aie eu l’intention… où serait pour vous le malheur d’épouser une femme à qui tout le monde donne vingt-deux ans, que vous avez trouvée jolie, puisque vous lui avez fait la cour, que vous savez vertueuse, puisqu’elle ne vous a pas écouté, et qui exposerait sa fortune, péniblement acquise par d’honnêtes parents, à tomber dans le gouffre où se sont engloutis les héritages de vos aïeux illustres ? Croiriez-vous que la fantaisie d’un titre pût motiver un pareil sacrifice ? Ce serait là un bien sot calcul dans une âme si profonde, et vous seriez forcé de reconnaître que cette fausse niaise est une véritable folle, ou que cette fausse baronne est capable d’un sentiment vrai.


LE DUC.

Ce n’est pas mal répondu, ça, pour vous ! (Léonie lui tourna brusquement le dos.) Eh bien, vous partez ? (Léonie entre chez la marquise à gauche ; la marquise s’éveille, le duc va lui baiser la main.)




Scène III


LE DUC, LA MARQUISE.



LA MARQUISE, s’éveillant.

Vous dites, baronne ? Ah ! c’est vous qui êtes là, mon fils ?


LE DUC.

Oui. Je me chamaillais avec la baronne. J’ai même été fort taquin ; mais elle ne se fâche de rien.


LA MARQUISE.

J’ai donc dormi ? Je n’ai rien entendu. Où donc est-elle ?


LE DUC, montrant l’appartement de la marquise.

Oh ! elle n’est pas loin ! elle ne s’en va pas comme ça, la chère baronne.


LA MARQUISE, se levant.

Allons la rejoindre.




Scène IV


LE DUC, LA MARQUISE, CAROLINE.



CAROLINE, venant par la droite.

Madame la marquise peut-elle m’accorder cinq minutes d’audience pour un détail d’intérieur ?


LE DUC.

Dois-je m’en aller, monsieur le ministre ?


CAROLINE.

Non, monsieur le duc ; car vous savez sans doute de quoi il s’agit. C’est un billet que je viens de recevoir.

Elle le lui donne.

LE DUC, lisant.

« Pierre désire passer du service de M. le duc à celui de madame la marquise, en remplacement de Benoît. Pierre se recommande à la protection de mademoiselle de Saint-Geneix. » (À part.) Tiens ! il me quitte ? Il n’aime donc plus la forêt de Fontainebleau ?…


LA MARQUISE, vivement.

Ma chère Caroline, je ne vous engage pas à lui accorder votre protection. Un domestique du duc ?… Non, non !


LE DUC, riant.

Mais, ma mère…


LA MARQUISE.

Non, vous dis-je ; je n’ai pas besoin d’un Frontin dans ma maison.


LE DUC.

Mais vous êtes à cent lieues de la vérité, ma mère ! Pierre me quitte parce que je le scandalise. C’est un protestant rigide, un vrai puritain, un sage, un antique ! Je ne suis même pas bien certain qu’il ne soit pas en bronze.


LA MARQUISE.

Enfin il a été le complice de vos folies ?


LE DUC.

Oui, mais comme un bon chien est complice du larron, par instinct du devoir.


LA MARQUISE, à Caroline.

Quelle figure a-t-il ?


CAROLINE.

Je ne l’ai pas vu, je sais qu’il est là.


LA MARQUISE.

Eh bien, voyez-le, ma chère enfant, et, s’il vous inspire de la confiance, arrêtez-le, je m’en rapporte à vous. (Le duc s’approche de Caroline pour lui rendre la lettre. — La marquise au duc.) Vous, je vous emmène.


LE DUC.

Vous ne voulez pas que mademoiselle de Saint-Geneix reste un seul instant avec moi ?


LA MARQUISE.

Quelle fatuité ! Je veux tout simplement vous réconcilier avec la baronne, qui nous apporte une bonne nouvelle.


LE DUC, lui offrant son bras.

Une vraie nouvelle, ou une nouvelle de son invention ?


LA MARQUISE.

Vous allez voir.


LE DUC, en s’en allant.

Mademoiselle de Saint-Geneix, je vous recommande Pierre ; c’est un trésor.

Il sort avec sa mère par la porte de gauche.



Scène V


BENOIT, CAROLINE.



BENOÎT, venant du fond.

Vous êtes seule, mademoiselle ? C’est pour Pierre qui est là.


CAROLINE.

Très-bien ! Qu’il entre.


BENOÎT, en sortant.

Entrez, monsieur Pierre.


PIERRE, entrant, et à demi-voix.

Votre serviteur, monsieur Benoît.




Scène VI


PIERRE, CAROLINE.



CAROLINE.

Monsieur Pierre, je suis chargée de vous demander… Ah ! mon Dieu, Peyraque ?

Elle court à lui.

PIERRE.

Oui, mademoiselle.


CAROLINE.

Comment n’avez-vous pas signé… ?


PIERRE.

M. le duc n’aimait pas mon nom. Je m’appelle Pierre à présent.


CAROLINE.

Ah ! mon brave Peyraque ! je suis contente de te revoir. Et ma nourrice ?


PIERRE.

Elle est au pays, la femme ! elle va très-bien.


CAROLINE.

Et ma sœur de lait ?


PIERRE.

Au pays aussi ; pas trop mal mariée.


CAROLINE.

Et vous voilà loin d’elles, à Paris, toujours domestique, quand je croyais…


PIERRE.

M. de Saint-Geneix m’avait fait du bien. Il m’a conseillé ensuite des affaires qu’il croyait bonnes… Le sien, le mien, sont partis ensemble !


CAROLINE.

Ah ! mes pauvres amis ! Et vous me l’avez caché I


PIERRE.

Vous aviez assez de peines comme ça. J’ai dit à ma femme : « Je servirai encore dix ans, voilà tout. » Tous les ans, je vas la voir. Dans trois ans, j’aurai fini ma tâche, et je retournerai chez nous pour tout à fait.


CAROLINE.

Et vous avez eu la bonne idée d’entrer ici ?


PIERRE.

Oui, depuis le jour où j’ai su que vous y étiez.


CAROLINE.

M. le duc a dit un grand bien de vous à sa mère, et, moi qui vous connais encore mieux, moi qui suis née dans les bras de votre femme et qui vous ai vus tous deux si dévoués à mon père, si bons, si respectables… oh ! soyez tranquille, Peyraque, je réponds de vous, et vous allez être bien heureux ici.


PIERRE, simplement.

Merci, mademoiselle.




Scène VII


LE DUC, PIERRE, CAROLINE.



LE DUC, affairé, venant de gauche.

Je vous demande pardon, mademoiselle. (Pierre sort.) M. de Dunières n’est pas ici ?


CAROLINE.

Non, monsieur le duc.


LE DUC.

Où diable a-t-il passé ? J’ai vu entrer sa voiture.


CAROLINE.

Le voici, monsieur le duc.

Dunières vient du fond. — Caroline sort par la droite.



Scène VIII


LE DUC, DUNIÈRES.



DUNIÈRES, apercevant Caroline qui s’en va.

Est-ce que je mets en fuite… ? Elle est fort charmante, ma foi ! (Gravement.) Est-ce que… ?


LE DUC.

Je le voudrais pardieu bien, mon cher Dunières ; mais, vous savez, ma mère n’aura jamais auprès d’elle que des personnes affreusement laides ou affreusement vertueuses. Allons, venez. La chère maman vous attend avec une impatience !…


DUNIÈRES.

Elle est plus calme à présent !


LE DUC.

Votre pupille vient de passer chez elle ?


DUNIÈRES, montrant l’antichambre.

Oui, je viens de la faire entrer par là.


LE DUC.

Comme ça, mystérieusement ?… Vous ne voulez donc pas que je la voie ?


DUNIÈRES.

Si fait ; mais l’enfant est fort timide, et… Ah çà ! vous savez donc… ?


LE DUC.

À l’instant, je viens de recevoir la confidence du grand projet, et j’en suis ravi.


DUNIÈRES.

Moi, je veux que vous me conduisiez chez votre frère.… II est vrai qu’il ne voudra peut-être pas se montrer ; croyez-vous qu’il se doute… ?


LE DUC.

Je crois qu’il devine et qu’il se défend ; mais, si votre pupille est jolie… Est-elle jolie ?


DUNIÈRES.

Pas mal.


LE DUC.

Pas mal ? Mais savez-vous que je l’ai connue toute petite dans le Midi ? C’était un vrai chérubin…


DUNIÈRES.

Elle est bien changée.


LE DUC.

Vraiment ?


DUNIÈRES.

Oui, elle est grandie.


LE DUC.

Voilà tout ? Vous m’avez fait peur ; mais si ce n’est que ça ! (Sérieux.) Pourtant, j’ai une autre inquiétude : il paraît qu’elle est très-riche ?


DUNIÈRES.

Vous trouvez que c’est un défaut ?


LE DUC.

C’est que… j’ai un secret à vous dire, moi ! un secret dont ma mère ne se doute pas… Voyons, mademoiselle Diane est très-riche, très-riche ?


DUNIÈRES.

Eh ! oui ; plus que votre frère, qui a pourtant…


LE DUC.

Sacrebleu ! mon frère n’a plus rien.


DUNIÈRES.

Eh bien, et sa fortune ?


LE DUC.

Je l’ai mangée !


DUNIÈRES.

La sienne aussi ?


LE DUC.

Sans le savoir. Il a payé mes dettes sans m’avertir.


DUNIÈRES.

Belle action ! il a fait son devoir.


LE DUC.

Ne dites pas ça, Dunières, ce n’est pas vrai !


DUNIÈRES.

Pourquoi l’a-t-il fait, alors ?


LE DUC.

Parce qu’il m’aime.


DUNIÈRES.

C’est encore plus beau.


LE DUC.

Oui, c’est beau, mais c’est insensé. Il manque un mariage superbe... et charmant peut-être ! Il manquera tous les mariages à présent !


DUNIÈRES.

Voyons, voyons, n’allons pas si vital Est-il tout à fait ruiné ?


LE DUC.

Au train dont j’ai été, il doit l’être.


DUNIÈRES.

Alors, embrassez-moi, c’est vous qui le mariez 1


LE DUC.

Je vous embrasserai après, quand j’aurai compris.


DUNIÈRES.

Figurez-vous que mademoiselle de Saintrailles est... comment dirai-je ? une âme chevaleresque, une héroïne... légendaire ! voilà le mot ! Elle ne voulait épouser qu’un homme ruiné !... mais ruiné par quelque noble sacrifice. Voilà son affaire !


LE DUC.

Mais, alors, ce n’est pas vous qu’il faut embrasser, c’est mademoiselle de Saintrailles !


LE DUC.

Oh !…


LE DUC, passant à droite.

Laissez-moi dire des folies ! Vous me faites un bien !… Ainsi, en ruinant mon frère, je l’ai enrichi ?


DUNIÈRES.

Probablement ! mais ne recommencez pas.


LE DUC.

Oh ! à présent, à moins d’être un malhonnête homme…


DUNIÈRES.

C’est juste ; on peut être tranquille. Dépêchez-vous d’amener Urbain ici sous un prétexte.


LE DUC.

Il n’y a pas besoin de prétexte ! du moment que je lui dirai le caractère de la jeune personne, il voudra certainement voir sa figure.


DUNIÈRES.

Allez donc !


LE DUC.

Je vole ! Mais suis-je heureux, moi ! (s’arrêtant.) Dites donc, Dunières, et on prétend que la vertu porte bonheur !


DUNIÈRES.

Vous en êtes bien la preuve ! Mais courez donc, ces dames viennent ici. Le duc sort par le fond. — La marquise et Diane entrent par la gauche.




Scène IX


LA MARQUISE, DIANE, DUNIÈRES, puis LÉONIE et CAROLINE.


DUNIÈRES.

La baronne est partie ?


LA MARQUISE.

Non, elle a été nous chercher mademoiselle de Saint-Geneix, que je veux présenter à votre pupille.


DUNIÈRES, à Diane.

Eh bien, avez-vous fait connaissance ?


DIANE.

Oh ! oui ! tout de suite,


DUNIÈRES.

Vous étiez si intimidée d’aborder madame de Villemer. Vous voyez bien qu’elle est aimable I


DIANE.

Je crois bien ! il n’y a pas un quart d’heure que je connais madame la marquise, et je l’aime déjà de tout mon cœur !


LA MARQUISE.

Vrai ?


DIANE.

Vrai ! et, depuis que je suis près de vous, il y a une chose qui me tourmente.


LA MARQUISE.

Quoi donc ?


DIANE.

C’est que, quand mon tuteur m’a présentée à vous, vous ne m’avez pas embrassée comme on me l’avait promis.


LA MARQUISE.

Chère enfant ! (Elle l’embrasse.) C’est que je n’osais pas. Un baiser ! c’est une charité que votre âge fait au mien !

Elles vont s’asseoir à droite.

DIANE.

C’est un honneur pour moi, madame, et un plaisir aussi. Ma marraine m’a appris à vous aimer.

Léonie et Caroline entrent par la droite.

LA MARQUISE, à Dunières, qui est derrière son fauteuil.

Elle est tout bonnement ravissante !


DUNIÈRES.

N’est-ce pas ? un très-bon naturel.


LA MARQUISE.

Ah ! voici mademoiselle de Saint-Geneix.


DIANE, se levant et tendant les deux mains à Caroline.

Bonjour, mademoiselle de Saint-Geneix ! Je ne sais pas si je m’y connais, mais je trouve que vous avez aussi une figure qu’on aime à première vue.


CAROLINE, qui est descendue à gauche.

Et moi qui crois m’y connaître un peu, je vous assure, mademoiselle de Saintrailles, que vous avez cette figure-là.


DIANE.

Oui ? Tant mieux ! merci ! Madame d’Arglade m’avait bien dit que nous nous conviendrions. Elle m’a raconté votre histoire. Je veux que nous soyons amies.


CAROLINE, franchement.

Oh ! je le veux aussi l


DIANE.

Ce que je vous dis là, ce n’est pas banal. J’aime les beaux caractères ; je voudrais en avoir un… superbe ! mais, que voulez-vous ! je n’en ai pas encore trouvé l’occasion !


CAROLINE.

Vous la trouverez, cela vous est dû.


LÉONIE, assise à l’extrême gauche.

Et vous la saisirez ! vous avez tant d’âme !


LA MARQUISE, bas, à Dunières.

Mon fils ne descend donc pas ?

Le duc et le marquis entrent par le fond. — Diane va s’asseoir près de la marquise.

DUNIÈRES.

Si fait, si fait ! le voilà.




Scène X


Les Mêmes, LE DUC, URBAIN.



LA MARQUISE, à Diane.

Voilà mes fils ; voulez-vous me permettre de vous les présenter ?


DIANE, après avoir salué un peu gauchement, bas, à la marquise.

Ah ! vous me présentez ces messieurs, chère madame ! vous voyez ! je ne sais pas encore faire la révérence ! et je ne sais rien dire aux hommes. On ne nous apprend pas ça au couvent.


LA MARQUISE.

Mais ces hommes-là ne sont pas pour vous faire peur ! Mes fils sont vos amis naturels.


DUNIÈRES.

Certainement, certainement !


DIANE.

À la bonne heure, alors. D’autant plus qu’il y en a un que je connais déjà, à ce qu’on m’a dit ; mais je ne me le rappelle pas, et je ne pourrais pas dire lequel.


LE DUC.

Alors, mademoiselle, il faut tâcher de deviner.


DIANE, se levant.

Attendez ! qu’on ne me dise rien. Celui que je connais, c’est le duc ; et le duc (montrant Urbain), c’est monsieur.


URBAIN, souriant.

Très-bien !


DIANE, au duc.

Vous, vous êtes le marquis de Villemer.


LE DUC.

Parfait !


LÉONIE.

Pourquoi vous imaginez-vous cela ?


DIANE.

Parce que… Je ne sais pas, moi… Est-ce que je me trompe ?

(Mouvement des autres personnages.)

URBAIN.

Je demande en grâce qu’on ne dise rien à mademoiselle de Saintrailles ; l’un de nous deux a eu l’honneur de lui offrir, je crois, sa première poupée ; il a droit à un remercîment ; mais nous sommes trop bons frères pour nous le disputer ; c’est à elle de décider entre nous.


DUNIÈRES, à Diane, qui est allée se placer entre les deux frères.

Regardez bien !


DIANE.

Eh bien !… non ! Je ne sais plus ! Je me figurais M. de Villemer avec la figure de monsieur (montrant le duc) ; mais, d’un autre côté, pour donner des poupées... (montrant Urbain), monsieur a l’air bien sérieux.


URBAIN.

Cela n’empêche pas.


DIANE, à Urbain.

Non ? Alors, monsieur le duc, je vous remercie de ma poupée. (Caroline remonte et descend ensuite se placer à l’extrême droite.) J’avais oublié le bienfaiteur, mais le bienfait est resté gravé là. (Elle touche son front.) Il avait une belle robe rose et des cheveux blonds tout crêpés.

Elle retourne s’asseoir près de la marquise.

LÉONIE.

Pourtant…


LE DUC, bas.

Taisez-vous donc ! Ne voyez-vous pas que le plus rassurant, c’est l’auteur de la poupée ? Laissez-en pour aujourd’hui le bénéfice à mon frère.

CAROLINE Vous allez venir en Bourbonnais.


DIANE.

Et nous nous verrons souvent. Quel bonheur, la campagne !


LE DUC.

Comment ! rien que la campagne ?


DIANE.

Oh ! j’aime aussi Paris I… j’aimerais bien aussi les voyages ! j’aime tout ce qui n’est pas le couvent.


URBAIN.

Pourquoi les jeunes personnes détestent-elles le couvent ?


LE DUC.

C’est qu’elles y sont enfermées.


DIANE.

Oui, c’est cela. Nous y sommes certainement plus libres que dans nos familles, nous y remuons davantage, nous y faisons plus de bruit ; mais vous m’avouerez que de sentir un grand mur entre soi… et l’inconnu, ce n’est pas naturel.


LÉONIE.

Moi, je me rappelle pourtant ce temps-là comme un beau rêve !


LE DUC, bas, à Léonie.

C’est qu’il est peut-être déjà un peu loin ! (Haut.) À l’âge de mademoiselle de Saintrailles, regretter la prison serait un contre-sens.


DIANE.

Oh ! n’est-ce pas ?


LE DUC.

Sans nul doute. Le bel âge que vous avez, c’est le mois d’avril de la vie. Tout est grâce et parfum, sourire et promesse. On voit autour de soi un monde de fleurs, et devant soi l’été, c’est-à-dire un monde de fleurs encore plus riche et plus embaumé. Comme c’est loin, l’hiver ! comme on y songe peu el comme on n’y croit guère ! On a bien le droit de le nier et de compter sur l’éternelle jeunesse des choses qu’on saisit, quand on est jeunesse et soleil soi-même !


DUNIÈRES.

Voilà qui est très-agréablement tourné… Mais votre frère…


LE DUC.

Mon frère le tournerait beaucoup mieux. Moi, je ne suis qu’un amateur des choses poétiques ; lui, il est un véritable artiste ; il sait, où je ne fais que sentir : je ne suis qu’un instinct, il est une lumière !


LÉONIE.

Certes, monsieur le…


LE DUC.

Il m’expliquait justement, l’autre jour, à propos de la physionomie… de la composition… (À Urbain.) Qu’est-ce que tu me disais donc ? C’était d’une clarté, d’une délicatesse de goût…


URBAIN, un peu ennuyé.

Je ne te disais rien du tout.

Il remonte près du piano.

LE DUC.

Si fait ! c’était à propos… des étoiles ! oui, il me faisait remarquer que chaque groupe avait son expression, son mouvement, sa courbe hardie, menaçante ou gracieuse ; que… Oui !


DIANE.

Moi, je trouve cela un peu subtil ! j’aime mieux admirer toutes les étoiles indistinctement, comme une pluie d’or qui me tombe de partout sur la tête.


LA MARQUISE.

Elle est charmante ! (À Diane.) Mais parlons de vos projets. Je ne suis pas très-éprise de la campagne, moi ; à quoi comptez-vous y passer votre temps ?


DIANE.

Oh ! j’y aurai de grandes occupations !


LE DUC, approchant un fauteuil près de Diane et s’asseyant.

Vraiment ?


DIANE.

Oui, mais devinez un peu lesquelles ? C’est à mon tour de vous intriguer.


LE DUC.

Faut-il essayer de déchiffrer des énigmes ? C’est très-difficile, et nous ne serons pas trop de deux (Il va chercher Urbain et le fait asseoir où il était.) Voyons !


URBAIN, assis.

Tu veux que je t’aide ?


LE DUC.

Non, c’est moi qui t’aiderai ; commence.


URBAIN.

Mon Dieu… mademoiselle sort du couvent ; elle commencera par veiller fort tard et se lever de même.


DIANE.

Il y a du bon… Mais que ferai-je de ma veillée ?


URBAIN.

Vous vous endormirez probablement au salon.


DIANE.

Pas du tout.


LE DUC.

Quoi, alors ?


DIANE.

Si je vous le dis, vous n’aurez pas trouvé.


LE DUC, à Urbain.

Dis ! je n’y suis plus, moi !


URBAIN.

Eh bien, mademoiselle ira contempler les étoiles… toutes les étoiles indistinctement.


DIANE.

Ah ! voilà une méchanceté ! C’est comme cela que m’en dit mon tuteur !


DUNIÈRES.

Vous dites ?…


DIANE.

Rien. Voilà donc mes veillées occupées ! Maintenant, mes journées ?


URBAIN, railleur.

C’est plus facile. Vous déjeunerez, d’abord,


DIANE, piquée.

Qu’est-ce que je mange ordinairement ?


URBAIN.

Une côtelette.


DIANE.

Je vous demande bien pardon. J’en mange deux ; après ?…


URBAIN.

Après ?… Comme il faut changer souvent de toilette, vous mettrez une amazone et vous irez émerveiller les populations.


DIANE, piquée.

Sur un âne, sans doute ?


URBAIN.

Non ! sur le cheval le plus indocile.


DIANE.

Non.


LE DUC.

Sur une mule empanachée, et ferrée d’argent. C’est joli, ça.


DIANE, riant et se souvenant.

Non ! il y a mieux que ça !


LE DUC, se ressouvenant.

C’est vrai qu’il y a mieux que ça.


DIANE.

Quoi ? Voyons, dites !


LE DUC.

Il y a le plus fier, le plus élégant, le plus capricieux des animaux de la création... héraldique ! Il y a...


DIANE.

Allons donc !


LE DUC.

La licorne blanche !


DIANE, se levant vivement.

Vous êtes le duc d’Aléria !


LE DUC.

Pourquoi ?


DIANE.

Vous êtes venu jadis à notre vieux château de Saintrailles. Il y avait des licornes blanches énormes... en tapisserie. Et moi, je voulais une licorne vivante ; on me disait que ça n’existait pas ; mais vous, vous me promettiez de m’en trouver une : je l’attends toujours !


LE DUC.

Je vas vous la chercher.


DIANE.

Où donc ?


LE DUC.

À deux pas d’ici !


DIANE.

Dépêchez-vous.


LE DUC.

Je reviens dessus. (Il va à Urbain.) Je me sauve chez toi, je ne veux pas qu’on me prenne en amitié à ta place.


URBAIN.

Oh ! moi, je ne sais pas dire des riens. Je n’ai pas d’esprit, je m’en vas aussi.


LE DUC.

Non pas ! tu désolerais maman ! Reste, montre-toi, plais, triomphe, épouse ! Allons, va donc ! Elle est charmante ! toi qui aimes les enfants. Il s’esquive par la porte du fond.


DIANE, à Caroline, en regardant Urbain.

Alors, c’est décidément là le marquis ?… Est-ce qu’il est aimable ?


CAROLINE.

Beaucoup plus que son frère.


DIANE, tristement.

Vous trouvez ?

Léonie vient s’asseoir près de la marquise.

LA MARQUISE, à Dunières.

Mon cher Dunières, faites donc valoir mon fils.


DUNIÈRES, allant chercher Urbain et l’amenant en scène.

Eh bien, mon cher Urbain, êtes-vous content de vos nouvelles machines agricoles ?


URBAIN, raillant.

Je crois bien ! C’est la perfection du travail.


DUNIÈRES.

L’émancipation du travailleur.


URBAIN.

La diminution du prix de revient.


DUNIÈRES.

L’augmentation du bénéfice net.


URBAIN.

C’est-à-dire la fortune.


DUNIÈRES.

C’est vrai ! Il y a trente ans, on ne connaissait pas ça, le progrès !


DIANE, bas, à la marquise.

Ah ! madame ! voilà M. de Dunières qui va trouver sa rime favorite ; il va parler de ses engrais.


LA MARQUISE.

Dunières !


DUNIÈRES.

Je suis à vous, marquise ! (À Urbain.) Moi, mon cher, mes engrais végétaux m’ont donné des résultats exceptionnels.


DIANE, à la marquise.

Quand je vous le disais !


DUNIÈRES.

À l’heure qu’il est, on enfouit mes féveroles de septembre ; j’en espère encore mieux que de mon lupin blanc d’il y a deux ans, que je semais à raison de deux hectolitres par hectare et qui…

Diane se lève et va près de Léonie.

LA MARQUISE.

Dunières !


DUNIÈRES.

Je suis à vous. (À Urbain.) Essayez-en.


URBAIN, bas.

Non ! je vends mes terres.


DUNIÈRES.

Je sais pourquoi ; mais…


URBAIN.

Mais pas un mot à ma mère !… Elle l’apprendra toujours trop tût.


DUNIÈRES.

Brave garçon !


LA MARQUISE, impatientée.

Dunières ! Comment ! je vous dis du mal de la campagne, et voilà que vous retombez dans vos lupins et dans vos féveroles ! Parlez-nous plutôt beaux-arts, monuments.


LÉONIE.

Oh ! M. le marquis sait tout.


URBAIN, froidement.

Vous en êtes sûre, madame ?


DIANE, à Léonie.

Il a l’air de vous bouder.


LÉONIE.

Ce n’est rien. Parlez-lui, vous !


DIANE, s’approchant un peu d’Urbain.

Moi, je n’ose plus, il m’intimide. (Léonie l’encourage ; Diane s’avance encore ; Urbain va à l’extrême gauche en passant devant Dunières ; la marquise fait des signes à Dunières, lequel en fait aussi en montrant Urbain absorbé qui parcourt une brochure. — Tout le monde se tait.) Chut ! Écoutez !… C’est un ange qui passe, comme on dit au couvent.

Geste de désespoir de la marquise.

DUNIÈRES.

Marquise, nous vous quittons !


LA MARQUISE.

Déjà ?


DUNIÈRES.

Oui, madame de Dunières…


DIANE.

Et ma licorne ?


DUNIÈRES.

Un autre jour !


DIANE, contrariée.

Oh !… c’est amusant ! Léonie va rejoindre Caroline an fond à droite.


DUNIÈRES.

Nous irons la chercher à Séval.


DIANE, à la marquise.

Vous voudrez donc bien me recevoir là-bas ?


LA MARQUISE.

C’est-à-dire que, si vous n’y venez pas, j’irai vous chercher !


LÉONIE, revenant près de Diane.

Venez remettre votre chapeau…


DIANE, à la marquise.

Madame !…

Elle sort par la gauche avec Léonie.

LA MARQUISE.

Nous vous suivons. (À Dunières.) Ah ! Dunières, voilà une entrevue manquée ! C’est la première fois depuis que je me connais que la conversation tombe dans mon salon !


DUNIÈRES.

C’est votre faute, marquise ! J’allais très-bien, vous m’avez arrêté !… D’ailleurs, les premières entrevues, c’est toujours comme ça… Au revoir, Urbain !

Il sort par la gauche avec la marquise.

URBAIN, à Caroline, qui veut suivre la marquise.

Mademoiselle de Saint-Geneix, puis-je vous parler un instant ?


CAROLINE.

Je suis à vos ordres, monsieur le marquis.




Scène XI


URBAIN CAROLINE.



URBAIN.

Mademoiselle de Saint-Geneix, j’ai un grand service à vous demander. Vous pouvez préparer aujourd’hui ma mère à apprendre une mauvaise nouvelle qu’il me faut lui dire au premier jour, les circonstances m’y obligent. On veut entamer pour moi un mariage impossible.


CAROLINE.

Je devine, monsieur le marquis… Votre frère n’a pas si bien su cacher sa reconnaissance, que je n’aie compris votre sacrifice. C’est un droit de plus que vous avez acquis à l’estime ; si mademoiselle de Saintrailles a du cœur, et je suis persuadée qu’elle en a, votre dévouement fraternel sera un titre véritable à ses yeux.


URBAIN.

Mademoiselle de Saintrailles est une enfant.


CAROLINE.

Les enfants ont l’instinct du vrai. Fiez-vous aux dix-sept ans de mademoiselle Diane.


URBAIN.

Je ne connais pas mademoiselle Diane, et il m’est odieux que madame d’Arglade s’occupe de me marier.


CAROLINE.

Permettez-moi d’ignorer ce détail et de vous dire que je ne vois pas encore la nécessité d’infliger à madame votre mère deux chagrins à la fois : l’aveu de votre ruine, et celui de votre éloignement pour le mariage.


URBAIN.

Mon éloignement… a existé longtemps, c’est vrai. Mais je l’ai toujours dissimulé à ma mère.


CAROLINE.

Vous avez bien fait, vous avez senti que vous n’aviez plus le droit de briser en vous toutes les espérances de votre famille.


URBAIN, animé.

Ai-je donc résolu cela ? et, si je refusais d’épouser une personne qui ne me connaît pas et qui ne peut pas m’aimer, serais-je indigne de former des liens plus sages et plus chers ? Ne me jugez pas comme font les autres ; ne me prenez pas pour un homme bizarre. Je suis un homme timide, voilà tout ; peu satisfait de moi-même, et sachant fort bien que mes goûts sérieux sont une défaveur aux yeux du monde — car le monde n’aime pas qu’on lui préfère quelque chose — je n’aurai jamais la vaine prétention ni l’inutile désir de plaire à une femme du monde. J’ai toujours été très-malheureux, mademoiselle de Saint-Geneix ! C’est ma faute, à coup sûr. Je ne me plains ni des autres ni de la vie… mais je souffre de mon isolement et je ne peux pas en sortir par l’effort de ma seule volonté. Il faut que je rencontre une âme e généreuse et grande qui me pardonne d’être comme je suis ; qui, m’ayant inspiré une sympathie ardente, éprouve pour moi une de ces puissantes affections qui renouvellent une existence. Ce n’est pas là ce que l’on m’offre. Ma mère a les ambitions de son milieu, de ses idées… je ne veux pas dire de ses préjugés ; pour elle et pour mon frère, j’ai pu disposer de ma fortune, c’était facile ! Mais cela (frappant sa poitrine), ce sentiment qui m’appartient et dont je ne dois compte qu’à Dieu ; cette chose sacrée, l’amour d’un honnête homme, sa confiance, sa foi, le souffle qui le fait vivre… Non, personne ne peut me demander cela, et je sens qu’on ne me l’arrachera qu’avec la vie !


CAROLINE.

Monsieur le marquis, vous m’obligez presque à vous donner un conseil…


URBAIN.

Oui, je vous le demande, je le réclame… ou plutôt je vous fais juge de ma destinée.


CAROLINE.

Eh bien, ce jugement, ce conseil, je ne puis les trouver que dans ma propre expérience. Tenez, j’ai vu mon père mourir de chagrin pour avoir perdu la fortune qu’il me destinait. Il y avait, vous le voyez, quelque analogie avec la situation où se trouverait la marquise de Villemer si elle apprenait que votre ruine est irréparable. Je ne pouvais rien à cette douleur de mon père ; jusqu’au dernier moment, il m’en cachait la cause ; mais, s’il m’eût été donné de la guérir en immolant mon avenir, mes instincts, mes goûts, mes idées, mes affections… je sais bien que je n’aurais pas hésité. N’attendez donc pas que votre mère s’épouvante et s’affaiblisse, prenez garde ! Quelque chose que vous décidiez aujourd’hui ou plus tard, pensez toujours à ceci : c’est que, quand nos parents aimés ne sont plus, tout ce que nous aurions pu faire pour leur rendre la vie heureuse et longue se présente devant nous avec une cruelle évidence ! Les plus petites fautes deviennent alors des crimes, et il ne doit plus y avoir un moment de repos pour celui qui garde le souvenir d’une douleur sérieuse infligée par lui à la mère qui n’est plus.


URBAIN.

Vous avez raison, mademoiselle de Saint-Geneix, la raison terrible d’une personne qui n’a jamais aimé et qui n’aimera jamais !

Il tombe sur le fauteuil à gauche.

CAROLINE, s’approchant de lui.

J’aime votre mère ici avant tout, monsieur le marquis. Vous me chargez de lui porter un coup mortel… Eh bien, le courage me manque, à moins que vous ne me chargiez aussi de lui laisser l’espérance… Vous y réfléchirez.

Elle salue et sort part la droite.




Scène XII


URBAIN, LE DUC.



LE DUC, entrant du fond.

Eh bien, à quoi songes-tu ? Je guette de chez toi le départ de Dunières, espérant te voir sur le perron offrir la main à ta charmante fiancée, et tu es là ? Voilà comment tu traites une affaire de cette importance qui marche si bien ?


URBAIN.

Tu trouves qu’elle marche bien ?


LE DUC.

Certes ! une vaillante fille qui te veut ruiné !


URBAIN.

Mademoiselle de Saintrailles est bien bonne ! Mais quand elle aura satisfait ce caprice ?…


LE DUC.

Le caprice se changera en amour et deviendra une vertu.


URBAIN, amèrement.

Tout est donc pour le mieux, et je n’ai plus qu’à me préparer à ce grand événement ! Donc… écoute.


LE DUC.

J’écoute.


URBAIN.

Je t’ai dit que je réclamerais de toi un acte de dévouement.


LE DUC.

Enfin !… dis-vite.


URBAIN.

De ce lien malheureux dont je t’ai parlé, il me reste… un fils !


LE DUC.

Je m’en doutais… Ces voyages mystérieux… Tu l’aimes ?


URBAIN.

Oh ! oui ! Sans lui…


LE DUC.

Tu l’as reconnu ?


URBAIN.

Impossible ! Le mari longtemps absent, la mère soupçonnée… jalouse de sa réputation au point d’en mourir…


LE DUC.

Comment ?


URBAIN.

Oui, elle a voulu cacher la naissance de l’enfant, elle a reparu trop tôt… Je te disais bien que je l’avais tuée !


LE DUC.

Calme-toi !… Et ton fils… tu l’as sauvé… élevé ?


URBAIN.

Oui.


LE DUC.

Encore un que j’ai ruiné !


URBAIN, vivement.

Oh ! cela, selon moi, c’est tant mieux pour lui !


LE DUC.

Mais ce n’est pas une raison pour qu’il n’ait pas de père ! Il y a un moyen d’arranger ça… J’ai compris !


URBAIN.

Quoi donc ?


LE DUC.

Le mari ne me connaît pas.


URBAIN.

Non.


LE DUC.

Il ne peut pas me soupçonner.


URBAIN.

Eh bien ?


LE DUC.

Eh bien, je reconnais ton fils. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il me reste un enfant de ma vie passée, on s’étonnera même qu’il ne m’en reste qu’un. Je le prends avec moi, je l’élève, tu deviens son oncle pour le monde, et, s’il n’a plus de mère, il a deux pères ; c’est une compensation. J’ai toujours eu envie d’avoir un enfant. Un qui me viendra de toi vaudra probablement mieux que celui dont je me serais mêlé.


URBAIN.

Mon brave Gaétan, tu rêves, ton nom ne t’appartient pas ?


LE DUC.

Si fait ! mon nom ne m’a encore servi qu’à faire des sottises, il est temps qu’il me serve à faire une bonne action. J’ai brisé ma vie, laisse-moi en utiliser les morceaux. Cet enfant est un obstacle à ton mariage ? Je supprime l’obstacle. Ma mère commence par gronder, on lui montre l’enfant, elle le trouve charmant, il doit l’être. Elle pardonne, tu te maries, arrivent les enfants légitimes, tout s’arrange.


URBAIN.

Merci, mon ami !


LE DUC.

Tu acceptes ?


URBAIN.

Non pas ! je refuse ! Un nom, vois-tu, c’est un esclavage, et je veux que mon fils soit libre. Élevé dans les montagnes par des paysans, il commence par acquérir la force physique… Plus tard, je lui donnerai la force morale ! Peut-on l’avoir. et, si on l’a, peut-on l’exercer, dans le monde absurde où nous vivons, toi et moi ? Non ! on appartient à une caste, à un rocher qui vous écrase à jamais la poitrine. Les devoirs du rang, les convenances ! Avec ces mots-là, on violente vos sentiments ou on pervertit vos idées ! Je veux que mon fils soit affranchi de ces liens irritants, puérils ! Je veux que le travail soit un levier dans sa main vigoureuse, et non un boulet rivé à son pied meurtri. Je veux qu’il se sente l’artisan de son avenir et le maître de sa vie ; et, le jour où son cœur parlera sérieusement, je veux qu’il puisse épouser une paysanne, une servante si bon lui semble ! sans que personne vienne lui dire : « Halte-là ! le sang des Villemer coule dans tes veines et te force à réunir deux blasons au lieu d’associer deux âmes ! » et sans que la femme aimée, sourde à son sanglot, lui dise qu’elle met sa gloire et sa vertu à le repousser !… Laisse-moi finir ! Il faut que j’épouse une héritière, n’est-ce pas ? mais je peux mourir auparavant. Songeons à mon fils. Voici mes dispositions pour le présent et l’avenir ; voici le nom qu’il porte, celui de l’endroit où il est, le titre qui te servirait à le réclamer si… Serre ces papiers, me voilà plus tranquille.


LE DUC.

Non, tu es fort troublé ; mais compte sur moi. (Serrant les papiers.) Ceci est sacré.


URBAIN.

Merci !


LE DUC.

Viens chez ma mère ; elle aussi se tourmente, je parie !

Il remonte.

URBAIN.

Je te suis.


LE DUC, revenant.

Ah çà ! dis-moi donc, est-ce qu’une autre affection… ?


URBAIN.

Moi ? Il s’agit bien de ça ! Il s’agit d’attendre l’esclavage de l’aumône matrimoniale, ou d’aller au-devant de l’éternelle liberté !


LE DUC.

C’est-à-dire que tu espères mourir ? Pourquoi donc ça ?


URBAIN.

Ah ! mon ami, je le sens, je sens qu’en moi, morte la passion, morte la vie !…


LE DUC.

Ah ! bien, oui, la passion ! voilà une chose qui ne meurt pas, par exemple ! Allons ! allons ! je suis l’aîné, j’ai de l’expérience, tu peux me croire. Retiens bien ceci : c’est que tu es trop découragé pour n’être pas tout près de renaître, et que bientôt tu diras avec moi : « L’amour est mort, vive l’amour ! »



ACTE TROISIÈME


Au château de Séval. — Grande pièce, style Louis XV. — Grande porte au fond, donnant sur une antichambre qui ouvre sur un jardin. — Porte au fond à gauche, ouvrant sur une galerie. — Porte au fond à droite, allant chez le marquis. — Grandes croisées latérales, premier plan, droite et gauche. — Bibliothèque dans les panneaux. — Canapé à droite. — Grand bureau à gauche. — Fauteuils, chaises. — Un jeu d’échecs sur une console à gauche, près de la croisée. — Console à droite, en regard sur laquelle il y a un plateau, verre d’eau, carafe, petit flacon.




Scène PREMIÈRE


CAROLINE, LE DUC.


Caroline examine des livres qui sont sur les rayons et prend des notes sur un carnet à main, puis revient écrire sur un registre qui est sur le bureau à gauche. — Le duc entre par le fond, tenant un journal ; il fume et vient se jeter sur le canapé à droite.



LE DUC.

Ouf ! (Voyant Caroline.) Ah ! pardon, mademoiselle de Saint-Geneix, je viens fumer ici, moi… Je ne vous voyais pas !


CAROLINE, qui vient de s’asseoir près du bureau.

Fumez, fumez, monsieur le duc.


LE DUC.

Non, mon cigare ne vaut rien. (Il le jette par la croisée à droite et revient s’appuyer sur le dos de la chaise de Caroline.) Est-ce que je vous dérange ?


CAROLINE, se levant et remontant au fond à droite.

Pas du tout, monsieur le duc.


LE DUC, la suivant.

Vous m’appellerez donc toujours monsieur le duc ?… À la campagne !


CAROLINE.

Comment vous appellerais-je ?


LE DUC.

Dame ! je ne sais pas, moi !… Monsieur… monsieur…


CAROLINE, retournant au bureau.

Ne cherchez pas, vous ne trouverez rien ; à Séval comme à Paris, vous êtes monsieur le duc. Elle remonte à gauche.


LE DUC.

C’est juste, au fait ! (Il va près d’elle.) C’est bien gentil, la campagne, n’est-ce pas ?


CAROLINE.

C’est ravissant ; vous ne profitez pas de cette belle soirée ? Elle va pour s’asseoir au bureau, elle y trouve le duc assis.


LE DUC.

Non, il fait trop chaud, et puis le soleil vous crève les yeux. Vous autres femmes, vous avez des ombrelles ; nous, on nous les fait porter… à l’ombre. Or, comme ça ne m’amuse pas de servir de page à madame d’Arglade, je venais… (Il lui ôte des mains le registre qu’elle consulte, et l’attire à lui, en posant les coudes dessus.) Nous a-t-elle fabriqué assez d’histoires pendant le dîner !


CAROLINE.

Fabriqué ?… Non ! Léonie a une qualité à laquelle madame votre mère rend justice : elle ne ment jamais.


LE DUC.

C’est vrai ! (Caroline remonte au fond à droite.) Seulement, quand elle a bien constaté l’innocence des gens, il n’y a plus qu’une opinion sur leur compte.


CAROLINE.

Laquelle ?


LE DUC.

C’est qu’ils méritent la corde.


CAROLINE.

Ah ! elle a peut-être le jugement faux, mais elle a le cœur sincère !


LE DUC, se levant.

Sincère, sincère !… mais les bons crocodiles aussi ont le cœur sincère ! (Voyant que Caroline ne l’écoute pas, il va s’asseoir sur le canapé.) Mademoiselle de Saint-Geneix !


CAROLINE.

Monsieur le duc ?


LE DUC.

Comme vous voilà absorbée ! Vous travaillez comme ça en sortant de dîner ? Vous ne vous reposez donc jamais ? Vous avez un courage… agaçant !


CAROLINE, gaiement, s’approchant du duc.

Voyons, vous vouliez faire un léger somme ici, monsieur le duc, et mon bruit vous dérange ? Mais c’est le dernier jour ; demain, l’inventaire sera fini, et vous ne serez plus importuné de ma présence aux heures de la sieste.


LE DUC, se levant vivement.

Ah ! ça veut dire : « Vous êtes étendu là, sur le canapé, tandis que, moi, je suis debout. »


CAROLINE, allant s’asseoir à gauche.

Je n’y pensais pas du tout !




Scène II


CAROLINE, LE DUC, URBAIN.



URBAIN, entrant par la droite, et jouant la surprise.

Tiens ! tu es là ?


LE DUC.

Oui, je fuis certaine personne dont il ne faut pas dire de mal devant mademoiselle de Saint-Geneix.


URBAIN, sèchement, en passant près de Caroline.

Ah ! mademoiselle ne veut pas !…


CAROLINE, souriant.

Mademoiselle veut user du seul droit qu’elle s’arroge ici : le droit de se taire.


LE DUC, à Urbain.

Ça, c’est pour toi ! nous ne serons pas jaloux. (Urbain remonte à droite et prend un livre.) Est-ce que tu ne trouves pas que mademoiselle de Saint-Geneix nous traite fort durement tous les deux ? Je le dirai à maman, qui veut que nous vivions comme frère et sœur.

Il se rejette sur le canapé.

URBAIN, montrant un livre à Caroline.

II faut mettre aussi celui-là sur la liste, mademoiselle de Saint-Geneix ; c’est un ouvrage de prix, presque unique.


CAROLINE.

Non, monsieur le marquis, vous ne pouvez pas vous en passer.


URBAIN, froidement.

Pardonnez-moi.


LE DUC, agité.

Ah !


URBAIN, s’approchant du duc.

Qu’est-ce que tu as ?


LE DUC.

Je n’ai rien, j’enrage !

Il remonte.

URBAIN

Tu me parlais ?… Dame, que veux-tu ! c’est très-ennuyeux, les gens occupés !


LE DUC, descendant.

Ce n’est pas ça ; Je suis outré que tu envoies tes livres à Paris.


URBAIN

Qu’est-ce que ça te fait ?


LE DUC.

Belle demande ! comme si je ne savais pas que c’est pour les vendre I


URBAIN

Mais non !


LE DUC.

Mais si ! C’est une liquidation générale, complète ! Un de ces jours, tu vendras ton château, le seul luxe que tu puisses encore offrir à notre mère !


URBAIN

Ma mère est comme toi, elle n’aime pas la campagne.


LE DUC.

Mais tu l’aimes, toi ! mademoiselle de Saint-Geneix l’aime aussi, et je l’aime avec vous trois. Tout ça, à cause de moi ! C’est affreux d’assister à ce désastre dont je suis la cause !


URBAIN

Tu es fou ! tu es dans tes humeurs noires. Monte donc à cheval, ça te distraira.


LE DUC.

Je n’ai plus de chevaux.


URBAIN

C’est vrai, tu les as prêtés à Defresnes.


LE DUC.

Je les ai vendus.


URBAIN

Pourquoi donc ça ?


LE DUC.

Parbleu ! parce que tu vends tes livres.


URBAIN.

Eh bien… prenons-en notre parti. Faisons chacun notre petit sacrifice et rions-en ! Ma mère est calme ; mademoiselle de Saint-Geneix se résigne à être son factotum ; moi, j’ai un surcroît d’occupations, cela m’est bon ; toi…


LE DUC.

Oui, moi, je vous regarderai, quand je devrais vous épargner de la peine ! Voyons, donnez-moi quelque chose à faire. (Caroline remonte au fond à gauche. — Urbain se jette sur le canapé.) Mademoiselle de Saint-Geneix, employez-moi donc.

Il remonte près d’elle.

CAROLINE.

Voulez-vous me dire si l’édition du dictionnaire de Bayle est complète ? Là ! sur le sixième rayon du haut ; comptez les volumes.


LE DUC, montant sur sa chaise.

C’est bien haut, ça doit être complet. (Il compte.) Vingt-trois volumes ! (Il descend.) Hein ! je ne suis pas long, moi ?


CAROLINE, riant.

Oh ! c’est trop complet !


LE DUC, remontant sur sa chaise.

Tiens, c’est vrai, il n’y en a que seize. J’ai compté deux ouvrages pour un. C’est la faute de la reliure. (Il descend.) Joli début !… Et puis ?…


URBAIN.

Inutile ! reste donc tranquille.


LE DUC.

Je ne suis bon à rien, alors ?


CAROLINE.

Si fait. Vous êtes chargé, vous, de rendre votre mère gaie, de la maintenir courageuse et, comme cela se reflète sur tout le monde, c’est donc très-bon et très-utile.


LE DUC.

Parlez, parlez encore…


CAROLINE, s’asseyant au bureau.

C’est tout.


LE DUC.

C’est dommage ! vous êtes joliment bonne, vous, quand vous voulez ! (Allant près d’Urbain.) N’est-ce pas qu’elle sait dire des choses… Et comme elle est jolie !

Caroline se lève et remonte.

URBAIN.

Tu rêves ! elle n’est pas jolie !


LE DUC.

Tu as raison ; elle est belle ! Quelle physionomie ! quel charme ! et cet air de candeur intelligente… Ah ! c’est une femme délicieuse !


URBAIN.

Plus bas, donc !


LE DUC.

Ah bien, oui ! elle n’entend rien ; elle ne comprendrait pas, d’ailleurs ! Elle n’a pas un grain de coquetterie ; c’est la seule femme comme ça !


URBAIN.

Tu as dit ça de tant d’autres !


CAROLINE, à gauche.

J’ai réservé les Raffet pour madame la marquise.


URBAIN.

Non, ma mère préfère les dessins que lui fait mon frère.


CAROLINE, ingénument.

Vraiment ?


LE DUC.

Vraiment ! Alors, ma mère ne s’y connaît pas ?


CAROLINE.

Je n’ai pas dit cela, monsieur le duc.


LE DUC.

Est-ce que vous les avez vus, mes dessins ? Il va en prendre un dans un portefeuille placé sur le guéridon à droite .


CAROLINE.

Je ne me suis pas permis de les regarder.

LE DUC, lui en montrant un. Celui-ci.


CAROLINE.

Un paysage ! C’est très-gentil.


LE DUC.

Vous trouvez ?


CAROLINE.

Oui ; mais vous auriez dû y mettre un petit bateau.


LE DUC.

Où donc ?


CAROLINE.

Là, sur la rivière qui fuit au milieu des arbres.


LE DUC.

Ce n’est pas une rivière, c’est une allée.


CAROLINE.

C’est dommage ; ça a bien l’air d’une rivière.


LE DUC.

Ah ! (En reportant son dessin.) Mais j’en ai d’autres avec des bateaux. (Caroline s’éloigne à gauche.) Vous n’en voulez pas ?… C'est jugé !… (À Urbain.) Vas-tu enfin à Dunières, ce soir ? Tu as encore un cheval, toi !


URBAIN, se levant.

Il est boiteux.


LE DUC.

C’est de ne rien faire.


URBAIN.

Prends-le, et vas-y à ma place.

Caroline va fermer la porte à droite.

LE DUC.

Encore ? Si je rends toujours les visites que tu dois, ça ne fera pas marcher… Je ne comprends pas ton indécision devant le mariage.


URBAIN.

Je croyais que tu la partageais, puisque…

Il s’éloigne à gauche.

LE DUC.

Moi ? Ça dépend, je suis capable de tout, même de me marier par amour, et d’être fidèle à ma femme, qui sait ?… Mademoiselle de Saint-Geneix !


CAROLINE, au fond à droite.

Monsieur le duc ?


LE DUC.

Venez donc causer avec nous !


CAROLINE.

Un moment, je termine… (Le duc va la chercher et l’amène au milieu.) Vous me demandiez ?…


URBAIN.

Mon frère parlait mariage, ça ne vous intéresse guère ?


LE DUC.

Pourquoi ça ? Est-ce que vous avez fait le serment… ?


CAROLINE.

Il ne s’agit pas de moi, je présume ?


LE DUC.

Non ; mais…, puisque nous parlions en général,… quelle est votre opinion sur le mariage ?


CAROLINE.

Je dis qu’il faut se marier.


URBAIN.

Oui, mademoiselle de Saint-Geneix a des théories là-dessus.


LE DUC.

Alors, elle compte se marier aussi ?


CAROLINE.

Oh ! moi, c’est différent ; je ne suis pas libre.

Elle veut se retirer.

LE DUC, la retenant.

Tiens ! pourquoi donc ça ? Vous avez des engagements ?…


CAROLINE.

Pis que cela : j’ai des liens. J’ai quatre enfants.


LE DUC, riant.

Déjà ?


CAROLINE.

Et quand je dis quatre… j’en ai cinq ; car leur mère, bien qu’elle soit mon aînée, est mon enfant aussi. Or, si j’étais mariée, ce serait pour rassembler ma couvée autour de moi ; voyez-vous d’ici l’heureux mortel chargé de nourrir et de soigner tout cela !


LE DUC.

Mais, en ne vous mariant pas, vous êtes séparée de cette chère couvée, et je ne vois pas ce que vous y gagnez. URBAIN, à Caroline. Que répondez-vous ?


CAROLINE.

Vous voulez que je parle encore de moi ? Ce n’est guère intéressant !


LE DUC.

Si fait !


CAROLINE.

Eh bien, mon rêve, c’est d’amasser quelque chose pour le plus jeune de mes neveux ; les autres seront casés dans quelques années ; mais le dernier, le plus faible… Ah ! si vous le connaissiez ! Un amour ! Si doux, si caressant, si drôle ! (Elle rentre ses larmes.) Mais non, les hommes ne comprennent pas ça, qu’un enfant remplisse tout le cœur et toute la vie d’une femme ! ils n’y croient pas.


URBAIN, ému.

Pardonnez-moi, mademoiselle de Saint-Geneix ; je comprends cela, moi !


LE DUC.

Alors, tu encourages mademoiselle de Saint-Geneix à ne pas vouloir se marier ?


URBAIN, bas.

Nous sommes indiscrets ; nous avons rouvert une blessure, c’est mal ! Allons, viens-tu chez moi ?


LE DUC, de même.

Non pas, elle est émue, je veux lui parler.


URBAIN.

De quoi donc ?


LE DUC.

Tu vas voir !… Mademoiselle de Saint-Geneix !… après ce que vous venez de dire…


URBAIN, avec autorité.

Mademoiselle de Saint-Geneix, avez-vous eu l’obligeance de faire les comptes du mois ?


CAROLINE.

Pas tout à fait, monsieur le marquis ; les voulez-vous ?


URBAIN.

Il les faudrait ce soir.


LE DUC.

Mais non ! demain !


CAROLINE.

Non, tout de suite. Je vas les rassembler et vous les apporter, monsieur le marquis.

Elle sort par la galerie à gauche.




Scène III


LE DUC, URBAIN, sur le canapé.



LE DUC.

Tu lui donnes des ordres comme à un domestique, ma parole d’honneur !


URBAIN.

Je ne donne jamais d’ordres !


LE DUC.

Appelle ça comme tu voudras, c’est désobligeant pour moi, ce que tu viens de faire.


URBAIN.

Dans quel sens ?


LE DUC.

Dans ce sens que le moment était venu, et qu’il me semblait bon pour lui dire tout haut…


URBAIN.

Quoi ?


LE DUC.

Eh ! ce que je te disais tout bas : qu’elle est adorable !


URBAIN.

Penses-tu à ce que tu dis là ?


LE DUC.

Je crois bien ! Mais tu ne la vois donc pas, mon cher ? Pas de faux cheveux, pas de poudre de riz… Une femme nature ! comme c’est rare ! un esprit, une grâce, une… Ah !


URBAIN.

Te voilà amoureux fou !


LE DUC.

Je ne sais pas, mais je dois l’être, car je suis d’un bête !…


URBAIN.

Et la parole que tu as donnée à notre mère ?


LE DUC.

Je ne lui ai pas donné ma parole d’être aveugle. Mademoiselle de Saint-Geneix me plaît, elle me tourne la tête ; elle m’enthousiasme ! ça n’est pas ma faute. Je sens qu’elle a plus d’esprit que moi, et ça m’enchante de subir sa supériorité ; qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?


URBAIN.

Alors… c’est un mariage que tu allais lui proposer tout à l’heure ?


LE DUC.

Oui ; mais j’ai été si maladroit ! elle n’aura pas compris.


URBAIN, se levant.

Elle se dit, je présume, que notre mère s’opposerait…


LE DUC.

Laisse-moi donc ! ma mère ne fonde plus sur moi aucune espérance de gloire et de fortune. C’est toi, quoi que tu en dises, qui satisferas son ambition par le grand mariage. Ah ! c’est comme ça ; tu t’y décideras, c’est ton devoir ! Te voilà passé chef de famille, mon cher Urbain : tu deviens l’aîné, l’espoir et l’avenir de notre maison. Moi, je fais oublier mes turpitudes en disparaissant de la scène du monde ; je me marie humblement, et je fais une bonne fin dont l’honneur te reviendra.


URBAIN.

À moi ?


LE DUC.

Oui, ingrat ! sans toi, je serais encore sous mon arbre, rêvant à des péronnelles, et attrapant des rhumatismes ! Songe donc, quelle différence à présent ! une chaumière et un cœur ! car j’aurai une chaumière, à deux pas d’ici, au bout du parc. J’ai le moyen de vivre en paysan. Je me ferai peut-être laboureur, moi, je ne sais pas ; si c’est amusant ! ça ne doit pas être bien difficile. En un mot, je deviens un sage ; aussi, quand tu auras besoin d’un conseil, j’espère que tu viendras me trouver.


URBAIN.

C’est charmant ! Alors, tu es sûr de plaire à mademoiselle de Saint-Geneix ?


LE DUC.

Parbleu ! Je vas être si aimable ! D’ailleurs, je compte sur toi pour lui inspirer une grande confiance en moi.


URBAIN.

D’ici à un quart d’heure ?


LE DUC.

Il y a trois mois qu’elle nous connaît. Le monde a été fait en sept jours ; c’était bien plus compliqué.


URBAIN.

Il ne t’en faudra pas tant pour changer d'avis.


LE DUC.

Je ne changerai plus d’avis.


URBAIN.

Jamais ?


LE DUC.

Jamais !… jamais !… on ne peut pas répondre à ça ! Tu me poses des questions… Enfin, me voilà fixé pour un bon bout de temps.


URBAIN.

Eh bien, il faut commencer par en parler à notre mère.


LE DUC.

Non pas, non pas ! elle n’entend rien aux préliminaires ; elle y met trop de solennité ; c’est ce qui fait que ton mariage n’avance pas ; moi, je veux que le mien marche à la vapeur. Je commence par plaire à Caroline ; dès qu’elle m’aimera, je te préviens, et c’est toi qui seras chargé de lui dire : « Mademoiselle de Saint-Geneix, vous aimez la campagne, la vie simple ; voulez-vous être duchesse, simplement, à la campagne ? » Ce n’est pas plus malin que ça.


URBAIN.

Allons ! que Dieu protège mademoiselle de Saint-Geneix !


LE DUC.

Tu doutes de moi ? C’est absurde !


PIERRE, entrant par le fond.

Madame la marquise fait savoir à M, le duc et à M. le marquis que M. le comte de Dunières vient d’arriver.

Il reste au fond.

LE DUC.

Diable ! il n’y aura pas moyen ce soir.


URBAIN.

Tant mieux ! la nuit porte conseil !


LE DUC.

Mais, si elle ne me conseille pas ce que je veux faire… ? Viens-tu ?


URBAIN.

Voir Dunières ? Oui, je te suis.


LE DUC.

Dépêche-toi. (À Pierre.) Au jardin ? PIERRE. Au salon, monsieur le duc. Le dac sort par le fond.


URBAIN.

Pierre, j’avais prié mademoiselle de Saint-Geneix… Caroline entre par la galerie. — Pierre sort par le fond.




Scène IV


CAROLINE, URBAIN.



CAROLINE.

Voici les comptes, monsieur le marquis. Elle les pose sur la table et va pour sortir.


URBAIN.

Merci, mademoiselle ; voulez-vous me permettre de vous adresser une question ?


CAROLINE.

Oui, monsieur le marquis.


URBAIN.

Vous parliez tout à l’heure de projets… Vous ne songez pas à quitter ma mère ?


CAROLINE.

Prochainement… non ! à moins que…


URBAIN.

À moins que ?


CAROLINE.

À moins qu’elle ne se lasse de mes soins… ou qu’on ne les juge plus nécessaires.


URBAIN.

Ou que quelque chose… quelqu’un autour d’elle ne vienne à vous rendre la situation déplaisante à vous-même ?


CAROLINE, descendant en scène.

Certainement ! mais, jusqu’ici, tout le monde est bon pour moi.


URBAIN.

Excepté moi… peut-être ?


CAROLINE.

Je ne m’aperçois pas…


URBAIN.

Mon frère est certainement plus aimable et vous inspire plus de confiance…


CAROLINE.

J’ai confiance en tout le monde, monsieur le marquis ; je n’ai pas de secrets.


URBAIN.

Si vous en aviez pourtant ?


CAROLINE.

Je n’en aurai pas.


URBAIN.

Mais si,... malgré vous, on vous en confiait un ?


CAROLINE.

Je le garderais.


URBAIN.

Pour vous seule ?


CAROLINE.

Oui, monsieur le marquis.


URBAIN.

Enfin... si cela vous concernait en quelque sorte... et vous faisait regretter d’être venue ici ?


CAROLINE.

Je m’en irais.


URBAIN.

Sans rien dire à ma mère.


CAROLINE.

À elle moins qu’à personne je ne voudrais être un sujet de trouble ou de chagrin.


URBAIN.

Mais... à moi ?


CAROLINE.

À vous, monsieur le marquis ?


URBAIN, avec effort.

Oui, voyons ! parlons franchement. Si mon frère, qui est sincère et bon, mais trop prompt et très-étourdi, venait à vous embarrasser par une certaine familiarité.


CAROLINE, passant à droite.

Cela n’arrivera pas, monsieur le marquis ; M. le duc est je le crois, un galant homme, et je sais qu’il est de bonne compagnie, même dans ses plus grandes gaietés. URBAIN,


URBAIN, animé.

Enfin… sans manquer au respect qu’il vous doit, il pourrait vous créer certaines inquiétudes… certains étonnements, où mon conseil et mon appui vous seraient utiles. Nous avons été plus liés à Paris que nous ne le sommes ici, mademoiselle de Saint-Geneix ! Je me permettais quelquefois de vous consulter, et je me flattais de mériter un jour la même confiance ; ici, les occupations, les affaires… et votre réserve qui semble augmenter pour une cause que je devine peut-être… (Étonnement de Caroline) Oui, mon frère, à son insu, vous a rendue circonspecte, craintive même, triste quelquefois, si je ne me trompe ! Eh bien, je l’aime, j’ai de l’influence sur lui, il est excellent. Dites-moi franchement ce que vous pensez de ses discours, de ses manières, et je vous jure…


CAROLINE.

Je vous remercie, monsieur le marquis ; mais je vous jure, moi, que je ne veux jamais soulever le plus léger dissentiment, la plus insignifiante discussion entre votre frère et vous. Donc, si j’avais à me plaindre de lui, personne ne le saurait.


URBAIN.

Même s’il vous donnait un grave sujet de plainte ?


CAROLINE.

Vous supposez l’impossible.


URBAIN, emporté.

Supposons l’impossible ! Vous partiriez ?


CAROLINE.

Laissez-moi croire que je dois être le seul juge de ce que j’aurais à faire.


URBAIN.

Très-bien ! mademoiselle de Saint-Geneix, je souhaite que votre prudence soit à la hauteur de votre présomption ! (À part.) Elle l’aime !

Il entre dans son appartement, à droite.




Scène V


PIERRE, CAROLINE.



PIERRE, tenant un cahier et venant par la galerie.

Voilà le relevé du cadastre que mademoiselle cherchait.


CAROLINE, tressaillant.

Merci, Pierre. Portez-le à M. le marquis. Elle va à la croisée de droite.


PIERRE.

Mademoiselle est indisposée ?


CAROLINE.

Non, mon ami.


PIERRE.

Mademoiselle a du chagrin ?


CAROLINE.

Ça passera.


PIERRE.

Ce n’est pas M. le duc ?…


CAROLINE.

M. le duc ? Mais c’est un excellent homme !


PIERRE.

Et l’autre ? (Caroline s’assied sur le canapé.) M. le marquis n’est pas toujours bien pour vous ; il vous parle durement.


CAROLINE.

Oh ! il me parle si peu !


PIERRE.

Vous vous déplaisez ici ?


CAROLINE.

Non ! mais quelquefois je pense au passé. C’est si bon d’être chez soi ! On est aimé, respecté, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse. Les étrangers ne sont pas si indulgents ; ils vous jugent comme ils peuvent, et, s’ils s’ennuient ou s’ils ont de l’humeur, ils s’en prennent à vous sans savoir pourquoi. — Et puis, soi-même, on ne les comprend pas toujours ; on craint de s’intéresser à eux plus qu’ils ne veulent, et, si on y met de la discrétion, ils vous accusent d’ingratitude. Enfin, nous sommes ici pour supporter des contrariétés !

Elle se lève.

PIERRE.

Moi, oui. Mais vous n’avez pas été élevée à ça, et, si ça allait trop loin, je vous emmènerais.


CAROLINE.

Toi, Peyraque ?


PIERRE.

Je vous dirais : « Il le faut ! »


CAROLINE.

Bien ; et tu me conduirais… ?


PIERRE.

Chez nous. Ma femme vous trouverait de l’ouvrage ; vous l’avez dit, on est toujours mieux chez soi que chez les autres.


CAROLINE.

Et je serais chez moi dans ta maison ? (Allant à lui.) Merci, bon cœur ! mais il faut que je reste encore ici.


PIERRE.

Pourquoi ?


CAROLINE.

Je sais que, sans me rien dire, M. de Villemer s’occupe de placer mes neveux au collège. Je veux servir sa mère tant que je pourrai pour m’acquitter.


PIERRE.

Si c’est lui qui vous traite mal, pourtant ?


CAROLINE.

Ah !… si je viens, je ne sais pourquoi, à déplaire, j’espère qu’on aura la franchise de me le dire. — Mais porte donc cette note.

Pierre va pour sortir à droite ; il voit que Caroline est allée s’asseoir près du bureau et qu’elle sanglote ; il revient près d’elle.

PIERRE.

Mademoiselle Caroline ! excusez-moi, je vous appelais comme ça quand vous étiez petite ; je ne savais pas beaucoup vous amuser, mais je vous consolais quelquefois. Si ma femme était là, elle vous dirait… Mais je ne sais guère m’expliquer, moi !


CAROLINE, lui tendant la main.

N’importe ! parle-moi, mon ami ! je n’ai plus de père… je n’ai plus personne au monde pour me conseiller, pour me protéger…


PIERRE.

Ah ! je ne suis qu’un domestique, et je ne peux pas vous défendre ! Mais, en pensant à vos parents qui étaient si fiers, si respectés !… vous ne devez pas souffrir qu’on vous rende malheureuse. Personne n’a ce droit-là, entendez-vous ? personne ! Un homme qui ne peut pas vous épouser ne doit pas seulement vous regarder, et… M. le marquis vous regarde trop.


CAROLINE, vivement et se levant.

Ne dis pas cela ! Tu te trompes !


PIERRE, sévèrement.

Et vous, vous cherchez à vous tromper vous-même… Ça ne vaut rien.


CAROLINE, retombant sur la chaise en sanglotant.

Pierre… Ah ! que tu me fais de mal !


PIERRE.

Oui, je vois bien ! mais si c’est mon devoir !


CAROLINE, énergiquement.

Eh bien, je connais le mien ; je le remplirai jusqu’au bout. (Elle se lève et passe à droite.) Je verrai avec satisfaction le mariage qui se prépare et j’y travaillerai de toutes mes forces. Tu peux être tranquille, je serai digne de mon père, et, si tu me vois faiblir, gronde-moi, je le veux bien… je t’en prie ! Tiens, donne-moi un verre d’eau.

Pierre va le chercher et le lui présente

PIERRE.

Oui, c’est cela, remettez-vous.


CAROLINE.

Merci ! (Elle boit un peu, mouille son mouchoir dont elle essuie ses yeux.) C’est uni, vois !


PIERRE.

Courage, mademoiselle, courage !


CAROLINE.

Oui, mon ami !

Le duc entre par la galerie, Pierre sort par le fond.




Scène VI


LE DUC, DIANE, CAROLINE.



LE DUC.

Chut ! voici mademoiselle de Saintrailles !


DIANE, entrant gaiement.

Me voilà !

Elle embrasse Caroline.

CAROLINE.

Vous étiez ici ?


LE DUC.

C’est ça, embrassez-vous et causons sérieusement ! Mademoiselle de Saint-Geneix, nous avons besoin de vous. (À Diane.) Parlez !


DIANE.

Non ! vous d’abord.


LE DUC.

Alors, c’est solennel ! écoutez bien. Mademoiselle Caroline, reconnaissez-vous qu’une jeune fille, belle, bonne, riche et de grande maison, telle que mademoiselle de Saintrailles, ait le droit de vouloir épouser un garçon charmant, vertueux et noblement ruiné, tel enfin que le marquis de Villemer ? Répondez !


CAROLINE.

J’approuve mademoiselle de Saintrailles et je l’estime d’autant plus pour cela.


DIANE.

Vrai ? bien vrai ?


CAROLINE.

Aussi vrai que je vous aime.


DIANE, au duc.

Alors, continuez, dites votre opinion aussi.


LE DUC.

Je continue, et mon opinion est que, lorsque, par modestie, par fierté peut-être, le jeune homme ruiné se fait un peu prier, c’est à la jeune fille riche d’insister et de vaincre.


CAROLINE.

Et, pour cela, que puis-je faire ?


LE DUC.

Le voici. J’ai fait prier Urbain d’aller trouver M. de Dunières au salon ; il va passer par ici, vous le retenez sous un prétexte, et, moi, j’en trouve un autre pour vous emmener, afin que, restés seuls, mademoiselle et lui, ils puissent enfin s’expliquer franchement.


CAROLINE.

Eh bien, rien de plus simple : nous allons dire que…


LE DUC.

Qu’est-ce que vous avez donc ?


CAROLINE.

Moi ? Je n’ai rien.


LE DUC.

Si fait ! vous êtes pâle.


DIANE.

Et elle a les mains glacées !


LE DUC.

Mademoiselle de Saint-Geneix n’est pas forte.

On fait asseoir Caroline sur le canapé.

CAROLINE.

Pardonnez-moi, monsieur le duc, je suis très-forte.


LE DUC, à Diane.

Ne la croyez pas ; elle n’est forte que de volonté.


DIANE, à part.

Pauvre fille !


LE DUC.

Elle travailla trop ; elle devrait se promener, se… Ah ! une idée ! voilà le prétexte !


DIANE.

Voyons !


LE DUC, passant à gauche.

Oui, le voilà trouvé. (À Caroline.) Vous savez monter à cheval ?


CAROLINE.

Fort peu.


LE DUC.

Eh bien, il faut apprendre. Je vais faire seller Jaquot.

Il remonte.

DIANE.

Qu’est-ce que c’est que ça, Jaquot ?


LE DUC, descendant.

C’est le poney du terroir, la bête du bon Dieu, une chèvre à queue !

Il remonte.

CAROLINE.

Mais je n’ai, pas la moindre envie de faire de l’équitation ce soir. Il va faire nuit.


LE DUC.

Mais non, mais non ! Je veux vous faire faire d’un seul coup une sortie adroite et hygiénique. (À Diane, montrant la fenêtre de droite.) Tenez, vous demandiez Jaquot ! le voilà qui revient du pré. (Appelant par la fenêtre.) Eh ! là-bas ! vous autres ! attendez-moi ! (À Diane et Caroline.) Je vais l’habiller, ce fougueux animal, l’entraîner un peu ; je reviens vous chercher, et, dans cinq minutes, le tour est fait.

Il saute par la fenêtre.




Scène VII


CAROLINE, DIANE.



DIANE.

Eh bien !… Quel dommage qu’il soit si enfant ! il est si aimable !

Le marquis entre par la droite.

CAROLINE.

Voici le marquis !


DIANE, à Urbain, qui se dirige vers la galerie.

Monsieur le marquis !




Scène VIII


Les Mêmes, DIANE, CAROLINE.



URBAIN.

Ah ! mille pardons,… mademoiselle de Saintrailles… Je ne savais pas… M. de Dunières m’a fait demander…


DIANE.

Non, monsieur le marquis, c’est moi. Voulez-vous me donner audience ?


URBAIN.

Audience ? Le mot est charmant, mademoiselle !


DIANE.

Non, il est bête. C’est la peur d’être indiscrète. (Bas, à Caroline.} Aidez-moi donc, Caroline.


CAROLINE.

Monsieur le marquis, mademoiselle de Saintrailles désire apprendre… la botanique. Elle sait que vous avez des ouvrages et des herbiers. Je lui ai dit que vous les lui prêteriez avec plaisir.


URBAIN.

Voulez-vous emporter tout cela ce soir, mademoiselle ?


DIANE.

Non, j’en suis à l’a b c ! Il faudrait que vous eussiez l’obligeance de faire un choix à ma portée.


URBAIN, remontant à droite.

Je vais le faire.


DIANE.

Oh ! ce n’est pas si pressé que ça !




Scène IX


Les Mêmes, LE DUC.



LE DUC, venant du fond.

Mademoiselle de Saint-Geneix, Jaquot est sellé ! profitez d’un reste de soleil, venez !


URBAIN, à Caroline.

Vous allez monter à cheval ?


CAROLINE.

Oui, monsieur le marquis.


URBAIN.

Je ne savais pas… Vous n’y êtes jamais montée, je crois ?


LE DUC.

Mademoiselle de Saint-Geneix sait tout faire. D’ailleurs, je suis là.


URBAIN.

Ah ! c’est vous le professeur ?


LE DUC.

C’est moi.


URBAIN, allant à la croisée de droite.

Mais je ne vois qu’un cheval ?


LE DUC.

Sans doute : le tien est boiteux et le mien est vendu ! À moins de monter un des percherons de labour ! (À Caroline.) Aimez-vous mieux ça ? Ça m’est égal à moi, tout me va.


CAROLINE.

Mais… je compte aller seule, monsieur le duc.


URBAIN.

Sans doute, reste donc ! tu vas m’aider à choisir des livres pour…


LE DUC.

Plus tard. Je ne veux pas que mademoiselle de Saint-Geneix s’expose seule aux caprices de Jaquot ; il en a peut-être ! (À Caroline.) Venez, je le conduirai par la bride pour vous faire faire le tour de la pelouse.


URBAIN, avec aigreur.

Je vous conseille plutôt le tour de la garenne.


LE DUC.

Pourquoi ?


URBAIN, se contenant.

C’est plus couvert… et plus agréable.


LE DUC.

Tiens, c’est vrai !

Il sort par le fond avec Caroline.




Scène X


DIANE, URBAIN.



DIANE.

Est-ce très-difficile à apprendre, la botanique ?


URBAIN, distrait, regardant la croisée.

Oui, c’est charmant !


DIANE, à part.

Comme ça répond bien ! (Haut.) Mais pour faire des analyses ?


URBAIN.

On vous les donnera toutes faites.


DIANE.

Vous prendrez cette peine ?


URBAIN, distrait.

C’est une occasion…


DIANE.

D’être obligeant ?


URBAIN.

Oui, mademoiselle.


DIANE, s’asseyant à gauche.

Monsieur de Villemer, vous ne m’écoutez pas. Urbain ferme la croisée.


URBAIN.

Avez-vous quelque chose à m’ordonner ?


DIANE.

Oui, de m’écouter.


URBAIN, s’approchant.

J’écoute, mademoiselle.


DIANE.

Monsieur de Villemer, je vous demande un conseil.


URBAIN.

Eh bien, mademoiselle, la botanique appliquée à l’agriculture…


DIANE, se levant et allant s’asseoir sur le canapé à droite.

Encore ?… Monsieur de Villemer, je respecte l’agriculture, mais je ne l’aime pas du tout.


URBAIN.

Alors, au point de vue…


DIANE.

Alors, je voudrais vous consulter sur autre chose ; par exemple, sur l’emploi de mon temps et de ma volonté, de ma fortune, de mon indépendance et de mon avenir.


URBAIN.

Ah ! rien que cela ?


DIANE.

Vous trouvez que c’est beaucoup ?


URBAIN.

Comment donc ! C’est le problème le plus facile à résoudre !


DIANE.

Eh bien, voyons ! en deux mots !


URBAIN.

En deux mots, soit : se méfier.


DIANE.

De soi ou des autres ?


URBAIN.

Des autres et de soi.


DIANE.

Voilà qui me paraît plus difficile que la botanique.


URBAIN.

Beaucoup plus difficile. On se laisse toujours prendre.


DIANE.

Alors, vous êtes soupçonneux, jaloux peut-être ! Vous qui passez pour si bon !


URBAIN.

Réputation usurpée, mademoiselle. Il y a des jours où je me sens vindicatif et méchant.


DIANE.

Vous êtes dans un de ces jours-là ?


URBAIN.

Peut-être.


DIANE, se levant.

Alors, je repasserai un autre jour ; car je n’aime que le dévouement, et je trouve cela très-beau, moi, de faire des heureux !


URBAIN.

Vous croyez cela facile ?


DIANE.

Je dédaigne les choses faciles.


URBAIN.

Vous avez du cœur et du courage ? Prenez garde ! vous souffrirez beaucoup.


DIANE.

Je ferai des ingrats ?


URBAIN.

Oh ! certainement.


DIANE.

Même en donnant ma liberté, ma fortune, ma vie pour sauver quelqu’un ?


URBAIN.

Mademoiselle de Saintrailles, ne donnez tout cela qu’à un homme qui vous aimera passionnément.


DIANE.

Et il ne sera pas ingrat, celui-là ?


URBAIN.

Peut-être que si ; mais, du moins, il n’aura pas été lâche en acceptant vos sacrifices.

Il s’éloigne un peu à gauche.

DIANE.

Monsieur de Villemer, je vous remercie de votre franchise ; mais je suis destinée à vivre dans le monde et je ne le vois pas si noir que vous dites. Je me dévouerai, parce que c’est mon rêve, mon idéal, mon poëme ; chacun a le sien ! J’ai voulu tout de suite choisir le plus beau. Je ne m’inquiéterai pas de l’avenir ; je suis peut-être une force que Dieu veut employer ! J’irai droit devant moi, j’écouterai parler mon cœur, je guérirai au besoin celui des autres, et je serai heureuse, parce que je veux être bonne. Bonsoir, monsieur de Villemer ; merci pour vos herbiers, je les attends demain.


URBAIN, allant à Diane.

Vous les aurez. Pardonnez-moi de dire des choses tristes, et de vous avoir montré ma misanthropie. Voilà comme on fait le mal… en sachant que c’est le mal !


DIANE.

À la bonne heure, je réponds de votre conversion.


URBAIN, inquiet.

Mais… que voulez-vous donc faire pour cela ?


DIANE.

C’est mon secret ; vous ne pouvez pas le deviner, ne cherchez pas. Maintenant, j’ai quelque chose à dire au duc d’Aléria. Croyez-vous qu’il ait été bien loin avec mademoiselle de Saint-Geneix ?


URBAIN, vivement.

Je vais voir.

Il remonte.

DIANE.

C’est ça, allez ! (À part.) Pauvre jeune homme ! il est enchanté de me quitter !




Scène XI


Les Mêmes DUNIÈRES, LA MARQUISE.



DUNIÈRES, entrant par la galerie, et voyant sortir Urbain.

Bonjour, mon cher Urbain ; tiens, vous étiez là avec ma pupille ? Je la cherchais. Eh bien, où courez-vous donc ?


URBAIN.

Faire une commission pour elle.

Il sort par le fond.




Scène XI


DUNIÈRES, LA MARQUISE, DIANE.


LA MARQUISE.

Où donc l’envoyez-vous ?


DIANE, souriant.

Me ramasser des plantes.


LA MARQUISE.

Vous n’avez pas parlé d’autre chose ?


DIANE.

Si fait.


DUNIÈRES

Eh bien ?


DIANE.

Je vous dirai ça tout à l’heure. (Le duc entre par le fond.) Voici le duc ; il ne se fait pas attendre, lui !




Scène XIII


Les Mêmes, LE DUC.



LE DUC.

Vous m’attendiez donc ?


DIANE.

Votre frère n’a pas pensé à vous le dire ?


LE DUC.

Je ne l’ai pas rencontré.


DIANE.

Vous êtes rentré avec mademoiselle de Saint-Geneix ?


LE DUC.

D’autant plus vite rentré que je ne suis pas sorti du tout.


DIANE.

Et elle ?


LE DUC.

Elle est sortie dans le parc avec Pierre.


DIANE.

Pierre ?


LE DUC.

Son père nourricier.


DIANE.

Ah ! je sais. Caroline m’a conté ça. Un homme très-dévoué.


LA MARQUISE.

Parfait.


DIANE.

Exquis, je l’aime !


LE DUC.

Ah ! vous l’aimez ?


DIANE.

C’est mon idée.


DUNIÈRES.

Que dit-elle donc ? à quoi songe-t-elle ?


DIANE, passant près de la marquise.

Ah ! vous savez, les petites filles, ça a toute sorte de papillons dans la cervelle ! (Gravement.) Mais il ne s’agit pas de papillons ! (Au duc.) Je veux causer avec vous.


DUNIÈRES.

Allons, bon ! voilà autre chose !


DIANE, au duc.

Et avec vous seul ; c’est très-amusant, le tête-à-tête.


DUNIÈRES, passant près de Diane.

Avec le duc ? Ah ! mais non.


LE DUC.

Eh bien, qu’est-ce que ça vous fait ? mon frère ou moi, n’est-ce pas la même chose ?


DUNIÈRES.

Ce n’est pas du tout la même chose.


DIANE, au duc.

Papa Dunières a raison. Je veux causer avec vous, et je ne veux pas qu’on entende.


LA MARQUISE, à Dunières.

Eh bien, mon ami, allons-nous-en !


DUNIÈRES.

Mais non ! mais non !


DIANE.

Mais on n’est pas forcé de s’en aller. (À Dunières.) Vous n’écouterez pas ?


DUNIÈRES.

Si fait !


LA MARQUISE.

Du tout. Nous allons faire une partie d’échecs, ça vous absorbera. (Bas, à Dunières.) Et vous ferez semblant de jouer.

Elle va placer le jeu sur le bureau.

DUNIÈRES, allant au bureau.

Puisque vous le voulez, marquise, et que madame de Dunières n’en saura rien…

Il s’assied vis-à-vis de la marquise, à gauche.

LE DUC, à Diane.

Eh bien, cette confidence ?


DIANE.

Ai-je dit que ce serait une confidence ?


LE DUC.

Je croyais.


DIANE, l’emmenant à l’extrême droite.

Soit. Eh bien, j’aime véritablement votre frère.


LE DUC.

Et vous avez joliment raison !


DIANE.

Vous trouvez ?


LE DUC.

Certes !


DIANE.

Comme vous dites ça sérieusement !


LE DUC.

Oh ! mais oui ! je suis très-sérieux, moi, quand je m’y mets !


DIANE.

Et vous vous y mettez souvent ?


LE DUC.

Toutes les fois qu’il s’agit d’Urbain.


DIANE.

Donc, vous m’approuvez de choisir votre frère ?


LE DUC.

Je vous approuve et je vous admire.


DIANE.

Eh bien, et vous qui l’admirez aussi ?


LE DUC.

Oh ! moi, je n’y ai pas de mérite. Je ne peux pas faire autrement ! vous le devinez, vous, et, moi, je le connais.


DIANE.

Alors, si je ne le plaçais pas d’emblée au-dessus de vous et de tous les autres hommes, je n’aurais pas le sens commun ? Écoutez pourtant.


DUNIÈRES.

J’écoute !


LE DUC.

Ah ! Dunières !…


LA MARQUISE, bas, à Dunières.

Taisez-vous donc ! J’écoute aussi !


DIANE, au duc.

Il m’a dit une chose qui me donne à réfléchir : « N’épousez jamais qu’un homme qui vous aimera passionnément ! » Ça veut peut-être dire : « Moi, je ne vous aime pas du tout. »


LE DUC.

Ou bien : « J’attends que la passion vienne vaincre la fierté. »


DIANE.

Pourtant, dans les romans de chevalerie…


LE DUC.

Oh ! dans les romans de chevalerie, toutes les dames ont pour marraines des fées, qui font qu’on les aime à première vue ; au lieu que, dans le triste monde où nous vivons, il faut que la femme trouve en elle même la puissance de son charme. La vôtre est réelle et de bon aloi ; exercez-la. Devant un cœur jeune et généreux, ayez confiance ; et, comme vous ne ferez cet essai-là qu’une fois en votre vie, faites-le à coup sûr, mon frère en est digne.


DUNIÈRES, entraîné.

Très-bien !


DIANE.

Ah ! vous écoutiez ? C’est très-mal !


DUNIÈRES.

C’est possible ; mais ce qu’il a dit, c’est très-bien ! (Il se lève et va au duc.) Duc, vous êtes un homme charmant !


LE DUC.

Quand je vous le disais !


DUNIÈRES, à Diane.

Sur ce, allons-nous-en ; on n’y voit plus, et la partie d’échecs s’en est ressentie. Pierre entre avec une lampe allumée, qu’il pose sur la table.


DIANE.

Ah ! mademoiselle de Saint-Geneix est rentrée ?


PIERRE.

Oui, mademoiselle.

Il va fermer la croisée de droite et sort par le fond.

DUNIÈRES.

Allons, partons !


DIANE.

Mais attendez que je me résume. (Au duc.) Si vous alliez demander la voiture, vous ?


LE DUC.

C’est-à-dire que vous n’avez plus besoin de moi ici. (Il remonte et revient.) Faut-il atteler les chevaux moi-même ?


DIANE.

Cela n’est pas nécessaire ; ils sont si raisonnables, qu’ils s’attellent tout seuls.

Le duc sort par le fond.




Scène XIV


LA MARQUISE, DIANE, DUNIÈRES, puis LE DUC et URBAIN.



LA MARQUISE.

Eh bien, mon bel ange, ce grand résumé ?


DIANE.

Eh bien, je vous le dirai demain. Il faut que je cause ce soir avec ma marraine.


DUNIÈRES.

Ah ! vous n’êtes pas fixée ?


DIANE.

Je suis fixée sur une chose : c’est que voici la meilleure des mères, et que je veux être la fille de cette mère-là.


LA MARQUISE, l’embrassant.

Ah ! ma chère Diane !

Le marquis entre par le fond.

DIANE, bas.

Silence ! Jusqu’à demain.


URBAIN.

Vous partez ?


DUNIÈRES.

Oui. D’où venez-vous donc, tout essoufflé ?


URBAIN.

Pour obéir à mademoiselle, je cherchais mon frère. J’ai suivi la trace de deux chevaux ; mais…

Il se dirige vers l’extrême droite.

DIANE.

Mais vous ne l’avez pas trouvé ? Ça ne fait rien.


LE DUC, venant par la galerie.

La voiture de mademoiselle de Saintrailles est prête.


DIANE.

Bonsoir, monsieur le marquis !


DUNIÈRES, à la marquise.

Ne nous reconduisez pas.


LA MARQUISE.

Si fait, si fait ! Venez, Gaétan ?


URBAIN.

Pardon, ma mère, j’aurais deux mots à dire à mon frère… Diane, la marquise et Dunières sortent par la galerie au fond à gauche.




Scène IX


LE DUC, URBAIN.



LE DUC.

Avant d’écouter ce que tu veux me dire, laisse-moi te complimenter…


URBAIN.

Tout à l’heure ; dites-moi d’abord…


LE DUC.

Dites ? Ah çà ! c’est la seconde fois ce soir ! Qu’est-ce qu’il y a donc ?


URBAIN.

Il y a que je voudrais être fixé sur vos résolutions à l’égard de mademoiselle de Saint-Geneix. Si nous devons continuer à vivre en famille, cette personne doit porter votre nom ; ni ma mère ni ma femme ne peuvent demeurer sous le même toit que votre… conquête.


LE DUC.

Tu n’as pas osé dire ma maîtresse ; je te remercie pour mademoiselle de Saint-Geneix de ce ménagement ! En vérité, frère, tu es fou !


URBAIN.

C’est possible, mais il me faut une solution. En me mariant seul, je deviens chef de famille, vous l’avez dit. Mariez-vous aussi pour garder vos droits d’aînesse dans l’estime publique.


LE DUC.

Comme tu y vas ! Il faut que je me marie comme ça, demain, avant seulement de savoir si je plais ?


URBAIN.

Je ne suis pas dupe de cette mauvaise plaisanterie.


LE DUC.

Une plaisanterie ?… Je n’y suis pas.


URBAIN.

Pardon, vous me comprenez parfaitement.


LE DUC.

Quand je dis non ?


URBAIN.

Je vous dis que si !


LE DUC.

Alors, c’est un démenti que tu me donnes ?


URBAIN.

Prenez-le comme il vous plaira.


LE DUC.

Voyons, nous battons la campagne. Vous me forcez de voir ce que je ne croyais pas, vous êtes jaloux !


URBAIN.

Jaloux de vous ?


LE DUC.

Oui, jaloux de moi. Vous êtes amoureux de mademoiselle de Saint-Geneix, beaucoup plus amoureux que moi, peut-être.

Il s’assied sur le canapé.

URBAIN.

Ce ne serait peut-être pas difficile ! Celle-là ou une autre, que vous importe, à vous, homme de plaisirs faciles et d’amusements variés ! Vous m’aimez tant d’ailleurs ! vous êtes si généreux, si dévoué… et si bon prince ! Si je l’exigeais, vous me céderiez vos droits ; vous y tenez si peu ! À quoi pouvez-vous tenir, vous qui avez si gaiement ruiné votre mère, et qui, pour la dédommager, avez entrepris, toujours gaiement ! de rendre son intérieur scandaleux et ridicule ? Ah ! l’aimable dépravé que vous êtes ! Mais tout cela est sans conséquence, et mon indignation est risible !… Ce n’est pas vous, c’est moi qui suis amoureux, et dès lors… Ah ! tenez, elle est effroyable, votre générosité de libertin ! elle fait tomber dans la fange tout ce qui vous approche… Vos projets, vos désirs, vos regards même souillent une femme, et, si j’avais aimé celle dont nous parlons, je ne l’aimerais plus, du moment qu’elle a subi l’outrage de vos pensées ! Il fait nuit noire à l’extérieur.


LE DUC, se levant.

Ah ! c’en est trop, à la fin, et vous lasseriez la patience d’un bœuf ! Allez au diable, monsieur le pédant ! Vous voilà bien, vous autres hypocrites de vertu ! vous êtes des saints et nous sommes des misérables, n’est-ce pas ? Eh bien, ces misérables sont moins nuisibles que vous ! ils gaspillent l’argent des autres, c’est vrai ! mais ils donnent leur âme, ils donneraient au besoin leur vie en échange d’un bienfait. Ils aiment, ils sentent, ils vivent ! et c’est pour cela qu’ils peuvent prétendre à être aimés, tandis que, vous autres, vous voulez être prévenus, devinés, adorés comme des dieux. Et, quand une femme ne fait pas attention à vous, elle devient l’objet de vos soupçons, de votre haine ! Oui, vous haïssez Caroline, et ce ne sont pas mes regards et mes pensées qui la souillent, ce sont vos paroles qui la flétrissent ! Pourquoi ? Parce qu’elle bâille avec vous et qu’elle rit avec moi ! il n’en faut pas davantage pour que vous parliez de la chasser honteusement de votre maison !… mais j’y suis, moi, dans votre maison !… Ah ! que ne puis-je, en la quittant, vous jeter vos dons à la figure ! Mais il me reste quelque chose ; vous m’avez sauvé un débris que je me faisais une joie de consacrer à ma mère en vivant ici. Gardez ce mérite pour vous seul, je ne veux plus rien de vous. Je me ferai ouvrier, mendiant, laquais… oui, laquais, plutôt que de subir un jour de plus la honte et le dégoût d’être votre obligé !

Il sort par le fond en jetant la porte derrière lui avec violence.




Scène IX



URBAIN, seul.

Ah ! c’est affreux !… mon frère !… Où suis-je ? (Il remonte.) Je ne vois plus… Mon fils !… (Il s’appuie sur le dos du canapé.) Vais-je mourir ?… J’étouffe ! (Il veut ouvrir la croisée.) Je ne peux pas !… De l’air, mon Dieu, de l’air ! (D’un coup de poing, il brise une vitre et tombe évanoui près du canapé. On entend les pas précipités de Caroline qui vient par la galerie.




Scène XVII


CAROLINE, URBAIN, évanoui.



CAROLINE.

Qu’est-ce donc ?… Qui a crié ?… Ce bruit !… C’est bien ici ! (Elle voit Urbain étendu.) Lui ! (Elle le relève énergiquement et le couche sur le canapé ; elle lui ôte sa cravate.) Mon Dieu ! mon Dieu ! du sang !

Elle lui étanche la main avec son mouchoir.




Scène XVIII


LE DUC, CAROLINE, URBAIN.



LE DUC, entrant par le fond.

Voyons, frère, c’est absurde !… (voyant Urbain.) Mon frère !… Urbain !… (Il va à la tête du canapé.) J’ai eu tort, pardonne-moi ! pardonne-moi !… Urbain ! (Effrayé, à Caroline.) Est-ce que… ?


CAROLINE.

Non, non, évanoui seulement !… De l’air ! Ouvrez la fenêtre toute grande ! Vite !… donnez-moi de l’eau… La !… ouvrez-moi ce flacon !


LE DUC, obéissant rapidement.

Mais ce sang ?


CAROLINE, prenant la main blessée.

Ce n’est rien, une coupure.


LE DUC.

Que faire ? mon Dieu, que faire ?


CAROLINE.

Rien pour le moment, le médecin dira ensuite…


LE DUC.

Le médecin ? Je cours le chercher !

Il remonte.

CAROLINE.

C’est cela, courez !


LE DUC.

Mais c’est loin, pas de chevaux… J’irai à pied… Pendant ce temps-là…


CAROLINE.

Je réponds de tout, je reste !… Le cœur bat mieux… il respire !…


LE DUC.

Et si ma mère apprend...


CAROLINE.

Qu’elle ne sache rien !


LE DUC.

Elle va vous demander !


CAROLINE.

Passez chez elle, ayez du sang-froid. Dites-lui que je suis fatiguée.


LE DUC.

On peut compter sur Pierre, je vais vous l’envoyer.


CAROLINE.

Oui, envoyez-le-moi.


LE DUC.

Mais vous, vous serez brisée !


CAROLINE.

Ne craignez rien.


LE DUC.

Ah ! mon frère ! mon pauvre frère !


CAROLINE.

Oui, oui, allez donc ! (Le duc sort par le fond et ferme la porte. — Caroline développe le paravent, dont elle entoure le canapé en partie. — Elle touche les mains d’Urbain et baisse le rideau de la fenêtre ; elle revient à lui et écoule sa respiration.) Il s’endort !

Elle va au bureau, baisse sa lampe et se prépare à veiller.


ACTE QUATRIÈME


Même décoration qu’au troisième acte.




Scène PREMIÈRE


PIERRE, CAROLINE, URBAIN.


Au lever du rideau, Caroline écrit à la clarté de la lampe. — Urbain dort sur le canapé. — Les rideaux sont baissés aux deux fenêtres. — Il fait sombre. — On voit le jour à l’extérieur quand on ouvre la porte du fond.



PIERRE. Il entre du fond, parle et marche avec précaution.

Il dort toujours ?


CAROLINE.

Oui, il est très-calme.


PIERRE.

Ça fait bientôt huit heures que vous êtes là sans dormir, vous !


CAROLINE.

Déjà ? J’ai écrit des lettres, à ma sœur, à ta femme ; tu les feras partir.

Elle les lui donne et se lève.

PIERRE.

Oui, mademoiselle. Merci pour ma femme. (Il remonte.) Il faudrait vous reposer !


CAROLINE.

Non, je veux voir le médecin.


PIERRE.

M. le marquis n’a rien que de la fatigue. Voilà peut-être trois nuits qu’il n’avait fait que marcher dans sa chambre. Avec ça, écrire toute la journée… On se trouverait mal à moins.


CAROLINE, s’approchant du canapé.

Pierre,… est-ce que tu crois… qu’il a du chagrin ?


PIERRE, avec intention.

Ça, mademoiselle, ça ne regarde que les personnes de la famille.


CAROLINE.

Tu as raison, ça ne nous regarde pas ! Tu sais qu’il ne faut rien dire à sa mère ?


PIERRE.

Je sais ; elle n’est pas raisonnable.


CAROLINE.

Écoute !… je crois qu’on marche dans la galerie.


PIERRE, allant à la porte de la galerie.

J’ai déjà entendu ça.


CAROLINE.

Est-ce le duc ?


PIERRE.

Non.


CAROLINE.

N’importe, tu devrais aller un peu au-devant de lui ; il ne faut pas qu’on l’entende rentrer.

Pierre sort par le fond et rencontre le duc à la porte ; il lui parle bas. — Caroline retourne s’asseoir près du bureau.




Scène II


CAROLINE, LE DUC, URBAIN.



LE DUC, bas.

Eh bien, il va donc mieux ?


CAROLINE.

Ne l’éveillez pas ; il va très-bien.


LE DUC.

Oh ! Dieu merci !


CAROLINE.

Et le médecin ?


LE DUC.

Pas de médecin. J’ai couru toute la nuit pour rien. Il est en tournée ; il ne revient que ce soir.


CAROLINE.

Allons ! j’espère qu’il trouvera le malade guéri.


LE DUC.

Puissiez-vous dire vrai ! Ce n’est donc pas grave, ce qu’il a ?


CAROLINE.

Si, comme Pierre le croit, ce n’est que de la fatigue…


LE DUC.

Mais si c’est du chagrin !


URBAIN, d’une voix faible.

Gaétan !…


CAROLINE.

Il s’éveille !


URBAIN, plus fort.

Gaétan !


LE DUC, passant à la tête du canapé.

Me voilà ! Comment te sens-tu ?


URBAIN.

Bien. J’ai donc dormi ici ? Quelle heure peut-il être ?

Caroline ouvre les volets de la croisée à gauche, le duc ceux de la croisée à droite.

LE DUC.

Il fait grand jour.

Le théâtre s’éclaire.

URBAIN.

Alors… je ne me rends pas compte…


LE DUC.

Ne cherche pas à te souvenir. Repose-toi encore.


URBAIN.

Non ! Je suis reposé… et je me rappelle… Mais qu’ai-je donc à la main ?… Ce mouchoir… Tu n’étais pas seul ici ?… Avec qui causais-tu tout à l’heure ?


LE DUC.

J’arrive, et je demandais de tes nouvelles à la personne qui a passé la nuit près de toi.


URBAIN, agité, voulant se lever.

Et cette personne… ? Je veux savoir…


CAROLINE, s’approchant d’Urbain.

Ne vous tourmentez pas, monsieur le marquis ; cette personne, c’est moi. Je passais hier dans la galerie, j’ai cru entendre appeler, je vous ai trouvé comme évanoui, je vous ai mis là. M. le duc a été chercher un médecin qu’il n’a pas trouvé. Il a caché l’accident à votre mère ; soyez tranquille, elle ne saura rien. J’ai écrit des lettres ici pendant que vous dormiez. Vous n’avez pas eu de fièvre, et je crois à présent qu’il faut essayer de déjeuner un peu. Tout cela est bien simple et ne doit vous causer aucune inquiétude.

Elle sort par la galerie en emportant la lampe, qu’elle a éteinte.




Scène III


URBAIN, LE DUC.



LE DUC.

Eh bien, tu ne lui dis rien, tu ne la retiens pas ? Tu n’as pas compris ?


URBAIN, se jetant dans ses bras.

Ah ! mon frère ! épouse-la !


LE DUC.

L’épouser, quand tu l’aimes ?


URBAIN.

Je n’ai jamais dit…


LE DUC.

Ce que tu viens de dire et le cri de l’amour qui se dévoue, ne t’en défends plus ! Moi, je l’ai exaspéré sans le vouloir, sans m’en douter… Je t’en demande pardon ; j’aurais dû comprendre plus tôt.


URBAIN.

Gaétan, j’ai été odieux ! J’étais fou, j’avais le délire… Je suis bien malheureux, va !

Il fond en larmes et tombe sur la chaise à gauche.

LE DUC, près de lui.

Allons, pas de faiblesse, voyons ! Toi, si courageux !


URBAIN.

Laisse-moi être faible ! Il y a si longtemps que j’ai l’air d’être fort !


LE DUC.

Au fait, oui ; pleure, ça te soulage ; mais tâchons de parler raison. Sache d’abord que, hier au soir, c’est Pierre qui a accompagné mademoiselle de Saint-Geneix à la promenade. (Urbain se lève.) Tu as cru que j’arrangeais un tête-à-tête pour moi… C’est absurde ! Oublions ça à tout jamais. Moi, comme je n’ai pas envie que ça recommence, je te déclare et je le jure que je n’aurai plus la moindre velléité d’amour et de mariage pour mademoiselle de Saint-Geneix.


URBAIN.

À quoi bon ce sacrifice, puisque… ?


LE DUC.

Il servira à ne pas te faire souffrir et à ne pas troubler notre amitié. J’en ai assez, moi, vois-tu, du chagrin de cette nuit ! C’est trop lourd pour moi, j’en deviendrais fou ! Le sacrifice, d’ailleurs, n’est pas immense, puisque mademoiselle de Saint-Geneix n’a seulement pas compris qu’elle me plaisait. Et puis, tu l’as dit et tu as raison, je ne suis pas inconsolable, je ne suis pas tenace. Avec un peu de bonne volonté, et le ciel aidant, je serai amoureux d’une autre peut-être avant huit jours.


URBAIN.

Non, non, épouse Caroline. Je la surmonterai, cette jalousie honteuse, égoïste ! Jamais elle ne se doutera que je l’ai aimée, et je détruirai cela en moi ; j’en ferai de la cendre, je te le jure ! C’est elle, mon ami, c’est Caroline qu’il faut aimer sérieusement et pour toujours. Elle est digne de porter ton nom ; elle entourera notre mère de soins et de bonheur ; elle te fixera, toi ; elle est forte et elle est tendre ; elle a une intelligence d’élite, une instruction rare, d’immenses ressources dans l’esprit ; et tout cela avec une adorable simplicité. Elle est active, énergique, dévouée, généreuse… Enfin…


LE DUC.

Enfin tu l’adores, et c’est pour cela qu’il faut que je l’épouse ? C’est insensé ! Veux-tu que je te le dise ? depuis hier, je crois qu’elle t’aime.


URBAIN.

Ah ! comme tu te trompes !


LE DUC.

À Paris, pourtant…


URBAIN.

À Paris, elle m’estimait, rien de plus ; et, depuis, elle m’a témoigné une froideur… presque blessante.


LE DUC.

Parce qu’elle s’est aperçue de ton amour, et, comme elle est fière et loyale, elle a voulu te contraindre à porter tes vues sur mademoiselle de Saintrailles.


URBAIN, vivement.

Oh ! si cela était !…


PIERRE, entrant par le fond.

M. le comte de Dunières est au salon et demande à parler à M. le duc.


LE DUC.

Diable ! il est matinal, lui ! (À Pierre.) J’y vas. (Pierre ferme le paravent et sort par le fond.) Tu vois qu’on est pressé là-bas d’avoir une solution, on n’en dort pas ! (Il remonte et revient.) Dis donc, si j’étais à ta place, moi, je ne me trouverais pas si à plaindre ! Aimé de deux femmes charmantes ! Mais tu ne peux pas les épouser toutes deux ; c’est une lacune dans la législation ; enfin c’est comme ça ! Qu’est-ce que je vas répondre aux questions de ce bon Dunières ?


URBAIN.

Que je ne peux pas épouser mademoiselle de Saintrailles, parce que mon cœur ne m’appartient pas.


LE DUC.

Allons donc ! Comme ça, brusquement ? C’est impossible !


URBAIN.

Eh bien, sache d’abord ce qu’il veut, et, si l’on insiste… j’irai m’expliquer moi-même !


LE DUC.

Réfléchis, pourtant.


URBAIN, voyant Caroline approcher.

J’ai réfléchi, va donc.

Le duc sort par le fond.




Scène IV


CAROLINE, URBAIN.



CAROLINE, venant par la galerie.

Eh bien, monsieur le marquis, votre déjeuner ?…


URBAIN.

Et vous, vous ne songez donc pas à vous reposer ?


CAROLINE.

Pour une nuit de veille bien tranquille ? Ce n’est rien pour moi, cela, monsieur le marquis. J’en ai passé bien d’autres !


URBAIN.

Alors, vous ne voulez pas que je vous remercie ?…


CAROLINE.

Me remercier de quoi ?


URBAIN.

De ce que vous eussiez fait pour tout autre, pour le premier venu, je le sais. Vous êtes charitable ; mais, moi…


CAROLINE.

Pierre vous attend pour vous servir…

Elle veut sortir.

URBAIN.

Mademoiselle de Saint-Geneix, restez, je vous en prie ! J’ai des choses sérieuses à vous dire !


CAROLINE, descendant en scène.

Alors, donnez-moi vos ordres, monsieur le marquis.


URBAIN.

Ne me parlez pas ainsi, vous me faites beaucoup de mal. J’ai été, depuis quelque temps, très-brusque, presque impoli, peut-être même amer et blessant avec vous.


CAROLINE.

Je ne m’en suis pas aperçue, monsieur le marquis.


URBAIN.

C’est-à-dire que vous ne voulez pas me pardonner.


CAROLINE.

Ou que je n’ai rien pris pour moi de vos brusqueries.


URBAIN.

J’ai été bien ingrat ; car je vous devais les seules heures vraiment douces que j’eusse rencontrées dans ma triste vie. Cette intimité de Paris auprès de ma mère était pure et charmante ; vous me donniez une âme nouvelle, car vous faisiez naître en moi un sentiment nouveau, la confiance en moi-même. Nous nous entretenions des choses les plus élevées et les plus saines pour l’esprit, et la droiture du vôtre éclairait le mien. Il m’était bien impossible de ne pas éprouver, pour vous qui me faisiez vivre tout entier pour la première fois, une profonde reconnaissance, une respectueuse et tendre amitié. Depuis, mon état maladif que je cachais et qui s’est, hier, trahi devant vous, m’a privé de toute expansion. Votre pitié m’a pardonné mon malheur ; mais, ce pardon, accordez-le-moi tout haut. Ne laissez pas sur ma conscience, déjà bien assez troublée. Je remords d’avoir froissé un cœur aussi généreux que le vôtre, et peut-être méconnu un caractère dont la grandeur m’écrase… Je suis très-coupable envers vous… Laissez-moi m’accuser et vous offrir la réparation que je vous dois !


CAROLINE, passant à droite.

Je ne veux pas que vous vous accusiez, monsieur le marquis ; si vous m’avez quelquefois mal jugée, je ne veux pas le savoir. Tout cela n’est pas si grave, et je me suis dit, à l’occasion, tout ce que je devais me dire pour m’en consoler.


URBAIN.

Vous vous êtes dit… ?


CAROLINE.

Que j’étais au milieu de vous, ici, une étrangère à qui l’on avait bien voulu escompter l’estime et la confiance qu’elle saura justifier avec le temps.


URBAIN.

Vous !… une étrangère ici !… vous qui…


CAROLINE.

Une bonne infirmière si vous voulez, et qui est encore votre obligée, puisque vous avez été un bon malade, beaucoup trop reconnaissant.

Elle se dirige vers le fond.

URBAIN, éperdu.

Caroline, écoutez-moi, il le faut !


CAROLINE, avec effort.

Non, il vous faut du calme, et à moi… puisque vous l’exigez… il faut du repos.

Elle remonte à gauche.

LE DUC, en dehors.

Urbain ! Urbain !




Scène V


CAROLINE, LE DUC, URBAIN.



LE DUC, entrant par le fond, et ramenant Caroline, qui voulait sortir.

Qu’est-ce que c’est ? on se boude ? on vient de se dire adieu ? Allons donc ! il s’agit bien de ça, enfants que vous êtes ! philosophes sans foi, je devrais dire ! Écoutez-moi… Victoire ! Il fallait un miracle pour vous rapprocher… Eh bien, ce miracle… il est accompli !


CAROLINE.

Monsieur le duc…


LE DUC.

Mademoiselle de Saint-Geneix, laissez-moi dire, vous n’avez pas la parole !


URBAIN.

Dis donc vite !


LE DUC.

Oui… mais j’étouffe ! Veux-tu me permettre de sauter un peu par la chambre pour me remettre ? (Il passe à droite.) Non, tu t’impatientes ! Eh bien, apprends la nouvelle la plus… Madame de Sévigné elle-même n’aurait pas d’épithètes ! (Il revient au milieu.) Dunières est là, avec sa pupille, et ma mère, qui est aux trois quarts folle d’étonnement et de joie !


URBAIN.

Pourquoi tant d’étonnement ?


LE DUC.

Ah çà ! tu ne comprends donc pas ?…


URBAIN.

Mais non !


LE DUC.

C’est moi !


URBAIN.

C’est toi ?…


LE DUC.

Oui, c’est moi qui suis choisi, c’est moi qui plais, c’est moi qu’on trouve charmant, c’est moi qui ai donné la poupée, c’est moi qu’on aime, enfin c’est moi qui épouse Diane de Saintrailles !

Il tombe sur le canapé.

URBAIN, transporté.

Ah ! mon frère, que j’en suis heureux !


LE DUC.

Et moi, donc ! Mais comme c’est drôle ! Je suis né coiffé, ma parole d’honneur ! Croyez donc à la justice distributive en ce monde ! Moi, ruiné, usé… (Il se lève.) Qu’est-ce qui a dit ça ? Je suis jeune, je suis pimpant, je suis leste, je suis éblouissant ! J’ai beau me déguiser, m’effacer, me tenir dans mon coin, il y a en moi ce je ne sais quoi qui veut que tout me réussisse, et qu’après avoir tout gaspillé, je trouve une fille charmante, une fleur de printemps, une âme pure, généreuse, avec un grand nom et avec une grande fortune qui l’élève encore, puisqu’elle s’en sert pour me sauver l’honneur !


URBAIN.

Comment cela ?


LE DUC.

Tu ne le devines pas, toi, mon cher créancier ? (Mouvement d’Urbain.) Il n’y a pas à dire non ; mon honneur est celui de ma femme. Elle voulait rembourser ma mère aussi ; c’est ma mère qui n’a pas voulu. Chère mère ! à nous trois, quelle existence splendide nous lui ferons !… Et toi, qui te sacrifiais, on n’a plus rien à te demander que d’être heureux. — Mademoiselle de Saint-Geneix, tout le monde ici vous respecte et vous aime ; il ne vous manque, pour être tout à fait la fille de ma mère, que d’être la femme de son fils, et, quant à son fils, vous savez bien, ma chère sœur, qu’il vous adore ? Dites un mot, tendez-lui seulement la main, et voilà deux beaux et bons mariages décidés en un quart d’heure.


CAROLINE.

Mais… je proteste… Je…


LE DUC.

Comment ?


URBAIN.

Ah ! Gaétan, tu le vois ! C’est ma faille, je n’ai pas su me faire aimer !


CAROLINE, éperdue.

Aimer !… (Se reprenant.) Non ! c’est un rêve ! Vous ne m’aimez pas, vous ne devez pas m’aimer !


LE DUC.

Mademoiselle de Saint-Geneix ne mentez pas pour la première fois de votre vie. J’ai été aveugle, moi ! mais une femme ne peut pas l’être à ce point. Vous n’avez peut-être pas voulu voir la passion de mon frère, une personne pure comme vous résiste longtemps à l’évidence ; mais vous avez dû, malgré vous, sentir l’amour dans l’air que vous respiriez, et, à présent qu’il n’y a plus d’obstacle entre vous, ouvrez les yeux et laissez parler votre cœur.


CAROLINE.

Mais je vous jure…


URBAIN.

Tu vois, elle proteste !


LE DUC.

Eh bien, si elle ne t’aime pas encore, elle t’aimera, mordieu ! il faut qu’elle t’aime, elle le doit !


URBAIN.

Gaétan !


LE DUC.

Laisse-moi dire ! Elle a au moins une amitié immense pour ma mère, elle en aura une pareille pour… pour celui qu’elle ne connaît pas encore, pour ton fils !


CAROLINE, se rapprochant.

Son fils ?


URBAIN, au duc.

Eh Lien, oui ! parle-lui de mon fils, dis-lui tout !


LE DUC.

Ce sera bientôt dit : un mariage secret, trois années de veuvage, un enfant superbe, charmant, un orphelin que l’on pourra maintenant adopter et dont vous deviendrez la mère. Vous voyez bien que ça vous va, à vous qui ne vivez que pour faire des heureux !


CAROLINE, presque vaincue et fondant en larmes, tombe sur la chaise à gauche.

Ô mon Dieu !


URBAIN.

Caroline ! au nom de mon fils ! Pour lui, si ce n’est pour moi, et par pitié, si ce n’est par amour !


CAROLINE.

Ah ! laissez-moi, vous me tuez, c’est impossible !


URBAIN.

Caroline, je suis perdu, sans vous, oui, perdu ! Vous ne savez pas ce qu’il y a en moi d’aspirations dévorantes et de découragements amers ! Il y a de tout, des fautes misérables et de sincères expiations, des sacrifices et des exigences, du mal et du bien, des tempêtes ! J’ai aimé une seule fois avant de vous connaître et j’ai mal aimé ! La faute n’en est peut-être pas à moi seul, mais je ne veux pas l’atténuer. Voyez ! je ne sais pas mentir, je ne sais pas vous donner confiance en moi. J’ose à peine vous dire que votre bonheur, à vous, sera le but et l’ambition de ma vie, et pourtant, je sais qu’il y a encore dans ce cœur-là de quoi vous rendre fière et heureuse si vous l’estimez assez pour vouloir le guérir. Parlez-moi, ne me laissez pas désespérer, car, depuis hier, j’étouffe ! Je n’ai plus d’air pour respirer, je n’ai, plus de lumière pour me conduire. Je sens que je vous ai offensée, vous que j’adore, et il me semble que je ne mérite plus de vivre ! Ah ! si vous me haïssez, il eût cent fois mieux valu me laisser mourir cette nuit !


CAROLINE.

Moi, vous haïr !… Pourquoi dire des choses cruelles à une âme qui se brise ? Ah ! que votre affection est amère, et qu’il est difficile de ne pas l’exaspérer ! Voyons ! ayez souci de moi, pourtant. Ne suis-je rien, ne suis-je personne, pour que vous ne craigniez pas de me faire tout ce mal ?


LE DUC.

Vous l’aimez donc ?


URBAIN.

Ah ! dites-le !


LE DUC.

Oui, dites !


URBAIN.

Dites !


CAROLINE, au duc.

Eh bien… s’il mérite d’être aimé comme il l’exige… qu’il le prouve ! qu’il ne se fasse pas égoïste, qu’il ne choisisse pas justement une femme que sa mère ne peut accepter qu’en se sacrifiant à lui.


URBAIN.

Mais ma mère…


CAROLINE, se levant.

Monsieur de Villemer, nous ne sommes pas des enfants, vous et moi ; ne nous faisons donc pas d’illusions. Jamais la marquise de Villemer n’oubliera qu’elle a payé mes services. Séparons-nous donc aujourd’hui pour toujours. Vous penserez à moi, je le sais, et vous souffrirez, je le crains ; mais vous songerez à ce que vous me devez, à moi, après ce que vous avez osé me dire et ce que vous m’avez forcée de vous répondre. (Le duc remonte.) Attendez ! une consolation nous reste : vous avez un fils, confiez-le-moi. Je saurai l’élever et l’instruire. J’irai m’établir où il est, vous le verrez souvent, mais sans me voir jamais ; je l’aimerai de tout l’amour que je ne puis avoir pour vous, et, quand je vous le rendrai, nous pourrons nous serrer la main et nous dire sans trouble que nous méritions d’être heureux l’un par l’autre, mais que nous avons préféré le devoir au bonheur et l’amitié qui sauve à la passion qui tue.

Elle retombe, sur la chaise.

LE DUC, descendant au milieu.

Voilà, ma chère Caroline, qui est très-grand, très-sincère, mais très-impossible ! Ne vous revoir que dans des années, et vous éviter consciencieusement tout ce temps-là, avec cet enfant, ce lien entre vous ? Le beau rêve ! Pauvre honnête fille, et votre réputation ?


CAROLINE, se levant.

Monsieur le duc, elle m’appartient, puisque j’ai su la conserver intacte ! J’ai le droit de la sacrifier.

Elle s’éloigne à gauche.

URBAIN.

Caroline !…


LE DUC.

Tu vois comme elle t’aime ! généreuse enfant ! Mais vous faites un pareil sacrifice, et vous espérez ne pas le rendre fou, lui qui en serait l’objet ? Allons, allons, vous êtes une sainte, mais vous ne savez pas où les entreprises trop sublimes mènent les grands cœurs ; je ne veux pas de ça, pour vous ni pour lui ! je ne veux pas que, pouvant être heureux et honorés au grand jour, vous vous exposiez à pleurer… peut-être à rougir dans l’ombre. Qu’est-ce qu’il faut pour que vous épousiez mon frère ? Une chose bien simple, c’est que ma mère vous ouvre ses bras en vous disant : « Ma fille, je t’en prie ! » Eh bien, elle vous le dira, et pas plus tard que dans un moment, car la voici avec ma chère fiancée, qui nous aidera à vous persuader tous les deux.




Scène VI


Les mêmes, LA MARQUISE, DIANE,



LA MARQUISE, venant de la galerie avec Diane, à qui elle donne le bras.

Eh bien, il faut que nous vous cherchions, mes enfants ? Ah ! vous annonciez à Caroline… Chère petite, elle partage notre bonheur !

Elle lui tend les bras.

LE DUC, à Caroline.

Vous voyez !


CAROLINE, baisant la main de la marquise avec émotion.

Madame !…


LE DUC.

Assez !… Mademoiselle Diane, vous qui venez ici pour faire des miracles, aidez-nous !… c’est-à-dire emmenez mademoiselle Caroline et gardez-la à vue pendant que nous dirons à notre mère quelque chose que vous saurez tout de suite après. (Bas.) Oh ! c’est une grande chose, et, si vous la voulez, elle se fera !


DIANE.

C’est quelque chose de sérieux que vous allez dire, vous ? Si c’était votre frère, à la bonne heure ! mais vous… vous êtes bien jeune !


LE DUC.

Oh ! Dieu ! vous me dites ça dans un moment où il faut que je sois raisonnable !


DIANE, allant à Urbain et lui tendant la main.

Monsieur Urbain, j’ai des yeux, et je suis pour vous, moi ! Allons, Caroline, venez !


CAROLINE.

Mais…


LE DUC.

Oh ! il n’y a pas à dire. C’est moi qui suis le maître à présent.

Il reconduit Caroline et Diane, et ferme la porte du fond.




Scène VII


LA MARQUISE, LE DUC, URBAIN.


LE DUC, mettant une chaise près du canapé.

Assieds-toi là. (Urbain s’assied. Le duc salue sa mère qui rit. Il lui offre le bras.) Ne riez pas, maman ! vous allez voir ! Il la fait asseoir sur le canapé, puis prend un coussin qu’il met par terre devant elle et s’agenouille.


LA MARQUISE.

Grand enfant !


LE DUC.

Chère maman, en nous voyant tous les deux à vos pieds, vous devinez bien, n’est-ce pas, que nous avons quelque chose d’énorme à vous confesser ?


LA MARQUISE, regardant Urbain.

Tous les deux ?


LE DUC.

Oui, moi d’abord. Avant-hier… hier encore, j’étais amoureux, oh ! mais amoureux sérieusement, de mademoiselle de Saint-Geneix, et j’étais tout prêt à vous demander la permission de le lui dire.


LA MARQUISE.

Allons donc ! mais vous ne le lui avez pas dit ?


LE DUC.

Peut-être que si, un peu ; mais elle n’a pas compris et ça revient au même.


LA MARQUISE.

Après ?


LE DUC.

Après… c’est-à-dire avant, bien longtemps auparavant, car cela a commencé le jour où Caroline est entrée chez nous, monsieur mon frère que voilà, qui ne dit rien, et qui vous prend la main, était, comme moi… qu’est-ce que je dis ! beaucoup plus que moi, amoureux d’elle.


LA MARQUISE.

Hein ! vous dites ?…


LE DUC.

Je dis que, depuis le jour où Caroline…


LA MARQUISE.

Vous, Urbain ?


URBAIN.

Oui, ma mère.


LE DUC.

Que voulez-vous ! ça ne pouvait pas être autrement. Vous auriez eu dix fils qu’ils auraient été tous les dix amoureux de mademoiselle de Saint-Geneix ; et nous serions tous les dix, aujourd’hui, à genoux, comme ça, en rond, autour de vous, par rang d’âge… Comment n’aviez-vous pas prévu ça ?


LA MARQUISE.

C’est vrai ! j’aurais dû le prévoir ; mais… elle ne sait pas ?


LE DUC.

Elle sait tout.


LA MARQUISE, se levant.

Comment ?


LE DUC.

C’est moi qui le lui ai dit, là, tout à l’heure.


LA MARQUISE, à Urbain.

Mais vous avez donc l’intention de l’épouser ?


LE DUC.

Il a cette intention. Je l’ai bien eue, moi !


URBAIN, se levant.

Et quelle autre intention puis-je avoir envers une femme que je respecte et que vous estimez ?


LA MARQUISE, passant à gauche.

C’est vrai. Ah ! mon Dieu ! mais voilà qu’au milieu de mon bonheur, vous me foudroyez, mes enfants !


LE DUC.

Pourquoi donc ? C’est un bonheur de plus qu’on vous apporte, au contraire ! Est-ce que vous pouvez vous passer de Caroline ? La voilà à vous pour toujours.


LA MARQUISE.

Il ne s’agit pas de moi, ne me parlez pas de moi. (Elle passe entre eux.) Votre frère doit faire un plus grand mariage que cela, un mariage égal au vôtre.


LE DUC.

Ma obère mère, mon frère doit faire le mariage qui l’empêchera d’être malheureux, triste et souffrant comme vous le voyez depuis trois ans.

Urbain fait signe au duc de ne pas inquiéter sa mère.

LA MARQUISE, effrayée, allant à Urbain.

Souffrant ? Vous étiez malade, Urbain ? J’en étais sûre.


URBAIN.

Non, ma mère… au moral, cela, je l’avoue ; mais ce chagrin s’effacerait pour toujours si vous décidiez mademoiselle de Saint-Geneix à partager ma vie.


LA MARQUISE.

Elle résiste, alors ? elle comprend… ?


URBAIN.

Elle croit que vous avez des idées… que je n’espère pas modifier ; je ne les ai jamais froissées, jamais discutées. Quelles que soient les miennes, de vous, ma mère, tout me semble sacré. Aussi je ne plaide pas une cause devant vous, je demande à votre amour pour moi un grand et sérieux sacrifice.


LA MARQUISE.

Urbain,… que me demandez-vous là !


LE DUC.

Un sacrifice que vous vous exagérez tous les deux. Il ne faut pas raisonner ici, ma chère mère, il faut vous souvenir.


LA MARQUISE.

Me souvenir de quoi ?


LE DUC.

D’avoir été jeune. (Mouvement de la marquise.) Oh ! je la sais, moi, cette touchante histoire de vos belles années. Il y a des souvenirs qui frappent les enfants, parce qu’ils les frappent au cœur. Je me rappelle que mes nobles parents, un tas d’hidalgos, tous descendants du Cid en droite ligne ! ne trouvaient pas le marquis de Villemer assez titré pour devenir mon beau-père. C’est pourtant le seul père que j’aie connu, et il vous a rendu la plus heureuse des femmes. Eh bien, je suppose que, parmi ses ancêtres, il y eût eu deux ou trois généraux de moins et un conseiller au parlement de plus, votre mariage eût-il été moins respectable, votre amour moins légitime, votre bonheur moins pur ? Je n’en crois rien, et, permettez-moi de vous le dire, vous n’en eussiez pas moins chéri cet homme qui était digne de vous, et fait ce mariage auquel je dois le meilleur temps de ma vie et le meilleur des frères.


LA MARQUISE, qui pleure.

Il l’adore donc, cette Caroline ? (À Urbain.) C’est elle seule qui peut te rendre heureux ?


URBAIN.

Oui, ma mère, et, si je t’ai quelquefois prouvé mon dévouement…


LA MARQUISE.

Si tu me l’as prouvé ! Mais elle, elle t’aime donc ?


URBAIN.

Ah ! qui sait ?


LA MARQUISE.

Va la chercher.


URBAIN.

Vous lui direz… ?


LA MARQUISE.

Que, si elle ne t’aime pas, elle est folle.

Urbain jette un cri de joie, embrasse sa mère et sort par le fond.




Scène VIII


LA MARQUISE, LE DUC, puis LÉONIE.



LE DUC.

Et moi ?


LA MARQUISE.

Toi, tu as une langue, une mémoire, une audace… Tu es le diable !… Mais un si bon diable !

Elle l’embrasse. — Léonie entre par la galerie.

LE DUC.

Merci, maman !


LÉONIE.

Je suis indiscrète ?

La marquise passe à l’extrême droite.

LE DUC, allant à elle.

Non, pas cette fois-ci. (Mouvement de reproche de la marquise.) Pardon, je voulais dire jamais ! Vous devez savoir ce qui se passe, baronne, et vous venez sans doute me complimenter ?


LÉONIE.

Non ! (Mouvement du duc.) Pardon, pardon, je voulais dire oui.


LE DUC.

C’est un lapsus.


LÉONIE.

Comme le vôtre. (Allant à la marquise.) Chère madame, je viens vous dire adieu. On m’attend à Bade, vous le savez, et, malgré mon regret de vous quitter, dès que les chevaux de poste seront ici, je pars…


LE DUC.

Vraiment ? Ah ! c’est dommage. Je commençais à m’habituer à vous voir.


LÉONIE.

Et moi à vous entendre.


LE DUC.

Diable ! Comment allez-vous faire pour vous passer de ça ?


LÉONIE.

J’écouterai les autres.


LE DUC.

Les autres bavards ?


LÉONIE.

N’importe qui. Tous ceux à qui vous avez pris les jolies choses que vous dites.


LE DUC.

Oh ! mais… vous dites ça d’un ton !… Est-ce que c’est mon bonheur qui vous prend sur les nerfs, baronne ?


LÉONIE.

Votre bonheur ? Non, je n’y crois pas.


LA MARQUISE.

N’est-ce pas ? c’est un rêve, tout ce qui arrive aujourd’hui ?


LE DUC.

Un mauvais rêve pour la baronne, qui m’avait prédit la fin de don Juan, et qui trouve le ciel injuste ! Voyons, maman, dites-lui donc que je suis adorable et parfait, pour me venger de tout le mal qu’elle vous dit de moi… quand vous dormez.


LÉONIE.

Prenez garde ! vous allez dépenser tout votre esprit. Avec quoi entrerez-vous en ménage ?


LE DUC.

Vous nous quittez, je n’ai plus besoin de rien. J’aurai le bonheur… le regret de vous mettre en voiture.

Il remonte.

LA MARQUISE.

Où vas-tu ?


LE DUC.

Dire à Diane ce que vous savez.

Il sort par le fond.




Scène IX


LÉONIE, LA MARQUISE.



LA MARQUISE.

Pourquoi donc cette guerre entre vous ? C’est ridicule, baronne. De votre part, cela ressemble à du dépit. Le duc ne vous faisait pas la cour ? Je m’en serais aperçue.


LÉONIE.

Je ne l’aurais pas souffert.


LA MARQUISE, souriant.

Oh !


LÉONIE.

Je veux pouvoir estimer l’objet de mon choix.


LA MARQUISE.

Madame d’Arglade, vous allez trop loin.


LÉONIE.

Aussi, je m’en vas.


LA MARQUISE.

Irritée ; pourquoi ? Je n’en sais rien, mais le duc me le dira.


LÉONIE.

Il vous dit tout ?


LA MARQUISE.

Tout ce qu’on peut dire à sa mère.


LÉONIE.

C’est d’un bon fils.


LA MARQUISE, s’asseyant sur le canapé.

Mais oui. Voyons, baronne, avouez que vous êtes jalouse de quelqu’un ici.


LÉONIE, riant et s’asseyant sur une chaise près du canapé.

Jalouse, moi ? Et de qui donc, mon Dieu ? De mademoiselle de Saintrailles ou de Caroline ?


LA MARQUISE.

Qu’est-ce que cette pauvre Caroline vient faire là, je vous le demande ?


LÉONIE.

Je croyais que le duc vous disait tout !


LA MARQUISE.

Eh bien ?


LÉONIE.

Eh bien, vous n’ignorez pas que le duc aime Caroline ?


LA MARQUISE, après un moment d’hésitation.

Je sais que le duc a été fort épris de mademoiselle de Saint-Geneix ; il me le disait tout à l’heure.


LÉONIE.

Ah !


LA MARQUISE.

Oui ; il a même ajouté qu’il avait eu l’intention sérieuse de l’épouser.


LÉONIE.

Pourquoi donc en épouse-t-il une autre ?


LA MARQUISE.

Parce que Caroline lui a refusé tout espoir.


LÉONIE.

C’est sans doute cet espoir qu’il cherchait à reconquérir cette nuit ?


LA MARQUISE, surprise, se contenant.

Cette nuit ?


LÉONIE.

Je dis que. si le duc est resté en conférence toute cette nuit avec Caroline, ce devait être dans l’espoir de vaincre sa résistance obstinée.


LA MARQUISE, froidement.

Comment savez-vous cela ?


LÉONIE.

Vous l’ignorez donc ? LA MARQUISE, sévère. Je vous demande comment vous le savez ?


LÉONIE.

C’est bien simple. Toute la nuit, les portes de leurs appartements sont restées ouvertes. Inquiète de Caroline et la croyant malade, je l’ai cherchée. Elle était ici, dans cette pièce, enfermée avec quelqu’un. On parlait bas. Le matin seulement, le duc rentrait chez lui.


LA MARQUISE.

Qui l’a vu ?


LÉONIE.

Moi ; et Pierre aussi, s’il a voulu le voir.


LA MARQUISE.

Vous le jurez ?


LÉONIE.

Je le jure.


LA MARQUISE, se levant et passant à gauche.

C’est bien, baronne. En vous interrogeant, j’ai voulu m’assurer d’une chose qui m’afflige : c’est que, par tous les moyens, vous vous emparez des secrets dont vous n’arrachez pas la confidence.


LÉONIE, se levant.

C’est le hasard…


LA MARQUISE.

Beaucoup de hasards comme celui-ci motiveraient ce qu’on dit de vous.


LÉONIE.

Personne ne peut me reprocher un mensonge.


LA MARQUISE.

On le reconnaît, et c’est par là, dit-on, que vous êtes à craindre ; vous vous servez du vrai pour voir le faux.


LÉONIE.

Enfin…


PIERRE, entrant par le fond.

Mademoiselle de Saint-Geneix demande si madame est seule.


LA MARQUISE.

Dans un instant ; priez-la de vouloir bien attendre. (Pierre sort après avoir ôté la chaise qui est près du canapé.) Enfin, me voilà obligée de vous dire que, si le duc implorait Caroline, ce n’était probablement pas pour lui-même, mais pour…


LÉONIE.

Pour qui donc ? pour son frère ?


LA MARQUISE.

Je n’ai pas dit cela. Je vous dis que vous incriminez…


LÉONIE.

Non certes, je n’incrimine pas ; mais il m’est permis de croire que Caroline aime le duc en secret et qu’elle n’en épousera pas un autre.


LA MARQUISE.

Cela… c’est possible ; je veux… et je vais le savoir.

Elle sonne.

LÉONIE.

Vous me pardonnez ?


LA MARQUISE, s’asseyant à gauche.

Quoi donc ? Ah ! le hasard ! Je vous ai dit ce qu’on en pourrait conclure : vous réfléchirez. Adieu, baronne !

Caroline entre par le fond.

LÉONIE.

Adieu, madame la marquise. (Elle remonte et dit à Caroline qui vient d’entrer.) Allons, sois franche, et, quoi qu’il en arrive, compte sur moi.

Elle sort par le fond.




Scène X


LA MARQUISE, assise à gauche ; CAROLINE.



CAROLINE, troublée.

Madame la marquise…


LA MARQUISE.

Eh bien, mademoiselle de Saint-Geneix ?… Eh bien ?


CAROLINE.

Dois-je donc parler la première, madame ?


LA MARQUISE.

Mais je crois que oui.


CAROLINE.

Je ne l’aurais pas cru, moi ! Madame la marquise doit comprendre que me voilà soumise à la plus pénible et à la plus délicate des épreuves.


LA MARQUISE.

Il n’y a point de ces épreuves-là pour une personne sincère. Mon fils le marquis m’a demandé l’autorisation de vous offrir son nom. J’ai voulu savoir, avant tout, si vous l’aimiez réellement.


CAROLINE.

Si je l’aimais, m’approuveriez-vous de le lui avoir dit ?


LA MARQUISE.

Non ; mais vous eussiez pu le dire à son frère, qui vous l’a beaucoup demandé.


CAROLINE.

Je ne crois pas que le duc eût gardé mon secret vis-à-vis de son frère.


LA MARQUISE.

Vous avez beaucoup de confiance en lui, pourtant ?


CAROLINE.

Oui, à tout autre égard.


LA MARQUISE.

Vous m’étonnez un peu. Ne lui avez-vous pas permis d’insister beaucoup… hier au soir ?


CAROLINE.

Non, madame, hier au soir, je ne savais rien. C’est ce matin seulement que M. le duc m’a révélé les intentions de M. le marquis.


LA MARQUISE.

Ah ! je croyais que vous en aviez eu l’esprit tourmenté… cette nuit ! Comme vous n’êtes pas venue veiller près de moi… Vous m’avez fait dire par le duc que vous étiez souffrante ?…


CAROLINE.

J’étais un peu souffrante.


LA MARQUISE.

Il faut vous soigner. Je parie que vous vous êtes encore couchée tard ?


CAROLINE.

J’avais beaucoup de lettres à écrire.


LA MARQUISE.

Alors, vous avez travaillé… chez vous ?


CAROLINE.

Non, madame, j’ai écrit ici.


LA MARQUISE.

Ici ? Pourquoi donc ?


CAROLINE, embarrassée.

Je ne sais pas ; j’étais ici.


LA MARQUISE.

Et vous avez écrit longtemps ?


CAROLINE.

Je crois que oui.


LA MARQUISE.

Jusqu’au jour, peut-être ?


CAROLINE.

Ce ne serait pas la première fois ; on s’oublie !


LA MARQUISE, se levant et passant à droite ; sèchement.

Il ne faut pas s’oublier ! Vous n’avez rien à me dire des réflexions, des incertitudes de cette longue veillée ? Vous pensiez peut-être au marquis ?


CAROLINE.

Mon Dieu, madame, pourquoi cet interrogatoire ? Dieu lui-même ne nous demande pas compte des pensées auxquelles nous ne nous arrêtons pas. Vous n’avez à me questionner que sur des actes de ma volonté. Vous craignez, je le vois de reste, que je n’aie encouragé des projets contraires à vos intentions. Je vous réponds que je n’ai rien de tel à me reprocher, et, de ma part, j’ai l’orgueil de croire que cela doit suffire.


LA MARQUISE.

Oui, cela me suffit ; mais il faut justifier mon estime, il faut ôter tout espoir au marquis. Le marquis de Villemer, s’il oublie ce qu’il doit au monde et ce que son rang lui impose, doit être dédommagé de son sacrifice par une grande passion ; et, du moment que vous ne partagez pas la sienne, vous qui êtes à coup sûr sans ambition et sans intrigue, vous ne devez pas hésiter ; dites-lui…


CAROLINE.

Il s’agit de ma dignité, madame la marquise, veuillez me laisser le choix des moyens. Avant tout, je dois partir.


LA MARQUISE.

À quoi bon ? Il vous suivra.


CAROLINE, remontant.

Ce serait me manquer de respect ; je n’ai pas mérité cela.


CAROLINE.

La passion ne raisonne rien. Il faut le décourager d’avance. Faites une chose énergique ! Dites-lui que vous en aimez un autre.


CAROLINE.

Moi, mentir ? Je ne saurais pas.


LA MARQUISE, sévèrement.

Mentir !… Caroline, vous n’avez pas de confiance en moi, c’est mal.


CAROLINE.

Je ne vous comprends pas, madame.


LA MARQUISE.

Je vous comprends encore moins. Vous n’aimez pas Urbain, et vous ne voulez pas qu’il le sache. C’est un manque de franchise.


CAROLINE, éclatant.

Ah ! je le savais bien, qu’on m’accuserait ici de quelque lâche intention !


LA MARQUISE.

Prouvez que ce serait injuste.


CAROLINE.

Il faut que je prouve… quoi donc ? Ah ! tenez, madame, je comprends. Vous voulez que le chagrin de M. de Villemer lui vienne de moi, de moi seule, n’est-il pas vrai ? Eh bien, dites-lui, dites à vos deux fils que je ne leur pardonnerai jamais l’indigne situation où ils me placent vis-à-vis de vous.


LA MARQUISE.

Mademoiselle de Saint-Geneix, j’ai le droit de voir clair tout au fond de votre cœur. Je peux encore m’intéresser à vous, vous protéger, vous défendre… vous satisfaire peut-être.


CAROLINE.

Est-ce que je vous demande quelque chose, moi ?


LA MARQUISE.

Ah !… Assez, mademoiselle de Saint-Geneix ; je veux savoir vos vrais sentiments, je les saurai. (Elle sonne.) Allez m’attendre chez moi. Je me dois à moi-même de vous demander cet acte de soumission.


CAROLINE.

C’est le dernier, madame.

Pierre entre. Elle parle bas à Pierre et sort par la galerie.

LA MARQUISE, passant à droite.

Priez M. le duc de venir me trouver tout de suite.


PIERRE.

C’est que voici M. le marquis.


LA MARQUISE.

N’importe ! faites ce que je demande, vite !

Urbain entre et Pierre sort par la galerie.




Scène XI


URBAIN, LA MARQUISE.


URBAIN.

Ma mère, où est donc Caroline ?


LA MARQUISE.

Chez moi, elle m’attend.


URBAIN.

Vous ne l’avez pas décidée ?


LA MARQUISE.

Non.


URBAIN.

Ah ! elle n’a rien, elle ne sent rien pour moi !


LA MARQUISE.

Mon fils, mon cher enfant, calmez-vous.


URBAIN, avec explosion.

Je ne peux plus ! Je veux lui parler encore !


LA MARQUISE.

Non ! donnez-lui le temps d’interroger sa conscience, donnez-lui la journée ! Voyons, ne rendez pas tout le monde témoin… Vous pleurez, vous, pour une femme !… vous que je n’ai jamais vu faiblir.


URBAIN, passant à droite.

Ma mère, je ne vous entends pas, je n’ai pas ma tête aujourd’hui ! Dites-moi qu’elle m’aimera, que vous la déciderez… Voilà ce qu’il faut me dire, ou rien.


LA MARQUISE.

Vous me faites beaucoup de mal, Urbain !


URBAIN.

Pardon, ma mère, je suis fou ! Mais dites-moi donc d’espérer.


LA MARQUISE, allant à lui.

On vient ; taisez-vous, au nom du ciel !




Scène XII


Les Mêmes, DUNIÈRES, puis LE DUC et DIANE.



DUNIÈRES.

Eh bien, marquise, j’en apprends de belles ! deux mariages à la fois ?


LA MARQUISE.

Taisez-vous, Dunières.


DUNIÈRES.

Pourquoi ça ? Nous ne faisons plus qu’une famille ! Nos fiancés… (Il montre le duc et Diane qui entrent par le fond) veulent que mademoiselle de Saint-Geneix en soit. Ça m’a étonné d’abord ; mais, en y réfléchissant,… je crois bien me rappeler qu’il y avait deux Saint-Geneix à Fontenoy.


LE DUC.

Vous avez mal compté, Dunières ; il y en avait quatre. Mais je ne vois pas mademoiselle de Saint-Geneix ici, moi.


URBAIN.

C’est elle qui se refuse à nos instances.


LE DUC.

Parce que nous n’avons pas été assez éloquents ! Nous en serons quittes pour recommencer. (Appelant.) Pierre ! Pierre !


LA MARQUISE.

Mon fils !


LE DUC.

Pierre ! Il entendra la sonnette.

Il sonne.

LA MARQUISE.

Mon fils, vous vous pressez trop. Mademoiselle de Saint-Geneix veut réfléchir, et, moi, j’ai à vous prier de réfléchir aussi ; ne vous a-t-on pas dit… ?


LE DUC, sonnant encore.

On ne m’a rien dit ; est-ce qu’on réfléchit aujourd’hui ? On a la fièvre, on a le délire, on est ivre ! (Il sonne et appelle.) Pierre ! En voilà un qui va être heureux aussi ! Pierre !




Scène XIII


Les Mêmes, PIERRE.



LE DUC, gaiement.

Mon ami Pierre, allez dire à mademoiselle de Saint-Geneix que nous l’attendons tous ici.


PIERRE.

Monsieur le duc, mademoiselle de Saint-Geneix est partie.


URBAIN, s’élançant.

Partie !


LE DUC.

Depuis quand donc ?


PIERRE.

Elle n’est plus dans la maison.


URBAIN.

Elle s’absente… pour quelques jours ?


PIERRE.

Pour tout à fait.

Urbain tombe anéanti sur le canapé.

LA MARQUISE.

Elle vous l’a dit ?


PIERRE.

Oui, madame la marquise.


DUNIÈRES.

Et pourquoi ça ?


PIERRE.

Je ne sais pas, monsieur le comte.


LE DUC.

Comment est-elle partie ?


PIERRE.

Je ne sais pas, monsieur le duc.


URBAIN.

Et où va-t-elle ?


PIERRE.

Je ne sais pas, monsieur le marquis.


DIANE.

Elle ne vous l’a pas dit, à vous ?


PIERRE.

Je ne me suis pas permis de le lui demander, mademoiselle.


LA MARQUISE.

C’est bien, Pierre, allez.

Pierre va pour sortir.

LE DUC.

Pierre !… Pardon, maman, j’ai un ordre à lui donner ; vous permettez ? Restez, Pierre.


PIERRE.

M. le duc m’excusera ; je quitte le service de madame la marquise, et, dès lors…


LE DUC.

Vous ne recevez plus d’ordres ? C’est juste. Eh bien, monsieur Pierre, nous avons un service à vous demander.


PIERRE, descendant en scène.

J’écoute, monsieur le duc.


LE DUC.

Monsieur Pierre, mademoiselle de Saint-Geneix était ici il n’y a pas un quart d’heure. Elle n’est plus chez nous, mais elle ne peut être loin. Elle vous attend, car vous lui êtes trop dévoué pour la laisser partir seule. Vous ne direz pas où elle est, parce que vous avez promis de ne pas le dire et que votre conscience est inflexible. Ai-je deviné juste ?


PIERRE.

Oui, monsieur le duc.


LE DUC.

Eh bien, monsieur Pierre, voulez-vous vous charger de porter une lettre ouverte à mademoiselle de Saint-Geneix ?


PIERRE.

Oui, si M. le duc me donne sa parole d’honneur que personne ne me suivra.


LE DUC.

Je vous la donne. (Il écrit.) Personne avant la réponse de ce billet ne bougera d’ici.

Pierre prend la lettre et sort par le fond.

LA MARQUISE.

Gaétan, peut-on savoir ce que vous avez écrit ?


LE DUC.

Trois mots : « On vous calomnie. »


URBAIN, avec élan et en se levant.

Elle viendra !


LA MARQUISE.

Vous en êtes sûr, mon fils ? Attendons.


URBAIN.

Mais qui donc la calomnie ? et auprès de qui ?


LE DUC.

Tu le demandes ? est-ce que la marquise de Villemer aurait, au mépris de sa parole (mouvement de la marquise), laissé partir mademoiselle de Saint-Geneix, si quelqu’un n’eût réussi à lui faire croire qu’elle n’était pas digne de toi ?


URBAIN.

Qui donc a eu l’infamie… ?


LE DUC.

Oh ! ce n’est aucune des personnes qui sont ici…


DUNIÈRES.

Ce serait donc la baronne ?


DIANE.

Oh ! c’est impossible !


URBAIN.

Ma mère, répondez.


LE DUC.

Si ma mère a promis de ne pas répondre aux questions, elle ne répondra pas.


URBAIN, avec énergie.

Non ! ma mère n’aurait pas accueilli le mensonge en se retirant le moyen de connaître la vérité.


LE DUC.

Et pourtant mademoiselle de Saint-Geneix est partie. Urbain, pour ne pas craindre de briser ta vie, notre mère a eu des motifs plus sérieux qu’un peu d’ambition déçue. (Mouvement de la marquise.) Elle est généreuse !… elle se tait ! Il faut que Caroline vienne et elle viendra !


DUNIÈRES.

Mais elle ne vient pas.


DIANE, allant vers le fond.

Elle est peut-être déjà un peu loin.


PIERRE, annonçant.

Mademoiselle de Saint-Geneix.




Scène XIV


Les Mêmes, CAROLINE.



URBAIN, courant à Caroline.

Mademoiselle de Saint-Geneix, vous êtes la victime d’une perfidie odieuse, écrasez-la sous vos pieds, parlez !


CAROLINE, pâle et froide.

J’ignore qui m’accuse et de quoi l’on m’accuse. J’attends qu’on m’interroge et j’ai le droit de l’exiger.


URBAIN.

Ma mère, vous l’entendez !


LA MARQUISE.

Oui, et je vois que la crise est inévitable. J’ai voulu l’adoucir en provoquant la confiance des uns, en invoquant la prudence des autres ; mais on appelle ambition déçue ma répugnance à frapper un coup qui brise toutes nos âmes et ruine toutes nos espérances ! (Elle passe près de Caroline.) J’aurai donc le courage de m’expliquer devant tous, puisqu’on m’y contraint. Pourquoi non, après tout ? La famille de Villemer, ne doit pas plus avoir de secrets que de situations fausses et douteuses. (S’adressant au duc.) Monsieur le duc, inspiré par un sentiment chevaleresque mais imprudent, puisqu’il devait être de courte durée, vous avez cru pouvoir adresser vos hommages à mademoiselle de Saint-Geneix ; elle vous a écouté, je le sais, et cela mystérieusement, car elle m’en a refusé l’aveu. Elle a certainement rejeté vos offres, puisque vous vous croyez libre ; mais je crois pouvoir affirmer, moi, qu’elle souffre de son sacrifice et que c’est là le motif de son départ. Comprenez donc que mon devoir est d’aller plus loin et de vaincre des scrupules qui ne demandaient sans doute que mon consentement pour céder. N’abusez pas cette noble enfant (elle montre Diane), qui vous croyait dégagé de tout lien ; n’entretenez pas chez votre frère des émotions que vous ne pouvez pas comprendre, mais qui le tuent : épousez mademoiselle de Saint-Geneix. Certaines questions de délicatesse, monsieur, équivalent à des raisons d’honneur.


LE DUC, indigné.

Madame !… pardonnez-moi, ma mère ! (La marquise retourne à l’extrême droite.) Mais vous me faites bien cruellement expier le passé ! Vous m’accusez d’une infamie !


LA MARQUISE.

Non ! d’une grande légèreté.


LE DUC.

Certaines légèretés sont des crimes, et c’en serait un que d’avoir troublé le repos d’une personne respectable pour offrir le lendemain mon lâche cœur à une autre. Tenez, je ne peux pas répondre devant cet ange qui daignait croire en moi ! ni devant cette autre pureté qui est là, écoutant avec stupeur les révélations que vous lui faites ! Mon Dieu ! je me croyais absous, régénéré, purifié ; j’étais tout enthousiasme, sincérité, dévouement, persuasion ; je me croyais digne enfin d’appeler celle-ci ma sœur et celle-là ma femme ! Et voilà que, sur un soupçon que je devine et que vous regretterez, ma pauvre mère, vous avez tout brisé !

Il tombe sur la canapé.

DIANE.

Tout brisé ? Non, rien, voyez.

Elle embrasse Caroline.

LE DUC, se relevant avec impétuosité.

Ah ! que je vous aimerai, vous !


URBAIN, au duc.

Mais elle, enfin, qu’a-t-elle donc fait pour qu’on ose lui infliger la torture d’une pareille enquête ?


LE DUC, avec force.

Ce qu’elle a fait ? Elle a passé la nuit ici à te veiller, après l’avoir trouvé là, blessé, évanoui, mourant, tandis que, moi, éperdu, j’allais chercher des secours que je n’ai pas trouvés, et qui n’eussent pas valu les siens ! Si ma parole ne vous suffit pas, ma mère, interrogez cet honnête homme qui est là (montrant Pierre) et qui a le droit d’y être !


LA MARQUISE.

Ah ! qu’ai-je fait !


LE DUC.

Vous avez cru à la délation d’une personne…


LA MARQUISE.

Elle croyait dire la vérité. (S’avançant.) Mademoiselle de Saint-Geneix, je n’ai jamais douté de votre honneur !


CAROLINE.

Pardonnez-moi, madame, vous avez douté de ma droiture.


LA MARQUISE.

La réparation que j’ai à vous offrir…


CAROLINE.

Je n’en puis accepter aucune !


LA MARQUISE.

Caroline, voilà une parole cruelle ! Elle tombe sur le canapé.


CAROLINE.

C’est qu’on a été cruel aussi envers moi, madame la marquise. Je sais que les malheureux ont mauvaise grâce à se plaindre. Il y en a tant qui manquent de courage et de fierté, c’est tant pis pour ceux qui n’en manquent pas : tous doivent être soupçonnés. Quel était mon crime, à moi ? Je suis ici pour travailler, et je travaille ; je ne me mêle de rien que de faire mon devoir, sans jamais me plaindre de mon sort. Je ne recherche l’amitié et la confiance de personne. On veut malgré moi me deviner, me connaître, lire dans mon cœur, le troubler, le déchirer, le sommer de se rendre ! et, quand on croit avoir vaincu ma fierté, on me fait comparaître devant un tribunal, on m’interroge, on m’interprète, on scrute les pensées qu’on m’attribue, et l’on me jette à la tête de celui dont on me suppose éprise ! et cela, parce qu’on ne daigne pas supposer que je puisse avoir un service à rendre en secret, un devoir à remplir, un chagrin à épargner ! (Fondant en larmes.) C’était pourtant bien simple à se dire. Ah ! gardez vos réparations et rendez-moi ma liberté. Je ne demande pas que l’on me dédommage et que l’on me console ; je demande que l’on m’oublie.


URBAIN.

Ah ! si votre orgueil est légitime, il est impitoyable… Je le disais bien, qu’on ne pouvait pas m’aimer.

Il s’appuie derrière sa mère, sur le dos du canapé.

CAROLINE.

Mon Dieu !


LA MARQUISE.

Mademoiselle de Saint-Geneix, vous avez raison contre moi ; j’ai oublié que le malheur noblement accepté est le premier des titres au respect. Ne me pardonnez donc pas. Mais voyez le désespoir de mon fils, et soyez grande ! Sacrifiez-lui votre fierté !… Voyons, Urbain, elle veut que je me mette à genoux ? Aidez-moi, mon fils !

Elle se lève.

CAROLINE, vivement.

Non !


LE DUC, à sa mère.

Oh ! ma mère, pas cela ; vous ne la connaissez pas.


LA MARQUISE.

Caroline ! ma fille, je t’en prie.

Elle retombe sur le canapé.

CAROLINE, tombant à ses pieds.

Oh ! ma mère !


URBAIN.

Oh ! mon Dieu !


LA MARQUISE, tenant Caroline dans ses bras.

Dis-moi que tu l’aimes !


CAROLINE.

Ah ! de toute mon âme !

Urbain lui baise la main, la relève et la conduit près de Diane.

LA MARQUISE, se tournant vers le duc.

Et toi, je t’ai fait bien du mal ?


LE DUC.

Ne recommence pas, maman ; ça fait vieillir.


DIANE.

Bah ! vous n’avez que vingt ans.


LE DUC.

Au fait, c’est juste ; il y en a vingt à recommencer.


DUNIÈRES.

À recommencer ?


LE DUC.

Tout autrement, Dunières, tout autrement.



FIN DU TOME QUATRIÈME