Marcel Faure/07

Imprimerie de Montmagny (p. 144-158).

TROISIÈME PARTIE


L’ESPRIT EST PROMPT…


Trois novembre. Il avait neigé. La terre, nouvelle épousée de l’hiver, était tout nimbée de blancheur, et des souffles plus purs glissaient sur la pâleur immense de son extase. Le rapide de Montréal venait d’entrer en gare de Valmont. Dans la cohue des voyageurs, une femme élancée, à démarche ondoyante, et drapée dans un manteau de phoque, sauta des marches du train. Ses yeux gris et doux fouillèrent le remous bigarré d’individus aux cent costumes, épiant le visage ami. Ils s’éclairèrent soudain : Marcel était apparu, tendant la main à la belle étrangère. Germaine étreignit ces doigts mâles de sa menotte fine. Leurs regards se croisèrent avec une extrême complaisance.

— Vous rappelez-vous cette fin de soirée, dit-elle, où, dans l’un des couloirs du Château, vous me dites : « Adieu ! » ?

— Vous me répondîtes : « Non, pas adieu ! Au revoir ! » Vous étiez prophète.

— Et vous ne songiez plus à moi ?

— J’ai pensé à vous… souvent. J’avais oublié bien des femmes, mais pas vous, et, en cet instant, vous ranimez en moi l’image splendide qui, il y a dix ans, se coulait dans mon cerveau comme un bronze dans son moule… Vous n’avez pas vieilli… Vingt ans ! comme alors.

Ils étaient à la portière de la limousine qui les attendait. Il lui toucha le bras pour l’aider à gravir le marche-pied, et il fut alarmé de se sentir ému. De la gare à la maison spécialement préparée pour l’actrice, ils causèrent peu. À la vue des paysages fuyants que dévidait la course de l’auto, Germaine s’exclamait : « Que c’est gai ! Que c’est gai ! » Et ses prunelles exultaient.

Ils descendirent devant un cottage vert dont les contours gracieux, les pignons et les lucarnes pointus, couverts de neige, semblaient vouloir abriter des intimités douces et des tendresses recueillies. Ils entrèrent dans un passage clair donnant, à droite, sur un livoir bleu. Une bonne vint dévêtir l’actrice. Celle-ci portait une robe de velours vert sombre à plis lourds et tombants, ornée de guipure ajourée sur la poitrine. Sur la gorge, un camée en sautoir faisait relief.

Germaine fit asseoir Marcel dans son livoir. Deux bûches de merisier flambaient au fond du foyer. Ils s’enfoncèrent en d’épais fauteuils de tapisserie orientale, et, les pieds tendus vers les charbons ardents, causèrent à leur aise. La vigueur, la sensibilité, la délicatesse et l’art de son sexe, elle en possédait les secrets nuancés et les raffinements subtils. La psychologie d’une femme de cette catégorie n’a pas d’équivalent parmi le sexe mâle : elle devine bien avant de se laisser deviner. Âme de sphinx dans un corps de nymphe !

Elle avait une chair candide et une physionomie d’enfant. Elle parlait avec la spontanéité d’une Agnès, alors que son merveilleux instinct était guidé par une science profonde des sentiments humains et de l’effet à produire.

Comme tous les hommes supérieurement doués, Marcel avait toujours été attiré par l’originalité ; mais Germaine, femme et artiste à la fois, habituée à la lecture, à la récitation et à l’interprétation exacte du génie, la voix dressée aux infinies variations de la sentimentalité, était probablement le seul être capable d’asservir les sens d’un homme de sa trempe.

Il la regardait sourire, et ce sourire était bien celui d’une petite créature délivrée d’un mauvais rêve et revenant naturellement au charme de se sentir simple et seule ; il examinait son regard, et ce regard était celui d’une fillette intégralement pudique ; il écoutait sa voix, et, sur ses lèvres empourprées, il ne coulait que des mots purs et limpides ; il contemplait toute sa chair, et il s’en exhalait un parfum sans provocation, pareil à l’haleine d’une vierge.

— Que c’est bon le repos ! disait-elle. Quand j’étais petite, mon vieil oncle, énervé par mon caquet, ne cessait de me dire : « Il faut penser avant de parler. » J’ai mal suivi ce conseil : toute ma vie durant, j’ai parlé et chanté avant de penser. J’ai mimé de beaux rêves que d’autres avaient rêvés avant moi et sans moi. Maintenant, je suis lasse du métier d’interprète. Je vais m’enfermer dans mon intelligence à moi, dans mon cerveau à moi, pour y voir naître des images et des chimères qui seront l’essence de mon être et l’esprit de mon esprit, et que je chérirai avec la douce folie d’une mère qui a l’orgueil d’avoir enfanté. Dans ce sympathique garderai longuement la flamme des bûches voltiger, tracer des figures et des arabesques, dont je composerai, dans ma tête, des tableaux fugitifs et charmants.

« J’ai, dans mes malles, de vieux livres très ingénus, dont je savourerai la volupté en écoutant le vent chanter dans vos érables. Il ne me manquera plus qu’un chat tendre, qui se frôlera à mes pieds, fera le gros dos et ronronnera sous la valse des lueurs, en sentant passer dans son pelage soyeux la pensée d’une artiste délivrée. »

— Mais nous ne vous laisserons pas tout à fait dans l’oisiveté, disait Marcel. Votre réputation a fait naître, chez les nôtres, le désir de vous voir et de vous entendre. Il vous faudra nous donner deux ou trois concerts, visiter nos meilleures familles…

— Je m’y prêterai volontiers. Je veux, autour de moi, une atmosphère d’amitié vraie et sans fard : c’est ce que j’attends de cette brave population qui est née de votre idée et qui vit de votre dévouement.

Marcel prit congé de l’actrice, après avoir baisé, pour la seconde fois de sa vie, la petite main qu’elle lui avait tendue un soir d’autrefois. Le même frémissement passa dans son être. Dehors, il fut saisi d’une indéfinissable crainte de lui-même et de la femme qu’il sentait entrer malgré lui dans sa vie. Il se demandait quel phénomène psychique ramenait Germaine près de lui. Accablée douze ans durant de l’adulation des hommes les plus beaux, les plus riches et les plus cultivés de tous les pays, les bras chargés des gerbes de ses derniers succès, les sens encore vibrants des émotions qu’elle avait chantées, cette femme de génie le choisissait, lui, l’homme aperçu dans un hasard, pour le témoin de la plus intime respiration de son cœur au repos.

Beaucoup d’hommes, entre vingt et trente ans, sont la proie de l’amour. Toutes les lèvres de ce dieu aux cent bouches se collent à leur être qu’elles vident jusqu’aux moelles. Rien n’égale la puissance de ce sentiment qui devient tyrannique à force d’être doux. Dès les premières flammes, les forces de sentir s’y épuisent ; puis, quand le pauvre cœur est exténué la réaction vient : on a vu le fonds et le tréfonds de toutes les joies, on est obligé de refaire le chemin parcouru. Plus rien de neuf ! À chaque volupté qui se présente, l’être blasé répond, comme le gamin de Paris, par le mot sacramentel : « Connu ! » Pour les gens arrivés à ce stage de la vie, l’amour n’est plus qu’un besoin physique, un sport. Désormais, ils se raccrocheront à la vie réelle et aux activités matérielles. La femme ne les reprendra vraiment qu’à cette heure de l’existence où ils ne se sentiront ni vieux ni jeunes, et où ils se rendront compte qu’il leur faut « jouir de leur reste ».

Tel n’était pas le cas de Marcel. À vingt-cinq ans, il s’était cloîtré dans les affaires ; son labeur incessant l’avait d’abord cuirassé contre la femme. Mais, après dix ans de travaux, il était las ; il éprouvait le besoin de vivre et de se contempler dans son œuvre. « Et le septième jour, dit la Bible, il se reposa. » La vie sentimentale allait commencer, pour Marcel, à l’âge où, chez les autres, elle fait halte.

Claire Dumouchel, quand son ami lui avait annoncé la venue de Germaine, avait été bouleversée. Courageuse, cependant, elle avait simplement répondu : « C’est bien. L’actrice est une hôtesse que Valmont ne saurait dédaigner ». Marcel ne s’aperçut pas que ses lèvres tremblaient. Les heures d’angoisse allaient commencer. Depuis que, sortie de l’adolescence, elle s’était dressée dans sa beauté blonde, elle avait dérobé sa personne aux affections vulgaires, gardant intacte, à celui qu’elle aimait, la virginité de son corps et de sa pensée. Ce don muet d’elle-même allait-il devenir l’inutile et ridicule sacrifice d’une vieille fille vouée aux sécheresse continentes ? Elle était tentée de haïr Marcel, qui ne l’avait pas devinée, elle qui était belle et bonne et qui passait des heures et des jours à soigner la fraîcheur et la coquetterie de son corps, à onduler sa chevelure dorée, à varier l’élégance et la couleur de ses robes. Ne voyait-il pas que c’était pour lui qu’elle était charmante et douce, qu’elle s’oubliait parfois à le regarder avec une tendresse insistante, qu’elle rougissait lorsque leurs yeux se rencontraient ?

« Mais, est-ce sa faute ? Il me croit sa sœur, pensait-elle. La fraternité n’a pas de sexe. Pourtant, il m’aimerait si… Tiens ! Je vais lui dévoiler qui je suis… Voyons !… Ce petit bout de papier… Lisons ! — « … avons baptisé Claire Dumouchel, fille illégitime de… » Tout un drame dans ces quelques mots ! Je suis le produit d’un grand malheur et d’une horrible détresse. Que va-t-il en penser, lui ? Si, après cela, au lieu de m’aimer, il m’avait en horreur !… Il me faudrait partir !… Partir !… Je ne le verrais plus jamais !… Jamais !… Je ne puis ! Je ne puis !… Mieux vaut ne pas parler maintenant. J’attendrai. »

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Le lendemain de l’arrivée à Valmont de Germaine Mondore, avaient lieu, dans toute la province de Québec, les élections des députés à l’Assemblée législative. Marcel avait suivi les péripéties de la lutte avec inquiétude. Les vieux partis étaient morts depuis quelques années, pour faire place à trois factions également importantes : les fermiers, les démocrates et les socialistes radicaux. Le dernier ministère, composé de fermiers, avait eu assez le sens de l’ordre et de la moralité publique pour gouverner avec sagesse. Tous propriétaires et maîtres de vastes domaines, ces chefs avaient intérêt à seconder les initiatives individuelles et à respecter la propriété.

Cependant, les socialistes radicaux, enhardis par de nombreux succès locaux, avaient lancé des escadrons de démagogues à travers le pays. Ce fut une véritable invasion de sauterelles. Partout, dans les villes et dans les villages ruraux, ils prêchaient la croisade contre le bourgeois et le patron. Ils gagnaient d’autant plus de terrain que leurs accusations contre le capital avaient pour base des faits isolés, et le peuple, qui a vite fait de généraliser les cas particuliers, fut heureux d’avoir un prétexte pour se livrer à une nouveauté politique qui flattait ses passions et le gavait d’éloquence. Marcel fut atterré, quand les derniers rapports électoraux lui firent connaître les résultats suivants : socialistes radicaux : trente ; démocrates : vingt-six ; fermiers : vingt-cinq. C’était désastreux. Il fut toutefois heureux de rencontrer, parmi les démocrates élus, Félix Brunelle et Jean Boulanger. « Le prochain ministère, dit-il, aura du moins contre lui deux dogues qui monteront la garde de Valmont et qui se feront tuer plutôt que de laisser passer l’ennemi. »

Une lutte sauvage allait s’engager, car les nouveaux parvenus du pouvoir, soudoyés par l’argent des compétiteurs de Valmont, allaient presser les événements. Marcel devait recueillir toutes ses énergies et toutes ses capacités de tacticien pour déjouer la ruse et l’intrigue. La pensée de Germaine le hantait depuis le matin. Coucherait-il sa force de résistance dans le sein d’une femme ? Saboterait-on le monument de sa vie, sa gloire, pendant qu’il déposerait sa volonté chloroformée dans les mains de Cléopâtre ? Cette réflexion le dégrisa. Il vit la gravité des faits avec une lucidité parfaite, et il résolut de ne pas flancher. Il n’avait pas le droit de fredonner des romances au moment où il fallait rugir une marseillaise.

Claire entra dans son cabinet de travail. Il ne l’accueillit pas avec son sourire habituel.

— Tu as l’air tout chose, ce soir, dit-elle. As-tu des mauvaises nouvelles ?

— Bien mauvaises. Les socialistes radicaux sont nos maîtres. Je m’y attendais, mais le fait accompli me renverse.

— Crois-tu qu’on puisse nous faire du mal ?

— Beaucoup !

— Par quel côté peut-on nous attaquer ?

— Par plusieurs à la fois. Notre organisation sociale est la condamnation du syndicat ouvrier ; or, c’est le syndicat lui-même qui, depuis une heure, a le triste privilège de pouvoir faire la pluie et le beau temps.

— J’avoue… Mais un ministère ne fait pas tout ce qu’il veut ?

— Il fait tout ce qu’il peut… Et il peut tant de choses !

— Comme tu es pessimiste, tout d’un coup ! Je t’ai toujours connu très crâne dans le danger, n’ayant peur de rien… Ta confiance en ton étoile…

— Vois-tu, je suis las. L’âme s’use à force de lutter. Tu n’as jamais lu la page du sport dans un journal ?

— Des fois. Pourquoi ?…

— Moi, j’ai suivi surtout les tournois de boxe. Depuis quinze ans, j’ai vu tomber bien des champions du monde. Ils sont d’abord des manières d’Hercules, avec des biceps d’acier et des poitrines de taureaux. Ils écrasent des athlètes d’un coup de poing, fracassent des mâchoires, assomment des têtes de fer. Les voilà dieux. Tout à coup surgit un homme neuf à peu près inconnu. Lui aussi est un assommeur-né ; déjà, les idoles anciennes commencent à trembler : elles ont trouvé le poing qui va les démolir et pulvériser leur réputation… Je suis peut-être le boxeur qui a beaucoup bataillé et qui pressent la défaite.

— Je ne veux pas cela, je ne veux pas ! Marcel, c’est l’amour de l’humanité qui a inspiré ton œuvre, c’est le même amour qui doit la maintenir. Tu recevras ta force de la conviction qu’elle ne saurait être amoindrie sans décourager la race entière.

— Tu as raison, petite Claire. C’est toi qui me décidas jadis à fonder Valmont, et je le conserverai grâce à ton bon sens et… à ton sourire.

— Alors, embrasse-moi », dit-elle. Elle lui tendit son front blanc, et Marcel la baisa à la racine des cheveux.

— Marcel, continua-t-elle, me permets-tu de te poser une question… indiscrète ?

— Entre nous deux, peut-il être question de discrétion ou d’indiscrétion ?

— Aimes-tu Germaine ?

— Cela t’intéresse ?

— Evidemment, puisque je suis ta sœur.

— Voici… Germaine me plaît infiniment. Elle est, comme toi, une femme exceptionnelle. Mais…

— Mais ?

— Mais Marcel Faure, le frère de Claire, ne peut épouser une actrice… Au fait !… Je devais passer chez elle, ce soir. Vas-y toi-même. Dis-lui que les derniers rapports d’élection sont désastreux et qu’il m’est nécessaire de me recueillir : il y va de l’avenir de Valmont.

Claire s’éloigna en s’efforçant de sourire.

Marcel aimait Germaine, mais non pas de cet amour unique, exclusif et profond, qui attache tellement deux êtres que la rupture est impossible. En effet, il peut y avoir séparation physique de deux amants véritables, mais de rupture complète, jamais. Quand un homme et une femme se sont aimés entièrement, exclusivement, ils peuvent se défaire de la présence corporelle, mais le sentiment qui les rapproche ne s’efface qu’avec la mort de l’un d’eux. Tant qu’ils se sauront vivants tous les deux, ils porteront, dans leur âme blessée, la trace indélébile de leur amour, et les passions subséquentes, fussent-elles larges comme des fleuves, ne la noieront pas. C’est la tache de sang de Macbeth que tous les parfums d’Arabie ne parviennent pas à supprimer. On peut aimer deux fois, trois fois, sincèrement, intensément ; mais celui qui a aimé une fois et qui a abandonné vivante la femme de prédilection, voit souvent, au milieu des caresses qu’il reçoit d’une autre, s’interposer l’image ancienne qu’il croit toucher et posséder enfin. Seule, la mort sépare définitivement, jusqu’à l’extinction du souvenir même.

En ce moment, l’âme de Claire était soudée à celle de Marcel. L’autre jour, quand il avait embrassé la main de l’actrice, une vue double s’était faite dans son imagination : l’ombre de la main de Claire s’y était dressée, très pâle. La fascination de Germaine agissait quand même. Il avait faim d’elle. Jamais il ne s’était senti si faible, lui qui, jusque-là, avait opposé aux furieux assauts de la vie l’inexpugnable rudesse de sa volonté. La femme est donc toute-puissante.

Pour un psychologue, le mot « sexe faible » n’a qu’un sens physique. La grâce, l’élégance, la souplesse de l’intelligence et la vibratilité des sens, les variations d’une volonté délicieusement capricieuse, le délié des membres, l’harmonie des traits et des formes, la finesse de la voix et des intonations, quand cet ensemble de griserie et d’originalité est réuni dans le plus parfait des êtres, il ne faut plus parler de faiblesse, mais bien, du pouvoir de séduction et de conquête le moins équivoque de l’humanité. Sexe faible ! Comme si la force n’existait que dans la masse et non dans la plus grande somme de perfections condensées dans la plus infime portion de matière. L’histoire de la Bible ne nous offre qu’un tissu des victoires de la grâce contre la rudesse. Salomon sacrifie sa sagesse et sa vertu au corps voluptueux des filles de la gentilité ; David, le saint, le sauveur d’Israël, devient homicide pour avoir rencontré le regard de sa voisine ; Hérode se fait l’assassin de Jean-Baptiste, qu’il aimait, après qu’une vierge dépravée l’a magnétisé par une danse impure.

Qui de nous ne porte dans ses veines les tares d’une déchéance atavique ? Qui de nous peut se prévaloir de n’être pas le fruit d’une passion mauvaise ? Partout où il existe un élément mâle et une sensibilité féminine, il y a imminence d’une chute plus ou moins prochaine, selon la proximité ou l’éloignement d’une emprise décisive. Il vient toujours un moment où les âmes vraiment élevées chavirent dans le vertige de la chair. C’est dans l’Évangile qu’on lit cette sentence divine : « L’esprit est prompt…